PROCLAMATION DE S. S. PIE IX A SES SUJETS
Dieu a levé hautement son bras, et il a commandé aux flots furieux de l'anarchie et de l’impiété de s’arrêter. Il a guidé les armées catholiques pour soutenir les droits de l’humanité foulés aux pieds, de la foi attaquée, et ceux du Saint-Siège aussi bien que ceux de Notre souveraineté. Louanges éternelles au Seigneur, qui, au milieu de ses colères, n’oublie jamais ses miséricordes!
Bien-aimés sujets, si, dans le tourbillon de ces vicissitudes affreuses, Notre cœur a été rempli d’amertume en réfléchissant sur tant de maux endurés par l’Église, par la Religion et par vous, il n’en a pas moins gardé entière l’affection avec laquelle il vous aima et vous aime toujours. Nous soupirons après le jour qui doit Nous ramener au milieu de vous, et lorsqu’il sera arrivé. Nous reviendrons avec le plus vif désir de vous apporter la consolation, et avec la volonté de Nous occuper, de toutes Nos forces, de votre vrai bonheur, en appliquant les difficiles remèdes que veulent des maux si graves, et en consolant les loyaux sujets qui, en même temps qu’ils attendent les institutions capables de donner satisfaction à leurs besoins, veulent, comme Nous le voulons Nous-même, voir garanties la liberté et l’indépendance du Souverain-Pontificat, si nécessaires à la tranquillité du monde catholique.
En attendant, pour la réorganisation de la chose publique, Nous allons nommer une commission qui, iuvestiede pleins pouvoirs et d’accord avec un nouveau ministère, pourvoira au gouvernement de l’État.
Cette bénédiction du Seigneur, que toujours, même loin de vous, nous avons invoquée, Nous l’implorons aujourd’hui avec une plus vive ferveur, afin qu’elle descende avec abondance sur vous; et Notre cœur trouve une grande consolation dans l’espérance que tous ceux qui ont voulu se rendre indignes de celte grâce par leurs égarements,
pourront la mériter encore par un sincère et constant retour vers le bien.
Pius Papa Noms.
Datum Cajctæ, die 17 julii anni 1849.
Le 31 juillet, la Commission gouvernementale annoncée dans ce document vint recevoir des mains du général Oudinot tous les pouvoirs civils. Elle se composait des cardinaux Délia Genga, Yannicelli et Altieri. Le peuple les baptisa les triumvirs rouges.
Dans les provinces, soumises avant Rome, la cour de Gaëte avait envoyé des commissaires extraordinaires. — A Bologne, où résidait Mgr Bedini, commissaire pour les quatre légations, le conseil municipal avait désigné, dès le 14 juin, des délégués pour aller à Gaëte demander à Sa Sainteté < le mainlieu du statut constitutionnel, l’organisation d’une milice indigène pour faire cesser le plus tôt possible l’occupation étrangère, et l’union ou ligue avec les autres princes italiens. » Les délégués se rendirent à Gaëte, contre le gré de Mgr Bedini, et n’obtinrent rien. Leur retour fut accueilli par une ordonnance du commissaire pontifical qui dissolvait le conseil communal et imposait à ses membres une amende de deux mille éctis. Averties par cet exemple, les autres villes de l’État se tinrent tranquilles.
Dans toute l’étendue des Étals-Romains régnait l’état de siège, appliqué plus ou moins rigoureusement suivant le tempérament des gouverneurs pontificaux ou des chefs militaires. Les Espagnols, qui occupaient quelques-unes des provinces méridionales, ne se mon-
traient guère moins humains que les Français. Mais les généraux autrichiens avaient décrété que tous délits, transgressions ou omissions seraient jugés par les conseils de guerre ou par les tribunaux stalaires, juridiction spéciale de l’état de siège. Les conseils de guerre punissaient d’un mois à plusieurs années de prison tous les délits secondaires, tels que rassemblement, intervention à une réunion politique, port de signes suspects, désobéissance aux ordres des soldats, hospitalité donnée à des étrangers sans avis préalable ù la police, etc., etc. Les tribunaux stataires ne prononçaient d’autre peine que la mort, et jugeaient plus particulièrement la haute trahison, c'est-à-dire tout acte tendant à changer par la force la forme de l'Étal, comme aussi à attirer ou accroître tout péril extérieur qui pourrait menacer l'État; la détention (f armes ; la sédition; f enrôlement illicite ; toute incitation à la désertion; toute résistance ou violence aux soldats; les vols ou la rapine.
Parmi les malheureux qu'atteignit la sanguinaire juridiction des tribunaux stataires, il faut compter deux des héroïques compagnons de Garibaldi, qui n’avaient pu échapper comme lui aux poursuites autrichiennes : c’étaient Livraghi et le barnabite Bassi, chapelain de l’armée garibaldicunc. La mémoire clémente du peuple les honore comme des martyrs et a oublié le nom de leurs assassins.
Cependant les triumvirs rouges annulaient tontes lois cl tous règlements rendus depuis le IG novembre 18/|8, dissolvaient les conseils municipaux, destituaient les employés nommés depuis la même époque, insli-
tuaient un conseil de censure pour connaître des qualités cl de la conduite des employés civils de toutes branches, et un autre conseil d’inquisition sur tous les délits commis dans le passé contre la religion et ses ministres, la majesté du souverain, la sûreté publique et privée (1), garantissaient la valeur entière des bons du trésor émis par l’autorité pontificale, et réduisaient de 35 pour cent celle du papier émis par le gouvernement provisoire et parla République (2), faisaient cerner et fouiller par les troupes frauçaises, sous prétexte de vol et de détournement d’objets précieux, le Ghetto des juifs.
Le général Oudinot, que commençait à alarmer le partage d’une telle responsabilité, se rendit à Gaëtc pour solliciter le Pape de rentrer dans Rome. Le Pape lui répondit comme il avait fait aux diplomates, eu invoquant son indépendance et la nécessité d’éviter que ses déterminations ne parussent imposées.
A Paris, ceux-là mêmes qui avaient fait la réaction romaine la voyaient avec inquiétude dépasser et leurs prévisions et les convenances de leur politique. Dans l’Assemblée, la gauche dénonçait des faits ; la droite n’osait les absoudre. Le gouvernement, qui avait voulu fuir la solidarité de la révolution, allait se trouver compromis en sens contraire. Le président Bonaparte
(1) Je me tais sur les faits de réaction qu’opérèrent ou servirent ces conseils d’inquisition ; mais on peut imaginer que les rancunes cléricales trouvèrent en eux de dociles instruments.
(2) Les billets de la Banque lîoinainc gardèrent valeur intégrale et cours forcé. Ils avaient pourtant été émis par suite d’un emprunt républicain. Mais la Banquo Bomaine et ses directeurs tenaient de pris au cœur du cardiual Antonclli.
jugea qu’il était temps de donner un cohp de balancier. En conséquence il fit retirer au général Oudinot le commandement des troupes françaises, qui fut donné au général Roslolan, et envoya à Rome, porter cet ordre, un de ses fidèles, le lieutenant-colonel Edgard Ney, «à qui il avait adressé la lettre suivante, avec recommandation de lui donner la plus grande publicité :
Ëlyséc-National, 18 août 184 U
Mon cher Ney,
La République française n'a pas envoyé une armée à Rome pour y étouffer la liberté italienne, mais, au contraire, pour la régler, en la préservant contre ses propres excès, et pour lui donner une base solide, en remettant sur le trône pontifical le Prince qui, le premier, s’était placé hardiment à la tête de toutes les réformes utiles.
J’apprends avec peine que les intentions bienveillantes du Saint-Père, comme notre propre action, restent stériles, en présence de passions et d’influences hostiles. On voudrait donner comme base à la rentrée du Pape la proscription et la tyrannie. Dites, de ma part, au général Rostolan, qu’il ne doit pas permettre qu’à l’ombre du drapeau tricolore on commette aucun acte qui puisse dénaturer le caractère de notre intervention.
Je résume ainsi le rétablissement du pouvoir temporel du Pape : Amnistie générale, sécularisation de l'administration, Code Napoléon, et gouvernement libéral.
J’ai été personnellement blessé, en lisant la proclamation des trois cardinaux (1), de voir qu’il n’était pas même
(1) li s’agit ici de la proclamation d'installation do la Commission gouvernementale. Je n’ai pas cm devoir enregistrer ce document, parce qu’il n’offre d'autre intérêt que l’intérêt négatif signalé par le Président de la République.
fait mention du nom de la France, ni des souffrances de nos soldats.
Toute insulte faite à notre drapeau ou à notre uniforme me va droit au cœur, et je vous prie de bien faire savoir que si la France ne vend pas ses services, elle exige au moins qu’on lui sache gré de ses sacrifices.
Lorsque nos armées firent le tour de l’Europe, elles laissèrent partout, comme trace de leur passage, la destruction des abus de la féodalité et les germes de la liberté : il ne sera pas dit qu’en 18A9 une armée française ait pu agir dans un autre sens et amener d'autres résultats.
Dites au général de remercier, en mon nom, l’armée de sa noble conduite. J’ai appris avec peine que, physiquement même, elle n’était pas traitée comme elle devrait l’être; rien ne doit être négligé pour établir convenable, ment nos troupes.
Recevez, mon cher Ney, l’assurance de ma sincère amitié.
Louis-Napoléon Bonaparte.
Mais le général Rostolan, non moins tendre pour les cléricaux que son prédécesseur, refusa de porter à la connaissance de la population et de l'armée cette lettre, qui n’avait, disait-il avec raison, aucun caractère public. Mais qu’elle fût ou non publiée à Rome, cela importait probablement fort peu au président Bonaparte. C’était pour la France qu’elle avait été écrite. Si la lettre déterminait le Pape à des concessions, la gloire en reviendrait à qui les aurait réclamées. Si elle demeurait sans effet à Rome, elle servirait, vis-à-vis de la France, à isoler la politique présidentielle de celle d’une Assemblée dont le prochain discrédit pouvait sans peine être prévu, à rejeter sur celte Asscin-
blée sonie la responsabilité dos réactions, intérieures et extérieures, qu’elle encourageait ou préparait.
Aveuglée en effet par de folles espérances de parti, elle ne. voyait pas, cette Assemblée, républicaine par son mandat, monarchique dans ses espérances, que le pouvoir qui devait fatalement s’élever sur les ruines de la République serait celui qui, merveilleusement servi par les divisions parlementaires, aurait de plus pour lui le dévouement de l’armée, la lassitude des agitations publiques, la possession déjà acquise du pouvoir avec toutes les facilités qu’elle donne, et enfin des souvenirs profondément empreints dans celte masse populaire qui demeure immobile sous le flot mouvant des révolutions.
Publiée dans les journaux français et dans quelques journaux italiens, répandue dans Rome, malgré les résistances du général Rostolan, par les soins personnels du colonel Ncy, la lettre du président fut bientôt connue à Gaëte. lülle eut pour résultat immédiat le départ du Pape pour Naples. Pie IX témoignait ainsi de son mécontentement contre le gouvernement français et de sa ferme volonté de ne rentrer dans Rome que lorsque aucune pression ne gênerait sou libre arbitre. Mais craignant, d’autre part, d’irriter outre mesure les colères de ses protecteurs, le Pape, arrivé à Naples, publia ce manifeste depuis si longtemps sollicité par les ministres et les envoyés français :