DIFFÉRENCE FONDAMENTALE ENTRE L'ÉTAT ET LA SOCIÉTÉ
Les erreurs principales sur la nature de l'État, page 26. — La première erreur repose sur de fausses comparaisons physiologiques : le livre de Schœffle, page 27. — Absurdité de la thèse que TÉtat est au corps social ce que le cerveau est au corps humain, page 28. — L'État est un organisme mis dans la main de certains hommes, page 29.
Il ne faut pas confondre TÉtat et la société, ni opposer Tindividu seul à l'État, page 30. — La société est plus vaste et plus féconde que l'État, page ;3i. — Nombre inQui des groupements sociaux, page 31. — L'nomme est un être qui a, par nature, le goût de Tassociation variée, page 32. — L'individ\i isolé n'existe pas, page 32. — Nombre prodigieux d'associations auxquelles appartient l'individu civilisé, page 32. — Le phénomène de « l'interdépendance », page 33.
Tous les besoins collectifs ne sont pas nécessairement du ressort de l'État, page 34. — Erreur qui consiste à croire que, en dehors de l'État, on ne peut rien créer qui ne soit inspiré par l'intérêt personnel, page 34. — Méprise d'Adam Smith à ce sujet et de la plupart des économistes, page 35. — Conception incomplète des motifs auxquels obéit l'individu, page 35. — Il est faux que la personne humaine soit uniquement conduite par rinlérèt personnel, page — Variété des mobiles auxquels cède l'individu civilisé : genre raffiné de sport qui ee répand en création d'utilité générale, page 37. — Exemples de ce sport philanthropique, page 38.
Appendice à la quatrième édition : exemples récents de grandes fondations d'intérêt général ducs à des particuliers, page 38.
Pour ne pas trébucher à chaque pas dans cet examen, il faut d'abord faire h'tière de deux erreurs fondamentales, Tune qui repose sur de prétentieuses comparaisons ohysiologiques, l'autre qui provient d'une observation supiu^flcielle et confond Tlitat avec la société.
On sait quel attrait les physiologistes, avec leurs inléi*essantes découvertes, exercent sur toutes les autres classes de savants. Beaucoup d^'éci'ivains sur la philosophie, sur les
sciences sociales, éprouvant quelque embarras à renouveler une matière déjà vieille, se sont avisés que des comparaisons physiologiques pourraient leur être d'un grand secours.
L'un de ceux qui ont le plus donné dans cette méthode est un Allemand, fort distingué d'ailleurs, dont les écrits ont exercé une singulière séduction dans beaucoup de pays, M. Scha3ffle. Sous le titre de Bau und Leben des Socialen Kôrpers (Structure et vie du corps social), il a consacré quatre énormes volumes à des comparaisons anatomiques, physiologiques, biologiques et psy^chologiques entre la société et la personne humaine considérée dans son corps et dans son âme. Il y a dans tout ce travail de comparaison une prodigieuse ingéniosité d'esprit. Malheureusement, le résultat n'est pas en proportion de Tefrort.
Nous ne voyons pas ce qtje l'on gagne en netteté à nous parler de « la pathologie et de la thérapeutique de la famille » par exemple, de « la morphologie », de « la membrure sociale de la technique », die sociale Gliederung der Technik, etc. L'esprit fléchit accablé sous le poids de toutes ces analogies et des divisions, subdivisions infinies, auxquelles elles donnent lieu.
Nous laisserions de côté, comme une gageure curieuse, tout cet immense assemblage de comparaisons entre la société et le corps humain, s'il n'en résultait de fâcheuses erreurs qui se répandent partout et que l'on finit par accepter sans contrôle.
C'est ainsi qu'on est arrivé à dire que l'État est au corps social ce qu'est le cerveau au corps humain. Cette image, qui se détache au milieu de beaucoup d'autres plus compliquées, reste dans l'esprit : on s'y habitue, et à la longue on se conduit comme si elle était vraie. M. Scha^ffle ayant fait école, d'autres ont surenchéri sur lui. Admirez où l'on arrive avec ces comparaisons. Voici comment s'exprime un auteur
récent sur les fonctions de l'État : « La société est un organisme, un ensemble de fonctions, d'organes, d'unités vivantes. L'unité, la cellule sociale, ou, pour parler un langage plus scientifique, le protoplasma^ est ici l'homme... Nous retrouvons dans la société les mômes distinctions que dans l'individu en ce qui concerne les fonctions, les organes et l'appareil d'organes... Ce que le cerveau est pour l'organisme individuel, TÉtat, le gouvernement, l'est pour la société : un appareil de coordination, de direction, de dépense, alimenté par des organes de nutrition. »
Nous ariêterons ici cet exposé. On pourrait citer beaucoup d'autres images du même genre. Bluntschli disait que, dans la société, l'État représente l'organe mâle et l'Église l'organe femelle. Beaucoup plus ingénieux, Proudhon comparait l'État ou la société à la matrice, qui est naturellement inféconde, mais qui développe les germes qu'on lui a confiés, et l'initiative privée à l'organe mâle.
Toutes ceà assimilations physiologiques sont des jeux d'esprit plus ou moins réussis. Elles embrouillent beaucoup plus qu'elles n'éclairent. Celle qui représente l'État comme le cerveau du corps social est non seulement fausse, mais nuisible; elle est un non-sens; elle conduirait à une subordination absolue des individus à l'État.
On aura beau citer des passages de Goethe pour prouver que l'individu n'est pas unité, mais variété, on ne parviendra pas à prouver l'exactitude de toutes ces analogies
11 n'y a aucune comparaison possible entre les cellules du corps humain n'ayant qu'une vie végétative ou mécanique, et les individus qui sont des êtres intellectuels, moraux et libres. Dans le corps humain, le système nerveux et particulièrement le cerveau sont les seuls centres de volonté et de pensée. Le pied ni la main ne pensent ni ne veulent. Dans la société, chaque individu est aussi bien
doué de pensée, de moralité, de prévoyance que TEtaf.
L'Élat peut, sans doute, av^oir, à un moment déterminé, plus d'intelligence, plus de prudence, plus de capacité que tel ou tel individu; il n'a pas cette supériorité nécessairement et par nature. M. de Stein a beau dire que TÊtat est la plus haute forme de la personnalité ; ce n'est qu'une personnalité dérivée, qui emprunte à d'autres tous ses moyens. Cette conception de l'État, la plus haute personnalité qui soit/' correspond beaucoup plus à l'idée de l'ancien État Ihéocratique ou monarchique absolu, ou tout au moins de TÉtat monarchique prussien, à peine atteint du virus représentatif, qu'à l'État parlementaire moderne, rÉtat électif, soit bourgeois, soit démocratique.
En fait, l'expérience prouve que l'État est un organisme niiîî dans la main de certains hommes, que l'État ne pense pas et ne veut pas par lui-même, qu'il pense et qu'il veut seulement par la pensée et la volonté des hommes qui détiennent l'organisme. Il n'y a rien là d'analogue au cerveau. Ces hommes, se succédant et s'éliminant plus ou moins rapidement, qui détiennent l'État, qui parlent en son nom, ordonnent en son nom, agissent en son nom, n'ont pas une autre structure physique ou mentale que celle des autres hommes. Ils ne jouissent d'aucune supériorité naturelle, innée ou inculquée par la profession même.
Les fonctions d'État n'illuminent pas nécessairement l'intelligence, et n'épurent pas nécessairement les cœurs. L'Église peut enseigner qu'un homme faible, revêtu du sacerdoce, est transformé et jouit de grâces divines. La société démocratique ne peut prétendre que les individus portés au pouvoir, et qui sont TÉtat légiférant et agissant, bénéficient de grâces spéciales d'aucune sorte. Elle n'oserait alléguer que l'Esprit saint descend sur eux.
L'absurdité de toutes ces comparaisons physiologiques,
30 L'ÉTAT MODERNE ET SES FOxNCTIONS.
quand on y cherche autre chose que d'ingénieuses et vagues illustrations, saule aux yeux de tout homme instruit. La matière du cerveau est une autre matière que celle du pied ou de la main : les éléments en sont tous difï'érents : la fameuse substance grise, qui lui donne sa capacité diiectrice et intellectuelle, est tout autre que la substance des membres. Au contraire, les molécules qui forment l'État concret et dirigeant ne sont pas d'une autre nature que les autres molécules sociales.
L'État est, sans doute, un appareil régulateur et de coordination pour certaines fonctions essentielles. Mais ce n'est pas dans la société Torgane unique, ni même l'organe principal et supérieur, de la pensée et du mouvement. Il faut donc traiter comme une fantaisie, disons mieux, comme une niaiserie, cette allégation que l'État est au corps social ce que le cerveau est à l'individu.
Une autre erreur, qui est tout aussi répandue et non moins nuisible, consiste à confondre l'État avec la sociélé. Certains philosophes s'en rendent coupables, et le vulgaire les suit. Ces deux termes sont, cependant, loin d'être synonymes.
On oppose, en général, TÉtal à l'individu, comme s'il n'y avait entre ces deux forces aucune organisation intermédiaire. On croirait, d'après certains théoriciens, que, d'un côté, on trouve 40 ou 50 millions d'hommes isolés, dispersés, n'ayant entre eux aucun lien, incapables de combinaisons spontanées, d'une action commune volontaire, d'une coopération libre en vue d'objets dépassant la puissance de chacun d'eux, et que, de l'autre côté, en face de toute cette poussière sans fixité, se trouve l'État, la seule force qui puisse grouper toutes ces molécules pensantes et leur donner de la cohésion. On offre alors à l'humanité le choix entre l'invasion de l'État dans toutes les branches de la vie écono-
L'ÉTAT. LA SOCIETE ET L'INDIVIor. 31
mique elles mouvements simplement instinctifs, les elTorls réputés incohérents, de 40 ou 50 millions d'hommes, agissant chacun pour soi, sans concert, sans entente et s'ignorant les uns les autres.
Rien n'est plus faux que cette conception. Toute Thistoire la contredit, et le présent encore plus que le passé. II ne faut pas confondre le mijion social ambiant, Tair libre, la société se mouvant spontaîTi^me^nl^^cfé^ sans cesse, avec une fécondité inépuisable, des combinaisons diverses, et cet appareil de coercition qui s'appelle TÉtat.
La société et l'Ktat sont choses différentes. Il n'y a pas seulement dans la société l'État, d'une part, et Tindividu, de l'autre : il est puéril d'opposer l'action de celui-là à la seule action de celui-ci. On trouve d'abord la famille, qui est un premier groupe, ayant une existence bien caractérisée, et qui dépasse celle de l'individu.
On rencontre, en outre, un nombre illimité d'autres groupements, les uns stables, les autres variables, les uns formés par la nature ou la coutume, d'autres constitués par un concert établi, d'autres encore dus au hasard des rencontres. Les combinaisons suivant lesquelles s'unissent, s'agrègent, puis se quittent et s'isolent les personnes humaines, sont au moins aussi nombreuses et aussi compliquées que celles que la chimie peut constater et cataloguer pour les molécules purement matérielles.
A côté de la force collective organisée politiqueuient, procédant par injonction et par contrainte^ qui est TÉtat, il surgit de toutes parts d'autres forces collectives spontanées, chacune faite en vue d'un but déterminé et précis, chacune agissant avec des degrés variables, quelquefois très intenses, d'énergie, en dehors de toute coercition. Ces forces collectives, ce sont les diverses associations qui répondent à un sentiment ou à un intérêt, à un besoin ou à une illusion,
3â L^ÉTAT MODERNE ET SES FONCTIONS.
les associations religieuses, les associations philanthropiques, les sociétés civiles, commerci<»les, financières. Elles foisonnent; la sève n'en est jamais épuisée.
L'homme est un être qui a, par nature, le goût de l'association, non pas de Tassociation fixe, imposée, immuable, rigide, lui prenant toute son existence, comme l'association innée des abeilles, ou des fourmis, ou des castors, mais de l'association souple, variable, sous toutes les formes. Ce goût de nature, l'éducation et l'expérience l'ont encore développé chez l'homme. La plupart des associations anciennes, comme les Églises, subsistent, et chaque jour voyant créer des associations nouvelles, leur nombre finit par défier tout calcul.
Vous parlez de l'individu isolé, mais oh Tapercevez-vous, l'individu isolé ? Je vois des groupements de tout ordre et de tout genre, groupements de personnes et groupements de capitaux ; je vois, en dehors de tout État, 300 millions d'hommes dans une seule église; je vois en dehors de tout budget national, des sociétés libres, disposant par rnilliers de plusieurs dizaines de millions, par centaines de plusieurs centaines de millions, par dizaines de plusieurs milliards. J'aperçois ce que l'on est convenu d'appeler les grandes œuvres de la civilisation contemporaine : ce sont, pour les trois quarts, sinon pour les neuf dixièmes, toutes ces collectivités, ne disposant d'aucune force coercitive, qui les ont effectuées.
Moi qui écris ces lignes, vous qui les lisez, faisons le compte, si nous le pouvons, des groupements dont nous faisons partie, de toutes les sociétés auxquelles nous appartenons de cœur, d'esprit ou de corps, de toutes celles auxquelles nous donnons périodiquement une parcelle de notre temps ou une parcelle de notre avoir; comptons, si nous le pouvons, le nombre d'hommes auxquels, en vertu d^un lien
L*ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET L'INDIVIDU. 3l
mîque elles mouvements simplement instinctifs, les efforts réputés incohérents, de 40 ou 50 millions d'hommes, agissant chacun pour soi, sans concert, sans entente et s'ignorant les uns les autres.
Rien n'est plus faux que cette conception. Toute l'histoire la contredit, et le présent encore pins que le passé. Il ne faut pas confondre le milieu social ambiant, Tair libre, la société se mouvant spontanément, créant sans cesse, avec une fécondité inépuisable, des combinaisons diverses, et cet appareil de coercition qui s'appelle l'État.
La société et TÉtat sont choses diflérentes. Il n'y a pas seulement dans la société l'État, d'une part, et l'individu, de l'autre : il est puéril d'opposer l'action de celui-là à la seule action de celui-ci. On trouve d'abord la famille, qui est un premier groupe, ayant une existence bien caractérisée, et qui dépasse celle de l'individu.
On rencontre, en outre, un nombre illimité d'autres groupements; les uns stables, les autres variables, les uns formés par la nature ou la coutume, d'autres constitués par un concert établi, d'autres encore dus au hasard des rencontres. Les combinaisons suivant lesquelles s'unissent, s'agrègent, puis se quittent et s'isolent les personnes humaines, sont au moins aussi nombreuses et aussi compliquées que celles que la chimie peut constater et cataloguer pour les molécules purement matérielles.
A côté de la force collective organisée politiquement, procédant par injonction et par contrainte, qui est l'État, il surgit de toutes parts d'autres forces collectives spontanées, chacune faite en vue d'un but déterminé et précis, chacune agissant avec des degrés variables, quelquefois très intenses, d'énergie, en dehors de toute coercition. Ces forces collectives, ce sont les diverses associations qui répondent à un sentiment ou à un intérêt, h un besoin ou à une illusion,
les associations religieuses, les associations philanthropiques, les sociétés civiles, commerciales, financières. Elles foisonnent; la sève n'en est jamais épuisée.
L'homme est un être qui a, par nature, le goût de TassL^ ciation, non pas de l'association fixe, imposée, immuable, rigide, lui prenant toute son existence, comme l'association innée des abeilles, ou des fourmis, ou des castors, mais de l'association souple, variable, sous toutes les formes. Ce goût de nature, l'éducation et Texpérience l'ont encore développé chez l'homme. La plupart des associations anciennes, comme les Églises, subsistent, et chaque jour voyant créer des associations nouvelles, leur nombre finit par défier tout calcul.
Vous parlez de l'individu isolé, mais où Tapercevez-vous, l'individu isolé ? Je vois des groupements de tout ordre et de tout genre, groupements de peisonnes et groupements de capitaux; je vois, en dehors de tout État, 300 millions d'hommes dans une seule église; je vois en dehors de tout budget national, des sociétés libres, disposant par milliers de plusieurs dizaines de millions, par centaines de plusieurs centaines de millions, par dizaines de plusieurs milliards. J'aperçois ce que l'on est convenu d'appeler les grandes œuvres de la civilisation contemporaine : ce sont, pour les trois quarts, sinon pour les nevif dixièmes, toutes ces collectivités, ne disposant d'aucune force coercitive, qui les ont efl'ectuées.
Moi qui écris ces lignes, vous qui les lisez, faisons le compte, si nous le pouvons, des groupements dont nous faisons partie, de toutes les sociétés auxquelles nous appartenons de cœur, d'esprit ou de corps, de toutes celles auxquelles nous donnons périodiquement une parcelle de notre temps ou une parcelle de notre avoir; comptons, si nous le pouvons, le nombre d'hommes auxquels, en vertu d'un lien
spécial d'association libre, nous pouvons donner le nom, soit de confrère, soit de collègue.
La vie de chacun de nous est enlacée dans ce réseau prodigieux de combinaisons, pour des desseins divers qui concernent notre profession, notre fortune, nos opinions, nos goûts, nos délassements, notre conception générale du monde et nos conceptions particulières des arts, des lettres, des sciences, de Téducation, de la politique, du soulagement d'autrui, etc. Que d'occasions de se réunir, de disserter, de se concerter, d'agir en commun ! Qu'étaient les repas obligés des Spartiates, les symposia, h côté de tous ces banquets périodiques ou occasionnels qui viennent à chaque instant réunir les hommes de professions, d'opinions, de situations sociales diverses, la merveilleuse fécondité de l'association privée faisant que l'on a toujours un point de contact, un terrain commun avec la plupart des autres hommes?
Certains penseurs contemporains ont inventé un mot particulier, passablement barbare, pour désigner ces enchaînements multiples et librement consentis des individus les uns aux autres; ils appellent cela Vinte7'dépendance^ et ils nous parlent avec émotion des progrès croissants de ce phénomène.
Qu'on ne dise pas que l'ouvrier ou le paysan échappe ;\ toutes ces combinaisons : lui aussi, presque toujours du moins, fait partie d'une société de secours mutuels, d'une association industrielle ou agricole, d'un syndicat quelconque, outre que, s'il a quelque avoir, ce qui est général en cette riche terre de France, il appartient encore à une demi-douzaine de sociétés commerciales et financières.
Tous les besoins collectifs ne sontdonc pas nécessairement du domaine de l'État. Que les philosophes daignent ne plus nous parler de cette abstraction, l'individu isolé; qu'ils ne nous demandent pas, ainsi qu'ils le font parfois avec une
émouvante naïveté, comment on aurait des banques, des caisses d'épargne, des hôpitaux, des monts de piété, etc., si rÉtat ne daignait pas user de son pouvoir coercitif pour créer ces institutions.
Nous nous trouvons ici en présence d'une troisième erreur. Aucun homme raisonnable ne peut nier qu'entre l'individu et TEtat, il n'existe, il ne se constitue à chaque instant un nombre indéfini et croissant d'associations intermédiaires, beaucoup tellement vivaces, tellement durables et tellement vastes, que l'État finit par en être jaloux et par en prendre peur. Ceux qui le représentent formulent alors cette sentence qu'il ne doit pas y avoir d'État dans l'État, sentence absurde; car, ce qui caractérise l'État, c'est le pouvoir coercitif ; ce qui caractérise les associations spontanées, c'est le simple pouvoir persuasif; à moins donc que rÉtat ne commette la faute de déléguer à certaines associations une partie de son pouvoir coercilif, on n'est jamais exposé à ce qu'il y ait un État dans TÉtat.
L'erreur que nous visons en ce moment consiste à croire que, en dehors de l'État, on ne peut rien créer qui ne soit inspiré par l'intérêt personnel sous la forme d'intérêt pécuniaire. Les économistes et le plus grand d'entre eux^ Adam Smith, se sont rendus coupables de cette méprise : « La troisième fonction de l'État, dit Smith, consiste à ériger et fk entretenir certains établissements utiles au public, qu'il n'est jamais dans l'intérêt d'un individu ou d'un petit nombre de créer ou d'enti etenir pour leur compte, par la raison que les dépenses qu'occasionnent ces établissements surpasseraient les avantages que pourraient en retirer les particuliers qui en feraient les frais. »
Cette proposition d'Adam Smith est exagérée; la conception qu'il se fait des motifs auxquels obéit l'individu est incomplète. Les économistes se la sont appropriée en.géné-
L'ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET L'INDIVIDU. 3f)
ra), et leur bon renom en a so?jffert. Ils ont mutilé Thomme.
Il est faux que la personne humaine soit uniquement conduite par Tintérêt personnel, ou du moins par la forme la plus grossière de cet intérAt, l'intérêt pécuniaire. Certes, ayant à lutter contre tant d'obstacles à sa conservation et à. son bien-être, Thomme obéit principalement à un mobile qui est le principal, le plus habituel, le plus constant, le plus intense : l'intérêt personnel, qui, dans nos sociétés reposant sur réchange des produits, prend la forme de l'intérêt pécuniaire.
Mais, au fur et à mesure surtout que la civilisation se développe et que la richesse s'accroît, l'intérêt pécuniaire n'absorbe plus l'homme tout entier, ou du moins n'absorbe pas entièrement tous les hommes. D'autres mobiles coexistent avec lui, se développent peut-être avec le temps plus que lui : les convictions religieuses, l'espoir en une autre vie, le ferme propos de la mériter par de bonnes actions, ou simplement la sympathie, le plaisir de s'ennoblir aux yeux de ses concitoyens ou à ses propres yeux, le goût de se distinguer, de faire parler de soi, la recherche de certains honneurs électifs ou autres, une sorte de luxe se portant sur la moralisation, l'éducation, le soulagement d'autrui, j'allais presque dire un genre raffiné de sport qui se répand en création d'établissements d'utilité générale; il y a là toute une variété de sentiments, très nuancés dans leur degré de désintéressemenl, mais concourant tous au même but : faire profiter la société d'une partie du superflu des individus. C'est donc un des grands torts de beaucoup d'économistes de réduire le mobile de l'action individuelle à l'intérêt pécuniaire.
Les individus, soit par leur action isolée, soit surtout par leur contribution h des sociétés libres, ont dans tous les temps créé une foule d'établissements qui n'avaient pas
L'ÉTAT MODElirsL: ET SES FONCTIONS.
APPENDICE A LA QUATRIÈME ÉDITION
Exemples récents de grandes fondations d'intérêt général dues à des particuliers. Les années écoulées depuis la publication de la première édition de cet ouvrage (1889) et même depuis la précédente édition (1900) confirment les observations que nous avons présentées dans ce chapitre au sujet de la proposition d'Adam Smith que l'État doit « ériger et entretenir certains établissements utiles au public qu'il n'est jamais dans l'intérêt d'un individu ou d'un petit nombre de créer ou d'entretenir pour leur compte, par la raison que les dépenses qu'occasionnent ces établissements surpasseraient les avantages que pourraient en retirer les particuliers qui ne feraient les frais ».
Cette proposition, avons-nous dit, fait beaucoup trop abstraction de certains des mobiles les plus élevés et les plus efficaces des actions humaines, chez les hommes bien doués du moins, à savoir la passion pour le bien public ou ce que l'on conçoit comme tel et, à défaut de ce sentiment ou pour en redoubler l'énergie insuffisante, l'amour de la gloire et de la distinction, le désir d'attacher son nom et son souvenir à une œuvre durable et digne d'estime.
Ces divers sentiments provoquent, chez nombre d'hommes, des contributions notables pour des fondations destinées à servir uniquement l'intérêt général. Outre les exemples que nous avons donnés page 37, nous allons en citer quelques autres plus récents, deux notamment émanant de grands hommes d'affaires, dont nous avons très familièrement connu le premier et un peu le second : les prix institués par Nobel, le chimiste suédois qui vivait en France et qui a fondé et développé l'industrie de la dynamite. Nobel a légué une fortune de près de 40 millions pour servir annuellement des prix de 200,000 fr. chacun aux auteurs de grandes découvertes ou inventions en physique, en chimie, en médecine, à l'auteur également de l'œuvre littéraire la plus remarquable et à la personne qui aurait fait la propagande la plus énergique povir écarter le fléau de la guerre. Le second grand fondateur est Osiris, un simple financier, qui, outre beaucoup de dons philanthropiques ou scientifiques divers, a légué un capital de 30 millions à l'Institut Pasteur de Paris, le célèbre établissement privé destiné à trouver des remèdes aux maladies humaines.
Ces fondations sont remarquables non seulement par leur importance, mais par le choix heureux de leur objet. Elles servent très efficacement la civilisation humaine.
Beaucoup d'autres fondations de môme nature s'accumulent chaque année en France. L'administration a publié au cours de l'été de 1910 un rapport sur les dons et legs faits aux établissements publics ou d'utilité publique dans l'année 1909 (1); nous extrayons de ce rapport les passages suivants ; nous mettons, à titre d'indication intéressante et suggestive la nomenclature des principaux donateurs :
(( Les établissements publics ou d'utilité publique ont reçu, l'an dernier, des libéralités très supérieures à celles constatées les années précédentes. Alors que le total des libéralités relevées pour la période des huit années antérieures est de 445 millions, représentant une moyenne de 55 millions, le chilTre de l'année dernière atteint 101 millions
« Voici la liste des dons supérieurs à 500,000 francs verses l'an dernier aux établissements publics :
« Legs de M. Osiris à l'Institut Pasteur, etc. (30 millions à l'Institut Pasteur, 2,030,000 francs à la ville de Bordeaux, le reste partagé entre divers établissements) Fr . 33 . 090 . 000
« Legs de M^^^ de Provigny à FAssistance publique de Paris (fondation à Arcueil-Cachan d'une maison de retraite pour 200 vieillards) 10.500.000
(( Donation de M. Adolphe de Rothschild à la fondation ophtalmologique (fondation d'un institut ophtalmologique) 9.303.000
« Legs de M. Audéoud à l'Etat (somme destinée à l'achat d'œuvres d'art pour le musée du Louvre) 7.890.000
« Legs de M^^^ Dosne à l'œuvre dite « Retraite Dosne » (fondation d'une maison de retraite.
pour dames âgées) 4.494.000
Legs de M. Seguin au musée du Louvre (œuvres d'art, 502.000 francs ; somme destinée à l'achat d'œuvres d'art, 498,000 francs ; ce
(i) Journal Officiel du 21 juillet 1910, page 1032 : Note relative aux \ dons et legs faits aux établissements publics ou iV utilité publique en 1909,
legs comprend en outre des camées, émaux,
etc., non évalués) 1.000.000
« Donation de M"^^ Boursin (donalion aux bureaux de bienfaisance de Paris) l . 000 . 000
(( Donation de M^^ veuve Contamine à l'orphelinat Contamine (fondation d'un orphelinat à Septeuil (Seine-et-Oise) 1 . 000 . 000
« Legs de M. Labrosse à l'hospice de Boën (Loire), etc. (690.000 francs pour développer les ressources de l'hospice, le reste partasré entre divers établissements) 726.000
(( Donalion de M. ZaharofT à l'Université de Paris (création d'une chaire d'aviation) 700.000
« Legs de M^^^ de Boissieux à la ville de Grenoble (fondation d'une école des beaux- arts) 700.000
« Legs de M^^^ Dosne à la fondation Thiers (augmentation des ressources de cette fondation) 649.000
« Legs de M"^^ veuve Bourdon aux hospices de Saint-Amand (Nord) (développement et fonctionnement des hospices) 631 . 000
« Legs de M"^^ veuve Massie au bureau de bienfaisance de Dax, etc. (fonctionnement du bureau de bienfaisance) 563.000
« Legs de M. Chapelle à l'Etat (création d'établissements pour les officiers malades ou convalescents) 523.000
« Legs de M. Fumery à la commune de Saint- Venant, etc. (création d'un orphelinat et, s'il est possible, d'un ouvroir). 512.000
« Legs de M. Chauchard à l'hospice de Montélimar (fonctionnement de l'établissement) 500.000
(( Legs de M. Palyart à l'hôpital Saint-Jacques, à Pau (fonctionnement de l'établissement). 500.000
Total Fr. 74.281 .000
« Sur les 101 millions provenant des libéralités acceptées ou autorisées Tan dernier, 12 milhons et demi sont allés à l'État aux départements ou aux communes, 35 millions aux œuvres d'assistance et de mutualité, 51 millions et demi aux établisse-
L'ÉTAT, LA SOCIÉTÉ ET L'INDIVIDU. 4i
ments publics et d'utilité publique, un demi-million aux établissements confessionnels.
(( Le seul legs autorisé pour les congrégations d'hommes a été celui d'une certaine quantité d'objets d'argent (estimés 544 fr.) qui doivent être convertis en calices pour les missionnaires ».
Ce dernier membre de phrase est très caractéristique et il indique que ce chiffre de 101 millions de fondations yjoitr l'année 1909 est loin d'être complet. 11 est certain, en effet, que des sommes notables ont dû être données, en outre, aux établissements religieux et aux congrégations auxquels l'État montre si peu de sympathies même pour les œuvres purement laïques et que l'État voit d'un bon œil, il se fait un grand nombre de dons dits manuels plus ou moins importants qui échappent à tout contrôle.
En s'en tenant, toutefois à la nomenclature ci-dessus, on voit que ces dons ont les affectations les plus diverses : tantôt le développement de la science, dans une pensée particulièrement philanthropique, ou de l'instruction publique supérieure, comme le don de M^^^ Dosne à la fondation Thiers, tantôt la création ou l'enrichissement de musées, comme les legs Audéoud, Séguin, de Boissieux, tantôt et plus généralement des œuvres charitables ou hospitalières déterminées et plus spécialement des maisons de retraite, tantôt enfin une aide à une découverte en train de s'eff'ectuer, comme les 700,000 fr. donnés par un étranger, M. Zaharoff à l'Université de Paris pour une chaire d'aviation. Dans le même temps, M. Deutsch de la Meurthe affectait vme somme approximativement égale à un objet analogue, à savoir un laboratoire d'aviation ; mais ce don manuel, fait du vivant et sous la direction de l'auteur, ne figure pas dans cette nomenclature.
Ainsi 101 millions en une seule année et, si Ton veut laisser cette année exceptionnelle de côté, 445 millions dans les huit années précédentes, soit une moyenne officiellement constatée de 55 millions par an, voilà la contribution enregistrée en Fj*ance des particuliers aux fondations d'intérêt général de toutes sortes ; nous disons la contribution enregistrée^ car la contribution réelle, si l'on tient compte de tous les dons manuels faits sans formalité et si l'on y admet cejles aux établissements ayant un caractère religieux, doivent être moitié plus élevés, sinon doubles. On peut
d'autant plus admettre ce doublement qu'une grande quantité de dons prennent la forme de souscriptions d'actions à des sociétés anonymes ou à des sociétés civiles ayant un but philanthropique et destinées, dans le dessein même de leurs fondateurs, à ne pouvoir donner de dividendes ou à n'en servir que de très réduits.
Or, 55 millions par an forment en un quart de siècle 1,275 millions et si, comme nous le croyons, la somme réelle atteint 100 millions par an, c'est 2 milliards et demi en un quart de siècle. Et il est très probable que cette moyenne ira en augmentant considérablement, si surtout l'État donne, ce qu'il est loin d'avoir toujours fait, l'exemple du respect des fondations privées.
On voit que la contribution des particuliers aux œuvres désintéressées de progrès scientifique et social est très considérable (1).
Rappelons, en outre, que non seulement les plus grandes découvertes, mais les plus importantes applications de découvertes, se font généralement et sans aucune impulsion, aucuns sacrifices et aucun appui de l'Etat : tel a été le cas pour les vélocipèdes, qui ont transformé la locomotion populaire, les automobiles, qui ont élargi le cercle de toutes les relations sociales et fourni la base de progrès notables éventuels dans les exploitations agricoles et industrielles, enfin récemment de l'aéroplane. Les deux grands concours d'aéroplanes à Bétheny, près de Reims, en 1909 et en 1910, le célèbre circuit de l'Est accompli en 1910 également par ces nouvelles machines volantes, le concours aussi de 1 estuaire de la Seine (le Havre-Deauville) en la même année ont été organisés et dotés par des particuliers, par des journaux ou par des sociétés sportiques libres. Le chancelier de l'échiquier anglais, M. Lloyd Georpos, ivvs cl; liste, qui assista à la premièj^'e session d'aviation à Bétheny, en 1909, s'émerveillait béatement de ce que cette magnifique réunion et ces superbes expériences eussent pu se faire sans aucune aide de l'État ; c'était là beaucoup d'ignorance de l'histoire. C'est ainsi que le progrès s'épanouit par l'initiative incontrôlée tant des individus que des associations privi'M s .mtonomes.
(1) On peut se reporter encore sur ce point à notre Ti^aité théorique et pratique crécoiiomie politique, t. I, page 73 à 82, et au chapitre que nous consacrons dans le dit ouvrage (t. IV, p. 294 à 308) au Liôle Social de la Fortune.