‹ L'Etat religieuxChapitre 34 sur 98 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DE l'obligation DE TENDRE A LA PERFECTION

Il y a obligation grave, pour le religieux, de tendre à la perfection, pour laquelle son état est institué. C'est ce que pensent tous les théologiens. Il pèche gravement le religieux, qui viole ses vœux en matière grave. Pèche-t-il gravement celui qui veut seulement éviter le péché mortel? D'après le sentiment de tous les auteurs, cette disposition est au moins très dangereuse • mais est-elle grave? C'est controversé; les uns l'affirment, les autres probablement le nient, parce que, en gardant ses vœux en matière grave, le religieux ajoute déjà quelque chose à la perfection nécessaire à tous. Le péché que fait un religieux en ne tendant pas à la perfection, est-il un péché particulier, ou bien le même péché que celui qu'il commet en transgressant ses vœux et ses règles, les uns disent que c'est un péché spécial ; les autres, plus probablement le nient.

Plusieurs auteurs condamnent de péché mortel le profès qui se montre incorrigible, et celui qui, par de nombreuses fautes légères, cherche à dessein à se faire renvoyer.

Mais quel religieux voudrait se contenter de ne pas offenser Dieu gravement, et n'aspirerait pas à la perfection à laquelle sont appelés tous les enfants de l'Eglise ; car N.-S. a dit à tous : Soyez 2ja.rfaits comme votre Père céleste est parfait ? Qu'est-il de plus désirable en ce monde que la perfection-chrétienne? N'est-elle pas ce trésor infi-

ni dont parlent nos saints livres, etqui fait participer tous ceux qui en usent à l'amitié de Dieu. C'est pour cela, dit le sage, que je Vai désirée...; je l'ai préférée aux trônes et aux royaumes et j'ai estimé que les richesses n' étaient rien à côté d'elle. Les pierres précieuses ne peuvent lui être comparées; car, auprès d'elle,tout Vor du monde n'est que comme un grain de sable, et l'argent, comme de la boue. Je l'ai aimée plus que la santé et que la beauté, et j'ai résolu de prendre pour guide sa lumière, car elle ne s'éteint jamais. Je Vai aimée, je l'ai poursuivie. Elle est plus belle que le soleil, et, comparée à la lumière, elle est plus pure. Tous les biens me sont venus avec elle, et c'est par ses mai7is qu'une gloire ineffable a rejailli sur moi. (Sap. VII et VIII). La perfection, en effet, est ici-bas la source de tout vrai bonheur. Qui, ayant la foi, pourrait en douter? Il faudrait ignorer quelle est la fin de l'homme, pour ne pas s'écrier avec saint Augustin : « Seigneur, vous nous avez fait pour vous ; et notre cœur est dans le trouble tant qu'il ne se repose pas en vous. » Mais ceci est vrai surtout Y>our l'âme religieuse qui a renoncé aux biens et aux consolations de la terre. Que lui reste-t-il si elle ne cherche pas Dieu, et les consolations de son amour? Qui ne plaindrait ce cœur malheureux qui n'aurait; rien sur quoi il se reposât ? quel vide dans cette âme infidèle! Quelle honte d'être entrée dans la carrière et de ne pas atteindre le but ; d'avoir jeté les fondements et de ne pas poursuivre la construction de cet édifice commencé à grands frais ? Que de temps perdu par un religieux imparfait, que de bois entassé par lui pour attiser les feux de son purgatoire ! Quelle souffrance dans les œuvres qu'il entreprend et qui, si elles étaient faites avec perfection, luiprocureraient à lui-même tant de mérites;

à SCS frères en religion, tant d'édification ; aux âmes, tant de secours spirituels; à Dieu, tant de gloire ! Quel regret pour l'heure de la mort se prépare, non seulement celui quia, fait des œuvres d'iniquité dans la terre des saints^ et qui ne verra pas la gloire de Dieu, s'il ne fait pénitence ; mais celui-là aussi qui, entouré de tant de secours, excité par tant d'exhortations et de saints exemples, prévenu de tant de grâces, aura mené une vie inutile et tiède.

Nos intérêts les plus chers en ce monde et en l'autre s'unissent donc à la voix de Dieu pour nous dire : Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait.

Or, pour atteindre la perfection, il faut d'abord la désirer ardemment. Vit-on jamais un homme acquérir parfaitement une science, ou un art quelconque, sans un grand désir d'y réussir? Ainsi en est-il de la sainteté. Les saints ne l'ont acquise qu'en l'ambitionnant de toute l'ardeur de leur âme. Les désirs sont les ailes à l'aide desquelles l'âme prend son essor vers les sommets de la perfection. Ils donnent l'élan et la rapidité du vol, et ils rendent la peine plus légère. Ne voiton pas le désir des biens de la terre faire endurer aux hommes du monde toutes sortes de privations et de fatigues ; le désir de la gloire faire braver aux soldats la mort elle-même? C'est donc le désir de la perfection qui soutiendra le religieux à travers les obstacles qui peuvent se rencontrer sur sa route. C'est lui qui l'empêchera de déchoir de la ferveur de sa profession. Sans lui, semblable à un marinier qui remonte le cours d'un fleuve et cesse de ramer, il serait emporté par le courant de la nature et pourrait aller jusqu'à des abîmes ; d'après cette maxime des saints confirmée par l'expérience de tous les jours non

156 l'état RELIGHE¥X

jorogredijam reverti est, c'est reculer que de ne pas avancer. Par ce désir, le religieux pourra en peu de temps acquérir de grands mérites. C'est ainsi qu'un saint Louis de Gonzague, en 23 ans, parvint à une si haute sainteté que sainte Madeleine de Pazzi, qui le contempla dans la gloire, fut dans l'étonnement de son élévation; et il lui fut révélé qu'il était arrivé à cet état à cause de son ardent désir d'aimer Dieu autant qu'il est possible.

Sainte Thérèse disait : « Que nos pensées soient grandes, car c'est de là que nous viendra notre bien. »

Elle attestait par expérience qu'elle n'avait jamais vu aucune âme pusillanime faire autant de progrès en beaucoup d'années que les âmes généreuses en peu de jours. « 11 est donc fort important que nous élevions nos désirs à de grandes choses, continue saint Liguori, comme d'aimer Dieu plus que tous les Saints, de souffrir pour son amour plus que tous les martyrs, d'avoir à supporter, en les pardonnant, toutes les injures ; d'embrasser toutes les fatigues et toutes les peines pour sauver une âme, et autres choses semblalDles; car d'abord, ces désirs, quoique ayant pour objet des choses qui n'arriveront pas, sont d'un grand mérite auprès de Dieu, qui aime les bonnes volontés autant qu'il hait les volontés perverses ; en outre, par ces désirs de choses grandes et difficiles, on acquiert plus de courage pour accomplir les choses faciles.

« C'est pourquoi on gagne beaucoup à former, chaque matin, le bon propos de faire pour Dieu tout ce qu'on pourra, de souffrir patiemment toutes les contrariétés, d'être toujours recueilli et occupé à produire des actes d'amour envers le Seigneur. Telle était la pratique de saint François, au rapport de saint Bonaventure : « Il se

proposait de faire de grandes choses, avec la grâce de Jésus-Christ. » « Les bons désirs plaisent au Seigneur, dit sainte Thérèse, comme s'ils étaient effectués. ))

Il y a cependant peu de fruit à espérer, comme le remarque le saint Docteur, des désirs inefficaces de quelques âmes paresseuses, qui désirent toujours et ne font jamais un pas dans les voies de Dieu. C'est d'elles que Salomon a dit que ?e paresseux veut et ne veut pas, et que ses vains désirs le tuent. Elles désirent la sainteté, mais dans d'autres circonstances que celles où elles se trouvent. De tels désirs les conduiront plutôt à leur perte; car pendant qu'elles s'en nourriront inutilement, elles négligeront d'employer les moyens qui sont à leur portée, et d'accomplir leurs devoirs actuels. C'est à tirer parti de son état présent, à se sanctifier dans la situation actuelle, de supérieur, d'infirme, d'ancien, qu'il faut appliquer tous ses désirs, s'efforçant de faire saintement, c'est-à-dire avec amour, ce que la Providence demande chaque jour de nous. Ne l'oublions pas, en effet, la perfection est dans la charité ! C'est l'enseignement de toute la théologie catholique. Or, il n'y a pas deux charités, mais une seule ; c'est l'amour des perfections divines ; mais on peut considérer ces perfections en ellesmêmes, et pour lors c'est l'amour de Dieu, oubien on peut les envisager comme reluisant dans l'âme intelligente de l'homme, et c'est l'amour du prochain. La perfection consiste donc principalement, dans l'amour parfait de Dieu ; et secondairement, dans l'amour du prochain. Et c'est à exercer ce double amour que nous devons tendre. C'est pour garder la charité qu'ont été donnés les commandemenl;j dont la violation grave la ruine ; c'est pour la sauvegarder plus efficace-

ment encore qu'ont été donnés les conseils de l'Evangile. Les préceptes sont un mur qui préserve l'homme de se jeter dans l'abîme de la séparation d'avec Dieu ; mais afin que les imprudents n'allassent pas se jouer sur ce mur au risque de le franchir, Dieu nous a donné les conseils qui sont, comme parle saint Bernard, un avant-mur, destiné à nous éloigner encore plus du gouffre. Donc, selon le mot du Saint-Esprit, la, fin de la loi, de la loi ancienne, comme de la loi nouvelle, des préceptes comme des conseils évangéliques, c'est l'amour de Dieu et du prochain dont nous allons traiter dans les chapitres suivants. Nous le faisons d'autantplus volontiers, que ce grand devoir, une fois compris, inspirera l'accomplissement de tous les autres, et le rendra doux et facile.

Page 1