BADE
couvert la Maison de Conversation, — c'est ainsi que, d'après un vieil usage et une routine modeste, on nomme le palais des plaisirs de Bade. Là se trouvent réunis, par une heureuse distribution, un restaurant, un café, une galerie pour les fumeurs, de vastes et brillants salons pour les jeux, les bals et les concerts, un cabinet de lecture, un théâtre. Devant ce palais est une terrasse ornée de beaux orangers; c'est là qu'on se promène le soir. Dans la journée, les allées offrent aux promeneurs d'épais ombrages pour les garantir contre les ardeurs du soleil, et de nombreuses boutiques, où des marchands de tous pays apportent des objets variés et curieux : des étoffes, des tableaux, des cigares de la Havane, des toiles de Hongrie, des cristaux de Bohême, des bijoux de Paris, des horloges de la Forêt-Noire. Ce bazar champêtre anime le parc, et lui donne un air de fête perpétuelle.
Maintenant, gravissez les doux et faciles sentiers des hauteurs situées à l'extrémité du parc, derrière le palais de la Conversation ; c'est là, c'est à l'endroit appelé la Cabane de Socrate, qu'il faut vous placer pour avoir la première représentation du panorama de Bade. Vous jouirez souvent de ce spectacle dans vos excursions ; le tableau se présentera sous ses formes diverses ; vous le verrez de la route d'Ybourg, du Hœslich, des hauteurs de Bruhl, et de tous les points culminants qui entourent la ville ; vous le contemplerez de plus loin et de plus haut; mais placez-vous d'abord sur la colline, plus tard vous irez sur la montagne. D'ici, le point de vue est admirable. La ville vous apparaît dans toute sa grâce pittoresque : ses maisons, groupées d'une façon charmante, s'élèvent en amphithéâtre et sont dominées par le clocher de l'église et par le château du grand-duc. Ces édifices se découpent vivement sur la sombre verdure des montagnes couvertes de sapins qui forment le fond du tableau. Une de ces montagnes porte les ruines du vieux château de Bade, ancienne résidence des margraves, détruite dans les terribles guerres qui répandirent la dévastation et l'incendie dans le Palatinat et dans les pays environnants. La montagne voisine, remarquable par la tour que vous apercevez à son sommet, et qui se dresse fièrement au-dessus des sapins, est le mont Mercure, dont le nom est emprunté aux débris d'un autel romain.
Ce sont là les points saillants du panorama ; les mille détails qui vous échappent viendront plus tard surprendre votre curiosité. Il est convenu que nous passons l'été à Bade, c'est-à-dire la belle saison tout entière : juin, juillet, août et septembre ; les quatre mois de soleil, de fleurs, de verdure et de promenade. Nos excursions se développeront dans tout le pays de Bade, ce grandduché, grand comme un royaume. Le mieux sera de s'y prendre tout de suite. Quelques imprudents se laissent enchaîner par les agréments qu'offre le séjour de Bade, et la saison s'écoule souvent sans qu'ils se soient mis en campagne.
- Soyons plus sages; sachons varier nos plaisirs; jouissons des charmes de la ville et des attraits du pays; après un bal, une promenade; après un concert, un voyage. C'est ainsi que, par un habile emploi de notre temps, nous pourrons tout voir, prendre part à toutes les fêtes, et admirer toutes les beautés de la contrée.
Vue de Bide prise d> la route d'Ybourg.
meneurs. En entrant sur le territoire de Bade, ces ruines imposantes et pittoresques sont le premier objet qui frappe les regards. On aperçoit de loin, sur la montagne qu'elles dominent, ces murailles dévastées , dont les dentelures se découpent vivement sur l'azur du ciel et sur la verte draperie des sapins qui les environnent.
Grâce au grand-duc Léopold, qui n'a rien négligé pour les embellissements du pays, on va de la ville au vieux château par un chemin facile et agréable, à l'ombre parfumée des acacias»
Cette belle allée conduit jusqu'au bois, où l'ombre devient plus épaisse et le chemin plus sauvage. De loin en loin, des bancs sont disposés pour le repos, et des tables abritées permettent de faire un repas champêtre.
En approchant du château, on aperçoit l'entrée d'un souterrain qui communiquait, dit-on, avec le couvent des capucins, situé dans la ville. Une ancienne légende raconte qu'un seigneur de Bade, passant jadis par ce souterrain, prononça des paroles impies, et qu'aussitôt la voûte s'écroula et l'ensevelit sous ses décombres. La tradition, toujours féconde et merveilleuse en ce pays, prétend encore qu'il y avait jadis un autre souterrain conduisant du château de Bade au château d'Eberstein, situé sur une autre montagne à deux lieues de distance.
La principale porte du vieux château est assez bien conservée * on y voit encore distinctement le blason des margraves. Après avoir franchi le seuil, vous pouvez vous aventurer sans péril au milieu de ces vastes débris et poser hardiment le pied sur les escaliers ébréchés, les arceaux rompus et les planchers qui semblent menacer de s'effondrer sous vos pas. Le grand-duc a rendu la ruine praticable et solide, sans lui ôter son caractère, sans corriger en rien le caprice de la destruction.
Et, vraiment, c'eût été dommage de gâter ce que l'effort du temps et le choc de la guerre ont si bien détruit. La nature, qui s'empare de tout ce qui tombe, a revêtu ces pierres d'une riche et puissante végétation. D'épaisses tentures de lierre couvrent les murailles; entre les blocs brisés s'élèvent des arbres déjà vieux; le sapin lance sa flèche à travers l'écroulement; l'orme vigoureux a remué les décombres pour se faire jour et grandir librement ; l'érable pousse ses branches hors des fenêtres pour respirer un air pur et livrer son feuillage aux rayons du soleil.
Montez donc sans crainte jusqu'au sommet de l'édifice, et par chaque brèche vous apercevrez de magnifiques tableaux : — la ville, la campagne, les plaines riantes, les montagnes qui portent d'autres ruines, et là-bas le Bhin, qui vous semble une couleuvre rampant sur l'herbe, et plus loin cette aiguille qui est le clocher de Strasbourg... — Mais comment décrire les beautés naturelles de ce lieu, la grandeur du spectacle, la majesté des