INAUGURATION DE L'EMBRANCHEMENT
Au pont de Kehl, le fleuve est large et profond; les eaux vertes se précipitent le long des rives, qu'elles rongent avec une ardeur folle et un bruit confus; de grands peupliers en suivent le cours; derrière, de vastes prairies semées de villages et de clochers; au loin, sur la rive droite, les montagnes mystérieuses de la forêt Noire ; sur la rive gauche, la chaîne des Vosges. La flèche gigantesque et légère du munster de Strasbourg domine l'horizon. C'est un chef-d'œuvre de l'art dans un coin de terre merveilleux; et, non loin de ce monument glorieux du passé, le pont sur le Rhin. On dirait que l'homme a voulu rivaliser avec la nature de hardiesse et de magnificence.
Les bâtiments de la gare, dont on peut apprécier les lignes et l'étendue, paraissent vastes et bien aménagés. Des guirlandes de feuillage en dessinaient les contours. Partout des pavillons, des flammes, des drapeaux, des bannières aux couleurs de Bade déroulaient en l'air leurs plis flottants. Au centre de la gare, tout en haut, dans l'espace et en face du pont, au sommet d'un mât orgueilleux, s'étalait, gonflé par le vent, l'étendard fédéral aux trois bandes, sable, gueules et or, pour parler le langage héraldique ; et, en simple prose, noir, rouge et jaune.
La foule allait et venait autour de la gare. Point de cris, presque pas de gendarmes. On voyait çà et là les bonnets en peau de renard, les gilets d'écarlate, les longues redingotes à doublures blanches, les culottes de velours et les grandes bottes noires des montagnards du Schwartzwald.
Cependant on descend tout à coup sur la rive sablonneuse du fleuve ; on se précipite sous la travée mobile dont les poutrelles de fer passent à quelques pieds au-dessus des chapeaux les plus ambitieux ; quatre hommes s'emparent d'une manivelle, la. font tourner, et voilà la gigantesque masse qui se détache du pont fixe et de la culée et pivote sur son axe. Le trait d'union est rompu.
Espérons, comme l'a si bien dit M. Perdonnet au banquet de Strasbourg, que ce pont mobile a tourné le samedi 7 avril 1861 pour la première et la dernière fois.
L'épreuve faite, et la rive allemande du Rhin séparée par un abîme de la rive française, les ouvriers ont ressaisi la manivelle; la travée s'est ébranlée de nouveau, et tout a été remis en place sans effort et sans bruit. On aurait dit que le souffle d'un génie invisible faisait mouvoir cet immense bloc de fer. Quatre hommes, et les muscles de leurs bras n'en semblaient pas fatigués, plaçaient et déplaçaient à leur guise une travée d'un poids total de 1 million 300,000 kilogrammes et d'une longueur de 64 mètres. Rien de plus magique et de plus saisissant,