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L'été à Bade

Eugène Guinot, dont la perte récente fut une affliction véritable pour les lettres de ce temps-ci, était un de ces bons et sages esprits, malheureusement trop rares, dont la vie et le travail servent d'exemple, et dont le nom reste inscrit à jamais sur la liste sérieuse des plus honnêtes gens. 11 élait né à Marseille, au mois d'avril 1805; il avait fait à Paris de grandes études, au collège Sainte-Barbe, et remporté le prix d'honneur. Il fit son droit à la Faculté d'Aix; son nom fut inscrit au tableau des avocats de Marseille où il fit son stage, mais la vocation déjà l'appelait à Paris. Un style ingénieux, une grâce alerte, un esprit fécond, rien de heurté, rien de chagrin, pas d'emphase. Il fut adopté tout de suite des meilleurs recueils : V Europe littéraire, la Revue de Paris, le Siècle. En trente ans de zèle et de travail, il a tenté tous les genres qui étaient au niveau de son esprit, le drame, la comédie et le vaudeville. Il contait à merveille, à sa façon nette et vive, et jamais on n'était las de l'écouter.

Il a fait en se jouant deux ou trois beaux voyages dans la belle saison et dans les plus douces contrées de l'Allemagne; il a raconté ces voyages d'une façon charmante, mais quoi! c'était pour son plaisir; ça l'amusait d'écrire, et c'est justement pourquoi nous trouvions tant de charme à ce livre, Eugène Guinot devait écrire ainsi, au

vi NOTICE SUR EUGÈNE GUINOT.

jour le jour, du bout de sa plume, en causant de choses et d'autres avec ses amis, la valeur de cinquante volumes ; voilà son vrai titre, à tout prendre. Historien des petits événements qui tiennent tant de place en notre existence parisienne, il les mettait sous leur jour le plus favorable avec tant de sourire et de bonne humeur! Que de travail il devait accomplir en travaillant si peu! ajoutaient les lecteurs frivoles. Voilà pourtant le danger auquel on s'expose, aussitôt que l'on se résigne à ne pas compter parmi ceux que le monde appelle écrivains sérieux! A l'écrivain sérieux tout compte. A l'autre (écoutez ce que disent les gens qui le lisent), c'est vrai, cet homme est un écrivain charmant, mais tout ce bel esprit lui coûte si peu ! Tel est pourtant le raisonnement peu juste et gracieux du lecteur le plus reconnaissant de toutes les peines qu'un honnête écrivain s'est données pour lui plaire, et voilà toute la récompense, écrivains mes frères, que vous devez attendre au bout de trente années d'un si pénible labeur : plaire à celui-ci, ne pas déplaire à celui-là ; dire en riant des vérités sérieuses; se moquer de l'idiot sans le fâcher; célébrer le bel esprit sans le compromettre; être attentif au moindre bruit, même au silence de chaque jour; que dis-je? et représenter d'un bout de l'Europe à l'autre la conversation de ce grand Paris, telle que La Bruyère la définit : « Si l'on faisait, dit-il, une sérieuse « attention à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans « les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler ou d'écouter, « et Ton se condamnerait peut-être à un silence perpétuel... »

Vous l'entendez? Tant pis pour qui ferait une sérieuse attention au bruit de chaque jour; et pourtant ce même La Bruyère, un Parisien par excellence, se sent pris tout d'un coup d'une profonde terreur quand il vient à songer que d'un seul mot il a condamné la ville au silence. — Ah ! se dit-il, le silence, un silence absolu perpétuel, même sur les choses puériles et les vaines conversations, serait mortel à toutes les gloires de l'esprit ; il serait un déshonneur véritable pour la grande cité des intelligences; il réduirait au néant la rue et le carrefour, le temple et le salon, la place Royale et le château de Versailles, l'Académie et le journal. Le silence! « il serait pire (écoutez, ce sont ses « propres paroles, !) dans le commerce de la vie, que les discours « inutiles. Il faut donc s'accommoder à tous les esprits; permettre, « comme un mal nécessaire, le récit des fausses nouvelles, les va- « gues réflexions sur le gouvernement présent ou sur l'intérêt des « princes, le débit des beaux sentiments, et qui reviennent toujours « les mêmes. Il faut laisser Aronce parler proverbe et Mélinde parler « de soi, de ses vapeurs, de ses migraines et de ses insomnies. »

OTICE SUR EUGENE GUINOT. vu

Ainsi s'explique, en fait de silence et de conversation, un des plus grands esprits de la littérature française; il ne veut pas du silence, il le renie, il le rejette, il en a peur. Pourtant, pas un homme au dix-septième siècle ne savait mieux que La Bruyère la perte de temps et les ennuis de la conversation : tant d'heures frivoles, tant de salons remplis de médisances vulgaires, tant de réunions pleines d'orgueil, où ce n'est pas le plus docte et le plus bel esprit qui règne, mais bien quelque tyran subalterne, ou quelque femme à la mode, ou quelque enrichi de la veille imposant son opinion maussade à des gens qui valent mieux que lui.

A ce propos des opinions qu'on vous impose et des discours qu'il vous faut supporter ou tenir dans les ruelles élégantes, Montaigne, avant La Bruyère, s'était expliqué franchement: a J'aime à « disputer, disait-il, et à discourir, mais c'est avec peu d'hommes et «pour moi; car de servir de spectacle aux grands, je trouve que « c'est un métier très-messéant à un homme d'honneur. »

Lamothe Le Vayer, dans son charmant Traité de la conversation et de la solitude, se plaignait hautement de ce qu'il appelait l'injustice du monde : « Oui, disait-il, l'injustice y règne à tel point que c'est une « merveille quand un homme de bon entendement s'en retire sans « avoir reçu quelque mépris de ceux qui présument d'être plus que (( lui. Le proverbe allemand dit fort bien là-dessus qu'on ne doit (( jamais manger de cerises avec de tels superbes, parce qu'ils en jet- « tent les noyaux aux yeux de ceux qu'ils regardent comme leurs « inférieurs. »

Eugène Guinot n'était certes pas de ces causeurs à qui l'on jette les noyaux à la tête ; il avait le coup d'œil trop juste, il avait la main trop leste, pour qu'on l'attaquât sur son propre terrain. Il causait tête à tête et de gré à gré avec son lecteur. Bonhomme au fond, bienveillant dans la forme, et malin dans le détail, il fut le premier de cette génération, car rien n'est nouveau sous le soleil, qui fit de la pure et simple causerie un appendice au journal. Il établit sa causerie au beau milieu de la politique, et le lecteur, charmé de cette nouveauté, prêta volontiers une oreille également attentive aux grands bruits de la tribune, aux murmures des coulisses, des salons, et parfois des petites maisons du rempart.

Tout d'abord ce charmant causeur s'était posé sur un bon terrain, il causait en plein air, il parlait aux passants et s'adressait à tout le monde, et d'un nom vulgaire et bourgeois il signait sa causerie. Il s'appelait Pierre Durand dans le Siècle, et soudain ce Pierre Durand, qui causait si bien de toutes choses

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