‹ L'Etat religieuxChapitre 55 sur 98 · LES RÈGLES ET LES CONSTITUTIONS · texte numérisé non relu

LES RÈGLES ET LES CONSTITUTIONS

Les vœux dont nous avons traité jusqu'ici sont pour le religieux un moyen puissant de tendre à la perfection ; mais ils ne sont pas le seul moyen.

Il a encore, pour l'aider dans sa route vers l'amour parfait de Dieu, ses règles ou ses constitutions. Nous dirons dans les articles suivants l'estime et la fidélité qu'elles méritent, et nous signalerons les obstacles à la régularité.

Article i". —Du respect des règles.

Les règles ou les constitutions ont été écrites par des âmes ferventes que Dieu s'est choisies pour en diriger d'autres dans la voie du salut. Ces âmes vénérables ont mis dans ces règles toute leur intelligence, tout leur cœur, elles ont appelé sur elles la bénédiction de Dieu par la prière. L'Eglise est venue, par le Saint-Siège ou par l'évêque, les approuver ou les bénir, reconnaissant par là que ces règlements étaient propres à mener à la sainteté ceux qui y seraient fidèles, et à atteindre la fin de l'Institut, à. procurer par conséquent la gloire de Dieu.

Que d'âmes leur doivent déjà leur salut! Il vous souvient de ces religieux fervents qui vous ont quittés. Ils sont au ciel, et de là il me semble qu'ils vous montrent le livre de vos Constitutions et vous disent : Voilà la voie par laquelle nous sommes arrivés; suivez-la et vous nous rejoindrez bientôt.

D'ailleurs, quoi d'étonnant! ces Constitutions sont le résumé des conseils de l'Evangile, des maximes des saints. Elles sont, pour ainsi dire, l'Evangile de l'âme religieuse; et, après la parole de Dieu, rien ne doit être pour elle plus vénérable ; rien qu'elle doive lire avec plus de respect et plus d'affection.

Saint Jean Berkmans, sur le point de mourir, se fit donner son rosaire, son crucifix et ses rè-

gles. Voilà, dit-il, mes trésors les plus précieux, mes armes avec lesquelles je veux mourir. — Et quand les filles de sainte Thérèse se pressaient autour du lit, où leur sainte mère allait rendre le dernier soupir, la priant deleurfaire ses dernières recommandations, la sainte ne trouva rien de plus important à leur dire que d'observer ponctuellement leurs constitutions et d'obéir fidèlement à leurs supérieures.

Il serait bien osé, celui qui n'estimerait pas sa règle, qui n'en respecterait pas tous les points. Si un sentiment d'aversion pour certains détails de l'observance régulière naissait dans votre cœur, il faudrait le combattre aussitôt par la raison, vous disant à vous-même ce que vous diriez à un autre en pareil cas, que les supérieurs ayant approuvé et béni ce point de la règle, c'est de la

Erésomption et de l'orgueil que de ne pas l'aimer, 'estime ne suffît pas, il faut de plus la fidélité aux règles.

Article II. — De la fidélité aux règles.

Cette fidélité est de la plus grande importance. Saint François de Sales a dit : La prédestination des religieux est attachée à l'observance de leurs règles. Voulez-vous savoir si vous êtes destiné à la béatitude des élus, voyez où vous en êtes, et hâtez-vous devons rendre régulier, si vous tenez au paradis. L'observance de la règle, disait la bienheureuse Marie Madeleine de Pazzi, est la voie la plus droite du salut éternel et de la sainteté. C est même l'unique voie, l'unique chemin, d'après saint Liguori : tout autre ne conduit pas les religieux à leur fin. Une religieuse, ajoute-t-il, qui, par sa faute, transgresse habituellement quel-

que règle, si petite soit-elle, n'avancera jamais d'un pas dans la perfection, fit-elle d'ailleurs beaucoup de pénitences, d'oraisons et d'exercices spirituels. Elle travaillera, mais sans fruit.

Cela se conçoit facilement. Une mère de famille qui se livrerait à de grandes pratiques de dévotion et négligerait sa maison, ses enfants, n'arriverait jamais à la sainteté. Or, le devoir d'état d'un religieux, c'est la fidélité à sa règle. Mais le moindre mal pour un tel religieux ce sera de ne pas avancer dans la perfection. Le pire, c'est qu'en transgressant les règles légères, il se créera une grande difficulté pour observer les points graves. Celui qui méprise les petites choses tombe peu k pieu. Quelle folie que, après avoir quitté le monde, renoncé à tout, on vienne ensuite risquer son salut par sa négligence à observer de petits règlements ! Saint Basile, voyant un jour un moine qui avait été sénateur et qui était négligent dans l'observation de rcs règles, lui dit : Vous n'êtes plus sénateur, mais vous n'êtes pas moine non plus (1).

Comment voit-on tomber des religieux dans de grandes fautes? Ils ont négligé leurs règles. Comment des instituts florissants dégénèrent-ils? Par l'infidélité à la règle. Une gouttière très petite prépare la ruine d'une maison. Les règles sont à la piété ce que l'écorce est à l'arbre ; enlevez l'écorce d'une branche, elle se dessèche ; enlevez-la au tronc lui-même , et l'arbre meurt, L'écorce ne paraît qu'une enveloppe parfois rude, et elle conserve et vivifie tout. Ainsi en est-il de la règle. Chaque religieux doit donc, autant par

(1) La véritable épouse de Jésus-Christ, édition Casterman, p. 172.

charité pour soi que par attachement à la congrégation qui est devenue sa mère, et dont il ne doit pas déchirer le sein, mettre tout son cœur à l'observation de sa règle. Dans les voyages, dans les maladies, au milieu des œuvres qui lui sont confiées, qu'il la garde aussi exactementque possible; et sa règle le gardera. — Mais traitons ce sujet avec la précision théologique. Les supérieurs surtout doivent veiller (et c'est un des grands devoirs de leur charge), à ce qu'il ne s'introduise aucun relâchement.

Saint Liguori, parlant comme théologien, se pose cette question au sujet du supérieur: Pèchet-il gravement en négligeant de corriger les légers défauts de ses inférieurs ? Oui, dit-il, si ces défauts sont multipliés et tels qu'ils puissent relâcher la discipline, comme s'il s'agit de la violation du silence. C'est là l'opinion commune. Lors même que chaque religieux ne pèche que légèrement en violant ses règles, le supérieur qui, lorsqu'il le peut, n'empêche pas le relâchement, pèche d'une manière grave. Il est donc tenu non seulement de corriger, mais même de chercher à connaître, sans une excessive sollicitude pourtant, les manquements qui peuvent nuire à toute la communauté. Et celui qui remplit l'office de zélateur est obligé de la même manière d'avertir le supérieur des abus qui s'introduisent.

Il faut remarquer, dit ailleurs le saint, que durant la visite canonique faite par l'évêque ouïe supérieur du couvent, les religieux sont tenus de faire connaître la vérité sur l'observance de la règle, quand même les transgressions ne seraient que légères ; car c'est par là que commence ordinairement un relâchement complet. On voit donc combien il importe de maintenir la régularité dans les communautés, et aussi ce qu'il faut

penser des âmes tièdes qui excusent leur négligence par divers prétextes.

Il est certains ordres où la règle oblige sous peine de péché ; et pour lors le simple religieux qui la transgresse, pèche contre son vœu d'une manière plus ou moins grave, selon la matière. Cependant dans la plupart des ordres et des instituts, les règles en elles-mêmes,n'obligentpas sous peine de péché. Néanmoins, si en violant la règle fréquemment ou comme par coutume, on troublait gravement la discipline régulière, ou sil'on s'exposait à être renvoyé du couvent ou si l'on agissait ainsi par un mépris formel de la règle, on pécherait mortellement. En dehors de ces cas, « le sentiment commun des théologiens est que la transgression d'une règle quelconque, si petite soit-elle, quand elle n'est pas légitimée par une cause suffisante, est au moins un péché véniel. Quand on transgresse la règle en présence des autres, on ajoute à la faute le péché de scandale. J'ai dit, au moins un péché véniel, car si la transgression causait à la communauté un dommage ou un scandale grave, comme serait l'habitude de troubler le silence commun, d'entrer dans les cellules des autres et autres choses semblables, elle pourrait aller même jusqu'au péché mortel. Il en serait de même si on transgressait les règles par mépris, en ayant l'intention de ne pas s'y soumettre, et en lès regardant avec dédain.

« Mais que ce soit au moins un péché véniel, on ne peut en douter, et cela pour plusieurs raisons. En effet, c'est négliger de se sanctifier, et un religieux est obligé de tendre à la perfection ; c'est être infidèle à la promesse faite à Dieu, dans la profession, d'observer sa règle; c'est agir par amour-propre et s'écarter de la volonté de Dieu. Ce n'est pas là évidemment une action vertueuse,

elle n'est pas non plus indifférente, car elle donne mauvais exemple et trouble plus ou moins la discipline. Elle est donc mauvaise. Et si quelqu'un disait : Il suffît que ce ne soit pas un péché mortel, je lui ferais savoir qu'il est dans un état bien dangereux. S'il n'est pas mort, il est agonisant. Le malheureux est infecté d'une fièvre lente qui, avec le temps, le conduira à la mort. »

Qu'on redoute donc les dispenses ; qu'on évite toute singularité qui mettrait en dehors de la vie commune, dans les pénitences, dans les œuvres à entreprendre, à moins qu'elles ne soient voulues par l'obéissance. Qu'on remarque ces paroles de Notre-Seigneur à la B. Marguerite-Marie. « J'ajusterai ma grâce à l'esprit de ta règle, à la volonté de tes Supérieurs et à ta faiblesse, en sorte que tu tiennes pour suspect tout ce qui te retirerait de l'exacte pratique de ta règle, laquelle je veux que tu préfères à tout le reste. » Quelles paroles, quel enseignement! Si tous les membres des communautés le comprenaient, de quelle édification ils seraient les uns pour les autres; quelles bénédictions ils attireraient sur leur institut! Quiconque désire le bien de la famille religieuse dont il fait partie (et quel cœur bien fait n'aurait pas un tel désir ?) doit se bien persuader qu'il y contribuera surtout par une régularité exemplaire, quittant tout pour obéir aussitôt au signal qui marque un exercice de la règle, et inspirant à tous cette ponctualité.

Pour la consolation des âmes timorées, ajoutons avec saint Liguori que si on manque à la règle pour un bon motif, par exemple si on viole le silence pour consoler un affligé, on ne pèche point, on fait mémo un acte de charité.

Il en est qui prétextent leur âge, leurs emplois, pour s'affranchir de la règle. Il faut bien avouer

286 LÉTAT RELIGIEUX

que, dans certains emplois, et sous le poids de certaines infirmités, on a parfois des motifs légitimes de manquer à certains points de la règle. C'est pourquoi les plus jeunes doivent craindre de juger sévèrement les anciens et les officiers du courent. Ce qui leur parait à première vue une transgression, pourrait bien n'être qu'un acte de vertu; mais, d'autre part, les anciens et surtout les supérieurs sont ceux qui ont une plus grande obligation de donner le bon exemple. Et quelquefois les manquements qu'on couvre du prétexte des infirmités et d'autres semblables ne sont dictés que par la paresse.

D'autres, dans le même cas, avec les mêmes occupations, seraient réguliers. Celui qui a étudié plus longtemps doit être plus instruit. Les anciens et les officiers sont les flambeaux des jeunes, les colonnes de l'Institut. Qu'ils ne mettent donc pas la lumière sous le boisseau, qu'ils ne fléchissent pas ; autrement tout s'écroulerait, et leurs conseils ne serviraient de rien, s'ils n'étaient soutenus par l'exemple. Le saint vieillard Eléazard, à quatre-vingt-dix ans, à ceux qui lui conseillaient de feindre de manger des viandes défendues, répondit qu'il aimait mieux la mort que de donner à la jeunesse un exemple indigne dô son âge.

D'autres s'exemptent de demander permission, afin de ne pas importuner les supérieurs. Les supérieurs sont édifiés et non importunés par la régularité de leurs inférieurs. Ils savent bien que, en conscience, on ne peut faire autrement que de recourir à eux; et ce qui les affligent profondément, c'est de voir qu'on se met à l'aise. Demandez donc les permissions ; et si on vous les refuse, bénissez Dieu. Ceux qui sont dans un vaisseau se réjouissent de ce que le pilote oblige

tous les matelots à faire leur devoir, sentant bien que s'il agissait autrement, on pourrait se trouver en danger de périr. Si on vous demande ce que vous ne pouvez faire sans permission, ne craignez pas cle le refuser et de passer pour singulier, au besoin.

J'observe la règle dans tous les points sérieux ce n'est qu'en choses de peu de portée que je la transgresse, dit-on encore. Tout dans la règle est important pour la sanctification des religieux et pour la prospérité de l'Institut. Un religieux tiède ne tient pas compte des choses légères, mais le démon en tient compte. Sainte Gertrude remarqua qu'il recueillait tous les flocons de laine, qu'elle laissait tomber contre la pauvreté et toutes les syllabes qu'elle prononçait mal, en récitant l'office divin.

N'est-on pas en quelque sorte plus inexcusable quand on transgresse des points sans gravité, que l'on peut observer sans effort, que si on enfreignait sa règle en d'autres points qui demandent plus d'efforts et de sacrifices ? Ayons donc un saint zèle pour toutes les prescriptions des Constitutions, cherchons à les connaître et à les méditer toutes, lisons-les souvent avec attention et respect. Faisons notre examen de conscience sur les points, où nous manquons le plus habituellement, et accusons nos manquements soit à nos supérieurs, soit dans les chapitres et les coulpes, jusqu'à ce que nous nous en soyons corrigés.

Article III. — Des obstacles à la régularité.

Les hommes qui ont le mieux traité de l'état religieux remarquent que les changements faits dans les constitutions affaiblissent l'autorité de

l'Institut et invite au relâchement et à l'inconstance.

« On perd la vénération pour les lois, quand on les voit si souvent changer, dit à ce sujet le Père Valuy, citant Bossuet. Ajoutez quune fois engagé sur cette pente on ne s'arrête plus, et qu'en fait d'innovations, pour ruiner un institut, il suffit de commencer... Le changement dans les coutumes et les règlements de discipline n'est guère moins désastreux... nouveau système de conduite, nouveaux usages, nouvelles dispositions locales ; on ne sait plus où l'on en est, tous les esprits sont en mouvement... Que gagne-ton à tout cela? On détruit au lieu d'éditier; on renverse sous prétexte de réformer... De là deux graves inconvénients : 1° On ouvre la porte aux murmures. Toute nouveauté, par cela qu'elle est nouveauté, est odieuse, et, comme l'a remarqué saint Bernard, augmente les plaintes, non la sainteté... 2° On sape les fondements de l'autorité; on ne se soumet qu'à l'extérieur, pour un temps, dans l'espoir que cela durera peu. On s'accoutume aux changements ; et l'on vit toujours comme dans un provisoire. » (1)

La multiplicité des dispenses, on le conçoit facilement, enlève aussi sa vigueur à la discipline régulière; si dans Ip-même communauté le grand nombre vit avec ces dispenses, tous voudront en user demain. C'est au Supérieur à prévenir cet écueil.

Un autre péril à craindre, ce sont les fondations trop multipliées faites avec des sujets qui n'ont pas encore vieilli dans la discipline régulière. Saint François de Sales, quand on lui demandait des fondations, disait de ses chères Visitandines ; « Elles naissent à peine à la piété ; laissez-les s'affermir un peu dans leur vocation. Nous ferons

^1) p. Valuy. Dn 'jou\ierncmpnt des cojnmungtt/és. P. S.'IS.

assez ; si ce peu que nous ferons est au gré du bon Maître. Il vaut mieux qu'elles croissent par la racine des vertus que par les branches des maisons. En seront-elles plus parfaites pour avoir beaucoup de monastères ? Je vois que la plupart des ordres se sont par là relâchés de l'observance. La plus grande gloire de Dieu est le spécieux prétexte de cette multiplication. Mais l'amour-propre n'y est-il pour rien ? » (1)

Enfin le manque d'ordre dans une maison religieuse est une source d'irrégularités. Il y a un ordre matériel qui consiste dans la bonne tenue d'une maison, et de toutes ses parties; dans l'heureuse disposition de tout ce qu'elle renferme. Cet ordre n'est pas à dédaigner. Fénelon, dans sa sagesse, le recommande même aux gens du monde.

« Tenez toujours chaque chose à sa place, dit-il. Cette règle paraît peu importante, cependant elle irait loin si elle était exactement gardée. Avez-vous besoin d'une chose, vous ne perdez jamais un moment à la chercher ; il n'y a ni trouble, ni dispute, ni embarras^

âuand on en a besoin ; vous mettez d'abord la main essus, et quand vous vous en êtes servi, vous la remettez sur-le-champ dans la place où vous l'avez prise. Ce bel ordre fait une des plus grandes parties de la propreté : c'est ce qui frappe le plus les yeux, que de voir cet arrangement si exact. D'ailleurs la place qu'on donne à chaque chose étant celle qui lui convient davantage, non seulement pour la bonne grâce et le plaisir des yeux, mais encore pour sa conservation^ elle s'y use moins qu'ailleurs ; elle ne s'y gâte d'ordinaire par aucun accident ; elle y est même entretenue proprement; car, par exemple un vase ne sera ni poudreux, ni en danger de se briser, lorsqu'on

(1) P. Valuy. Du gouvernement des communautés. P. 200.

le mettra dans sa place immédiatement après s'en être servi. L'esprit d'exactitude qui fait ranger, fait aussi nettoyer. Joignez à ces avantages celui d'ôter, par cette habitude, aux gens de la maison, l'esprit de paresse et de confusion. De plus c'est beaucoup que de leur rendre le service prompt et facile, et de s'ôter à soi-même la tentation de s'impatienter souvent par les retardements qui viennent des choses dérangées, qu'on à peine à trouver. Mais en même temps évitez l'excès de la politesse et de la propreté. La propreté quand elle est modérée, est une vertu. Mais quand on y suit trop son goût, on la tourne en petitesse d'esprit. Le bon goût rejette la délicatesse excessive ; il traite les petites choses de petites et n'en n'est point blessé. »

Mais si l'ordre des choses matérielles a l'importance que constate Fénelon, qu'en doit-il être de l'ordre moral, et quelle confusion dans une maison où il ne serait pas gardé! Cet ordre veut que chaque membre d'une communauté travaille au bien de cette communauté. Le membre est fait pour le corps qui lui fournit sa vie. S'il s'en détache, il se dessèche et le corps en souffre. Ils sont donc comme des branches sèches sur la route de leurs frères, ces religieux qui ne pensent qu'àeux-mêmes, ne conspirent pas avec les autres au bien commun ; ils se contentent de faire leurs petites affaires avec une sorte d'égoïsme, et ils se rendent à charge aux autres.

Cet ordre demande encore que chaque membre se tienne bien à sa place. Quel corps monstrueux que celui où les jambes prendraient la place de la tête ! N'est-ce pas l'image d'une communauté dont les membres voudraient tous gouverner et laisseraient leurs emplois pour faire ceux des autres. L'œil n'est beau que tant qu'il est enchâssé dans la tête. Retirez-le de là, il devient horrible à voir. C'est la tête qui dicte à chacun de nos

membres ses mouvements et ses fonctions ; c'est elle qui gouverne les démarches de nos pieds et les œuvres de nos mains. C'est aux Supérieurs à fixer à chacun son rôle, selon ses aptitudes et les besoins de sa communauté, qu'il connait mieux que personne. Celui qui n'obéit pas à cette direction, embarrasse ses Supérieurs et il se déclasse lui-même. Quelle pitié de voir des hommes qui, en se laissant conduire par l'obéissance, pourraient faire un grand bien, se créer parleurs caprices des occupations parfois puériles, qu'ils prennent pour importantes et qui stérilisent leur vie.

Quelques-uns font pis encore : ils se mêlent de tout, excepté de ce dont ils ont la charge ; ils épient tout et veulent tout savoir, le général et le particulier, pour se donner le sot plaisir de tout raconter et de tout juger.

Evitons ces tristes écueils. Acceptons l'emploi qui nous est offert par nos Supérieurs^ aimons-le non en lui-même, mais par amour pour Dieu qui nous le destine comme un moyen peut-être de combattre notre orgueil, notre attachement à nos aises. Remplissons-en avec soin toutes les fonctions, estimant, comme il est très vrai, que nous accomplissons par là la volonté de Dieu. Ne nous attachons cependant point avec excès à un emploi, afin d'être prêt à en accepter un autre, quand l'obéissance nous l'ordonnera, et de ne pas risquer de nous ombrager pour peu que les autres s'en mêlent. Dans une maison où tout est à sa place, où chacun remplit exactement le ministère ou les fonctions qui lui sont confiées, la régularité ne trouve point d'obstacles, et on peut dire d'elle ce que la reine de Saba disait à Salomon, en voyant le bel ordre qui régnait dans son pa-

lais : Heureux les serviteurs qui habitent toujours dans votre maison !

Ce serait ici le lieu de traiter en détail de tous les exercices réguliers ; parcourons du moins les principaux, dans les chapitres suivants, après avoir toutefois rappelé les principes de la sanctification des actions.

Page 1