NOTICE SUR EUGÈNE GUINOT
et de tant de choses, fut écouté comme un oracle. Il avait le très-grand secret de se faire écouter, et Ton eût dit que, ce secret, il l'avait retrouvé le premier dans le dialogue du plus charmant des causeurs du siècle de Voltaire et de Diderot, nous voulons parler de Fontenelle. Il excellait, celui-là, dans l'art de bien dire; il a fait un dialogue de son merveilleux livre, la Pluralité des mondes, et, si j'osais, j'inviterais tous les chroniqueurs de ce bas monde à lire et à relire le commencement du sixième soir. Fontenelle y raconte qu'étant allé chez sa marquise longtemps après les entretiens précédents, il entra chez la dame au moment où deux hommes d'esprit en sortaient; que la conversation s'étant tournée sur les mondes, cette dame n'avait pas manqué de dire à ces messieurs que toutes les planètes étaient habitées; à ce discours, un de ces beaux esprits, qui portait une sérieuse estime à cette savante marquise, lui avait répondu qu'il était fort persuadé qu'elle ne croyait pas le premier mot d'une opinion si extravagante, et que, pour l'autre, il l'avait crue sur sa parole. M. de Fontenelle continue ainsi son dialogue :
« Pourquoi, dit la marquise, m'avez-vous entêtée d'une chose que « les gens qui m'estiment ne peuvent pas croire que je soutienne « sérieusement? — Mais, madame, lui répondis-je, pourquoi la sou- « teniez-vous sérieusement avec des gens que je suis sûr qui n'en- « traient dans aucun raisonnement qui fût un peu sérieux?... Ne « divulguons pas nos mystères dans le peuple. — Comment ! s'écria- « t-elle, appelez-vous peuple les deux hommes qui sortent d'ici? — Us « ont bien de l'esprit, répliquai-je; mais ils ne raisonnent jamais. Les « raisonneurs, qui sont gens durs, les appellent peuple sans difficulté.»
C'est ainsi qu'Eugène Guinot causait avec son peuple; il causait en véritable disciple de Fontenelle. Il n'accablait pas son lecteur sous les nouveautés les plus hardies, au contraire, il se tenait aux vérités les plus vulgaires; il riait, il ne dissertait pas; il parlait comme on parle, et dans l'accent le plus naturel. Eugène Guinot, dans son cercle d'électeurs à deux cents francs par tête et de simples bourgeois de
Paris, régnait en maître Il fut longtemps l'unique historien de
nos petits événements, de nos petites révolutions, de nos petites élégances, de nos petits mérites ; il racontait au maître de céans, à sa dame, à sa demoiselle, à tous ces bonnes gens qui l'écoutaient, bouche béante, un tas de choses qui les charmaient.
Nul, mieux que lui, ne savait le petit mijslère de Paris, un mystère inoffensif, piquant, joli comme tout ce qui est joli, qui fait trembler tout le monde et qui ne fait peur à personne. Ah! comme on l'écoutait, comme on l'applaudissait, comme il parlait en
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homme écouté! Il était le seul. Il était mieux que Pierre Durand le chroniqueur, il était la. chronique ! Hélas ! tout à coup, dans les hautes régions, dans les plus beaux salons de Paris, dans ces endroits choisis où l'on n'entre guère, à moins d'avoir fait ses preuves d'éloquence et d'autorité, un nouveau venu d'un esprit inimitable et d'une grâce exquise, un Pierre Durand de la noblesse, un certain vicomte de Launay, prit en main la causerie, et, semblable à la pythonisse au trépied, le front ceint de verveine et la palme à la main, soudain ce vicomte de Launay, charmant, superbe, aux yeux bleus, aux cheveux d'or, se mit à raconter, dans un accent tout nouveau, des choses toutes nouvelles. 11 parlait, ce nouveau venu dans la chronique parisienne, la plus belle langue du plus beau monde; il s'adressait à l'ironie, à la malice, et, disons tout, à la méchanceté des salons de Paris les plus difficiles et les plus fins connaisseurs en toutes les œuvres du bel esprit.
Quand donc il eut régné tout à l'aise, et qu'il fut à bout de ses forces, au bout de deux ou trois ans le vicomte de Launay s'arrêta, et le public, désorienté, mais qui voulait sa chronique à tout prix, fut tout heureux de retrouver son ami Pierre Durand sur la brèche. Il ne s'était pas lassé, il ne s'était pas découragé, il suivait son chemin dans la foule; et, croyez-moi, je m'y connais, ceci est le véritable caractère de l'écrivain de profession. Il sait qu'il a sa tâche à remplir; il se dit à lui-même, et chaque jour, que sa bataille recommence, et qu'il doit mourir les armes à la main. Voilà pourquoi, dans cette profession des lettres, et quand vous n'en rêvez pas d'autre, au contraire, quand celle-là vous contente avec toutes ses misères, ses joies si rares, ses bonheurs d'un instant... son oubli sans retour, il faut beaucoup de patience, de courage et de résignation. Qui veut passer devant vous, passe... et, paisible et calme, impassible, du même pas, vous continuerez votre chemin.
Un homme arrive au bord de l'eau pour passer l'eau; soudain cet homme est entouré d'une foule de bateliers empressés à le servir. C'est à qui lui vantera sa barque et son aviron, ses rames et ses rameurs. Tout un drame en ce moment s'agite autour de cet homme affairé, et le rivage entier n'est occupé que de sa personne. A la fin il se décide; il choisit une barque, il y monte, et, sitôt qu'il a touché l'autre bord, voilà notre homme en pleine solitude, en plein silence. Il va tout seul, sans que pas un ne prenne garde à lui... Telle est l'image exacte d'un ministre (et d'un journaliste) lorsqu'il entre en place et lorsqu'il en sort.
Ce grand silence et cette profonde solitude, Eugène Guinot les