PROCLAMATION DE S. S. LE PAPE PIE IX
A peine les vaillantes armées des puissances catholiques, qui ont concouru avec un dévouement vraiment fdial au rétablissement de Notre pleine liberté et indépendance dans le gouvernement des domaines temporels du Saint-Siège, vous avaient-elles délivrés de la tyrannie qui vous opprimait de mille façons, que non-seulement Nous élevâmes des hymnes de remerctmenls au Seigneur, mais Nous nous empressâmes en môme temps d’envoyer îi Rome une commission de gouvernement, composée de trois prélats recommandables, afin qu’elle reprit en Notre nom les rênes de l’administration civile, et avec l’aide d’un ministère, pourvût, selon les circonstances, à tontes les mesures qu’exigeaient immédiatement l’ordre, la sécurité et la tranquillité publiques.
Avec la môme sollicitude, Nous nous occupâmes d’établir les bases d’institutions qui, tout en assurant à Nos sujets bien-aimés les franchises convenables, assurassent aussi Notre indépendance, que Nous sommes dans l’obligation de maintenir entière en face du monde. En conséquence, pour la consolation des bons, qui ont si bien mérité Notre bienveillance et Notre sollicitude spéciales, pour le désappointement des méchants et des aveugles, qui se prévalurent de Nos concessions pour renverser l’ordre social, et aussi pour prouver à tous que Nous n’avons rien tant â cœur que votre véritable et solide prospérité. Nous avons arrêté, de Notre propre mouvement, de Notre entière connaissance, et dans la plénitude de Notre autorité, les dispositions suivantes :
Art. 1". — Il est institué 5 Ilome un Conseil d’État qui donnera son avis sur les projets de loi avant qu’ils soient soumis à la sanction souveraine. Il examinera toutes les questions graves de toutes les brandies de l’administration publique, sur lesquelles son avis sera réclamé par Nous et Nos ministres.
Une loi ultérieure déterminera les qualités et le nombre des conseillers, leurs devoirs, leurs prérogatives, les règles des discussions et tout ce qui peut concerner la marche régulière d’une si haute assemblée.
Art. 2. — Il est institué une Consulte d’État pour les finances. Elle sera consultée sur le budget de l'État ; elle examinera les dépenses et rendra à leur sujet lesjugemcnts de contrôle. Elle donnera son avis sur l’imposition de nouvelles taxes ou la diminution des taxes existantes, sur le meilleur mode d’en régler la répartition, sur les moyens les plus efficaces de faire refleurir le commerce, et en général sur tout ce qui regarde les intérêts du Trésor public.
I.es membres de la Consulte seront choisis par Nous sur des listes qui Nous seront présentées par les Conseils provinciaux. Leur nombre sera lixé en proportion des provinces de l’État. Il pourra être accru par l’adjonction d’un nombre lixe de sujets que Nous nous réservons de nommer.
Une loi ultérieure déterminera les formes des propositions des membres de la Consulte, leurs qualités, les règles de l’examen des affaires, et tout ce qui peut efficacement et promptement contribuer ù la réorganisation de cette branche si importante de l’administration publique.
Art. 3. — L’institution des Conseils provinciaux est confirmée. Les conseillers seront choisis par Nous sur des listes présentées par les Conseils communaux.
Ils débattront les intérêts locaux de la province, les dépenses qui seront à sa charge et exigeront son concours, les comptes de recettes et de dépenses de l’administration intérieure, qui sera instituée par chaque Conseil provincial sous sa responsabilité.
Quelques membres du Conseil provincial seront appelés à faire partie du conseil du Chef de la province pour l’assister dans l’exercice de la tutelle qui lui est attribuée sur les communes.
Une loi ultérieure déterminera le mode des propositions, les qualités et le nombre des conseillers pour chaque province, précisera et réglera les rapports qui doivent exister
entre les administrations provinciales et les grands intérêts de l'État, et indiquera comment et jusqu’où s’étendra la surveillance supérieure sur ces administrations.
Art. 4. — La représentation et l’administration municipales recevront les plus larges franchises qui soient compatibles avec les intérêts locaux des communes.
L’élection des conseillers aura pour hase un nombre étendu d’électeurs, en ayant principalement égard à la propriété.
Les éligibles, outre les qualités intrinsèques nécessaires, devront payer un cens qui sera lixé par la loi.
Les Chefs des administrations municipales seront choisis par Nous, et les Anciens par les Chefs de provinces sur des listes de trois noms, présentées par les Conseils communaux.
Une loi ultérieure déterminera les qualités et le nombre des conseillers communaux, le mode de leur élection, le • nombre de ceux qui composeront la municipalité : elle réglera la marche de l’administration en la faisant concorder avec les intérêts de la province.
Aivr. 5. — Les réformes et les améliorations s’étendront aussi ù l’ordre judiciaire et à la législation civile, criminelle et administrative. Une commission sera désignée pour préparer à cet égard le travail nécessaire.
Abt. 6. — Enfin, toujours porté à l’indulgence et au pardon par l’inclination de Notre cœur paternel. Nous vouions, celte fois encore, faire acte de clémence envers les hommes égarés qui ont été entraînés à la trahison et h la révolte par les séductions, l’irrésolution, et peut-être aussi par l’inertie d’autrui. D’autre part, ayant présent à la pensée ce que réclament de Nous la justice, fondement des royaumes, les droits d'autrui méconnus ou violés, le devoir qui Nous incombe de vous protéger contre le renouvellement des maux que vous avez soufferts, et l’obligation de vous soustraire ù l’influence pernicieuse des corrupteurs de toute morale, et des ennemis de cette Religion catholique qui, source inépuisable de tout bien et de toute prospérité
sociale, faisait votre gloire et vous signalait comme la famille d’élection que Dieu favorisait do ses dons particuliers; Nous avons ordonné qu’on publiât en Noire nom une amnistie pour tous, ceux qui ne se trouveront point exclus de ce bienfait par les restrictions qui seront prononcées.
Telles sont les dispositions qu’en présence de Dieu Nous avons cru devoir publier pour votre bien. Compatibles avec Notre dignité, Nous sqmmes convaincu que, fidèlement ' exécutées, elles peuvent produire ces bons résultats qui spnt l'honnête désir des esprits sages. Vos sentiments, à ypus tous qui aspirez au bien en propprtion des maux que vous avez soufferts, Nous eu sont une ample garautie. Mais mettons principalement notre confiance en Dieu, qui, même au milieu de ses justes colères, u’publie jamais sa miséricorde.
Donné à Naples, an faubourg de Portici, te 12 septembre 18/i9, dans la quatrième année de Notre Pontificat.
Plus Papa nonus.
La cour de Rome, par ce manifeste, promettait moins encore que n’avaient réclamé d’elle les puissances dans le mémorandum de 1831. Mais c’était la première concession que la France eût obtenue de Pie IX. Elle fut donc acclamée par nos hommes d’État d’alors comme le point de départ d’une régénération politique dans les fitats-Romains ; et l’Assemblée législative, qui n’était pas exigeante en matière de liberté, applaudit à la générosité du Pontife.
Le 18 septembre, une proclamation des Trois Cardinaux, commentant le manifeste pontifical, annonça que Sa Sainteté pardonnait à tous auteurs de délits
politiques, à /’ exception des membres du (jouter nouent provisoire, des membres du Triumvirat et du gouvernement de la République; des chefs de corps militaires ; de tous ceux qui, ayant joui des bénéfices de l’amnistie autrefois accordée par Sa Sainteté, avaient manqué à leur parole d’honneur et participé aux bouleversements récemment survenus dans les Etats du Saint-Siège; de tous ceux qui, en outre de délits politiques, s'étaient rendus coupables des délits ordinaires prévus par les lois pénales en vigueur.
Ainsi le gouvernement pontifical, en mettant sur la même ligne tous ceux qui avaient pris part au gouvernement de la République, punissait sans distinction les véritables chefs du mouvement et ceux qui s’y étaient mêlés pour le contenir ; il frappait du même coup, avec autant de maladresse que d’injustice, et ses adversaires et ses amis. Appliquée par les rancunes cléricales, l’amnistie déjà • si circonspecte du Pontife fut réduite ù néant.
Toutes les immunités, tous les privilèges cléricaux restaurés ; tous les anciens tribunaux rétablis ; l’instruction, l’éducation, la bienfaisance, la diplomatie, l’administration, la magistrature, entre les mains du clergé; les prélats libéraux écartés des conseils de la cour; la Compagnie de Jésus se relevant, plus puissante et plus remuante que jamais ; les impôts accrus, les règlements de gabelles, les monopoles, les tarifs douaniers remis en vigueur, et néanmoins le trésor devenant de jour en jour plus pauvre; l’industrie et le commerce plus languissants que jamais ; le peu de soldats demeurés sous les armes, sans discipline et sans chefs ;
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la presse non plus seulement gênée par les lois de censure, mais étranglée par l’arbitraire ; le pays, ruiné par l’invasion étrangère, désolé par le brigandage, tourmenté par les polices multiples du gouvernement et des armées, ensanglanté par l’état de siège ; les prisons pleines ; la peine du bâton rétablie pour la correction des prisonniers (d) ; les proscrits, les exilés, les avertis ou soumis à la surveillance se comptant par milliers; et, en conséquence de tant de misères, les anciennes socles se réveillant et travaillant dans l’ombre, les haines de partis s’effaçant dans de communes souffrances, les rigueurs imprudentes préparant des haines irréconciliables : — telle était, à la fin de 1849, la situation de l’État-Romain.
Au dehors étaient finies toutes les luttes de la liberté et de l’indépendance. Venise venait de tomber (24 août) vaincue par la faim, la maladie et la guerre ; la Hongrie avait succombé sous les armes réunies de la Russie et de l’Autriche ; l’Allemagne était domptée. La France, lasse d’agitations, était prête, pour un peu de tranquillité, â sacrifier la liberté même.
« A la fin de mars de l’année 1850 (2), le cardinal « Antonelli annonça aux envoyés des puissances élran- « gères, que Sa Sainteté retournerait incessamment à « Rome, avec l’espérance que scs alliés persévére- < raient dans leur sollicitude à lui garantir la liberté « et l’indépendance , indispensables au gouvernement « universel de l'Eglise cl à sa tranquillité , qui est
(1) Le rétablissement de la peine du cavallello fut l’oeuvre de Mgr le cardinal Savclli, le mime qui avait dirigé l’invasion des brigands napolitains.
(î) J’emprunte les pages qui suivent à uue lettre écrite par M. Farini A M. William Gladstone, le 20 décembre 1S32.
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« la paix de C Europe. Pic IX partit de Portici le « h avril, et, après avoir béni le roi Ferdinand, qui < l’avait dévotement accompagné jusqu’aux confins du « royaume, il se dirigea par Terracine et Velletri vers « Rome, où il entra le 12 au milieu des troupes fran- « çaises. Le 15, il reçut les hommages des ambassa- « deurs, et le 17, des chefs de l’armée. Le 18, il bénit « les troupes sur la place Saint-Pierre.
« En remontant sur le trône de miséricorde, Pie IX « n’y apporta point l’indulgence ; tout au contraire,
« son gouvernement redoubla de rigueur dans les jours « qui précédèrent et ceux qui suivirent son retour. Et « comme, alors que les factions triomphent, les bons « qui se confient à leur propre innocence ne cherchent « point de défenseurs, ce que savent si bien faire les « méchants, il arriva que dans ces mauvais jours « furent frappés beaucoup de ceux-là mêmes qui « avaient eu à souffrir les vexations républicaines. 11 « u’élait acte de dureté, de cupidité ou d’injustice de- « vant lequel reculât la faction victorieuse. Aussi le a petit nombre de citoyens qui avaient persisté à se « promettre avec le retour du Pape un régime de civili- « sationet d’humanité, trompés dans leurs espérances, « pleins du ressentiment des récentes injures, otibliè- » rent les injures de la révolution, et se rapprochèrent « de ceux qui, de la restauration du pouvoir temporel, « avaient auguré tous les maux. La révolution ayant « pris fin par la force des armes et non par la salis- « faction des besoins et des désirs légitimes des peu- « pies, Mazzini (1) mit à profit les erreurs et les perfidies
(1) De l'exil, l'iufatigalile Mazzini continuait son rôle d'agitateur.
« des gouvernants, et parvint à exaspérer beaucoup « d’esprits qu’un gouvernement prudent et honnête « aurait pu maintenir dans la modération.
« Le jour anniversaire de la République ayant été « fêlé à Rome par des feux d’artifice, les prélats de la « Sac rée-Con suite condamnèrent à vingt ans de galères
* quelques jeunes gens accusés de ce singulier crime,
* que 1 imagination des juges créait et punissait avant
* qu il ne fAt inscrit dans les Codes. Comme la jeunesse « s’abstenait de fumer pour atteindre le gouvernement « dans ses revenus, le même tribunal inventa le délit « de coaclion contre l'usage du tabac, et condamna « aux galères quelques individus qui en étaient accu- « sés, C étaient, disait-on, des peines infligées pour « l’exemple et la terreur : étrange système de justice « chrétienne ! Les chefs autrichiens donnaient des « exemples plus nombreux et plus singuliers encore de t cette justice dans les provinces où ils dominaient: « l’abstention du tabac, les chants et les divertissements « sur des sujets politiques, délits que les Autrichiens ap- « pelaient démonstrations anti-politiques , étaient punis « par le jeûne dans les cachots et par la bastonnade « sur les chairs nues : supplices employés non-seule- « ment comme châtiment, mais comme torture eten vue « d’arracher des lèvres des victimes la menteuse con- « fession de la douleur. Je raconte des choses connues « de tout le monde : les sentences sont publiques ; « pour témoins, j’ai tout un peuple. Plus de trois « années se sont écoulées depuis celle époque, et l’on « continue de juger en cette forme, de bàtonner, de
* proscrire.
« Les proscriptions nombreuses, et l'émigration, plus t nombreuse encore, ont enlevé à la Sacrée-Consulte « une ample matière d’inquisition. Cernuschi, qui eut » la bonne fortune d’être jugé par les Français, fut mis « en liberté après un court emprisonnement ; le prélat « Gazzolaet l’cx-moinc Achilli purent s’enfuir grâce aux « facilités que leur laissèrent les Français; le comte « Faella d’Imola, député à l’Assemblé constituante, fut « tenu en prison pendant trois ans, et ensuite envoyé en « exil par grâce spéciale du Pape; Calandrelli fut con- « damné à une peine infamante, bien que sa vie irré- « prochaine et le témoignage public fussent garants de « son innocence; Bubani de Bagnaeavallo, homme mo- « déré et honnête, fut sévèrement puni parce qu’étant e président de la province de Fenno il avait fait arrô- « ter le cardinal De Angelis, par ordre du gouverne- « ment : les gardes nationaux qui avaient exécuté cet « ordre, furent punis aussi ; le comte Puliti de Raca- « nati. député, fut condamné à mort, et ensuite, par « grâce, à la réclusion perpétuelle. Je passe sous si- « lcnce bien d’autres condamnations; quant aux pour- < suites et aux peines de moindre importance, j’en citerai « cet exemple, que tel fut condamné par la Sacrée-Cott- « suite à cinq ans de galères, pour avoir, au temps de » la République, fait imprimer une satire contre un « prélat mort.
« I.c Conseil de censure n’a pas discontinué, pendant « trois ans, de poursuivre et de juger des fonclion- « naircs du gouvernement ou des municipcs ; peut-être « cela dure-t-il encore. Je donnerai quelques exemples « de la justice et du zèle éclairé de ce tribunal. 11 in-
« qu jeta un Marclicsini, île Bologne, homme tout à Tait « étranger aux partis et aux choses de la politique, et « qui, en des temps périlleux, avait donné l'hospitalité « à un frère du Pape ; il destitua de leur emploi de « professeurs à l'Université l’avocat Martinclli, qui t avait été condamné à la même peine par le gouver- « uement de la République parce qu’il n’avait pas « voulu lui prêter sermeut de fidélité, et le prêtre Fer- « ranti, qui avait proposé, dans le Conseil municipal, « la restauration du gouvernement constitutionnel du « Pape ; il suspendit Alessaudrini, la principale lumière « de l’Athénée ; il admonesta jusqu’au professeur Mon- « tauari, ancien ministre, qui avait suivi Pie IX à Gaële. « A Rome, le professeur Baroni, médecin distingué,
* autrefois chirurgien de Grégoire XVI, perdit ses « grades et sa charge pour avoir dirigé les hôpitaux
* militaires de la République ; De Rossi perdit sa
* chaire parce qu’il avait siégé dans l’Assemblée « constituante une seule fois, pour voter contre la dè- « chéance du Pape.
« Celui qui compilerait un recueil de toutes les « sentences que la Sacrée- Consulte et les Conseils de
* guerre autrichiens ont prononcées à cette époque t dans le domaine de l’Église, celui qui dresserait une « statistique de tous les sujets du Pape qui ont été « privés de leur emploi, envoyés en relégation, pros- « crils, bétonnés, emprisonnés; celui-là montrerait à « l’Europe et à la chrétienté, bien mieux que ne peut « faire l’histoire raisonnée, quelle sorte de paix a ap-
* portée à Rome la croisade de I8/j9.
• 11 faut inscrire dans les annales de ces trois
« années (tS/|9 à 1852) les actes inouïs des bandits « qui, au milieu même des troupes étrangères, en « plein état de siège, non-seulement attaquent les mai- « sons isolées, arrêtent, dépouillent et assassinent les
* passants, mais saccagent villages et bourgs, escar- « mouchent avec les soldats, donnent sans aucune « gêne des bals et des festins. Et il ne sert de rien « que les Autrichiens les bétonnent, les torturent, les « fusillent par centaines. Ils sont maîtres de la vie « et des biens des citoyens désarmés : ceux-ci, outre « les taxes et les tailles à payer au gouvernement, t paient la taille aux voleurs; heureux s’ils peuvent « acheter à prix d’or cette protection que le gou- < vernement est impuissant à leurdonner. Les supt plices sont fréquents, mais le brigandage ne diminue
* point ; les bandits meurent avec un rare courage ; « la mort ne les épouvante pas plus que leurs crimes « n’étonnent.
« Des sicaires versent le sang par vengeance poli- « tique, et le gouvernement venge par le sang les as- « sassinats. A Rome, Nardoni fut frappé d’un coup de « poignard, et des gibets furent dressés; un Dandini, « assesseur de police, fut blessé, un Évangélisti, chan- « celier de la Sacrée-Consulte, fut trouvé mort. Dans
* les provinces, tout commissaire ou fonctionnaire qui t se montra zélé ou sévère fut blessé ou tué par guelt apens. Et cependant de terribles supplices s’cxécu- « taient contre les sicaires qui avaient désolé nos villes « durant la Révolution ; il y en aura bien d’autres « encore : supplices ineflicaces parce qu’ils sont trop « tardifs, parce qu’ils sout trop nombreux, parce qu’ils
t ne sont légitimés par aucunes garanties de vraie « justice.
« Un an après le manifeste de Portici, le cardinal « Antonelli commença de publier les lois qui y étaient « promises. Une nouvelle organisation des ministères « abrogea pleinement les Motuproprii de juin et de « décembre 1847, en remettant tout le pouvoir aux
* mains du cardinal secrétaire d’État : lui seul est en « rapport avec les ambassadeurs, commaude aux car- « dinaux légats, préside à la juridiction ecclésiastique « cl mixte, au recensement, à la police ; lui seul, au « nom du Pape, distribue les charges et les honneurs; « devant lui seul sont portées les réclamations contre « les actes et arrêtés de ses commissaires, qui portent « le nom de ministres. — L'institution du Conseil d’Etat » ne fut point une garantie pour les peuples, mais une « vaine satisfaction donnée aux puissances qui avaient « signé le mémorandum de 1831. L’État, aux termes « de l’une des nouvelles lois, serait divisé en grandes « circonscriptions, gouvernées chacune par un cardit nal ; chaque sous-division ou province serait gou- « vernée par un prélat. — 11 se passa une année encore « avant que parussent les dispositions sur la Consulte t des finances et sur les municipalités. La Consulte « est élue par le Pape ; elle est présidée par un « cardinal ; ses attributions se réduisent à celles d’un « conseil d’économat ; elle se réunit en ce moment
• pour la première fois. L’admiuistralion municipale « est dépendante du gouvernement sous la loi nou- « velle comme sous la loi grégorienne ; les conseillers « devraient être élus par le suffrage restreint ; mais,
« pour la première fois, ils ont été choisis par le « gouvernement.
« Antonelli est toujours secrétaire (l’État ; les mi- « nistrcs sont : Savclli, Galli, Giansanti, Giacobiui ;
« le gouverneur de Home est un prélat: c’est aujour- « d’hui Matlcucci. Dans le gouvernement des Armes « succéda au prince Orsini un Suisse nommé Kalber-
* niatteu, qui déjà, sous le pontificat de Grégoire, « avait été destitué comme suspect de péculat; mais « il quitta bientôt sa charge. Ce fut Orsini qui la re- « prit, pour peu de temps eucorc. Il fut remplacé « par un intendant militaire du nom de Farina, qui « avait été mis en retrait d’emploi par Pic IX, parce « qu’il passait pour se préoccuper de sa propre for- « tuuc plus que de l'intérêt public. 11 y a aujour- « d’hui un ministre des armes et quelque peu de « troupes, organisées ici à la française, ailleurs à « l’allemande, partout désordonnées suivant la tra- « dilion pontificale ; mais il n’y a point d’armée, et il « n’en sera point créé, parce que le gouvernement ne i se fie point aux peuples, et que les peuples n’ont « aucune confiance dans le gouvernement; si bien « que ce dernier s’estime heureux s’il peut racoler « quelque vagabond dans l'intérieur, quelque aveutu- « rier au dehors. 11 a vainement essayé d’enrôler des
* soldats en Espagne, en France, et, dit-on en Ir- « lande ; il a imaginé de ressusciter les chevaliers de < Malle pour donucr des chefs à l’armée papale ; il a « bûti des combinaisons de toute sorte; on prétend « que le roi de Naples n'est pas éloigné de vendre au « Tape les Suisses qui se vendent à lui ; mais cela est
douteux, car le roi de Naples n'a pas moins besoin que le Pape d’une garde étrangère.
« La dette publique s’accroît; le papier-monnaie subsiste toujours ; il s’en faut que les revenus suffisent aux dépenses, et le déficit annuel atteint presque deux millions d’écus. Plus d’une fois le gouvernement a mis à l’improviste double taxe sur les propriétés, et des taxes très-lourdes sur les communes ; il a imposé, il y a deux ans, une taxe si énorme, eu égard aux conditions du pays, sur les arts, sur le commerce et sur l’industrie, qu’il ne peut la recouvrer, bien qu’en beaucoup d’endroits les collecteurs enlèvent à de pauvres familles leur humble mobilier et jusqu’à l’anneau des noces.
« J’abrège. Le gouvernement est, comme par le passé, purement clérical, car le cardinal secrétaire d’Élat seul est vraiment ministre ; les cardinaux et les prélats l’emportent, sinon par le nombre, au moins par l’autorité dans le Conseil d’État et dans la Consulte des finances ; des cardinaux et des prélats gouvernent les provinces. Aux ecclésiastiques seuls sont accessibles les hauts emplois dans l’administration, dans l’instruction publique, dans les institutions de bienfaisance, dans la diplomatie, la justice, la police, la censure. La finance est ruinée ; le commerce misérable ; la contrebande a reparu ; toutes les immunités, toutes les juridictions ecclésiastiques sont rétablies; les taxes et les tailles abondent sans règle et sans mesure ; ni sécurité publique ou privée, ni autorité morale, ni armée indigène ; ni chemins de fer, ni télégraphes ; les études négli-
« gées ; aucun souffle de liberté, aucune espérance de « vie tranquille ; deux années étrangères ; l’état de « siège permanent ; des vengeances atroces, des sectes « frémissantes, un mécontentement universel. Tel est « aujourd’hui le gouvernement du Pape, t Jetons un coup d’œil sur les autres gouvernements
< italiens.
« A Naples, continuent les jugements de lèse-
« majesté ; là tout s’achète, accusateurs, instructeurs, « juges, témoins ; là regorgent les prisons, sépultures « de vivants; deux mille citoyens de toute condition « sont déjà condamnés aux cachots ( ergastoli ), au-
* tant à la prison, le double à l’exil : la plupart « sans autre crime que d’avoir cru aux serments de « Ferdinand II.
« L’Italie s’afflige des perfidies bourboniennes; « elle ne s’en étonne pas ; mais elle s’étonne du gou- « veruement qui insulte à la noble Toscane, où Léo- « pold II a détruit les institutions libérales qu’il avait « données, redonnées et garanties par cent promesses ; « où la peine de mort a été rétablie môme en ma-
■ tière politique ; où la police peut condamner som- « mairementà des peines sévères; où la garde du c trône est donnée aux Autrichiens. Là aussi les Au- « trichions bâtonnent : à Livourne, après jugement « militaire, à Florence, par caprice de soldatesque; « un de vos compatriotes ne le sait que trop bien. La
■ liberté de conscience est opprimée; on vous envoie
< aux cachots pour avoir lu la Bible ; les Juifs ont pert du une partie des droits civils. Ce régime est d’autant
* plus insupportable aux Toscans qu’ils y étaient
k moins accoutumés ; et ce pays, qui autrefois était un « séjour de paix et de concorde, est travaillé atijour- « d’hui par les soupçons, par les haines, par les fu- « rcurs des sectes.
« Dans la Lombardie et la Vénétie, l’Autriche ne « maintient sa domination que par le fer et les sup- «pliccs; domination qui n’est ni juste ni heureuse ,
« ainsi que le disait en 1SA8 Pic IX, dans sa lettre à « l’empereur Ferdinand. Ces contrées sont adminis- « trées comme si elles avaient été conquises hier par « une armée de barbares qui s’attendraient à les « perdre demain; après trois ans, la police, la justice, « et ou peut le dire aussi, la finance, sont encore aux « mains des soldats; les gibets sont chargés de ca- « davres; se sauve qui peut fuir. — A Parme, où le « Duc est à lui seul un scandale et un châtiment, et à « Modène, où, auprès de celui de Parme, le gouver- « nement est paternel, les troupes autrichiennes sont « maîtresses.
« Le Piémont a conservé les institutions libres : a l’armée y est réorganisée, le crédit ranimé, les « finances se relèvent, les villes s’agrandissent, le « commerce et l’industrie s’accroissent, les salaires «s’élèvent, la population augmente; le peuple est « tranquille, il est dévoué et reconnaissant à son roi, « qui a maintenu avec une religion singulière les « libertés constitutionnelles, chères à tous.
« Mais les conditions et la politique des gouverne- « ments qui exercent aujourd’hui une haute influence « sur le continent européen, et spécialement de ceux « auxquels le Piémont confine, sont pour lui un dan-
— vn —
« ger. Vous savez, Monsieur, que les Italiens se « laissent aisément séduire par les opinions et les « exemples français. Or il est certain que, de même « qu’il y a quatre ans, les sectes démocratiques fon- « daient leurs espérances sur la France, de même « aujourd’hui c’est sur les exemples et l’influence de « la France que s’appuient les sectes rétrogrades (1).
« L’Autriche voit naturellement d’un mauvais œil « les institutions libres qui attirent vers la maison de • Savoie les esprits libéraux de l’Italie; elle hait cette « Constitution qui a servi Victor-Emmanuel mieux que « n’eût fait une victoire, et qui a presque vengé le « désastre de Novare.
« Les gouvernements de Naples, de Toscane et des t duchés, dont cet exemple de royale loyauté trouble « la conscience, vivent en assez mauvais termes avec « le Piémont. Je crois que les preuves authentiques ne « manqueraient point à qui voudrait établir l’existence « des dangers extérieurs et des embûches intérieures « qui menacent les libertés constitutionnelles du Pié- « mont; mais à coup sûr les signes et les inductions « qui peuvent servir de base aux jugements de fait ne « manquent point à la conscience publique.
« La cour de Rome est plus irritée qu’aucune, et les € autres attisent ses colères. »
(1) La France, commo on voit, était alors mise par M. Farini sur la même ligne que l’Autriche. Los hommes d'Etat italiens, n'ayant point eu à éprouver la politique du nouvel Empereur, n’avaient pas encore découvert en lui ce a souverain magnanime » qu'il devait être plus tard.
Ce que M. Farini écrivait en 1852 est resté vrai pendant bien des années encore.
On a dit que les peuples heureux n’ont pas d’histoire. On le dirait avec plus de raison des peuples esclaves. L’Italie, depuis que son dernier effort d’affranchissement avait été vaincu à Venise, semblait retombée plus profondément que jamais dans ce sommeil léthargique qui avait fait un poëte l’appeler * la terre des morts. »
La vie ne se révélait dans le corps du peuple italien qu’à de rares intervalles, par des conspirations et des révoltes. Le premier de ces faits fut celui de Mantoue (1852). Le mouvement fut étouffé d’avance ; une centaine d’arrestations furent opérées, que suivirent plusieurs condamnations, entre autres celle du prêtre Lnrico Tazzoli, professeur de philosophie au collège de Mantoue, qui fut puni de mort.
Ensuite éclatèrent les troubles de Milan (6 février 1853), sous l’inspiration de Mazziui. L’émeute comptait, assure-t-on, sur le concours de Kossuth et sur la défection d’un régiment hongrois. Quelques officiers autrichiens furent massacrés au milieu des rassemblements populaires ; mais l’ordre fut promptement rétabli. Douze prisonniers furent pendus, dont quelques-uns furent plus tard reconnus innocents. Mazzini se réfugia à Genève, d’où il passa ensuite en Angleterre.
En 1854, le duc de Parme était assassiné dans une rue de sa capitale. — En 1855, le cardinal Antonelli était assailli dans une cérémonie publique. — En 1856, le roi de Naples recevait un coup de baïonnette pendant une revue.
Celle même année 1856 -eut lieu une nouvelle tentative, attribuée encore à Mazzini: une soixantaine d’hommes, conduits par Orsini, partirent de Sarzane pour envahir le duché de Parme, et furent dispersés par les gardes des finances.
Presque en même temps, un mouvement éclatait à Messine, dirigé par un certain Bentivegna, et qui fut promptement réprimé avec les rigueurs ordinaires.
En 1 857 eut lieu une affaire plus grave, dont un épisode, la prise du navire le Cagliari, occupa alors les journaux beaucoup plus que le sort de ceux qui le montaient. Pisacane, gentilhomme napolitain, colonel dans les corps francs en 1848, s’empare du Cagliari dans le port de Gênes, s’en va à Capri délivrer les prisonniers politiques, et débarque ensuite sur les côtes de Calabre. Là, sa petite troupe est cernée, Pisacane est mis à mort par les paysans, et plusieurs de ses compagnons sont conduits dans les prisons de Naples.
Quelques-unes de ces entreprises, dépourvues de plan préconçu, exécutées par une poignée d'hommes, eurent précisément cette grandeur d’être tentées sans aucune chance de succès. Étranges variations de la justice humaine ! Quelques hommes, troublés d’amour et de souffrance, jettent leur cri de mort à la patrie esclave dans l’unique espoir de l’arracbcr à son sommeil, et l’obscurité seule de leurs noms les sauve de l’infamie ! Deux souverains envoient sur le même sol, pour la même cause, une armée de deux cent mille hommes, et recueillent la gloire. Ainsi se révèlent, et par là même se justifient (car tout jugement, tout fait social,
a dans la série des temps sa légitime raison d'être) l’instinct de la conservation publique et la terrible autorité de la guerre ! Les temps de la forcé ne sont pas encore finis !
Toutes les tentatives que je viens de signaler, individuelles ou collectives, héroïques ou criminelles, n’eurent d’autre résultat immédiat que d’irriter les colères des pouvoirs menacés. Les procès politiques se multipliaient. A Naples, c’étaient Poerio et ses amis politiques que le gouvernement envoyait aux prisons ou aux galères. En Toscane, c’était M. Guerrazzi que les rancunes monarchiques condamnaient aux fers pour haute trahison (1). En Piémont même, M. Savi, directeur du journal ltalia c Popolo, impliqué dans l’affaire Pisacane comme ayant voulu provoquer un soulèvement à Gênes et s’emparer des navires de l’État, était puni de la relégalion pour dix ans (*2); Mazzini, pour la même cause, était condamné à mort par contumace.
Seul entre tous les États italiens, le Piémont avait sauvé ses institutions du naufrage de 1848. Ce peuple, que son tempérament ne poussait point aux hasards de la liberté, suivit docilement l’habile initiative des hommes d’État que lui avait donnés sa fortune. En retour de l’hospitalité circonspecte qu’ils recevaient en Piémont, les émigrés des divers pays italiens y apportaient ces idées de l’avenir qui toujours germent dans la misère ou l’exil. Ce fut ainsi qu’un ministre au coup d'reil pénétrant put reconnaître le dévê-
tit Il est Juste de dire, pour l’honneur du grand-duc, que la peine de M. Guerrazzi fut commuée en un exil qu’il alla subir en Corse.
(2) U. Savi a été amnistié avant la Un de sa peine.
loppement dos tendances vers l’unité italienne, et que plus tard il put entreprendre, au profit de la monarchie, l’exécution de ce programme révolutionnaire.
Lorsque s’engagea entre la France et la Russie la querelle d’Orient, le Piémont vint y prendre un rôle, ainsi que dans le congrès qui la termina; et dès lors on put pressentir que les conseils secrets de la politique lui préparaient en Occident de nouvelles destinées.
Le voyage de M. de Cavour à Plombières (juillet 1858), les discours qu’il prononça ensuite à son passage dans diverses villes de la Suisse, annoncèrent la guerre prochaine.
Les paroles adressées par l’Empereur à l’ambassadeur d’Autriche dans la réception du premier janvier 1859 vinrent confirmer ces prévisions. L’esprit public s’émut. La Bourse sonna l’alarme. Aussitôt le Moniteur (7 janvier) protesta des intentions pacifiques du gouvernement français. Mais au même instant (6 janvier) le roi Victor-Emmanuel, en ouvrant la session législative, déclarait « n’étre pas insensible aux cris'de dou- « leur qui de tant de points de l’Italie s’élevaient vers « lui. » Le 15, le ministère piémontais présentait au Parlement un projet de modification à la loi sur la garde nationale, afin de pouvoir en former des corps détachés en service de guerre. — Le 10, le prince Napoléon Bonaparte arrivait à Turin ; et le 30, il épousait la fille de Victor-Emmanuel.
Le h février, le gouvernement piémontais se faisait autoriser à contracter un emprunt de cinquante millions, afin d’étre en mesure de répondre aux menaces
de l’Autriche. Celle-ci, de son côté, ne demeurait pas inactive et cherchait des alliés. Le gouvernement prussien, dans une circulaire du 12 février, exprimait ses sympathies pour la paix et son désir de « conserver leur force aux traités et sa validité à Cétat de choses existant. » Pour atteindre plus sûrement ce but, il s’efforçait d’obtenir la coopération de la Russie. L’Angleterre, depuis si zélée pour l’unité italienne, déclarait qu’elle emploierait tous ses efforts à maintenir la foi des traités. .
En France, l’Empereur, ouvrant la session du Corps législatif (7 février), s’efforçait de rassurer l’Europe, et, tout en reconnaissant la situation anormale de l’Italie, déclarait n’y point apercevoir une raison suffisante de croire à la guerre : i La paix, je l’espère, ne « sera point troublée. » Ainsi se terminait le discours de la couronne.
Cependant, peu de jours après, les journaux dévoués envisageaient avec plus d’assurance les perspectives prochaines de la guerre, et s’ efforçaient, chacun suivant l’ardeur de ses récentes sympathies, d’y préparer l’opinion publique.
Pendant ce temps, le gouvernement piémontais appelait Garibaldi à un commandement, et la jeunesse italienne accourait de tous côtés s’enrôler sous les drapeaux piémontais.
Le 16 février, sur la frontière entre le Piémont et Modène, près de Sarzane, un conflit s’engagea entre les troupes des deux pays. Le 22, à Milan, les funérailles du magistrat Dandolo fournirent une occasion à des démonstrations contre l’Autriche.
Mais en France l’opinion était moins belliqueuse. Le gouvernement se trouvait être plus révolutionnaire que le pays. Depuis dix aus, il avait trop fortement pesé sur les ressorts de la liberté, et maintenant ces ressorts ne se relevaient plus. Forcé de compter avec cette puissance de l’opinion, il expliquait, dans le Moniteur du 5 mars, scs préparatifs militaires par des considérations étrangères aux affaires d’Italie, et, avec une amertume à grand’peine contenue, il qualifiait ® d’imagination, mensonge et délire » l’opinion de ceux qui lui attribitaient des intentions guerrières. Le Piémont n’en appelait pas moins ses contingents sous les armes.
Le roi de Naples, sentant venir la tempête, amnistiait ses prisonniers politiques, c’est-à-dire qu’il les tirait des forteresses et des galères pour leur donner la liberté de l’exil.
Le 17 mars, en réponse aux tentatives de conciliation du cabinet anglais, note de M. de Cavour adressée au marquis d’Azeglio (représentant du Piémont à Londres), affirmant que le Piémont n’avait pris que des mesures défensives, et promettant « de se limiter « à une propagande pacifique, en vue de préparer les « éléments d’une future solution de la question haïr lienne, dès que l’Autriche, en désarmant, serait « rentrée daus les limites qui lui étaient assignées par « des stipulations formelles. »
On conçoit que ces vues de propagande pacifique n’étaient pas de nature à rassurer l’Autriche. Aussi continuait-elle ses préparatifs avec activité. D’un autre côté, l’agitatiou croissait dans les provinces austro-
italiennes, et de fréquentes collisions avaient lieu entre les populations et la police.
Sur ces entrefaites, la Russie émit la proposition de soumettre la question italienne à un congrès des grandes puissances. Le Piémont demanda à être admis dans ce congrès comme « étant investi de la confiance des malheureuses populations italiennes. » L’Autriche s’y refusait, et demandait de son côté qu’avant la réunion du congrès, un désarmement général fût effectué. Le Piémout, sollicité par l’Angleterre d’acquiescer à ce désarmement, répondait qu’aucune compensation ne lui était offerte en retour, puisqu’on lui refusait une place au congrès. Toutes les espérances de conciliation s’évanouissaient une à une. — Le 23 avril, M. de Cavour proposa au Parlement piémontais une loi qui, en vue de la guerre imminente, accordait au gouvernement des pouvoirs dictatoriaux ; elle fut volée aux acclamations du peuple. Le même jour, deux commissaires autrichiens passaient le Tcssin et signifiaient au gouvernement piémontais d’avoir à renvoyer les volontaires dans leurs foyers, sous un délai de trois jours: passé ce temps, l’Autriche considérerait le nonacquiescement du Piémont comme une déclaration de guerre, et se croirait autorisée à commencer les hostilités. C’était là une faute grave de la part du gouvernement autrichien. En prenant de fait le rôle agressif, il réalisait les vœux des gouvernements de France et de Piémont, et cela sans conserver les avantages de l’agression ; car les trois jours accordés au cabinet piémontais étaient en réalité trois jours donnés à l’armée française. Aussi, tandis que l’Angleterre couli-
nuait scs hypocrites ou puérils étions île médiation, les Français, d’un côté, débarquaient à Gênes ('27 avril), et de l’autre, franchissaient le mont Ceuis. Une pluie abondante vint servir la fortune des alliés, en paralysant les manœuvres de l’artillerie et de la cavalerie autrichiennes.
Cependant (27 avril), en Toscane, une députation des corps officiels sollicitait le grand-duc de prendre part à la guerre contre l’Autriche. Le prince préféra quitter ses États. Sous l’inspiration de l’ancien parti constitutionnel de 1848, rendu révolutionnaire par la servitude et la rancune, la Toscane proclama la dictature de Victor-Emmanuel. — Massa et Carrare déclarèrent leur séparation du duché de Modèue et votèrent Y annexion.
Le 1” mai, la duchesse de Parme se retira spontanément, après avoir nommé une commission de régence, qui devait exercer le pouvoir au nom de son fils mineur, Robert I"; mais dès le lendemain cette commission céda la place à une autre, qui déclara « gouverner au nom de Victor-Emmanuel. > Le 3, le gouvernement ducal fut restauré avec de grandes acclamations, et le 4, la Duchesse rentra en triomphe à Parme (1).
Cependant le parti catholique commençait à s’alarmer; le Pape craignait que le mouvement insurrec-
(1) Os oscillations et cc défaut d’ensemble dans les divers incidents du mouvement italien de 1850, montrent que ces révolutions partielles furent moins le résultat d’un unanime effort populaire que d'une combinaison préparée d’avance entre les hommes d’État dos différents pays italiens. Si depuis les populations italiennes ont donné des gages irrécusables de leurs sympathies pour l'unité, il faut pourtant reconnaître qu'4 cotte première heure les faits devançaient les aspirations.
tionncl ne gagnât scs États. Le ministre de l’instruction publique de France fut chargé de calmer ccs appréhensions; il assura, dans une circulaire aux évêques, que le Pape serait respecté dans « tous ses droits de souverain. » Sur la foi de ce document, ou de quelque autre plus intime, le cardinal Milesi, dans une proclamation du 13 avril, recommanda aux populations des légations de se tenir tranquilles, « l’Empereur des Français étant bien résolu à ne tolérer aucune diminution dans le pouvoir temporel du Pape. »
Le 3, l’Empereur publiait cette fameuse proclamation, d’après laquelle «il fallait que l’Autriche dominât jusqu’aux Alpes, ou que l’Italie fût librejusqu’à l’Adriatique. » — Le 12, il débarquait à Gênes, où il fut accueilli avec enthousiasme. Dans une proclamation à ses troupes, il rappela la « Voie sacrée, « battue de victoire en victoire par les soldats du premier Napoléon, qui étaient alors les soldats de la République. Le lendemain, le prince Napoléon arrivait à Gênes, et se rendait de là en Toscane, où il déclara que « sa mission était purement militaire. »
Le 14, le comte de Buol, premier ministre d’Autriche, résigna son portefeuille, qui passa au comte de Reehberg.
L’armée autrichienne, commandée par le général Giulay, avait passé le Tessin sur divers points (29 avril), espérant arriver avant l’armée française aux débouchés des Alpes et de l’Apennin. Se trouvant prévenu, le général autrichien n’avait su ni garder l’offensive ni prendre la défensive, et laissait ses troupes parcourir, comme au hasard, les provinces
piémontaises (1). — Le 20 mai, les hostilités commencèrent par la bataille de Montebello, premier succès des armées alliées (2). — Le 23, la phalange de Garibaldi passa le Tessin, chassa Urban de Varèse le 26, gagna une petite victoire à San Fermo, et arriva à Côme le 28. Les 30 et 31, l’armée alliée gagna la bataille de Palestro.
Le 3 juin, combat de Turbigo sur le Tessin; le h, bataille de Magenta; le 5, les Autrichiens évacuent Milan ; le 6, la municipalité de cette ville va au devant de Victor-Emmanuel, et, « renouvelant les conventions de 1848, » lui fait acte de soumission.
Le 7, le général français commandant à Rome interdit aux Romains toute manifestation de joie pour les victoires de l’armée française. — Le 8, le Roi et l’Empereur entrent à Milan, au milieu d'un enthousiasme indicible. — Le 9 a lieu le combat de Marignan, glorieux et meurtrier aux zouaves. Le même jour, la duchesse de Parme, déliant de leur serment les fonctionnaires et les milices de l’État, s’éloigna une seconde fois. Les Parmesans proclamèrent de nouveau Victor-Emmanuel. — Le 11, le duc de Modène partit après avoir institué une régence, qui bientôt dut céder la place au régime piémontais. —
(1) On a sans doute exagéré les violences et les exactions commises etl Piémont par l’armée autrichienne. Il faut se rappeler pourtant les sauvages proclamations do Zobcl et de Giulay (24 et 23 mai), et le massacre de la famille Cignoli (20 mai).
(2) Le 22 mai (je note ici ce fait pour Inscrire dans leur ordro chronologique tous les événements do quelque importance qui s'accomplirent alors en Italie), le roi de Naples mourut après une longue et cruelle maladie. On m'a assuré en Italie que cette carie dos os & laquelle il succomba, avait eu pour origine la blessure qu’il avait reçue, trois ans avant, du soldat Agcsilao Milano.
Le 13, le légat pontifical abandonna Bologne, qui proclama la dictature de Victor-Emmanuel. — Le 1 û, troubles à Venise, où le peuple attendait la (lotte française. — Le 17, le maréchal Giulay cède le commandement au général Schilk. — Les 20 et 21, rétablissement de l’autorité pontificale à Pérouse, par les troupes suisses. — Le 2 ft, bataille de Solférino.
Le 2 juillet, les alliés passent le Mincio sans rencontrer de résistance. — Le 8, armistice. — Le 12, dépêche télégraphique datée de Valleggio :
l’empereur a l'impératrice.
La paix est signée entre l’empereur d’Autriche et moi. — Les bases de la paix sout : Une confédération italienne sous la présidence honoraire du Pape. L’empereur d’Autriche cède ses droits sur la Lombardie à l’empereur des Français, qui les remet au roi de Sardaigne. L’empereur d’Autriche conserve la Vénétie ; mais celle-ci forme partie intégrante de la Confédération italienne. — Amnistie générale.
C’étaient à peu près les bases proposées dix ans plus tôt par le baron Hummelatter, pour le compte de l’Autriche.
La guerre était finie. La France avait perdu environ dix-huit mille hommes; le Piémout six mille; l’Autriche trente-huit mille six cent cinquante. Les trois puissances ensemble avaient dépensé 000 millions. Les autres puissances européennes avaient dépensé à peu près la moitié de cette somme en armements préventifs.
Après l’entrevue de Villafranca, chacun des empereurs publia une proclamation. L’empereur Napoléon
avait cesse la guerre « parce qu’elle menaçait de prendre des proportions qui n’étaient plus d’accord avec les intérêts de la France ; » l’empereur François « parce qu’il se trouvait abandonné par les alliés naturels de l’Autriche. » C’est-à-dire que l’empereur Napoléon redoutait la Prusse, et que l’empereur François s’en plaignait. L’Empereur des Français ne trouva plus en repassant à Milan et à Turin le même accueil qu’à son arrivée. 11 en fuHlédommagé à son retour à Paris, par les enthousiastes félicitations des grands corps de l'État.
Dès la nuit du 12 juillet, M. de Cavour, irrité de la paix de Villafranca, avait remis au roi sa démission. La tâche de former un nouveau cabinet, tâche dîQlcile en ces circonstances, échut à M. Rattazzi.
Les deux empereurs étant d’accord pour une confédération, le roi Victor -Emmanuel dut rappeler MM. Buoncompagni, d’Azeglio et Farini, qui gouvernaient en son nom à Florence, Bologne et Modène.
Destitué comme mandataire royal, M. Farini fut proclamé dictateur populaire dans l’ Emilie cl les Romagnes. Les mêmes pouvoirs furent donnés en Toscane au baron Ricasoli.
Livrée avec ses seules forces aux hasards de la révolution, aux influences extérieures, aux éventualités de la guerre, l’Italie centrale sut faire face à tous les périls, rassurer toutes les terreurs, résister à toutes les suggestions. Une armée de quinze mille hommes fut organisée à Modène par les soins du colonel Fràpolli.
Le 16 août, l’ Assemblée constituante toscane, réu-
nie à Florence, décréta la déchéance de la maison de Lorraine. — Le 20, l’Assemblée de Modène déclara déchue la maison d’Este.
Le 6 septembre, les députés réunis à Bologne déclarèrent aboli en Romagne le pouvoir temporel du Pape.
— Le 7, l’Assemblée de Parme proclama la déchéance de la maison de Bourbon.
La maison de Savoie recueillait toutes ces couronnes.
Le gouvernement français, dans le Moniteur du 12 septembre, exprima son mécontentement de ces résolutions, qui mettaient à néant et son projet de confédération et ses promesses au gouvernement pontifical. Mais les hommes d’État italiens parurent s’inquiéter assez peu des admonestations françaises, et exploitèrent hardiment la situation difficile oit le gouvernement impérial se trouvait placé par ses distinctions subtiles entre l’indépendance et la révolution. — Le roi accueillit favorablement, quoique sans prendre d’engagement absolu, les députations des quatre pays.
Le 26 septembre, le Pape, dans une allocution consistoriale, protesta énergiquement contre les événements des Romagnes.
Le 4 octobre, l’ambassadeur de Sardaigne à Rome reçut ses passe-ports.
A ce moment commença la croisade des évêques de France en faveur du pouvoir temporel, et la publication de ces manifestes dont la reproduction fut interdite aux journaux. L’Empereur, en passant à Bordeaux (H octobre) , répondit à l’allocution du cardinal-archevêque : « J’espère qu’une ère nouvelle de gloire com- « mencera pour l’Église, le jour oü chacun partagera
* avec moi la conviction que le pouvoir temporel du « Pape n’est pas contraire à la liberté et à l’indépen- « dance de ritalie. »
Avec? l’acceptation royale des annexions et la réunion du premier Parlement italien, d’une part, et de l’autre avec ce traité du 24 mars 1860 qui céda à la France la Savoie et Nice, se déterminent les résultats immédiats de la campagne de 1859 et se clôt la première période du mouvement italien. — La seconde s’ouvre par cette surprenante révolution de Sicile et de Naples, qui a soulevé, à une heure où le monde ne l’attendait pas, celte grave et double question de l’unité italienne et de la Papauté temporelle. A l’heure où j’écris, les faits de cette seconde période ne sont point encore du domaine de l’histoire, et le moment n’est pas venu d’en tracer le tableau, même chronologique, car les événements de demain peuvent modifier les événements d’hier.
Pour la môme cause, je m’abstiens d’enregistrer ici les documents auxquels a donné naissance, dans ces dernières années, la question romaine. Ces documents appartiennent encore à la polémique ou à la diplomatie, non à l’histoire ; et bon nombre d’entre eux, les plus intéressants sans aucun doute, demeureront, longtemps encore peut-être, soustraits au graud jour de la publicité. Leur connaissance, d’ailleurs, n’ajouterait rien à l’enseignement que renferme la série de ceux que je viens de reproduire. On y a pu voir assez clairement se dégager et se poser face à face, avec une
netteté d’opposition qui démontre toute impossibilité et déroute toute espérance d’accord, les deux données du problème : d’une part les aspirations italiennes, de l’autre les traditions romaines.
C’est là le fait saillant qui marque dans l’histoire de la Papauté une phase nouvelle et suprême. Dans le passé, la difficulté de concilier, chez le Pontife-Roi, les deux pouvoirs spirituel et temporel, se présente surtout comme une question d’ordre spéculatif, d’organisation et de discipline ecclésiastique; et si l’on voit les divers gouvernements s’y intéresser, ce n’est qu’en tant que cette confusion peut menacer leur indépendance : le dogme de la souveraineté populaire n’est point encore né ; le sentiment national est à l’état d’enr veloppement. Aujourd’hui, pour la première fois, la question apparaît dans toute sa portée comme une lutte décisive entre le droit populaire et le droit divin, comme un dilemme menaçant pour l’ordre social.
En ce qui concerne le dogme et les intérêts religieux, tout a été dit sur la confusion des deux pouvoirs ; et ce n’est point ici le lieu d’approfondir un sujet qui relève de la philosophie et de la théologie, en même temps que de l’histoire. Mais, à ne considérer les choses qu’au point de vue politique, on ne saurait trop s’attacher à déterminer nettement les causes originelles de ce désaccord qui se révèle, non pas entre le gouvernement de Rome et celui de Turin (c’est là le côté accessoire de la question), mais d’une manière plus générale entre l’esprit catholique et le sentiment national, entre l’absolu du dogme et le relatif des intérêts humains, entre l’Église et l'État. Alors qu’apparaissent
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inconciliables deux éléments sociaux qui longtemps ont semblé fondus ensemble, il convient de rechercher la raison d’être de leur union dans le passé, tant pour apprécier ce qu’a de juste la tendance qui réclame leur séparation, que pour calculer l’effort et déterminer les moyens propres à l’opérer. En terminant ce livre, je m’arrête quelques instants sur ce sujet.
De tout temps la religion s’est mêlée aux intérêts des peuples ; mais jamais, avant la période catholique, elle n’a eu la prétention de les gouverner directement. Sans doute, dans les civilisations primaires de l’Amérique, de l’Orient, et particulièrement de l’Inde et de la Chine, les deux pouvoirs temporel et spirituel se trouvent confondus; mais là le souverain n’est pas seulement le représentant de Dieu, le conservateur du dogme divin, il est lui-même une émanation, une incarnation de Dieu ; et si l’on considère d’ailleurs les tristes résultats, politiques ou moraux , produits par cette confusion, on se sentira peu jaloux de l’imiter.
Mais dès que l’esprit humain s'ouvre à la lumière, sa première fonction, dans l’ordre de la spéculation sociale, est la séparation du principe spirituel et du principe matériel. Sans aller chercher sur la terre d’Orient les manifestations de cet effort, nous trouvons cette séparation bien marquée dans les civilisations grecque et romaine, d’où la nôtre procède plus directement. A Rome comme à Athènes, le pontife, grâce à son éducation supérieure, aux traditions de sa caste, peut exercer, il est vrai, une certaine action sur les conseils du gouvernement; mais il n’y a aucune part directe, résultant de sa qualité de pontife. — Dans
l’antiquité occidentale, les druides essayèrent bien de réunir les deux pouvoirs ; mais au premier réveil de l’esprit, au premier éclair de la liberté individuelle, la théocratie tombe sous l’autorité familiale, et les druides font place aux chefs de clans. C’est le même effort qui s’opère aujourd’hui. Seulement le clan (c’est-à-dire la famille politique) s’est élargi; il s’appelle la nation.
Ainsi, par une singulière contradiction, c’est à la première des religions qui ait renié les intérêts de ce monde, qu’il était réservé d’y prétendre et de s’y faire un royaume.
Néanmoins, cette institution de la souveraineté ecclésiastique, si ancienne et si tenace, a dil, comme tout fait social, avoir dans la série des temps sa légitime raison d’être.
Lorsque la Papauté fut fondée comme institution politique par les donations des rois francs aux évêques de Rome, le monde sortait à peine d’une longue et terrible crise. Depuis plusieurs siècles la force était Tunique loi sociale. C’était elle qui avait créé la puissance de l’Empire romain ; c’était elle qui avait mené l’œuvre des Barbares ; c’était elle qui avait présidé à la fondation de la société nouvelle. L’esprit avait protesté par l’héroïsme des martyrs, par les prédications des saints Pères, par les courageuses résistances du clergé nouveau; mais si l’on excepte l’empire lointain de Constantinople, où l’élément religieux s’était promptement mêlé à l’élément politique, l’esprit n’avait nulle part aucune actiou dans la politique d’alors. Peu à peu cependant, quand la grande tempête commença à se calmer, quand chacune des races envahissantes se fut
fait sa place au nouveau soleil, cet esprit, sous la forme du dogme chrétien, pénétra ces peuples asservis, auxquels il rendait la liberté intérieure. Les princes qui fondaient les empires, sentant bien que le lien éphémère de la force était insuffisant à leur donner une existence durable, cherchèrent dans le lien spirituel un agent plus énergique de cohésion. De son côté, l’élément chrétien qui, pendant plusieurs siècles, avait lutté contre la force, et qui, tout en la reniant, en avait cruellement ressenti l’action, accepta avec empressement l’alliance de ce pouvoir temporel qui lui en assurait l’appui.
De cette double tendance à un rapprochement résultèrent, d’une part, les conversions des princes barbares ; de l’autre , le développement de l’autorité politique des Papes, leurs prétentions au protectorat des peuples, et enfin rétablissement de leur puissance temporelle.
Lorsque vint Charlemagne, l’ambition du grand homme, excitée et par les traditions vivantes encore de l’Empire romain, et par les vastes aspirations de cette religion qui entrait à peine dans la vie politique et déjà voulait le monde, conçut le plan, solidaire dans ses deux parties, d’un empire universel et d’une religion catholique : rêve qui devait coûter tant de sang aux générations suivantes, et que trois siècles et demi plus tard Frédéric Barberousse, l’héritier de Charlemagne, formulait ainsi :
« Deux chefs suprêmes suffisent à la terre : l’un, « c’est moi, successeur de Charlemagne; l’autre, c’est « le Pape, successeur de saint Pierre. A moi les corps,
« à lui les âmes. Si le Pape obéissait en tontes choses « à l’Empereur, la religion tomberait en servitude ; et « si l’Empereur obéissait en toutes choses au Pape, elle a serait bientôt souillée et altérée par l’ambition, l’in- « tempérance et la cupidité. Ces deux chefs suprêmes « doivent se contre-balancer ; chacun d’eux adminis- « trera consciencieusement son monde à lui. »
Qui ne reconnaît, enveloppé dans ce superbe langage, le sentiment de l’antinomie entre les deux pouvoirs spirituel et temporel, non pas encore dans leur commune incarnation, dans la personne du Pape, mais dans leur essence même? Et lorsque Frédéric, livrant aux flammes le fameux tableau qui représentait l’empereur allemand Lothaire à genoux devant le Pape, prononça ces paroles : « Dieu a fortifié l’Église par l’Em- « pire allemand ; mais elle veut renverser cet Empire. « Vous avez commencé par faire des tableaux, puis vous « avez fait des écrits contre l’Empire; vous ferez mieux u encore en effaçant les uns et les autres ; ce n’est « qu’ainsique vous resterez en paix avec nous (1), > qui ne voit commencer le châtiment encouru par l'idée pour s’être unie à la force?
Cependant cette alliance entre le spirituel et le temporel dans la personne du Pape était nécessaire peutêtre, et, par suite, légitime au moyen âge. D’une part, elle relevait le pouvoir temporel dans son essence, et maintenait, inébranlable au-dessus des abus de la force et des entreprises de l’audace, immuable à côté des transformations incessantes apportées aux empires par
(1) Ewerbcck, l'Allemagne et les Allemands.
la ruse ou par la conquête, le type d’un empire idéal, où le principe spirituel était la source de l’autorité; de l’autre, elle prêtait à l’influence spirituelle de la Papauté le précieux secours de la force matérielle ; au Souverain-Pontife, certain qu’elle le faisait d’être soutenu par d’autres souverains dont la cause était la sienne, elle inspirait le courage et donnait les moyens de nier à l’Empire son droit de suzeraineté; elle lui permettait de prendre pour vassaux lui-même des princes et des rois, et de protéger ainsi l’autonomie des jeunes États contre les tendances envahissantes du Saint-Empire-Romain. S’il y avait confusion dans ce double caractère de l’autorité papale, elle n’apparaissait guère alors ; le moyen ûge avait bien d’autres contradictions à résoudre, bien d’autres complications à éclaircir. D’ailleurs, la puissance temporelle des Papes ne gênait guère alors des instincts encore confus. Les peuples n’étaient pas nés au sentiment de la vie collective, ou du moins (et spécialement en Italie) ne la concevaient pas dans un cadre plus large que celui de lq Commune.
Cependant, peu à peu s’éveille et se révèle en eux, par la tradition des libertés communales, par de timides expériences du système représentatif, l’aspiration à l’existence politique, le sentiment de la solidarité, l’esprit national. La lutte entre les influences française et italienne, et le grand schisme qui suivit, ne furent que des manifestations de l’esprit national. Celui-ci finit par l’emporter sur les prétentions romaines ; la Papauté abandonna , dans l’ordre temporel, l’idée catholique, dont la première et nécessaire expression était
l'internationalité du Saint-Siège, et le Pape devint un prince italien.
Et en présence de ce résultat constaté par l’histoire, comment ne pas s’étonner qu’un écrivain que l’on suppose illustre ait pu dire, il y a quelque temps, en cherchant la solution de la question romaine :
« Si le Pape n’était pas souverain indépendant, il « serait Français, Autrichien, Espagnol ou Italien, et * le titre de sa nationalité lui enlèverait le caractère de « sou pontificat universel (1). #
Ainsi que je viens de le dire, le Pape a une nationalité ; et il y a plus, cette nationalité, précisément parce qu’elle a été contestée, est devenue spécialement exigeante. N’est-ce pas chose singulière, en effet, que la dynastie russe soit d’origine germanique, que la dynastie anglaise soit venue de Hollande, que la dynastie suédoise soit française, que la dynastie française soit corse, que la dynastie italienne soit savoyarde, que la dynastie grecque soit bavaroise, c’est-à-dire que les peuples aient pu partout confier à des étrangers le soin de leur gouvernement, et que le chef spirituel du monde catholique ne puisse être qu’italien ? Comment donc a-t-on pu venir signaler comme un danger éventuel ce qui est un fait depuis longtemps consacré par l’histoire? Comment, en vue de protéger le caractère universel du pontificat, veut-on que le Pape ne puisse être Français, ou Autrichien, ou Espagnol, alors que depuis des siècles il est non paS'seulement admis, mais nécessaire qu’il soit Italien? On répondra peut-être
(1) Brochure le Pape elle Congrès.
qu’il ne s’agit pas de la nationalité du Pape considéré comme individu, mais de son indépendance comme souverain ? Mais ce serait là une pure querelle de mots ; car si la nationalité italienne est exigée du Pape comme individu, c’est précisément pour éviter que le souverain ne puisse être Autrichien, ou Espagnol, ou Français.
Ainsi, le Pape a une nationalité, et du jour où il l’accepta, la mission politique du catholicisme était terminée. Au lien religieux qui, jusqu’alors, avait été l’agent et la formule de l’agrégation humaine, allait succéder un lien nouveau, moins étendu, mais plus serré, celui des nationalités. A l’universalisme du dogme, qui avait produit la chrétienté ou la société de droit divin, Luther vint substituer, sans en avoir pleine conscience, l’individualisme de la raison, qui devait donner naissance à la société conventionnelle ou de droit populaire. Le catholicisme avait fondé la société moderne, le principe monarchique avait fondé l’édiQce politique,, c’est-à-dire l’État; le protestantisme allait fonder la famille politique, c’est-à-dire la nation.
On n’a pas assez remarqué peut-être ce grand résultat politique du protestantisme (et je comprends ici, sous ce nom, toutes les expressions en général de la réaction contre le génie unitaire du catholicisme). Toutes les nationalités qui sont nées ou se sont développées depuis le commencement du seizième siècle, ont reçu l'inspiration du dogme protestant ou anticatholique : la Prusse, ce noyau de la nationalité allemande, ne fut que le refuge des protestants persécutés; le Danemarck et la Suède n’acquirent une personnalité
politique qu’en embrassant le protestantisme ; la Russie, tout en conservant le dogme chrétien, déclina cependant la suprématie religieuse du Pape ; la Hollande, ce petit État protestant, eut une vitalité assez puissante pour résister seule à Louis XIV ; la Suisse, ail milieu des plus sanglantes querelles politiques et religieuses, sauva cependant sa nationalité; l’Angleterre grandit en puissance et en richesse du jour où elle se fut séparée de l’Église orthodoxe.
Au contraire, les États catholiques sont frappés d impuissance. L’Espagne s’épuisa dans les mains catholiques de Charles-Quint et de Philippe II ; l’Italie orthodoxe ne parvint pas à constituer sa nationalité ; la Hongrie, demeurée catholique en majorité, malgré les efforts de Betlen Gabor et de sa noblesse; la Bohême, ramenée à l’orthodoxie par les massacres et la dépopulation ; la Pologne et l’Irlande, restées fidèles à la tiare, n’ont jamais pu conquérir leur individualité politique (1).
La France semble faire exception à cette règle que je viens d’indiquer: elle demeura catholique, et pourtant elle a été, précisément depuis cette époque,' la plus puissante de toutes les nations modernes. Ce ne fut pas seulement parce que, par de longues traditions, par une étroite solidarité d’origine, elle était liée à la
C«Ue union étroite entre le principe religieux et le gentiment national *e révèle d ailleurs, à ne considérer que notre société européenne, dans des temps bien antérieurs A la Réforme. L’hérésio des Albigeois ne fut qu’un mouvement do réaction du midi gallo-romain contro le nord franc. L'insurrection hussitc de la Bohème fut un effort de la race slave contre l’assimilation germanique. De nos Jours, on a vu la Grèce, après avoir gardé sa nationalité A I état latent pendant des siècles, en revendiquer le droit par la révolte contre les Turcs mahométans.
Papauté; car François Ier fut bien près de renier ces traditions en se mettant à la tête du mouvement protestant. C’est que la France, grâce à la politique intelligente et centralisatrice de ses rois, avait été, entre toutes les puissances européennes, la première constituée en nation; c’est quô son individualité politique était faite, et que la réforme n’eût eu rien à y ajouter. Celte grande féodalité qui, en Allemagne, protesta contre la tendance absorbaute du catholicisme pour pouvoir protester contre la tendance absorbante de l’Empire, était déjà presque complètement abattue en France ; elle tenta pourtant de se relever, et les ambitions seigneuriales livrèrent à la puissance monarchique, sous le manteau de la religion, des attaques vigoureuses, mais dont le résultat pouvait être prévu.
Ainsi, ia monarchie n’était pas intéressée et la féodalité était impuissante à entraîner le pays dans ie mouvement protestant. La France demeura catholique, mais bien plus dans le cadre extérieur de son existence politique que dans le fond de sa vie intellectuelle (1) ; et, deux siècles plus tard, ce fut elle qui entraîna le monde dans le grand mouvement de la réaction rationaliste contre le principe religieux du catholicisme.
L’Autriche, elle, demeura catholique, et cela était complètement d’accord avec les données de sa situation. La souveraineté impériale embrassait plusieurs
(1) Si la France n’eut pas besoin de sc séparer de l'église pour constituer sa nationalité, il est bien évident néanmoins que la déclaration des libertés de l’Ëgliso gallicane fut surtout un fait de réaction nationale contre une influence étrangère, puisqu'elle n’était motivée par aucune dissidence de dogme, et que par conséquent cette réaction, dirigée contre le princo romain, n'eût pas eu de raison d’être contre le cbef élu des évêques catholiques.
peuples de races diverses, de nationalités divergentes ; et à défaut du lien politique qu'ils n’avaient pas su créer, les Empereurs durent s’attacher à maintenir le lien religieux. Telle fut l’origine du rapprochement de ces deux puissances : la Papauté et l’Empire. Ennemies tant que chacune d’elles avait pu prétendre à dominer le monde, elles se réconcilièrent dès qu’elles se sentirent atteintes dans leurs communes tendances d’envahissement.
Ainsi, la réforme, en brisant l’unité religieuse de la société moderne, avait supprimé la raison d’être de l’autorité spirituelle catholique (au point de vue politique, bien entendu). Impuissante désormais à éclairer de son flambeau pâli l’Europe tout entière, l’Église chercha à entraîner dans ses ténèbres croissantes ce qui lui en restait. Après avoir pendant des siècles rayonné à la manière bienfaisante du soleil, elle rayonna à la manière funeste des abîmes. Aux bénédictins, qui avaient pour mission d’enseigner les peuples, succédèrent les jésuites, chargés de séduire les puissants. Grands par leur dévouement à une cause perdue, par leurs tentatives civilisatrices, par l’héroïsme de leur périlleuse propagande, les nouveaux légionnaires du catholicisme furent, en ce qui concerne leur œuvre politique, aussi impuissants dans les résultats que peu scrupuleux dans le choix des moyens. Là où leur action ne fut pas nulle, elle produisit de déplorables effets, sans aucune utilité pour la cause catholique. On a attribué aux jésuites et aux Papes l’honneur d’avoir arrêté, en combinant leurs intelligents efforts, les progrès du protestantisme. Rien ne me semble moins
exact que cette assertion. Le protestantisme s’arrêta de lui-même, parce que sa mission politique était terminée du jour où il avait déposé dans le sein des peuples le germe de l’idée nouvelle : l’individualité collective, la nationalité. Cela fait, la réaction contre l’idée catholique n’était plus qu’une question de conscience personnelle; et, sous cette forme, le mouvement se continua et donna naissance au rationalisme et à l’esprit philosophique du dix-huitième siècle. Mais nous n’avons à nous occuper ici du principe religieux qu’en tant qu’il se lie à la politique.
Cependant, tandis que le chef de l’Église jetait des regards désespérés sur le monde qui lui échappait, le souverain de Rome, par une conséquence nécessaire, négligeait les intérêts immédiats de son peuple. Dès avant la réforme, ainsi que je l’ai indiqué plus haut, l’antinomie entre les deux pouvoirs spirituel et temporel, catholique et national, s’était fréquemment révélée, d’une part, par la légitime prétention des nations européennes à ce que le souverain spirituel de l’Église catholique pût être choisi indistinctement dans toutes les nations de la catholicité ; de l’autre, par la prétention non moins légitime des peuples italiens à avoir un souverain national. Toutefois alors, l’autorité spirituelle du pontife, celte autorité dont les effets, même dans l’ordre temporel, étaient si redoutables que les peuples épouvantés laissaient mourir de faim un empereur excommunié, cette autorité était si fort audessus de la puissance du prince, qu’elle l’absorbait en elle-même et résolvait ainsi toute contradiction.
Mais lorsque, d’une part, la division de l’Église eut
affaibli le pouvoir spirituel, lorsque, de l’autre, les peuples, brisant le moule étroit du féodalisme, commencèrent à se rapprocher, à se grouper, à s’initier à ta vie politique, et que l’autorité des princes acquit ainsi une nouvelle importance avec de nouveaux devoirs, lorsque les deux pouvoirs romains se trouvèrent mieux en équilibre par l’amoindrissement de l’un, par le développement de l’autre, alors leur antinomie apparut plus éclatante. Alors se posèrent ces questions qui s’agitent si passionnément aujourd’hui, et que formule ainsi l’auteur que j’ai cité plus haut :
« Comment l’autorité catholique, fondée sur le « dogme, pourra-t-elle se concilier avec l’autorité con- « venlionnelle, fondée sur les mœurs publiques, les « intérêts humains, les besoins sociaux ? Comment le « Pape sera-t-il ù la fois pontife et roi? Comment « l’homme de l’Évangile , qui .pardonne , scra-l-il « l’homme de la loi, qui punit? Comment le chef de
* l’Église, qui excommunie les hérétiques, sera-t-il
* le chef de l’État, qui protège la liberté de cons- « cience (1)? »
Poser ces problèmes, c’est les résoudre, c’est-àdire en démontrer l’insolubilité. Sans doute, la politique, cette science des transactions, peut et doit s’efforcer sans relâche de concilier les principes et les faits ; mais elle est tout à fait impuissante à concilier des principes contraires. La vérité n’admet point de compromis, et là où se rencontrent deux principes contradictoires, on peut affirmer que l’un des deux est faux et condamné à périr.
(1) Brochure U Pape et le Congrès.
Ici, cette incompatibilité des principes se traduit, dans l’ordre des relations politiques, par une opposition absolue entre les aspirations italiennes et les prétentions romaines.
La question est nettement posée. 11 faut que les unes ou les autres triomphent. La France seule suspend la solution en tenant, par sa présence à Rome, les deux partis çn respect. Mais cette situation peutelle se prolonger? Non, la France, nation libérale , ne saurait contraindre indéfiniment les peuples à subir des gouvernements que leur volonté repousse (1). La France porte en elle le cœur du monde, et quand le sang vient à manquer aux nations, c’est elle qui, en comprimant ce cœur, alimente leurs veines épuisées. C’est donc elle-môrae qu’elle atteint lorsqu’elle pèse sur les peuples qui vivent avec elle d’une commune vie ; et, si clémente qu’elle puisse être pour les intérêts et les droits du passé, elle ne saurait impunément violer à leur profit les principes qui sont la loi de l’avenir.
La France se retirera de Rome. Elle laissera les Romains à eux-mêmes ; elle les laissera libres, s’ils le veulent, de se donner à d’autres (2) ; car le principe de la souveraineté populaire est absolu; et toutes les transactions, celles qui veulent conserver au Pape le patrimoine entier de saint Pierre, comme celles qui ne lui offrent que Rome ou la moitié de Rome, le violent. De telles solutions peuvent satisfaire des politiques qui s’applaudissent de « réserver les principes (3). * Mais
(1) Brochure le Pape et le Congrès.
(2) Voir le discours de M. Billault au Corps législatif. (Séance du 12 mars 1862.)
(3) Discours d’ouverture des Chambres, session de 1838.
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les principes ne se réservent pas, ils s’appliquent; si on ne les applique pas, ils se vengent. Non, les droits politiques d’un peuple ne résultent pas de sa masse numérique. Us résultent de ses traditions, de ses conditions géographiques, de ses intérêts, de l’individualité qui lui est faite par ses origines et par les relations qui les ont modifiées. Il suffit, pour qu’il ait le droit de vivre et de régler lui-même les conditions de sa vie, qu’il sente en lui son génie personnel, son unité collective. Ce droit est aussi incontestable pour un petit pays que pour un grand État, et la république de Saint-Marin n’est pas moins légitime que l’Empire russe. Si ce principe absolu de la souverainté du peuple se trouve en contradiction à Rome avec un autre principe, l’autorité temporelle du Pontife, c’est, je le répète, que l’un des deux principes est faux. Il faut choisir.
Rien ne peut empêcher un siècle d’accomplir son œuvre. Le travail politique du nôtre, ou du moins la première phase de ce travail, c’est la constitution définitive des nationalités. Le passé résiste à cet effort du présent. Rien de plus naturel : c’est la loi générale, c’est la condition même de tout progrès ; et les résistances, en accumulant les efforts, en centuplent la puissance. Avec elles ou grâce à elles, l’œuvre des nationalités se fera. Avant de se réunir dans une sublime harmonie, il faut que les divers éléments de la force sociale se classent, se comptent et peut-être se mesurent.
Quelles que soient d’ailleurs les circonstances d’où sortira la solution des difficultés actuelles, c’est une
heure solennelle que celle où est mise en question l'existence d’une institution qui a rendu au monde d’éclatants services. Deux personnalités reposent sur le môme front : l’une est celle de l’héritier de Grégoire VII et de ces grands Papes Guelfes qui résistèrent à l’Empire au temps de sa plus grande puissance, et tinrent haut le drapeau de l’idée en face de celui de la force ; l’autre est celle du successeur de ces premiers évêques chrétiens qui conduisirent à la mort le troupeau héroïque des martyrs, et qui, les premiers, conçurent cette idée magnifique : réunir tous les hommes dans une communauté de foi et d’espérances qui prolongeât leur solidarité jusqu’au delà de cette vie.
Certains signes semblent indiquer que ces deux personnalités ont achevé la tâche qu’il leur était assigné d’accomplir ensemble, et comme l’âme se sépare du corps à l’heure suprême, sans doute elles vont se séparer pour jamais. Dans cet homme qui incarne en lui deux principes, qui porte au front deux couronnes, le monde sent que quelque chose va finir. L’œuvre est nécessaire et le spectacle est grand. Pourquoi faut-il que des sollicitudes intéressées ou aveugles en viennent amoindrir la majesté, et pour défendre le cercle d’or d’Adrien, obscurcissent l’auréole de saint Pierre?