PRÉFACE DE LA QUATRIÈME ÉDITION. IX
celle-ci est toujours plus calme, plus pondérée dans sa masse que dans les coteries politiciennes qui ne peuvent guère se passer d'agitation. Les élections, pour des mandats politiques, sont toujours influencées, sinon faussées, par des considérations accessoires, quand elles ne le sont pas par des pressions diverses.
La consultation populaire, comme en Suisse, comme en Australie, sur une grande mesure déterminée, précise, échappe, d'ordinaire, à ces pressions et à ces influences ; elle est plus sincère et plus nette.
Le référendum^ outre qu'il écarte de mauvaises lois, ramène le législateur à la modestie. Il faut que les parlements cessent d'être des usines à lois^ travaillant sans interruption en vue de la production du plus grand nombre de lois possible. La prodigieuse quantité de lois nouvelles crée la complication, la confusion et aussi l'irrespect pour les lois.
Un autre frein existe, dans les sociétés modernes, à l'action usurpatrice et perturbatrice de l'État.
La plupart des publicistes, depuis soixante ans, se plaignent de ce qu'il n'existe plus de corps intermédiaires entre la poussière des individus et le pouvoir. Les corps intermédiaires anciens ont disparu, battus et ruinés par le flot démocratique continu. Telle était la plainte de Tocqueville, dans la première moitié du xtx^ siècle, de Taine, dans la seconde.
Il restait bien et il reste encore les Églises et il est désirable, même au simple point de vue temporel, qu'elles demeurent des forces morales effectives, des groupements doués de vie, d'activité et d'influence morale.
On ne prend pas garde, d'autre part, que dans la société moderne où nous vivons, il s'est, par la force des choses et des intérêts, reconstitué de nouveaux corps intermédiaires ; ce sont les grandes sociétés anonymes, chargées d'un ample service industriel et commercial.
L'ÉTAT MODERNE ET SES FONGTTOiNS.
Elles peuvent avoir la fonction et le rôle de corps intermédiaires nouveaux entre la poussière des individus et les pouvoirs publics. Elles constituent, elles aussi, comme les corps intermédiaires d'autrefois, dont Tocqueville et Taine regrettaient la disparition, un élément de vie diversifiée, de défense de la liberté générale.
Bien loin de vouloir la subalternisation, TefTacement ou l'anéantissement de ces associations, loin de crier à la rébellion quand elles opposent quelque résistance aux intrusions et aux caprices des pouvoirs publics, il conviendrait, au contraire, que l'opinion éclairée les soutînt : ce sont, contre le despotisme de l'État, c'est-à-dire des politiciens, le dernier rempart de la liberté générale.
En offrant au public cette nouvelle édition de notre État moderne, en constatant les progrès du mal que nous dénoncions, à ses débuts, il y a plus de vingt ans, nous ne pouvons qu'insister en faveur des remèdes ou même des palliatifs que nous indiquions ; nous devons faire aussi des vœux ardents pour que les rares organismes qui constituent encore un obstacle à l'alarmante omnipotence de l'État échappent à la destruction dont on les menace- Nous devons faire appel, pour les soutenir, à tous les citoyens éclairés, à tous les hommes prévoyants.
Paris, le 20 mai 1911,
Paul Leroy-Beaulieu,