LES NOUVEAUX SALONS
qu'un aperçu trop incomplet encore. Le visiteur seul peut dignement apprécier ces merveilles en les contemplant dans leur majestueux ensemble, en admirant, dans leurs détails, la délicatesse des ornements, le précieux mérite des peintures et des sculptures, la richesse des étoffes, l'élégance des meubles et leur haute valeur artistique.
C'est M. Séchan, réminent artiste, l'habile architecte décorateur, le grand maître de l'ornementation, qui a été chargé d'exécuter ces quatre nouveaux salons avec le concours de MM. Dieterle et Haumont. Sous les ordres de ce chef renommé , marche et fonctionne une légion de praticiens pleins de talent ; chacun d'eux est lui-même un maître dans sa spécialité ; ils sont nourris d'études sérieuses ; ils possèdent les grandes traditions des siècles passés ; ils puisent dans leur science féconde de belles et originales inspirations. Jugez-les sur leurs œuvres ; ces quatre salons de Bade ne reproduisent- ils pas avec une magistrale et charmante perfection quatre époques brillantes et gracieuses de l'art , et n'est-il pas juste de dire qu'ici les modèles ont été au moins égalés, et que les palais de Versailles et de Florence n'ont rien offert de mieux dans la période la plus éclatante de leur luxe?
Non-seulement ces splendides salles ont été construites et ornées par des artistes parisiens, mais encore elles ont été exécutées à Paris même. C'est là un progrès et un prodige de notre époque. Les artistes ne se transportent plus en pays étranger pour y décorer un palais ; tout se fait dans les ateliers parisiens. Le maître a tracé son plan, et chaque partie de l'édifice, chaque détail de la décoration s'élabore à part. Cent ouvriers de divers états sont à l'œuvre, sculpteurs, peintres, doreurs, ébénistes, ciseleurs, exécutent les lambris, les corniches, les compartiments, les colonnes, les moulures, les parquets, les plafonds, tout enfin, jusqu'aux moindres détails; l'œuvre achevée, on l'emballe, on met les caisses tiu chemin de fer, puis, arrivées au lieu de destination, toutes ces pièces se réunissent, s'agencent, se relient, et, grâce aux mesures qui ont été prises avec une précision mathématique, tout se trouve ajusté avec une parfaite netteté. — Tout cela ne se fait qu'à très-grands frais sans doute, mais qu'importe? Bade n'a jamais regardé à la dépense.
L'ordonnateur de ces embellissements , ]e fondateur de ces nouveaux salons ne s'est pas contenté d'être prodigue. L'argent versé à pleines mains s'est donné la peine d'avoir de l'esprit et du goût. Nous avons vu en d'autres lieux le luxe épais et brutal : — ici , il est intelligent et fin ; — ailleurs les salons de conversation et de bal sont décorés comme de beaux cafés : — ce sont véritablement ici les salons d'un palais élégant et somptueux. Ici seulement la haute société se retrouve chez elle ; tout y est du style le plus noble et le plus charmant ; tout y a le caractère de la vraie grandeur et le suprême éclat des demeures royales.
Yoilà ce qui a toujours mis Bade en dehors et au-dessus de toute rivalité. La concurrence tourne sans cesse à son avantage en provoquant les comparaisons qui font ressortir son mérite prééminent.
Les nouvelles salles du palais delà Conversation portent au plus haut degré cette inabordable supériorité que donnent le goût dans le luxe, l'élégance dans la splendeur, l'esprit du monde, le sentiment aristocratique et le concours des beaux-arts dans les magnificences accomplies avec une éblouissante profusion, avec une libéralité souveraine et sans limites.
(LA TRl^KHALLE.
Le tableau des merveilles que la nature a prodiguées dans cette contrée, le récit et la description de ces fêtes continuelles, doivent faire supposer au premier abord que Bade est seulement une ville de plaisir, ce Ses nombreux visiteurs, dira-t-on, ne viennent a ce rendez-vous que pour y chercher l'amusement, la foule, le bruit, le bal, les fêtes de l'hiver dans les beaux jours et dans les nuits sereines de l'été; les eaux ne sont qu'un prétexte, et nul ne se soucie d'éprouver leur vertu. »
C'est là une erreur à laquelle se laissent entraîner aisément les personnes qui ne connaissent Bade que de réputation. La : rande majorité des hôtes que ce délicieux séjour reçoit chaque
m L'ÉTÉ A BADE.
année se compose, il est vrai, de gens alertes et dispos, jouissant d'une santé parfaite ; mais, à côté de ces heureux qui peuvent se livrer sans contrainte et sans obstacle aux joies de la vie, l'humanité souffrante vient chercher à Bade un salutaire asile ; les malades viennent demander à ses eaux bienfaisantes le rétablissement de leur santé.
Sans vouloir prétendre que les eaux de Bade soient une panacée universelle , on peut affirmer qu'elles produisent les meilleurs effets sur un grand nombre de maladies et d'infirmités. L'heureuse combinaison des divers éléments qui constituent ces eaux suffit pour démontrer leur puissante influence aux savants, et des milliers d'exemples ont prouvé et prouvent tous les jours leur incontestable valeur. La théorie et la pratique marchent ici dans un accord inaltérable ; l'autorité du fait rend un constant hommage aux doctrines de la science médicale.
Les eaux minérales de Bade ont plus que toutes autres des qualités régénératrices et fortifiantes ; elles activent la circulation du sang, facilitent la respiration et raniment le système nerveux. On les emploie avec le plus grand succès dans les affections de poitrine, les maux d'estomac et les indispositions qui résultent de f affaiblissement des organes ; elles ont opéré des cures merveilleuses chez les pulmonaires et les phthisiques ; les maladies de langueur et de consomption résistent rarement à leur vertu martiale ; elle ont surtout le pouvoir de fermer les plaies et de guérir les blessures anciennes et récentes ; enfin elles combattent victorieusement la catalepsie, l'hypocondrie, les rhumatismes et la goutte.
Mais à Bade ce ne sont pas seulement les eaux qui exercent une salutaire influence sur la santé ; le climat est pour beaucoup dans ce bienfait. La nature a prodigué ses dons à cette heureuse contrée ; les hautes montagnes qui l' environnent, les odorantes forêts qui la couvrent , ces remparts et ces abris qui lui font de tièdes hivers et de frais étés, la défendant également contre tous les excès de la température, ne laissent pénétrer dans son sein qu'un air pur, imprégné de doux parfums et de salubres émanations. La plupart des maux qui affligent l'espèce humaine sont inconnus aux habitants de Bade ; les maladies épidémiques ne
LA GALERIE DES EAUX. 16a
se sont jamais étendues sur ce pays; les fléaux indomptables n'ont jamais franchi ses limites. Dans le seizième siècle, la peste, qui ravagea l'Allemagne avec tant de fureur, s'arrêta à l'entrée de la vallée où l'on voit la chapelle des Trois-Chênes, élevée pour remercier le ciel et conserver la mémoire de cette miraculeuse préservation. Les enfants de Bade ont le privilège de vivre longtemps ; dans les belles campagnes de ce paradis terrestre , les octogénaires mûrissent, et les centenaires font des projets d'avenir qui souvent se réalisent.
Après les fatigues de l'hiver, après les longues veillées si fatales aux attraits des femmes délicates et frêles, il faut venir à Bade respirer cet air pur et balsamique dont l'arôme vivifiant rend la vigueur aux poitrines épuisées, la fraîcheur aux joues pâlies, l'éclat aux regards ternis , la pourpre aux lèvres décolorées. Et ne craignez rien des nouveaux plaisirs que vous offre le palais de la Conversation. A Bade, tout est mesuré pour que le divertissement ne nuise pas à la santé. Le bal finit entre onze heures et minuit. Dès que la clôture a sonné , les lustres s'éteignent, et, sous aucun prétexte, on ne peut prolonger la fête. Telle est la règle immuable, sagement instituée dans l'intérêt général, pour maintenir la santé florissante et protéger la santé renaissante.
Les malades n'ont rien à redouter non plus du bruit des fêtes et du tumulte de la foule. Autant le centre où se réunit le beau monde est brillant et animé, autant les environs de Bade sont calmes et muets. A cent pas de la ville et du parc, les malades trouvent, à l'ombre des bois et au penchant des collines, de paisibles habitations, entourées de solitude et de silence.
Selon le mal que l'on veut combattre , les eaux de Bade se prennent en bain ou en boisson. De nombreux établissements sont ouverts aux baigneurs ; dans les principaux hôtels on trouve des bains commodes, élégants et bien distribués. Les buveurs d'eau minérale étaient jadis obligés de grimper au sommet de la ville et d'aller puiser le breuvage aux sources qui bouillonnent près de l'église et du château. C'était ainsi du temps des Bomains, qui avaient revêtu de marbre la plus belle de ces sources, nommée YUrsprwigr. Mais depuis quelques années on a construit au mi-
lieu du parc, près du palais de la Conversation, la galerie des eaux, que l'on pourrait intituler aussi le Palais-des-Eaux, et que les Badois, toujours modestes, nomment simplement la Trinkhalle, c'est-à-dire la maison où l'on boit.
Cette galerie est, en effet, un véritable palais, construit dans le plus beau style de Y architecture antique. Au milieu de la salle principale, où coulent les fontaines d'eaux minérales, s'élève du sol à la voûte une admirable colonne , faite d'un seul bloc de marbre rouge de Nassau. Les buveurs d'eau se promènent dans la galerie extérieure , décorée d'une majestueuse colonnade et ornée de belles fresques représentant les légendes du pays, et reproduisant avec un art ingénieux quelques-unes des anecdotes historiques relatives aux vertus de la nymphe thermale.
Ce palais a été construit en l'année 1842, par ordre du grandduc Léopold, et sous la direction de M. Bénazet.
Là se réunissent les malades, — et les amateurs qui veulent faire provision de santé. A sept heures du matin, de brillantes fanfares sonnent la diane des buveurs d'eau. C'est le réveil de Bade. La société se rassemble à l'appel de ce premier concert. On se promène dans la galerie , car l'exercice est recommandé après chaque verre d'eau , et quelques buveurs n'en avalent pas moins d'une douzaine dans leur matinée. On se repose dans les salons pleins de fleurs et ornés de tableaux des plus grands maîtres. Dans la grande salle, on trouve non-seulement les eaux des diverses et nombreuses sources de Bade, mais encore toutes les eaux minérales de l'Europe, — en bouteilles. Les pâtres de la Forêt-Noire et les chevriers de la Suisse vous versent un lait pur. Des médecins sont là tout prêts à vous offrir leurs- conseils, sur le traitement et le régime que vous devez suivre. Il y a de trèshabiles docteurs à Bade ; — il s'y fait même des réputations médicales, ainsi qu'on va le voir par une aventure dont le souvenir s'est perpétué parmi les baigneurs élégants.
L'histoire commence à Paris, dans un salon de la Chausséed'Antin. Deux personnages, un jeune médecin et une charmante baronne allemande , assis de chaque côté de la cheminée , causaient familièrement. Le docteur, qui n'était encore qu'un petit praticien obscur et ignoré, se plaignait des difficultés sans nombre
semées à l'entrée de la carrière qu'il voulait parcourir avec éclat et avec fruit. La baronne cherchait à l'encourager.
a Vous avez, lui disait- elle , de l'esprit, du talent, de la bonne volonté , mon cher Marcel ; avec cela on arrive toujours au succès.
— En Allemagne, c'est possible, répondait le docteur ; mais à Paris, le succès est à un autre prix. Chez nous, la réputation est une coquette que l'on ne séduit guère avec du mérite et de bonnes qualités ; il faut, pour gagner ses faveurs, mettre en jeu l'art et les manœuvres que les hommes à bonnes fortunes savent employer auprès d'une femme frivole.
— Eh bien ! mon ami, la science de ces conquérants ne vous est pas inconnue. Soyez galant , et faites votre cour à la renommée.
— Ah ! si vous vouliez m'aider ! . . .
— Moi?
— Sans doute. Une femme comme vous, jeune, belle, d'un rang élevé, portant noblement un beau nom, est un puissant auxiliaire dans ce monde qui tient ma fortune entre ses mains.
— Mais ce monde, je le vois peu, et je n'y ai pas de crédit ; d'ailleurs, vous le savez, je dois, bientôt quitter Paris. Dès les premiers temps de mon veuvage, j'ai pris de nouveaux engagements ; j'ai dû céder aux instances de ma famille qui me présentait un second époux, aussi noble et aussi riche que le premier. Vous emmener à Vienne avec moi , en supposant que ce parti vous convînt, serait me compromettre inutilement, car, ainsi que nous le disions tout à l'heure, la recommandation d'une femme ne suffit pas en Allemagne pour fonder la gloire et la fortune d'un docteur jeune et complaisant.
— Vous ne pouvez donc rien pour moi , ni à Paris ni à Vienne ?
— Non ; mais ailleurs, peut-être, en se servant de quelque ingénieux moyen... Laissez-moi faire, et fiez-vous à mon imagination et à mon dévouement. »
Trois mois s'étaient écoulés depuis cet entretien, et la saison des eaux était dans tout son éclat , lorsqu'on annonça à Bade l'arrivée de notre baronne. D'intéressants et romanesques détails
accompagnaient cette nouvelle. La baronne, veuve à vingt ans, et recherchée par les plus grands seigneurs à cause de son illustre naissance et de sa merveilleuse beauté, avait fait un choix et se disposait à former de nouveaux lieu s, lorsqu'une soudaine maladie l'avait conduite tout à coup aux portes du tombeau. Abandonnée par les médecins de Paris , elle venait mourir à Bade.
Comme il était aisé de le prévoir, la haute société des eaux s'occupa beaucoup de cette noble et touchante infortune, et ce fut un événement lorsque la gazette de Bade annonça que la baronne était arrivée. Ce jour-là , les élégants promeneurs furent infidèles à Lichtenthal, et se portèrent en foule à l'allée des Saules, où .l'on avait préparé une délicieuse petite maison pour la belle malade. Le lendemain, au soleil de midi, la baronne vint se promener dans le parc ; elle descendit péniblement d'une calèche remplie de coussins et ornée d'un large écusson portant de belles armoiries. On accourut de toutes parts pour la voir, l'admirer et la plaindre; elle marchait lentement, appuyée sur le bras d'une demoiselle de compagnie. Sa toilette était ravissante.
Tous les médecins de Bade et des villes voisines furent appelés auprès de la baronne, mais, aprçs avoir perdu leur latin à étudier son mal et à la médicamenter, ils déclarèrent qu'elle n'avait pas un mois à vivre.
Le jour même où cet arrêt fut publié, un jeune médecin français, le docteur Marcel, arrivait à Bade. Le soir, au salon de la Conversation, il raconta qu'on l'avait mandé chez la baronne, et qu'il était à peu près sûr de la sauver. Dès lors, le docteur Marcel devint un homme important; on F écouta. Les médecins de Bade prétendirent que c'était un charlatan, et qu'il se vantait d'obtenir un succès impossible. Une espèce de défi lui fut jeté.
Le mois se passa, et la baronne ne mourut pas; au contraire, elle reparut à la promenade , toujours faible , toujours languissante, mais cependant il y avait un peu de mieux dans son état. Bientôt ce mieux avait fait des progrès sensibles, et un soir, après avoir dîné gaiement et de fort bon appétit avec le docteur, elle lui dit en riant :
« Je crois que je suis décidément sauvée.
— Oui, ma chère malade, répondit Marcel, je vous rends la santé , et je vous remercie mille fois du rôle pénible que vous avez joué pour moi. Dès demain vous entrerez en pleine convalescence : vos couleurs naturelles remplaceront une artificielle pâleur ; votre taille élégante se redressera ; vos beaux yeux, trop longtemps voilés, reprendront leur éclat et leur vivacité ; vous redeviendrez belle, brillante et forte, et j'aurai bien mérité de l'univers entier, pour lui avoir rendu son plus adorable ornement. »
En effet, grâce à cette cure merveilleuse, le docteur Marcel acquit, en peu de temps une grande réputation ; la mode le prit sous son patronage, et plus d'une noble dame tomba malade tout exprès pour consulter le sauveur de la baronne. Il s'attacha de, préférence aux clients parisiens, qui étaient nombreux à Bade, et qui, de retour à Paris, proclamèrent ses miracles et le lancèrent dans le beau monde, où de grands succès le conduisirent rapidement à la renommée, à la fortune et aux honneurs.
XYIÏ