DU TRAVAIL ET DU REPOS
Il n'est pas possible à l'homme en ce monde de vaquer uniquement à la contemplation et aux exercices de piété. C'est le propre des Bienheureux dans le ciel d'être appliqués sans relâche à la vision de Dieu. Du reste, nous avons en ce monde diverses sortes de devoirs à remplir ; et parmi les religieux de nos jours, il en est un grand nombre qui s'adonnent aux œuvres de la vie active, il faut donc leur dire un mot du travail et du repos qui, avec les exercices pieux dont nous
avons traité précédemment, partagent leur journée.
Déjà nous avons remarqué que le désœuvrement est la source d'une foule de tentations ; et le Saint-Esprit nous apprend que l'homme est né pour le travail, comme V oiseau pour voler. Il y a le travail intellectuel et le travail manuel.
Parmi les religieux, un certain nombre sont prêtres. Est-il besoin de leur dire que l'étude des sciences saintes est un de leurs grands devoirs, surtout s'ils s'adonnent au ministère de la confession et de la prédication.
Le Saint-Esprit n'a-t-il pas dit : Les lèvres du prêtre garderont la science, et c'est de sa bouche quonréclamera l'exposition do la loi?{Mal. II. 7), et Dieu ne dit-il pas ailleurs : Parce que vous avez rep)0ussé la science, je vous repousserai de l'exercice de mon sacerdoce ? Un médecin ignorant tue les corps au lieu de les guérir ; un confesseur ignorant peut perdre les âmes au lieu de les sauver. Aussi saint Liguori dit-il : « J'affirme .qu'il est en état de damnation ce confesseur qui, sans science suffisante, s'expose à entendre les confessions, et cela, bien qu'il soit npprouvé, excepté à l'article de la mort, excepté aussi dans le cas, où son Supérieur lui confie cet emploi, en lui disant d'être en paix, pourvu cependant que le Supérieur le connaisse bien. » Il pèche aussi gravement, le Supérieur qui approuve un sujet ignorant, à moins que la nécessité ne l'excuse.
Et la prédication quelles études, et quel soin ne demande-t-elle pas, si on veut s'en acquitter comme il convient, et comme le réclament les intérêts de Dieu et des âmes ? Quelle différence entre un sermon et un autre ! Entre celui qui, plein d'une doctrine saine, et de pensées fortes, présentées d'une manière saisissante, intéresse,
instruit et remue les âmes, et celui qui n'est cousu que de phrases vides de pensées, dont la doctrine est suspecte, ou noyée dans un déluge de mots qui la rendent insaisissable. Aussi les saints ont-ils toujours apporté à ce ministère une préparation sérieuse, baint Augustin avait déjà fondé un ordre religieux et écrit des livres admirables, quand Valère, son évêque, lui ordonna de prêcher. Le saint s'en excusa, disant qu'il ne se croyait pas capable d'exercer un tel ministère. Il écrivit à ce sujet à Valère une lettre admirable, où il dit qu'il est facile en effet de remplir cette fonction superficiellement ; mais il expose en même temps les périls auxquels on s'expose en le faisant ainsi, les qualités qu'il faut avoir, et les préparations qu'il faut y apporter pour le faire dignement : il conjure donc 1 évêque de l'en exempter, ou de lui accorder au moins quelques mois pour s'y préparer.
Enfin il est des religieux des deux sexes qui s'occupent de l'enseignement. C'est un devoir pour eux de faire faire des progrès à leurs enfants dans les sciences. Ce devoir est tel, quand les leçons ne sont pas gratuites, que les théologiens n'hésitent pas à condamner ii la restitution envers les parents de leurs élèves, les maîtres et les maîtresses qui, par suite d'une négligence grave à s'instruire ou à enseigner, auraient fait perdre un temps considérable aux enfants dont ils ont la charge.
Or, on ne peut acquérir la science que par un miracle du Saint-Esprit, comme il est arrivé aux apôtres, ou par l'étude. Comme nous ne sommes pas des saints à compter sur des miracles, il nous reste l'étude pour nous instruire; et c'est là pour beaucoup de religieux un rigoureux devoir. Qu'on remarque, avec saint Liguori, qu'il ne suffit
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pas d'avoir étudié une fois, car beaucoup de choses que nous avons apprises, avec le temps s'échappent de notre esprit; il faut donc, par une étude assidue, les rappeler toujours à notre mémoire. Le saint Docteur, parlant pour les prêtres, ajoute, qu'ils ne doivent jamais abandonner l'étude de la théologie morale.
Du reste, l'étude ne serait-elle pas rigoureusement obligatoire que, si elle est dans l'ordre de notre vocation, il ne faudrait pas nous priver des précieux avantages qu'elle offre. Les religieux laborieux nous ont conservé les richesses de l'antiquité ; c'est dans leurs écrits que sont combattues le plus efficacement les mauvaises doctrines qui débordent dans notre siècle. Quel dommage si, de nos jours, par suite d'une vie inutile, des hommes doués d'une belle intelligence n'éclairaient pas le monde dont ils sont appelés à être la lumière !
D'ailleurs, après les consolations de la grâce, quels plaisirs plus purs que ceux de l'esprit! L'étude nous les procure ; elle forme le jugement, elle développe la mémoire, elle élargit les idées, elle habitue à une vie sérieuse et appliquée, et retire, parla même, une âme religieuse des futilités mondaines. C'en est assez pour nous la faire estimer et goûter. La place d'un religieux, en dehors de ses fonctions, est dans sa cellule ou dans la salle où il travaille, prie, ou étudie en commun avec ses frères. C'est là qu'il est le plus à l'abri; c'est là qu'il doit aimer à revenir dès qu'il n'est pas retenu ailleurs par le devoir.
Mais ceux qui n'ont pas à s'appliquer à l'étude doivent vaquer à d'autres travaux. Ecoutons saint Liguori : « Dans un couvent de saint François, il y avait un frère désœuvré qui ne faisait qu'errer continuellement dans la maison, impor-
tunanttantôtruntantôtrautre. Le saint l'appelait Frère Mouche. S'il se trouvait de tels religieux dans le couvent, ils mériteraient d'être chassés comme on chasse les mouches. Les religieux ont besoin en cette vie de s'occuper aux travaux manuels » (à moins que d'autres fonctions ne les rendent impossibles;.
« C'est une erreur de croire, continue le saint docteur, que le travail nuit à la santé du corps; il est certain, au contraire, qu'il contribue beaucoup à la conserver. Ce qui fait qu'on cherche à éviter le travail, c'est la peine qui y est attachée. La sœur Françoise de Saint-Ange, se plaignant un jour d'avoir les mains toutes déchirées par le travail, Jésus lui dit : « Françoise, regarde mes mains, et puis plains-toi. » Sainte Magdeleine de Pazzi, quoique très faible, se livrait sans ménagements à tous les travaux du couvent, même à ceux des sœurs converses. Elle se livrait avec tant d'ardeur à laver le linge, qu'elle se démit un os de la main. Elle faisait plus d'ouvrage à elle seule que quatre sœurs converses. »
Qui se croirait humilié de ces humbles travaux, quand Notre-Seigneury a consacré trente ans de sa vie, et qu'il a bien voulu s'appeler ouvrier, quand les apôtres, et saint Paul en particulier, n'ont pas craint de marcher sur ses traces. On s'honore en copiant de tels modèles; est-il même un religieux qui consentit à ne point les imiter ? Baronius,un des premiers disciples de saint Philippe deNéri, de ses mains quitraçaientles /Irma/es ecclésiastiques, ne dédaignait pas de faire la cuisine. Les savants qui venaient le visiter, étaient dans l'admiration, quand ils le trouvaient enveloppé d'un grand tablier, et lavant la vaisselle. Ces obscurs travaux allaient si bien à son humilité, qu'il avait écrit au-dessus de son fourneau
ces mots : César Baronius, cuisinier 2J<irpétuel.
Saint Frédéric, comte de Verdun, quitta le monde et se retira au monastère de saint Vannes, où il aimait à être employé aux plus humbles travaux. Un jour, son frère, Godefroy, étant venu le voir, le trouva occupé à laver la vaisselle : « Quelle occupation pour un comte, lui dit-il d'un air dédaigneux! » — «Vous avez raison, mon frère, répondit l'humble religieux, cette occupation est bien au-dessus de moi ; car, qui suis-je pour rendre le moindre service à saint Pierre, patron de cette maison ? »
C'est donc bien à tort que certains convers, dans les couvents , seraient tentés de se plaindre du rang qu'ils occupent. Ne sont-ils pas plus près du Fils de l'homme qui a dit de lui, qu'il n'était pas venu j^our être servi, mais pour servir. Les Supérieurs eux-mêmes ne peuvent être devant Dieu, dans un état plus relevé que les convers, qu'à la condition qu'ils se feront les serviteurs des serviteurs eux-mêmes ; aussi a-t-on vu des personnages de grande distinction, en quittant le monde, solliciter comme une grâce leur admission au rang de convers. Témoin M'"^ Acarie qui, sous le nom de Marie de l'Incarnation, se fit converse dans un couvent de carmélites, ce qui n'a pas empêché l'Eglise de la déclarer Bienheureuse. Et certes, combien de tels sentiments sont plus nobles que ceux des religieux qui garderaient au couvent le désir de s'élever à des dignités ou à des charges, et qui regarderaient comme au-dessous d'eux les plus humbles travaux.
Que les convers d'un couvent aiment donc leur condition et l'acceptent avec humilité, se mettant en esprit aux pieds de tous, en union avec Notre- Seigneur, qui s'est fait le dernier des hommes.
« Vous devez servir avec humilité, leur dit saint Liguori, car servir avec orgueil, ce n'est pas servira Ne pensez qu'à obéir en faisant ce qu'on vous ordonne. Obéissez sans réplique et sans délai. Ne regardez pas si les autres travaillent, ou se récréent; ne faites attention qu'à vous. Plus vous travaillerez, plus vous gagnerez auprès de Dieu, si vous le faites avec l'intention de lui plaire. Ne dites pas que vous êtes entré en religion, non pour travailler comme un portefaix, mais pour servir Dieu; car, pour vous, le moyen de servir Dieu, c'est de travailler et de servir le couvent. Vous devez être très avare de votre temps. Ayez soin de conserver les objets qui vous sont confiés et de les épargner autant qu'il se peut, et si vos parents viennent pleurer en vous exposant leur misère, répondez résolument que vous ne pouvez toucher aux choses du couvent, parce qu'elles ne vous appartiennent pas. Si cependant vous voulez leur procurer quelque secours par pure charité, ne le faites qu'avec permission. »
Le saint docteur trace aussi à tous les religieux les règles à suivre pour sanctifier le travail ; nous les résumons : 1° Il faut travailler, nonpour faire un bénéfice, ou pour se faire passer pour habile, mais avec une intention droite, comme d'obéir, de se rendre utile aux autres, d'expier ses péchés, de se mortifier, de se préserver des tentations ; 2" il ne faut pas trop entreprendre, mais faire avec soin ce dont on a la charge, sans courir après des occupations qui seraient mieux de notre goût ; 3" garder le recueillement intérieur, la présence de Dieu, pendant le travail.
Après le travail, il faut réparer ses forces par les repas et par le repos. Nous avons dit un mot de la mortification à garder au réfectoire. Enparlant du silence, nous avons parlé de ce qui dç-
vrait faire le sujet ordinaire des conversations des religieux en récréation. Des entretiens utiles ou pieux ne doivent point exclure une sainte gaité que les saints recommandent et qui rend la piété aimable. « Il faut, dit saint Liguori. aux âmes religieuses, fuir la mélancolie qui est la perte de la dévotion et la cause de mille fautes . Si vous avez l'esprit inquiet, vous ne ferez rien de bien. Vous perdrez presque tout le fruit de vos oraisons, communions, lectures, etc., parce que vous ferez tout négligemment, et au milieu de mille distractions. Songez que toutes vos inquiétudes, vos agitations proviennent de ce que vous ne recevez pas avec assez de résignation les croix que Dieu vous envoie. Unissez-vous à la volonté de Dieu et toutes ces peines ne seront plus des peines pour vous. » Il faut servir Dieu avec joie.
Evitons pourtant les rires immodérés , et surtout les médisances, les traits d'esprit qui blessent la charité ; pas de conversation sur les choses du monde, ni sur ce qu'on sert à table. Le saint Docteur n'est pas d'avis que les ecclésiastiques se délassent dans des jeux, il le dit de la manière la plus formelle dans son Selva. Aussi les membres de la congrégation qu'il a fondée s'interdisent-ils les jeux. Il importe cependant que les religieux qui ont le soin d'élever des enfants, veillent à leur fournir, pendant leurs récréations, des exercices corporels. Ces exercices sont utiles et presque nécessaires à l'enfance, et quand des enfants ne s'y adonnent pas dans leurs récréations , ils sont exposés au moins à des conversations dangereuses. Après le labeur du jour, vient l'heure du repos delà nuit. Qu'on n'admette personne dans sa cellule, l'heure du coucher venue, dit saint Léonard. Qu'on ne tarde pas d'aller prendre son repos, afin d'avoir l'esprit libre pour
la méditation du lendemain. Il est bon d'asperger sa cellule et sa couche avec de l'eau bénite et de baiser ses vêtements religieux en les quittant. Invoquez l'ange gardien pour qu'il vous garde la modestie. Les saints ont dormi sur des sarments, sur des fragments de pots cassés ; donc ne flattons pas notre corps et tenons-le dans une posture modeste. La sainte Vierge fut vue un jour se promenant dans un dortoir, et donnant sa bénédiction aux religieuses qui avaient une tenue modeste, et détournant les yeux des autres avec indignation.
Saint Pierre d'Alcantara inculquait à tous , comme un moyen efficace de mourir saintement, la pratique, qui était la sienne, de dire trois fois avant de s'endormir : Mon Dieu, je remets mon âme entre vos ma'nis, et de réciter le De Profundis. Convenons avec Notre-Seigneur, en nous endormant, que toutes nos .inspirations seront des actes d'amour parfait pour lui.
Nous avons donc parcouru les exercices qui remplissent la journée des religieux. Il nous reste à parler, dans les chapitres suivants , de ceux qui sanctifieront leurs semaines, leurs mois et leurs années.