‹ L'été à BadeChapitre 8 sur 46 · BADE · texte numérisé non relu

BADE

eaux bienfaisantes commencèrent la fortune de Bade à l'époque de la domination romaine.

Les Romains se connaissaient en beaux sites ; ils aimaient à s'asseoir près des tièdes fontaines qui leur versaient la santé dans les délices du bain ; aussi, dès que l'aigle des Césars eut traversé le Rhin, Rade, qui n'était encore qu'un village sans nom, fut enlevé aux Celtes èt devint le séjour favori des vainqueurs. Les sapins séculaires et les chênes druidiques firent place à de riants jardins, les sources jaillirent et coulèrent dans des bassins de marbre; les chaumières se changèrent en palais, et le village sans nom se nomma la ville Aurélienne. Elle fut visitée par les empereurs ; Trajan, Adrien et Caracalla se plurent à l'embellir.

Mais cette première splendeur, si glorieuse et si magnifique, ne devait pas durer. La puissance romaine s'éteint ; l'aigle des Césars, abattue par les flèches des barbares, ne protège plus ses conquêtes. Les Allemands, brisant leurs anciennes limites, sautent à pieds joints sur l'Oos, se précipitent sur la ville Aurélienne, et détruisent avec un acharnement sauvage ses maisons et ses temples, ses thermes et ses palais, ne laissant pas debout une seule pierre romaine. Alors, sur les ruines de la cité, s'élèvent quelques chétives cabanes ; ce n'est plus qu'un hameau ; les rois francs le donnent à l'abbaye alsacienne de Wissembourg; les moines le vendent à l'empereur Conrad ; l'empereur Henri en fait cadeau à l'église de Spire, qui le cède au duché de Souabe, et Rade passe ainsi de main en main, change de maîtres au gré des événements, et subit diverses fortunes, jusqu'à l'époque où une princesse l'apporte en dot à la famille souveraine de Zœhringen, qui l'englobe dans son vaste domaine.

C'est sous la domination des Francs que l'ancienne cité romaine reçut le nom de Rade; ou du moins, c'est de cette époque seulement que nous voyons ce nom apparaître dans l'histoire. Plus tard, dans le commencement du douzième siècle, Hermann de Zœhringen prit le titre de margrave — ou marquis — de Rade. Dès ce moment, Rade voit renaître sa fortune et son importance ; les ténèbres qui environnaient son histoire se dissipent rapidement; elle devient résidence princière ; les margraves l'agrandis-

sent et renferment dans une enceinte de murailles et de tours, si bien qu'un jour elle se trouve assez forte pour résister à un évêque de Strasbourg qui vint l'assiéger, au temps où les princes de l'Église portaient le casque et l'épée du guerrier aussi bien que la mitre et la crosse du pasteur.

Mais le sort des armes ne lui fut pas toujours aussi favorable. Prise et ravagée dans les guerres du dix-septième siècle, la ville de Bade comprit qu'il ne lui appartenait pas de régner par la force, et qu'elle devait se contenter de briller par les paisibles avantages dont la nature et la fortune l'avaient si amplement dotée. Aussi, loin de réparer les brèches faites à ses murailles, elle acheva de détruire sa cuirasse de pierres pour ne garder qu'une ceinture de feuillage et de fleurs. Quatre tours, qui étaient restées debout, furent démolies au commencement de notre siècle ; les fossés que la ville avait conservés furent comblés, et aujourd'hui, si les chroniques n'en faisaient foi, vous ne pourriez jamais croire que Bade a jadis joué le rôle et tenu le rang d'une place de guerre.

A mesure que la faveur de Bade s'est augmentée, la ville s'est accrue pour rëcevoir tous ses visiteurs. Les maisons, les hôtels, se sont élevés comme par enchantement : — de charmantes petites maisons, de magnifiques hôtels, pleins de luxe et de recherches délicates, faits pour loger les dandys, les financiers et les princes, et où l'étranger pourra s'installer selon son rang, sa fortune, ses goûts et ses projets.

Si vous arriviez au milieu de la saison, il serait prudent et convenable d'avoir retenu un logement d'avance: car, lorsque les beaux jours de juillet ont amené la foule, lorsque la fête de Bade est dans son épanouissement, la ville est prise d'assaut, envahie, occupée tout entière par ses heureux conquérants, et l'on a vu quelquefois d'imprévoyants voyageurs être obligés de passer la première nuit dans leur voiture. C'est là un de ces inconvénients réservés seulement aux lieux où la mode étend ses conquêtes et plante son pavillon. Il faut s'y résigner ; — mais combien de plaisirs viendront vous dédommager de cet embarras d'un moment!

Pour nous qui arrivons au printemps, lorsque la saison des

BADE. h

eaux est à peine éclose, l'embarras n'existe pas, toute précaution prise d'avance eût été inutile. L'armée n'est pas encore venue ; nous sommes F avant-garde , et la ville entière nous appartient.

Vous plaît-il de vous loger dans une maison particulière? vous n'avez qu'à choisir. Il y en a de grandes, de moyennes, de petites ; toutes sont à votre disposition. Dès que s'ouvre le mois de mai, la population de Bade disparaît pour faire place aux étrangers. On ne saurait dire où se logent les six mille habitants de la ville. S'enfouissent-ils sous terre ? Perchent-ils sur les arbres ? Le fait est qu'ils n'émigrent pas; ils sont toujours là pour vous accueillir, vous prouver leur zèle et vous rendre toutes sortes de bons offices. En aucun lieu du monde on ne rencontre des gens plus polis, plus accommodants, plus serviables. Chez eux, la politesse, l'abnégation de soi-même, le dévouement et l'hospitalité sont des vertus de famille qu'ils reçoivent avec la vie et qu'ils pratiquent dès l'âge le plus tendre. Et vraiment ils mettent à ces vertus un prix si léger, si modeste, que cela peut passer pour du désintéressement. On dirait qu'en demandant un si modique salaire et en faisant si peu payer ce qu'ils prêtent et ce qu'ils donnent, ils veulent seulement vous épargner l'obligation de la reconnaissance.

A Bade, le riche peut satisfaire ses goûts les plus splendides, et dépenser beaucoup d'argent s'il tient absolument à se montrer prodigue par vanité ; mais celui qui n'a pas de telles prétentions peut vivre confortablement sans faire une grande dépense. Bade est une ville hospitalière à tous et qui traite avec une égale faveur l'opulence et la médiocrité de fortune, le fastueux millionnaire et le visiteur modeste, le grand seigneur et l'artiste. Dans ces riches hôtels qui vous éblouiront par leur luxe, — l'hôtel d'Europe, le Zœhringen, la Cour de Bade, l'hôtel de Russie, l'hôtel d'Angleterre, — vous pourrez vous loger magnifiquement et tenir état de prince ; mais aussi, dans ces mêmes établissements, qui sont les plus beaux et les mieux ornés, vous trouverez à peu de frais un appartement élégant et commode. Un étranger pourrait ne dépenser que trois florins par jour, et avoir le nécessaire ; mais en doublant à peu près la somme, c'est-à-dire s'il élève sa dépense à cinq ou six florins — une douzaine de francs — par jour, il jouira de tous les agréments de la localité; il aura un lo-

gement convenable, mie excellente table, l'accès de tous les lieux de réunion, la promenade, le concert, le bal. Partout il sera reçu comme celui qui répand l'or à pleines mains ; personne ne remarquera une économie qui n'impose aucune privation et qui ne s'arrête que tout juste à la limite où commence la prodigalité. Il n'y a de distinction à Bade que pour le mérite réel, et la supériorité que donnent une grande naissance, une position élevée, la noblesse des manières, l'usage du monde, l'élégance, la grâce et la beauté.

Logez-vous donc suivant votre goût et vos moyens; — puif, après ce soin, qui est nécessairement le premier, vous donnerez carrière à votre curiosité.

La saison tout entière ne sera pas trop longue pour voir Bade et ses environs dans tous leurs détails; mais vous pourrez, d'un rapide coup d'œil, embrasser la ville dans son ensemble, et admirer ce riant panorama. C'est ainsi que procède ordinairement la curiosité du voyageur et de l'artiste : — l'ensemble d'abord, qui nous offre une prompte satisfaction ; — puis les détails, c'està-dire l'analyse intelligente et minutieuse, la jouissance lentement savourée.

A peine arrivés, voilà donc que nos baigneurs s'élancent dans le parc. — Ce titre de baigneurs vous appartient dès que vous avez mis le pied à Bade ; et pour vous le donner on ne s'informe pas si vous avez ou non le projet de prendre des bains. — Le parc n'est séparé delà ville que parl'Oos aux flots argentés; les arbres qui bordent un des côtés de ce frais ruisseau étendent leurs branches et leur ombrage sur la rive opposée. Quelle riche verdure ! quelle opulente végétation ! et combien le terrain de ce parc est heureusement accidenté ! Ici des arbres séculaires, là des massifs d'arbustes fleuris ; partout de gracieux sentiers qui invitent à parcourir ce délicieux jardin anglais; à chaque instant le promeneur s'arrête pour admirer. Qu'est-ce donc que cette majestueuse colonnade ?Un temple romain dédié aux anciens dieux? — Non, c'est un temple moderne, consacré aux buveurs d'eaux minérales ; destination littéralement traduite par son nom allemand : on l'appelle la Trinkhalle. Plus loin un magnifique tapis de verdure se déroule entre deux belles allées et laisse à dé-

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