VI. Un Congrès préliminaire, qui s’ouvrira à Rome au
plus tard le discutera le règlement organique du Con-
grès de la Ligue, qui sera ensuite soumis à la ratification des hautes parties contractantes.
VU. Les hautes parties contractantes promettent de ne conclure avec d’autres États ou gouvernements aucuns traités, conventions ou accords particuliers, qui soient incompatibles avec le pacte et les résolutions de la Ligue italienne, et avec les droits et obligations qui en dérivent, sous réserve pour le Pape de fa pleine liberté de conclure tous traités et conventions qui regardent directement ou indirectement les affaires religieuses.
Mais ce projet n’obtint pas les sympathies du ministère piémontais. C’était le gouvernement pontifical cependant que la presse piémontaise et avec elle la presse romaine accusaient de tiédeur pour la Ligue. Rossi, irrité, publia, dans la Gazette de Rome du li novembre, l’écrit suivant, curieux monument des pre-
miers efforts que tentèrent, pour leur agglomération, les divers éléments italiens :
Dans notre numéro 187, du 18 septembre, nous disions à nos lecteurs que l’établissement de la Limite politique entre les monarchies constitutionnelles de l’Italie était toujours le ferme désir du gouvernement pontifical, et que nous avions la ferme espérance de voir bientôt réalisée cette grande pensée, dont Pie IX avait été l’initiateur spontané et ensuite le promoteur assidu. En terminant, nous exprimions le souhait (et l’on pouvait s’apercevoir que cet augure n’était pas exempt de crainte) que les passions humaines et les intérêts privés ne vinssent point faire obstacle à l'oeuvre sainte, et rendre stérile le pur amour de la patrie qui l’inspirait. Mais, il faut bien le dire, les obstacles se rencontrent là où, d’après toute raison, on devait trouver un consentement facile et une coopération sincère; et c’est de ce côté (tel est le malheur de nos temps!) que partent d’amères accusations contre le Pontife, comme s’il ne voulait plus cette Ligue, que le premier il avait imaginée et proposée.
Et pourquoi ces accusations? La réponse est bien simple : c’est que le Pontife, initiateur de la Ligue, n’a point adhéré aveuglément à la proposition piémoutaise.
Or, si l’on va au fond des choses, à quoi se réduit celte proposition? A ceci : décrétons la Ligue en principe, envoyez-nous des hommes et de l’argent ; ensuite, aussitôt qu’il sera possible, les plénipotentiaires des contractants se réuniront à Rome pour délibérer sur les lois organiques de la Ligue. Mais, avant tout, il faudrait nous dire clairement quel territoire le Piémont entend que Rome et la Toscane lui garantissent. Est-ce l’ancien ou le nouveau? Est ce celui qu’il possède ou celui qu’il espérait pouvoir posséder?
Si c’est l’ancien, il u’y a aucune objection à faire.
Si c’est le nouveau, qui ne voit que la Toscane et Rome, se faisant seules garantes de si magnifiques annexions, feraient sourire l’Europe?
Et qu’on ne dise pas que c’est là un pacte national, une condition de l’indépendance italienne! car l’autonomie de l’Italie ne suppose pas nécessairement que l’empire de la maison de Savoie s’étende du Panaro jusqu’aux Alpes. Si cet empire est une des formes politiques que l’Italie indépendante pouvait prendre, ce n’est pas la seule assurément. Nous ne voulons pas rechercher ici si cette forme était préférable à toute autre ; nous ne voulons pas examiner s’il n’y aurait point quelque chose d'inopportun et d’excessif à ce que le royaume piémonlais reçût d’autres accroissements que Plaisance et la Lombardie. Nous admettons que ce fût là la forme la meilleure alors qu'elle fut imaginée. Mais les conditions d’aujourd’hui ne sont plus celles d’alors, .et la différence qu’il y a entre les unes et les autres, c’est la différence qu’il y a entre posséder et reprendre. Quoi qu’il en soit, il csL certain que l'agrandissement du Piémont et l’autonomie de l’Italie ne sont pas des termes équivalents et des questions identiques; que la seconde peut exister sans le premier; que la garantie des territoires, non point possédés, mais désirés par le Piémont, n’est point chose à stipuler à la légère. Fût-elle excellente en soi et salutaire à l’Italie, une telle résolution ne serait de quelque poids dans les conseils européens que si elle était spontanée et énergique, commune et mûrement délibérée de la part de tous les États indépendants de notre Péninsule, qui constituent la vraie Ligue italienne.
C’était donc une pensée pi'écoce, hasardée, que de proposer cette garantie comme pacte préliminaire et comme condition d’une Ligue incomplète et à peine ébauchée.
Et il en faut dire autant de la fixation des contingents d’hommes et d’argent. Comment les fixer, si l’on ne sait d’avance quel est le nombre des États qui entrent dans la Ligue et quels sont ces États, si l’on ne peut prévoir à quelles épreuves la Ligue peut se trouver exposée, quelles amitiés ou inimitiés elle peut espérer ou craindre ? On ne parle pas de Naples. Mais Naples est une partie trop importante de l’ilalie pour qu’on puisse la négliger. Les conditions de la
Ligue sont nécessairement différentes suivant que Naples en fait ou non partie, ou suivant que, n’en faisant pas partie, elle est amie, ennemie ou neutre.
Il est clair qu’il serait avantageux au Piémont de se trou* ver à la tête de deux ou trois armées ajoutées à la sienne. Dans les négociations qu’il a provoquées en capitulant à Milan et en acceptant ensuite la médiation étrangère , il lui deviendrait moins difficile peut-être d’obtenir quelque partie des vastes territoires qu’il désirait. Et l’Italie, au milieu des malheurs où l’ont entraînée tant d’erreurs et de folies, éprouverait, il est vrai, quelque consolation en voyant s’agrandir quelque peu le royaume piémontais.
Mais si l’on veut se préoccuper de l'Italie et non d’autre chose, le parti le plus sage, le plus désintéressé et le plus patriotique serait de constituer d'abord fortement la Ligue, tout en laissant, aux Étals qui y entreraient, la faculté de réorganiser et de renforcer leurs armées. Mais les levées en masse, mais l’impétuosité qui supplée au savoir et à la discipline! Grands mots qui n’intimident personne, et, certes, n’entretiennent point les espérances de quiconque réfléchit. Pourquoi donc le Piémont, qui, à la pensée du salut de l’Italie ajoutait la pensée, non moins entraînante, de sa propre grandeur, n’a-t-il pas vu cent mille volontaires s’adjoindre à son armée régulière? Le gouvernement piémontais sait ce que valent contre les troupes permanentes les troupes de circonstance; il sait que la valeur ne suffit point 5 gagner des batailles, et que s’il voulait tirer l’épée et appeler l’Italie aux armes, ce serait le droit de l’Italie de demander comment et par qui la guerre serait conduite.
Mais le gouvernement piémontais est sage ; il songe à la paix, désire la paix, négocie la paix, et ù qui douterait de la sincérité de ses intentions, il montrerait pour preuve Venise, non défendue par les Piémontais. Nous ne savons pas et nous n’avons nulle curiosité de savoir ce que le gouvernement du Piémont espère ou redoute des négociations entamées, h i quelles sont les instructions apparentes ou sc-
crêtes de ses négociateurs, ni quelles sont les conditions auxquelles il est, en définitive, préparé à souscrire; mais, en vérité, ce serait chose trop singulière que de s’engager dans une Ligue jusqu’au point de promettre des contingents fixes de soldats et d’argent, tandis que se poursuivent, sur les destinées italiennes, des négociations dont un seul des États ligués connaît les mystères, où un seul conseille les principaux négociateurs italiens, je veux dire les négociateurs piémontais. Le gouvernement Sarde a trop de science politique et de courtoisie pour ne pas reconnaître qu’il est nécessaire et convenable, si l'on veut stipuler le pacte fondamental d une Ligue politique quelconque, de dire d’abord aux autres États qui en doivent faire partie : Voici où j en suis, voici les instructions que fai tracées, voici les limites (faction dans lesquelles fai estimé que doivent se renfermer les négociateurs et les médiateurs ; dites-moi votre avis, accordons-nous dans un jugement unique, et, alors, ou nous donnerons aux négociateurs aes instructions et des pouvoirs communs, ou nous donnerons aux négociateurs particuliers de chaque Etat de la Ligue des instructions conformes. — Ou le Piémont veuf agir seul, en diplomatie comine ailleurs, et la Ligue, si elle peut être stipulée immédiatement en principe, ne peut être constituée en conventions et obligations spéciales ou positives que lorsque le mystère des négociations sera dévoilé, et la paix conclue ou les négociations rompues; — ou le Piémont entend négocier comme membre de la Ligue; et alors, qu’il s’empresse d’y adhérer et d'envoyer à Rome ses plénipotentiaires.
Or, à vrai dire, c’est de quoi il ne semble guère désireux. Il les enverra, dit-il, aussitôt que possible. Nous confessous humblement notre peu d'intelligence ; il ne nous est pas donné de comprendre aussitôt que possible! Mais qui donc peut empêcher six, huit, dix personnes (que chaque État en choisisse autant qu’il voudra et comme il voudra) de s’embarquer à Gênes et de débarquer à Civita-Vecchia? Qui peut les empêcher de se rendre à Rome et d’y délibérer
sur les choses italiennes? Dieu merci, Rome peut garantir à ses hôtes la liberté, la sécurité des personnes et des choses. Cet aussitôt que possible est pour nous une énigme : nous n’en voulons pas chercher la clef. Pour nous, la réunion du Congrès italien à Rome est, nous ne disons pas chose possible, mais facile, et en même temps nécessaire et urgente.
Le projet pontifical est de la plus grande simplicité; il peut se résumer en peu de mots : Il y a Ligue politique entre les monarchies constitutionnelles et indépendantes • d’Italie gui adhèrent au parte fondamental. Les plénipotentiaires de chaque État indépendant se réuniront incessamment à Home, dans un Congrès préliminaire, pour délibérer sur les intérêts communs et tracer les règles organiques de la Ligue.
Ce qui est fait est parfait (1).
Par cette voie droite et facile, on peut atteindre le but; par toute autre, on ne peut que s’en éloigner. L’Italie, déjà victime de tant d’erreurs, aurait à eu déplorer une de plus.
Concluons : Pie IX demeure ferme dans sa haute pensée; il est désireux, comme il l’a toujours été, de pourvoir efficacement, au moyen de la Ligue politique italienne, à la sécurité, à la dignité, à la prospérité de l’Italie et des monarchies constitutionnelles de la Péninsule.
Pie IX n’est inspiré ni par des intérêts particuliers ni par des vues ambitieuses; il ne demande rien, ne désire rien, si ce n’est le bonheur de l’Iialie et le développement régulier des institutions qu'il a accordées à ses peuples ; mais, d’un autre côté, il n’oubliera jamais ce qu’il doit à la dignité du Saint-Siège et à la gloire de Rome. Toute proposition incompatible avec ce devoir sacré, serait vainement adressée au Souverain de Rome et au chef de l’Église. Le Pontificat est la seule grandeur vivante qui reste à l’Italie ; c’est au Pontificat qu’elle doit les respects de l’Europe et de tout
(t) Il y a dans lo texto : Cosa pilla capo ha ; proverbe italien qui signifie mot à mot ; Chose [aile a une tète.
le monde catholique. Pie IX ne peut l’oublier, ni comme prince des princes ni comme Italien.
11 n’était pas aussi aisé de s’entendre qne M. Rossi voulait bien le dire, d’abord parce que, comme on le voit, son langage était peu conciliant, ensuite parce que les négociateurs, même les moins ombrageux, n’eussent pu ne pas s’inquiéter de cette pleine liberté que voulait se réserver le Pape de conclure tous traités et conventions qui regarderaient directement ou indirectement les afl'aires religieuses. 11 y avait dans ces négociations, comme dans tout ce qui concerne la Papauté, une impossibilité de solution qui résultait moins du mauvais vouloir des hommes que de la nature même de 1’instilulion. La question demeura donc en suspens.
Cependant le comte Rossi continuait l’œuvre de réorganisation qu’il avait courageusement entreprise. 11 nommait des commissions pour la réforme des finances, de l’armée, du système monétaire. Il traitait de la construction du chemin de fer de la frontière napolitaine et ordonnait l’établissement des premières lignes télégraphiques. 11 imposait des taxes au clergé et savait en obtenir des emprunts. Mais, malgré son zèle et sa prodigieuse activité, son impopularité ne faisait que s’accroître. Le parti démocratique exaltait contre son projet de Confédération le projet de Constituante Italienne de Montanelli. Le parti rétrograde attisait, pour les exploiter, les haines populaires. Chaque jour l’agitation des esprits devenait plus menaçante. Le 15 novembre, jour de la réouverture du Parlement, le comte Rossi, malgré les avis qui lui avaient été donnés, voulut se
rendre à la séance. A son arrivée sur la place de la Chancellerie, il fut accueilli par des clameurs et des huées. Il eut l’imprudence, en traversant le vestibule du palais, de jeter sur la foule un regard dédaigneux, et même, ajoute-t-on, d’agiter sa canne d’un air menaçant. Au même instant, une main qui est restée inconnue (1) le frappa d’un coup de poignard. Il expira quelques minutes après.
Le soir, de déplorables réjouissances, saturnales de la révolution, furent célébrées dans les rues de Rome par quelques bandes d’hommes en délire. Le lendemain, 16, des rassemblements tumultueux entourèrent le Quirinal. M. Galletti apporta au Pape les propositions du peuple ; mais il trouva le Souverain inébranlable dans sa résistance à entrer dans l’alliance contre l’Autriche, à adopter le projet d’une Constituante italienne, à choisir un ministère ami de la révolution. Le peuple attendait avec impatience le résultat de cette conférence. Un coup de feu ayant été tiré, à ce que l’on assure, par l’un des Suisses retranchés derrière les grilles, une lutte sanglante s’engagea. Mgr Palma, qui se tenait imprudemment à l’une des fenêtres du palais, tomba frappé à mort. Le Pape céda alors pour arrêter l’effusion du sang, mais en déclarant aux membres du corps diplomatique réunis autour de lui qu’il tenait d’avance pour nulle et non avenue toute concession faite sous la pression de l’émeute. Il fallait en finir promptement. M. Galletti, d’accord avec le cardi-
(1) On a attribué à plusieurs individus l’inspiration ou le fait de l'aasassinat du comie Hosst ; mais les indications incertaines recueillies k ce sujet par la haine des partis, (^appartiennent pas encore à l'histoire.
liai Soglia, proposa une liste ministérielle dans laquelle la présidence était attribuée à l’abbé Rosmini (1). Celui-ci refusa et fut remplacé par Mgr Muzzarelli, qui jouissait de la faveur populaire. Le nouveau ministère publia aussitôt une proclamation dans laquelle il promettait la convocation d’une Constituante romaine et la conclusion de ce pacte fédéral que le sentiment public réclamait comme la formule et la garantie de la nationalité italienne. De ce jour, le peuple était roi. Mais déjà il avait abusé de la victoire. En maintenant l’autorité nominale du prince, tandis qu’il lui forçait la main dans le choix de scs ministres, le parti du mouvement violait le Statut sans profit pour la révolution, et justifiait en quelque sorte d’avance, les résistances et les actes inconstitutionnels de la cour.
De ce jour aussi, le Pape conçut le projet de s’échapper de Rome. Demeurant obstinément étranger aux affaires, il puisait ses inspirations dans une sorte de conseil intime, composé des ministres de France, d’Espagne et de Bavière et du cardinal Antonelli. Esprit faible et indécis, caractère opiniâtre, Pie IX affectionnait ce conseiller, dont l’esprit, médiocre mais obstiné, savait fixer ses irrésolutions, dont le caractère souple savait ménager sou humeur volontaire. Le 24 novembre, le Pape, vêtu en simple abbé, sortait du Quirinal par une porte secrète, et s’échappait de Rome dans la voiture de la comtesse de Spaur, ambassadrice de Bavière. Le duc d’Harcourt, ambassadeur de
(1) L’abbé Rosmini était demeuré à Rome après sa mission politique termiuéc.
France, devait le retrouver à Civita-Vecchia. Mais le Pontife, pour accueillir les offres de protection de la France, voulait attendre le résultat de l’élection présidentielle; accessible aux pressentiments, il se défiait de Louis Bonaparte. 11 préférait d’ailleurs l’hospitalité d’une terre plus favorable aux réactions et dont la proximité lui permît de mieux apprécier et de mettre plus aisément à profit les circonstances propices. Au lieu d’aller rejoindre M. d’Harcourt, il prit donc la route de Terracine où le roi de Naples accourut à sa rencontre. C’était un puissant secours qui arrivait à la contre-révolution.