‹ L'Etat moderne et ses fonctionsChapitre 37 sur 92 · LA POURSUITE PAR L'ÉTAT D'UN IDÉAL SOCIAL · texte numérisé non relu

LA POURSUITE PAR L'ÉTAT D'UN IDÉAL SOCIAL

Contestations auxquelles prùtc le rôle de l'État en ce qui concerne la religion, l'éducation et l'assistance, page 200. — Suivant certains écrivains TÉtat aurait mission de faire régner la vertu et de répandre la vérité, page 291. — L'État, d'après une formule allemande, doit pétrir la société conformément à « ridée », page 2V>J.

Les politiciens et les théoriciens politiques tournent le dos à la doctrine qui i3révaut aujourd'hui dans les sciences, page 291.

La recherche d'un idéal social par l'État a été la cause d'une foule de crimes et de la plus oppressive intolérance, page 291.

Les hommes d'État, à tous étages, sont des hommes d'action; leurs conditions mentales ne se prêtent pas à la découverte ou à la propagande de la vérité absolue, page 292.

Nul sujet n'a donné, ne donne et ne donnera lieu à plus de contestations que le rôle de TÉtat à l'égard de cette grande force, à la fois individuelle et collective : la religion, et de ces deux grandes tâches, dont on discute si elles doivent être plus collectives qu'individuelles : l'éducation des générations nouvelles et l'assistance des malheureux.

Je voudrais, en m'éclairant de l'expérience du temps passé et du temps présent, indiquer les données générales

L'ÉTAT ET L'IDÉAL SOCIAL 291 de ces délicats problèmes, et suggérer, sinon des solutions précises, du moins Tesprit dans lequel on les doit chercher.

Nombre d'écrivains ont conçu TÉtat comme appelé à faire régner la vertu et à répandre la vérité. Il serait si commode d'obtenir le triomphe de l'une et de Tautre par l'action d'un mécanisme unique, qui, grâce à une hypothèse opiniâtre, paraît aux esprits simples et aux âmes naïves capable de vaincre toutes les résistances 1

Un écrivain brillant, Michel Chevalier, conviait l'État à « diriger la société vers le bien et à la préserver du mal »• Il avait, sans doute, plutôt en vue le bien et le mal matériels.

Mais, allant plus loin, les théoriciens allemands affirment que l'État doit être de plus en plus pénétré de « l'idée sociale». Ils se représentent le grand homme comme celui qui exprime le plus complètement l'esprit de son temps : den Geist seiner Zeit zum vollen Aiisdruck bringt.

Et l'État leur apparaît comme le grand homme par excellence, l'être merveilleux dont les conceptions peuvent immédiatement se traduire en volontés et les volontés en actes. C'est à lui qu'échoit la tâche formidable de pétrir la société conformément à « l'idée ».

L'idée, l'idéal, mots fascinateurs qui devraient peut-être moins subjuguer les esprits dans un siècle dont toute la doctrine scientifique repose sur la croyance en l'évolution, c'est-à-dire en un développement lent, spontané, presque uniquement instinctif I

Il est écrit que les politiciens et les théoriciens politiques de notre siècle tourneront le dos à la doctrine qui prévaut aujourd'hui dans les sciences. La sagesse vulgaire a découvert et répété sans cesse que l'enfer est pavé de bonnes intentions ; elle ne semble pas encore s'être aperçue que la plupart des grandes fautes politiques se rattachent à la pour-

suite par VÉtat d'un idéal social, à sa prétention de « diriger la société vers le bien et de l'écarter du mal ».

Les persécutions des empereurs romains contre les chrétiens, le tribunal de Tinquisition, les excès des anabaptistes, le despotisme de Calvin ou de Knox, la Saint-Barthélemy, la révocation de Tédit de Nantes, les crimes de la révolution, tous ces méfaits, dont l'histoire frémit et dont nous souffrons encore, ont eu pour artisans non pas seulement la perversité ou l'égoïsme des hommes d'État, mais la croyance qu'ils possédaient la vérité absolue et qu'il était de leur devoir de lui soumettre le genre humain.

Aujourd'hui, l'État ou ceux qui le représentent ont-ils un meilleur critérium du vrai et du bien ? Ne sont-ils plus exposés à l'erreur? Après les développements où nous sommes précédemment entré et les constatations que chacun 'peut faire, il semble que la réponse ne soit pas douteuse.

Pas plus que leurs prédécesseurs, les hommes qui, en tout pays, détiennent l'Etat moderne, qui parlent en son nom et commandent ou punissent en son nom, ne se trouvent dans des conditions mentales qui facilitent la recherche, la découverte et la propagande de la vérité absolue.

Les hommes d'État, depuis le ministre le plus célèbre jusqu'au plus obscur politicien de village, sont, pour les neuf dixièmes, des hommes d'action ; leur cerveau n'est pas fait pour l'étude patiente et minutieuse; dans nulle catégorie de gens on ne trouve une moindre aptitude à la métaphysique.

S'ils ont quelques idées générales, ce sont, d'ordinaire, celles que les circonstances et les hasards de la lutte leur ont presque inconsciemment inculquées. Ils se font gloire souvent de n'y pas tenir. Ils n'ont ni le goût ni le loisir d'étudier à fond les problèmes.

Ce sont, en outre, des hommes de parti, engagés dans

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