CHAPITRE II
La gloire de TÈtat moderne, c'est de laisser le champ libre aux controverses, page 294. — Néanmoins certains États veulent dominer les controverses religieuses, page 295.
Deux idées différentes, Tune bonne, l'autre mauvaise: TÉtat laïque et rÉtat athée, page 295. — La laïcisation de TÉtat implique son indépendance, non son hostilité, envers les religions, page 295. — Un État ne doit ni dédaigner, ni ignorer, ni combattre les religions, page 296.
— Le positivisme absolu est impossible à FÉtat, page 296.
L'État, manquant de la faculté d'invention, est impuissant à faire, à conserver ou à détruire les religions, page 298. — L'État moderne doit être bienveillant envers elles, page 299. — Le sentiment religieux est un ciment social qu'il est très difficile de remplacer, page 299. — Parallèle entre le curé ou le pasteur et l'instituteur public, page 300.
— L'État doit avoir un parti pris général de bienveillance pour tout ce qui est respectable, page 300. — Inconvénients de créer des délits artificiels, page 300. — Belles pages de Littré et de Michel Chevalier, page 301. — La séparation de l'État et des cultes aux États-Unis est une simple séparation de biens et n'implique aucune malveillance réciproque, page 301.
Le livre de Corbon, le Secret du peuple de Paris, page 302. — L'État moderne n'a aucun intérêt à favoriser un« prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif leschosesde ce monde», p. 302.
La question de la séparation des Églises et de l'État dépend des antécédents de chaque peuple et du nombre des confessions, page 303. — Les idées les plus raisonnables et les plus politiques à ce sujet ont été formulées par deux athées, David Hume et Adam Smith, page 304. — L'intimidation est un mauvais ressort de gouvernement, surtout à l'endroit des influences spirituelles, page 304.
Absurdité de l'objection que l'État, en soutenant différentes églises, propage nécessairement l'erreur, page 305.
Appendice à la quatrième édition. — La séparation de l'État et des Églises effectuée en France en l'année 1905, page 306.
Peu de problèmes seraient aussi simples à résoudre qu3 celui des rapports de TÉtat moderne et des religions, mais il faudrait s'inspirer du mot : « Paix aux hommes de bonne volonté. ))
Le monde, depuis rorigiiie, a toujours été livré à la controverse; c*est par elle, par la variété et la liberté des opinions, surmontant tous les obstacles extérieurs, que se sont transformées la baibarie et la rigidité primitives en cette sorte de développement ascensionnel qu'on nomme la civilisation.
La gloire de TÉtat moderne, ç'a été jusqu'à ce jour de laisser le champ libre à la controverse, à la variété des pensées et des actes dans la plupart des voies ouvertes à l'activité de rhomme : les lettres, les arts, les sciences, l'industrie, les groupements entre les individus.
Il n'est qu'un domaine jusqu'ici où, non pas tous les États, mais certains, de nos jours aussi bien qu'autrefois, s'acharnent à vouloir supprimer la controverse et ses manifestations extérieures, c'est le domaine religieux.
L'État, qui devrait être, d'après la théorie, un organe de paciflcation et de concorde, cherchant à calmer les haines, devient, dans maint pays, le principal agent de discorde.
Une idée juste, celle de l'État laïque, s'est transformée, sans qu'on en eût conscience, en une idée fausse, celle de l'État athée. L'État laïque, c'est-à-dire l'État qui ne se fait le champion temporel d'aucune théorie religieuse particulière, qui regarde les religions avec bienveillance, mais sans subordination et sans servilité, qui les considère comme des forces avec lesquelles on doit compter, à qui on ne doit pas imposer le joug et de qui on ne doit pas le recevoir, l'État laïque est la vraie formule, la seule digne de la société contemporaine.
La laïcité de l'État n'implique pas l'hostilité contre la religion, ni la malveillance, ni l'indifférence même; elle marque seulement l'indépendance. Mais de ce que deux personnes sont indépendantes l'une de l'autre, il n'en résulte pas qu'elles doivent être des adversaires, ni même
206 L'ÉTAT JMOûEUiNE KT SLS FONCTIONS.
qu'elles doivent cesser d'avoir entre elles des rapports quelconques.
Une société où l'État et la religion sont en lutte ne peut être qu'une société profondément troublée; d'autre part, une société où la religion et l'État prétendent s'ignorer mutuellement est presque une société impossible. Nous le montrerons tout à l'heure.
L'État athée, c'est tout autre chose que l'État laïque. On pourra discuter tant que Ton voudra sur la signification de cette formule : tant par l'étymologie que par la conception populaire, elle n'a qu'un sens, celui de négation de la divinité et de tout ce qui s'y rapporte; elle n'implique pas l'indifférence, elle implique l'hostilité.
Gomment l'État pourrait-il être indifférent à l'égard de la religion, des cultes et de Dieu même? Comment surtout prétendrait-il se cantonner dans une sorte de positivisme qui lui permettrait d'ignorer qu'il existe parmi les citoyens certaines croyances ardentes, précises et collectives sur l'origine, les devoirs et la fin de l'homme?
Par un miracle d'abstraction, de contention d'esprit, de surveillance de toutes ses paroles et de tous ses actes, un simple particulier peut à peine arriver à pratiquer ce positivisme dans toute sa rigueur; un État ne le peut pas. A chaque insts^nt, il rencontre le problème religieux; il est obligé de compter avec lui.
Tant qu'une communion, c'est-à-dire une foi commune sur la destinée humaine, réunira de nombreux groupes d'hommes, l'État sera obligé de chercher, soit à l'extirper, soit à se la concilier, tout au moins à vivre passablement avec elle; mais il ne pourra l'ignorer .
Gomment l'État, cet organisme qui a la responsabilité de la paix sociale et qui d'ailleurs aujourd'hui toviche à tant de choses, qui prétend, notamment, accaparer l'éducation,
l'état et les religions. 297
rinstruction, le soulagement des malheureux, ramélioration des condamnés, perdrait-il tout contact avec la force la plus ancienne, la plus générale, la plus agissante que connaisse la société ?
L'État a des écoles : aussitôt s'offre la question délicate des textes, des livres de classes, certains mots qu'on rencontre, qui forment le fonds traditionnel de la langue et qu'il faut expliquer, à moins que, par le procédé ridicule qu'a adopté le conseil municipal parisien, on ne proscrive ces mots, on ne mutile les auteurs les plus célèbres, on ne s'interdise non seulement de prier, mais même de jurer.
La pudeur de nos pères mettait des feuilles de vigne aux statues trop peu voilées; l'étrange pudeur de certains de nos corps enseignants va couvrant de vocables ineptes et dénués de sens les mots de Dieu, d'âme, de vie future.
Non seulement l'État a des écoles, mais il a pris la charge de l'éducation complète de catégories nombreuses d'individus : il élève des orphelins, des enfants assistés, des aveugles, des sourds-muets, déjeunes prisonniers; ceux-là, en grande partie, sont soustraits à toute autorité paternelle; c'est l'État qui est leur père; quelle croyance leur apprendra-t-il, car il ne peut renoncer à leur en apprendre une? il faudra, ou qu'il les élève dans le sein d'une religion, ou qu'il les élève contre toutes les religions.
De même pour l'armée, pour la marine, pour le personnel employé aux travaux publics, pour les jours de repos fériés, pour toutes les observances ayant une origine religieuse, répondant aux pratiques religieuses du plus grand nombre, rÉtat contemporain ne peut ignorer toutes ces choses. Il faut ou qu'il les admette et les respecte, ou qu'il les nie et les détruise.
Fera-t-il comme le conseil municipal de Paris, qui, pour
varier la nourriture dans certains de ses établissements, \ imposait un jour de maigre, mais en stipulant que ce jour no sera jamais le vendredi? Dans le mouvement qui porte les employés, les ouvriers, à exiger le repos hebdomadaire, à vouloir même qu'il soit obligatoire, l'État viendra-t-il à délaisser le dimanche et à choisir le lundi?
Ainsi l'Etat contemporain (nous ignorons ce qui sera loisible à TÉtat du xxv® ou du xxx® siècle), rencontrant, dans son activité propre, à chaque instant, les prescriptions ou les observances religieuses, ne peut simplement répondre : Nescio vos; il doit ou les respecter ou les combattre.
La ligne de conduite à tenir par l'État moderne est toute tracée. Nous avons dit que l'État manque au plus haut degré de la faculté dMnvention. Ge n'est certes pas lui qui fait les religions, qui les conserve ou qui les détruit.
A certains moments, il a pu constater officiellement, comme sous Constantin, le triomphe d'une religion, vieille déjà de plusieurs siècles. A d'autres heures de Thisloire, lors de la réforme, il a pu aider à certaines modifications, d'ailleurs de détail, que favorisaient le tempérament des peuples et le courant populaire.
Mais nulle part on n'a vu un État, soit créer nne religion de toutes pièces, soit en détruire une, soit substituer aux idées positives enfermées dans des dogmes, aux sentiments intimes et traditionnels, un simple ensemble de sèches et abstraites négations.
L'État doit donc respecter cette force, qu'il ne réussirait pas, le voulût-il, à entamer. Il est d'autant plus tenu à ce respect, à ces bons rapports, que la religion, en dehors de son objet principal de soulagement des âmes, concourt à un objet, pour elle accessoire, mais, pour l'État, d'une importance capitale, la conservation sociale.
11 n'y a plus actuellement d'homme assez irréfléchi.
parmi ceux dont ropinion a quelque autorité, pour croire que l'homme naisse originellement bon, que ses heureux instincts s'épanouissent naturellement, quand on ne cultive pas artificiellement les mauvais. La doctrine de Jean- Jacques-Rousseau et des philosophes du xviu® siècle sur la bonté native de Thomme a été tellement battue en brèche et détruite par Texpérience, qu'on peut la considérer comme une des plus manifestes inepties qui aient un moment abusé le genre humain.
La tâche de l'État moderne, au point de vue du maintien de la paix sociale, de la simple conservation de la société, est devenue de plus en plus ardue : il n'a pas trop de tous les concours, L'Etat est assailli par tant de passions, par tant de haines, tant d'impatiences, tant d'illusions, la morale publique et privée souffre de tant d'attaques de théories désespérantes et dégradantes, qu'on ne comprend pas par quelle folie l'État moderne, si menacé, si ébranlé, va déclarer la guerre à la puissance moralisatrice qui a conservé le plus d'empire sur les âmes.
On a écrit que la barbarie frémit au sein de nos sociétés civilisées, et certains publicistes ont cru pouvoir indiquer rheure où elle viendrait à triompher. Sans aller jusqu'à ces alarmes, peut-être excessives, la religion chrétienne, qui, quelque opinion qu'on ait de ses dogmes, prêche la modération dans les désirs, la lutte contre la concupiscence, l'assistance du prochain, Tespérance indéfinie au milieu des épreuves et des souffrances, qui cherche à reconcilier rhomme avec la dureté de son sort, peut être considérée comme une sorte de ciment social qu'il sera singulièrement malaisé de remplacer.
N'eût-elle d'influence que sur les femmes, qu'elle rendrait encore à TÉtat de précieux services ; car les femmes dans la vie civile, dans l'éducation, par les premières notions
qu'elles donnent à l'enfant, par Tinfluence qu'elle conservent dans tous les actes du ménage, contribuent, pour une bonne part, à la direction réelle d'une société.
On pourrait faire un parallèle, frappant par les contrastes, entre le simple curé ou le pasteur de village et l'instituteur public tel qu'on cherche à le former depuis dix ans : l'un devant sa culture d'esprit et de cœur aux deux grandes sources qui ont fécondé la civilisation occidentale, la source chrétienne et la source latine ; l'autre, dont l'intelligence, à peine dégrossie par une instruction souvent interrompue, toujours incohérente, surchargée de détails sans lien, ne possède que des embryons confus et indistincts de sciences abstraites; l'un qui cherche h contenir les appétits désordonnés, qui enseigne la patience, l'amour du travail et la résignation ; l'autre qui répand dans toutes les couches du peuple la théorie nouvelle de la lutte pour l'existence, qui suscite les ambitions immodérées, la convoitise des hauts emplois ou des professions réputées plus élevées, et qui, inconsciemment, par la direction que lui impriment ses chefs et qu'il suit avec empressement, travaille au déclassement et presque au mécontentement universels.
D'une part, le curé de village de Balzac, de l'autre, le Ilomais de Flaubert, représentent ces deux types d'agents auxquels les pouvoirs publics font un sort si inégal.
L'État devrait avoir un parti pris général de bienveillance pour tout ce qui est respectable. Il a tant de crimes ou de délits réels à châtier ou à prévenir qu'il ne devrait jamais créer des crimes ou des délits artificiels.
Gomment les idées du peuple sur la justice, sur le bien et sur le mal ne seraient-elles pas troublées, quand, dans un pays qui se dit libre^ on voit plusieurs jeunes filles tuées par des gendarmes pour s'obstiner à prier dans une cha-
pelle vieille de vingt ans, mais non régulièrement autorisée, et que, d'aventure, à la même heure, le chef du gouvernement fait grâce de la vie à des misérables convaincus d'avoir tué leur père et mère (1)?
L'État moderne n'a pas le droit d'apporter dans les p^*oblèmes religieux la frivolité dont firent preuve nos ancêtres inexpérimentés de la fin du siècle dernier.
Tous les esprits un peu impartiaux de ce temps, quelles que fussent leurs idées philosophiques, ont compris que, si l'État moderne ne doit pas être le serviteur de la religior». Il ne saurait, sans pousser l'imprudence à son comble, en devenir Tennemi. Un ministre des cultes ne doit pas se déclarer, comme on prétend que certain le fit naguère, le geôlier des cultes,
Liltré, qui pressentait le discrédit oh le gouvernement de la république allait se jeter, écrivit d'admirables pages, non pas de chrétien, mais d'honnête homme et de politique clairvoyant, sur « le catholicisme selon le suffrage universel ».
Michel Chevalier, à peine échappé encore de la doctrine saint-simonienne, dans ses Lettres sur r Amérique du Nof en 1834, signalait à bien des reprises l'influence du sentiment chrétien et des pratiques chrétiennes aux États-Unis. Il notait les signes nombreux et éclatants de la puissance des habitudes religieuses dans cette démocratie. 11 citait des faits de pression de l'opinion religieuses sur la liberté individuelle qui nous paraissent invraisemblables.
L'État et les religions sont séparés aux États-Unis; mais cette séparation n'implique de la part du premier aucun
(l) On se rappelle TafFaire de Châteauvillain en 1887. Le gouvernement français de 1878 à 1889 et de 1898 à Theure présente, a été aux mains d'une sorte de confrérie do fanatiques « libres penseurs » qui se sont appliqués à semer dans le pays la haine et la discorde. Jamais on n'a vu un plus étrange oubli de la mission essentiellement pacificatrice qui s'impose à l'État.
sentiment de malveillance. G*est en quelque sorte une simple séparation de biens: de temps à autre, dans les malheurs publics ou les circonstances solennelles, les pouvoirs fédéraux ou locaux croient devoir donner des signes ostensibles de déférence envers le sentiment chrétien. La religion et la société, la religion et les mœurs n'ont jamais été complètement séparées dans la grande Union américaine du Nord.
Quoique, depuis Michel Chevalier et Tocqueville, cette situation se soit un peu modifiée, on ne trouve encore dans cette jeune et florissante démocratie aucun symptôme de ces luttes oti s'engagent si maladroitement et si imprudemment quelques États européens contre les croyances traditionnelles.
Un publiciste avisé, sorti du peuple, appartenant à l'opinion radicale et en partie socialiste, M. Corbon, dans un livre ancien et peu connu, le Sec?^et du peuple de Pa?'is^ a consacré toute une partie à ce qu'il appelle la « religion du peuple ». Il a pris soin de démêler et de nous indiquer la part de l'abandon des croyances chrétiennes dans le mouvement révolutionnaire qui se développe chaque jour et menace de tout emporter. Parlant de la vie future: « Tout ce qui avait autrefois germé en ce sens dans l'âme populaire a été presque complètement étouffé par un prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde. »
M. Gorbon est enfant de Paris, et il prend Paris ou plutôt les quartiers ouvriers de Paris pour la France entière ; dans les trois quarts du pays, cette semence ancienne n'est ni tout à fait détruite ni complètement remplacée.
Mais quel intérêt peut avoir l'État moderne, qui n'est pas im sectaire, qui doit se proposer, non le triomphe d'une doctrine spéculative, mais la conservation sociale, quel
intérêt peut-il avoir à favoriser, dans tous les lieux et dans toutes les couches, « ce prodigieux développement d'aspirations ayant pour objet exclusif les choses de ce monde », quand il sait parfaitement que, <c ce prodigieux développement d'aspirations », il ne le pourra jamais satisfaire ?
Si^ dans tous les pays et dans tous les temps, l'État doit se montrer bienveillant et sympathique au sentiment religieux, si cette déférence et ces bons rapports, par des raisons spéciales, s'imposent particulièrement comme un devoir de prévoyance à l'État moderne, la question de la séparation des églises et de l'État ne peut être tranchée que parles antécédents de chaque peuple et le nombre des confessions qui se partagent dans chacun d'eux la population. S'il serait absurde de renoncer à la séparation des églises et de l'État dans la grande fédération américaine, il ne Je serait pas moins de vouloir transporter ce régime en France; ce serait un nouvel élément de désorganisation et de discorde ajouté à tant d'autres.
Il est curieux que les idées les plus justes, les plus raisonnables, les plus équitables aussi en cette matière, aient été émises, à la fin du dernier siècle, par deux sceptiques, on pourrait dire deux athées : David Hume et Adam Smith.
Ce n'est certes pas en homme religieux, mais en politique prévoyant, que parlait Hume quand, après avoir décrit les inconvénients pratiques que pouvait avoir l'exaltation des « inspirés prédicants », il conseillait à l'État de les modérer indirectement par de bons offices :
H Au bout de tout, concluait-il, le magistrat civil finira par s'apercevoir qu'il a payé bien cher son économie prétendue d'épargner la dépense d'un établissements fixe pour les prêtres, et que, en réalité, la manière la plus avantageuse et la plus décente dont il puisse composer avec les g uides spirituels, c'est d'acheter leur indolence en assignant
des salaires fixes à leur profession, et leur rendant superflue toute autre activité que celle qui se bornera simplement à empêcher leur troupeau d'aller s'égarer loin de leur bercail à la recherche d'une nouvelle pâture; et, sous ce rapport, les établissements ecclésiastiques, qui d'abord ont été fondés par des vues religieuses, finissent cependant par servir avantageusement les intérêts politiques de la société. »
Il y a loin de ces vues judicieuses d'un sceptique avisé aux frivoles déclamations des démocrates contemporains.
Quant à Adam Smith, il établit, en ce qui concerne le problème de la séparation des églises et de l'État, une distinction qui nous paraît capitale, et que nous ne voyons pas qu'on se soit rappelée.
Dans un pays, dit-il, où il y a plusieurs centaines de sectes qui se partagent, sinon par parts égales, du moins sans prédominance accentuée de deux ou trois d'entre elles, l'opinion des habitants, l'État peut ne pas s'occuper d'elles, malgré « l'insociabilité habituelle aux petites sectes » ; elles se tiennent en échec mutuellement, a Mais il en est tout autrement dans un pays où il y a une religion établie ou dominante. Dans ce cas, le souverain ne peut jamais se regarder comme en sûreté, à moins qu'il n'ait les moyens de se donner une influence considérable sur la plupart de ceux qui enseignent cette religion. » Or, ce moyen, ce ne peut être que les récompenses, les bénéfices, un concours habilement exercé dans les nominations.
Le philosophe écossais ne laisse aucune ambiguïté à sa pensée. Il s'agit pour lui de contenir le clergé non par la violence, mais par une bienveillance adroite : « La crainte, ajoute-t-il, est presque toujours un mauvais ressort de gouvernement, et elle ne devrait surtout être jamais employée conlie aucune classe d'hommes qui ait la moindre prétention à l'indépendance. En cherchant à les efliayer, ou ne
L'ÉTAT ET LES RELIGIONS. 305 ferait qu'aigrir leur mauvaise humeur et les fortifier dans une résistance qu'avec des manières plus douces ou aurait pu les amener peut-être aisément ou à modérer ou à abandonner tout à fait. »
Voilà comment s'exprimaient, en plein triomphe du voltairianisme, deux philosophes sagaces; ils n'avaient l'expérience ni des luttes de la révolution française contre l'Église, ni du Culturkawpf ^WernsLud, ni de tous les démêlés récents du canton de Genève ou de la Suisse avec l'Église catholique, ni de la scission opérée, cent ans après la révolution, dans la population française ; mais ils avaient le souvenir de toutes les luttes ardentes de l'antiquité, du moyen âge et des temps modernes entre les États et les religions ; puis, surtout, ils connaissaient le cœur de Thomme, science rare et que les politiciens des démocraties ont presque toujours méconnue.
La séparation des églises et de l'Etat, si justifiée par des circonstances historiques et par la multiplicité des sectes aux États-Unis d'Amérique, doit être considérée, sur notre continent européen, comme un des projets les plus subversifs de la paix et de la cohésion sociale.
On doit juger superficielle l'objection souvent répétée que l'État, en soutenant, ou en subventionnant des églises qui sont en lutte sur les questions de doctrine, comme l'Église catholique, deux églises protestantes et le judaïsme, prête son concours à des théories contradictoires, dont trois sont nécessairement fausses, en admettant que l'une soit vraie.
C'est là un raisonnement d'enfant ou de pédant. L'État en reconnaissant, et même en salariant des églises diverses, ne peut pas avoir la prétention de se prononcer sur la véracité des dogmes de chacune d'elles; il n'a pour le faire aucune qualité. 11 se borne à juger que le culte et l'instruction
religieuse, même sous des formes différentes et avec des variantes dogmatiques, exercent une utile action sociale et morale, qu'en outre il y aurait de Timprudence de la part de rÉtat à prendre vis-à-vis d'aussi grandes forces une attitude d'indifférence qui finirait par être considérée comme de rhostilité et par la provoquer* li agit ainsi en pacificateur éclairé et prévoyant.
APPENDICE A LA QUATRIÈME ÉDITION
L'État français a prononcé, en 1905, par un acte unilatéral la rupture du concordat qui depuis plus d'un siècle réglait le régime et le fonctionnement de l'Église catholique en France ; puis, il a édicté la séparation des Églises et de l'État. Au lieu d'être réfléchie et équitable, cette mesure a été une œuvre de passion et de violence. On a supprimé le budget des cultes qui, par ses origines, était une compensation des biens du clergé attribués, sous la Révolution, à la nation ; un engagement solennel et une dette sacrée ont été cyniquement reniés. Par crainte d'indisposer une notable partie de la nation et de provoquer des revirements électoraux, on a laissé les églises à la disposition provisoire du clergé, mais d'une façon essentiellement précaire et sans donner à celui-ci, qu'on avait spolié, aucun moyen de se procurer des ressources certaines pour les entretenir. L'Église catholique, expropriée, vit, depuis 1905, en France, sous le régime d'une simple tolérance toujours révocable. Elle n'a aucun statut ; elle ne jouit pas du droit de posséder, de recueillir des dons et legs, d'ester en justice. L'État subordonnait l'octroi à l'Église d'un statut et d'un régime légal à l'acceptation par elle d'un système d'associations cultuelles qui rappelait la célèbre constitution civile du clergé sous la Révolution et que la Papauté ainsi que les autorités catholiques ont repoussé comme contraire à la hiérarchie et à la tradition catholique. L'État français a fait ainsi une œuvre condamnable et pernicieuse qui ne peut que porter une profonde atteinte à la paix sociale et à la moralité publique. Pour remédier à ces maux, s'il ne veut pas conclure un nouveau Concordat avec le Saint-Siège, l'État fran-
çais n'a d'autre ressource que de placer toutes les églises sous le régime du droit commun, en ce qui concerne les droits d'association, de réunion, la capacité d'acquérir, d'ester en justice, etc.
Cette séparation de l'Église et de l'État en France, faite brutalement et dans un esprit hostile, a laissé en suspens les questions d'ordre matériel les plus importantes. Le Congrès des maires qui s'est tenu au mois de novembre 1910 s'en est occupé et n'a pu que constater la situation inextricable causée par l'absence de toute législation précise sur certains points.
Un rapport de M. Herriot, maire de Lyon, traitait des « difficultés d'application de la loi de séparation en ce qui concerne les églises » .
Le rapporteur rappelait que, par suite des dispositions de la loi du 2 janvier 1907 modifiant l'article 13 de la loi du 9 décembre 1905, (( les communes se sont trouvées en fait propriétaires des églises avec obligation d'en laisser la libre disposition aux fidèles et aux ministres du culte » et s'exprimait ainsi :
« Depuis que sont survenues les diverses modifications de législation, les communes qui se trouvent être « propriétaires » des églises sont-elles tenues des réparations de toute nature, ainsi que des frais d'assurance et autres charges afférentes aux meubles les garnissant?
(( Consulté, le ministre des cultes, notamment par lettre du 9 décembre 1907, avait distingué quatre catégories de réparations :
« Celles ayant un caractère artistique et historique ;
« Celles que commande, en cas de péril, la sécurité publique;
<( Celles qui ont pour objet la conservation de l'édifice considéré comme élément du patrimoine communal ;
« Les dépenses d'entretien utiles seulement à l'exercice du culte.
« Le ministre affirme, dans cette circulaire, que pour toutes ces catégories de réparations, les communes se trouvent en face d'une simple faculté et non d'une obligation.
(( Mais la commune peut-elle, sous prétexte que la loi lui en laisse la faculté, se désintéresser de la conservation des édifices cultuels qui, sans être classés, offrent un intérêt artistique, historique ou archéolosique? Sa responsabihté n'est-elle point engagée
si la sécurité publique se trouve compromise par son refus d'exécuter les réparations urgentes? »
Un questionnaire a été adressé à ce sujet aux maires de France. « Les avis sont très partagés, déclare le rapporteur, et la plupart d'entre eux concluent à la nécessité d'une réglementation légale nouvelle (1) ».
Ce rapport témoigne avec quelle légèreté et quel esprit d'hostilité a été faite la séparation des Églises et de l'État en France. Constituées propriétaires des monuments ecclésiastiques, mais n'ayant pas l'obligation de les entretenir, les communes peuvent les laisser tomber en ruines et cela risque d'être un cas fréquent.
Le 16 janvier 1911 a eu lieu, à la Chambre des députés, un débat très instructif, soulevé par Maurice Barrés, à l'occasion du budget du ministère de l'Intérieur, sur la situation que la législation incomplète et vacillante, depuis la séparation des Églises et de l'État, fait aux monuments ecclésiastiques de toute nature, particulièrement aux églises de villages. Le député de Paris a donné lecture d'un grand nombre de pièces d'où il résulte que, dans des cas de plus en plus nombreux, l'entretien des églises devient une impossibilité, les conseils municipaux et les maires se refusant, en général, à toute dépense pour cet objet et certains mêmes, par fanatisme sectaire, s'opposant à ce que les fidèles les entretiennent à leurs frais. M. Briand, ministre de l'intérieur et président du Conseil, s'est contenté de faire une réponse vague qui ne laisse entrevoir aucune amélioration prochaine de la situation. Se rejjorter à l'opuscule : Pou?' les Eglises : discours par M. Maurice Barrés (avec pièces annexées), édition de VEcho de Paris, 6, place de l'Opéra, 1911.
(1) Ces extraits sont tirés du journal Le Temps, n<> du G novembre 1910, deuxième page, troisième et quatrième colonnes.
CHAPETRE lîl
Zèle infatigable de l'État, mêlé parfois de fanatisme et toujours d'illusions naïves, pour l'instruction, page 310. — Par des excès dans cette voie, l'État peut devenir un agent de déclassement et d'affaiblissement national, page 310. — Part de préjugé dans les idées officielles au sujet de l'efficacité de l'instruction, page 310. — L'instruction ne change pas les instincts et ne réfrène pas les passions, page 310, — Absurdité de l'idée que l'instruction diminue les crimes et les délits, page 311, — L'instruction peut développer la concupiscence des honneurs et de la fortune, page 311. — Elle pousse parfois à des genres nouveaux de crimes, page 311.
L'instruction est un simple instrument dont 11 est fait tantôt un bon tantôt un mauvais usage, page 313.
L'État ne doit pas chercher à accaparer l'instruction, page, 314. — Lrs universités, leur origine, page 314. — Ingérence diverse des États dans leur organisation; l'État français a agi en révolutionnaire et en accapareur, page 315. — Exemple opposé des universités allemandes, page 315. — Les efforts récents faits en France pour se rapprocher d'elles, page 318, — Utilité de la liberté de renseignement supérieur, page 319. — Il est possible de constituer des établissements libres de haut enseignement, même en dehors d'une pensée confessionnelle, page 319. — Exemple de la fécondité de l'initiative privée pour les œuvres de haut enseignement, page 319.
L'instruction secondaire d'État : sa règle est l'uniformité, page 321. — La parodie de cette instruction dans les collèges communaux en France, page 322. — Alternance dans l'enseignement d'État entre la routine prolongée et les bouleversements soudains, page 322.
Grands inconvénients des bourses données par l'État, page 324. — Un projet parlementaire «d'instruction intégrale », page 325. — Il en résulterait un affaiblissement mental du pays, page 320- — Une société triée et classée au moyen d'examens et de bourses serait la plus antisociale et la plus incapable des sociétés, page 326.
Cas exceptionnels auxquels les bourses devraient se réduire, page 328.
L'État et l'enseignement primaire, page 329. — L'enseignement d'État renouvelle les difficultés et les luttes de la religion d'État, page 331. — L'esprit sectaire dans l'enseignement d'État : exemple des écoles, de la ville de Paris, page 331. — La grammaire municipale unique, page 332. — Les étapes du socialisme scolaire, page 334. — Inconvénients de la multiplication des examens pour toutes les classes de la nation, page 335. — L'État répand partout la manie et la folie des grandeurs, page 336. — Affaiblissement national qui en résulte, page 337.
L'intervention excessive des pouvoirs publics dans renseignement professionnel, page 337.
310 lm5tat moderne et ses fonctions.
Accentuation depuis Touvorture du xx® siècle des vices du système français d'instruction publique, page 338.
Si rÉtat moderne tend à méconnaître la force des religions, s'il est téméraire en se montrant envers elles, soit rogue, soit agressif, il témoigne, au contraire, pour Tédiication ou plutôt pour Tinstruction du peuple d*un zèle infatigable.
Il accumule à ce sujet les lois, les circulaires, les subventions* Il est saisi, pour cette tâcbe, d'un engouement, d'un fanatisme empreints d'illusions naïves.
Dans cette œuvre qu'il considère comme sa mission principale, le sentiment général qui l'anime part d'un bon naturel; il conduit parfois à des aberrations.
On peut se demander si avec cette passion irréfléchie qui le porte à transformer toutes les connaissances en enseignement dogmatique, officiel et universel, l'État ne s'expose pas à troubler une foule de cerveaux, h ébranler la société au lieu de l'asseoir, à amener un déclassement croissant des conditions, et à affaiblir, plutôt qu'à développer, la productivité nationale.
Dans les idées répandues sur les bienfaits de l'instruction, il y a une part de préjugé.
Il est, sans doute^ utile aux hommes, sans exception, de savoir lire, écrire et compter; ce sont des instruments qu'il acquièrent et qui, dans mainte circonstance, leur rendent service. Il en est de même, suivant la nature des esprits et le genre des occupations, pour toutes les autres connaissances moins embryonnaires.
Mais c'est une erreur puérile de s'imaginer que Tinstruction par-elle-même suffise à rendre les hommes meîlleurs, à changer leurs instincts, à réfréner leurs passions* On a prouvé par des arguments décisifs, Herbert Spencer
L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 311 notamment, qu'il n'y a aucune corrélation entre les notions techniques que distribuent les écoles, soit primaires, soit moyennes, soit supérieures, et la force morale qui donne de la dignité à la vie.
On prétendait autrefois que Tinstruction diminuait les délits et les crimes. Aucune observation sérieuse n'a justifié cette affirmation. Ni les crimes ni les délits ne deviennent moins nombreux depuis que la population est plus instruite. On voit fréquemment s'asseoir, pour des crimes odieux, sur les bancs de la cour d'assises, des hommes qui ont de la littérature ou des connaissances scientifiques.
L'instruction même peut éveiller un certain genre de concupiscence, celui des honneurs, des grandes places, de la fortune rapidement acquise. Isolée^ elle peut mettre l'homme plus au-dessus des appréhensions morales et des remords. Le Raskolnikof, de Dostoïewski, n'est pas un personnage aussi irréel que beaucoup le supposent. Les singuliers écarts de certains de nos « décadents » prouvent que les raffinements littéraires ne rendent pas nécessairement la tête solide et le cœur sain (1).
Les connaissances scientifiques peuvent, elles aussi, suggérer des attentats nouveaux, comme celui de cet Allemand qui, ayant fait assurer sur un navire pour une somme considérable des caisses remplies de pierres, y joignit une autre caisse pleine de dynamite, qu'un mouvement d'horlogerie fit sauter avec le navire lui-même (2).
(1) On peut citer, par exemple, TalTaire Chambige qui se plaida en 1888 devant la Cour d'assises de Constantine; il y a, dans ces dernières années, une fouie de cas analogues.
(2) Le procédé des Assurances, qui date du xix« siècle (fondation de la première grande Compagnie française, les Assurances générales en Î8L8), suscite un nombre considérable de forfaits dont se rendent surtout coupables des hommes appartenant aux classes éclairées; il suffît de rappeler les affaires célèbres du Lapommeraye, puis du Maisonneuve;
L'instruction doit être considérée simplement comme un instrument qui permet à l'homme de mieux utiliser les forces qu'il a en lui et hors de lui, et qui, en outre, peut lui procurer certaines satisfactions, les unes morales, d'autres inolFensives, d'autres condamnables.
Quant à entourer Tinstruction d'une sorte d'auréole magique qui la fait apparaître comme ayant la vertu de transformer la nature morale de l'homme, c'est une superstition, une nouvelle forme de Tidolâtrie (1).
il y en a des centaines de ce genre de connues et probablement autant d'inconnues.
(») Les statistiques démontrent, pour la France, la vanité du préjugé qui attribue à l'instruction en elle-même une action moralisatrice. C'est à partir de 1851, et plus encore de 1865, que l'instruction primaire s'est fort répandue en France. Aujourd'hui à peu près tout le monde la possède. Or, si nous considérons les crimes les plus caractérisés et les plus répugnants, à savoir les meurtres, les assassinats, les parricides, les in fanticides, les empoisonnements, nous trouvons que l'ensemble de ces crimes odieux a beaucoup plus augmenté que la population, en dépit de toute l'instruction primaire. Le tableau suivant en fournit la, preuve. Il s'agit de moyennes décennales ou quinquennales et de l'année 1SU5.
Nombre moyen des affaires soumises annuellement aux assises pour les crimes de :
Empoisonnements.
Ainsi Taccroissement de ces crimes est de 20 p. 400 dans la période d 881-85 et de 30 p. 100 en 1895, par comparaison aux périodes de 1851 à 1860 où l'instruction primaire des adultes était certainement moitié moindre de ce qu'elle est aujourd'hui. Or, la population de la France, qui est d'environ 39 millions d'âmes à Theure actuelle, se trouvait être de 35,783,000 en 1851, de 37,386,000 en 1861 et de 38,067,000 en 1886. Elle n'a donc augmenté que dans une proportion négligeable. Encore le tableau ci-dessus représente-t-il l'aggravation de la grande criminalité comme moindre qu'elle n'est réellement. On remarquera, en effet, que le nombre des infanticides semble avoir diminué depuis 1851-60 ; il n'en est rien. Mais devant la faiblesse du jur^^ qui acquitte fréquemment les femmes coupables de ce crime, le ministère public préfère, dans bien des cas, substituer une poursuite
Réduite à ce caractère d'instrument qui ajoute aux forces de Thomme, Tinstruction reste un bien précieux. Une nation qui en est douée n'est nécessairement ni plus morale, ni plus sage, ni mieux en état de se gouverner, mais elle jouit de précieux avantage ^ au point de vue
on abandon d'enfant, laquelle est soumise aux tribunaux correctionnels, à la poursuite pour infanticide. De môme, la diminution notable des poursuites pour empoisonnements pourrait peut-être venir des progrès do la science qui rendent plus aisée à dissimuler la perpétration de ces forfaits. On classe aujourd'hui comme meurtres un grand nombre d'assassinats.
Il serait facile de prouver, en remontant au commencement du xix® siècle que le nombre des crimes et des délits contre les mœurs a augmenté.
Quant à un genre d'actes qui, sans constituer à proprement parler un crime ou un délit, est profondément regrettable et jette dans la société et dans les familles une profonde perturbation, à savoir le suicide, sa multiplication semble coïncider avec les progros njômes de Tinstruction.
Maximum et minimum du nombre annuel des suicides
par périodes d'années.
Périodes d'années. Maximum. Mininuim.
Ainsi le minimum de la période 1881-85 est presque double du maximum de la période 1840-49. En outre, de 1881-85 à 1891-95, il y a eu une augmentation de 20 p. 100 ; depuis lors, les suicides sont à peu près stationnaires.
Nous sommes loin de dire que soit Taugmentation de la grande criminalité, soitraccroissement du nombre des suicides, n'aient pas d'autres causes que le développement de l'instruction ; mais il est incontestable que tout homme qui étudiera avec soin les statistiques criminelles se trouvera dans l'impossibilité de reconnaître une vérité quelconque à la frivole proposition, considérée longtemps comme un axiome, que l'instruction porte en soi, et abstraction faite de toute autre circonstance, une vertu moralisatrice.
Les chiffres ci-dessus sont tirés de la Statistique de la France, par Maurice Block, et de VAnnuaive statistique de la France, 1907, 2^ partie, page 36.
de la production, de ses jouissances, de ses distractions.
C'est, en quelque sorte, une nation plus humaine.
L'instruction est à la fois, pour une société, comme pour un homme, une force et une parure.
S'il est bon de la développer et de la répandre, il s'en faut que TÉtat, sous ses trois formes de pouvoir central, de pouvoir provincial et de pouvoir communal, la doive accaparer.
Quand il s'en mêle, ce qui est le cas universel chez les peuples civilisés, et ce que nos antécédents rendent en quelque sorte, même aujourd'hui, nécessaire, il ne saurait faire provision de trop de tact et de mesure. Sur nul terrain l'entraînement n'offre plus de dangers; il est certains modes d'instruction officielle qui sont uniquement perturbateurs.
Quelques mots sur chacune des trois grandes catégories de l'enseignement suffiront à jeter un peu de jour sur une matière que des volumes entiers ne sauraient épuiser.
L'instruction supérieure, celle qui conserve et qui accroît le dépôt général des connaissances humaines, se délivre, à part quelques hautes écoles spéciales, dans ces établissements que, par une antique tradition, l'on nomme encore des universités.
Ce furent, à l'origine, des institutions fondées et dirigées par des corporations ecclésiastiques pour former les gens d'église. Peu à peu leur clientèle s'élargit, les futurs gens de robe, puis la jeunesse de plus en plus nombreuse appartenant à la classe supérieure ou moyenne qui recrute les professions libérales, y affluèrent. La théologie, la philosophie, la linguistique, y admirent, à côté d'elles, d'autres connaissances : le droit civil comme le droit ecclésiastique, la médecine, les mathématiques, et tardivement toute la variété des sciences physiques et naturelles, ainsi que les lettres modernes^
Ces établissements n ont pu rester, dans la plupart des pays, complètement indépendants deTÉtat. Mais l'ingérence de ce dernier s'est produite à des degrés divers: chez certaines nations, comme la nôtre, il a agi, suivant son procédé habituel, en révolutionnaire et en accapareur, supprimant toutes les traditions, tous les groupements et aussi tous les liens entre les diverses branches d'enseignement, détruisant non seulement toute réalité, mais même toute apparence d'autonomie, établissant avec rigueur son monopole, fondé sur l'absolue dépendance des maîtres et des collèges, sur l'uniformité des méthodes dans tout le terri* toire et sur l'interdiction de toute concurrence libre.
Dans d'autres pays, soit par des circonstances historiques qui donnaient à l'État moins de force, soit par une sagesse refléchie qui limitait son ambition et sa présomption, l'État eut la main moins lourde. Les diverses universités, plus nombreuses qu'en France, une quinzaine par exemple en Allemagne, conservèrent chacune sa vie propre, ses ressources spéciales, son recrutement presque spontané, son administration, sinon complètement autonome^ du moins dotée d'assez de libertés ou de franchises. Les méthodes gardèrent ou prirent avec le temps de la variété et de la souplesse : les maîtres ne soutinrent pas tous la même thèse : il y eut parmi eux cette diversité de vues et de jugement qui fait la vie et le mouvement intellectuels.
Les professeurs ne furent pas de simples fonctionnaires, rétribués par un traitement fixe, égal pour tous ceux du même rang, invariable, quels que fussent les efforts et le succès. Ils eurent, comme fonds de subsistance, un salaire modique, annuel, puis, comme les avocats, comme les médecins, comme les architectes, comme les simples maîtres privés, des « honoraires » que leur payèrent leurs auditeurs, un ou deux « frédérics d'or » par semestre*
Bien plus, même le traitement fixe n'était pas absolument uniforme : il est, en effet, telle branche de la science, comme renseignement du sanscrit ou de l'hébreu, qui ne peut attirer autour d'une chaire un grand nombre d'étudiants; les «honoraires » pour cet enseignement doivent naturellement être médiocres; il fallait que le traitement fixe fût plus relevé. L'amour-propre des universités y pourvoyait. Toutes celles du premier rang, bien pourvues de ressources, tenaient à s'assurer un maître dont le nom jetât sur elles de l'éclat. On en voyait deux ou trois entrer en lutte, Gœttingen et Leipzig, je suppose, pour se disputer un professeur célèbre; elles bataillaient à coups d'enchères, chacune faisant ses offres, et Thomme illustre se décidait par toutes les raisons variées qui peuvent influer sur l'esprit de tout homme et dont l'une, n'en déplaise à une hypocrite délicatesse, est la rémunération pécuniaire.
Dans l'intérieur de chaque université allemande aussi, on copie presque les procédés des industries vulgaires et libres : pour chaque enseignement, il y a deuxou trois chaires rivales, certaines qui attirent une affluence d'auditeurs, d'autres qui sont occupées dans le désert. Il y a bien près d'un quart de siècle, j'assistai, à Berlin, aux leçons d'un philosophe qui eut son heure de célébrité, mais qui alors était déchu ; quatre étué^ants seulement écoutaient sa parole discréditée; devant la chaire d'à côté, sur le môme sujet, on comptait régulièrement deux cents auditeurs.
Puis l'enseignement est ouvert, à leurs risques et périls, aux jeunes hommes qui ont rempli certaines conditions de diplômes et qui se croient du talent. Ils peuvent s'essayer, sans attendre une nomination qui souvent serait arbitraire ou lente.
Ainsi, pour le haut enseignement, on a su, dans certains P^ys, dans un surtout, TAUemagne, limiter l'action bureau-
cratique de TEtat, maintenir une certaine indépendance d'administration à chacun des centres universitaires, y copier les modes de l'industrie privée : la concurrence, soit intérieure, soit extérieure, l'inégalité des traitements, la rémunération directe et personnelle, pour une partie du moins, par l'auditeur,
Cette méthode, si féconde dans toutes les professions commerciales et libérales, s'est montrée efficace pour la plus élevée des carrières humaines ; l'émulation, aussi bien entre les groupes scolaires qu'entre les maîtres elles élèves, a porté ses fruits habituels.
Les universités allemandes ont été des centres vivants et actifs, remuant les idées, rayonnant chacune dans sa région et pénétrant, par une répercussion indéfinie, d*un esprit scientifique presque toutes les couches sociales (1).
Nous, Français, avec notre rigoureux monopole d'État et notre organisation bureaucratique de l'instruction, nous avons eu d'aussi grands savants et d'aussi grands littérateurs que l'Allemagne; mais nous avons manqué de cette pléiade de maîtres, dans racceptation exacte du mot, et de ces légions de véritables étudiants.
Bien plus, nous n'avons pas su retenir dans l'enseignement ceux qu'une vocation naturelle, les circonstances et leurs études elles-mêmes y destinaient : pendant une dizaine d'années, sinon une vingtaine, toute la tête de notre école normale des lettres se dérobait aux postes obscurs que, par un mécanisme absurde, on lui offrait, et allait con-
(1) On me permettra de faire remarquer que j'ai une expérience personnelle des universités allemandes. Après mes études classiques en France, j'ai suivi, comme étudiant régulièrement immatriculé, pendant neuf mois, en 18G4-65, les cours de l'université de Bonn où j'apprenais particulièrement la philosophie, en y associant quelques cours d'histoire et d'économie politique. J'ai suivi aussi en 18G5> pendant quatre mois, mais comme auditeur libre et sans être inscrit en qualité d'étudiant, les cours de l'université de Berlin.
sumer des forces précieuses dans une littérature souvent hâtive, superficielle et presque sans profit pour le pays.
On est revenu depuis quelques années, en parties du moins, de cette fausse voie. On a cherché à diminuer le joug de la bureaucratie d'État sur le haut enseignement français; on s'est essayé à rétablir les anciennes universités, à leur rendre un souffle d'autonomie. On a multiplié les maîtres de conférences, on a prodigué les bourses; à défaut d'élèves spontanés et payants, on a institué des quantités d'élèves payés.
Tous ces efforts n'ont pas été inefficaces : certain de nos maîtres sont de grands professeurs, dans toute l'acception du terme. Mais le succès est encore bien incomplet, parce que l'on a un mauvais point de départ.
On ne retrouve pas ici, comme en Allemagne, cette indépendance et cette vitalité, en quelque sorte naturelles, parce qu'elles sont traditionnelles et ininterrompues, des universités régionales; on n'y voit pas ces méthodes analogues à celles de l'industrie privée : l'inégalité des traitements, la concurrence sous ses formes diverses, la rémunération fournie directement au maître par l'élève même. En Allemagne, il est vrai, devons-nous dire, la prépondérance nouvelle que tend à gagner chaque jour davantage, Tuniversité de Berlin commence à modifier un peu l'organisation si souple et si vivante qui a fait des universités allemandes de si grandes choses (1).
(1) On sait que les Anglais n'ont qu'une organisation assez ruditnentaire de Renseignement supérieur, leurs vieilles universités de Cambridge et d'Oxford étant loin d'embrasser toute la vaste sphère des connaissances qui sont enseignées en Allemagne et en France. Cela n'empêche pas l'Angleterre de n'être inférieure à aucun pays, soit pour l'éclat et l'abondance de la littérature, soit pour l'ampleur et la nou* veauté des recherches philosophiques, soit pour les découvertes scienliQques théoriques, soit pour les applications des nouvelles méthodes aux arts industriels. La vie est dans le milieu social; elle peut s'y passer
Un mérite incontestable que nous avons eu, ç'a été d'introduire la liberté de renseignement supérieur. Il s'est créé chez nous des universités libres, ayant un caractère confessionnel il est vrai ; certaine a recueilli des dotations d'origine privée montant à 14 ou millions de francs.
Il serait exagéré de prétendre que l'initiative particulière est impuissante pour le haut enseignement, quand elle n*est pas poussée par le sentiment religieux. Nous ne sommes qu'au début d*une période de liberté ; encore celle-ci est-elle précaire, toujours menacée par les jacobins ou par les centralisateurs ; néanmoins déjà, des organes remarquables se sont spontanément constitués : nous n'en voulons pour
✓-preuve que l'Écolelibre des scienjiss^golitiques avec ses> six cents élèves, dont un bon tiers vient de toufes les contrées étrangères : cYst probablement rétablissement scoy laîre de France qui contient relativement le plus d'étrani gers; son nom brille et attire vers nous d'au delà des froi/
\^tières.
Cette institution, à ses origines, a eu un mérite que d'autres fondations privées pourront reproduire : celui de confier ses chaires à de jeunes hommes presque inconnus, dénués de grades universitaires, que renseignement officiel n'aurait sans doute jamais formés, et qui, au bout de quelques années, se gagnèrent une réputation très étendue. L'observatoire Bischoffsheim, les écoles supérieures de commerce, beaucoup d'autres fondations plus ou moins analogues, prouvent que l'argent privé ne manque pas aux choses reconnues utiles.
Notre Institut plie sous le faix des dons nombreux que lui font chaque année des émules de Monthyon. On finira par se convaincre qu'il y a un meilleur usage à faire de
des quelques organes officiels auxquels d'autres nations confient le soin de leur progrès.
milliers de francs ou de centaines de mille francs que de les employer à multiplier indéliniment les prix de vertu ou à susciter et couronner des quantités de livres souvent médiocres (1). Mieux inspirés, les hommes bienfaisants emploieront leurs générosités à créer quelque chaire, à former un fonds pour quelque bibliothèque ou pour quelque musée, à constituer des ressources pour des voyages d'exploration ou de découverte.
L'opinion généralement répandue que l'initiative privée ne peut pourvoir aux œuvres d'instruction qui ne sont pas rémunératrices a ses origines dans un temps tout différent du nôtre. On ne tient pas compte du développement de la richesse, de la multiplication des grandes fortunes laissant un large superflu, de ce genre de spoi t dont j'ai parlé, qui consiste à attacher son nom à une œuvre originale et utile.
Il s'est bien rencontré im groupe d'hommes pour fournir à M. Maspero les frais nécessaires à la continuation de ses fomlles égyptiennes; Tlnstitut Pasteur a bien trouvé, par de 4 soùscFiptions particulières, 2 millions 1/2 de francs, tandis que la ville de Paris refusait de céder même le terrain ; on sait qu'il a hérité, vers 1908, de trente millions à lui légués par un financier, M. Osiris. L'inspiration pourra venir aussi bien à quelque millionnaire de fonder une chaire de sanscrit ou de science des nombres, ou toute autre connaissance réputée abstruse. Certains pourront mCme aller plus loin et créer des universités de toutes pièces (2).
Les Américains le font chez eux : on regarde presque comme anormal aux États-Unis qu'un homme, jouissant d'une
(1) A riieurc actuelle, les Académies diverses de l'Institut de France sont très surfisaniiiient dotées, notamment pour les prix à décerner; les lK>mmes généreux devraient subventionner d'autres Sociétés ayant plus de liberté d'action.
(2) Depuis le début du xx« siècle, une demi-douzaine de chaires annexes ont été créées au Collège de France pai* des Ibndations privées.
L'ÉTAT ET l'instruction PUBLIQUE. 321
grande fortune, meure sans avoir fait quelque donation d'intérêt général. Quelque marchand de porcs, ou quelque découvreur de sources de pétrole, ou quelque heureux aventurier nanti d'un bon filon d'or ou d'argent, relève et rachète la vulgarité de sa richesse par la création d'un collège pour des sciences qu'il n'a jamais apprises et dont souvent il ignore même le nom.
Laissez faire, par les voies légitimes, des fortunes considérables, laissez passer, sans entrave et sans formalité, les inventions, les découvertes, les efforts individuels : la société moderne, comme autrefois l'église, recevra, par des fondations intelligentes, le prix de la reconnaissance des plus heureux de ses enfants, quelquefois aussi le rachat de leurs fautes ou de leurs fraudes.
L'instruction moyenne, dénommée instruction secondaire, que l'État, pendant si longtemps, a accaparée en France avec une si jalouse obstination, mériterait bien des réflexions, des critiques, si les cadres de cette étude se prêtaient à des développements. Qu'il suffise ici de quelques remr.rques sur les méthodes, sur les établissements, sur les secours et les bourses.
On sait que la règle de toutes les institutions d'État, c'est l'uniformité. L'État est essentiellement un organisme bureaucratique qui répugne, dans son action^ à la variété et à la souplesse. Tous les efforts pour lui donner ces qualités ont partout échoué.
Les établissements d'État, pour l'instruction moyenne, off*rent donc, sur tous les points du territoire, dans les petites villes comme dans les plus grandes, exactement le même type et le même régime. Les maîtres enseignent les mêmes choses; seulement I<es maîtres sont, dans les petits endroits, d'une qualité inférieure.
Les collèges communaux, quoique formant des institu
tions à caractère mixte, que se divisent, pour la direclion et la surveillance, les municipalités et TÉtat central, ont des cadres nominalement aussi complets que ceux des premiers lycées du pays. Mais un même maître fait deux ou trois de ces classes, et parfois même, quoique ayant deux ou trois élèves, Tune d'elles manque de maître titulaire.
11 faut avoir assisté à cette misère pédagogique, à ce délabrement des humanités dans les petites sous-préfectnres, pour comprendre Tétendue du mal qui en résulte. De malheureux adolescents sont retenus dans un demi-jour d'instruction, oii des ombres confuses passent devant leurs yeux, ne laissant aucune trace précise dans leur esprit.
On a bien essayé de créer officiellement un enseignement plus approprié à ces localités de moyenne importance, dont émigrent, pour leurs classes, tous les jeunes gens des familles aisées, et où il ne reste plus que les enfants delà petite bourgeoisie et des familles ouvrières : on a inventé l'enseignement secondaire spécial, dépourvu de grec et de latin, fortifié de plus de français, de plus de sciences et de langues vivantes. Mais l'Etat ne sait pas insuffler la vie à ses créations.
Des milliers d'enfants continuent ainsi à recevoir, dans des établissements d'une lamentable indigence intellectuelle, une sorte de parodie de l'instruction secondaire ; les produits de ces petits collèges sont par rapport à ceux des grands ce qu'est l'argenterie ruolz par rapport à l'argenterie véritable, ayant de métal précieux une couche superficielle d'une extrême ténuité qui ne tient pas au fond et qui, au moindre usage, disparaît et met à nu la matière brute dans sa grossièreté primitive.
Outre cette uniformité absolue, malgré l'inégalité des moyens dont il dispose, l'enseignement d'État offre un autre défaut, c'est l'alternance entre la routine prolon-
gée des méthodes et leur soudain et radical changement.
L'État moderne, en proie à la lutte d'opinions ardentes, ne connaît ni le juste milieu ni les transitions adoucies. Il restera pendant un quart de siècle sans rien modifier à ses programmes ; puis, tout à coup, pris d'un beau zèle, il fauchera en quelque sorte tous les exercices en usage, et il leur en substituera violemment de nouveaux ; comme un malade qui va d'une prostration complète à une agitation fiévreuse, l'ère des changements constants succédera à celle de la stagnation. Tous les ans ou toutes les deux années, on modifiera, soit l'ordre des diverses connaissances enseignées, soit les proportions de l'instruction orale ou des travaux écrits, soit les livres et les manuels, déclarant détestable tout ce qui se faisait la veille, sans se douter que l'avenir portera peut-être le même jugement sur ce qui se fait aujourd'hui.
L'enseignement privé, quand on lui laisse le champ absolument libre, qu'on permet aux associations, quel que soit l'esprit qui les anime, de se former et de vivre, a de tout autres procédés. Il offre à la fois des échantillons divers, qui se corrigent les uns les autres, qui se partagent les faveurs du public : on aura l'enseignement positif de l'Ecole Monge ou de l'Ecole alsacienne, mais aussi celui des anciennes méthodes des jésuites ; peu à peu il en naîtrait de mixtes qui emprunteraient à l'un et à l'autre types. On aurait aussi des écoles techniques comme celles de la Martinière, à Lyon, et bien d'autres encore.
Mais, quand tant d'établissements existent, soutenus par l'État, pourquoi les particuliers feraient-ils tant d'efforts et de sacrifices pour doter des institutions scolaires ?
L'Etat envahissant ressemble à un grand chêne dont les puissantes racines et les ombrageux rameaux ne permettent a aucune plante de vivre au-dessous ou à côté de lui ; mais
si un jour arrive où le chêne vieilli, battu par la tempête, perd ses branches et sa frondaison, le sol apparaît nu ou à peine couvert de quelques maigres broussailles.
Quels que soient les défauts que je viens de décrire, c'est surtout par les secours qu'il donne sous le nom de bourses que l'enseignement de TÉtat a de fâcheux effets.
A l'époque mouvementée de la civilisation où nous sommes placés, la plupart des hommes n'ont que trop de tendance à sortir de la situation où ils sont nés. L'envie démocratique, l'exemple de nombreux et célèbres parvenus dans la politique, dans les lettres, dans les sciences, rendent l'ambition universelle.
Tout le monde fait l'éloge du travail manuel et personne n'en veut plus. Cependant, il est dans la nature des choses que le travail manuel doive occuper les neuf dixièmes de l'humanité. Les travaux purement intellectuels, ceux du savant, du lettré, de l'ingénieur, du médecin, de l'avocat, de l'administrateur, les travaux mixtes, comme ceux du contremaître et de diverses catégories de commerçants, ne peuvent employer qu'une certaine élite des hommes.
Et il faut bien s'entendre sur ce mot d'élite : s'il est utile que les hommes tout à fait supérieurs abandonnent les professions manuelles, il est bon, néanmoins, qu'il se trouve dans celles-ci un assez grand nombre de gens ayant de l'intelligence naturelle. Ils communiquent de l'animation et de la vie à la masse qui les entoure ; s'ils en étaient retirés, cette masse deviendrait plus inerte. Qu'un grand médecin ou qu'un grand ingénieur soient perdus pour la société, c'est un malheur véritable; mais qu'un homme qui aurait pu être un médecin ordinaire, ou un ordinaire avocat, ou un architecte comme tant d'autres, demeure ouvrier ou paysan, je n'y vois, quant à moi, aucun mal.
Il est utile que beaucoup de ces intelligences un peu plus
L'ÉTAT ET L'INSTRUCTION PUBLIQUE. 32o
fortes que celles du vulgaire restent parmi le vulgaire, si Ton ne veut pas voir les couches inférieures de la population devenir beaucoup plus rebelles encore à toute culture qu'elles ne le sont aujourd'hui. Un ouvrier intelligent, frayant avec ses camarades qui le sont moins, exerce sur leur esprit une heureuse influence ; tirez-le de ce milieu, faites-le avocat, ou médecin, ou employé de bureau, la société n'y gagnera rien, car elle foisonne de gens de cette sorte, mais le petit groupe d'ouvriers où il vivait en deviendra moins éveillé, moins actif, plus somnolent.
Les démocrates se sont épris de ce qu'ils appellent ce l'instruction intégrale », c'est-à-dire d'un procédé qui puiserait dans toutes les couches de la population tous les esprits ayjint quelque valeur, et qui les placerait sur des échelons sociaux plus ou moins élevés suivant leurs facultés.
Trois députés, dont l'un jouit de la plus haute faveur dans le monde radical, MM. Charonnat, Legludic et Anatole de La Forge, ont déposé dans ce sens une proposition de loi qui a reçu l'adhésion d'un grand nombre de membres de la Chambre. Il s'agit de trier « tous les capitaux intellectuels du pays ». Les instituteurs de France, « même ceux des hameaux les plus reculés », seraient obligés » de présenter à un concours annuel <t toutes les intelligences qui sommeillent ou qui s'ignorent ». Les lauréats primés deviendraient « les enfants de la France ». En cette qualité, ils seraient distribués gratuitement dans tous les lycées de France. Mais comme c'est une dérision que <<la gratuité delà science offerte à un malheureux sans lui donner celle du lit et du pain », l'Etat suivrait ses pupilles dans toutes les étapes de l'enseignement intégral et supérieur. Il ne se croirait le droit de les lâcher que lorsqu'ils seraient pourvus d*un diplôme d'ingénieur, d'avocat, de médecin ou d'architecte.
Ce que nous reprochons à ce plan, ce n'est pas seulement
d*être chimérique, c'est surtout que, si on pouvait le réaliser, il en résulterait, au rebours de ce que croient ses auteurs, un singulier affaiblissement mental du pays.
Chimérique, certes, il Test ; car, sauf pour quelques intelligences tout à fait exceptionnelles, en très petit nombre, il est impossible de démêler avec exactitude, parmi les enfants ou les adolescents doués d'un peu de facilité ou d'imagination, les indices certains d'une véritable force intellectuelle; en outre, l'intelligence n'arrive dans la vie à produire tous ses effets que lorsqu'elle est soutenue par le caractère ; or, le caractère échappe à tous les contrôles d'examen : que de brillants lauréats des concours généraux n'ont su fournir aucune carrière 1 Enfin la faveur, le prix des services électoraux, joueraient dans cette inextricable opération de triage des intelligences leur rôle habituel.
Mais supposons les vœux de MM. Legludic, Gharonnat et Anatole de La Forge pleinement accomplis. Quelle calamité ce serait et pour les trois quarts de « ces capitaux intellectuels » ramassés dans les villages les plus reculés et pour tout l'ensemble du pays ! Combien Proudhon était-il mieux inspiré lorsque, au début de cette ère d'engouement irréfléchi, il s'écriait, dans ses C ontradic lions économiques : « Quand chaque année scolaire vous apportera cent mille capacités, qu'en ferez-vous ?.. Dans quels épouvantables combats de l'orgueil et de la misère cette manie de l'enseignement universel va nous précipiter ! » Au lieu de ces mots d'enseignement universel, mettez ceux d'instruction intégrale, et l'exclamation de Proudhon sera le cri du bon sens.
Malgré sa perspicacité, toutefois > Proudhon ici ne pénètre pas assez avant : ce qui me touche, ce n'est pas seulement le sort de ces « cent mille capacitaires » qui, pour la plupart, resteront dépourvus de pain, obligés de le mendier au gouvernement, sous la forme de fonctions publiques infî-
mes; c'est surtout le sort de toute cette masse ouvrière et paysanne à laquelle on aura enlevé tous ceux de ses membres qui avaient l'esprit un peu ouvert, rintelligence un peu aiguisée. Elle ne se composera plus, si le « triage des capitaux intellectuels » a été fait avec exactitude, que d'éléments tout à fait grossiers, incapables et vils. Privée des éléments de valeur qu'elle contient encore aujourd'hui, elle tombera dans une absolue somnolence. Elle sera l'objet de tous les dédains des autres classes, et elle les méritera par hypothèse, puisque non seulement ce sera une classe inférieure par situation, mais aussi par ses facultés naturelles.
Y a-t-il combinaison plus antidémocratique que celle imaginée par ces grands démocrates? Ce siècle, qui s'est ouvert par Tapothéose du travail manuel, finit en France par le discrédit, non seulement pratique, mais théorique, du travail manuel.
Tolstoï, au milieu de ses rêveries souvent folles, est du moins un vrai démocrate quand, au lieu de vouloir arracher à la masse du peuple tous les éléments un peu intelligents, il prétend que môme les hommes les mieux doués redeviennent peuple et vivent de sa vie.
Une société triée et classée par le procédé de M. de La Forge et ses amis serait la plus antisociale de toutes les sociétés: d'une part, tous les gens ayant l'intelligence un peu active; de l'autre part, tous ceux qui ont une intelligence incapable de se dégrossir, une masse d'ilotes; aucun mélange entre les deux : d'un côté toutes les parcelles de métal précieux, toutes les scories de l'autre; ces scories, ce serait le peuple.
C'est à cette organisation si antisociale que travaillent, avec leurs bourses et leurs encouragements de toute sorte, rÉtat moderne, les départements ou les provinces, les municipalités.
Les bourses, c'est-à-dire rallocation par les pouvoirs publics des frais d'études secondaires ou supérieures, ne devraient être accordées qu'à deux catégories assez clairsemées d'élèves : les enfants ou les adolescents qui ont des dispositions, non pas exceptionnelles seulement, mais presque merveilleuses : ceux qui, dans les sciences, dans les lettres, dans les arts, peuvent devenir des premiers sujets, car l'humanité aura toujours en surabondance les seconds sujets et les simples utilités; ensuite les enfants des familles de fonctionnaires d'un certain rang qui, par la mort ou la retraite du chef, se trouvent sans aucune fortune. Il y a une sorte de bienséance de l'État envers les familles de ses vieux serviteurs, quand le sort les a frappées, à faire quelques sacrifices pour empêcher leurs enfants de déchoir, pour peu que ces enfants aient quelque application et quelque fonds intellectuel.
Réduites à ces deux catégories, les bourses ne représenteraient, pour rÉtat central et pour les localités, qu'une dépense restreinte. On trouve, au contraire, au budget de 1910, au ministère de T Instruction publique, trois chapitres relatifs aux bourses de renseignement supérieur pour 484,000 fr. ; puis quatre chapitres do bourses d'ensemble 5,123,000 fr. pour Tinstruction secondaire, un chapitre de 825,000 fr. de bourses pour ri^nseignement primaire, ensemble 6,432,000 fr., eans compter d'autres chapitres pour bourses, au ministère du Commerce, dans les écoles techniques, au ministère de Ja Guerre pour TÉcole polytechnique. Les départements et les municipalités renchérissent sur ce zèle de TEtat central et prodiguent aussi les bourses sur les fonds des budgets locau-x. Il en résulte, parmi les gens à intelligence et à labeur médiocres, un déclassement croissant.
Ainsi, en attendant que le mécanisme de MM. de La Forge
et ses collègues travaille méthodiquement, par le prétendu « triage des capitaux intellectuels », à créer des légions innombrables de quarts de lettrés ou de quarts de savants, les libéralités inhumaines de TÉtat lancent chaque année dans la société plusieurs milliers de pauvres hères, indigents de cervelle et de connaissances, aiguisés d'appétits, qu'attend la destinée la plus triste, la misère après des rêves dorés.
L'Etat, sous ses trois formes de pouvoir national, pouvoir provincial, et pouvoir municipal, joue un grand rôle dans renseignement primaire. Il ne s'est emparé que tardivement de ce domaine, que le clergé et les institutions charitables avaient en partie seulement défriché.
Possédant ce double pouvoir de contrainte qui constitue le fond de son organisme, la contrainte légale et la contrainte fiscale, l'État s'est épanoui avec bonheur dans ce vaste champ.
Nous ne disons pas que tout rôle en cette matière dût lui être interdit; à l'heure actuelle, en tout cas, il serait trop tard pour l'en expulser; mais peut-être pourrait-on utilement le cantonner et le rappeler à la discrétion, à la modestie, qui lui sont aussi nécessaires qu'aux individus, et qu'il oublie sans cesse.
Certes, dans nos sociétés telles que les a faites l'imprimerie, la plus grande conservatrice et propagatrice des connaissances humaines, un homme qui ne connaît ni l'écriture, ni la lecture, ni le calcul élémentaire, se trouve tellement dépourvu, qu'on peut affirmer que c'est un devoir positif pour les parents de donner à leurs enfants ces notions faciles, au même titre qu'ils sont obligés de les nourrir, de les vêtir, de leur apprendre un métier* Cette obligation, sans faire l'objet d'une loi spéciale, peut être considérée comme découlant naturellement du code, et s'il y avait, sur
ce point, quelque ambiguïté, on pourrait Ty inscrire. Quand
des parents, par indilTérence, par idée de lucre, se refusent
à donner aux enfants ces quelques notions, l'Etat peut
légitimement intervenir, comme il intervient quand des
parents maltraitent leurs enfants ou refusent d'en prendre
soin.
Lorsque l'abstention de la famille vient, non pas de Topiniâtreté ou de Tignorance, mais de l'impuissance ou du manque de ressources, les pouvoirs publics, soit locaux, soit généraux, peuvent prendre à leur charge les frais matériels d'école, c'est-à-dire le prix que l'écolier devrait acquitter pour le loyer et l'entretien de rétablissement scolaire, pour la rétribution du maître, parfois même, mais avec beaucoup plus de réserve, pour les liv/ es et les fournitures de classes. Ce n'est pas un droit que les familles peuvent revendiquer, à ce sujet, contre l'Etat, car on chercherait vainement d'où découlerait ce prétendu droit; ce n'est même pas un devoir positif pour l'État; mais c'est de sa part, dans les limites qui précèdent, un acte de bienfaisance.
Les êtres moraux, comme les êtres individuels, n'ont pas seulement des droits et des devoirs; il y a en outre, pour eux, une sphère qui n'est pas soumise à l'impératif catégorique, où ils ont la faculté, sans en avoir précisément la mission, de faire des actes utiles et sympathiques. Quand il s'agit, toutefois, des pouvoirs publics, qui peuvent difficilement séparer leur action de la contrainte, de la contrainte fiscale, sinon de la contrainte légale, beaucoup de circonspection et de modération s'impose dans cette sphère facultative.
En tout cas, si l'État doit survenir ici pour compléter une tclche qui n'est que i)ai tiellement accomplie par d'autres, il ne doit négliger aucun concours volontaire, spon-
tané; à plus forte raison ne doit-il pas le repousser, ni surtout prétendre le supprimer.
L'enseignement de l'État devient le grand champ clos des discussions des nations modernes ; c'est que renseignement d'État tend de plus en plus à ressembler singulièrement à la religion d'État. Il alTecte la même arrogance, le même monopole. 11 supporte impatiemment une dissidence quelconque; il est le rendez-vous d'autant de fanatisme.
L'État, dont nous avons montré l'absolue impuissance d'inventer, semble vouloir se donner la mission de former les jeunes générations suivant un certain type intellectuel et moral; c'était aussi la prétention des antiques religions d'État.
Le despotisme, dans les choses intellectuelles, aurait donc changé simplement de scène: de Téglise, il serait transporté à l'école; des adultes, il serait passé aux enfants.
Quand on sort de Tinslruction purement rudimentaire et des matières de fait, comme la lecture, l'écriture, le calcul, la géométrie, la géographie, l'histoire naturelle, on tombe dans les matières controversées, on les rencontre presque à chaque pas : la neutralité de l'école ne peut guère être qu'un mot ; car la philosophie, ce que Ton appelle les notions premières, étant au fond de toutes les connaissances humaines, de toutes celles du moins qui touchent Thomme moral et ses relations avec la société, on se heurte constamment à des idées philosophiques et religieuses, qu'il faut, môme pour des enfants, commenter, détruire ou fortifier.
L'État ne peut se tirer de cette difficulté que par deux moyens simultanés: en laissant fonctionner librement les écoles privées à côté des siennes; en pratiquant dans les siennes propres, non pas un prétendu esprit de neutralité
qu'on mi peut jamais garder, mais un large esprit de bienveillance, d'une déférence sympathique pour les opinions et les croyances qui sont traditionnelles dans le pays, et qui, d'ailleurs, par leur enseignement, tendent à moraliser les hommes.
Malheureusement, l'État moderne est, par sa constitution propre^ tellement accapareur et monopolevir, qu'une semblable sagesse lui est presque interdite. On en a eu dernièrement un frappant exemple dans une des plus curieuses résolutions du conseil municipal de Paris.
On sait que ce conseil se considère comme un concile, quelque chose comme Tanticoncile qui se tint naguère à Naples, au moment où l'on proclamait à Rome l'infaillibilité pontificale. Le conseil ou concile municipal de Paris a des dogmes qu'il tient à rendre universels sur son territoire : pour la propagande de vérités destinées à Tuniversalité, rien ne vautTunité de livres. Les 120,000 ou 130,000 élèves (il y avait 62,641 garçons et 51,296 filles en 1883) qui fréquentent les écoles publiques de la ville de Paris seront donc préservés des inconvénients de la diversité des livres de classes. La vérité étant une, le livre doit être un.
Pour passer de la théorie à la pratique, le conseil ou concile municipal de Paris a jeté son dévolu sur la rédaction d'une grammaire ; mais personne ne peut douter qu'après la grammaire ne vienne l'arithmétique unique, puis la géographie unique, Thisloire unique, la morale unique. On a convoqué les grammairiens à présenter leurs élucubrations à une commission où l'on avait fait entrer, par décorum, trois membres de Tlnstitut. Mais, par un oubli, ces trois académiciens ne furent pas convoqués ou ne se rendirent pas aux convocations. Les conseillers municipaux jugèrent leurs propres lumières suffisantes et opérèrent tout seuls. Le hasard, qui se mêle de toutes les choses humaines.
fît choisir, comme grammaire municipale unique dans les écoles de la ville de Paris, un livre émanant d'un ancien membre de la Commune. 11 advint aussi qu'on négligea de recourir à l'adjudication publique pour l'impression et la fourniture de cette grammaire; que, par une autre coïncidence fortuite, on traita de gré à gré avec un imprimeur dont ledit membre de la Commune, auteur de la grammaire, était le prote ou l'associé; qu'enfin les autres imprimeurs, dont on n'avait pas sollicité la concurrence, prétendirent que le prix alloué par feuille représentait deux fois le prix habituel pour un ouvrage assuré d'un tirage énorme.
Voilà comment Paris est doté d'une grammaire unique, chef-d'œuvre inappréciable, comment aussi les membres du conseil municipal ont eu la joie de faire plaisir à un écrivain et à un industriel qui partagent leurs opinions, voilà pourquoi les conseillers municipavix n'ont pas hésité, en hommes impeccables qu'ils sont, à s'exposer, pour un résultat si glorieux et si utile, aux bruits divers que suggèrent toujours les traités de gré à gré.
Paris a commencé; mais Saint-Ouen, sans doute, suivra, puis d'autres. L'enseignement d'État, par la force des choses, aboutit toujours à l'uniformité.
On dira que le conseil municipal de Paris est aujourd'hui mal composé; peu importe. Il est dans la nature de l'État moderne, qui sort d'élections fréquentes, d'être souvent mal représenté; il y aura toujours dans nos assemblées, soit nationales, soit locales, des officiers de santé gonflés d'eux-mêmes, qui le prendront de haut avec Pasteur, qui proclameront, sans s'émouvoir et sans émouvoir leurs collègues, qu'ils ont plus de génie que lui, qu'ils concentrent dans leur cerveau toute l'intelligence humaine et qui traiteront l'enfance comme une matière à expérience.
L'État central n'est pas lui-même toujours mieux inspiré.
)1 ne Ta pas été en France pour rétablissement de la gratuité scolaire, qui fausse les idées de la nation, pour son plan de constructions d'écoles qui va coûter 1 milliard, et qui couvrira tous les hameaux de constructions qu'ils ne pourront pas même entretenir.
Il ne Ta pas été davantage pour Tesprit d'incommensurable orgueil qu'il a insufflé à ces pauvres maîtres d'écoles, pour les certificats d'études dont on fait un si lamentable abus, pour les dizaines de milliers d'aspirants instituteurs et d'aspirantes institutrices qu'il a fait surgir sur tous les points du territoire, sans places qu'ils ou elles puissent occuper.
Dans beaucoup de pays, en France, en Angleterre aussi, peut-être en Amérique, on est sur la pente de faire nourrir par l'État, ou du moins par les municipalités, qui sont une des formes de l'État, des catégories de plus en plus nombreuses d'enfants.
Il est facile de noter les étapes de ce socialisme : on institue d'abord Técole gratuite, puis on fournit les livres, ensuite des vêtements décents à ceux qui en sont dépourvus, puis un repas que payent les enfants riches et que ne payent pas ceux qui sont réputés indigents. L'absolue gratuité pour tous ces accessoires de l'école finira par être la règle.
Parmi les revendications de la Social démocratie Fédération^ fondée en Angleterre en 1881, on trouve la free compitlso7'y éducation for ail classes together with the provision of at least one wàolesome meal a day in each school (4), ce qui veut dire « éducation gratuite et obligatoire pour toutes les classes, avec la fourniture d'au moins un repas sain chaque jour dans chaque école. » On est en train de remplir ce pro-
(1) Socialism of the Streets in England^ published by the Liberty and Property Defencp Leaque^ 1888, p. 7.
gramme à Paris avec la caisse des écoles, les cantines scolaires, les pupilles de la ville de Paris, etc.
Certes, il était utile que des âmes bienfaisantes se chargeassent de vôtir les enfants qui, par la pauvreté de leurs familles, auraient dû rougir de leurs loques devant leurs camarades; la charité individuelle avait là devant elle un champ qu'elle pouvait parcourir. L'ÉTat s'en empare, TÉtat généralise tout, transforme tout secours en droit, c'est-dire qu'il corrompt tout.
La ville de Paris nourrit déjà une grande quantité d'enfants, mais Ton veut la pousser plus loin. Ces enfants, qu*on retient à Técole jusqu'à treize ou quatorze ans, ils pourraient gagner quelque chose pour la famille; on prive donc celleci d'une ressource, il faut la lui rendre, Tindemniser. Non seulement les enfants ne payeront plus rien pour leurs frais d'école, leurs livres de classe, leur tenue scolaire, leurs repas à l'école; mais bientôt on payera les parents, tout comme, sous l'ancienne révolution, on payait les citoyens qui assistaient aux débats des sections.
Comme il est dans la nature de l'État, plus particulièrement encore de l'État moderne, soumis à la force impulsive des élections, d'exagérer l'application de tout principe, on retrouve ce caractère dans les examens multipliés et désolants auxquels, sur tout l'ensemble de notre territoire, on soumet les enfants qui finissent leurs études primaires. Cette pratique des certificats d'études nous est venue d'Angleterre. Elle séduisait.
On a voulu proportionner certaines récompenses des maîtres aux succès obtenus par leurs élèves dans les examens. On n'avait pas réfléchi qu'on allait généraliser dans toutes les couches du pays un mal dont on se plaignait que les classes moyennes fussent affligées. Combien a-t-on écrit et parlé contre le baccalauréat, la préparation artificielle et
illusoire quVl suscite, les efforts stériles de mémoire dont il est l'occasion, les prétentions qu'il donne aux jeunes gens pour leurs carrières futures I
Le certificat d'études est la réduction du baccalauréat à l'usage des classes populaires ; il en a tous les inconvénients. Un homme qui ne saurait être suspect en ces matières, M. Francisque Sarcey, l'un de ceux qui ont le plus contribué, il y a vingt cinq ans, à déterminer la direction que suit rïCtat pour l'enseignement primaire, a fini par s'émouvoir des maux qu'enfantent les excès de zèle bureaucratique. Son robuste bon sens n'a pu résister à un aussi lamentable spectacle.
Confident des gémissements de quelques instituteurs intelligents, il nous montre le pauvre maître d'école triant ses élèves, portant tous ses soins sur celui qui semble avoir quelque facilité d'esprit, sacrifiant les autres, obtenant de la famille, à force de sollicitations, que l'adolescent supposé bien doué s'abstienne, môme en été, de tout travail des champs, lui imposant des heures supplémentaires de labeur intellectuel, le faisant peiner toutes ses soirées; puis toutes ces espérances, tous ces efforts aboutissant souvent à un échec, Tenfant déçu, la famille indignée, l'instituteur « hué, insulté, menacé, baissant la tête, n'ayant d'autre ressource que de fuir devant le flot des invectives, perdu de réputation dans l'opinion publique »•
Si les traits sont un peu chargés, c'est M. Sarcey et ses correspondants, instituteurs et villageois, qui mettent dans ce tableau ces tons sombres.
Par son enseignement sans mesure, sans discrétion, sans souplesse, l'État répand dans tous les hameaux la manie et presque la folie des grandeurs (1).
(1) Les esprits éclairés commencent à revenir, en Angleterre, du niais engouement qui portait à multiplier indéfiniment les écoles de toutes
La société civile, telle que l'État moderne nous la prépare, finira par ressembler à ce qu'étaient autrefois (on dit qu'elles se sont améliorées) les armées des républiques de l'Amérique centrale : un nombre de généraux et de colonels presque égal au nombre des sergents, un nombre de sergents presque égal au nombre des soldats.
Une société ainsi charpentée, en violation de toutes les lois des proportions et de l'équilibre, se trouvera, dans un quart de siècle ou dans un demi-siècle, aussi incapable de soutenir la lutte économique contre les nations asiatiques, alors pourvues de machines, que les peuples efféminés et désorganisés de l'empire romain de la décadence furent incapables de résister aux barbares.
Si l'espace ne nous faisait défaut, il nous serait aisé de démontrer aussi Taction perturbatrice des institutions d'État dans ce que l'on appelle renseignement professionnel. Rien ne varie comme les professions, rien n'est aussi sujet à modifications dans le temps et dans l'espace ; rien n'exige tant d'applications et d'adaptations de détail.
natures, les examens de tous genres. Le numéro de novembre 1888 de la Nineteenth Ceniury, revue libérale à laquelle collabore assidûment M. Gladstone, contient en tête deux articles des plus catégoriques contre la folie scolaire. Le premier est intitulé : The sacrifice of éducation to examination ,a signed protest (le sacrifice de l'éducation au système d'examens, protestation signée), par MM. le professeur Max. Muller, Freeman et Fréd. Harrison, trois des plus grands noms scientifiques de TAngleterre contemporaine. Le second porte pour titre : The cry for useless knowledge (Fengouement pour les connaissances inutiles), par the right honorable Lord Armstrong. L'auteur y démontre, avec une grande force d'arguments et une abondante expérience pratique, que la plupart des écoles professionnelles que l'on multiplie sont sans aucun avantage réel ou même jettent beaucoup plus de perturbation que de lumières utiles dans la société.
Toutes ces protestations, venant se joindre à celle déjà ancienne d'Herbert Spencer, sont décisives.
Elles témoignent de la justesse de l'observation que nous avons faite dans une des premières parties de cet ouvrage (voir page G7) que l'État, par son intervention, intensifie et prolonge tous les engouements momentanés aux€iuelâ cède une nation et dont elle pàLit.
L'ÉTAT MODERNE ET SES FONCTlOiNS.
L'État intervient avec ses procédés uniformes, rigides; il croit s'apercevoir que la peinture sur porcelaine et sur émail réussit et donne des bénéfices aux jeunes filles ou aux femmes; immédiatement il fait enseigner dans une foule d'établissements à peindre sur porcelaine, sur émail, sur éventail : où il y avait place pour cent ouvrières, il en prépare mille; il déprécie le salaire des cent qu'on peut employer et laisse les neuf cents autres sans pain (1).
Comment en serait-il autrement? L'industrie, la vie, se caractérisent par la variété, le changement, la liberté : l'État c'est l'unité, la fixité, la contrainte (2).
(1) On peut consulter sur ce sujet^Fétude de la Nineteenth Centurif^ dont nous avons parlé dans la note précédente : The cry for useLess knowledgej par lord Armstrong.
Les grandes et croissantes difficultés que rencontre renseignement d'État, surtout avec la prétention de TÉtat moderne d'avoir des doctrines absolues et indépendantes sur tous les grands problèmes se rattachant à la destinée humaine, sont mises en lumière par ton.- les récents rapports et les récentes enquêtes relatives à l'instruction secondaire. La lutte ardente entre les établissements religieux et les établissements d'État, dans cet ordre d'enseignement et aussi, quoique à un moindre degré, dans l'enseignement populaire, défraie une grande partie des polémiques de ce tojups.
Des difficultés analogues commencent à se faire sentir en Angleterre où le parti conservateur, toutefois, a trouvé un biais ingénieux en 1897 pour faire allouer des subventions aux écoles confessionnelles pauvres.
On est stupéfait, cependant d'apprendre qu'il se trouve un parti en Angleterre pour vouloir créer un système d'établissements secondaires d'État analogue à celui de la France. Ce serait produire dans la population britannique le phénomène de déclassement et de passion pour les fonctions publiques dont nous nous plaignons avec raison chez nous. (Note de la 3« édition, 1900.)
Le budget de l'inslruction publique en France s'est- colossalement développé, depuis le début du xx® siècle particulièrement; il dépasse, en 1910, beaux-arts non compris, la somme de 282 millions ; une partie notable de ces dépenses peut être considérée comme stérile, l'État, à la suite de la loi qui supprime les congicgatlons enseignantes, ayant fermé 20,000 écoles libres qu'il a du coûteusement remplacer. On sait quelles attaques soulève la direction morale donnée à l'enseignement primaire en France, beaucoup de pères de famille et le clergé se plaignant de ce que, dans nombre d'écoles, les livres et l'enseignement oi^al sont manifestement contraires au christianisme et môme à tout déisme. (Note de la 4« édition).