LA TERRA ARNULFORUM , NARNI ET TERNI
grande part aux faits qu'il raconte ; il a notamment essayé de retenir dans l'obéissance du Saint-Siège la terra Arnulforum, sollicitée à la révolte par l'abbé du Mont-Cassin, Pyrrhus, gouverneur rebelle de Spolète. A plusieurs reprises, il parle de la terra Arnulforum; il n'y mentionne jamais des seigneurs féodaux. Il est donc à présumer que le Saint-Siège y exerçait toujours une entière juridiction (riurum et mixtum imperium et omnem jurisdiclionem). Il faut cependant faire une exception pour la ville do Cesi. A cause de son rôle prépondérant dans la terra Arnulforum et surtout du voisinage, elle était sans cesse convoitée par la puissante cité de Terni. En 1431, les gens de Terni l'avaient occupée, puisque, le 9 août de la môme année, le pape Eugène IV leur ordonnait de la remettre à ses commissaires, Nicolas de Spaterinis et Jean de Mareno ; surtout, ils devaient livrer la forteresse qui commandait tout le district (1).
En 1432, les cités de Terni et de Narni étaient unies à plu- Narni. sieurs autres pays voisins et à la terra Arnulforum pour former une circonsci'iption extraordinaire, ex speciali commissione. En effet, à la date du 3 novembre, nous trouvons dans les actes municipaux de Terni, un acte émané de Barthélémy, abbé de Saint- Procule de Bologne, civilatum Narnee et Interamnis earumque comitatuiim et districtuum, necnon in terris^ locis et castris Collisscipionis^ Stronconi, Utriculi, S. Gemini, Carbii, Sciscignani ac etiam terrarum Arnulforum in temporalibus gubernator generalis (2). Terni était le chef-lieu de cette circonscription ; car l'abbé de Saint-Procule date son acte du couvent de Saint-François de Terni, sa résidence habituelle. [Interamnes, in domibus conventus S. Francisci, nostre solite residentie.)
La création de ce gouvernement spécial s'explique par les circonstances critiques que traversait alors le pouvoir temporel du pape. Pour faire face de tous côtés à la révolte des villes et des nobles, Eugène IV devait renforcer son autorité dans les endroits particulièrement menacés ou plus utiles que d'autres, à l'Etat pontifical. Or, ces positions de Terni et de Narni étaient de la plus grande importance. Situées dans des vallées qui descendent des montagnes de la Sabine vers le Tibre, Galvi et Otricoli com-
studio délie memorie Umbre, parties I-II, p. 17G-194. Ce volume rare nous a été gracieusement envoyé par M. le comte Campello délia Spina. Qu'il veuille bien agréer l'expression de toute notre reconnaissance.
(1) Arch. du Vatic, Reg. 370, fol. 32.
(2) Arch. de Terni, Riformanze, 1430-1434.
mandaient le passage entre la Tuscie et Rieti. La vallée de la Nera était encore plus forte : resserrée parfois en gorges profondes et sauvages, elle formait un étroit couloir entre le duché de Spolète et la vallée du Tibre ; c'était un trait d'union entre Rome et les provinces septentrionales de l'Etat pontifical ; c'est par là que passait la grande voie qui conduisait dans la haute Italie, la Flaminia (I). Narni était le point le plus important de cette partie de la route ; c'est, en effet, sous la forteresse de cette cité, à l'endroit où les gorges de la Nera se resserrent dans l'un des plus beaux sites de l'Italie, que la voie Flaminia traversait la rivière, sur un pont qui remplaçait le fameux pont d'Auguste, déjà en ruines au quinzième siècle (2). Ce pont devait jouer un grand rôle stratégique; aussi était-il fortifié : une bulle d'Eugène IV en mentionne la garde. Dans les premiers mois de 14.'il, les gens de Narni s'en étaient emparés; revenus à résipiscence, ils étaient sommés, par une bulle du 31 juillet 1431 (3), de le remettre à des commissaires pontificaux.
Voilà ce qui faisait l'importance de Narni; car, par elle-même, elle ne pouvait pas rivaliser avec des villes telles que Viterbe ou Orvieto. Au treizième siècle, elle avait bien étendu son pouvoir jusqu'en Sabine; ses archives municipales conservent les actes de soumission de Miranda, Stroncone, Galvi, Gollevecchio. A cause de la rareté des documents, il nous est difficile de dire s'il en était de même au quinzième siècle. Il ne nous le semble pas, car, l'acte où l'abbé de Saint -Procule s'intitule gouverneur général , civitatum Narnie et Interamnis earumque comitatuum et districtuum , necnon in tei^ris , locis et castris CoUiscipionis ^ Stronconi, Utriculi^ S. Gemini, Carbii, Scicignani et etiam terrannn Arnidforum (4), nous ferait plutôt supposer que ces pays de Stroncone et de Galvi étaient distincts du comté de Narni et sous la juridiction immédiate du Saint-Siège. Le territoire de Narni était de plus en plus resserré par celui d'Amolia, Terni et Rieti,
(1) Voici, en effet, les stations de la Flaminia que marque dans ce pays l'Itinéraire de Jérusalem : « Civitas Utriculi..., civitas Narnia..., civitas Interamna. » Giovanni march. Eroli , Notizie del célèbre ponte rotto di Augusto. Narni, 186^, p. 40.
(2) Eroli, op. cit., p. 48. Le nouveau pont était à quarante pas de celui d'Auguste.
(3i Arch. du Vatic, Reg. 370, fol. 29 v : « Ut pontcm civitatis nostre Narniensis «jusque posscssionem et custodiam in manibus dilectorum filiorum, commissariorum nostrorum, et dicte ecclesie libère rcponatis et resignetis. »
(^4) Arch. de Narni, Riforme, 1430-1434, à la date du 3 novembre 1432.
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les puissantes cités voisines; mais il conservait toujours son importance militaire.
Non loin du confluent de la Nera et du Velino, reliée vers le Teraî. nord, à Spolète et à Foligno, vers le sud, à Otricoli et la Tuscie, par la voie Flaminienne, Terni était un point de convergence des voies de l'Ombrie, de la Sabine et du Patrimoine. Aussi étaitelle défendue, comme Narni , par une puissante forteresse dont il est question dans une lettre écrite par le cardinal Yitelleschi, aux gens de Terni, le 7 mai 1437 (1). Le pont de la Nera, à Terni, était fortifié comme celui de Narni : à la date du 23 septembre 1436, le conseil de la ville envoyait une ambassade à Bologne pour demander au pape de pourvoir à la restauration de la forteresse et à la défense du pont, qvod rocca super yontem Nere fulciatur bombardis^ balistis et aliis necessariis pro dicta rocca bene tuenda ad statum et fidelitatem ecclesie (2). Ce texte est bien formel, et il désigne, à n'en pas douter, non pas la forteresse de Terni , mais celle qui se dressait sur le pont fortifié de la Nera (rocca super pontem Nere).
Cette commune avait un plus vaste territoire que Narni. Il avait été défini, bien avant le quinzième siècle, par la fameuse bulle de Benoit III, de 856 (3). Cette délimitation donnait pour voisins à Terni les gens de Narni, de Rieti, de Spolète et de la terra Arnulforum. Des questions de frontières étaient toujours pendantes depuis des siècles entre ces diverses cités et la ville de Terni ; elles se sont même perpétuées jusqu'à nos jours, puisque un procès de délimitation de territoire reste toujours engagé, paraît-il, entre les deux communes. Ces discussions étaient bien plus vives au quinzième siècle, alors qu'une extension de territoire donnait une extension de puissance et de souveraineté. Les fameuses cascades des Marmore marquaient la limite offlcielle entre le pays de Terni et la Sabine (4). Mais très souvent,
(1) Arch. de Terni, Riforme, à la date du 7 mai 1437.
(2) Arch. de Terni, Riforme, an 1436, fol, 32 v».
(3) Jafifé-Lœwenfeld, n" 2665. La bulle n'est pas authentique; cependant, comme on en trouve aux Archives municipales de Terni des copies officielles du treizième siècle, nous devons ajouter foi aux détails qu'elle nous donne, au moins à dater du treizième siècle.
(4) Bulle de Benoit III : « ...Deinde subiit per montem qui dicitur Almata, ac per montanis vallibusque transire videtur, usque in confinio comitatus Sabinensium atque Reatinum. Deinde rcvertere videtur per montem vel ^agrum qui dicitur Ruschim , ac inde descendit per viam que pergit in Marmora; dehinc, descendit per marginem montis in alveo fluminis, in ipso
les gens de Rieti ou ceux de Terni empiétaient sur le territoire les uns des autres, en violant cette frontière traditionnelle. Ainsi fît la commune de Rieti vers 1420. Elle voulut creuser un nouveau conduit pour aider l'écoulement des eaux du Velino aux Marmore, et, pour cela, il fallait pénétrer dans les terres de Terni. Au lieu d'en demander l'autorisation, les gens de Rieti violèrent le territoire de Terni et s'emparèrent de Rocca Saut' Angelo; les gens de Terni répondirent par les armes à cette violence, et la guerre allait éclater entre les deux communes, lorsque, de part et d'autre, l'on décida de s'en remettre à l'arbitrage de Braccio di Montone, l'illustre condottiere tout-puissant, alors, en Ombrie. Il se prononça pour Terni, imposa certaines conditions aux travaux commencés par Rieti, et désigna, pour les diriger, le célèbre ingénieur bolonais Ai'istole Fioravanti. D'autres fois, il est vrai, c'était la commune de Terni qui essayait d'empiéter sur le comté de Rieti et la Sabine, en dépassant les Marmore; elle élevait des prétentions sur la plaine alluviale qui domine la cascade et qui a pour centre, le village et le lac de Piedihico (1). Le 18 août 1439, les gens de Terni décidaient l'envoi d'une ambassade au cardinal Vitelleschi, qui guerroyait contre Conrad Trinci, seigneur de Foligno; il s'agissait de demander au légat la confirmation des droits de Terni sur le lac de Piediluco.
Des difficultés non moins graves venaient du côté de Narni; là aussi, la frontière était contestée. De plus, située surlaNera, en aval de Terni, Narni commandait les relations entre la Tuscic et la vallée du Tibre, et abusait de sa position pour imposer de lourds péages. Le Conseil de Terni chargeait donc ses ambassadeurs, le 18 août 1439, de porter sur ce point ses doléances k Vitelleschi et de le supplier de fixer un tarif maximum, pour mettre une limite cà l'avidité des gens de Narni. Nous avons vu, d'antre part, les efforts qu'avait faits Terni pour s'avancer dans la lerra Arnulforum. Tout cela nous la fait apparaître, au commencement du quinzième siècle, comme une cité active, rcmuanle, agitée même, sans cesse en conflit avec ses voisins, étouffant, en quelque sorte, dans des limites trop étroites, et essayant d'en sortir.
loco ubi m.crgcre vidctur nqua de jam prcnotate Marmore, ac pcr dccursus supradicti flumiiiis in janulictani cjvitatein Intoranipncnscm. » (1) Arch. de Terni, informe, à la date du 18 août 1439.