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CHAPITRE IV

L assistauce publique est un des domaines que l'État moderne cherche le phis à accaparer, page '339- — Le remplacement de la conscience individuelle par la conscience sociale ou collective, page 340.

Fausse opinion que le paupérisme est un fléau nouveau, page 3 '<0. — Impatience des âmes contemporaines, page 341. — Caractères généraux du paupérisme, page 341. — Erreur de ramener le paupérisme à une seule cause, page 342. — Les plaus artificiels pour son extinction, page, 342.

Les différeotes formes de fanatisme dont TÉtat moderne est menacé de devenir la proie, page 343.

Ancienifeté du paupérisme, page 343. — Aucune organisation sociale n'en a été et n'en peut être exempte, page 343. — Les quatre causes principales de la pauvreté, page 34G. — La première cause de pauvreté, celle qui tient à la nature seule, peut comporter une certaine intervention des pouvoirs publics, sans qu'elle aille jusqu'à l'accaparement, page 3fG. — La seconde cause de pauvreté, qui provient de certaines circonstances sociales, a pour principaux remèdes les institutions de patronage et de prévoyance, page 347. — La troisième cause de pauvreté, Thérédité, constitue le vrai paupérisme, page 348.

— Rôle de la loi et de Tinitiative privée en cette matière, page 340. La quatrième cause de pauvreté, celle qui tient aux vices humains, ne

peut qu'être accrue par l'assistance publique organisée légalement, page 3Ô0. — Une expérience philanthropique faite sur les mendiants de Pans, page 351. — Inconvénients de la charité légale, page 352.

— Mauvais effets de la loi des pauvres en Angleterre, page 352. Dangers du projet de créer une assistance officielle dans les campagnes,

page 353, — Les grands abus des bureaux de bienfaisance en France, page 354.

Difficultés inextricables qu'offre l'organisation du travail des indigents officiellement secourus, page35G. — Les expédients dégradants auxquels on recourt dans les Wor^k^iouses anglais, page 357. — Les excès de Tassistance privée sont limités par les ressources volontaires qu'elle peut recueillir, page 357. — L'État, organe de généralisation et de fixation, universalise et perpétue les abus, page 357 .

Appendice à la quatrième édition : la loi de 1905 en France pour l'assistance aux vieillards et aux infirmes: exemples des vices de son organisation et de ses lâcheuses conséquences, page 358.

Après rinstructioii, rassistance publique est un des do-

maines que TÉtat moderne se sent le plus disposé à accaparer. Il y entre avec des illusions généreuses, croyant que rien ne peut résister au double pouvoir dont il dispose : la contrainte légale et la contrainte fiscale.

Dans tous les pays, en Angleterre, en Allemagne, en Ilalie, en France, une partie de Topinion publique considère que Texistence d*une classe de pauvres est incompatible avec un État bien gouverné. Il en résulte une tendance de rÉiat à intervenir à outrance dans les institutions charitables, à les généraliser sans mesure.

Il n'est pas difficile de remonter à Torigine de cette disposition d'esprit, qui part de bons motifs et conduit souvent à de déplorables résultats.

Un homme public anglais, économiste à ses heures, M. Goschen, a trouvé une formule ingénieuse, c'est « le remplacement de la conscience individuelle parla conscience sociale ou collective». Il resterait à voir si ce remplacement est de nature à rehausser la dignité de Thomme et s'il peut vraiment diminuer la somme de misères dont gémit l'humanité.

A cette poussée que subit l'État moderne pour tenter, par tous les expédients, de supprimer ce que Ton appelle le paupérisme, l'observation peut découvrir des causes plus précises.

La généralité des hommes croit que le paupérisme est un fléau nouveau, qu'il a été enfanté par la civilisation contemporaine, particulièrement par le développement industriel ; cette conception est erronée. Loin que le nombre des pauvres ait augmenté dans les sociétés civilisées, toutes les recherches exactes démontrent qu'il a diminué (1); il

(1) On nous permettra de renvoyer pour la preuve à notre Essai sur la 7'épa7'titi^n des richesses ei su?^ la tendance à une moindi^e inégalité des conditions (4® édition).

ost vraisemblable, si l'État ne contribue pas à Tentretenir par une intervention maladroite^ qu'il se réduira encore.

Mais l'adaptation d'une société à des conditions nouvelles d'existence, le passage, par exemple, de la petite industrie à la grande, demande du temps; c'est une évolution lente. Au début, l'on n'en aperçoit que les effets perturbateurs; les effets compensateurs sont moins visibles au regard inattentif. Or l'impatience des âmes contemporaines, sentimentales, fiévreuses, nerveuses, aux impressions rapides et superficielles, néglige les progrès accomplis, si considérables qu'ils soient, et s'imagine pouvoir d'un bond atteindre tout le progrès possible.

On se sent pris alors d'une sorte de mépris pour l'initiative privée, pour les œuvres lentes et partielles; on compte plus sur ces deux forces générales et soudaines : le pouvoir réglementaire et le pouvoir fiscal de l'État.

Ce recours séduit les esprits légers. Les gouvernements s'y sentent quelque inclination; comme tous les êtres, ils n'ont aucun éloignement à accroître leur importance.

Les partis politiques qui se disputent l'État, quelle que soit l'étiquette sous laquelle ils combattent, radicaux, conservateurs, progressifs, libéraux^ ont tous besoin d'augmenter leur prise sur le corps électoral; la promesse qu'il n'y aura plus de pauvres est une de celles qui, constamment démenties, caressent toujours les intérêts et les sentiments du grand nombre. Il est difficile de ne pas la prodiguer dans cette surenchère d'illusions qu'on appelle une lutte électorale.

Il faudrait, avant tout, étudier les données générales du problème. On entend spécialement par le paupérisme une ^situation sociale où la pauvreté s'offre avec une grande extensivité, une grande intensité et une fréquente hérédité : des indigents très nombreux, excessivement misérables»

342 r/ÈT\T MODERNE ET SES FONCTIONS-

beaucoup d'entre eux provenant de parents pauvres et faisant souche de pauvres.

Trop de personnes attribuent cette plaie à une cause unique, ou tout au moins à quelques circonstances qu'il dépendrait de la société d'écarter. StuartMill, par exemple, et toute une école avec lui, n'y voient que la conséquence d'un excès de population ou de Timprévoyance avec laquelle des ouvriers, sans ressources assurées, fondent des familles

D'autres s'en prennent à l'indifférence sociale, au manque d'éducation, au poids des impôts, à ce que l'ouvrier ne possède pas ses instruments de travail, ou bien encore à ce qu'il est dépourvu des « quatre droits primitifs», dont la perte, aux yeux de Considérant, devait avoir pour compensation le droit positif au travail.

Ces prémisses admises, les remèdes devenaient aisés. Stuart Mill fait une hypothèse qui concorde avec sa conception de la cause principale du paupérisme; on pourrait, suppose-t-il^ éteindre le paupérisme pour une génération et l'empêcher de renaître, en procurant de l'ouvrage aux pauvres, en les y contraignant même, en les transportant dans des contrées neuves oh la terre abonde, le climat est sain et le sol de bonne qualité, en rachetant même en Angleterre les latifundia pour les dépecer en petits domaines. Par la pratique de ce plan complexe, avec persévérance et méthode, on détruirait le paupérisme pour une génération; puis on l'empêcherait de renaître par la réglementation des mariages, l'interdiction des unions précoces ou sans ressources, la punition rigoureuse des excès de fécondité.

On sait qu'un des principaux hommes d'État anglais contemporains, M. Chamberlain, avec son projet « des 3 acres et de la vache », emboîtait le pas au grand théoricien, pour la première partie du moins de son projet. Quant H la seconde, on nous apprenait, ces jours-ci encore, qu'une

L'ÉTAT ET I/ASSISTANCE PUBLIQUE. 343 An^laiso millionnaire, M" Martin, zélatrice infatigable de diverses œuvres de charité et d'éducation, s'est consacrée à la tâche de «ramener un peu de bonheur sur notre pauvre terre », par l'interdiction légale du mariage aux gens atteints d*un vice physique ou d'un vice moral, d'une difformité quelconque, aux gens trop paresseux ou sans ressources. C'est la théorie du mariage-récompense, comme chez les Zoulous ; ou c'est la reprise du système de Tautorisation administrative pour les unions légales, qui a tant contribué, avant son abolition relativement récente, à démoraliser la Bavière et quelques autres États allemands.

Si nous citons ces rêves, c'est que rien ne prouve qu'ils doivent toujours rester h l'état de rêves.

L'État moderne, qui est comme un bien précaire et sans maître permanent, est toujours menacé de devenir la proie, au moins temporaire, de fanatiques : fanatiques de la dévotion, fanatiques du progrès rapide et illimité, fanatiques des sciences naturelles et de leur transposition dans l'ordre social, fanatiques de la tempérance, fanatiques de la moralité, fanatiques de l'égalité, etc.

Tous ces fanatismes divers, les uns reposant sur l'exaltation de l'amour-propre, les autres sur l'exaltation de la sentimentalité, ne conçoivent jamais qu'une face des problèmes.

En ce qui concerne le paupérisme, le tort de tous les systèmes est de regarder cette plaie comme nouvelle et tenant uniquement ou principalement à des causes contemporaines.

La pauvreté, même avec un certain caractère d'hérédité, apparaît dans toutes les sociétés, dans toutes les races, dans tous les siècles, dans tous les climats, avec tous les divers régimes terriens et tous les modes d'organisation du travail; d'autres maladies sociales également, la prostitution, par

exemple^ se rencontrent dans toutes les civilisations, même dans celles que nous considérons comme primitives et que nous appelons patriarcales.

Il n'est pas im législateur religieux qui ne parle du devoir de secourir les pauvres, ce qui est une preuve qu'il y en a toujours eu. Or, les législateurs religieux ont tous, de longtemps, précédé « Tère du capitalisme!). Job, sur son fumier, appartient à une société primitive, antérieure non seulement à Tâge de la grande industrie, mais même à celui de l'agriculture proprement dite, à une société encore aux trois quarts engagée dans la période pastorale.

Allez en Afrique, au milieu de peuples à demi nomades^ qui ne sont pas encore contaminés par le contact fréquent des aventuriers européens, vous y trouverez des pauvres sordides, repoussants, couverts d'ulcères, les échantillons les plus misérables de l'humanité. Môme chez les peuples chasseurs, oii chaque individu jouit des fameux « quatre droits primitifs» de chasse, de pêche, de cueillette et de pâture, l'indigence sévit, comme chez les peuples civilisés. Un individu peut y avoir perdu ses instruments de travail rudimentaire. La vieillesse, en engourdissant les membres, y amène l'indigence absolue; la mort du chef, la maladie, la blessure, jettent souvent certaines familles des peuples chasseurs dans une pauvreté irrémédiable.

L'indigence est effroyable chez les peuples primitifs ; dans mainte peuplade sauvage, c'est un acte de nécessité et presque de piété de tuer les parents vieux; eux-mêmes lîxent souvent le jour de leur immolation.

La propriété collective du sol n'empêche pas la pauvreté: il y a des pauvres dans les tribus d'Arabes nomades. On en trouve dans le mir russe, ces « familles faibles », celles qui ont perdu leurs instruments de travail, et, suivant le mot énergique, « vendu leur âme ».

L'ETAT ET L'ASSISTANCE PUBLIQUE. 345 Dans les anciennes civilisations, la pauvreté est une des causes de l'esclavage volontaire. Les maux des débiteurs remplissent toutes les anciennes histoires.

L'organisation agricole appelée allmend^ débris de Tancienne communauté primitive, ne prévient pas la pauvreté; pour faire paître son troupeau dans les Alpes communes, il faut avoir conservé un troupeau, il faut avoir une étable pour le garantir Thiver; pour prendre du bois dans la forêt, il faut avoir son foyer.

Ainsi aucun état social, aucune organisation du travail, n'ont été exempts de paupérisme; il en est de même des vices, de certaines déchéances permanentes, comme la prostitution, que les esprits superficiels s'imaginent être l'un des effets de la civilisation moderne. Tous les législateurs religieux en parlent, quoique la plupart contemporains de la période pastorale ou des débuts de la période agricole.

Bien avant notre arrivée en Algérie, la tribu saharienne des Ouled-Naïl envoyait ses superbes filles gagner une dot parleurs appâts dans les villes de la côte. Pierre Loti décrivait, il y a quelques années, le quartier des femmes Somalis à Obock, qui ne le cède en rien pour l'impudicité cynique aux faubourgs de nos capitales.

Certains de nos publicistes vivent encore dans la croyance naïve à l'ancien âge d'or; quand ils attribuent si légèrement le paupérisme contemporain a l'instabilité de la grande industrie, à la division du travail, aux machines, à la disparition des corporations, à la séparation de l'ouvrier de ses instruments de production, ils oublient les armées de gueux que l'on vit si souvent au moyen âge, la cour des Miracles, les râfles d'indigents sous Richelieu ou sous Louis XIV, pour fournir des habitants aux colonies; ils n'ont jamais entendu parler de la misère au temps de la Fronde.

Pour tout homme qui réfléchit et qui compare, Textensîvilé du paupérisme, c'est-à-dire la proportion des pauvres au nombre d'habitants, ne devait guère, autrefois, être moindre qu'au temps présent; l'intensité de l'indigence était certainement beaucoup plus grande qu'aujourd'hui, et son hérédité au moins égale.

Le phénomène étant permanent, les causes ne peuvent être que permanentes. B'oh vient cette plaie dont l'humanité, sous toutes ses formes, dans toutes les phases de son développement, a toujours été affligée?

Un examen attentif conduit à classer en quatre catégories principales les causes de la pauvreté : celles qui proviennent de la nature seule; celles qui tiennent à certaines circonstances sociales; celles qui se rattachent aux parents ou aux prédécesseurs du pauvre; celles enfin qui résident dans le pauvre lui-même.

Toute pauvreté mérite commisération, et, dans une limite variable, des secours; mais, suivant leur origine, aux divers cas de pauvreté doivent correspondre des degrés divers de sympathie et d'aide; telle nature de pitié et d'assistance qui serait légitime et bienfaisante pour les malheureux dont l'indigence est due à l'une des trois premières causes serait, au contraire, imméritée et dangereuse pour les indigents devant à la dernière cause leur situation.

La pauvreté qui tient à la nature seule est surtout celle qui se manifeste par des infirmités de naissance ou d'accident : les sourds-muets, les aveugles, les aliénés même, quoique l'aliénation m( ntale ait souvent été préparée par le vice. On y peut joindre aussi pour les familles la mort prématurée des parents. Dans tous ces cas, la pitié, si je puis m'exprimer ainsi, peut être totale et sans réserve, le secours peut être intégral. Des arrangements sociaux divers, ^es uns volontaires, d'autres reposant «vzr l'action directe

des pouvoirs publics, peuvent légitimement soulager ou atténuer ces maux.

Des instituts de sourds-muets ou d'aveugles, surtout si Ton s'efforce de donner à ces infirmes un gagne-pain, des asiles d'aliénés, honorent une civilisation; ils n'ont, en outre, pour peu qu'on y apporte une gestion exempte de gaspillage et de luxe intempestif, aucun grave inconvénient social. Personne, en effet, ne se rendra aveugle, ni sourd-muet, ni fou, simplement parce qu'il se trouvera des établissements pour recueillir ces malheureux. Tout au plus pourrait-on dire que les familles, comptant sur ces secours extérieurs, ne feront pas toujours pour leurs infirmes tous les sacrifices que régulièrement elles auraient pu faire; c'est un mal, mais toute charité entraîne des maux ; et celui-ci n'est que secondaire.

Encore ne doit-on pas conférer aux seuls pouvoirs publics le soin de secourir ce genre de détresse ; il faut y admettre en participation Tinitiative privée, qui apporte toujours avec elle d'inappréciables éléments de souplesse, d'ingéniosité^ de variété et d'invention. Ce fut une institution purement privée que celle de l'abbé de l'Épée, et il n'est pas prouvé que, simple aumônier, je suppose, d'un établissement conduit suivant des règles bureaucratiques, ce saint homme eût pu accomplir la belle œuvre qui a illustré son nom. De même, c'est à des établissements privés en général que sont dus les récents perfectionnements dans l'organisation des asiles d'aliénés et dans leur traitement, la dissémination de ces malheureux dans des maisonnettes à la campagne, y jouissant d'une liberté relative, au lieu de leur casernement dans d'énormes édifices urbains ou faubouriens.

La seconde cause de pauvreté provient de certaines circonstances sociales, comme les déplacements qu'amènent les machines, les changements de procédés industriels, tous

les aléas que comporte, suivant l'expression de Proudhon, « le travail divisé et engrené ». Il ne s'agit là, en général, que d'une pauvreté passagère, qu'auraient pu prévenir, soit totalement, soit partiellement, la prévoyance et l'économie.

I/intervention des pouvoirs publics peut avoir ici des inconvénients graves: elle tendrait à enlever toute énergie, toute élasticité d'esprit à ceux qu'elle prétendrait soulager. Il en résulterait une regrettable dépression de l'état mental de la population ouvrière. Tout au plus peut-on admettre que, dans des crises locales d'une exceptionnelle intensité, comme celle qui, dans le courant de ce siècle, a frappé une ou deux fois la ville de Lyon, et qui, lors de la guerre de sécession, a affligé les districts cotonniers, l'État peut ouvrir quelques chantiers de travaux publics utiles pour aider ?i franchir la crise. Mais la mesure est difficile à garder, et l'excès a des inconvénients graves, aussi bien immédiats que lointains.

C'est ici que les institutions libres de secours mutuels et les œuvres diverses de patronage peuvent offrir de reffîcacité- Elles ont un grand mérite, qu'aucune entreprise d'État ne pourra jamais posséder, celui de se prêter à des adaptations très nombreuses, très variables, suivant tous les besoins contingents auxquels elles doivent pourvoir. Les organisations d'assurance ont ici un rôle tout indiqué.

La pire prétention de la démocratie moderne, ce qui doit, si l'on n'y prend garde, la conduire à la servitude et à rabaissement, c'est la prétention de supprimer le patronage libre, soit individuel, soit collectif, le lien moral et méritoire entre les classes. Au patronage ingénieux, discret, persévérant et réservé, il appartient d'adoucir ou de prévenir beaurîoup de misères, celles qui sont particulièrement excusables et intéressantes.

Beaucoup de victimes sont faites par la troisième cause

L'ETAT ET L'ASSin^TANCE PUBLIQUE.

de pauvreté, celle qui tient aux parents et aux antécédents de la famille. L'indigence héréditaire constitue le vrai paupérisme. La société n'est pas dépourvue de tous les moyens d'action contre cette catégorie de pauvres. Par la société, j'entends toujours, non pas l'organisme coercitif qui s'appelle l'État et que tant d'esprils superficiels ont le tort de confondre avec elle, mais ce milieu social, si varié, si élastique, se prêtant aux concours librement associés des hommes aussi bien qu'aux simples efforts individuels.

On trouve partout, mais spécialement dans les villes, de ces familles dégradées, qui ont perdu tout ressort moral, qui se complaisent dans la fainéantise et la mendicité, et qui élèvent leurs enfants dans le goût et Thabitude de cette vie somnolente, dépendante, étouffant en eux tout germe d'énergie et d'aspiration à une vie meilleure. La loi peut ici intervenir par des prescriptions générales pour empêcher l'exploitation des enfants et pour substituer aux parents manifestement indignes des protecteurs recommandables(l).

C'est ici que l'instruction obligatoire pourrait avoir quelque heureuse influence; mais les politiciens modernes, dont certains ne conçoivent la philanthropie que comme un thème à déclamation, ne se sont jamais avisés en France, ni dans beaucoup d'autres pays, que l'instruction obligatoire devrait surtout être appliquée à tous ces malheureux enfants de huit à treize ou quatorze ans, accompagnateurs de prétendus culs-de-jatte ou de prétendus aveugles; ils ne

(1) On a voté en France, depuis 1877, des lois importantes à ce sujet; d'autre part, il s'est créé beaucoup d'entreprises privées pour recueillir les enfants abandonnés ou coupables, ceux ayant des parents indignes ou ciîux encore livrés à des exploiteurs, par exemple à des entrepreneurs de mendicité, de spectacles forains, etc. Le rôle de la loi consiste ici scirtout à punir les parents qui se débarrassent de leurs enfants ou abus(jjit d'eux manifestement; mais c'est à des sociétés privées, comme la charité en fait éclorc partout, qu'il convient de remettre les mineurs ainsi privés de leur famille.

se sont servis de cette loi que pour molester quelques parents dont les opinions n'étaient pas les leurs et qui donnaient à leurs enfants une instruction autre que celle des écoles publiques.

Un vaste champ est ici ouvert à l'initiative privée : les œuvres pour Tenfance abandonnée ou coupable sont devenues nombreuses. Il ne faut certes pas leur attribuer une vertu souveraine ; mais si le paupérisme peut être diminué, c'est par une action bienfaisante et intelligente exercée sur les enfants des misérables. Avec son uniformité et sa rigueur, ses fonctionnaires nommés par des considérations politiques, l'action publique se trouve, pour une entreprise si délicate, dans des conditions fort inférieures à celles de la plupart des œuvres indépendantes.

De toutes les catégories de pauvres, chacun avouera que la quatrième, celle qui doit la pauvreté à ses propres vices, est de beaucoup la moins intéressante. L'assistance publique a plus de chances de l'accroître que de la réduire.

Les vices humains peuvent se transformer, se modifier dans leurs manifestations ; peut-être certains peuvent-ils perdre de leur prise sur quelques catégories d'hommes : on ne voit plus guère les classes élevées et moyennes s'adonner à l'ivrognerie ; on peut rêver qu'à la longue, avec un certain régime, ce vice fera moins de victimes dans la classe ouvrière. On peut se flatter également que l'instruction et l'exemple développeront le sentiment de la prévoyance. Ce sont là des espérances permises, quoique sujettes à bien des déceptions.

Il est d'autres vices qu'il serait chimérique d'espérer vaincre : le principal, c'est la fainéantise.

Il y aura toujours sur cette terre des hommes sans courage, préférant l'incertitude du pain quotidien à l'effort régulier; il y aura des Diogènes pratiques, aimant la vie

animale, oisive, des sortes de philosophes cyniques qui, par conviction aussi bien que par faiblesse, ne voudront jamais acheter le confortable et la dignité au prix de la tension prolongée do leurs muscles ou de leur esprit- Tout ce que réducation peut faire pour combattre ces penchants, Tassistance, avec la régularité ou la probabilité dé ses secours ou de ses aumônes, le détruit. L'assistance légale en Angleterre et dans le pays de Galles, en 1887^ secourait 110,000 pauvres capables de travail {adiilts ablebodied) et 137,000 en 1909.

En France, une expérience des plus intéressantes a été faite dans ces temps récents. M. Monod, directeur au ministère de rintérieur, la racontait en 1889 à Touverture du conseil supérieur de Tassistance publique. Un homme do bien, M. Mamoz, voulut se rendre compte de la part de vérité que contiennent les plaintes des mendiants v^alides. Il s^entendit avec quelques négociants ou industriels, qui s'engagèrent à donner du travail avec un salaire de 4 francs par jour, pendant trois jours, à toute personne se présentant munie d'aune lettre de lui. En huit mois, il eut à s^'occuper de 727 mendiants valides, qui se lamentaient de n'avoir pas d'ouvrage. Chacun d'eux fut avisé de revenir le lendemain prendre une lettre qui le ferait employer pour 4 francs par jour dans une usine ou dans un magasin. Plus de la moitié (415) ne vinrent même pas prendre la lettre. D'autres (138) la prirent, mais ne la présentèrent pas au destinataire. D'autres vinrent, travaillèrent une demi- journée, réclamèrent 2 francs, et on ne les revit plus. Parmi le restant, la plupart disparurent, la première journée faite. En définitive, sur 727, on n'en trouvait que 28 au travail à la fin de la troisième journée. M. Monod en concluait que sur 40 mendiants valides, il ne s'en rencontrait qu'un qui fût sérieusement disposé à travailler moyennant un bon salaire (1).

(1) Ce il est pas seuleiiiont en France qu'il en esl ainsi : en mai s l'JOS,

Cette expérience décisive et beaucoup d au' res analogues i devraient détourner les esprits de la charité légale dont tant 1 de philanthropes superficiels demandent rétablissement.

Cette charité légale, voilà plus de trois siècles qu^on l'applique en Angleterre. Établie sous Elisabeth, dans des circonstances exceptionnelles, au lendemain de la suppression des couvent» et au milieu d'une crise agricole, provenant de la substitution fréquente du pâturage au labourage, la Poor Law a fonctionné assez longtemps, sou 5 des régimes assez divers, pour qu'on en puisse apprécier les effets.

Elle n'a pas supprimé le paupérisme ; on peut supposer

qu'elle l'a plutôt augmenté ; elle a éteint le sentiment do la

prévoyance, de la responsabilité personnelle, de la dignité ;

elle a étouffé les vertus de famille dans toute une partie de

la classe l uvrière britannique. Les secours proportionnels

au nombre d'enfants y encourageaient la débauche, au point

que, dans certains districts, on ne rencontrait plus de jeunes

filles d'une conduite régulière. Le rapport des commissaires

des lois des pauvres en 1831 l'affirme.

Uuand on modilia la loi des pauvres en 1834, elle avait

ruiné une partie des campagnes anglaises, et, par le poids

des taxes, fait abandonner la culture de quantités de

fermes. Réformée à cette époque, devenue plus dure, infli-

^geant aux pauvres des workàouses un traitement qui ne

diffère guère de celui des condamnés dans les prisons, Tas-

sistance légale, malgré quelques adoucissements dans ce:^

temps récents et le développement des secours à domicile,

n'exece pas plus d'effet sur Textensivité et Tintensitô du

paupérisme en Angleterre que la plupart des spécifiques des

charlatans n'en ont sur les maladiesphysiques les plus graves.

le niinislre radical anglais, M. lUirns, à })roi)os des sa/is travalL [uncmployed) déclarait que la plupart rcl usent toute occupation astreignante.

L'ETAT ET L'ASSISTANCE PUBLIQUE. 3îî3

On a beaucoup prôné un système d'alliance de Tassistance publique et de la charité individuelle, qui est connu sous le nom de système d'Elberfeld et qui est pratiqué dans cette ville depuis 1853. Il aurait réduit la proportion des indigents dans cette ville de i sur 12 habitants à i sur 83. Les procédés suivis à Elberfeld n'ont rien de bien original ; ils consistent seulement dans des visites fréquentes aux pauvres et dans une sorte de direction morale exercée sur chacun d*eux ; c'est l'opposé de l'organisation bureaucratique de l'assistance et de la charité légale dans le sens strict du mot.

Tout régime qui reconnaît à l'indigent un droit strict aux secours est essentiellement démoralisateur et multiplie le fléau qu'il prétend extirper. Étant donné le penchant de l'homme à Tindolence, sa tendance à sacrifier la sécurité du lendemain aux jouissances du jour présent, si les pauvres sont à peu près aussi assurés de vivre avec un minimum de bien-être que les gens qui travaillent, que les hommes du moins qui vivent des métiers inférieurs, le principal attrait au travail, qui est la nécessité, s'évanouit.

On produit ainsi deux maux : d'une part, on diminue 1« production, puisque des individus valides sont secourus sans travailler; d'une autre part, on fait un prélèvement sur cette production diminuée pour nourrir des fainéants. On accable le travailleur au profit du paresseux.

On menace la France, à l'heure actuelle, de l'établissement d'une assistance officielle dans les campagnes. L'esprit des bureaucrates ou des parlementaires, également féconds en niaiseries nuisibles, pourrait difficilement inventer une mesure plus préjudiciable au pays. Autant vaut dire qu'on se propose de multiplier dans les campagnes les vauriens»

Cotte population rurale qui est si éprouvée par le poids des impôts, ces terres dont le revenu tend à disparaître.

ces propriétés de toutes tailles, grandes, petites et moyennes, également épuisées par l'activité désordonnée des administrations scolaires et vicinales, auraient encore à supporter de nouvelles taxes pour des pauvres qui aujourd'hui sont peu nombreux, que les relations cordiales de bon voisinage secourent à peu de frais, sans aucuns fonctionnaires parasites.

Les bureaux de bienfaisance ruraux, qui fonctionnent aujourd'hui, ont déjà bien des inconvénients. Il est des villages, d'ailleurs aisés, où la moitié de la population s'y fait inscrire comme à une sorte de fonds commun qui doit être également réparti entre tous les salariés. Un des hommes qui ont appartenu h la haute administration de l'assistance, M. de Watteville, dans un Rapport sur la situation du paupérisme en France^ avait le courage d'écrire : « Depuis soixante ans que l'administration de l'assistance publique à domicile exerce son initiative, on n'a jamais vu un indigent retiré de la misère et pouvant subvenir à ses besoins par les moyens et l'aide de ce mode de charité. Au contraire, elle constitue souvent le paupérisme à l'état héréditaire. Aussi voyons-nous aujourd'hui inscrits sur les contrôles de cette administration les petits-fils des indigents admis aux secours publics en 1802, alors que les fils avaient été en 1830 également portés sur les tables fatales. » C'est ce régime que des administrateurs, jaloux d'accroître leurs attributions, proposent d'étendre aux campagnes (1).

(1) La Convention avait décrété la formation d*un « Grand livre de la bienfaisance publv^ue » à opposer au a Grand livre de la dette publique ». Celte idée ne fut heureusement pas appliquée. Ce grand livr^ eût fait foisonner les fainéants.

Les Bureauœ de bienfaisance, institutions officielles qui existent dans presque toutes les communes françaises de quelque importance, répartissent la charité de la manière la plus fantaisiste. Dans les communes pevi populeuses et où le bureau a, par suite de fondations, des ressources ae^sez considérables, on inscrit comme pauvres presque tous les habitants,

Impuissante à extirper le paupérisme, Tassistance publique a une influence merveilleuse pour en développer les germes épars et inertes.

tous ceux du moins qui ne sont pas fort aisés. On consultera sur ce point avec profit les études publiées par M. Hubert Valleroux, sous le titre de La Charité officielle : les bureaux de bienfaisance^ dans V Économiste fran^ çais du 15 décencibre 1888 et du 12 janvier 1889. En voici quelques extraits :

« M. de Watteville ne donne de chiffres que par départements. II nous apprend que les secours distribués à chaque indigent avaient, en rannée 1853, varié de 1 fr. 27 à 406 fr. dans la Côte-d'Or; de 0 fr. 28 à 195 fr. 81 dans la Gironde; de 0 fr. 24 à 224 fr. dans la Marne; de 1 fr. 26 à 449 fr. 90 dans la Mayenne et enfin, dans le Doubs, de 1 fr. 40 à 809 fr. 50.

« 11 nous donne aussi sur le nombre des indi^>ents secourus de9 chiflres bien faits pour surprendre : la commune de Plagny (Côte-d'Or) avait inscrit à son bureau de bienfaisance 340 pauvres sur 675 habitants et la Côte-d'Or n'est pas un département pauvre ; la commune de Rottier (Drôme) avait 140 inscrits sur 200 habitants; celle de Clermont (Meuse) avait 1,142 pauvres sur 1,498 habitants, celle d'Astaing (Nord), 430 pauvres sur 489 habitants.

« Venons à l'enquête de 1874. Nous y allons voir les plus extrêmes différences et les contrastes les plus surprenants.

« Voici, par exemple, dans le département de l'Ain, deux communes rurales dont l'une, Montracot, secourt 3 pauvres avec 66 francs, tandis que l'autre, Domsure, en assiste 40 pour 7 7 francs. Le bureau de bienfaisance d'une commune de l'Aisne, Verly, a 1,760 francs de revenu venant tout du produit d'immeubles et de rentes sur l'État; aussi s'est-il donné le luxe d'inscrire 251 pauvres sur un total de 974 habitants, tandis qu'à côté le bureau de bienfaisance de Crépigny, commune de 514 habitants, n'a secouru que deux pauvres, pour lesquels il a dépensé 10 francs. Le bureau de bienfaisance de Robiou (Basses-Alpes) a 334 francs de recette et secourt 36 pauvres, celui de Montjustin, même région, qui a 503 francs de revenu, n'en secourt que 5 (sur 178 habitants).

« Voici deux communes de l'Ariège pourvues de bureau de bienfaisance, dont l'une, Argen, a 150 pauvres inscrits sur 184 habitants, tandis que l'autre, Ignaux, n'en a pas un seul, bien que son bureau possède 215 francs de revenu.

« A l'autre extrémité de la France, même diversité inexplicable. Arincourt, dans les Ardennes, a 400 habitants et son bureau de bienfaisance secourt 64 pauvres. La Neuville-les-Wasigny a 830 habitants et son bureau de bienfaisance assiste 390 personnes réparties en 75 ménages, presque la moitié de la population. ^t puis, dans le même département, Frisole a 228 habitants et seulement 2 pauvres secourus ; Brignon, sur 528 habitants, n'a que 4 pauvres inscrits, Herpy n'en a que 2 sur 409 habitants.

« Le nombre des pauvres secourus dépasse parfois la moitié de la population. Dans le Nord, Saint- Waast a 411 inscrits sur 696 habitants et Tillov eu a 200 sur 350 âmes. Dans le Pas-de-Calais, le bureau de

Elle est dépourvue, en effet, de tout moyen de combattre la pauvreté volontaire et opiniâtre. Partout où les administrations publiques ont voulu faire travailler les pauvres, elles ont échoué. Comment pourraient-elles réussir?

On connaît déjà les difficultés presque inextricables du travail des prisons; or il n'y a qu'une cinquantaine de mille prisonniers. Les ouvriers libres se plaignent de la concurrence que leur font ces travailleurs d'État, de la dépréciation qui en résulte pour leurs salaires. Gomment ferait l'État si, à ces 50,000 détenus pour crimes ou délits, il joignait un nombre triple et quadruple de pauvres valides des deux sexes?

bienfaisance de Rocquigny secourt 610 personnes sur OGO qui font la population de la commune ; celui de Vêlez en secourt 260 sur 357 habitants, celui de Lorgies :203 sur 416 habitants.

« Voici des communes toutes rurales où nous trouvons aussi de gros chiffres d'inscrits. Coutivron, dans la Côte-d'Or, département où l'aisance est assez générale, a 68 pauvres inscrits sur 263 habitants; plus du quart de sa population. Plaimbois-Vennes, dans le Doubs, offre mieux encore : 70 pauvres secourus sur 246 habitants. Mais ici ce gros chiffre s'explique; le bureau de bienfaisance est riche; il a 1,894 francs de revenu et il a fait comme celui de Verly, déjà cité, il s'est montré facile pour les admissions.

c< C'est le haut revenu de certains bureaux de bienfaisance qui explique le nombre surprenant d'indigents secourus que l'on constate en quelques communes rurales situées d'ailleurs dans des départements aisés. Ainsi Allemagne, dans le Calvados, a 270 indigents secourus sur 993 habitants. C'est que son bureau de bienfaisance possède 1,293 francs de revenu. Saint-Maurice-Saint-Germain (Eure-et-Loir) compte 178 pauvres sur 518 habitants, plus du tiers, et pourtant l'Eure-et-Loir n'est pas un pays pauvre et encore ce gros chiffre est antérieur à la crise agricole. Que l'on cesse de s'étonner; le bureau de bienfaisance de Saint- Maurice a 9,216 francs de rentes. Avaray, dans le Loir-et-Cher, uue région où l'indigence est rare, a 250 pauvres inscrits sur 803 habitants. Sou bureau de bienfaisance a 2,189 francs de revenu. Dans tous ces départements, les communes voisines sont loin d'offrir une pareille proportion d'indigents. Saint-Germain-ctes-Angles, dans l'Eure, a un bureau de bienfaisance jouissant d'un revenu annuel de 5,610 francs, 55 habitants, sur 83 que compte la commune, en jprofitent. Mais le plus beau résultat nous est donné par le bureau de bienfaisance de la commune d'Oisy (Pas-de-Calais); il a 2,362 francs de revenu et les dépense, mais il en fait une sorte de distribution entre les habitants, car tous sauf quatre (256 sur 260) sont ipscrits comme indigents. »

L'ÉTAT ET L'ASSISTANCE PUBLIQUE. 3r>7

On en est venu, en Angleterre, à imaginer des expédients qui dégradent le travail et Thomme. On s'efforce de rendre improductif le labeur des vjorkhouses. On fait exécuter aux pauvres des exercices physiques fatigants, on les met dans des engrenages mécaniques, sortes de moulins à marcher, oîi ils doivent remuer leurs membres comme des écureuils, sans produire aucun résultat utile. Pour ne pas déprécier les salaires des ouvriers libres, pour ne pas laisser Tindigent dans rindolence, qui est pour lui la jouissance suprême, on le transforme en une sorte de Sisyphe.

L'assistance privée a souvent bien des défauts, mais au moins elle travaille avec des ressources volontaires ; elle satisfait l'âme et le cœur de ceux qui s'y associent. On peut créer trop d'ouvroirs, en vendre les produits à trop bas prix, on peut multiplier outre mesure les œuvres qui, isolées, pourraient faire quelque bien, l'Asile de nuit, la Bouchée de pain; mais les excès de l'assistance privée sont contenus parla limite même des recettes libres qu'elle peut recueillir ; ses fautes sont restreintes, en ce sens qu'elles sont partielles, qu'elles ne se rattachent pas à un système bureaucratique suivi automatiquement sur tout le territoire.

Les erreurs de l'assistance privée se corrigent plus vite, parce qu'il n'est pas besoin de recourir à ce lent et pesant appareil appelé le parlement, de passer par toute la filière de cette procédure compliquée qui constitue la confection d'une loi, pour arrêter le développement d'institutions reconnues nuisibles. Quand le public s'aperçoit que les « Bouchées de pain » ou les « Asiles de nuit » se multiplient outre mesure, et que, au lieu de secourir seulement quelques infortunes intéressantes, leur pullulement fait pulluler la fainéantise, les cotisations privées diminuent et les donations disparaissent.

L'État, au contraire, est un organisme de généralisation

et de fixation, si l'on peut ainsi parier. Il répagne aux expériences de détail et aux adaptations successives. Il donne à tout ce qu'il touche un caractère d'universalité et de relative permanence.

Sa prétention de diriger et d'accaparer l'assistance est Tune des plus nuisibles qu'il puisse avoir, Tune de celles qui tendent le plus à dégrader la société et l'iionime, en enlevant au riche le mérite d'une générosité spontanée, en donnant au pauvre l'idée fausse qu'il a un droit posilit sur l'avoir de la société (!)•

(1) En janvier 1887, dans le Royaume-Uni d'Angleterre et d'Irlande, le nombre des pauvres légalement secourus soit à domicile, soit dan? les workhouses, était de 1,030,164 (membres des familles compris) pour uae population de 3G, 599, 143 âmes, soit 2.81 p. 100. Ce nombre de pau>vres secourus étàit de près de 58,000 moindre dans le mois de juillet, réduction qui se présente tous les étés. Dans l'hiver de 1909, le nombre de pauvres légalement secourus dans le Royaume-Uni s'élevait] à 1,161,402, soit 131 000 déplus que vingt-deux ans auparavant ; la popu-l lation de la Grande-Bretagne et de l'Irlande étant, en 1909, de 45,008,421,1 le rapport des pauvres secourus à la population était tombé à 2.58 p. 100:1 dans le cours de l'été de la môme année, ce nombre s'abaissait] à 1,093,749, soit 67,653 de moins qu'en hiver. Le nombre des pauvresj adultes capables de travail n'est donné que pour l'Angleterre propre-! ment dite et le pays de Galles : en janvier 1887 il était de 110,229, sur] un ensemble de 817,219 pauvres assistés, soit de 13 1/2 p. 100 de ce | dernier chili're et, en janvier 1909, il s'élevait à 137,993, soit une pro-i portion de 14,37 p. 100, proportion à peu près égale. Voir la collection] des Statistical Abstracts. (Note de la 4® .édition) 1

APPENDICE A LA QUATRIÈME ÉDITION 1

La loi de 1905 en France pour l'assistance aux vieillards] ET AUX infirmes: exemples des vices de son organisation! ET DE SES FACHEUSES CONSEQUENCES. — Une loi du 14 juillet 1905 I a reconnu à tout « français privé de ressources, incapable de sub- ^ venir par son travail aux nécessités de l'existence, et soit âgé de 1 plus de soixante-dix ans, soit atteint d'une infirmité ou d'une J maladie reconnue incurable » le droit à des allocations mon- j

L'ÉTAT ET L'assistance publique.

suelles pouvant varier d'un minimum de 5 francs à un maximum, sauf circonstances exceptionnelles, de 20 francs, soit 60 à 240 francs par an.

Cette loi a infligé aux pouvoirs publics les plus grandes déconvenues, en même temps qu'elle a été et qu'elle reste la source de beaucoup de favoritisme, de corruption et qu'elle a relâché les liens familiaux. On s'en convaincra par les extraits que nous allons faire d'un rapport administratif ofliciel. Disons quelques mots, toutefois, auparavant, des mécomptes financiers. Quand ce projet de loi fut présenté, en 1903, à la Chambre des députés, le gouvernement n'évaluait la dépense qu'à une quinzaine de millions de francs, complément, disait-il, de ce que les bureaux de bienfaisance existants (voir plus haut, page 354) fourniraient sur leurs ressources actuelles. Les allocations sont en principe servies par les communes, mais avec subvention pour les communes pauvres ou peu aisées des départements et de l'État, dans des proportions fixées. Le Sénat, plus attentif et plus prévoyant, discutant en 1905 le projet voté par la Chambre, évalua à 66 700 000 francs « la charge totale à demander à l'impôt », dont 17 millions au compte de l'État, 31 au compte des communes et 18 au compte des départements.

Or, les dépenses se sont élevées à plus de 80 millions, non compris la participation des hospices et des bureaux de bienfaisance en 1908 ; la participation de l'État est prévue pour 46 millions au budget de 1910 et celles des localités élèvent au delà de 100 millions la charge pour les pouvoirs publics, soit six fois au moins le chiffre prévu lors de la présentation de la loi en 1903.

Cette grave déconvenue financière est due, en partie, à ce que les allocations sont prodiguées à des personnes qui ne sont pas dans le besoin.

Un rapport officiel très étendu, présenté au mois d'août 1909, au président du Conseil, ministre de l'Intérieur, par l'Inspection générale des Services administratifs, abonde en renseignements précis et topiques à ce sujet (1). Une enquête faite, en 1906, au lendemain du vote de la loi, avait prévu le chiffre de 293 100 assistés ; en décembre 1908, le nombre réel monta à 534 965 et le chiffre prévu pour 1909 atteignait 575 000, presque le double de l'évaluation de l'enquête de 1906.

^1) Ce Rapport a été ijublié dans lo Journal Officiel du 2 août 1909.

Voici les principales causes indiquées par le rapport administratif du grand développement du nombre des assistés et du montant des dépenses :

(( Part contributive trop faible des communes dans la dépense. — Dans un nombre considérable de communes, la part contributive communale n'est que de 10 p. 100, c'est-à-dire que, sur une allocation de 10 francs, la quote-part à la charge du budget de la commune est de 1 franc, le surplus, soit 9 francs, étant payé pour la plus grande partie par l'État. Dans ces conditions, les allocations mensuelles ne constituent pas une charge, mais deviennent presque une « bonne affaire » pour la commune ; une allocation de 120 francs par an coûtera seulement 12 francs au budget communal, mais, par contre, fera venir dans la commune 108 francs qui seront dépensés sur place et dont profitera le commerce local. Dix assistés coûteront 120 francs et rapporteront 1 080 fr. ; 20 assistés coûteront 240 francs et rapporteront 2 160 fr...

<c II est même arrivé, dans quelques communes, que des maires, faisant preuve de plus d'ingéniosité que de probité administrative, faisaient inscrire certaines personnes, non totalement privées de ressources, à la condition pour elles de reverser une quote-part de l'allocation mensuelle dans la caisse de la commune ou dans celle du bureau de bienfaisance.

« 2^ La politique^ dit encore le rapport administratif, n^est pas non plus sans avoir une influence dans la formation des listes ; c'est principalement pendant la période qui précède et celle qui suit les élections municipales que cette influence se manifeste. On peut citer notamment le cas d'une ville du Centre où, quelque temps avant les élections municipales, le Conseil inscrivait à la fois 90 assistés nouveaux et, quelques jours après le scrutin, un nouveau Conseil municipal décidait l'admission de 108 autres personnes ; il serait facile de citer d'autres exemples du même genre.

(( 3^ Les bureaux de bienfaisance ne font pas toujours avec le soin qui conviendrait les enquêtes sur la situation des personnes qui sollicitent leur inscription sur les listes...

« En général, les conseils municipaux ont tendance à augmenter la liste du bureau d'assistance plutôt qu'à la restreindre.

« 4^ La facilité avec laquelle certains médecins délivrent des certificats d^ infirmité ou incurabilité est encore la source de nombreuses inscriptions non justifiées. Cette constatation a été faite par l'inspection dans plusieurs départements. Un médecin a déclai é

qu'il lui paraissait inutile de refuser un certificat puisque la personne à qui il rfe le donnait pas finissait toujours par trouver un de ses confrères qui le lui délivrait.

« Dans un département du Midi des médecins ont reconnu que les certificats délivrés par eux étaient d'une rigueur scientifique contestable, mais qu'ils s'en remettaient à l'administration du soin d'en faire l'emploi le plus judicieux, étant, quant à eux, en raison de leurs attaches politiques, amicales ou de famille, dans l'impossibilité de refuser un certificat d'incapacité de travail à qui venait le leur demander. »

Toutes ces remarques sont extraites d'un rapport administratif publié au Journal Officiel (1). On constatera que ces criants abus, qui exploitent les finances publiques, sont, à vingt-cinq ans de distance, la reproduction, avec aggravation, de ceux qui avaient été constatés par l'enquête de 1874 et dont nous avons donné un résumé 1[page 354, note 1). Un trait particulier, toutefois, prend beaucoup plus d'accentuation dans le rapport administratif de 1909, c'est celui qui concerne les influences politiques. Sous un régime démocratique extrême, en effet, la politique domine et corrompt tout ; tout ce qui émane de l'État, comme secours, indemnité, etc., devient une proie électorale ; tout est dépouille à distribuer aux vainqueurs électoraux, si peu d'autres titres qu'ils puissent invoquer.

Les extraits ci-dessus sont loin d'épuiser toutes les critiques que contient le remarquable rapport administratif de 1909. Voici encore un passage instructif :

« La modification apportée à la loi de 1905, dit le rapport, par l'amendement inséré dans la loi de finances du 31 décembre 1907, est et surtout sera une cause d'augmentation très notable dans le nombre des assistés. En effet, tous vieillards de soixante-dix ans, si verts, si robustes qu'ils soient restés, sont admis à l'assistance à la seule condition qu'ils soient privés de ressources : le produit de leur travail ne doit pas entrer en ligne de compte... La constatation a été faite par l'inspection générale de plusieurs cas de vieillards gagnant encore 3 à 4 francs par jour et quelquefois davantage ; il apparaît un peu anormal qu'une loi ayant le caractère d'une loi d'assistance et devant par là même proportionner le

(1) Numéro du 2 août 1909, pages 833 à 838 et notamment page 835 (iie^ 2e et 3° colonnes).

secours aux besoins leur permette de bénéficier de la même allocation qui sera accordée à un malheureux complètement infirme et qui n'a absolument pour vivre que le montant de cette allocation. »

Le rapport administratif de 1909, entrant ensuite dans des détails spéciaux, cite un grand nombre de cas d'abus qui ont un caractère humoristique et qui ne peuvent passer, cependant, pour tout à fait rares. « Un assez grand nombre de candidats, dit le rapport, se créent en quelque sorte une situation d'indigents par le partage anticipé de leurs biens entre leurs enfants. Dans le Jura, une veuve avait fait donation à son neveu d'une quinzaine de mille francs en numéraire et biens fonciers ; le neveu avait ensuite obtenu son admission (de la veuve) à l'hospice au compte de la la loi de 1905 ». Très fréquemment, des vieillards ou de prétendus infirmes sont admis à l'assistance, qui ont des enfants dans une situation non seulement aisée, mais relativement très large. Le rapport en cite des exemples et il conclut :

(( Il est malheureusement impossible de ne pas constater que les lois d'assistance et plus particulièrement celle de 1905, ont amené un certain relâchement dans les liens de famille. Tels enfants qui, il y a quelques années, auraient fait les plus grands sacrifices pour éviter à leurs vieux parents l'hôpital et l'hospice, n'hésitent pas actuellement à les pousser à demander leur inscription sur les listes d'assistance. Il semblerait que la loi de 1905 ait abrogé les articles 205, 206, 207 et 212 du Code civil, alors qu'au contraire le législateur se référant à ces mêmes articles, a tenu à rappeler l'obligation de la dette alimentaire. Ce n'est qu'à défaut de la famille que la collectivité a le devoir d'assistance : les deniers publics ne sauraient être employés à dispenser les enfants de subvenir aux besoins de leurs parents ; il y a là non pas seulement une question d'administration financière, mais plus encore de moralité.

« Il arrive du reste assez souvent que les enfants dissimulent les secours qu'ils donnent à leurs parents pour que ceux-ci puissent y ajouter le montant des allocations mensuelles (1) )>.

Tels sont, judicieusement constatés et franchement reconnus par l'inspection générale administrative dans le rapport de 1909,

(1) Jour7ial Officiel du 2 août 1909, page 837, 2® colonne.

les très divers et très graves vices de l'assistance publique d'État généralisée ; le pire de ces vices n'est pas encore l'énorme charge qui en résulte pour les budgets ; c'est l'affaiblissement de l'énergie et de la dignité humaine, le relâchement des liens de famille, la corruption sous des formes variées. Dira-t-on que Ton i^ourra obvier à ces maux? Il est bien peu vraisemblable qu'on y parvienne ; ils sont de l'essence même de l'institution.

11 est bon de noter encore une des observations du rapport vers la fin en ce qui concerne l'élimination à effectuer des faux infirmes, des faux incurables et des vieillards se prétendant à tort dépourvus de ressources :

« Étant donné surtout, dit le rapport, que l'intérêt financier sera peu en jeu, en raison de la faible part contributive de la commune, les maires et les conseils municipaux qui ont généralement le soin de ménager leur situation mvinicipale ne voudront pas se créer des hostilités que ne manqueraient pas de leur susciter des actions judiciaires. Les constatations faites par l'inspection générale dans tous les départements sont, sur ce point, unanimes ; il ne faut pas compter sur les maires, surtout dans les communes rurales, pour l'exercice des recours ». Et quant aux contribuables, qui auraient le droit de se substituer au maire pour « exercer à leurs risques et périls l'action que la commune aura refusé ou négligé d'exercer », le rapport administratif déclare, à leur sujet : « Inutile de dire qu'un recours dans ces conditions-là ne se produira pour ainsi dire jamais (1) ».

Il n'y a ainsi aucune espérance sérieuse de voir extirper les vices qui sont attachés à l'assistance publique généralisée ; les secours publics sont une proie sur laquelle les appétits les moins légitimes se précipitent et que personne ne défend contre eux,

(l) Journal Officiel du 2 août 1910, page 837, 3® colonne.

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