PREFACE
Nous réunissons aujourd'hui en un seul volume les deux ouvrages VÉtat mystique, sa nature, ses phases et Les faits extraordinaires de la vie spirituelle, dont le second était la suite et le complément du premier.
Dans la préface que nous mettions en tête de la première édition de l'État mystique, nous disions : La science de la mystique semble de nos jours revenir en faveur. Elle fut p.eufcêtre pendant longtemps négligée. Si rien n'est plus intéressant, si rien n'est plus réconfortant que le spectacle du travail de la grâce dans fes âmes, l'étude des grâces mystiques, qui de toutes les grâces sont celles où la niain de Dieu se montre davantage, ofîre plus encore d'intérêt et de réconfort.
Mais, nous en faisions la remarque, les divers écrivains qui de nos jours traitent ces questions mystiques sont loin de s'accorder.
Ainsi, l'un d'entre eux, le R. P. Terrien S. J., dans un ouvrage remarquable, plein de scieiice théologique De la grâce et dé la gloire écrivait : Les faveurs mystiques « ne sont pas comprises dans la providence ordinaire de Dieu sur ses élus. Il y a des voies et des méthodes pour arriver avec la grâce au parfait dépouillement de soi-même; ce serait illusion d'en chercher ou d'en proposer qui mèneraient à l'union mystique des contemplatifs ». (Tome 1er, p. 264.) • \
Un autre écrivain, lui aussi homme de science et de talent, ■' dans une revue des plus sérieuses Les Études (5 janvier 1903) émettait une assertion qui dénote la même manière de comprendre les états contemplatifs. Voulant combattre l'éminent auteur d'une Vie de sainte Thérèse''-^ qui avait blâmé plusieurs des directeurs de la Sainte d'avoir cherché à la détourner des voies mystiques, alors que saint François de Borgia l'avait, au contraire,' encouragée a y marcher, l'écrivain auquel nous fai-
1 Sainte Thérèse, par Henri 3o\y (collection Lecoiïre).
sons allusion affirme que cette direction ne pouvait avoir aucune fâcheuse conséquence, car, dit-il, en parlant de la contemplation, « personne ne peut y mettre obstacle quand il plaît à Dieu de la donner ».
Ces phrases données par nous comme exemple, étaient, disions-nous, en opposition manifeste avec l'enseignement des grands maîtres. Contre la première, les maîtres déclarent que l'on doit tendre à l'état mystique, et ils indiquent comment L'on doit s'y disposer. A la seconde proposition on doit opposer les plaintes des Saints, comme saint Jean de la Croix, sainte Thérèse, sainte Jeanne de Chantai, plaintes si vives et si forte» contre ceux qui par leurs conseils maladroits empêchent les âmes de répondre aux desseins de Dieu et leur ferment les voies contemplatives.
Comment, ajoutions-nous, dans une question si importante, des hommes graves et expérimentés arrivent-ils a des conclusions tout opposées? Et les uns et les autres en appellent à l'expérience : nous avons entendu cet argument donné des deux côtés avec la même sincérité; nous avons entendu bon nombre de prêtres, hommes de grande vertu et de grande expérience, affirmer que l'état mystique se rencontre fort souvent, que c'est l'état auquel arrivent en règle ordinaire les âmes fidèles à la grâce; nous en avons entendu d'autres aussi fort recommandables, assurer que cet état est extrêmement rare, que le plus grand nombre des âmes parfaites n'y sont jamais élevées.
Évidemment les uns et les autres ne se font pas de l'état mystique la même idée; les uns le voient là oîi les autres ne le
■ onnaissent pas.
Pour faire la lumière, la question à approfondir avant tout i ^t donc celle-ci : quelle est la nature de l'état mystique? De la réponse que l'on fera à cette question dépendent et beaucoup de principes théoriques, et beaucoup de règles pratiques de grande importance.
Les uns considèrent l'état mystique comme le fruit de grâces supplémentaires, accessoires, comme le sont les dons de miracle, de prophétie, les ^^sions, les révélations, grâces de surcroît qui peuvent être ajoutées ou ne pas être ajoutées au autres grâces nécessaires à la perfection. Aussi arrivera-t-il tout naturellement que beaucoup d'âmes aimeront Dieu d'un
amour héroïque sans avoir jamais reçu aucune grâce de contemplation. A leurs yeux, ces grâces contemplatives sont des grâces irrésistibles, des grâces extraordinaires et comme il y a présomption à désirer les grâces extraordinaires, il est meilleur et plus conforme à l'humilité de ne pas aspirer aux grâces mystiques.
Pour les autres ^ au contraire, les grâces mystiques sont ces grâces éminentes que Dieu accorde aux chrétiens fidèles et généreux pour les perfectionner et les sanctifier. Si l'on a su s'y disposer et y être fidèle, car on peut ne pas y correspondre, ces grâces éclairent l'âme de vives lumières sur Dieu, sur ses bontés, sur son incompréhensible grandeur, sur elle-même et sur sa misère et mettent en elle le parfait amour. Ainsi éclairée et remplie d'amour, l'âme fidèle trouve facilité et plaisir à contempler les perfections de son Dieu et à s'unir à Lui. Les partisans de cette doctrine disent, avec saint François de Sales, « la contemplation est la fille de l'amour..., l'amour obtenu nous fait contempler, car l'amour », quand il est arrivé à son plein développement, « nous fait trouver une suavité si agréable en. la chose aimée que nous ne pouvons assouvir nos esprits de la voir et considérer ». Il n'est nullement contraire à l'humilité de désirer la parfaite connaissance et le parfait amour de Dieu : il n'y a donc rien que de louable à désirer ces grâces mystiques, cette « sainte contemplation » qui est le terme normal de la vie spirituelle, t la fin et le but auquel tendent tous les exercices ^ », lecture, prière, méditation.
Depuis qu'eut paru la première édition de VÉtat mystique (avril 1903) la question mystique a continué d'être traitée avec amour par beaucoup d'auteurs catholiques. Maie l'accord n'est pas encore fait sur les principes fondamentaux de cette science si importante et si pratique. Il est vrai, grâce à l'étude plus approfondie des grands docteurs, la vraie doctrine gagne de plus en plus. Ceux qui prétendent que .les grâces mystiques sont des grâces de superfétation, d'un caractère tout extraordi-
1 II y a bien quelques auteurs qui ont cherché à se.rapp/ocher à la fois des deux écoles; ils ne nous semblent pas avoir réussi à fondre ensemble des doctrines si opposées.
* Saint François de Sales, Amour de Dieu, 1. VI, ch. m et iv.