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CHAPITRE II

DE l'amour de dieu

Quel beau sujet! 0 Marie, mère du bel amour, guidez donc notre plume pour que nous puissions le traiter comme il convient. En parlant de l'amour divin, saint Augustin disait : « Donnez-moi un cœur qui aime, et il sentira ce que je dis. » Nous n'avons pas besoin de faire cette demande à Dieu, nous nous adressons à des âmes religieuses, à qui l'amour a tout fait quitter, et dont le cœur goûte les charmes de l'amour divin. Puissions-nous les embraser encore davantage des divines flammes de la charité, en leur rappelant les motifs de l'amour divin, les moyens de le cultiver en nous et la manière pratique d'en exercer les actes.

Article I. —Motif de l'amour divin.

Si Dieu nous eut défendu de l'aimer, notre vie devrait se consumer dans les larmes et dans la prière, pour obtenir de lui qu'il daignât nous le permettre, mais loin de nous défendre de lui donner nos affections, il n'a fait notre cœur que pour l'aimer, il nous invite paternellement à le lui donner, il nous l'ordonne même : Vous ainierez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur^ de toute votre âme et de toutes vos forces. C'est là, remarque le divin Maître, le ijremier et le plus grand des commandements.

Dilatons donc nos cœurs. Nous pouvons, nous devons aimer le Bien suprême. Quelle grâce ! Et comment ne l'aimerions-nous pas ce Père si bon. si miséricordieux, si généreux pour ses pauvres enfants de la terre ? Tout ne nous prêche-til pas de l'aimer? En prêtant l'oreille à la voix des créatures, saint Augustin les entendait lui crier d'aimer Dieu. Le ciel avec ses astres et ses nuages, la terre avec ses magnificences et ses productions variées, ne nous disent-ils pas bien haut : Aimez votre Créateur qui vous aime. Et si nous nous regardons nous-mêmes, ne sommesnous pas tout pétris des dons de Dieu, et pour notre âme avec ses facultés, et pour notre corps avec tous ses sens ? A qui devons-nous cette intelligence qui embrasse l'univers, cette volonté qui exerce son empire sur les créatures à notre usage, cette lumière qui nous éclaire, cet air que nous respirons, ces vêtements qui nous réchauffent et nous couvrent, ces aliments variés qui nous nourrissent, cette eau qui nous désaltère, cette vie qui nous est si chère, tout enfm ce dont nous usons en ce monde, sinon à celui qui a tout

fait, qui conserve tout, et qui remet tout cela entre nos mains. Mais nous n'envisageons ici que les bienfaits de Dieu dans l'ordre de la nature, et quand on a la foi, on sent combien ils sont inférieurs à ceux qu'il nous a accordés dans l'ordre delà errâce.

Le Laptême nous a faits enfants de Dieu, et participants de la vie divine, qu'une éducation chrétienne a dû développer en nous, et que nous pouvons recouvrer ou accroitre par les sacrements. A qui en sommes-nous redevables? A Dieu. Que nous réserve-t-il encore? Le ciel, bonheur infini, celui dont il jouit lui-même. Et ces grâces, que lui ont-elles coûté ? Les humiliations de Bethléem, de Nazareth, les travaux de toute une vie, la mort de la croix ; et certes, si nous lui sommes fidèles, il ne regrette pas ce qu'il a enduré pour nous. Un jour N.-S. voyant la ferveur de la pénitence de sainte Marguerite de Cortone, lui dit : « Bénies soient les peines que j'ai souffertes pour toi ; bénis soient l'Incarnation et tous mes travaux ! Quand même je n'aurais dans tout l'univers qu'un seul véritable enfant, je bénirais encore à cause de lui toutes mes souffrances. » Ah! n'y aura-t-il pas parmi nous quelque âme qui donnera à N.-S. l'occasion de tenir ce langage? 0 Dieu,j'aime les hommes qui me témoignent qu'ils m'aiment. Or, les hommes maiment peu, et ce qu'ils font pour moi est bien limité; vous m'avez aimé d'un amour infini, et vous avez fait, par amour pour moi, des prodiges qui étonnent les anges eux-mêmes ! Les hommes cesseront de m'âimer à ma mort et alors vous m'introduirez dans le lieu où je jouirai àjamais de votre amour. Quelle ingratitude serait la mienne si je ne vous aimais pas en retour !

Le saint abbé Gérasime, se promenant un jour

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sur les bords du Jourdain, vit venir à lui un lion qui, paraissant souffrir horriblement, lui présentait la patte. Gérasime s'assied, prend la patte do l'animal et y voit un abcès forme par l'éclat d'un roseau; il ouvre l'abcès, le panse, et le lion, soulagé, s'attache au saint abbé et l'accompagne partout, ne cessant de lui donner des marques de sa reconnaissance. Quand le saint homme fut mort, le lion ne cessa de rugir de regret, jusqu'au jour où il expira sur la tombe de son bienfaiteur. 0 homme, interroge les animaux, ils t'apprendront la reconnaissance ! Les animaux oublient facilement, et cependant le chien se souvient d'un morceau de pain noir, dur et moisi qu'on lui a jeté ; et toi qui te souviens de tant de choses, tu oublies non seulement la viande qui entoure l'os que tu jettes aux chiens, mais même les plus riches bienfaits de Dieu !

Aimer Dieu à cause de ses bienfaits et à cause des biens qu'il nous a promis, c'est la reconnaissance et l'espérance clirétiennes , mais ce n'est pas encore la charité parfaite, à laquelle nous devons nous élever, en l'aimant à cause de ses perfections.

Il nous arrive souvent d'aimer ceux qui ne nous ont fait ni bien ni mal , à cause des qualités que nous remarquons en eux. La beauté nous charme, la bonté, la vertu nous ravissent. Quel bonheur de converser avec la sainte Vierge, et comment nous défendre de l'aimer, si nous la voyions ! Or,

Su'y a-t-il de si beau,, de si bon, de si parfait que ieu! Parcourez la terre avec ses magnificences, le ciel avec ses splendeurs, le séjour dès bienheureux eux-mêmes , qu'y trouverez-vous qui vaille Dieu?

Devant lui, l'éclat du soleil pâlit; toute créature à côté de lui n'est qu'un pâle rayon de sa splen-

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deur et comme un charbon éteint. Il est grand, et sa grandeur est au-dessus de toute louange. Il s'est fait connaître à nous, comme l'être infiniment saint, pur, miséricordieux, juste, sage, parfait, aimable ; jamais la langue humaine ne pourra dire, ni l'intelligence angélique concevoir ses perfections, ni mesurer leur étendue. L'éternité ne suffira même pas pour les étudier. Qu'aimons-nous donc, si nous ne l'aimons pas ? Que nous sommes à plaindre si, laissant une affection terrestre, ou peut-être coupable, envahir notre cœur, nous n'éprouvons que du dégoût pour Celui qui ravit les anges et les élus, qui a ravi dans tous les temps toutes les âmes pures.

« Peut-on comprendre, 4isait saint Philippe de Néri, qu'un homme qui croit en Dieu, aime autre chose que Dieu? » Ah! laissons les vers ramper sur la terre et dans la fange ; comme les oiseaux du ciel, élevons-nous en haut et reposons notre cœur dans l'amour de Celui qui fait la joie des saints. Il est dit des hommes justes qu'ils ont le goût de \aheQ.\ité,2Julcliritudinisstudium habentès. Quelle vérité ! Qu'ils ont mauvais goût, ceux qui ne vous aiment pas, ô mon Dieu, vous la beauté infinie! « 0 beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, pourquoi vous ai-je si tard connue, et si tard aimée ! « s'écriait saint Augustin, avec des larmes et des gémissements. « Quand il n'y aurait ni ciel ni enfer, disait saint Jean Joseph delà Croix, je voudrais néanmoins aimer Dieu toujours: »

Néanmoins , notre intérêt nous fait aussi un devoir d'acquérir l'amour de Dieu. Personne n'ignore que sans l'amour de Dieu habituel, c'està-dire sans l'état de grâce , on est digne de l'enfer, et on perd le mérite de toutes ses bonnes œuvres et de toutes ses souffrances. Mais un certain

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nombre de théologiens vont plus loin et disent que, lors même que nous sommes en état de grâce, si nos actions même bonnes, ne sont offertes à Dieu par aucunmotif de charité, elles ne sontpas strictement méritoires de la béatitude essentielle du ciel. Et afin de nous préserver du malheur d'en perdre le mérite, ils conseillent fortement de dire à Dieu, tous les matins au moins, et aussi le soir et au commencement de ses principales actions : Mon Dieu, qui êtes infiniment aimable, je vous aime de tout mon cœur , et par amour pour vous, je vous offre tout ce que je ferai aujourd'hui.

C'est ce que conseille aussi saint Léonard de Port-Maurice, qui ajoute : « Pour plonger le monde dans les ténèbres, il suffirait d'éteindre toute lumière ; ainsi la charité étant éteinte, notre âme reste sans lumière et sans vie. »

Ce qui n'est pas douteux , c'est que la charité est ce qui augmente le plus le mérite , en sorte que la plus petite de nos actions faite avec un plus grand amour, est plus agréable à Dieu que les plus grandes œuvres faites avec un amour moins parfait.

Il est certain aussi que toutes les autres vertus accompagnent toujours la charité, comme des suivantes accompagnent leur reine. Dès qu'une âme est en état de grâce, elle a toutes les vertus répandues en elle par le Saint-Esprit. C'est l'enseignement de toute la théologie catholique ; et à mesure qu'elle grandit en charité, les autres vertus augmentent en proportion. Elle a besoin de les exercer sans doute , comme nous le dirons plus loin , mais elles sont déjà véritablement en elles.

Nous pourrions ajouter que, sans l'amour de Dieu, il n'y a aucun bonheur véritable ici-bas. Les saints n'ont-ils pas trouvé le bonheur dans

l'amour de Dieu ? Saint Ephrem s'écriait : « Seigneur, retirez-vous un peu, car l'infirmité de mon corps ne peut contenir tant de consolations! Et saint François Xavier : « C'est assez, Seigneur, c'est assez! » On croit généralement dans le monde, que la vie des âmes saintes est triste, et c'est le contraire ; et ceux qui paraissent joyeux , et comme enivrés des folles joies du monde, sont toujours les plus à plaindre. Le soleil donne plus de lumière que toutes les étoiles, et l'amour de Dieu donne plus de vrai bonheur que tous les plaisirs du monde. Le miel non seulement est doux, mais encore il adoucit tous les aliments auxquels on le mêle; et la charité rend douces toutes les épreuves.

Les pécheurs disent : « La paix, la paix, et ils n'ont pas de paix, » car il n'en est point pour l'impie. Les mondains rient, mais du bout des lèvres: vienne pour eux l'adversité , à laquelle personne n'échappe en ce monde . et on verra combien le bonheur qu'ils affichent est fragile. Saint Léonard parle d'une mère mondaine, dont la fille vivait de l'amour divin. Toutes deux furent frappées tout à coup d'un grand malheur qui pesait plus lourdement encore sur la fille que sur la mère. La fille trouva bientôt le calme et la résignation ; la mère devint folle, victime, hélas ! sans mérite, de sa noire tristesse ! L'amour de Dieu est le grand bien de l'homme ici-bas, et personne ne peut nous le ravir, si nous tenons à le conserver. C'est ce trésor que la rouille ne ronge point et que les voleurs ne peuvent nous enlever.

Il nous prépare une sainte mort, après une vie paisible, et nous assure la couronne de la vie éternelle que Dieu a joromise à ceux qui l'aiment : Thesaurizate vobis thesauros. Amassez-vous donc ce trésor; voilà l'ambition la plus juste, la plus légi-

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time. Que d'hommes poursuivent les biens de la terre, les plaisirs, les lionneurs et même de simples amusements, avec une ardeur que le monde

excuse

N'est-il pas plus raisonnable de poursuivre l'amour de Dieu ?

Un prince étant à la chasse dans un désert, s'avança au sein d'une épaisse forêt où il rencontra , dans un petit ermitage , un solitaire nommé Macédonius. Etonné de trouver un homme dans unlieu si sauvage, il lui demanda ce qu'il était venu faire dans un si affreux séjour. — Permettezmoi plutôt, répondit le saint , de vous demander commentvous vous êtes aventuré jusqu'ici. — Moi, dit le prince , croyant sans' doute donner une bonne raison de sa présence dans ce lieu, moi je suis venu pour faire la chasse aux sangliers. — Et moi, je suis venu, dit Macédonius, pour faire la chasse à Dieu, et je me livrerai, sans relâche, à cette chasse si noble. Cela dit, il inclina la tête et se retira.

Il avait raison, c'est folie de délaisser Dieu pour courir après les créatures. Notre-Seigneur montait au Calvaire, et les saintes femmes qu'il rencontra, le voyant couvert de poussière, de crachats et de sang, pleuraient des larmes amères. Et il leur dit : Ne pleurez j^as sur moi, msàs sur vous et sur vos enfants. 0 mon Sauveur, je vous demande pardon de vous contredire. Je sais bien que les ingratitudes et les blasphèmes des hommes ne peuvent altérer votre béatitude éternelle. Mais il y a lieu de pleurer sur vous. Il n'y a personne qui soit traité comme vous. Point de bienfaits qui approchent des vôtres, point de cœur aussi tendre, aussi généreux, aussi aimant que le vôtre ; et vous êtes oublié, méconnu, offensé par un grand nombre de ceux qui vous doivent

tout et que vous aimez jusqu'àTexcès. 0 vous qui avez aimé et qui êtes trahi, méprisé, comprenez donc l'outrage que fait à Notre-Seigneur l'ingratitude de tant de chrétiens ; et pleurez sur lui, parce qu'il n'est pas aimé. Mais pleurez aussi sur vous-mêmes ; car nous aussi nous avons été ingrats, et nous en avons été bien punis. C'estce qui a empoisonné notre vie. Pleurons aussi surles enfants, sur les malades, dont nous avons la charge et qui n'aiment pas Dieu, comme il le faudrait. Ne nous contentons pas de larmes stériles, et prenons des moyens efficaces de faire oublier nos infidélités par un amour généreux.

Article II. — Moyens d'acquérir l'amour divin.

Pour l'âme religieuse fidèle, tout est moyen d'aimer Dieu, ses vœux, ses supérieurs, les exemples dont elle est témoin, les œuvres auxquelles elle s'applique par obéissance, les exercices marqués par sa règle, tout l'aide à grandir dans le divin amour. Nous n'avons ici qu'à signaler brièvement quelques - uns des moyens les plus efficaces. Nous aurons, du reste, l'occasion de revenir sur quelques-uns d'entre eux dans la suite de cet écrit.

1° « Le plus puissant de tous, dit saint Léonard, c'est de demander l'amour divin souvent, et avec persévérance, à Dieu même, attendu que ce feu sacré ne peut être tiré du rocher de notre cœur.

« Supi)lions donc avec insistance et sans relâche le Seigneur d'en embraser nos âmes. Il le fera, car Notre-Seigneur n'est venu ici-bas que pour apporter ce feu, et ne désire rien tant que de le voir s'allumer partout. »

2" Renoncer non seulement au péché mortel, qui ruine tout à fait l'amour de Dieu dans une

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