LA MAISON DE CHASSE
réunir l'élite de la société de Bade, qui l'entourait de tant de respectueuses sympathies et d'affectueux dévouements.
De grands souvenirs militaires vous conduiront à Stollhofen, où l'illustre margrave Louis de Bade acquit un de ses plus beaux titres de gloire. — Vous irez voir à Steinbach le monument consacré à la mémoire d'Erwin, cet habile architecte qui éleva la tour de la cathédrale de Strasbourg. Steinbach est la patrie d'Erwin. Le pays de Bade a produit des grands hommes dans tous les genres.
On vous aura montré sans doute, dès vos premières promenades, la ravissante habitation de M. Bénazet, située à quelques pas du parc et du palais de la Conversation, sur une éminence d'où l'on découvre la ville entière, les vertes montagnes qui l'entourent, le vieux château, le mont Mercure: immense et magnifique panorama. — Cette élégante villa fut construite par M. le baron d'Ende, un des hommes les plus considérables du grand-duchc de Bade.
Est-il besoin de rappeler aux promeneurs l'allée des Chênes et l'allée des Soupirs, romanesques et mélancoliques ombrages ; — le frais vallon de Beuern ; — le Selig, le Beutig, le Bedig, le Friesenberg, douces et vertes collines, — et lTbourg aux ruines majestueuses ?
Le château d'Ybourg tient une grande place dans les traditions fantastiques du pays. On y a logé une foule de spectres, de démons et de génies malfaisants. C'était le manoir aux apparitions; les blancs fantômes se promenaient la nuit sous ses voûtes sombres et sur ses créneaux déserts. Une des tours qui restaient de cette formidable demeure a été brisée par la foudre, sans doute, pour punir quelques maléfices. L'autre tour est encore debout et se dresse fièrement au-dessus de la cime des sapins, comme un immense belvédère.
Après le vieux Château, le nouvel Eberstein et la Favorite, qui ont habituellement l'honneur des premières visites, les étrangers vont voir la Maison de chasse, construite par le margrave George- Louis, qui fut surnommé Louis le Chasseur. — Ce pavillon a la forme d'une croix de saint Hubert; une tête de cerf, sculptée en pierre, se dresse au-dessus de son toit. L'intérieur est orné d^ peintures analogues à la destination du lieu.
Les promeneurs viennent souvent déjeuner à la Maison de chasse. Du haut de la colline où elle est située, on jouit d'une vue admirable.
Non loin du pavillon de chasse se trouve le Fremersberg, ancien couvent de franciscains, fondé par le margrave Jacob au quinzième siècle.
Ce margrave, s'étant un jour égaré à la chasse, fut reçu par de pieux ermites qui , sans le connaître, lui prodiguèrent tous les soins d'une attentive et généreuse hospitalité. — Le prince voulut leur témoigner sa reconnaissance, et à la place de l'ermitage il fit construire le couvent du Fremersberg.
Lorsque les couvents du grand-duché furent supprimés, le Fremersberg dut subir la loi commune ; — mais on lui fit cette faveur particulière, que les religieux pourraient y séjourner jusqu'à ce qu'il n'en restât plus que deux.
Dès les premières années de ce siècle, le couvent ne comptait plus que trois moines, parvenus à une vieillesse si avancée et tellement accablés sous le poids des années qu'ils n'avaient plus la force de sortir de leur demeure. Chaque jour, l'âne du couvent, sans autre escorte qu'un chien fidèle, allait à Bade chercher les provisions nécessaires aux bons religieux du Fremersberg.
Aujourd'hui ce couvent est désert et en ruines; mais jadis il était en grand renom de sainteté. — On prétendait même que , dans certains cas, les dévotions faites en ce lieu venaient singulièrement en aide à la vertu des eaux de Bade.
Les vertus des eaux de Bade sont incontestables. Les plus savants docteurs de tous les pays prescrivent ces eaux dans une foule de cas pathologiques ; mais il est d'autres indispositions qui ne sont pas du domaine de la Faculté de médecine, et dans lesquelles une saison passée à Bade produit les résultats les plus salutaires.
On ne saurait trop recommander ce séjour aux femmes qui veulent prolonger leur printemps. Pour rester jeune, il ne faut pas cesser un seul instant de mener la vie de jeunesse. Bien ne conserve mieux une femme que les plaisirs, le bal, les fêtes et les parures toujours nouvelles. Si , arrivée à l'âge périlleux , elle passe quelques mois dans la retraite et dans le repos, elle est per-
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due. Le Temps, qui l'épargnait, l'envahit et la marque de sa griffe ineffaçable. En une saison, elle vieillit de toutes les années qu'elle pouvait cacher. Elle prend son âge, et les plaisirs, un instant négligés, ne veulent plus d'elle.
Ici, l'on guérit des noirs chagrins, des peines de cœur et des maux de l'esprit.
Un Anglais, lord Adolphus ***, qui vient tous les ans à Bade, expliquait, dans un petit cercle d'amis intimes, l'origine de sa profonde reconnaissance et de sa vive prédilection pour ce fortuné séjour.
« A vingt-cinq ans, dit-il, j'étais atteint d'une maladie mortelle. Aucune puissance médicale ne pouvait me sauver, et les moyens que je tentais pour me guérir ne faisaient qu'accroître le mal qui me consumait. Ce mal, c'était l'ennui, la sombre mélancolie, la tristesse de l'âme rassasiée, le dégoût amer que nous nommons le spleen.
« Libre et maître d'une grande fortune au sortir du collège, j'avais vécu trop tôt et trop vite, et, au bout de quelques années, j'en étais venu à cet état de marasme qui me rendait la vie insupportable. Une idée fixe s'empara de moi. J'étais fermement décidé à me délivrer du fardeau de l'existence : — coupable pensée, que j'avoue en toute humilité.
a J'ai toujours eu en horreur les choses banales, et pour rien au monde je n'aurais voulu d'un suicide vulgaire. Je voulais surtout dérober ma mémoire aux sots propos du monde et aux misérables commentaires dont il eût assaisonné mon oraison funèbre. C'est pourquoi, ne pouvant vaincre ma faiblesse et trouver le courage d'échapper à une mort volontaire, je résolus d'atténuer du moins l'effet de cette déplorable action en donnant au suicide l'apparence d'un accident.
« Je pensais d'abord à une promenade en mer, avec un vieux batelier incapable de me porter secours lorsque je ferais une chute dans les flots; mais, comme on me savait excellent nageur, l'accident aurait pu paraître suspect. Après avoir agité dans mon esprit quelques autres expédients, je m'arrêtai à celui-ci : — entreprendre un voyage d'agrément en Suisse et me laisser tomber dans un glacier. L'homme le mieux constitué et le plus
adroit peut faire un faux pas dans l'ascension du mont Blanc : nul ne devait soupçonner la sincérité de cette catastrophe.
« Je partis donc par un beau jour d'été. Plusieurs touristes de ma connaissance m'avaient tracé un itinéraire que je voulus suivre pour leur laisser croire que le plaisir seul me guidait. Je traversai la Belgique, je remontai le Rhin, et j'arrivai à Bade, d'où je devais gagner la Suisse par la Forêt-Noire et le lac de Constance.
a II y a déjà longtemps de cela. Bade entrait alors dans cette ère de splendeur et de prospérité qui l'a fait ce qu'il est aujourd'hui. La mode se fixait dans ce séjour : — peu m'importait le décret de la mode ; mais l'aspect de ce charmant pays, les pittoresques beautés de ce site ravissant, la pénétrante saveur de cette atmosphère balsamique, exercèrent sur moi une influence que je ne cherchais pas à définir et qui me saisissait à mon insu. Le monde que je fuyais avait ici des grâces que je ne lui trouvais pas ailleurs. Cependant le réveil et le frémissement de mon âme étaient encore imperceptibles. La gravité du mal ne pouvait pas céder à une première épreuve. Je n'étais que préparé aux impressions; mais le spleen dominait toujours et restait empreint sur mon visage. En me voyant pâle et triste, on disait de moi que je venais prendre les eaux pour une affection de poitrine, et que j'étais condamné par les médecins. J'inspirais ainsi un intérêt que je ne soupçonnais pas.
« Du reste, je n'avais nullement renoncé à mon projet. — Après une halte de quelques jours à Bade, je devais continuer mon voyage, entrer en Suisse, et aller droit au glacier.
« Un matin, je m'étais laissé entraîner assez loin dans ma promenade, et, fatigué d'une longue course, je me reposais sous un des sapins séculaires qui ombragent le chemin de la cascade de Geroldsau. J'étais là, plongé dans de sombres pensées, lorsque je fus tout à coup tiré de ma rêverie par ces mots prononcés d'une voix douce et attendrie :
— ce Pauvre jeune homme ! »
« Je relevai la tête, et je vis une jeune personne qui s'éloignait à la hâte, et allait rejoindre un groupe de promeneurs arrêtés devant la cascade.
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ce Mais, si prompte que fût sa retraite, j'aperçus un charmant visage, embelli par une compatissante émotion. Je devinai la cause de cette pitié. La jeune fille voyait en moi le poitrinaire mourant créé par la poétique fantaisie de la chronique badoise. Vous allez croire peut-être que je devins subitement amoureux d'elle? Non; je la laissai s'éloigner sans quitter ma place; mais pourtant le son de sa voix et la tendre expression de ses paroles retentissaient doucement dans mon esprit. Je me sentais mieux. — Le soir, au bal, je ne songeais déjà 'plus à cet incident, et mon attention se fixa sur une autre femme.
ce Quelques jeunes dandys de Londres, qui, sous prétexte qu'ils étaient mes compatriotes, m'imposaient parfois la fatigue de leur société, me montrèrent une jeune dame allemande fort jolie, accompagnée d'un grand monsieur à [la mine farouche : — Ne vous avisez pas de faire la cour à cette dame, me dirent-ils, son mari est d'une jalousie féroce ; il provoque en duel, et se pique de tuer tous ceux qui paraissent avoir l'intention de s'occuper de sa femme.
« L'avis me fit sourire. Dans ma situation, je devais peu m'in- . quiéter du duelliste le plus redoutable. C'était là d'ailleurs un moyen auquel je n'avais pas songé, et qui me parut très-favorable au projet que je méditais : — le terrible mari pouvait m'épargner le reste du voyage et la comédie du glacier. Je m'approchai donc de la dame que la menaçante réputation du jaloux semblait avoir condamnée à un isolement complet; je l'invitai à danser, et pendant la contredanse je lui débitai tout le vocabulaire de la galanterie la plus ornée, tout le répertoire des compliments les plus aimables. Elle me regardait avec étonnement, et je lisais dans ses yeux les paroles que j'avais entendues le matin. — Pauvre jeune homme! disait-elle* sans doute mentalement à l'idée du sort funeste qui m'attendait. Le mari attachait sur moi des regards pleins d'un feu sombre. Je m'en moquais, et je continuai à m'occuper de sa femme pendant toute la soirée. Cependant la provocation ne vint pas.
ce Le lendemain, je repris ce jeu. Le danger couru pour elle émeut toujours une femme. On m'écoutait [avec un plaisir mêlé de terreur; on me suppliait d'être prudent, par pitié pour moi-
même. La jeune dame était charmante; elle laissait lire dans sa pensée, et je ne cherchais pas à me rendre compte du sentiment qu'elle m'inspirait. Je ne voulais faire qu'une bravade au mari. La société de Bade observait avec une curieuse anxiété cette lutte qui ne pouvait avoir qu'un dénoûment dramatique.
« Le jaloux semblait faire des efforts inouïs pour se contraindre; enfin il éclata. Un soir que j'avais pris assez ostensiblement une fleur dans le bouquet de sa femme, il m'aborda avec une fureur concentrée, m'adressa d'amères paroles et tenta de m' arracher le camélia que je tenais entre mes doigts. Le lieu, l'heure et l'arme du combat fnrent réglés le soir même. En rentrant chez moi, il me sembla reconnaître, parmi quelques personnes qui traversaient le Graben, la jeune fille du chemin de Geroldsau.
« Peut-être n'était-ce qu'une vision de mon esprit. Mais pourquoi ce souvenir en un pareil moment?
« Les émotions qui précèdent un duel n'étaient pas faites pour moi. J'envisageais le combat et son issue avec une gravité calme. Le seul sentiment que j'éprouvai fut une indéfinissable tristesse, — mais pas le moindre tressaillement. Que n'aurais-je pas donné en ce moment pour avoir peur ! — avoir peur de la mort, c'eût été me rattacher à la vie. Mais non; je demeurai impassible, froid et toujours décidé à quitter le monde au plus tôt.
« A la pointe du jour, j'allai chercher mes témoins et nous nous rendîmes à l'endroit désigné pour le combat. Mon adversaire n'y vint pas. Nous l'attendîmes vainement pendant toute la matinée. Lassés d'attendre, nous rentrâmes à Bade, et on nous apprit que ce formidable jaloux, ce terrible spadassin, était parti pendant la nuit sans dire où il allait.
«A. cette nouvelle, je sentis presque un mouvement de colère. L'homme qui se dérobait aune juste réparation m'avait insulté; j'avais compté sur lui pour en finir avec la vie ; il devait me tuer. Je résolus de le poursuivre.
« Nous n'avions pas encore à cette époque les chemins de fer qui sillonnent en tous sens le grand-duché. Le fuyard, parti dans la nuit, ne pouvait être loin ; en se hâtant, il n'était pas impossible de retrouver sa trace et de le rejoindre. J'appris qu'il s'était
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dirigé du côté de Francfort ; à peine devait-il être à Carlsruhe. Dans mon empressement, je ne me donnai pas le temps de faire atteler ma chaise de poste. Le train modéré des postillons allemands ne pouvait me convenir dans une telle circonstance. Je montai donc à cheval, résolu de poursuivre à franc étrier mon fugitif adversaire.
« Au moment où j'allais sortir de Bade, deux voitures me barrèrent le passage, et je fus obligé d'arrêter mon cheval: c'étaient deux calèches pleines de monde, une société allant en partie de plaisir. — Dans la seconde voiture, je vis la jeune fille du chemin de Geroldsau. C'était bien elle; cette fois j'en étais sûr. Il me sembla qu'en passant elle avait encore jeté sur moi le tendre et plaintif regard de notre première rencontre.
« Sans me rendre compte du mouvement auquel je cédais, je lis retourner mon cheval et je suivis les calèches.
<( Cette jeune fille m'attirait. Je ne voyais qu'un ruban de son chapeau et un bout de son voile vert qui flottait au vent. J'obéissais aune puissance magnétique. Je ne songeais plus ni au duel ni à la mort. Laissant tomber la bride de mon cheval, je suivis cette calèche qui passait par des chemins délicieux, dans la montagne, sous les sapins. Je ne quittais pas des yeux ce bout de voile vert. Il n'y avait encore cependant aucune agitation dans mon âme.
« J'arrivai ainsi au Fremersberg. C'était la première fois que j'y venais. Lorsqu'au détour du chemin j'aperçus ce lieu charmant , ce riant coteau , ce gracieux vallon, et les calèches qui s'arrêtaient et la jeune fille qui sautait lestement hors de la voiture, je sortis de ma torpeur, je sentis se fondre l'engourdissement de mon âme, — j'étais ému.
«Mon cœur battait; le spleen était vaincu.
<c Je m'approchai de la société; je trouvai là une personne avec laquelle j'avais parfois échangé quelques mots dans les salons de Bade; je l'abordai et je liai conversation. — Des provisions avaient été tirées des calèches ; la société était venue faire un repas champêtre au Fremersberg. On ne saurait imaginer ce que je dépensai de manoeuvres habiles, de fins propos, d'adroites insinuations et de basses flatteries pour être invité à ce festin. Je réussis. Je passai la journée entière et la soirée auprès de la jeune fille que j'aimais, —
car je l'aimais. Cette première émotion qui s'était révélée dans mon âme se développait rapidement et devenait une véritable, une grande passion. Je ne l'oublierai jamais, cette belle journée duFremersberg qu'ont suivie pour moi tant d'autres beaux jours ! J'étais sauvé. Jadis, nous disent les vieilles chroniques, on retrouvait en ce lieu la santé. Il en est toujours ainsi, et j'en suis la preuve.
« Si l'homme que je voulais poursuivre le matin était revenu pour reprendre le duel interrompu, cela m'eût été désagréable. Cette fois j'aurais eu peur de la mort : — j'aimais !
(( Heureusement il ne revint pas, et rien ne devait troubler ma félicité.
« Mes sentiments étaient partagés. J'étais libre , j'étais riche , aucun obstacle ne s'opposait à mon union avec la jeune fille qui m'avait rappelé à la vie : je l'épousai. — C'est la compagne qui, pendant vingt ans, a fait mon bonheur, et que je regretterai jusqu'à ma dernière heure.
« Depuis l'époque dont je viens de tous parler, j'ai parcouru bien des pays, j'ai vu les plus beaux sites du monde ; mais aucun ne vaut pour moi ce riant Fremersberg, ce doux coteau, ce paisible vallon. »
Villa Biinazet