CARLSRUHE
ment, et Caiismhe devint la capitale du margraviat de Dourlach , puis du grand-duché de Bade.
Cette origine est, comme on le voit, exactement semblable à celle de Versailles.
Louis XIII fait construire un pavillon de chasse; Louis XIV fait de ce pavillon un vaste château autour duquel se groupe une ville, et cette ville devient la résidence du souverain.
Le margrave Charles-Guillaume était un prince plein de goût. La ville est admirablement dessinée. Le château forme le centre d'où rayonnent de larges et belles rues disposées en éventail et aboutissant à des allées percées dans la forêt. D'autres rues semicirculaires sont comme les rubans qui passent sur les lames de l'éventail. Du haut du belvédère qui domine le château, on jouit du panorama de la ville et de la forêt. C'est un coup d'oeil à la fois charmant et magnifique.
Il faut s'arrêter à Carlsruhe pour visiter ce château, parcourir cette forêt, se promener dans ces rues si régulières et si correctes. On passera une agréable soirée au théâtre, voisin de la résidence royale ; il y a toujours à ce théâtre de bons comédiens, un orchestre excellent et des chanteurs de premier ordre.
Mais le spectacle qu'il faut surtout se donner à Carlsruhe, c'est une revue de la garnison. L'élite des troupes du grand-duché défilera devant vous, vous faisant admirer la précision de ses manœuvres, les brillants uniformes des cavaliers, la belle tenue de l'infanterie. Il n'y a pas en Europe une armée mieux disciplinée, mieux exercée d'après les règles d'une habile théorie. Les officiers se font remarquer par une instruction solide et une haute intelligence de l'art militaire. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, la guerre faisait sortir du fourreau l'épée de Bade, cette armée ne manquerait pas de se signaler avec éclat sur les champs de bataille. Les Badois renouvelleraient les hauts faits qui ont fondé leur glorieuse renommée sous le prince Louis et à toutes les époques de leur belliqueuse histoire.
Carlsruhe possède un musée très-riche en tableaux remarquables, et unmerveilleux j ardin botanique .Le margrave Charles-Guillaume , qui était non-seulement un grand chasseur et un habile architecte, mais encore un savant botaniste, a créé ce jardin avec un soin
m L'ÉTÉ A BADE.
particulier, et de son vivant il le dota de plus de six mille plantes.
De beaux hôtels et de belles églises ornent la ville de Carlsruhe, qui, par son élégance et ses monuments, mérite l'honneur d'être la capitale du grand-duché de Bade.
Aux environs de Carlsruhe on va voir Dourlach, ancienne résidence des margraves. Le vieux château, qui depuis longtemps n'est plus une demeure princière, a conservé quelques antiquités. Près de la ville, le Thurmberg passe, d'après quelques érudits, pour avoir été une vigie romaine.
Sur la route d'Heidelberg, le point le plus remarquable est Brouchsal, petite ville que l'empereur Henri III donna à l'évêché de Spire dans le onzième siècle. L'ancien château des évêques subsiste encore et mérite d'être visité. Il fut commencé par Damien Hugues de Schœnborn, et achevé par son successeur.
Plus loin est le village de Mingolshein, où le comte Ernest de Mansfeld battit les Impériaux, commandés par le comte de Tilly, dans la guerre de Trente ans. Après cette défaite, les fuyards rencontrèrent près de Sinsheimle margrave George-Frédéric de Bade, qui, par un acte de générosité toute chevaleresque, les laissa passer, trop brave et trop humain pour attaquer des ennemis vaincus.
Tout ce pays est charmant, et l'on regrette que le voyage soit si court de Carlsruhe à Heidelberg.
Ruines du temple de Mercure (jardins de Sclvwctzingen).
Terrasse du château d'Heidelberg.
HEIDELBERG
Au bord du Necker, dans une contrée riante et pittoresque, s'élève la ville d'Heidelberg, remarquable par sa position et sa physionomie, célèbre par son ancienneté et par ses souvenirs, et la parure d'Heidelberg , — son château et son université, — datent du quatorzième siècle. Dès cette époque , les comtes palatins du Rhin vinrent fixer leur résidence à Heidelberg, et construisirent sur le Geisberg ce château dont il ne reste plus aujourd'hui que les ruines.
Ingeiheim, près de Mayence, était le séjour favori de Charlema-
gne, et disputait à Aix-la-Chapelle l'honneur d'avoir vu naître le grand empereur. — Chaiiemagne s'était fait bâtir à Ingelheim un magnifique palais qu'il orna de cent colonnes de marbre et de granit. Le pape lui envoya de Rome et de Ravenne des bas-reliefs et des statues pour décorer cette demeure impériale. — Sept siècles plus tard, l'empereur Charles IY céda Ingelheim à l'électeur palatin, qui fit transporter au château d'Heidelberg les colonnes, les statues et les bas-reliefs du palais de Chaiiemagne.
Ainsi revêtu des riches dépouilles du passé, œuvre splendide qui avait épuisé le génie des architectes, l'art des sculpteurs et les trésors de dix souverains, le château d'Heidelberg se développait dans toute sa majesté et faisait l'admiration de l'Allemagne, lorsque vint la guerre de Trente ans qui l'ébrécha, et peu après une guerre plus terrible qui acheva sa ruine.
Rien ne fut épargné dans cette désastreuse campagne de 1688. Heidelberg eut le sort de toutes les places du Palatinat ; le château fut détruit par le canon, et ses débris s'écroulèrent sur la ville.
Lorsque la paix eut rendu le calme à ce malheureux pays, les électeurs palatins entreprirent de réparer le désastre de leur résidence favorite. Après quarante années de travaux assidus et de dépenses énormes, le château d'Heidelberg s'était enfin relevé de ses ruines, lorsque, frappé par la foudre, il fut une seconde fois détruit.
Ce second arrêt devait être sans appel. — Le château d'Heidelberg ne se releva plus ; on se contenta de conserver ses ruines, qui attestent sa grandeur passée ; on laissa debout les pans de murailles que le feu du ciel et le canon de Turenne n'avaient pas renversés. Le grand-duc de Bade fit pratiquer de faciles chemins qui vous conduisent au milieu de ces grands débris, dont l'imposante majesté vous dira, mieux que toute description, ce qu'était autrefois le château d'Heidelberg.
Sauvées de ce double désastre, les caves du château renferment un objet digne de fixer l'attention des visiteurs. Nous voulons parler du fameux tonneau qui, par sa capacité monumentale, fait l'admiration des curieux et plonge les buveurs dans l'extase.
De temps immémorial , les historiens et les voyageurs citent
HEIDELBERG. 197
la gros tonneau d'Heidelberg, que les électeurs palatins avaient fait construire pour recevoir le tribut annuel versé par les vignerons après les vendanges. L'immense récipient donnait la mesure
Le gros tonneau d'Heidelberg.
de l'impôt. Il fallait chaque année lui apporter le vin nouveau, et les contribuables, comme les Danaïdes de la Fable, étaient obligés de remplir sans cesse le tonneau qui se vidait toujours.
Le tonneau a eu le sort du château ; il a subi les désastres de la guerre, il a été dévoré par l'incendie ; — puis, quand venaient la paix et le repos, quand le château se relevait , il renaissait de ses cendres et se retrouvait tout prêt à l'échéance du liquide tribut.
A chaque nouvelle résurrection, l'Électeur faisait faire son tonneau un peu plus grand, — et par conséquent le tribut augmentait dans la même proportion.
Celui qui existe aujourd'hui, construit sous le règne de l'électeur Charles-Théodore, date d'un siècle environ. C'est un véritable monument. — Ses vastes flancs, largement arrondis, sont surmontés d'une belle plate-forme entourée d'une balustrade.
Sa façade est décorée de riches ornements sculptés et de figures allégoriques.
La verve des poètes et l'art des peintres se sont souvent exercés an sujet de cette intéressante futaille, dont nous donnons le portrait en miniature.
Fondée en même temps que le château, l'université d'Heidelberg est encore florissante, bien qu'elle ait aussi subi les atteintes de la guerre.
Cette université, devenue si célèbre, doit sa naissance à Rupertle-Roux , comte palatin et duc de Bavière , qui fit de la ville d'Heidelberg le siège et la capitale de l'Électorat. — Au commencement de notre siècle la guerre avait dépeuplé les écoles : le grand-duc de Bade rendit à l'université d'Heidelberg son éclat primitif et son ancienne prospérité.
Dans l'origine l'université possédait une bibliothèque qui passait pour être la plus riche et la plus précieuse de l'Europe. Les Bavarois ayant pris et pillé la ville, le fameux comte de Tilly, leur général, se rappelant qu'il avait été jésuite avant d'être soldat, fit présent de la bibliothèque au pape Léon, qui la plaça au Vatican, où elle est restée sous le nom de Bibliothcca Palatina.
Recomposée avec soin, enrichie des opulentes dépouilles littéraires enlevées aux couvents du grand-duché, cette belle collection a refait sa fortune. Il y a trente ans environ, Rome lui a rendu neuf cents manuscrits qui faisaient partie du butin enlevé par le comte de Tilly, et offert au pape deux siècles auparavant ; parmi ces manuscrits se trouve une traduction d'Isaïe de la main de Luther.
Les environs de la ville sont très-pittoresques. La vallée du Necker peut paraître belle, même aux voyageurs qui ont parcouru les riantes vallées de la Mourg et de la Kinzig.
La population d'Heidelberg se compose de quinze mille Philistins et de sept cents étudiants.
Philistins est le nom que les étudiants donnent aux bourgeois de la ville. On ignore l'origine et l'étymologie de ce sobriquet. Les bourgeois d'Heidelberg ne se distinguent par aucun trait caractéristique ; ils ont toutes les qualités physiques et morales que l'on rencontre chez les habitants des autres villes de l'Allemagne. — Mais l'étudiant mérite l'honneur d'une description particulière.
HEIDELBERG
C'était un charmant enfant , — blond et- frêle, — des joues fraîches et rosées, un front pur, un regard doux et limpide, de longs cheveux dorés et bouclés. Il se nommait Frantz. Élevé sousl'aile maternelle, dans une retraite paisible , loin du bruit, loin du monde, il avait conservé la grâce ingénue du premier âge. La blanche maison où il était né, la prairie où il jouait avec ses jeunes compagnons, le clocher du village, les leçons du pasteur, les caresses de sa mère, — étaient pour lui la vie, la science, le bonheur, l'univers ; il ne voyait rien au delà.
Cependant, un jour, sa bonne mère, qu'il venait d'embrasser à son réveil, lui dit :
« Frantz, mon cher fils, tu as dix-sept ans aujourd'hui. Te voilà grand; il faut songer à l'avenir. Le modeste héritage laissé par ton pauvre père doit à peiue nous suffire pour attendre l'époque où tu pourras te faire un état dans le monde. Sans fortune et sans protecteurs, tu n'auras rien que par toi-même; — mais Dieu est bon, et le travail est un sûr et généreux nourricier. Si tu veux que la vie soit pour toi douce et abondante, si tu veux que mes derniers jours soient heureux, travaille, étudie, afin de te placer au rang des hommes utiles qui trouvent la prospérité dans une vie laborieuse. Le digne pasteur Glossmann t'a enseigné tout ce qu'il savait. « Maintenant, m'a-t-il dit, Frantz doit aborder les hautes études, et il peut se présenter à l'université. » C'est une séparation, mon cher fils, mais je m'y résigne, puisqu'il s'agit de ton avenir. Demain tu partiras pour Heidelberg. »
Les préparatifs du départ furent promptement faits. Glossmann dit à son jeune élève, en recevant ses adieux :
« Frantz, tu es un garçon intelligent et laborieux, plein de zèle et de docilité ; tu sauras profiter des leçons excellentes que te donneront d'habiles et savants professeurs. Pour te guider dans le monde nouveau où tu vas entrer, je t'ai recommandé à un de mes anciens élèves, doux et studieux comme toi. Yoici ma lettre,
que tu remettras à Conrad Fulghausen. Fais de lui ton ami. Il est déjà depuis trois ans à l'université ; il pourra éclairer et conduire ton inexpérience. »
Entre la mère et le fils qui se séparaient pour la première fois, les adieux furent pieins de larmes. Dans ce moment suprême, le courage leur manquait à tous deux, et il fallut l'autorité du bon • pasteur pour rompre la douloureuse étreinte des derniers embrassements. Frantz partit enfin, laissant sa mère éplorée; il partit à pied, le sac sur le dos, portant avec lui tout son bagage. Les fatigues du voyage, l'aspect et ]a nouveauté des lieux qu'il traversa, ne calmèrent pas son chagrin, et le jeune étudiant avait encore les yeux humides lorsqu'il arriva à Heidelberg.
Les attraits pittoresques de la ville, son admirable situation, les ruines majestueuses du vieux château, ne firent aucune impression sur son esprit plein de tristes pensées. Il s'arrêta dans la première auberge qui s'offrit à ses regards, et, après s'être paré de ses plus beaux habits, il se fit conduire chez Conrad, qui était logé dans une rue voisine du Necker.
Il allait donc voir ce jeune homme doué de tant d'aimables qualités, et que si souvent le respectable pasteur Glossmann lui avait cité comme modèle. — Conrad habitait une vieille maison d'une architecture gothique ; sa chambre était située au troisième étage. Frantz monta et frappa doucement à la porte.
« Entrez ! » répondit rudement une voix formidable.
Frantz crut s'être trompé de porte ; cependant il ouvrit et il se trouva en présence d'un grand jeune homme, brun, bizarrement accoutré, la mine haute et martiale, le regard hardi et railleur, très-barbu, et portant au sommet de la tête une petite casquette de drap rouge, légèrement inclinée sur l'oreille droite.
«M. Conrad Fulghausen? demanda Frantz timidement.
— C'est moi, » répondit le grand jeune homme.
Frantz, étonné, tendit le bras au bout duquel il tenait sa lettre de recommandation. Conrad la prit, et, pendant que le vétéran de l'université lisait la lettre du révérend Glossmann, le novice écolier jetait un regard étonné sur les objets qui meublaient la chambre dans laquelle il venait d'entrer.
C'était la chambre de l'étudiant allemand, dans toute sa poésie.
Chacun des quatre murs avait ses ornements particuliers. Au nord la porte, au sud la fenêtre, à l'est le lit, à l'ouest le poêle.
— A côté du lit, un porte-manteau mal garni; — la muraille, éclairée par la fenêtre, était décorée d'armes nombreuses et formidables : de grands sabres, des pistolets, des dagues, des rapières. — Le mur qui faisait face à la porte était tapissé d'une innombrable quantité de pipes de toutes formes et de toutes dimensions ; — enfin, de chaque côté du poêle, des lithographies enluminées, des Heurs flétries, de petites branches aux feuillages desséchés formaient un musée de peinture et d'histoire naturelle.
L'ameublement était complété par une table couverte de livres et de papiers, — trois chaises plus ou moins valides, — un vaste fauteuil de bois de chêne recouvert en velours d'un rouge tirant sur le jaune, — et un énorme pot à tabac, en imitation de Chine, placé sur l'entablement du poêle.
Conrad, ayant achevé sa lecture, prit la main de Frantz et la serra cordialement.
«Le père Glossmann est un brave et digne homme, dit-il; je le remercie d'avoir songé à moi, et je ne tromperai pas sa confiance. — Mais, ajouta l'étudiant, conveuez que je suis un singulier hôte! je ne vous ai encore rien offert. Asseyez-vous d'abord dans le fauteuil, et maintenant, pendant que je vais remplir nos verres, Robin, donnez une pipe à monsieur. »
A ces mots, un gros chien blanc couché sous la table se leva, s'approcha de la muraille, se dressa sur ses pattes de derrière, promena un regard investigateur sur l'arsenal de pipes, eii prit une avec les dents et vint la présenter à Frantz.
« Bien, Robin, s'écria joyeusement Conrad, vous êtes un serviteur intelligent; vous avez vu que monsieur est un ami à qui je veux faire fête, et vous avez choisi pour lui ma pipe la plus belle.
— Il n'y a pas un meilleur domestique dans le pays de Bade, continua Conrad; il fait toutes mes commissions avec un zèle et une sagacité rares ; il traite les gens selon leur mérite, et je ne me trompe jamais en suivant les conseils de sa mémoire et de son instinct... Mais garnissez donc votre pipe et allumez-la.
— Moi? répondit timidement Frantz... oh! non, je ne fume jamais.
— Très- bien ! Mo'S buvez-vous quelquefois? »
Frantz prit le wre que Conrad avait placé devant lui; mais à peine l'eut- il porté à ses lèvres, qu'il s'écria en faisant une grimace de dégoût ec d'horreur :
« Dieu! que c'est fort!... je ne pourrai jamais boi^e cela.
— A merveille! s'écrie Conrad, je me reconnais. J'étais ainsi en arrivant à l'université. On aime à se revoir dans le passé. Je vous regarde et je dis : Me voilà il y a trois ans! Contemplez-moi de votre côté, et dites-vous : Me voilà dans trois ans! Car, si j'étais tel que vous êtes, vous serez tel que je suis. Cela vous étonne, mon jeune ami? Mais rien n'est plus certain. J'ai eu votre douceur charmante, votre naïve timidité, votre ignorance de la pipe, votre aversion pour les liqueurs fortes. Ma bonne mère m'avait élevé comme une demoiselle, et le révérend Glossmann m'avait enseigné toutes les vertus modestes. Nous sommes sortis, vous et moi, de la même école; j'ai marché le premier, et vous voyez de quelle façon les études perfectionnent la jeunesse; vous voyez ce que deviennent à Heidelberg les timides élèves du brave et digne Glossmann. »
Frantz écoutait avec stupéfaction ce langage si nouveau pour lui.
« Je vous jure, continua Conrad, que dans trois mois d'ici vous ne serez pas reconnaissante. J'ai été métamorphosé en moins de temps que cela, moi, et je n'avais personne pour me guider, tandis que vous m'avez, vous, et vous verrez quel excellent piloteur, quel aimable cicérone, quel prudent conseiller, quel savant professeur je suis. Pardon si je m'adresse quelques compliments, mais il faut bien que vous me connaissiez. Du reste, c'est à l'œuvre que je veux me montrer, et nous commencerons tout de suite votre éducation. Précisément, voici l'heure de la première leçon. . . Robin, mes bottes.
— Nous allons au cours? demanda Frantz.
— Oui, répondit Conrad, en réprimant un éclat de rire.
— Mais je n'ai pas de livres, ni de papier pour prendre des notes.
— On vous donnera là-bas tout ce qu'il vous faudra... Robin, ma canne... et partons! »
L'ÉTUDIANT D'HEIDE LBERG. 203
Les deux jeunes gens sortirent bras dessus bras dessous , — comme de bons camarades. Com:ad marchait en se dandinant avec une grâce impertinente ; il avait eu soin d'ébouriffer ses cheveux et d'incliner sa casquette sur l'oreille, autant qu'elle pouvait l'être sans perdre l'équilibre. Une petite redingote bleu clair, démesurément étroite et courte, serrait sa taille et faisait valoir les avantages de sa tournure martiale. Il portait la tête haute et le nez au vent; son regard était intrépide et provocateur; toute sa physionomie respirait l'insouciance, la gaieté, la résolution. Fumeur infatigable, il avait pris pour la/promenade une pipe superbe dont il soutenait dans sa main gauche le réservoir de porcelaine enjolivé de fines peintures. Sa main droite était armée d'une lourde canne à pomme d'ivoire qu'il balançait avec prestesse, faisant de temps en temps un brillant moulinet, afin de prouver qu'il était passé maître dans l'art du bâtonniste.
La démarche modeste de Frantz, ses yeux baissés, son embarras, son étonnement, contrastaient d'une façon piquante avec l'aisance fanfaronne et la vaillante désinvolture de son compagnon. Indulgent pour des faiblesses qu'il avait partagées autrefois, Conrad faisait tous ses efforts pour se mettre à la portée du jeune novice et encourager sa timidité.
« Nous allons prendre par cette étroite ruelle qui nous écarte un peu du droit chemin, lui dit-il; mais c'est l'amour qui me conduit... Et à propos de cela, mon cher Frantz, avez-vous emporté du pays quelque tendre souvenir? Avez-vous laissé là-bas deux beaux yeux qui pleurent votre absence? Oui, sans doute, n'estce pas? Un premier amour bien naïf, des serments d'éternelle fidélité, échangés le soir à la face du ciel étoilé, et renouvelés à l'heure des adieux! J'ai passé par là, moi aussi, j'ai connu ces ineffables délices, j'ai ressenti la pieuse mélancolie qui suit une séparation. Mais il faut savoir se faire une raison, et vous oublierez bientôt ces rêveries, que chasseront des plaisirs positifs. Ici nous aimons encore, nous aimons toujours, mais gaiement et lesement. »
Tout en parlant ainsi, Conrad examinait à la dérobée son jeune ompagnon, et souriait, comme un vieux diable qu'il était, en voyant le trouble ingénu et la pudique confusion de l'innocen
novice. Voulant lui épargner l'embarras d'une réponse, il se hâta de continuer :
« Quoi, vraiment? vous seriez arrivé à votre âge sans connaître les douces émotions d'un premier amour? Eh bien, tant mieux! Vous êtes libre, vous n'aurez pas de nœuds à rompre; vous pouvez sans crainte et sans remords lever vos regards vers cette fenêtre ornée d'une cage et d'un pot de fleurs... »
Obéissant à son mentor, Frantz regarda la fenêtre. Entre la cage et le pot de fleurs souriaient deux charmantes têtes de jeunes filles. L'une avait des yeux noirs pleins de feu, l'autre des yeux bleus pleins de douceur.
« Les voyez-vous? reprit Conrad. Eh bien! à vous la blonde, si lé cœur vous en dit. Je vous aurais volontiers laissé le choix, 1 mais je me suis déjà prononcé en faveur de la brune. Commencez l'attaque; faites comme moi: un salut gracieux, un regard significatif. Demain nous monterons à l'assaut. Mais il est tard, hâtonsnous de nous rendre à la classe du soir. Heureusement que la salle des conférences n'est pas loin d'ici.
Un instant après, Conrad ouvrait la porte de cette salle, et Frantz s'arrêtait sur le seuil, interdit par le bruit et suffoqué par l'épaisse fumée qui remplissait le local.
De même que Mentor précipita Télémaque dans les flots pour lui faire quitter l'île de Calypso, Conrad entraîna de vive force le jeune étudiant pour le contraindre à faire le plongeon dans la fumée. A Heidelberg, la classe du soir se tient dans les brasseries; rien n'est plus louable que le zèle des étudiants et leur exactitude à suivre ce cours ; ils y arrivent à la chute du jour, et ils n'en sortent que vers minuit. Le lieu de ces réunions se distingue par une extrême simplicité; ici point de vains ornements, ni lambris dorés, ni peintures, ni glaces sur les panneaux; des murailles nues, de sévères boiseries, et pour tout ameublement des sièges rustiques et des tables de chêne que le rabot seul a sculptées. Là, pendant de longues séances, c'est un bruit confus de voix, un cliquetis de paroles, d'éclats de rire et de verres qui s'entre-choquent au milieu d'un nuage qu'alimentent les pipes toujours en activité de service.
Soutenu par Conrad , le jeune novice , à demi étouffé , vint
s'asseoir à une table autour de laquelle étaient rangés une douzaine d'étudiants. On se serra pour fa're place aux nouveaux venus. Frantz ayant été officiellement présenté par son protecteur, on lui fit un accueil plein de cordialité ; un verre et une pipe furent placés devant lui, et on n'eut pas l'air de s'apercevoir qu'il ne touchait ni à l'un ni à l'autre de ces deux objets. La conversation, un instant interrompue, reprit son cours, et s'aventura sur mille sujets bizarres , capricieux et peu édifiants pour le chaste auditeur qui entrait si brusquement dans un monde nouveau. Après la causerie, ce fut le tour des chansons. Un des étudiants, doué d'une magnifique voix, entonna des couplets bachiques qui s'émancipèrent jusqu'aux plus folles témérités. Puis Frantz, qui avait fini par s'acclimater à la température de la salle, fut prié de chanter à son tour, et, après avoir hésité un moment, le novice ingénu chanta de sa douce voix une romance dont les plaintives modulations avaient bercé son enfance.
Qui se serait douté que cette mélodie douce et tendre allait être le signal de la guerre?
Déjà quelques ferments de discorde s'étaient manifestés dans la salle, occupée par plusieurs sociétés d'étudiants. A diverses reprises les chansons de Conrad et de ses camarades avaient été interrompues par des ricanements hostiles, partis d'une table voisine. Contenues d'abord et à demi voilées, ces railleries éclatèrent sans ménagement lorsque Frantz chanta.
« Silence ! » s'écria Conrad en frappant sur la table un vigoureux coup de poing qui lit danser les verres et les pots de bière.
Une bordée de sifflets répondit à cette insolente injonction.
Conrad bondit comme un lion blessé. Il se leva furieux, et il lança sa casquette sur la table ennemie, comme il eût jeté son gant, s'il en avait eu.
Un étudiant ramassa la casquette, la perça d'un couteau, et la renvoya à son maître.
La mêlée allait devenir générale. « Arrêtez , mes amis , dit Conrad avec calme. Ceci est une affaire entre Max Burgschwiller et moi. Demain nous nous verrons de près, et je rendrai à sa peau l'entaille qu'il a faite à mon couvre-chef.
— C'est ce qu'il faudra voir, » répondit Max avec le même sang-froid.
Le cartel ayant été ainsi échangé, chacun reprit sa place, et les verres furent de nouveau remplis. Conrad et ses amis ne semblaient nullement émus de cet incident ; Frantz seul tremblait de tous ses membres , et tel était son trouble , qu'il se mit à fumer sans s'en apercevoir.
« Bravo î lui dit gaiement Conrad, vous voilà déjà à moitié aguerri; mais, pour vous affermir dans cette bonne voie, vous allez boire quelques verres de ce vin du Rhin que nous chantions tout à l'heure. Je veux fêter dignement votre bienvenue. »
On apporta du vin, puis des liqueurs ; les têtes s'échauffèrent, et, à l'heure delà retraite, lorsque les étudiants quittèrent la classe du soir pour regagner leur logis, Conrad était plongé dans une ivresse complète. Frantz seul, qui n'avait fait que tremper le bout de ses lèvres dans son verre, avait conservé l'exercice de sa pensée et l'usage de ses jambes.
Ce fut alors l'élève qui, à son tour, soutint les pas chancelants du maître. En sortant de la brasserie, les rôles étaient intervertis; Frantz, le novice, servait de guide et d'appui au valeureux Conrad.
Mais, après avoir fait quelques pas hors de la taverne, qui s'était aussitôt refermée, Frantz se trouva dans un assez grand embarras.
La nuit était profonde, les étudiants s'étaieut éloignés en chantant, et déjà leurs voix se perdaient dans le lointain ; Conrad, qui se soutenait à peine et qui dormait debout, était incapable d'indiquer à son conducteur le chemin qu'il fallait suivre pour regagner sa demeure. Toutes les portes et toutes les fenêtres étaient closes; personne à qui demander un renseignement. Frantz se voyait donc menacé de passer la nuit à la belle étoile.
Dans cette pénible conjoncture, un secours inattendu lui arriva : c'était Robin qui le tirait par le pan de sa redingote pour l'inviter à le suivre.
L'intelligent et fidèle Robin était habitué à ce service. Chaque soir, il reconduisait son maître, et il savait s'acquitter tout seul de cette difficile mission. L'instinct de l'animal venait en aide à la raison égarée de l'homme. Lorsque Conrad chancelait, Robin, se
dressant sur ses pattes de derrière, soutenait son maître; lorsque Conrad s'asseyait sur le pavé, Robin le relevait, le faisait marcher, le maintenait. dans la bonne voie, et finissait toujours par le faire arriver , tôt ou tard , à sa destination. La plupart des étudiants d'Heidelberg ont un chien semblable à Robin , qui est pour eux tour à tour, selon l'heure et les circonstances, un domestique désintéressé, un conseiller intime, un gardien incorruptible, un conducteur patient et adroit.
Grâce à Robin, Frantz ne mit qu'un quart d'heure à ramener Conrad jusque dans sa chambre; mais Robin ne connaissait pas encore la demeure de Frantz, et le jeune novice n'ayant pas conservé dans sa mémoire la trace du chemin qui menait à son hôtellerie, se vit obligé de rester chez son mentor. Il s'installa dans le grand fauteuil, et ne tarda pas à s'endormir profondément du sommeil de l'innocence. Les épreuves de cette journée, où le inonde lui était apparu sous des formes nouvelles, les agitations de la soirée lui apportèrent des rêves étranges et dramatiques au milieu desquels son imagination se promenait avec ardeur, lorsqu'une voix magnifiquement timbrée !e réveilla en sursaut.
C'était Conrad qui saluait l'aurore. Le joyeux étudiant avait à la fois secoué les pavots de Morphée et les famées de l'ivresse. L'orgie de la veille n'avait pas laissé la plus légère trace sur son visage, ni le moindre trouble dans son esprit. Son heureuse et robuste organisation se jouait des plus rudes fatigues. Après quatre heures de sommeil, il se levait frais et dispos, alerte et vigoureux comme un sage qui aurait soupé frugalement et se serait couché en même temps que le soleil. Il s'approcha de Frantz, lui frappa sur l'épaule et lui dit :
k Comment te portes-tu ce matin ? »
Frantz le regarda d'un air à demi éveillé, et répondit machinalement : «Très-bien, et vous?
— Que signifie ce vous? reprit gaiement Conrad. Entre nous plus de cérémonie. Nous sommes déjà de vieilles connaissances; nous avons choqué nos deux verres; nous avons dormi sous le même toit ; nous voilà camarades, traitons-nous donc sans façon et avec la cordiale familiarité de deux amis qui doivent marcher ensemble dans le sentier de l'étude, de l'amour et de l'honneur...
Mais, à propos de cela, n'ai-je pas un duel aujourd'hui? Oui vraiment, je me bats. »
A ce mot de dael, Frantz frémit. Conrad reprit avec le calme de l'insouciance :
« Mes idées sont bien nettes, et je me souviens parfaitement de ce qui s'est passé hier soir. J'ai provoqué Max Burgschwiller, et j'en suis fort aise : depuis quelque temps j'avais formé le dessein de lui donner une leçon. Il est le chef des Hessois, moi des Badois : deux nations rivales qui ont échangé déjà bon nombre de coups de sabre. Ta ne saurais croire, mon ami, combien cette affaire m'est agréable. D'ailleurs, si je n'avais pas eu Max sous la main, il m'aurait toujours fallu mon duel pour ce matin, et je me serais adressé au premier venu, avec ou sans motif, peu importe; l'essentiel était de me battre; je te devais cela.
— A moi? s'écria Frantz.
— Mais sans doute. Ne suis-je pas ton cicérone, ton guide, ton mentor? Ne dois-je pas t'initier à tous nos exercices? Eh bien ! mon cher Frantz, le duel est une de nos occupations les plus fréquentes. Je serai fort en peine de te dire combien de fois je me suis battu depuis mon entrée à l'université ; pas plus que je ne te dirais le nombre des bouteilles que j'ai vidées dans le cours de ma carrière scolastique. Nous ne comptons pas ces choses-là. Nos graves et dignes professeurs t'enseigneront la théologie, le droit, la médecine, la philosophie ; moi, je t'expliquerai le code de la bière et le code de l'honneur : ce sont des lois écrites qu'un étudiant doit apprendre et méditer profondément, afin de savoir se comporter en toute circonstance selon les usages reçus et les règles établies. Mais, avant de te mettre la théorie sous les yeux, j'ai voulu te montrer un échantillon de la pratique. C'est la meilleure façon de se former en peu de temps. Hier soir, tu nous as vus à l'œuvre, le verre en main : tout à l'heure tu verras de quelle façon se vide une querelle entre gens bien appris. »
En prononçant ces derniers mots d'un air calme et riant, Conrad détacha une longue rapière suspendue à la muraille, et, après s'être assuré qu'elle était en bon état, il dévissa la lame, la remit au fourreau et la cacha le long de sa jambe sous son pan-
L'ÉTUDIANT D'HEIDE LBERG. 209
talon ; puis il fit disparaître la poignée dans une des poches de sa redingote.
« De cette façon , dit-il, on ne s'apercevra pas que je suis armé. Et maintenant, — continua Conrad en prenant le bras de son jeune compagnon, — partons, car il est temps de nous rendre à la maison d'honneur, établissement champêtre consacré à nos rencontres. Tu assisteras au combat en qualité de simple spectateur ; dès que tu auras quelque teinture de ces sortes d'affaires, je me battrai de nouveau, toujours à ton intention, et tu me serviras de second ; puis ce sera ton tour, et c'est encore moi qui me chargerai de t'arranger un joli petit duel avec un adversaire de mon choix.
— Un duel! moi? s'écria Frantz épouvanté.
— Certainement. Est-ce que par hasard tu comptes faire tes études les bras croisés? Pour être admis dans la société de ses camarades, un étudiant doit d'abord donner des gages de sa valeur, et puis se battre de temps en temps afin de s'entretenir la main. On t'accorde un mois ou deux de noviciat pour apprendre l'escrime et t' accoutumer à la vue du sang répandu; puis tu fourniras tes preuves, rondement et bravement, car je réponds de toi. Cela t'effraye maintenant ; plus tard, cela ne te paraîtra qu'un jeu. Le tout est de s'y habituer. Jusqu'à nouvel ordre, ton rôle se borne à observer et à t'instruire. Tu as vu hier soir comment on s'y prend pour engager la querelle. Sur un signe que je leur ai fait, deux de nos camarades, témoins de la scène, seront mes seconds; ils se sont chargés d'avertir les veilleurs qui doivent éclairer notre route. »
Conrad et Frantz venaient de franchir la porte d'Heidelberg. L'intelligent Robin, qui avait vu son maître prendre sa rapière , était parfaitement au fait de la situation ; il connaissait le but de la promenade, et il marchait en avant vers le lieu du rendez-vous. Frantz, le cœur plein d'émotion, gardait le silence ; Conrad, dont la bouche ne cessait de lancer en même temps des paroles et de la fumée, reprit après avoir garni sa pipe :
«Vois- tu là-bas, au bord du chemin, cet homme qui a Pair d'herboriser? Tu crois peut-être avoir devant les yeux un botaniste qui s'est levé de grand matin pour surprendre à leur réveil
les fleurs delà prairie? Pas du tout; cet homme se soucie fort peu des secrets de la nature ; il est là pour nous ; il éclaire notre route ; c'est ce que nous appelons un veilleur : car tu sauras que le duel est interdit aux étudiants d'Heidelberg. Oui, nous nous battons à peu près tous les jours ; mais n'importe, le duel est défendu , et, lorsque la police apprend par hasard qu'un combat doit avoir lieu , elle tâche de s'y opposer. Yoilà pourquoi nous prenons quelques précautions. Quatre veilleurs sont échelonnés sur la route. Si la police, qui connaît très-bien nos habitudes, était venue flâner vers l'endroit du rendez-vous, ces braves gens nous avertiraient, nous rebrousserions chemin, et ce serait partie remise. Mais l'autorité, chargée de veiller à notre salut, est profondément plongée dans son ignorance accoutumée ; nous ne serons pas dérangés ce matin, car nous voici arrivés à la maison d'honneur. »
C'était une singulière petite maison , entièrement peinte en couleur rouge, entourée d'un frais jardin, ombragée de beaux arbres, et admirablement située sur le penchant du Kaisersthul, une des belles montagnes qui dominent Heidelberg. Le dernier veilleur était sur le seuil de la porte, et en apercevant les jeunes gens il se rangea pour les laisser passer. Conrad et Frantz entrèrent dans la salle du combat.
Il y avait dans cette salle une trentaine d'étudiants occupés à boire, à fumer, à parler tous ensemble et à rire aux éclats. Dès que Conrad parut, on fit silence, comme dans un théâtre lorsque le rideau va se lever. Ceux qui étaient venus là en simples spectateurs allèrent se placer contre les murailles pour laisser le champ libre aux combattants. Les acteurs du drame qui allait se jouer formèrent un groupe au milieu de la salle ; un des étudiants que Conrad avait choisi pour l'assister, prit la parole et fit un rapport détaillé de la querelle , dont il énuméra avec soin les moindres incidents.
« Est-ce bien cela? demanda-t-il en terninant.
— Oui, répondirent Conrad et Max.
— Eh bien, reprit l'étudiant qui avait parlé, les choses s'étant passées ainsi, le Comment règle votre duel à cinq assauts, et limite à vingt minutes la durée du combat. »
Et l'étudiant ouvrit un livre qu'il tenait à la main; — c'était le code du duel, que l'on nomme le Comment, — et il s'apprêtait à lire les articles relatifs à l'affaire ; mais les deux adversaires l'interrompirent en disant :
« C'est inutile, — nous connaissons la loi. »
L'étudiant ferma le code et dit :
« Puisqu'il n'y a pas d'objection, passez au vestiaire. »
Conrad et Max quittèrent la salle pour aller prendre F équipement du combat.
« Le chirurgien est-il venu? demanda un des assistants.
— Me voilà, » répondit un petit vieillard à la face rubiconde, et dont l'habit noir contrastait avec le costume pittoresque des étudiants.
Un instant après, Conrad et Max se présentèrent sur le terrain. Frantz, qui s'était réfugié tout tremblant dans un coin, ne reconnut pas son mentor, tant il était défiguré par son harnais de bataille.
Une casquette en cuir très-épais et garnie d'une large visière couvrait entièrement sa tête et cachait une partie de son visage. Son cou et son menton étaient protégés par une large et solide cravate; d'énormes plastrons, abondamment rembourrés, matelassaient sa poitrine, son ventre, ses bras et ses jambes.
Max était vêtu de même ; car tel est le costume de combat adopté par les étudiants d'Heidelberg.
Quand il eut démêlé son ami sous cette volumineuse enveloppe, Frantz se sentit un peu rassuré. Le combat qui allait s'engager lui parut moins terrible qu'il ne se l'était imaginé. En effet, sous cette armure, une moitié du visage offrait seule quelque prise aux coups de l'ennemi.
Les deux adversaires se placèrent en face l'un de l'autre , à trois pas de distance. Ils étaient armés de leurs rapières, conformes au modèle tracé par le Comment; — longues épées dont la lame, à deux tranchants, est excessivement plate et mince comme du papier. Les blessures faites par ces épées ne peuvent être que fort légères; le code défend de pointer, et pour plus de sûreté le bout de la lame est arrondi.
Au signal donné par les témoins, le combat commença. Les
deux champions, grands et vigoureux, habiles et pleins d'ardeur, s'attaquèrent avec acharnement ; mais les coups, rudement portés, s'amortissaient sur leurs armures. Une vaste coquille, placée à la garde de l'épée, formait une sorte de bouclier, qu'ils tenaient toujours à la hauteur du visage, afin de protéger le seul endroit vulnérable. Les trois premiers assauts ne produisirent aucun résultat; au quatrième, Conrad, par une feinte habile, écarta le bouclier de son adversaire, et la lame de sa rapière, prompte et sûre, atteignit le visage de Max. Les vingt minutes étaient écoulées; le combat cessa, et le vaincu livra au chirurgien sa joue légèrement balafrée.
Tandis que le vainqueur recevait les félicitations de ses amis , on entendit retentir dans le jardin des aboiements plaintifs, et bientôt après on vit entrer dans la salle de bataille deux chiens , l'un fier et superbe, l'autre triste et l'oreille déchirée. Le brave et digne Robin, épousant la querelle de son maître, avait eu aussi son duel; il s'était battu avec le chien de Max Burgschwiller, et, comme son maître, il avait triomphé.
Avant de quitter la maison d'honneur, les étudiants se firent servir à déjeuner. Puis le vainqueur, le blessé, leurs seconds , et tous ceux qui avaient assisté au combat , reprirent gaiement le chemin d'Heidelberg , et arrivèrent à l'heure où s'ouvraieniles cours de l'université.
Frantz alla s'asseoir sur les bancs de l'école, et, quand il sortit du cours, vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis son entrée à Heidelberg. Dans ces vingt-quatre heures il avait vu se dérouler devant lui la vie complète de l'étudiant : — le matin, le duel et l'étude; puis la promenade, les oeillades lancées aux fenêtres, la taverne, la pipe, les chansons, la bière, la querelle, l'ivresse et le difficile retour au logis.
Il avait plus vécu dans ces vingt -quatre heures que dans les seize ans qui les avaient précédées.
Le lendemain, Frantz avala plusieurs pots de bière et trois verres de punch sans sourciller ; il fuma une pipe, et supporta vaillamment le mal de mer que lui causa cette tentative ; il écrivit sous la dictée de Conrad une lettre à la blonde jeune fille de la fenêtre. Comme César, Conrad écrivait et dictait en même temps deux
épitres différentes. Quand les deux lettres furent écrites, Robin fut chargé de les porter à leur adresse.
Conrad avait accordé à Frantz un délai de six semaines pour son premier duel. Frantz se battit le vingt-troisième jour qui suivit son arrivée à Heidelberg ; — il eut le sort de Max Burgschvviller.
« Sois fier de cette balafre, lui dit Conrad; c'est une marque glorieuse, un certificat de bravoure. Cet agrément rehausse les avantages physiques d'un jeune homme, et lui assure de brillantes et faciles conquêtes. Quelques-uns de nos confrères, moins favorisés que toi, sont tellement humiliés d'avoir un visage intact, qu'ils se font avec un rasoir de frauduleuses estafilades au beau milieu de la figure. »
Les mœurs de l'université ne laissent qu'une empreinte fugitive; après avoir fait son temps d'études et de folies, l'étudiant bretteur, buveur, coureur et tapageur, subit une nouvelle métamorphose, et devient bon époux, bon père, citoyen paisible, fonctionnaire grave et assidu à ses travaux. — Il ne conserve de son séjour à Heidelberg que sa pipe et ses souvenirs illustrés de quelques balafres martiales.
SCHWETZINGEN. 215
irez voir le jardin de Schwetzingen, qui est une des merveilles de l'Allemagne.
Lorsque la terre germanique était encore inculte et sauvage , ce fut cette contrée qui s'ouvrit la première à la civilisation et à l'agriculture. Les légions romaines plantèrent leurs tentes dans les champs de Schwetzingen ; l'empereur Yalentinien livra bataille aux Allemands dans ces vastes plaines, et bien souvent le laboureur, en fouillant cette terre fertile, trouva des armes, des urnes, des sarcophages, des médailles antiques et des débris de monuments romains.
Après les Romains, ce furent les moines qui occupèrent le pays.
L'origine du château de Schwetzingen remonte aux premières années du quatorzième siècle; les souverains y fixèrent leur résidence d'été; Frédéric le Pacifique l'embellit; la guerre de Trente ans ne l'épargna pas plus que le reste du Palatinat, et ce fut après ces ravages que l'on vit naître et s'épanouir ses admirables jardins, qui semblent avoir été créés par la baguette d'une fée.
En entrant dans ce délicieux séjour, on remarque d'abord, de chaque côté du château, deux ailes légères, deux galeries formant le demi -cercle, d'une architecture simple et noble : — d'un côté ce sont des salons; de l'autre, c'est l'orangerie.
Près de là se trouvent quatre urnes de marbre de Carrare, taillées par le ciseau florentin; quatre obélisques de pierre décorés par Link, et quatre petites fontaines disposées autour d'un grand bassin de marbre, au milieu duquel on voit Arion sur un dauphin, et quatre cygnes portant de jeunes enfants.
Ces quatre figures d'enfants , ainsi que les gracieuses figures qui ornent les quatre petites fontaines, sont de Bouchardon. Plus loin on trouve du même artiste un autre groupe d'enfants et un sanglier attaqué par des chiens. Le célèbre sculpteur français avait exécuté ces divers ouvrages pour les jardins de la maison de plaisance que le roi Stanislas de Pologne possédait à Lunévillle.
Nous n'entreprendrons pas d'énumérer les statues que renferme le jardin de Schwetzingen; il nous faudrait nommer tous les dieux de l'Olympe et tous les héros de l'antiquité. Nous
n'essaierons pas non plus de décrire ces beaux lieux ; le tableau que nous en ferions serait trop au-dessous de la réalité. Nous citerons seulement parmi les gracieux et splendides monuments qui les décorent :
Le temple de la Botanique, orné d'une belle statue allégorique et de quatre bas-reliefs représentant les bustes de Pline, de Linné, de Théophraste et de Tournefort;
Le temple de Minerve. — Le fronton au-dessus de l'entrée est chargé d'un bas-relief représentant la déesse sur un char; un de ses disciples lui présente le plan du jardin, dont elle ordonne l'exécution. A l'intérieur se trouve la statue de Minerve, œuvre de Crepello ;
Le temple d'Apollon, élevé sur un rocher de quinze pieds de hauteur. — Douze colonnes ioniennes supportent la coupole du temple. Le dieu est représenté debout et la lyre en main, sur un piédestal orné de guirlandes. Plus bas, sur les anfractuosités du rocher, deux belles naïades inclinent des urnes d'où s'épanche une eau limpide;
Le temple de Mercure, — les sépultures romaines, — le grand obélisque, — le bassin des Cerfs, — l'aqueduc antique, sont encore de belles décorations ; mais ce qu'il y a de plus remarquable à Schwetzingen, c'est : — la volière, admirablement treillagée, rafraîchie par des jets d'eau, parfumée de fleurs , ombragée de beaux arbres, égayée par des vitrages peints de mille couleurs;
— La salle de bains, ornée de fresques charmantes et de délicieuses tentures chinoises, lambrissée de bois de rose,- décorée de ravissants petits meubles Pompadour, enrichie de bas-reliefs, de statues et de beaux paysages peints par Kobell ;
Et enfin la mosquée, vaste édifice oriental, avec ses galeries, ses balcons, ses flèches et ses minarets.
Pour visiter complètement les jardins de Schwetzingen, il faut leur consacrer une journée tout entière ; journée bien occupée et qui sera comptée parmi les plus agréables du voyage.
On sort de là comme d'une féerie, ébloui et charmé. Le plus bel éloge que l'on puisse faire des jardins de Schwetzingen, c'est de les comparer à ceux de Versailles. — Ils sont dignes de cet honneur.
grande et belle ville, qui fut complètement détruite pendant la guerre de Trente ans.
Manheim se releva bientôt de ses ruines, mais la guerre revint plus terrible. Obéissant aux ordres impitoyables de Louvois, Turenne portait l'incendie dans le Palatinat. Le général voulait seulement, disait-il, — « faire manger le pays à ses troupes. » Le ministre lui ordonna de le brûler. Les soldats de Turenne ne demandaient pas mieux, exaspérés qu'ils étaient de la façon cruelle dont on avait traité quelques-uns des leurs surpris par l'ennemi, et qu'ils avaient trouvés pendus aux arbres et
à demi brûlés par de grands feux allumés sous leurs pieds.
Voyant des fenêtres de son château les flammes qui dévoraient le pays, l'électeur, furieux, envoya un cartel à Turenne, qui était son oncle.
Doué d'un admirable sang-froid, qu'il ne perdait en aucune circonstance, Turenne répondit à cette provocation par une lettre très-sage et d'un style médiocrement académique. Mais Turenne entendait la guerre mieux que la prose. Yoici sa lettre :
« Je puis assurer Votre Altesse Électorale que le feu qui a « été mis dans quelques-uns de ces villages, l'a été sans aucun « ordre, et que les soldats qui ont trouvé leurs camarades tués « d'une assez étrange façon l'ont fait à des heures qu'on n'a pu « l'empêcher.
« Je ne doute pas que Votre Altesse Electorale ne me continue « l'honneur de ses bonnes grâces, n'ayant rien fait qui pût m'en « éloigner. »
L'électeur n'eut pas la satisfaction de se battre en duel avec son oncle, mais il eut l'extrême déplaisir de voir le feu gagner sa capitale et la réduire en cendres. Ainsi, Manheim fut détruite deux fois dans l'espace de soixante-sept ans. Après la paix de Ryswick, l'électeur la fit rebâtir. C'est cette troisième édition que nous possédons aujourd'hui.
Manheim est une ville admirable par la régularité de sa construction ; ses rues sont larges et droites ; ses maisons blanches sont alignées dans un ordre parfait ; ses places publiques, coupées à angle droit, sont ornées de belles fontaines; il est impossible d'imaginer rien de plus correct.
Le principal monument de la ville est le château électoral, orné d'une riche galerie de tableaux et d'un beau parc qui s'étend jusqu'au bord du Rhin, et forme une délicieuse promenade toujours ouverte au public. Ce château était la résidence de Son Altesse la grande-duchesse douairière Stéphanie. Les curieux sont admis à le visiter; on les reçoit avec la bienveillante hospitalité si naturelle aux mœurs allemandes, et qui est pratiquée dans le grand-duché de Bade mieux encore que partout ailJeurs. — Les sciences et les arts semblent avoir fait élection de domicile au
château de Manheim. Cette habitation princière renferme une bibliothèque composée avec un goût admirable ; une précieuse collection d'antiquités où se trouvent reproduits tous les chefsd'œuvre de la sculpture ; un beau cabinet d'histoire naturelle, et une galerie de tableaux, riche surtout en paysages des maîtres flamands.
On respire, à Manheim, le calme, la sérénité, la béatitude. La ville, en effet, est paisible et prospère après tant de désastres. Les Français, qui l'ont prise encore une fois en 1795, se sont contentés de raser ses fortifications, que le traité de Lunéville a défendu de relever. Les habitants de Manheim ne regrettent nullement leurs remparts ; ils ne veulent rien de ce qui leur rappelle la guerre. Heureux d'avoir été rangés sous la domination du grand-duc de Bade, profitant de l'excellente situation de leur ville, au confluent du Rhin et du Necker, ils s'enrichissent par le commerce, dans une paix profonde.
Avant de quitter le grand-duché, retournons encore un instant à Bade, qui est le sujet principal de notre livre, et ajoutons une ou deux anecdotes à la description que nous avons faite de ce lieu charmant.
Un riche parvenu, honnête homme d'ailleurs, décoré du titre de baron, et portant avec morgue cette noblesse acquise par la puissance des écus et non par le droit de la naissance, manifesta la plus violente indignation lorsque sa fille lui déclara qu'elle aimait un artiste, un jeune peintre parisien. Le jeune homme était pourtant très-bien né, très-distingué de sa personne, et fils d'un général; mais il n'avait pas de titre, pas de fortune : il n'avait que du talent.
Après avoir épuisé les prières, la demoiselle déclara- avec une respectueuse fermeté qu'elle se garderait de désobéir à son père, qu'elle ne se marierait pas malgré lui, mais aussi qu'elle n'accepterait jamais un autre époux que celui qu'elle aimait.
De son côté, le père indigné fit un serment non moins solennel :
— Prendre pour gendre un artiste, moi, le baron de ***, jamais ! s'écria-t-il ; j'aimerais mieux perdre ma fille unique et la
laisser mourir de désespoir que de la voir commettre une aussi déplorable mésalliance !
Regrettant, mais trop tard, d'avoir amené à Paris la sentimentale demoiselle, il se hâta de la ramener dans son pays, en Belgique, où il avait projeté de la marier avec un de ses voisins de château, noble dans son genre et riche comme lui.
On était à la fin de l'hiver. Avant de quitter Paris, la jeune Belge fit ses adieux à celui qu'elle appelait son fiancé, et lui donna rendez-vous aux eaux de Bade dans les premiers jours de l'été.
Dès qu'elle fut de retour dans la province de Namur, elle tomba dans une sombre mélancolie. Le père s'en inquiéta peu d'abord; il s'attendait à un chagrin passager que les distractions effaceraient bientôt. Quand il vit que le chagrin ne cédait pas et que la santé de sa fille paraissait s'altérer gravement, le baron alarmé consulta les meilleurs médecins du pays, qui reconnurent dans l'état de la jeune personne les signes d'une profonde affection morale. C'était là une des nombreuses maladies que l'art des plus grands docteurs ne sait pas guérir. Le seul remède était de donner satisfaction à cette âme souffrante, d'exaucer le vœu que formait ce cœur blessé. L'orgueil du parvenu et sa tendresse paternelle se livrèrent un rude combat; mais l'orgueil l'emporta. Le baron s'obstinait à penser que les chagrins d'amour ne sauraient être éternels, et que l'on n'en meurt pas. Il croyait que les médecins voulaient faire valoir leurs soins et avoir l'air de mériter le haut prix qu'il avait promis pour le rétablissement de sa fille.
Ne sachant qu'ordonner à la malade, ces excellents docteurs s'emparèrent d'un mot qu'elle prononça négligemment. Elle avait parlé des eaux de Bade : — ce caprice pouvait être un conseil de la Providence.
— Menez votre fille à Bade, dirent-ils au baron ; les eaux de Bade lui seront salutaires : nous avons vu qu'elles opéraient parfois, dans les affections morales, des cures merveilleuses.
Plein de confiance dans cette prescription qui lui convenait sous tous les rapports, le baron s'empressa de la suivre. Mais le séjour de Bade ne produisit aucune amélioration dans la santé de sa fille, et les médecins allemands, consultés à grands frais, ne furent pas plus habiles que leurs confrères de Belgique. Ce
ne pouvait être autrement. Un docteur, venu de Paris en simple touriste pour se donner quelques jours de vacances, fut appelé à son tour. La malade le prit en prédilection, et il se montra plus formel que les autres. Après avoir eu un entretien confidentiel avec la malade, il déclara au père qu'il n'y avait plus que bien peu d'espoir, et que, s'il dépendait de lui de satisfaire le vœu secret de sa fille, il devait se hâter. Le baron demeura inflexible.
Sur ces entrefaites, le jeune peintre parisien était arrivé à Bade. Le baron voulut partir sur-le-champ; mais le docteur lui fit observer que la malade était hors d'état de se mettre en voyage.
— Un peu de patience, ajouta-t-il d'un air triste et sombre ; bientôt vous serez libre de partir... seul! Votre pauvre fille n'a plus que quelques jours à vivre.
Cet arrêt, prononcé par un médecin d'une expérience consommée, par un prince de la science, était sans appel. Le baron consterné sentit se fondre en cet instant la dureté de son cœur. Sa fille, au lit de mort, lui dit qu'elle lui pardonnait, et que ses derniers moments seraient heureux et pleins de joie, s'il lui était accordé de mourir unie par le mariage à celui qu'elle aimait.
Comment un père aurait-il refusé de se rendre à cette dernière prière d'une fille mourante? L'orgueil du baron n'avait d'ailleurs à souffrir que pendant quelques heures d'une alliance que la mort allait rompre. Il céda.
La malade reçut la bénédiction nuptiale, et bientôt après, ranimée comme par enchantement, revint à la vie, devenue pour elle si précieuse et si belle.
L'amour et le bonheur sont deux grands médecins ; mais ici le miracle n'avait pas été très-difficile, car la malade s'était toujours assez bien portée, et le docteur, qui s'intéressait à son inclination et à son mariage, n'avait jamais douté du succès d'un traitement qu'il conduisit avec beaucoup d'art, de talent et de dramatique éloquence. Quant au trop fier baron, il a fini sans doute par se consoler de la blessure faite à son orgueil de parvenu. '
On racontait cette histoire, un jour, à la promenade de Lichtenthal, en voyant passer les deux jeunes époux, qui ont fixé leur
résidence à Paris, et qui viennent tous les ans passer la belle saison à Bade, par reconnaissance.
Par une belle journée du mois d'août, la foule élégante, qui se pressait sur la terrasse de la Conversation , remarqua une jeune et très -jolie femme qui se montrait pour k première fois. Les curieux et les curieuses allèrent aux renseignements, et un vieil habitué des eaux, le général D..., leur répondit:
« — C'est un début dans le monde qui ne peut manquer d'avoir un grand succès; une nouvelle mariée qui vient d'épouser, avec une dot d'un million de florins, un jeune vicomte français dont la famille est riche de souvenirs historiques, politiques et littéraires. Au mariage se rattache une anecdote assez bizarre que je vais vous raconter :
« Ceci se passait dans la ville de Francfort-sur-le-Mein, il y a une vingtaine années. Un banquier, chef d'une maison florissante, habile en affaires, heureux dans toutes ses entreprises, et parvenu à la splendide maturité de l'âge, avait une femme jeune et charmante : c'était là le comble et le danger de sa prospérité.
« Cependant le bonheur, qui le favorisait avec obstination, l'avait suivi dans son ménage. Amoureux de sa femme, le banquier l'environnait de soins et de plaisirs ; il parait son idole des modes les plus nouvelles apportées de Paris à grands frais; il la conduisait dans le monde et ne refusait jamais de la mener au bal. L'idole aimait la toilette, le monde, la danse, et son mari ; — et, aux excellents principes dont elle était ornée , venait s'ajouter la reconnaissance.
« Après cinq ou six années d'union heureuse, sans accidents , sans trouble, le mari, se croyant sauf, défiait le malheur. Mais un brillant dandy (on en trouve à Francfort comme ailleurs) se présenta et offrit à la jeune dame des hommages passionnés. Le galant venait de réaliser un opulent héritage, et il avait placé toute cette fortune chez le banquier. C'était un moyen d'être reçu dans la maison et admis à faire sa cour. Jeune, beau, séduisant, étalant le prestige du luxe et de l'élégance, il parvint bientôt à plaire. La dame faisait une défense superbe et désespérée, lorsque le mari surprit et intercepta une lettre qu'elle avait écrite. Cette
lettre dénotait les suprêmes efforts d'une vertu qu'il fallait secourir. Mais comment détruire ce dangereux séducteur, qui, n'ayant d'autre souci que de dépenser ses revenus, pouvait employer tout son temps à être aimable, pendant que le mari, accablé d'affaires, était obligé de s'effacer? Comment lui susciter des embarras? Comment éteindre l'éclatant prestige qui faisait sa force et son succès? Après y avoir mûrement réfléchi, le banquier prit un parti extrême, hardi, décisif, violent, dont peu de ses confrères seraient capables en pareille circonstance, vous allez le voir.
« Dans une tempête, se dit-il, quand le vaisseau est menacé de sombrer, on jette la cargaison à la mer.
« Son salut était là.
« 11 n'hésite pas; il cherche et il trouve d'orageuses spéculations, offrant des chances certaines de pertes, et il s'y engage avec résolution, non pas sans avoir préalablement, et sous divers prétextes, liquidé ses comptes avec tous ses clients, ne conservant que les fonds du jeune dandy, son ennemi intime et son inséparable associé.
« Les spéculations donnent le résultat prévu ; le désastre éclate , la fortune du banquier est engloutie et entraîne dans le gouffre celle du jeune homme. — N'ai-je pas raison de dire que peu de financiers seraient capables d'accomplir cet héroïque expédient ?
« Yoilà deux hommes ruinés. Le banquier fait faillite, mais une faillite honorable ; il a été malheureux dans ses opérations ; il ne lui reste plus rien. Que peut-on lui reprocher?
a Tout entier à son désespoir, le dandy ne songe plus à l'intrigue amoureuse. Renversé de son piédestal , harcelé par ses créanciers, abattu, triste, honteux, il s'exile et disparaît pour aller, loin du théâtre de sa gloire éclipsée, chercher des ressources et subir une humble condition.
«L'épouse sauvée ne fléchit qu'un instant sous le poids du revers qui la frappe. Elle redevient bientôt forte et sereine. Les femmes de cœur savent se montrer vaillantes dans les grandes catastrophes; le sacrifice les élève à leurs propres yeux; le dévouement est une vertu qu'elles embrassent avec passion. Il n'est pas de plus sûre et de meilleure école du devoir que le malheur.
« — Encourage-moi, dit le banquier à sa femme ; soutiensmoi, je te rendrai peut-être la richesse.
<( Et comme il était honnête homme, estimé, aimé , on lui vint en aide de toutes parts. Le crédit et les commandites furent mis au service de son habileté, de son active intelligence, et, en quelques années, il refit une fortune considérable.
« Plus tard , beaucoup plus tard , lorsque le danger n'exista plus, et que la dame eut passé l'âge des conquêtes, le mari remboursa le galant, qui en fut quitte ainsi pour quelques années passées dans la médiocrité, dans le travail et dans les regrets. N'était-ce pas une juste expiation de ses fautes, un légitime châtiment de ses mauvais desseins et du trouble qu'il était venu jeter dans l'âme d'un honnête homme? Le banquier avait certainement le droit de choisir ses moyens de défense ; il avait aussi celui de se venger et de punir. Il modéra la peine autant que possible , et restitua à l' ex-dandy tout ce qu'il lui avait fait perdre, capital et intérêts. C'est un acte de probité dont tout le monde leur a su gré.
« Le héros de cette aventure, le banquier de Francfort, retiré des affaires et devenu veuf, est le père de ia nouvelle mariée que vous avez remarquée et qui va faire les beaux jours de la saison de Bade, par ses grâces, son élégance et son esprit. »
Manheim. — Place du Vieux-Marche.
génie de notre temps, Victor Hugo, a fait un livre admirable. Il a conquis par les armes de l'intelligence, de la pensée, de la poésie et du style, le fleuve qui a subi tant de fortunes diverses, qui a si souvent changé de maîtres dans les hasards de la guerre, dans le choc des batailles et dans l'escamotage des traités diplomatiques. Plus solide et plus durable, la conquête littéraire résiste à ces mobiles destins; nul ne dépossédera l'écrivain vic-
l'étk a rade. 15
torieux ; le monument qu'il a élevé sur le Rhin n'a rien à redouter du temps, ni du canon , ni de la ruse ; il restera éternellement debout dans sa majesté souveraine.
C'est que l'œuvre et Fauteur sont de ceux qu'on ne surpasse pas. Ici le génie du maître, génie complet et tout-puissant, se montre sous tous ses aspects et illumine toutes les faces d'un sujet fécond et varié. Dans ce beau livre du Rhin, Yictor Hugo est tour à tour l'historien qui fait revivre les événements, et le philosophe qui les juge ; l'archéologue qui s'empare des ruines, et l'artiste qui les reconstruit; le penseur qui, sondant le passé d'une main sûre et l'avenir d'un œil pénétrant, dit le dernier mot et la secrète signification de toutes choses ; l'homme d'Etat qui porte dans les questions politiques la haute sagacité , les vives lumières et les vues profondes d'un esprit supérieur ; le peintre qui décrit le paysage a\ec les couleurs et le pinceau de Claude Lorrain ; le romancier qui nous charme au récit des anciennes légendes et des traditions merveilleuses ; le voyageur qui en passant cueille au buisson les fleurs charmantes de la Fantaisie ; le poëte qui, lorsque l'azur du ciel l'invite à déployer ses ailes, s'élance et plane dans de sublimes régions.
Comment donc oser, après ce maître, après ce livre, écrire encore un chapitre sur le Rhin ?
Mais le fleuve est hospitalier; il se prête à la grande et à la petite navigation : — il reçoit le navire superbe qui fait jaillir l'écume sous ses roues , qui jette sur les deux rives son ondoyant panache, qui marche dans sa force et dans sa volonté, dominateur des flots rebelles, insouciant de la tempête ; — il admet aussi l'humble batelet qui rase timidement le bord, qui sollicite l'onde sous ses frêles avirons, et qui s'en va au hasard, jouet du vent , jouet du flot.
Embarqué sur cet esquif léger, nous n'avons d'autre prétention que d'écrire quelques lignes dans un modeste album, et d'adresser à nos compagnons de voyage une fugitive causerie.
La plupart des voyageurs qui reviennent de Rade vont prendre le Rhin àManheim. C'est un charmant voyage à faire, moitié sur
terre, moitié sur l'eau : de Bade à Manheim, le chemin de fer; de Manheim à Cologne, le bateau à vapeur; — puis le railway vous reprend et vous mène de Cologne au faubourg Poissonnière. Vous arrivez le surlendemain de votre départ. Vous étiez à Bade avanthier, et vous vous promenez aujourd'hui sur le boulevard des Italiens, après avoir contemplé le magnifique panorama que le Rhin déploie sur ses bords, et traversé la Belgique d'une frontière à l'autre.
Un chemin plus court mène de Bade à Paris en moins de quatorze heures. On se rend à .Kehl par l'excellent railway badois, qui traverse un pays si pittoresque , et on prend à Strasbourg le chemin de fer français, le chemin de l'Est, si bien servi, si rapide et si sûr.
Par cette voie, on a résolu le problème de partir de Paris pour Bade après dîner, à huit heures du soir, et, après avoir passé une bonne nuit dans de confortables voitures où l'on dort comme damson lit, d'arriver le lendemain à Bade pour déjeuner.
Ou bien encore on. part de Paris le matin , à sept heures et demie, et au bout de la journée, à neuf heures du soir, on soupe à Bade.
Les touristes qui visitent le grand-duché de Bade ne doivent pas négliger de voir, à Kehl, le pont du Rhin et l'embouchure de la Kinzig. On peut, sans faire un grand détour, passer à Kehl en revenant de Fribourg à Bade. Kehl est une jolie petite ville, ou plutôt un grand village, célèbre dans nos annales militaires. Vauban avait fortifié la tête du pont qui lie la France et l'Allemagne; — ces fortifications ont été rasées en 1815. — Kehl fut célèbre aussi dans nos fastes littéraires. Il y avait, au siècle dernier, dans cette ville une imprimerie fameuse où se fabriquaient les livres prohibés en France , et qui a mérité l'estime des bibliomanes par l'excellente édition des œuvres de Voltaire que fit faire Beaumarchais.
Si l'on voulait voir tout ce que les bords du Rhin offrent d'intéressant, il faudrait, sinon remonter jusqu'à la source du fleuve, du moins le prendre à Schaffhouse, où se précipite sa chute fameuse , et de là gagner Baie , où il se déploie dans toute sa majesté.
a Schaffhouse n'a rien de rare, » disait Michel Montaigne dans ses lettres. Depuis cent cinquante ans cette vérité n'a pas vieilli; bien au contraire, Schaffhouse a perdu quelques-unes de ses gothiques maisons ; celles qui restent sont dépouillées des curieuses peintures qui décoraient leur façade , et n'offrent plus que des vestiges décolorés de ces fresques si brillantes jadis. — Mais à une demi-lieue de la ville est la chute du Rhin, et cela suffit pour faire de Schaffhouse un des points les plus intéressants du fleuve.
A Dieu ne plaise que nous donnions ici une mille et unième description de la chute du Rhin! C'est là, d'ailleurs, un spectacle que l'imagination se représente plus aisément que la plume ne le décrirait. Vous vous figurez sans peine un fleuve qui tombe de soixante-dix pieds de haut à travers un amphithéâtre de rochers. Ce sont des torrents et des nuages d'écume, accompagnés d'un terrible fracas. Les spectateurs, qui viennent de la ville, traversent le Rhin sur de frêles embarcations à quelques pas de la chute, pour aller sur la rive opposée, qui appartient au canton de Zurich, et où s'élève le château de Lauffen, dans la situation la plus pittoresque et la plus avantageuse. Des terrasses de ce château, on voit la chute dans ses divers aspects : une étroite galerie de bois attachée au flanc de la colline vous porte jusqu'au milieu de l'écume jaillissante. Pendant la belle saison il n'est pas de jour où l'on ne rencontre là nombreuse société de curieux et de spectatrices. Les dames se risquent avec audace dans le passage effrayant qui pénètre au sein du gouffre; elles ont l'ardeur intrépide que donnent le voyage et la curiosité, et elles ne redoutent rien , pas même de gâter leur chapeau et de mouiller leurs cheveux. En revenant de là, glorieuses et trempées, elles sont fières comme on l'est au retour d'une bataille : et elles en ont bien le droit; — c'est après de telles expéditions que l'on peut prendre et porter dignement le titre de lionne.
Mais pour avoir une idée complète de la chute du Rhin, il faut, après l'avoir vue de jour, la contempler par une belle nuit. A demi voilé par l'ombre ou éclairé par la lune, le spectacle se présente avec une majesté nouvelle ; l'impression qu'on en reçoit est plus saisissante ; on est bien plus vivement ému en traversant le fleuve
sous sa chute et en bravant le gouffre sur la galerie de Lauffen. — Cependant vous trouverez encore de jeunes et belles curieuses se donner l'effrayant spectacle de la chute du Rhin à l'heure des ténèbres. Un philosophe français, témoin de cette prouesse féminine exécutée par quelques-unes de ses aimables compatriotes, s'écriait gaiement : — « Yoilà bien nos Parisiennes ! elles ne reculent pas devant les plus grandes chutes. »
Baie vous montrera sa cathédrale, une des plus vieilles et des plus majestueuses basiliques de l'Europe ; — sa bibliothèque et sa galerie de tableaux, précieuses et remarquables collections où brillent plusieurs objets d'une inestimable valeur. Dans la cathédrale, vous verrez la salle du fameux concile qui s'ouvrit vers le milieu du quinzième siècle. Cette salle, qui a été conservée dans son état primitif, est une espèce de grange dont le chétif et rustique ameublement pourrait vous faire supposer que les prélats de Baie n'étaient ni aussi raffinés ni aussi voluptueux que leurs confrères du concile de Constance. Sur les murailles nues sont suspendues quelques reliques de la bataille de Saint-Jacques : des flèches épointées, des casques fendus, des épées brisées et des massues garnies de sept pointes de fer, arme redoutable que les troupiers goguenards du moyen âge nommaient Etoile du matin. — L'église, confisquée par le culte protestant, a perdu les ornements de sa splendeur catholique ; il ne lui reste, de son ancienne parure, qu'une chaire en guipure de pierre si fine et si délicate, qu'on en ferait une mantille. On lui a aussi laissé quelques anciens tableaux , parmi lesquels on distingue celui de la famille Fesch, une des bonnes familles bourgeoises de Bâle. Un jeune homme de cette maison s'engagea dans un régiment d'infanterie au service de l'étranger, comme le sont la plupart des régiments suisses; — il devint capitaine, alla tenir garnison en Corse, et s'y maria. Le cardinal Fesch, fils de ce capitaine, a légué à la ville de Bâle une partie des richesses artistiques qu'il avait amassées pendant sa longue et brillante carrière.
A la bibliothèque, les curieux feuillettent les manuscrits d'Érasme, les autographes de Luther et de Paracelse ; — au musée, ils admirent les belles et singulières compositions d'Holbein, d'un
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dessin si pur, d'une fantaisie si spirituelle et si poétique. Holbein a laissé dans sa ville natale quelques-unes de ses plus merveilleuses créations ; beaucoup d'autres ont péri , effacées par le temps ou par la pluie ; — car, à cette époque où il était d'usage, en Suisse, de peindre la façade des maisons , Holbein, le dissipateur et le débauché, consacra souvent ses pinceaux à ce travail pour gagner le vin de la journée et le divertissement de la nuit.
La main puissante qui avait tracé la Passion du Christ avec un sentiment si religieux et si élevé, ne dédaignait pas de peindre des enseignes. On cite à ce sujet une anecdote dont les bourgeois de Baie conservent la tradition, et qu'ils racontent souvent en fumant leur pipe et en buvant leur pot de bière.
Holbein s'était chargé de peindre l'enseigne d'un apothicaire. On le payait à l'heure, et un peu moins cher qu'on ne paye un fiacre aujourd'hui. Le peintre, qui avait grand'soif, voulant distraire au profit du cabaret une partie du temps qu'il avait vendu, peignit, au-dessous de l'échafaudage enveloppé de toiles sur lequel il travaillait, deux jambes pendantes, si naturelles, si bien chaussées, si vivantes, que le seigneur apothicaire, venant voir à diverses reprises si Holbein était toujours à l'œuvre, rentra chaque fois dans sa boutique avec une complète satisfaction, persuadé que l'artiste, par extraordinaire, n'avait pas quitté sa besogne une seule minute.
A côté des nombreuses compositions d'Holbein, on trouve au musée de Baie de bons tableaux de divers maîtres; il y en a un surtout qui est fort remarquable : c'est une Lucrèce, nue jusqu'à la ceinture, qui se poignarde avec une insouciance et une poitrine charmantes.
Les environs de la ville sont ravissants ; à chaque pas on trouve de beaux jardins et de délicieuses maisons de plaisance : entre autres la villa Mérian , où la fille de Louis XYI fut échangée contre les députés livrés par Dumouriez. Non loin de là, on va voir le champ de bataille de Saint-Jacques, et le bois où campait Rodolphe de Habsbourg lorsqu'il reçut la nouvelle de son élection à l'empire.
Après avoir franchi le pont de Kehl , la première station inté-
ressante pour les voyageurs du Rhin est l'antique Spire, située sur la rive gauche, à demi cachée par un rideau de verdure et séparée du fleuve par une distance de quelques minutes.
Spire appartient à la Bavière. Son origine remonte à une haute antiquité. Du temps des Romains, c'était une ville imposante et forte ; Tacite nous la montre comme une des plus puissantes souveraines du fleure. Elle conserva sa splendeur sous les rois francs et sous les empereurs saxons et franconiens. C'est dans cette ville qu'eut lieu le premier tournoi; — l'empereur Othon le Grand, inventeur de ces fêtes chevaleresques, en donna la première représentation à Spire , dans le milieu du onzième siècle. — Son étendue et sa population étaient jadis considérables; elle ne compte plus aujourd'hui que six à sept mille habitants, mais, dans son amoindrissement et sa décadence, elle a conservé de beaux restes de l'antiquité, de précieux vestiges du moyen âge. Une ville qui a régné sur le Rhin, qui est restée pendant près de quatre siècles dans la possession des Romains, qui a été le séjour des empereurs et des rois , que les plus grands et les plus illustres princes de l'Allemagne ont habitée , aimée , embellie , ne peut manquer d'offrir un puissant intérêt à ses visiteurs. Il est vrai que sur cette ville ont passé les Huns et les Vandales ; il est vrai que le canon de Turenne a fait de larges brèches à ses murs, et que, du temps de la révolution française, les bombes des armées républicaines l'ont couverte de ruines ; aucune des places fortes échelonnées sur ce vaste champ de bataille que traverse le Rhin n'a soutenu autant de sièges, et n'a été si souvent prise d'assaut et saccagée par des vainqueurs qui n'épargnaient rien, pas même la majesté des tombeaux; soldats impies qui entrèrent violemment dans les caveaux de la cathédrale de Spire, où dormaient neuf empereurs : — trois Conrad, — deux Henri, — Philippe de Souabe, — Rodolphe de Habsbourg, — Adolphe de Nassau — et Albert d'Autriche, et qui, brisant le marbre de ces tombes augustes, jetèrent au vent les cendres impériales.
Mais, malgré ces ravages, ces désastres et ces profanations, Spire porte encore au front de splendides joyaux; elle peut se parer avec orgueil de sa couronne ébréchée. Sa cathédrale, commencée par Conrad le Salique et achevée par l'empereur Henri IV, est
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une des plus belles de l'Allemagne. Ses monuments remarquables sont la vieille tour qu'on nomme l'Alta Porta, — la tourelle des Païens, et le Ritscher, où se tenaient les diètes de l'Empire.
Spire.
Quand on remue profondément le sol de la Tille ou des envi- • rons, la pioche et la charrue font ruisseler des flots de médailles romaines et mettent à découvert de précieux restes d'antiquité. Ce fut à la diète de Spire, — en 1529, — que les luthériens prirent le nom de protestants.
Au-dessous de Manheim, le Rhin coule dans le grand-duché de Hesse-Darmstadt , qui possède sur la rive gauche la ville de AVorms, cette digne sœur de Spire, qui fut romaine aussi et cité impériale, qui compta parmi ses maîtres et ses hôtes illustres Charlemagne et la vindicative reine Rrunehaut.
Worms est surtout célèbre dans l'histoire par la fameuse assemblée que présida Charles-Quint, et où comparut Luther. C'était en 1521 ; la querelle religieuse éclatait dans toute sa fureur; les foudres de Léon X tombaient sans relâche sur le réformateur ; le nonce Eckius faisait brûler les œuvres de Luther sur toutes les places publiques de l'Allemagne . Luther répondait à ces exécutions en écrivant de nouveaux pamphlets contre l'Eglise romaine et en livrant publiquement aux flammes les bulles du pape. Dans ces sortes de luttes, on commençait par brûler du papier et on finissait par brûler des hommes. Lorsque Luther fut cité à comparaître devant l'assemblée de Worms, ses amis et ses prosélytes voulurent le détourner de s'y rendre, et lui montraient comme une menace suspendue sur sa tête le sort de l'infortuné Jean Huss. — u Quand bien même je serais sûr de trouver à Worms autant de diables qu'il y a de tuiles sur ses maisons, je n'hésiterais pas à m'y rendre, » leur répondit Luther. — Entre lui et Jean Huss il y avait bien en effet une comparaison à établir; les circonstances étaient à peu près pareilles et se touchaient par plus d'un point. Sans autres armes que ses doctrines, sans autres ressources que sa parole éloquente et sa plume infatigable, Luther avait allumé une guerre désastreuse ; ses ennemis étaient nombreux et toutpuissants; il était appelé à venir se défendre devant un tribunal formé par ses plus ardents adversaires ; pour toute sûreté on ne lui offrait qu'un sauf-conduit de l'Empereur, et le sinistre dénoûment du concile de Constance lui disait assez ce que pouvait valoir de crédit la garantie impériale. — Mais, d'une autre part, les temps et les hommes étaient changés ; l'empereur Charles- Quint méritait plus de confiance que l'empereur Sigismond ; Jean Huss et son disciple Jérôme de Prague n'avaient trouvé que des ennemis dans le tribunal qui les avait condamnés, tandis que Luther était sûr d'y rencontrer, en présence d'une hostile majorité, plus d'une voix amie et dévouée ; il avait pour défenseurs et pour soutiens l'électeur Frédéric de Saxe et les représentants de plusieurs villes déjà gagnées par la réforme. Aussi, dès le début, son rôle fut-il bien différent de celui qu'avaient joué ses infortunés devanciers. Jean Huss et Jérôme de Prague s'étaient livrés sans défense à leurs ennemis ; ils étaient entrés à Constance,
seuls, sans escorte, à pied, dans toute l'humilité des premiers apôtres du christianisme : — Luther fit à Worms une entrée triomphale, monté sur un char superbe et suivi de cent gentilshommes armés de toutes pièces. Il parut devant l'assemblée avec sa formidable escorte ; il se présenta fièrement à ses juges, portant haut la tête et la parole, demandant qu'il lui fût accordé toute licence de soutenir ses doctrines, d'attaquer ses accusateurs et de les confondre. On n'y consentit pas; on ne voulait de lui qu'une rétractation pure et simple, qu'il refusa ; et, malgré cette résistance, qui était pour ses juges une si honteuse défaite, on le laissa partir sain et sauf. Charles-Quint fut fidèle à sa parole écrite : il donna vingt et un jours à Luther pour assurer sa retraite, et le réformateur se retira au château de Wartbourg, dans les Etats de l'électeur Frédéric.
Entre Worms et Mayence, vous remarquerez Oppenheim, qui se plaça au rang des villes impériales de la ligue du Rhin, dans le treizième siècle. Il y a là deux anciennes églises dignes d'être visitées, ainsi que les ruines de l'ancien château de Landscron et l'endroit où Gustave-Adolphe, voulant passer le Rhin et ne trouvant pas d'embarcation, fit mettre à flot la porte d'une grange et traversa bravement le fleuve sur ce périlleux plancher. Oppenheim, comme Worms, appartient au duché de Hesse-Darmstadt. Les bibliographes recherchent les anciens livres sortis des presses d'Oppenheim, livres rares et précieux aux amateurs de curiosités typographiques.
Lorsqu'on arrive à Mayence parle Rhin, la ville, aperçue dans le lointain, représente assez bien un jeu d'échecs entremêlés dans l'engagement d'une partie. Les hauts édifices , les dômes des églises, les bastions des forteresses, sont les grandes pièces du jeu : les rois, les reines, les cavaliers, les fous et les tours ; les maisons de la ville sont les humbles pions amassés autour de leurs chefs.
Nous voici donc à Mayence , une des principales positions militaires de la Confédération germanique. Le grand-duc de Hesseest propriétaire de la ville, mais il partage avec l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse le droit d'y tenir garnison. Comme la plupart
des grandes cités que baigne le Rhin, Mayence doit aux Romains sa fortune et sa grandeur. Dans la soixante-dixième année de l'ère chrétienne, la vingt-deuxième légion, qui avait conquis Jérusalem sous les ordres de Titus, vint tenir garnison à Mayence. Il y avait dans cette légion un soldat nommé Crescentius, qui embrassa le christianisme, et qui fut le premier apôtre de l'Allemagne et le premier évêque du Rhin. L'Église l'a placé au nombre des saints. Trajan construisit un fort à l'embouchure du Mein, devant Mayence; Drusus établit sur la rive droite du Rhin en face de la ville une autre forteresse, qui est aujourd'hui le bourg de Castel; les Romains jetèrent sur le fleuve un pont magnifique dont les piliers énormes apparaissent dans les eaux basses ; Chaiiemagne prodigua les embellissements à la ville , qui , pendant plusieurs siècles, éclipsa ses rivales en beauté, en richesse, en gloire et en majesté : — mais à tous les monuments de son ancienne splendeur, à tous les souvenirs de sa prospérité la plus brillante, Mayence préfère l'inappréciable honneur d'être la patrie de Gutenberg.
Gansfleich était le véritable nom de l'inventeur de l'imprimerie, — nom qu'il changea, sans doute à cause de sa signification ; Gansfleich signifie en allemand chair d'oie, de même que Gutenberg signifie la bonne montagne. Ce nom-là était heureusement choisi et convenait à l'inventeur et à l'invention d'un art qui produit tant de bien pour un peu de mal ; qui rachète un vice par mille vertus, un tort par mille bienfaits. L'imprimerie n'est-elle pas en effet la bonne montagne, la montagne féconde et superbe, dont les sommets dominent le monde, dont le sein nourricier fait germer les plantes salutaires et les herbes vénéneuses, qui recèle dans ses flancs des mines d'or et de fer; montagne fertile, qui porte sur ses pentes immenses l'arbre aux fruits savoureux, le feuillage qui donne l'ombre et le buisson qui déchire; montagne généreuse, dont les sources intarissables répandent en tous pays les frais ruisseaux, les molles rivières, les torrents dévastateurs et les fleuves majestueux. Strasbourg et Mayence se disputent la gloire d'avoir vu naître l'imprimerie. Il faut distribuer à chacune des deux villes la part qui lui revient dans l'invention. C'est à Strasbourg que Gutenberg a fait les premiers essais de l'imprimerie; c'est à Mayence qu'il a perfectionné sa découverte. A
Strasbourg appartient l'origine de l'invention, à Mayence L'origine de l'inventeur. — La ville d'Harlem, en Hollande, revendique bien aussi pour son compte la découverte de l'imprimerie; mais c'est là une prétention souverainement condamnée. Harlem n'a jamais inventé que des tulipes.
On montre encore à Mayence la maison où Gutenberg établit la première imprimerie ; — c'est là que furent faits dans le plus grand secret les essais d'un art que Mayence voulait soustraire à l'imitation et réserver pour elle seule. Mais deux prélats survinrent : Didier d'Isenbourg et Adolphe de Nassau se disputèrent l'archevêché de Mayence; la guerre éclata, et plusieurs ouvriers de Gutenberg, quittant la ville livrée à l'anarchie, portèrent en d'autres pays le secret qui leur avait été confié. Voilà comment une querelle ecclésiastique fit sortir l'imprimerie de son berceau, et hâta l'époque où cet art devait se répandre en Allemagne et en France, pour illuminer bientôt de ses vives clartés tous les peuples civilisés. — Une autre maison très-remarquable, à Mayence, est l'hôtel des Trois-Couronnes, qui déjà était ouvert aux voyageurs dans le milieu du quatorzième siècle. C'est la plus ancienne hôtellerie de l'Allemagne, et sans doute de l'univers.
Les voyageurs du Rhin visiteront à Mayence l'Alderstein, débris d'un monument élevé à Drusus ; — l'ancienne maison teutonique, qui est maintenant le palais grand-ducal ; — l'ancien port franc et la citadelle ; — le musée des antiquités romaines, qui est en ce genre la plus riche collection de l'Allemagne ; — la galerie de peinture, qui possède plusieurs chefs-d'œuvre d'Albert Durer, du Dominiquin, des deux Carrache, de Jordaens, de Snyders et de Rubens ; — la bibliothèque, composée de quatre-vingt mille volumes, parmi lesquels se trouvent le Psautier de 1459, la Rible de 1460 et le Catholicon de 1462; — la Favorite, résidence d'été des électeurs, et qui est devenue aujourd'hui une charmante promenade publique ; — la place Gutenberg, ornée de la statue du grand homme ; — l'ancien palais Dalberg ; — les églises de Samt-Étienne, Saint-Ignace, Saint-Emmeran, Saint-Pierre, et la cathédrale, — le Dôme, — vieille et superbe basilique, commencée par F archevêque Yilligis, achevée au bout d'un siècle,
souvent ébréchée par le canon, souvent blessée par les bombes, et qui montre avec orgueil les cicatrices de ses murs et ses magnifiques ornements intérieurs : — ses portes d'airain, où sont gravés les privilèges accordés à la ville par l'archevêque Adalbeit dans le douzième siècle; — ses fonts baptismaux, composés de plusieurs métaux fondus dans un incendie de la ville ; — ses tombeaux historiques, où d'orgueilleuses épitaphes conservent les noms de l'archevêque Albert de Brandebourg, des Schœnborn, des Dalberg, des Didier d'Isenbourg, des Anselme d'Ingelheim, noms illustres qu'effacent ceux de Fastrade et de Frauenlob. — Fastrade, épouse de l'empereur Chaiiemagne, fut inhumée dans la cathédrale de Mayence, où l'on voit encore son tombeau, ainsi que celui d'Henri Frauenlob, le doux poëte qui consacra ses vers à chanter les grâces du beau sexe, comme l'indique son nom, qui signifie : louange des dames. Frauenlob, le Pétrarque allemand, était docteur en théologie, d'autres disent chanoine ; mais la gravité de sa robe n'ôtait rien à la galanterie de sa verve poétique. Les dames de Mayence se montrèrent reconnaissantes envers leur poëte, pendant sa vie et après sa mort. Tous les cœurs féminins étaient dévoués à cet aimable panégyriste. Lorsque Frauenlob mourut, en 1317, les dames de Mayence prirent le deuil, et portèrent le poëte dans son cercueil depuis sa maison jusqu'à la cathédrale, où il fut inhumé. Elles traversèrent la ville en faisant éclater l'expression de leurs regrets ; elles remplirent l'église de pleurs et de gémissements, et, après que la dépouille mortelle de Frauenlob eut été descendue dans sa dernière demeure, elles répandirent sur la pierre sépulcrale, non-seulement des flots de larmes, mais encore une si grande quantité de vin, que le parvis de la cathédrale en fut inondé.
Le pont qui joint Mayence à Castel s'ouvre pour donner passage au bateau à vapeur ; les voyageurs admirent en passant les belles allées qui s'étendent sur la rive gauche du Rhin, et la ligne de moulins établis en travers du fleuve, sur les piles submergées de l'ancien pont romain.
Ici commence la portion la plus intéressante du Rhin. De Mayence à Bonn, les deux bords du fleuve déroulent sans inter-
ruption une double galerie de tableaux pittoresques, riants et majestueux.
C'est d'abord le château de Biberich, admirablement situé sur la rive droite. Le dix-huitième siècle n'a rien produit de plus joli que ce petit manoir tout gracieux, tout pimpant. On croirait que le Rhin, qui baigne ses terrasses, va l'emporter en passant comme un navire à flot ; mais le Rhin est généreux, il ne veut pas abuser de sa force, et il laisse le château sur le rivage. — Biberich appartient au duc de Nassau.
Voyez-vous cette grande maison blanche qui domine un coteau couvert de vignes? C'est le Johannisberg. Saluez la demeure champêtre de M. le prince de Metternich ; saluez le plus illustre vignoble des bords du Rhin ! Le Johannisberg fut d'abord un prieuré, fondé dans le onzième siècle par Ruthard, archevêque de Mayence, et enrichi par les libéralités du comte Rudolf, un des puissants seigneurs du Rhingau. Quand le prieuré eut fait fortune, on F éleva au rang d'abbaye. Non loin de la demeure où florissaient les moines du Johannisberg, s'élevait le GottesthaL couvent de religieuses. Les deux maisons entretenaient des relations de bon voisinage ; on allait de l'abbaye au couvent et du couvent à l'abbaye en passant par les vignes et en suivant un facile sentier que la belle saison tapissait de pampres verts. Çà et là les promeneurs pouvaient s'abriter sous de fraîches tonnelles. Aux vendanges, les bons frères et les bonnes sœurs cueillaient ensemble leurs raisins; et, quand les paniers étaient pleins, quand le pressoir avait reçu la récolte, frères et sœurs se versaient le vin nouveau ; puis, entrechoquant leurs verres, ils unissaient leurs actions de grâces pour remercier le ciel qui mûrit les doux fruits de la treille. C'était le bon temps où les mœurs monastiques se développaient dans toute leur naïveté. L'abbaye du Johannisberg continua cette existence paisible et prospère pendant plus de quatre siècles, jusqu'à l'époque où Albert de Brandebourg ravagea la contrée, chassa les moines et brûla leur maison. Le monastère ne se releva pas de ses ruines; mais sur ses débris on construisit un château qui changea souvent de maîtres et qui subit aussi les vicissitudes de la fortune et les
ravages de la guerre. En 1816, l'empereur d'Autriche, propriétaire du Johannisberg, donna cette magnifique seigneurie au prince de Metterhich ; — splendide présent, digne du souverain qui le faisait et du ministre qui le recevait.
Les vignes du Johannisberg sont plantées sur une étendue de soixante-trois arpents; elles donnent vingt-cinq pièces de vin; chacune de ces pièces contenant treize cents bouteilles : — la récolte annuelle produit ainsi trente-deux mille cinq cents bouteilles de cet excellent vin.
La culture de ces vignes sans pareilles exige des soins minutieux et incessants qui entraînent de grandes dépenses ; — mais le revenu est encore fort beau, si l'on considère le haut prix du vin de Johannisberg. Dans les bonnes années, le vin de première qualité, acheté au Johannisberg même, y coûte quatre florins la bouteille; trois florins la seconde qualité, et un florin et demi les qualités inférieures. Le florin vaut deux francs quinze centimes de notre monnaie. Dans les années extraordinaires, qui se sont renouvelées trois fois depuis le commencement de notre siècle, le vin de Johannisberg s'est vendu jusqu'à douze florins la bouteille.
L'empereur d'Autriche, en octroyant le château et la terre du Johannisberg à M. le prince de Metternich, lui a imposé une redevance du dixième de la récolte; — ce qui fait trois mille deux cent cinquante bouteilles que le prince est tenu de déposer chaque année dans les caves impériales.
A côté du Johannisberg est Rudesheim, qui passe pour le second vignoble du Rhin. Il y a là deux châteaux : — le vieux burg, qui appartient aux comtes d'Ingelheim, et le manoir des Brœmser. — Dans le premier, qui fut construit sur les fortifications d'un camp de Drusus, on a découvert un souterrain où se trouvaient des médailles, des vases, des urnes et des ossements romains ; — le second de ces châteaux se recommande par une des anciennes légendes les plus populaires du Rhin :
Au temps où saint Bernard prêchait la croisade à Spire et entraînait par sa parole éloquente les plus vaillants seigneurs et
les plus nobles chevaliers du pays, le sire Brœmser de Rudesheim entendit l'apôtre de la guerre sainte, et, partageant l'enthousiasme général, il quitta son château et il partit pour la Palestine à la suite de l'empereur Conrad. Ses brillants exploits le firent bientôt remarquer dans l'armée des croisés, et répandirent la terreur de son nom dans le camp des Sarrasins; — mais la témérité dont il fournissait de trop fréquentes preuves devait finir par lui coûter cher. •
Non loin du camp des croisés, dans un vallon sombre et désolé, habitait un monstre formidable , un dragon d'une taille gigantesque, armé de griffes terribles et de dents meurtrières, qui s'était déjà signalé par de grands ravages, et que nul n'osait plus attaquer, car il avait dévoré tous ceux qui s'étaient présentés pour le combattre.
Le chevalier Brœmser de Rudesheim ne laissa pas échapper l'occasion d'exercer sa valeur, en purgeant le pays' du monstre qui l'infestait. Il revêtit sa meilleure cuirasse, prit sa bonne épée, marcha droit au dragon et le tua. Mais, après avoir remporté cette victoire, comme il revenait au camp chargé de la dépouille du monstre, il tomba dans une embuscade préparée par les Sarrasins. L'intrépide chevalier n'eut pas même le temps de tirer l'épée qu'il avait remise au fourreau ; les infidèles le chargèrent de fers et le traînèrent dans une de leurs villes, où il fut vendu à des maîtres cruels qui le condamnèrent aux plus vils travaux.
Sept armées s'écoulèrent dans cette dure captivité. Brœmser avait perdu l'espoir d'être délivré par ses frères d'armes, qui depuis longtemps avaient quitté la Palestine. Ne pouvant plus compter sur le secours des hommes, il implora l'assistance de Dieu.
« Si jamais, s'écriait-il dans ses prières, il m'est donné de revoir mon doux pays et de rentrer dans mon château de Rudesheim, je fais vœu de consacrer ma fille unique au service du Seigneur. Gisèle prendra le voile et passera sa vie dans un couvent pour acquitter ma dette envers le ciel, et rendre grâces à Dieu du bienfait que sa miséricorde aura laissé tomber sur moi! »
Le ciel entendit le vœu de ce bon père et reçut son engage-
ment. Un jour, les gardiens du captif s'étant relâchés de leur surveillance, Brœmser parvint à s'échapper. Après avoir traversé de grands périls et supporté de longues fatigues, le chevalier revit son pays et rentra dans son château.
Les gens de Rudesheim accueillirent avec joie le retour inespéré du châtelain, qui avait toujours été pour eux un bon maître. Rien ne saurait peindre la tendre émotion de Gisèle et le suprême bonheur qu'elle éprouva en revoyant son père, qui l'avait laissée enfant et qui retrouvait une belle et gracieuse jeune fille.
« Sois heureuse, lui dit-il, et réjouis-toi de ma délivrance en pensant que je te la dois.
— Que voulez-vous dire? demanda Gisèle étonnée. Comment puis-je avoir contribué à votre délivrance, moi, pauvre fille, qui étais si loin de vous? Je ne pouvais que prier chaque jour le ciel avec toute la ferveur de mon âme.
— Le ciel a écouté tes prières et les miennes. Il a exaucé le vœu que j'ai fait en ton nom.
— Et qu'avez-vous promis, mon père?
— Que si, redevenant libre, je revoyais mon pays et je rentrais dans ma maison, tu te consacrerais à Dieu, et tu passerais le reste de ta vie dans un couvent. »
A ces mots Gisèle pâlit, et toute sa joie s'envola pour faire place à la terreur.
Le chevalier n'avait pas songé que pendant son absence la jeune fille était arrivée à l'âge heureux où le cœur s'ouvre aux douces révélations de l'amour. Songe-t-on à ces choses-là, lorsqu'on est endurci par la guerre, glacé par l'âge et abattu par les douleurs d'une longue captivité chez les Sarrasins?
Cependant Gisèle avait subi la loi commune ; elle aimait. Un jeune homme du voisinage, le baron Albert d'Ehrenfels, avait su toucher son cœur. Noble et beau, riche et vaillant, le jeune baron possédait tous les avantages qu'un père peut souhaiter dans l'époux de sa fille. Aussi les deux amants s'étaient-ils livrés avec confiance à l'espoir d'être unis. Le vœu du sire de Rudesheim venait dissiper ces riantes illusions.
Brœmser, remarquant le trouble de Gisèle, reprit d'une voix sévère :
l'été a rade. .?6
« Je compte, ma fille, que vous mettrez toute la bonne volonté désirable dans l'accomplissement du vœu que j'ai fait. »
Alors Gisèle, tombant aux pieds de son père, lui avoua son amour et ses rêves de bonheur.
« J'en suis fâché, répliqua froidement Brœmser, mais cet hymen est impossible; vous appartenez au ciel. Je ne veux pas mériter la colère de Dieu, en violant par une coupable condescendance la promesse solennelle dont j'ai reçu le prix. »
L'infortunée Gisèle essaya de fléchir son père ; elle lui dit tout ce qu'une jeune fille peut trouver d'inspirations touchantes dans son cœur et de paroles éloquentes dans son amour; — mais ce fut vainement ; — à ses prières et à ses larmes, Brœmser courroucé ne répondit que par les menaces et la malédiction.
Lorsqu'elle vit que son père restait inexorable, lorsqu'elle entendit l'anathème tomber sur sa tête, Gisèle comprit que tout était fini pour elle, et, s' abandonnant au désespoir que lui inspirait une résolution funeste, elle s'élança vers la fenêtre qui s'ouvrait sur le Rhin, et elle se précipita dans le fleuve.
Ainsi périt, à l'aurore de son doux printemps, Gisèle de Rudesheim, la fleur de la vallée, la perle du Rhingau.
On retrouva son corps près de la tour d'Hatton ; — et depuis, les bateliers du Rhin virent souvent dans les nuits sereines l'ombre flottante de la jeune fille glisser sur les ondes, et dans les nuits orageuses le blanc fantôme errer sur les créneaux du vieux burg de Rudesheim, et mêler de plaintifs accents au bruit des vents déchaînés.
On ajoute que la mort de sa fille jeta Brœmser dans une profonde affliction. Inconsolable, mais surtout incorrigible, le sire de Rudesheim fit un second vœu. En expiation du trépas qu'il avait causé, il promit de fonder une église dédiée à la sainte Vierge. Mais le bon chevalier se montra moins rigoureux pour le vœu dont il devait lui-même faire les frais que pour celui qui avait coûté la vie à l'infortunée Gisèle. Le temps se passa, et l'église était oubliée. — Une nuit, Brœmser vit en songe le dragon qu'il avait tué jadis en Palestine. Le monstre s'avançait vers lui la gueule béante, et menaçant de le dévorer, lorsque le fantôme de Gisèle apparat, et, à son aspect, le formidable dragon
s'éloigna. Au même instant, les chaînes que Brœmser avait portées pendant sa captivité se détachèrent de la muraille où elles étaient suspendues, et tombèrent sur le plancher avec un fracas qui réveilla le chevalier. Dans la matinée qui suivit cette nuit pleine de trouble, un serviteur du sire de Rudesheim lui apporta une image de la Vierge, qui venait d'être trouvée dans un champ voisin du château; déterrée par des bœufs qui creusaient un sillon, cette image avait fait entendre aux laboureurs un long gémissement. — Brœmser ne put s'empêcher de voir dans ces événements surnaturels un avertissement du ciel qui lui rappelait son vœu. Aussitôt, et à la place même où l'image avait été trouvée, il fit bâtir une église où furent déposées les dépouilles du dragon, les chaînes du chevalier et la miraculeuse image de la Vierge.
Vous admirez en passant Bingen, où le Rhin semble se perdre dans un gouffre ;
Ehrenfels, vieux burg placé en vedette sur la pointe des rochers ;
La tour de Hatton, célèbre par sa légende. — Hatton, archevêque de Mayence, était un prélat qui pratiquait mal les principes de l'Evangile. Son cœur était fermé à la charité chrétienne, et son avare main ne s'ouvrait jamais pour donner. Il y eut une famine dans le pays ; Hatton possédait de vastes greniers pleins de blé ; les pauvres gens qui mouraient de faim vinrent lui demander du pain; il les refusa impitoyablement, et, comme ils insistaient, le cruel archevêque les fit saisir par ses archers et enfermer dans une grange, où par ses ordres on mit le feu. Puis il alla voir l'incendie, et il disait gaiement à ceux qui l'entouraient : « Entendez-vous crier les rats? » — Mais le ciel le punit. Lorsque Hatton retourna dans son palais, il se vit assailli par une innombrable quantité de rats furieux. Ses gens essayèrent vainement de le défendre; les rats étaient les plus forts; pour un que l'on tuait, il en sortait mille de terre. L'archevêque épouvanté prit la fuite, et voulut se réfugier dans la tour qu'il avait fait bâtir sur le Rhin. Il traversa le fleuve en bateau;
les rats le suivirent à la nage, entrèrent avec lui dans la tour et le dévorèrent.
Le Rhingau se termine au bourg de Lorch. Viennent ensuite : Bacharach avec douze tours ruinées ;
La Pfalz, antique forteresse construite au milieu du fleuve, et qu'on a souvent comparée à un navire reposant sur ses ancres ;
Oberwesel, cité jadis belliqueuse et qui défendit vaillamment ses droits, lorsque l'empereur Henri la priva de son titre et de son rang de ville impériale, en la donnant à son frère Baudoin, archevêque de Trêves. Oberwesel embrassa le christianisme sous l'empereur Alexandre Sévère ; elle a une belle église, et près du Rhin une chapelle élevée en l'honneur de saint Werner, à la
Marksbourg. — Biaubach.
place même où ce saint, encore adolescent, fut massacré par les Juifs.
Au-dessous d'Oberwesel, vous trouvez le Lurley, roche d'ar-
doise qui s'avance sur le fleuve, et dont l'écho répète quinze fois le bruit qu'on lui jette.
Puis, c'est Saint-Goar, que couronnent les ruines du château de Rhinfels;
Boppart, où les diètes de l'Empire se tenaient dans l'ancien palais des rois francs ;
Le Marksbourg, qui fut une prison d'État du temps que le pays appartenait aux landgraves de Hesse, et qui depuis devint, sous la domination des ducs de Massau, un asile consacré aux militaires invalides. Le Marksbourg est le château des bords du Rhin qui s'est le mieux défendu contre les injures du temps, les atteintes de la guerre et le vandalisme des démolisseurs.
Sous le château de Marksbourg apparaît la petite ville de Braubach, que l'empereur Rodolphe éleva au rang de ville impériale vers la fin du treizième siècle. Comme le château, la ville appartient aujourd'hui à la maison de Nassau. La vallée de Braubach est belle et fertile ; elle possède des eaux minérales assez renommées, et de précieuses mines de cuivre et d'argent.
Le délicieux château de Stolzenfels, que le roi de Prusse, Frédéric -Guillaume IV, mort le 2 janvier 186 J , a fait reconstruire tel qu'il était au moyen âge, est la sentinelle avancée qui vous annonce Coblentz.
Située au confluent du Rhin et de la Moselle, Coblentz était la résidence des électeurs de Trêves. En face de la ville s'élève la formidable forteresse d'Ehrenbreitstein, qui serait imprenable si, de nos jours, le génie militaire ne savait vaincre tous les obstacles et réduire les places les mieux défendues par leur position et par les ressources de l'art. Si Coblentz n'est ni la plus grande ni la plus belle ville du Rhin, c'est assurément la plus élégante. Elle possède un beau château et de magnifiques hôtels, parmi lesquels on distingue celui de Metternich-Winnebourg, et l'hôtel des comtes de la Leyen, où réside le commandant de la province du Rhin. Ses églises les plus remarquables sont : Saint-Florin, — le seul saint que les juifs allemands estiment, à cause de son nom ; — ce temple renferme de belles peintures, de nombreux tombeaux d'archevêques et la tombe du margrave badois Jacques II, dont les cendres furent transférées en 1808 dans le
caveau de la famille grand-ducale, à Bade ; — l'église de Saint- Castor, décorée de curieuses peintures, dont l'une représente Louis le Germanique et Charles le Chauve se partageant l'empire, en 870. Les archevêques Cunon et Werner de Falkenstein, et sainte
Coblentz. — Ehrenbreitslein.
Notre-Dame élève ses tours étagées, d'un effet pittoresque et majestueux.
En quittant Coblentz pour continuer à descendre le Rhin, on retrouve les bords du fleuve dans toute leur beauté, dans toute leur parure surchargée d'ornements. — Nous allons vite ; l'été, passé tout entier à Bade, ne nous laisse ni le temps ni le loisir de faire lentement la promenade du Rhin, en nous arrêtant pour contempler chaque merveille, pour visiter en détail la splen-
dide décoration qui s'étale sur l'une et l'autre rive. Il nous faut résister à notre curiosité, que sollicitent tant de séductions ; ce n'est plus un voyage que nous faisons, c'est un retour qui nous ramène aux foyers de l'hiver; l'heure s'avance, hâtonsnous, pour ne pas être surpris par les mauvais jours qui assombrissent l'automne à son déclin. Passons rapidement devant INeuendorf, où les flotteurs réunissent les radeaux que nous* avons vus descendre la Mourg et la Kinzig dans le grand-duché de Bade ; — contentons-nous de voir en courant File gracieuse de Niederwerth, qui enveloppe dans ses épais feuillages une belle église du treizième siècle ; — Engers, dont le château fut construit pour défendre la navigation du Rhin contre de nobles pirates; — la Tour Blanche, qui s'élève à l'endroit où César réunit son armée pour marcher contre les Sicambres; — Newied, qui conserve aussi les marques indélébiles du passage de César; — Andernach, qui voit tomber chaque jour quelques pierres de ses vieux remparts, jadis formidables ; — Leudesdorf, un des plus gracieux villages des bords du Rhin ; — Namedy, paré de beaux ombrages ; — le Rolandsek, imposante ruine ; — le Drachenfels, d'où la vue embrasse une immense étendue de pays, et se repose sur la ville de Bonn, de l'autre côté du fleuve.
Beethoven remplit de son illustre nom et de son symphonique souvenir la ville de Bonn, qui Fa vu naître. Cependant Bonn a d'autres titres de gloire; elle occupe dans l'histoire une place importante; elle possède une des plus célèbres universités de l'Allemagne. Sa vieille cathédrale, qu'on nomme le Munster, s'est élevée sur les ruines de l'antique église fondée par sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin. Ce fut à Bonn que le roi de Germanie, Henri l'Oiseleur, aïeul de Hugues Capet, conclut son mémorable traité d'alliance avec le roi de France Charles le Simple. Charles IV, l'auteur de la fameuse Bulle d'or, loi fondamentale de l'empire germanique, fut couronné empereur dans la cathédrale de Bonn, une année après avoir été couronné roi de Bohème. Bien d'autres événements non moins considérables se sont passés dans cette ville, qui semble les avoir oubliés
pour se rappeler seulement qu'elle est la patrie d'un grand musicien.— Beethoven naquit à Bonn, en 1772; il était fils d'un musicien de l'Électeur. Le génie musical se révéla de bonne heure en lui ; il n'avait pas encore douze ans lorsqu'il composa ses premiers ouvrages, qui furent publiés à Manheim et à Spire. Cependant la ville qui se fait aujourd'hui un grand honneur d'avoir vu naître Beethoven, et qui vient de lui élever une statue, se montra peu généreuse envers lui de son vivant, et le laissa lutter contre les obstacles et la misère qui barrent le passage et tourmentent le début dans la carrière des arts. Comme tous les hommes de génie qui ouvrent de nouvelles voies et qui marchent dans l'isolement d'une individualité puissante, Beethoven ne fut compris d'abord ni du public ni des maîtres. Haydn lui-même le tenait pour un bon joueur de clavecin, mais pour un compositeur au-dessous du médiocre. Ses compatriotes ne pouvaient supporter son caractère bizarre, son humeur sauvage et sa brusquerie; on aurait voulu le voir déployer l'aménité gracieuse et les façons élégantes d'un petit-maître. Pour se soustraire aux critiques et aux remontrances que lui valait son peu d'urbanité, Beethoven se vit contraint d'aller se cacher dans la foule d'une grande ville. A Vienne, il ne fut ni mieux apprécié ni mieux traité qu'à Bonn. Lorsque l'Électeur qui lui faisait une pension mourut, en 1801, Beethoven tomba dans la pénurie la plus complète ; il passa huit années à se débattre dans les étreintes de la misère. A cette époque, l'Allemagne s'était passionnée pour la musique italienne et Beethoven était complètement éclipsé par Salieri. C'en était fait de lui, s'il n'avait obtenu à force de sollicitations une place de maître de chapelle à la cour de Jérôme Bonaparte, roi de Westphalie. iVlors les rares défenseurs de l'école allemande s'émurent en faveur de l'homme de génie qui seul pouvait faire triompher la cause de la musique nationale contre l'invasion du dilettantisme italien, et il se trouva trois généreux protecteurs qui retinrent Beethoven à Tienne en lui assurant un revenu de quatre mille florins : — c'étaient l'archiduc Rodolphe et les princes de Lobkowitz et de Kinsk.
Beethoven se trouva donc à l'abri de l'indigence ; il n'eut plus à lutter que contre de cruelles infirmités, et l'injustice plus
cruelle encore qui persistait à méconnaître les beautés de ses œuvres. C'est seulement après sa mort que la gloire est venue pour lui.
Ainsi va le monde ! — On refusait du talent à Beethoven ; on lui refusait du pain : — la lumière vient; le génie méconnu se révèle à l'intelligence paresseuse de la foule, et on lui érige une statue. Tardive mais éclatante réparation, que sanctionnent de leur présence un roi, deux reines, et une foule enthousiaste accourue de toutes parts.
C'est au mois d'août de l'année 1845 que la statue de Beethoven a été inaugurée. — Yoici un bulletin de cette fête :
« Le jour de l' inauguration fut d'abord sanctifié par une messe solennelle dans la cathédrale. Après la cérémonie religieuse, ou se réunit sur la place de l'église, où le monument est élevé. Autour de la statue, couverte d'un voile, des bancs avaient été disposés pour recevoir les spectateurs privilégiés. Un des côtés de la place est occupé par une grande et belle maison appartenant à M. le comte de Furstenberg, antiquaire distingué, et chambellan à la cour de Berlin. C'est dans cet hôtel que Leurs Majestés le roi et la reine de Prusse, la reine Victoria, le prince Albert et leur suite étaient attendus pour la cérémonie. Dès le matin, une immense affluence de curieux couvrait la place. On remarquait dans la foule les députations des diverses universités de l'Allemagne; — c'étaient de jeunes et braves étudiants, qui portaient sur leur petite redingote taillée en tunique une flamboyante écharpe de taffetas , un ceinturon auquel pendait une longue rapière à large coquille ; avec cela, ils avaient des gants à la crispin, et sur la tête de petites toques de velours ornées de trois ou quatre plumes flottantes ; costume bizarre qui tranchait vivement sur la monotone gravité des habits noirs.
« A midi, la cour arriva. Les deux reines, le roi de Prusse et le prince Albert se placèrent sur le balcon de l'hôtel de Furstenberg, et aussitôt le voile qui couvrait la statue tomba : — les acclamations retentirent de toutes parts et saluèrent l image du grand homme. — Cette image est d'une ressemblance parfaite, et mérite des éloges comme œuvre d'art. Beethoven est représenté debout, enveloppé d'un manteau, dans l'attitude de la médita-
tion. Sur le piédestal, quatre bas-reliefs représentent la Musique dramatique, la Musique religieuse, la Fantaisie et la Symphonie, entourées de leurs attributs.
« Après la cérémonie, le prince Albert se rendit à l'Université, où les professeurs s'étaient réunis sur son invitation. Le prince voulait revoir les maîtres dont il avait reçu les leçons : — car le royal époux de la reine d'Angleterre a été étudiant de l'université de Bonn. Il suivait les cours de cette excellente école pendant les années 1837 et 1838. »
Au-dessous de Bonn, les bords du Bhin s'aplanissent et n'offrent rien d'intéressant jusqu'à Cologne. — Ici l'intérêt se ranime. Cologne est encore aujourd'hui la plus considérable de toutes les villes que baigne le fleuve, comme elle l'était déjà du temps de la domination romaine. L'empereur Claude l'avait nommée Colonie Agrippienne, en mémoire de ce que l' impératrice Agrippine y était née du temps que Germanicus, son père, commandait les légions campées sur les rives du Bhin. Trajan y commandait lorsque Nerva l'associa à l'empire. Après les Bomains viennent les Francs, et Cologne conserve son importance. Clovis y est proclamé roi , comme Vitellius y avait été proclamé empereur. Pépin, fils de Charles Martel et père de Chaiiemagne, était duc de Cologne lorsqu'il devint roi des Francs. Au dixième siècle, l'empereur Othon réunit la ville à l'empire, en lui accordant de grands privilèges, et lui donnant pour prince et pour archevêque son frère Brunon, qu'il avait fait duc de Lorraine. Les archevêques continuent la splendeur de Cologne. Saint Materne avait été le premier chef de son Eglise. L'archevêque Engelbert de Berg fit faire le plan de la magnifique cathédrale, dont la construction fut commencée sous son successeur Conrad de Hochstedten, en 1248; les travaux, continués pendant deux siècles et demi, furent suspendus en 1499, et n'ont été repris que depuis peu de temps. On ignore le nom de l'architecte qui a créé le premier dessin de cet admirable monument ; et le plan complet, déposé dans les archives de l'église, a été perdu. Ce qui existe de l'édifice inachevé était fait pour décourager ceux qui auraient
voulu le continuer ; et si pendant une si longue suite d'années on ne s'est pas remis à F oeuvre, c'est par une double impuissance : — l'achèvement de la gigantesque basilique exigeait une dépense de génie et d'argent qui ne se trouvaient ni dans la fortune de la ville ni dans la tête des artistes. Le chœur avait seul été terminé, et sur la plate-forme qui le domine est restée debout
Cologne.
l'énorme grue qui servait à faire monter les pierres ; — on tirait ces pierres d'une carrière du Drachenfels, qu'on nomme encore de nos jours la carrière du Dôme. Aujourd'hui l'argent est venu par des contributions que l'Allemagne entière s'est imposées ; de son côté, l'art a fait un effort d'imagination ; il a ressaisi de son mieux la pensée absente de l'architecte primitif; il a recomposé le plan si malheureusement 4garé. Les ouvriers de Cologne ont repris les travaux de leurs aïeux. Longtemps inactive et muette, la grue stridente crie en tirant le grès du Drachenfels ; et ce bruit
déchire délicieusement l'oreille des habitants de Cologne , qui voyaient avec tristesse le plus bel ornement de leur ville, le plus magnifique monument de l'Allemagne, menacé de tomber en ruines sans avoir été achevé. Encore quelques années., et les peintres pourront, décrire cette prodigieuse cathédrale, déjà si riche de ses antiques beautés, et qui montrait dans son enceinte, mal protégée par une indigne toiture de planches, ses superbes piliers interrompus, ses faisceaux de colonnes arrêtées dans leur élan, ses galeries ouvertes au vent, ses statues et ses tombeaux exposés à l'injure de la pluie, ses tableaux des grands maîtres, ses tapisseries dont Rubens avait tracé les dessins et que l'intempérie des saisons a si fort maltraitées.
Rubens est né à Cologne; on vous montrera la maison où il vînt au monde ; on vous montrera aussi la maison où mourut la reine de France Marie de Médicis, après avoir traîné les dernières années de sa vie dans la misère et dans l'exil, victime de l'impiété de son fils, le roi Louis XIII, et de la haine du cardinal de Richelieu.
L'illustre peintre a doté sa ville natale de plusieurs de ses chefs-d'œuvre. Il y a de beaux tableaux de Rubens dans plusieurs églises de Cologne, et entre autres dans l'église de Saint-Pierre, où Rubens fut baptisé.
La principale richesse de l'église de Cologne, est le fameux monument des Trois-Rois, qui, depuis tant de siècles, est un objet de vénération profonde pour la piété des fidèles. L'empereur Frédéric Ier de Hohenstauffen donna ces précieuses reliques à l'archevêque de Cologne, qui l'accompagnait à la conquête de Milan ; ce fut la part du butin auquel avait droit le prélat. L'électeur Maximilien-Henri de Ravière fit faire la châsse d'or où les reliques des trois rois furent déposées avec celles des bienheureux saint Félix, saint Nabor et saint Grégoire de Spolète. Des ouvertures pratiquées au couvercle de cette châsse laissent voir les têtes des trois rois, et leurs noms sont écrits en pierreries. Jadis ces têtes royales portaient des couronnes en or massif du poids de six livres, et enrichies de diamants, de rubis et de perles ; le monument tout entier était orné de splendides incrustations qui lui donnaient, outre sa valeur spirituelle, une valeur
temporelle inappréciable ; mais, à la fin du siècle dernier, lorsque les armées françaises envahirent le Rhin, la châsse des trois rois se réfugia en Westphalie, et, quand on la rapporta à Cologne, elle avait perdu une grande partie de ses richesses. Beaucoup de diamants et de perles s'étaient égarés en chemin. Il en coûte toujours de voyager, même aux reliques ; les trois rois y perdirent leurs plus belles pierreries et leurs trois couronnes. On a remplacé l'or massif par du plomb doré, les diamants par du strass, les perles fines par des coquilles, peut-être aussi les têtes des trois rois par de vulgaires ossements ; mais, quoi qu'il en soit, la châsse restaurée attire toujours la visite des curieux et les hommages de la dévotion.
De même qu'on a comparé Carlsruhe à un éventail, on peut décrire la forme de la ville de Cologne en représentant un arc dont la courbure embrasse une étendue de deux lieues et demie, et dont la corde a une lieue de longueur, sur le bord du Rhin. — En face de Cologne, au bout du pont de bateaux, se trouve, comme à Mayence et à Coblentz, le faubourg de la rive droite, qui forme une petite ville nommée Deutz, bien fortifiée, et pourvue d'une nombreuse garnison établie dans un ancien couvent de bénédictins.
La plupart des promeneurs qui font ee qu'on appelle le voyage du Rhin, s'arrêtent ici. Ils se bornent à voir l'admirable panorama que les deux rives du fleuve déploient de Mayence à Cologne. — Nous ferons comme eux dans notre course rapide. Nous nous arrêterons à Cologne, où le congrès de la belle saison se dissout ; où les élégants compagnons du pèlerinage se disent adieu ; où ceux qui ont passé l'été à Bade se séparent pour aller passer l'hiver à Vienne, à Saint-Pétersbourg, à Berlin, à Bruxelles, à Londres et à Paris.
Que les destins leur soient prospères ! Que le ciel les maintienne en douce humeur et en bonne santé ! — Mais, quelles que soient pour eux les délices de la froide saison, les splendeurs d'une capitale et les joies du carnaval, ils n'oublieront pas les plaisirs de l'été, le charme du voyage, l'attrait du pays qu'ils ont.
visité, les réunions charmantes des soirées badoises, le Palais de la Conversation, Eberstein, Lichtenthal, la Favorite, le château du grand-duc, et tant d'autres merveilles. — L'heureux souvenir des beaux jours de Bade viendra souvent leur sourire, au milieu des plaisirs les plus vifs et des fêtes les plus brillantes de l'hiver.
Bade. — Château du Grand-Duc.