LIVRE QUATRIÈME
Depuis le dép&rt du Pape Jusqu'à la proclamation de la République.
Le 25 novembre au matin, le ministre de l’intérieur, Galletti, fut informé du départ du Pape par le marquis Sacchelti, qui remplissait les fonctions de majordome, et à qui venait d’ètre remise la lettre suivante :
Marquis Sacchetti,
Nous contions à voire prudence et à votre honnêteté bien connues le soin d’informer de notre départ le ministre Galletti, lui recommandant, ainsi qu’à tous les autres ministres, de préserver, non pas tant le palais que les personnes qui y sont attachées (et vous- même, entre autres), lesquelles ignoraient totalement notre résolution. Et si nous avons à cœur la sécurité de nos familiers, parce que, nous le répétons, ils n’avaient nulle connaissance de notre pensée, nous recommandons surtout auxdits ministres l’ordre et la tranquillité de la ville entière.
24 novembre 1848.
la nouvelle du départ du Pape répandit dans Rome le trouble et l’appréhension. Pour calmer l’eflcrvescence, les deux Conseils publièrent des proclamations au peuple, dans lesquelles il était dit « qu’en l’absence
du Prince, le gouvernement de l’État demeurait constitué de la même manière, et reposait dans les mêmes autorités legales. En conséquence, les Conseils continuèrent leurs travaux. Ils ordonnèrent la création de 600,000 écus de bons du trésor hypothéqués sur les biens de l’État, déclarèrent abrogées toute juridiction criminelle d’exception et celle de la Sacrée Consulte pour les délits politiques. Le l*r décembre, M. Mamiani , qui venait d’accepter le ministère des affaires étrangères, présenta au Conseil des députés sou projet d’Assemblée Constituante qui, tout en ne différant guère de l'ancienne proposition d’un Congrès fédéral, avait, sous l’influence des temps, emprunté son nom à la combinaison franchement révolutionnaire d’une Assemblée souveraine, afDrmatiou et moyen tout ensemble d’unité nationale. Tandis que les Conseils, en attendant l’examen de ce projet, poursuivaient la discussion des lois sur la garde civique, sur les substitutions et sur divers sujets économiques, le 3 décembre parvint à Rome le bref suivant :
BREF DE PIE IX, DATÉ l)E GAETE.
Plus PAPA NONUS.
A scs tri s -chers sujets.
Les violences exercées conire Nous dans ces derniers jours, et les intentions manifestées d'en employer de nouvelles (que Dieu veuille éloigner, en versant dans les cœurs des sentiments d’humanité et de modération), Nous ont contraint de Nous séparer pour un temps de Nos sujets et fils, que Nous n’avons point cessé d’aiuier. Parmi les causes
qui Nous ont dicté cette détermination, si douloureuse pour Nous, l’une des principales est la volonté d’avoir pleine liberté dans l’exercice du pouvoir du Saint-Siège, liberté dont l’univers catholique pourrait douter à bon droit que Nous ayons lu jouissance dans les circonstances actuelles. Et si une telle violence est pour Nous un sujet de grande amertume, Nous Nous semons plus affligé encore lorsque Nous songeons à l’ingratitude dont s’est rendue coupable à la face du inonde certaine classe d’hommes pervers, et surtout aux colères du Seigneur, qui tôt ou tard exécute les peines prononcées par son Église.
Dans l’ingratitude de Nos fils, Nous reconnaissons la main de Dieu qui Nous frappe à cause de Nos péchés et de ceux des peuples; mais Nous ne pourrions sans trahir Nos devoirs, Nous abstenir de protester solennellement, à la face de tous (comme déjà dans la soirée funeste du 16 novembre et la matinée du 17, Nous avons protesté verbalement en présence du corps diplomatique, dont les sympathies ont si eflïcacement soutenu Notre courage), que Nous avons subi dès lors une violence inouïe et sacrilège. En cette circonstance, Nous protestons de nouveau solennellement que Nous avons cédé à la violence, et déclarons eu conséquence tous les actes qui en sont dérivés, nuis, de nul effet et de légalité nulle.
Ces pénibles protestations Nous sont arrachées par la malice des hommes, et imposées par Notre conscience, qui, dans les circonstances présentes , Nous prescrit impérieusement l’exercice de Nos devoirs.
Toutefois. Nous avons la confiance qu’il ne Nous sera point interdit, en Njous agenouillant aux pieds du Seigneur pouv le supplier d’apaiser sa colère, de commencer Notre prière par les paroles d’un Roi-Prophète : Mémento, Domine, David et omnis mansuelndinis ejus.
Cependant, ayant à cœur de ne poiut laisser sans direction ( actfulo ) le gouvernement de Nos États, Nous nommons une Commission gouvernementale composée des personnes suivantes : cardinal Castracane, Mgr Roberlo Roberli,
prince de Ruviano, prince Barberini, marquis Bevilacquu de Bologne, marquis Ricci de Macerata, lieutenant-général Zucclii. En infime temps que Nous confions à celle Commission gouvernementale la direction teuiporaire des affaires publiques. Nous recommandons à tous Nos sujets et lils la tranquillité et la conservation de l’ordre.
Enfin Nous voulons et commandons que chaque jour soient adressées à Dieu de ferventes prières pour Notre humble personne, et aussi pour que la paix soit rendue au monde, et spécialement à Notre État et à Rome, où sera toujours Notre cœur, en quelque lieu que Nous soyons de la terre du Christ. Et donnant l’exemple à tous, comme c’est le devoir du sacerdoce suprême, Nous invoquons trèsdévotement la Vierge immaculée, mère de miséricorde, et les saints apôtres Pierre et Paul, afin que, comme Nous le désirons ardemment, s’éloigne de la ville de Rome et de tout l’État l’indignation du Dieu tout-puissant.
Datum Cajotæ die xxru novombris aouo hdcccilviu.
Piüs Papa Noms.
Le bref du Pape n’apporla dans la situation de Rome qu’iiti nouvel élément de désordre. Des membres qu’il désignait pour faire partie de la nouvelle Commission gouvernementale, quelques-uns étaient absents de Rome ; d’autres étaient peu soucieux d’accepter la charge qui leur était confiée. La Commission ne parvint pas à se constituer (1). Le ministère était destitué de toute autorité par le bref de Gaëte. Les Étals- Romains n'avaient plus ni Prince ni gouvernement.
(1) Si parmi les membres de 1» Commission de gouverne ment daignés par le bref du 27 novembre, la plupart manquèrent de courage civil en déclinant la mission qui leur était attribuée, ou ne sachant pas prendre émrgiqueinent l'initiative qu’elle autorisait, quelqoes-nns du moins donnèrent d'irret niables témoignages de leur esprit libéral et conciliateur. Les marquis Uevilacqua et Kicci su rendirent A Gante ; niais leur intervention demeura aussi impuissante que les sollicitations dus délégués des Conseils.
— Dans la nuit même du 3 décembre, le Conseil des députés se réunit, et après une longue discussion, adopta les propositions suivantes :
Le Conseil des députés, reconnaissant que l’acte daté de Gaëte 27 novembre n’a par lui-méine aucun caractère d’authenticité ni de publicité régulière, et que d’ailleurs cet acte, ne présentant sous un aucun rapport les caractères constitutionnels qui sont imposés au souverain aussi bien qu’à la nation (le bref n’était pas contre-signé par un ministre responsable), il n’en peut être tenu compte ; obéissant à la loi de la nécessité et au besoin d’avoir un gouvernement; déclare : — 1° Les ministres actuels doivent continuer d’exercer tous actes de gouvernement, tant qu’il ne sera pas autrement pourvu ; — 2° line députation sera immédiatement envoyée par le Conseil à Sa Sainteté pour l’inviter à rentrer dans Rome, ou à pourvoir autrement à l'absence du chef du pouvoir exécutif; — 3° Le Haut-Conseil est invité à faire une déclaration semblable, et à joindre quelques-uns de ses membres à la susdite députation ; — 4° Une proclamation sera adressée aux populations des États-Romains pour les informer des mesures prises par le Conseil des députés, et une autre aux gardes civiques pour leur recommander le maintien de l’ordre public et la protection des libertés et des lois fondamentales de l’État.
Le 5 décembre, les délégués des deux Conseils, auxquels s’adjoignit pour la municipalité le prince> Corsini, sénateur de Rome, se mirent en route pour Gaëte. A la frontière, un inspecteur de police leur refusa le passage. Ils écrivirent au cardinal Antonelli, qui leur envoya l’expression des regrets que ressentait le Pape de ne pouvoir leur donner audience. La députation reprit tristement le chemin de Rome.
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Cependant les provinces, qui jusqu’alors avaient gardé une sorte de neutralité dans les querelles qui troublaient la capitale, commençaient à s’émouvoir et semblaient près d’y intervenir au profit de la révolution. Le parti modéré y était sans force, parce que libéraux et conservateurs y détestaient également le gouvernement clérical. Les clubs seuls y étaient puissants, et l'affaiblissement progressif du pouvoir central accroissait de jour en jour l’autorité des chefs populaires. Plongées dans l’ignorance la plus profonde, familiarisées avec le sang et le désordre par les excès traditionnels des diverses sectes, toutes ces populations ardentes étaient merveilleusement préparées aux entraînements révolutionnaires.
Le refus du Pape d’accueillir les délégués mit le comble aux mécontentements. A Rome, dans les clubs, on parla de proclamer la déchéance du Prince et d’instituer un gouvernement provisoire. La place publique était tumultueuse, la garde civique travaillée par de sourdes divisions. Chaque heure qui s’écoulait aggravait le péril. Le Conseil des députés, n’osant toucher encore à la prérogative monarchique et remplacer, même pour un temps, le Prince fugitif, nomma une Commission de cinq membres, chargée de rechercher tes moyens de pourvoir aux difficultés résultant de C absence du souverain. Ces cinq membres furent MM. Fusconi, Sturbinetti, Rezzi, Sereni, Lunati.
Sur ces entrefaites, on apprit à Rome l’ordre donné par le général Cavaignac, que 3,500 hommes fussent embarqués pour Civita-Vccchia, en vue de protéger la personne et d’assurer la liberté du Pontife. Le Minis-
1ère romain publia aussitôt une protestation dont nous reproduisons les principaux passages :
Le général Cavaignac , le 2S du mois de novembre écoulé, a signifié à l'Assemblée Nationale que, ayant reçu la nouvelle des événements survenus à Rome le 16, il avait par dépêche télégraphique donné l’ordre que trois mille cinq cents hommes fussent immédiatement embarqués sur trois frégates à vapeur et dirigés sur Civita-Vecchia, en vue de protéger la personne du Pontife, d’assurer sa liberté
et le respect qui lui est dû
Nous ne pouvons nous empêcher d’observer en premier lieu que donner l’ordre d’entrer main armée sur un territoire étranger, sans l’assentiment de ses habitants et de qui les gouverne, est en soi un acte contraire aux maximes fondamentales du droit des gens, même alors qu’il s'agit d’assurer la vie et la liberté du prince qui y règne; attendu que tout peuple est chex soi l’unique arbitre de ses propres actions, et que suivant les doctrines universellement acceptées aujourd’hui, il ne réside dans les princes aucune seigneurie absolue, aucun droit divin supérieur à tout autre droit social et politique. ...
Les soussignés, passant sous silence beaucoup d’autres raisons et de nombreuses règles du droit international sur la question, sc bornent à rappeler au général Cavaignac la prescription de l’art, ô de la nouvelle constitution républicaine de France, dans lequel il est dit ; « Que les armes françaises ne seront jamais employées au détriment de la liberté des peuples. » Or, la première des libertés c’est l'indépendance nationale, le droit pour les peuples de rester arbitres et maîtres de leurs propres destinées, arbitres et
maitres de la gestion intérieure de la chose publique
Mais le Pontife, nous dit-on, outre qu’il est le souverain de trois millious de sujets, est le chef et le modérateur de tout l’univers catholique ; et en conséquence, tout potentat qui professe la religion catholique doit être garant que le prince des princes ne soit jamais violeuté ni
même gravement troublé dans l’exercice plein et spontané de la puissance pontificale.
Nous ne nous attacherons pas 5 combattre cette maxime et ce principe considérés abstraitement; mais que l’on veuille bien reconnaître qu’ils doivent être appliqués aux vrais et légitimes cas qu’ils ont en vue, non ü des cas supposés et étrangers au sujet
L’intervention ne saurait avoir lieu alors que l’autorité spirituelle du Pontife n'est ni entravée ni combattue dans son action ; or, le différend qui s’est élevé 6011% le Saint-Père et son peuple est purement politique. La calomnie ne réussira jamais à donner apparence de vérité à aucune assertion contraire ; l’Église est intacte dans ses droits, dans ses privilèges, dans ses fonctions de toute sorte
Revenant au discours du général Cavaignac, il
semble croyable qu’après avoir eu connaissance de la profonde tranquillité dans laquelle vivent Rome et l’État depuis le lendemain du 10 novembre, et aussi de l’admirable concorde dans laquelle s’unissent chaque jour plus fortement le ministère, les Chambres, la municipalité, les gardes civiques et toutes les autres parties du peuple ; après avoir considéré qu’il en résulte à Rome et dans toutes les provinces le maintien d’un ordre exemplaire, et qu’au sein de la liberté illimitée de penser, d’écrire et d’agir dont cefe peuples sont en possession, on ne voit pas un acte, pas un signe, nous ne disons pas qui soit contraire à la foi catholique, mais qui gêne et trouble eu rien aucune pratique, aucuue démonstration quelconque de culte extérieur; enfin, après avoir considéré que le ministère, les Conseils législatifs et les autres corps constitués demeurèrent étrangers aux passions du peuple et aux excès qui en peuvent résulter, et que tous au contraire se tiennent dans la légalité et dans le strict exercice de leurs droits et de leurs devoirs , il est croyable que ce général se sentira contraint de changer d'avis et de détermination, et ne viendra point avec la force rendre plus difficile ou plus tardive cette conciliation qui doit naître sponlauémeui de la persuasion et de l’aiuour.
comme aussi île la nécessité, mieux connue el mieux sentie. Quoi qu’il en soit, la détermination du générai Cavai* gnac, à laquelle nous ne voulons pas croire que la généreuse nation française s’associe de son plein gré, est une humiliation, un outrage des plus graves pour toutes les populations italiennes. Suusqnelque couleur et pour quelque raison honnête et plausible que le général Cavaignac entende intervenir à main armée en Italie, c’est là un fait qui, non cousenti par la nation et par qui la représente, constitue une véritable et llagrante violation du droit universel des peuples. Le général Cavaignac n’invoque aucun accord préalable ni avec les peuples ni avec les piiuces de la Péninsule ; il ne parle point d'aucune requête ou tout au moins du plein consentement de Pie IX ; laquelle requête et lequel consentement d’ailleurs n’ont pu jamais exister. Pie IX est le plus bienveillant des princes, il a un cœur élevé et italien. Comment pourrait-il vouloir retourner sur sa chaire sacrée, précédé et entouré des armes étrangères! Quiconque suppose , quiconque affirme cela , l’offense cruellement. En outre de quoi, nous le répétons, comme il ne s’agit point ici de son ministère apostolique, mais uniquement de différends politiques survenus entre lui et scs peuples, retourner parmi eux par la force des armes étrangères serait de sa part accomplir l'acte le plus contraire qui se puisse concevoir aux principes constitutionnels et aux maximes fondamentales du droit public.
Pour toutes ces causes, Nous soussignés protestons solennellement en face de l’Italie et de l’Europe, contre l’invasion française préparée et résolue par le général Cavaignac, et déclarons que nous empêcherons, suivant nos forces, l’entrée de ses troupes et la violation du territoire national ; ce que faisant, nous entendons défendre l’honneur, non pas seulement des États-Romains, mais de l’Italie tout entière, et seconder la ferme volonté et la détermination de toutes ses populations. Nous faisons également un nppelgénéral et solennel à tous les potentats de l’Europe et à leurs sentiments d’équité et de justice. Car notre cause est
commune à toutes les nations jalouses de leur indépendance et ftères d’avoir conquis la liberté politique.
Rome, R décembre 184R.»