DES COULPES, DES MUNITIONS ET DES PÉNITENCES
Quand on a parcouru tous les secours qu'offrent au religieux sa règle et ses constitutions, ne semble-t-il pas qu'il lui est comme impossible de faiblir ? Mais l'infirmité de notre nature déchue
est grande ; la Vierge immaculée seule a été préservée de toute souillure; et les âmes les plus saintes ont à déplorer des fautes légères. Mais là encore, l'état religieux vient apporter un remède à nos maux par la coulpe, les monitions, ou la proclamation des fautes et par les pénitences ; et ces pratiques ne doivent pas nous être moins chères que l'oraison et les autres pratiques qui nous apportent le plus de consolations, car elles ont le même but, celui de nous faire arriver à la perfection de la charité.
Que ne dit-on pas, et avec raison, aux gens du monde eux-mêmes, des dangers de la tiédeur qui peut les conduire inévitablement au péché mortel ? On leur prêche la haine qu'ils doivent avoir pour le péché véniel , qui offense un Dieu, si digne de tout amour.
On leur fait comprendre que la répétition des fautes légères diminue la crainte de Dieu, et peut préparer de lourdes chutes ; car Dieu ne donne pas, avec la même abondance, ses lumières et son secours aux âmes infidèles. Qui ne voit que les âmes religieuses ont de bien plus grandes raisons de fuir la tiédeur et de se préserver des péchés même légers, commis avec délibération ? Ecoutons saint Liguori :
« Quand on est appelé à l'état religieux, on est appelé à se sauver en saint; or, saint Grégoire assure que celui qui est appelé à se sauver en saint, et ne se sanctifie point, ne sera point sauvé, et le Seigneur a dit un jour à la Bienheureuse Angèle de Foligno : « Ceux que j'éclaire pour les faire marcher dans la voie de la perfection, et qui, dégradant leur âme, veulent suivre la loi commune, seront abandonnés de moi. 11 est certain que tout religieux est appelé et obligé à marcher dans la voie de la perfection, et que Dieu, à cette fin, l'a favorisé de beaucoup de grâces
et de lumières spéciales; s'il veut être habituellement négligent , en vivant au milieu des fautes sans songer à s'amender^ il sera prive justement des secours dont il a besoin pour remplir les devoirs de son état, et ainsi, non-seulement il ne se sanctifiera pas, mais il ne fera pas même son salut. Saint Ambroise dit que Dieu a coutume d'abandonner ces âmes négligentes, qui manquent ouvertement àleurs obligations^ puisqu'elles les connaissent et qu'elles n'en tiennent aucun compte. Négligentes Deus deserere consuevit. » Le père Louis du I^ont disait : « J'ai commis beaucoup de fautes , mais je n'ai jamais fait la paix avec mes fautes. Malheur au religieux qui, appelé à la perfection, fait la paix avec ses fautes ! Tant qu'on déteste ses imperfections, on peut espérer de se sanctifier; mais saint Bernard assure que, pour qui commet des fautes et n'en tient pas compte , tout espoir de parvenir à la sainteté est perdu. »
C'est pour que les religieux ne fassent pas la paix avec leurs fautes que les règles ou les constitutions de divers monastères prescrivent la coulpe.
C'est une accusation de ses manquements extérieurs à la règle, faite devant la communauté réunie. Un religieux fervent est heureux de dire ainsi, devant tous, ses infidélités. Il y trouve l'occasion de s'humilier, et de réparer en même temps la mauvaise édification que ses fautes ont donnée à ses frères en religion. L'humiliation est si bonne à notre nature orgueilleuse ! et réparer le scandale, ce n'est, après tout, qu'un devoir. Aussi voit-on les âmes les plus généreuses ne pas attendre le jour régulier descoulpes pour s'accuser, et demander une pénitence , aussitôt que possible après la faute. Ah ! celles-là ne font pas la paix avec leurs manquements. Elles s'en affranchiront bien vite.
Le démon avoua à saint Dominique qu'il per-
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(lait par la coulpe, tout ce qu'il avait gagné au réfectoire, auparloir ou ailleurs.
Dans d'autres circonstances, le religieux, à genoux devant ses supérieurs et ses frères, s'entend rappeler les fautes extérieures qu'il a faites. Belle manière d'accomplir la correction fraternelle tant recommandée par Notre-Seigneur. Nous sommes ainsi faits que, portant tous une besace, nous mettons nos défauts dans la poche de derrière, selon l'expression du fabuliste ; et dans celle de devant, nous plaçons les défauts d'autrui, en sorte que, voyant clairement les manquements des autres, nous sommes aveugles sur les nôtres. La proclamation de nos fautes, ou la monition, est donc une grande grâce, si nous aimons à nous corriger. Et quel religieux à son devoir ne désire pas arriver à la perfection ?
La monition est un exercice si important que les supérieurs eux-mêmes, auxquels il ne convient pas de la faire en public, font bien d'avoir toujours au moins un moniteur sincère, qui les avertisse avec les égards qu'ils méritent, mais aussi avec franchise.
Ceux qui ont à faire remarquer quelque travers à leur frère, ne doivent le faire que dans le but de lui être utile ; par conséquent, ils y mettent toutes les formes de la délicatesse et de la charité, ne disant que ce qui a paru, et ne parlant jamais des intentions que Dieu seul connaît, et qu'on doit toujours supposerbonnes dans autrui. Et celui qui s'entend énumérer ses torts, se réjouit en lui-même parce que les écailles lui tombent des yeux, comme à saint Paul : on lui retourne sa besace et on lui fait voir ce bagage embarrassant de misères qui l'écraseraient peut-être, si on ne l'aidait à s'en affranchir. Il accepte donc la monition humblement, sans excuse et avec reconnais-
sance; il en aimera davantage ceux qui l'épargnent le moins. Ne sont-ilspas ses meilleursamis ? Il se gardera bien lui aussi de leur prêter des intentions peu droites; et si parfois il lui semblait que les observations sentent quelque exagération, il n'en sera que plus heureux. Nous avons, hélas! devant Dieu tant de fautes que personne ne nous reproche, qu'il faut être reconnaissant si on nous prête quelques peccadilles de plus. L'histoire de Citeaux parle d'un religieux de Clairvaux qui recevait la correction avec tant de reconnaissance, que chaque fois qu'on le reprenait, il récitait un Pater pour celui qui lui avait rendu ce service ; et cette édifiante pratique devint de tradition dans tout le monastère. Ils seraient loin de ces généreux sentiments les religieux qui garderaient une sorte d'aversion pour ceux qui les reprennent, ou leur en feraient même des reproches.
A la suite de ces exercices, les supérieurs imposent une pénitence. C'est leur droit, c'est leur devoir. Quand on lit les règles anciennes prescrivant le nombre de coups de fouets à recevoir pour être arrivé trop tard à un exercice, et qu'on voit la lenteur de certains religieux à obéir à la cloche, ou au signal, on se prend à regretter cet heureux fouet qui devait épargner aux religieux tant d'années de purgatoire. Nous sommes dans un temps de vaine délicatesse inspirée par le génie du mal. C'est de droit naturel que les parents et les éducateurs des enfants puissent punir ces enfants par des châtiments corporels. Celui qui aime son fils, dit le Saint Esprit, ne lui épargne pas le fouet. Celui qui épargne la verge à son enfant, le hait. Toutefois, de par la loi, il nous est défendu d'en user, et gardons-nous bien d'employer aujourd'hui cesmoyens,pourtantsi salutaires, de corriger cer-
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taines natures rebelles. Nous risquerions, par la malveillance des parents, d'être traduits devant les tribunaux, pour avoir voulu faire du bien à leurs enfants. Et les religieux n'ont pas besoin aujourd'hui de se créer des difficultés semblables. Mais nous qui sommes les imitateurs de celui qui, par amour pour nous, a voulu, tout en étant l'innocence même, subir la flagellation, le couronnement d'épines, le crucifiement, oserionsnous payer notre tribut à la délicatesse du siècle, et redouterions-nous de prendre notre repas à genoux dans un coin du réfectoire, de baiser les pieds d'un confrère, de nous priver d'un dessert ou de faire quelques pénitences de ce genre?
Ne devrions-nous pas au contraire, par amour pour Notre-Seigneur, et pour acculer notre orgueil, notre sensualité, les réclamer avec instance, ou du moins ne jamais nous priver, sans de vraies raisons, de pratiquer les jeûnes, les abstinences, les mortifications marquées par notre règle, et chercher à nous châtier nous-mêmes de nos manquements, quand personne ne nous en punit.
Qu'on ne l'oublie pas, il faut prendre l'homme comme il est ; et il arrive souvent que les avertissements, les recommandations ne suffisent pas pour l'amender; lui épargner les pénitences que la règle ou les constitution;^ permettent, c'est le livrer à sa négligence ; c'est multiplier les infractions ; c'est tendre vers le relâchement de la discipline, ce qui est un vrai malheur pour une communauté.