CHAPITRE IV
DES AVANTAGES DE l'ÉTAT RELIGIEUX
Parce que l'état religieux requiert, outre l'observation des préceptes, celle des conseils, on pour-
2i L ETAT RELIGIEUX
rait peut-être tomber dans l'illusion de croire que le salut y est moins facile et moins sûr, puisqu on sy impose de nouvelles obligations. Suarez se charge encore de dissiper ce préjugé. L'addition d'un contrefort aux murs d'une tour, lors même quelle augmente le poids de Tédifice, ne laisse pas de le soutenir; et c'est là ce que fait l'état de perfection, en ajoutant les conseils à l'obligation des préceptes. D'abord il y a dans cet état moins d'occasions de violer la loi de Dieu : Minores occasiones legem Del violandi. Ce serait ici le lieu de parler des périls du monde ; les saints Docteurs l'on fait avec leur vigoureuse logique et leur mâle éloquence. Nous nous bornons à quelques courtes citations. Entendons la grande voix de Chrysostôme : « Ne croyez pas, s'écrie-t-il, que l'état du monde soit meilleur que celui d'une cité dominée par un tyran cruel, il est encore pire. Ce n'est pas un homme, cest le démon qui tyrannise toute la terre, déchaînant partout ses phalanges meurtrières. Je le vois campé comme dans une citadelle qui domine le monde, il donne à tous ses ordres impies... et met partout la corruption et le désordre. Chose plus triste encore, il sépare l'âme d'avec son Dieu... Quelle tyrannie, quelle captivité, quel esclavage, quelle guerre, quel naufrage, quelle famine "ne serait préférable à de tels maux...» Puis, s'adressant aux mondains dont les exemples et les paroles étouffent la vertu : « Vous ne vous bornez pas, dit-il, à prôner des maximes contraires à celles de Jésus-Christ, vous parez encore le vice de noms séduisants. Ainsi courir les théâtres c'est le bon ton ; s'enrichir par tous moyens, c'est assurer son indépendance ; désirer la gloire c'est grandeur d'âme; l'insolence est delà franchise, la prodigalité de la charité, et l'injustice du cou-
rage. Ensuite vous travestissez la vertu en la ■ présentant sous des des noms qui la rendent ridicule; vous appelez rusticité la tempérance, ou imbécillité la justice, l'éloignement du luxe devient de la bassesse. . . Et le plus terrible c'est qu'à l'enseignement de la parole vous ajoutez celui de l'exemple. . .»
« L'air du monde, dit saint Liguori, est un air '(infect... pour l'âme... Les convenances so- « ciales, les mauvais exemples, les mauvais pro- « pos sont autant d'appâts, qui nous attirent vers « la terre, et nous éloignent de Dieu. Chacun sait « que les mauvaises occasions sont la cause la « plus ordinaire de la perte des âmes (1). »
Il est vrai qu'on peut se sauver partout avec la grâce de Dieu, comme dans les lieux les plus saints on peut tomber sous le poids de sa faiblesse et de la malice du démon ; mais le saint Docteur nous apprend encore que les âmes qui se perdent dans le monde sont en grand nombre, et que celles qui se perdent dans la vie religieuse sont rares (2). . . Sainte Madeleine de Pazzi, dit-il encore, embrassait et baisait souvent les murs de son couvent en s'écriant : 0 murs, ô murs sacrés, qui me protégez contre les tentations de l'enfer ! . . . Quand la bienheureuse Marie Orsini voyait rire quelque religieuse : « Riez ma sœur, disait-elle, vous avez bien raison de rire; vous êtes à l'abri des orages du monde (3). »
L'état religieux ne délivre pas seulement de la plupart des occasions de péché qu'on trouve si fréquemment dans le siècle; il préserve aussi
fl^ La religieuse sanctifiée, c. 2. 6.
(2) Liguor. Lettr. spirit. (Euvres ascét., édit. Castermann, t. 3. p. 51{.
(3) Id. La religieuse sanctifiée, c. 2, 6.
l'homme de la transgression des préceptes en l'obligeant à pratiquer les conseils. « Les conseils d'un ami sage, dit le Docteur angélique, apportent de grands avantages, selon cette parole du livre des Proverbes : Le baume et les joarfums réjouissent le cœur; et Vâme est consolée par les bons conseils cVun ami. Or, le Christ est le Sage et l'Ami par excellence, ses conseils sont donc de la plus grande utilité...» Mais voici, d'après Suarez, un des grands avantages des conseils : Les conseils environnent et protègent les préceptes ; quand les conseils sont violés, les préceptes sont en plus grand danger de l'être aussi. Quine voit, en effet, que celui quirenonce à ses propres biens, est moins exposé qu'un autre à chercher les richesses par desmoyensinjustes, et à se laisser emporter i^ar ces désirs inutiles et funestes des biens de la terre qui, comme parle saint Paul, plongent l'homme dans la perte et la damnation ? (I. Tim. 6. 9.)
De plus, l'état religieux rend plus facile une vie sainte et cela pour deux raisons que Suarez expose. Voici la première : « Ce qui rend facile une vie sainte c'est surtout l'habitude de faire des actes de vertu ; or l'état religieux exige, et par lui-même apporte l'usage fréquent de faire des actions bonnes et de surmonter les difficultés qu'on rencontre dans la pratique du bien. Il aide donc beaucoup par lui-même à acquérir, à conserver et à augmenter la grâce de Dieu et les droits au ciel. Dans cet état enfin il y a plus de moyens de pratiquer la vertu. « Et c'est la seconde raison de notre proposition. Ces moyens nous ne ferons que les énumérer, car notre but n'est pas d'exhorter mais d'instruire :
« Les âmes qui restent dans le monde, dit saint Liguori, sont des arbres plantés dans une terre aride,
OÙ la rosée du ciel ne tombe que rarement. Pauvres .séculiers! vous voudriez prier longtemps, méditer longtemps, entendre souvent la parole de Dieu, jouir d'un peu de solitude, dun peu de recueillement... Vos affaires domestiques, vos parents, les convenance.! sociales, les visites de vos amisvous en empêchent. Le;? (âmes) religieuses au contraire sont d'heureux arbrisseaux plantés dans une terre féconde, que continuellement rafraîchit la céleste rosée. Le Seigneur assiste et aide sans cesse ses épouses, par des lumières, par des inspirations qu'elles trouvent dans leurs méditations, dans les sermons^ dans les lectures des saints livres, et même dans les bons exemples de leurs compagnes. Dans le monde quand nous péchons, nous ne trouvons personne qui nous avertisse et nous reprenne, mais dans l'état monastique, si quelqu'un tombe, ses compagnons accourent aussitôt pour l'aider à se relever (1(. »
Aux paroles du saint docteur, ajoutons que les sacrements fréquemment reçus, une direction plus suivie, la vigilance des supérieurs, le règlement d'un monastère qui remplit les journées et la vie du religieux d'occupations utiles et saintes, offrent pour fe bien des ressources extraordinaires, et apportent souvent des consolations ineffables. C'est du reste ce que remarque aussi saint Liguori. « Cherchez, dit-il, parmi les princesses et les reines, s'il en est une aussi heureuse que cette humble religieuse qui, dépouillée de tout lien terrestre, ne songe qu à plaire au Seigneur. Sainte Scolastique disait que si les hommes savaient combien sont paisibles les religieux dans leur monastère, le monde entier deviendrait une solitude; on escaladerait les murs des couvents et on renoncerait à tous les biens terre.i-
(1) Liguor. La religieuse sancUlïée, c. 2. 7 et 10.
très, comme le dit aussi sainte Madeleine de Pazzi (1). »
Et que l'on ne s'imagine pas que les perturbations politiques, et les tempêtes dont menace un sombre avenir, soient de nature à troubler cette paix dans les âmes ferventes. Elles savent que Dieu veille d'une manière particulière sur elles. L'histoire nous apprend que parmi la multitude des vierg-es qui ont subi la mort durantles persécutions des premiers siècles, aucune n'a été outragée (-21, ce qui assurément est un grand miracle car, comme le remarque Tertullien, les tyrans, afin de tourmenter plus cruellement les femmes chrétiennes, cherchaient à leur ravir la pudeur plus encore que la vie, sachant bien qu'elles redoutaient moins la mort que l'outrage. « 0 Vierges sacrées, s'écriait saint Ambroise, il y a un secours divin spécial pour vous qui, par votre chasteté, gardez sans tache le lit nuptial du Seigneur. Et faut-il s'étonner que les anges conibattent pour vous, puisque vous rivalisez de vertus avec les anges ? »
Notre-Seigneur n'avait-il pas donné le conseil de tout quitter pour le suivre, quelques années seulement avant que se déchaînassent contre ses premiers disciples la rage des Juifs et la fureur des idolâtres? Après tout, la persécution ne peut faire que des martyrs ; et si en embrassant l'état religieux, on peut concevoir une plus grande espérance de mourir pour le Christ, c'est un avantage de plus. Il semble donc à propos de ne pas trop craindre les révolutions humaines, quand on a conçu le dessein d'entrer en religion. Ceux
fl) Liguor. La religieuse sanctifiée, c. 2. 13. 16.
(2) Corn, a Lapide, Comm. in vers. 35, 1 ad Cor. c. 7.
qui aspirent à l'état religieux ne sont pas de meilleure condition que ceux qui l'ont emJDrassé, pourquoi redouteraient-ils donc de courir les mêmes chances pour mériter la même récompense ?
Après avoir parlé de la paix et des joies pures de la vie religieuse, saint Liguori remarque avec raison qu'on n'y est pas à l'abri des peines inséparables ae la vie humaine; mais, selon la pensée du saint Docteur, les amertumes sont pour les âmes infidèles. Aux âmes ferventes les peines elles-mêmes sont des consolations. Et il reste toujours vrai de dire que les religieux ont le centuple pendant leur vie.
Saint Liguori ajoute qu'on meurt avec plus de confiance dans l'état religieux, que l'âme religieuse est plus tôt purifiée après sa mort. En effet la profession religieuse est une des satisfactions les plus efficaces pour les péchés qui l'ont précédée; et si à la mort il reste aux religieux quelques peines à expier, les sacrifices offerts pour lui et les prières de ses frères abrégeront le temps qu'il devra passer en purgatoire.
Enfin le religieux, s'il est fidèle, aura l'éternelle vie. Saint Bernard dit qu'il est facile de passer d'une cellule dans le ciel. Et saint Laurent Justinien disait que la religion est la porte du Paradis; car être religieux, c'est un signe que l'on est déjà choisi pour être le compagnon des élus. Saint Chrysostôme écrivait à un moine : « Dieu ne peut mentir : il a promis la vie éternelle à qui abandonne le monde, vous avez tout quitté, qui donc vous empêche de compter avec confiance sur cette promesse? » Après ces citations, saint Liguori conclut : « Je tiens pour certain que les sièges des anges laissés vides par la défection de Lucifer et de ceux qui ont partagé
sa révolte, ne seront occupés que par des âmes leligieuses. Parmi les soixante élus inscrits, le Hiècle dernier, dans le catalogue des saints et des bienheureux, il n'y en a guère que cinq ou six qui n'aient pas été religieux (i). »