‹ L'été à BadeChapitre 6 sur 46 · DE STRASBOURG A KEHL · texte numérisé non relu

DE STRASBOURG A KEHL

route impériale d'Allemagne, non loin du monument érigé en 1806, par l'armée du Rhin, en l'honneur du général Desaix.

Le développement total de cet embranchement est de 11,200 mètres, en y comprenant les 3,200 mètres empruntés à la ligne de Bâle.

Le rail qu'on suit, en abandonnant la gare de Strasbourg, s'infléchit promptement à Test et tourne autour de la ville , dont il se rapproche assez près vers la porte d'Austerlitz. On dirait un gigantesque arc de cercle dont la flèche de Strasbourg occupe le centre.

La gare de transbordement des marchandises est située au nord du pont de Kœnigshofen, sur la ligne de Bâle, et sur un point qui domine les lignes des chemins de l'Alsace et celle de Paris à Strasbourg.

Parmi les ouvrages d'art qu'on a dû construire sur ce parcours de 8,200 mètres, on remarque le pont de l'ill, composé de cinq arches en arc surbaissé de 12 mètres d'ouverture et de deux arches de halage en maçonnerie; le pont sur le canal du Rhône au Rhin, d'une seule travée de 16 mètres d'ouverture, avec ferme et tablier métallique; le pont sur le petit Rhin, qui compte trois travées de 25 mètres d'ouverture chacune, chaque travée ayant ses fermes et tabliers métalliques indépendants les uns des autres.

Lors des expériences officielles , chacune de ces travées avait été chargée d'un poids de 200,000 kilogrammes, ce qui, pour l'ensemble du pont, faisait un total de 600,000 kilogrammes. La flexion a été en moyenne de 0.005.

Quant au pont sur le grand Rhin, il prendra rang parmi les ouvrages d'art les plus considérables dont la science indus triel le puisse s'enorgueillir. Auprès de ce magnifique monument, qui est un chefd'œuvre de la mécanique appliquée à la construction , le vieux pont de bateaux reste comme un souvenir du passé. C'est un coche auprès d'une locomotive.

Le grand pont se compose de trois travées fixes et de deux travées mobiles.

Les travées fixes ont 56 mètres d'ouverture, et les travées mobile* 26 mètres.

La largeur totale dîme culée à l'autre est de 235 mètres.

Les travées mobiles sont munies de ponts tournants, d'une largeur égale de 64 mètres. Chacun de ces ponts, dont le poids est de 1 million 300,000 kilogrammes, a été, au moment des expériences, chargé de 390,000 kilogrammes; les travées fixes avaient supporté un poids de 450,000 kilogrammes. Les ingénieurs vous diront, en langage scientifique, que ces travées sont formées de poutres de fer de treillis supportant des poutrelles sur lesquelles viennent s'appuyer directement

xvi INAUGURATION DE L'EMBRANCHEMENT, ETC.

les voies de fer; que les poutres droites en fer de treillis ont 5 mètres de hauteur et sont reliées dans leur partie supérieure par des barres de fer qui servent aussi à les contreventer. Ils ajouteront que le treillis-tablier a une longueur totale de 177 mètres, et que son poids est d'environ 1 million 100,000 kilogrammes.

Un mot encore avant de terminer ce récit d'un voyage qui a conduit une compagnie de savants, d'ingénieurs, d'écrivains, de gens du monde aux bords du Rhin. Quand on voit cette campagne, d'un aspect si riant, fermée par de si beaux horizons, on ne peut pas oublier que chacun des arbres qui lui donnent ou leur ombre ou leurs fruits a vu peut-être la mort d'un soldat, et que chaque brin d'herbe a reçu sa part d'une rosée de sang. Voici maintenant que des flots de populations vont s'y rencontrer, poussées les unes vers les autres par le commerce et ces mille intérêts qui naissent du voisinage de deux grandes nations. Ge souffle dont la source est inconnue, quel esprit sage, quelle main habile, en tourneront l'énergie vers les œuvres de la paix? Est-ce un rêve que d'espérer, et, si c'en est un, ce qu'à Dieu ne plaise! comment ne pas l'avoir en présence de ce fleuve puissant et fécond, roulant ses ondes entre deux rives également illustrées par le génie humain et par les merveilles du travail?

Amédée Achard.

Le nouveau pont du Rhin.

"'Bill

Dans toutes, les capitales, dans toutes les grandes villes de l'Europe, le mois de mai vient mettre un terme irrévocable à la saison des bals, des concerts et des fêtes. Le beau inonde peut bien faire commencer l'hiver au milieu de l'automne et le prolonger jusqu'au milieu du printemps, en dépit des lois de la nature et des prescriptions du calendrier ; mais il est une limite où s'arrêtent l'élan des plaisirs et le pouvoir des envahisseurs. Le printemps ne demande pas mieux que d'éclore au bruit des violons ; ses premiers rayons luttent timidement avec la flamme des lustres et des girandoles, mais bientôt il s'épanouit dans toute sa grâce, il jette au vent tous ses

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parfums, il brille de tout son éclat, et la victoire lui reste. Après le carême, époque de pénitence et de fêtes mondaines, les salons se ferment, les danses sont interrompues, les chants ont cessé. Que faire alors? La ville vous pèse, ses murs vous étouffent, vous sentez le besoin de respirer un air plus libre. Le mois de mai vous appelle au dehors ; il vous invite, il vous anime ; ses émanations pénétrantes vous donnent je ne sais quelle ardeur inquiète et quel irrésistible désir de briser le cercle où vous avez tourné pendant six mois, de vous élancer dans une carrière sans bornes, de voyager, en un mot, et de mettre à profit les beaux jours pour voir des pays nouveaux, ou pour revoir ceux qui vous ont laissé de bons souvenirs.

Les personnes sédentaires, les citadins immobiles, sont sans pitié pour les voyageurs; ils les passent au fil de l'épigramme, ils traversent de part en part leur passion vagabonde, avec d'excellents et poétiques aphorismes sur les dangers, les soins du voyage, -et l' absence, qui est le plus grand des maux.

« Imprudents! disent-ils; vous faites deux parts de votre existence pour la rendre doublement malheureuse; car, si détaché qu'il soit des choses de ce monde, le voyageur ne part pas tout entier. Il laisse toujours derrière lui des affections blessées ou des intérêts en péril, qui retiennent un peu de son cœur, de son esprit, de sa pensée, là où il n'est plus, de sorte qu'aux périls, aux fatigues et aux embarras du voyage viennent se joindre le souci, l'inquiétude, ou le regret de ce que vous avez abandonné.

a Insensés ! pendant que vous courez le monde, vos meubles, votre réputation, vos habits, vos affaires, deviennent la proie des rongeurs. Yos amis médisent de vous, votre femme vous oublie, votre banquier fait faillite, votre maison brûle... que sais-je? »

Ce sont là des avis qui ne manquent ni de sens ni de justesse ; car il y a toujours du vrai au fond des choses tristes.

« Pourquoi voyager? » Bien entendu que cette question ne s'adresse pas aux gens que leur spécialité pousse sur les grandes routes, et qui peuvent vous répondre en vous montrant un carnet de commis voyageur, un brevet d'inspecteur des monuments, une dépêche diplomatique, un marteau de minéralogiste, un porte-

feuille de banqueroutier, ou toute autre pièce justificative. Ici on demande de bonnes raisons à ceux qui n'en ont pas, ou du moins qui sont censés ne pas en avoir ; à ceux qui ne cherchent dans le voyage qu'un pur agrément et qui suivent leur fantaisie sur la terre et sur l'eau.

« Moi, dira l'un, je voyage parce que je suis poëte, et que, depuis Homère jusqu'à Ryron, tous les poètes ont voyagé. Je vais devant moi pour voir, admirer, sentir et recueillir çà et là les tableaux que l'on place soigneusement dans la galerie où l'imagination se recueille et s'inspire. Poëte ou romancier, peintre des passions ou des mœurs, l'écrivain doit se dépayser quelquefois, afin que chez lui le sens de l'observation ne s'émousse pas. Nous ne saurions nous apercevoir des changements que le temps imprime peu à peu sur les visages que nous voyons tous les jours ; il en est de même pour toutes choses. Il faut donc, à certaines époques, nous éloigner de ce que nous voulons observer avec fruit, et au retour nous saisirons et nous découvrirons aisément l'imperceptible travail, les lentes révolutions, les nuances nouvelles et délicates qui sont l'œuvre du temps, du progrès ou du hasard.

— Moi, dira celui-là. je voyage parce que j'ai plusieurs amis qui ont beaucoup voyagé, et qui sans cesse et sans pitié m'accablent de longs récits et d'interminables descriptions, me faisant passer cent fois par tous les lieux qu'ils ont parcourus. Ne pouvant plus y tenir, je suis parti, j'ai tout quitté, je vais courir le monde entier, afin qu'au retour, lorsque mes amis entreprendront le chapitre des voyages, je puisse leur répondre : « Tout cela m'est parfaitement connu ; car moi aussi j'ai vu ce pays-là, moi aussi j'ai fait le tour du monde. Parlons d'autre chose. »

— Et vous, jeune homme ? vous habitez Paris, vous avez vingt ans, vous êtes riche ; tous les plaisirs vous entourent ; vous pouvez sans vous déranger satisfaire votre curiosité, voir le monde tout à votre aise dans les salons, dans les livres, dans les albums,s aux musées, aux théâtres ; et vous avez quitté votre bel appartement, votre fringant équipage, vos joyeux compagnons, vos chevaux, vos amours, vos triomphes, et pourquoi, je vous le demande?

-i L'ÉTÉ A BADE.

— Pourquoi, je ne sais! Peut-être pour mieux sentir tout le prix de ce que j'abandonne. Je vais bien loin chercher un peu de poussière et de fatigue, pour me dire que je suis un fou ; pour souffrir de la pluie, du soleil et du vent; pour attendre mon dîner l'espace de vingt lieues et dîner ensuite de bon appétit. Si vous aviez vingt ans, comme moi, vous comprendriez l'inexplicable bonheur de ces misères pleines de hasards et de surprises; le bonheur de changer de terre et de ciel, d'aller voir si là-bas la vie est meilleure qu'ici, et si les femmes du Midi ont de plus beaux yeux que celles du Nord. Il y a de secrètes jouissances même dans la curiosité trompée : caria curiosité, comme l'amour, accorde toujours quelque dédommagement à ses dupes.

Un autre vous dira : — Je pars pour oublier. Le voyage est le remède le plus efficace pour les peines de l'âme. Il a le grand avantage d'abréger la guérison qu'opère presque toujours le temps, ce grand médecin des douleurs morales. Par la multiplicité des tableaux qu'il nous présente et par la variété des impressions qu'il nous offre à chaque pas, le voyage exerce sur nos chagrins une influence bienfaisante et sûre. On part désespéré, — on revient consolé.

Un proverbe dit : — Les absents ont tort ; — mais la plupart de ces maximes, mises en circulation comme une monnaie courante par les penseurs vulgaires et par la voix banale du peuple, ont une réputation de sagesse peu méritée. On est mieux dans le vrai en les retournant; on est plus près de la sagesse en prenant le sens inverse de ces dictons populaires, et en disant par exemple : — Les absents ont raison.

Il y a bien plus de profits que de dommages dans l'absence. Les personnes les plus aimables et les plus spirituelles gagneront toujours quelque chose à disparaître de temps en temps. Le voyage est pour elles une manœuvre habile et favorable. On les regrette, on les désire ; on s'aperçoit qu'elles manquent, on sent mieux ce qu'elles valent, et au retour leur succès est doublé. Aussi voyons-nous dans le monde beaucoup de touristes des deux sexes qui voyagent par coquetterie.

Si le voyage est salutaire pour les maux de l'âme, combien ne l'est-il pas aussi pour les maux du corps! — Je laisse après

moi trois grands médecins, disait Boerhave mourant à trois docteurs qui l'assistaient à ses derniers moments, et qui lui avaient prodigué les inutiles secours de leur science vaine. Les trois docteurs s'inclinèrent, charmés du compliment qu'ils s'appliquaient dans leur modestie; et Boerhave reprit: — L'exercice, la diète et l'eau. — C'étaient les trois grands médecins qu'il laissait après lui.

Le premier de ces médecins., c'est donc le voyage, — l'exercice, — et le plus puissant des trois, l'eau, s'entend surtout décès eaux minérales que la Nature prévoyante fait jaillir pour la guérison de toutes les maladies qui affligent l'espèce humaine : sources bienfaisantes que possède en grand nombre la féconde Allemagne, et parmi lesquelles se distinguent les eaux de Bade.

— Nous partons pour notre santé, disent les valétudinaires, et diront aussi beaucoup de gens bien portants qui veulent prévenir, par l'exercice du voyage et par la vertu des eaux, les infirmités qui pourraient plus tard les menacer et les surprendre.

— Nous partons, disent les gens du beau monde, parce que la mode et l'usage le veulent ainsi, et vous savez bien que l'on ne résiste pas à ces deux souveraines puissances : — la Mode et l'Usage.

— Nous partons parce qu'il n'y a plus rien à faire ici pour nous ; plus de bals, plus de soirées, plus de chanteurs italiens, plus de grands artistes. Toutes les joies, tous les héros de l'hiver disparaissent et obéissent à la loi qui nous entraîne. La ville n'est plus habitable, et la campagne ne l'est pas encore. Nous ne saurions passer sans transition de nos hôtels dans nos châteaux. Songez donc que six mois nous séparent de l'hiver prochain ; or est-il possible de passer six mois de suite dans ses terres? Ce serait à périr d'ennui. "Vivre pendant six mois en présence des mêmes arbres et des mêmes visages! Ce serait bien dangereux. Arbres et visages risqueraient fort de nous devenir insupportables. Nous savons combien les amis et les visiteurs sont rares à la campagne ; plus ils sont aimables, et plus ils se laissent désirer. Les sots et les fâcheux s'offrent seuls à discrétion ; mais mieux vaut encore la solitude avec toutes ses horreurs. Deux nouveaux mariés peuvent commettre l'imprudence d'aller

(î L'ÉTÉ A BADE.

se renfermer six mois dans un tête-à-tête champêtre ; au retour, ils se croiront unis depuis dix ans. Mais nous qui avons de l'expérience et qui savons bien qu'il ne faut pas abuser de la verdure et de l'isolement, nous réservons la campagne pour la lin de l'automne ; et ce sera bien assez pour nous reposer, nous recueillir, nous préparer aux luttes de l'hiver, et recevoir les hôtes que nous aimons. — D'ici là, nous voyagerons.

Ainsi parlent les gens qui comprennent la vie et qui sont maîtres de vivre à leur guise : les indépendants, les riches, les heureux. Le mois de mai fait éclore ces paroles et ces projets qui ont de l'écho partout, et qui se répètent d'un commun accord dans toute l'Europe élégante et aristocratique : à Paris et à Saint-Pétersbourg, à Yienne et à Londres, à Naples et à Madrid, à Berlin et à Lisbonne, à Berne et à Bruxelles.

Il ne reste plus alors ici qu'à choisir le but du voyage.

Où irons-nous?

Bemarquez que cette question est presque toujours résolue déjà lorsqu'on se l'adresse. Où irons-nous? veut dire : Nous irons prendre les eaux.

Les eaux! — charmant prétexte qui permet de faire plier devant l'ordonnance du médecin les obstacles qui se présenteraient. Mais quelles eaux choisirez-vous ?

Les malades doivent se conformer à l'indication de la Faculté ; — les diplomates se donneront de ténébreux rendez-vous près de quelque source mystérieuse ; — la bizarrerie, la misanthropie, l'avarice, l'erreur, la politique, les infirmités de toutes sortes, peuvent hésiter ; — mais l'élégance, l'aristocratie, le bon goût et la soif du plaisir n'hésiteront pas. La Mode a prononcé son arrêt, et, entre toutes les villes d'eaux, elle a choisi Bade pour son séjour de prédilection.

Bade doit cette préférence, non pas à un caprice frivole et passager, mais à la réunion toute-puissante des avantages les plus commodes et les plus brillants :

A sa situation merveilleuse aux portes de la France , de la Suisse, des États allemands, voisine de la Hollande, de la Belgique et de l'Angleterre par la rapide navigation du Bhin, et rapprochée chaque jour de l'Autriche, de la Bussie et du reste

de l'Europe par le progrès des chemins de fer, qui rayonnent de tous côtés, qui étendent de toutes parts leurs traits d'union ;

A ses charmes naturels, aux beautés de ses environs, qui offrent à ses hôtes les excursions les plus curieuses, les promenades les plus pittoresques ;

A l'excellence de ses eaux et à la bienfaisante douceur de son climat ;

A la splendeur de ses salons, où se retrouvent, pendant la belle saison, les plaisirs exilés des grandes villes : la danse, la musique, la foule, les fêtes : — car c'est là que l'été tient son carnaval.

Si quelque ignorant demandait quelle est la capitale de l'Europe, on lui répondrait : — L'Europe en a deux :

Une capitale d'hiver : — Paris ;

Une capitale d'été : — Bade.

Yoilà pourquoi, lorsque vient le mois de mai, vous entendez répéter de toutes parts, aux échos les plus mélodieux, ce cri de ralliement : — Allons à Bade !

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