L'été des fruits secs
Il faut donc vous dire deux mots de cette célèbre vallée, véritable miniature de paradis terrestre, tant il y a de frais ombrages, de clairs ruisseaux, de fleurs et de fruits. Oui, de fruits... Prenez-le à la lettre et sans y mettre de malice, car lorsqu'un paysan des Pyrénées, de Pau à Foix, veut donner haute idée d'un endroit où les pommes abondent, il dit :
— C'est une véritable petite vallée de Piefrogne !
On y pénètre par un étroit défilé qui se glisse entre deux gigantesques roches, toutes crevassées de rides, toutes granulées de verrues, tout hérissées de buis malingres. Vous croiriez voir deux énormes figures mal peignées, mal rasées, mal lavées, et, qui pis est, d'une humeur massacrante. Elles accueillent le voyageur d'un air de sombre défi, lui font grise mine et mauvais visage. A leur vue, son cœur se serre ; grâce au ciel, ce sentiment dure peu.
— Eh mais, la vallée de Refrogne me fait lelVel de ces individus à physionomie chagrine, aux([uels on est tout surpris de découvrir un cœur d'or, joint à un caractère folâtre et porté au comique !
Cette remarque est d'un jeune homme que deux maigres haridelles affligées d'un cocher en béret bleu sont en train de hisser le long d'une côte qui n'en finit plus. D'un œil émerveillé, le touriste passe en revue les prairies étoilées de fleurs, les coquets villages, les fouillis de hautes herbes, de sapins et de lianes, que lui a découverts un détour du chemin, aussitôt après son passage sous les museaux sévères des roches maussades.
Il fait une chaleur accablante, une de ces chaleurs de juin, où l'été qui commence met un amour-propre de jouvenceau à donner du premier coup le suprême effort de ses ardeurs. Les champs de neige qui 0010*601 les hautes montagnes étincellent comme des casques d'acier poli. Le ciel est d'un bleu criard et semble couvrir la terre d'une cloche de métal surchauffé. Les pauvres rosses de l'attelage se tortillent dans leurs harnais et se cognent au timon avec une nonchalance désespérée,
— Je ne me croyais pas un homme d' « aussi grand poids I » dit à mi-voix le voyageur, à la vue du mal que se donnent les infortunés coursiers.
— Peut-être que le bagage de monsieur contient « de l'or en barres ! » répond d'un air narquois le Béarnais en béret bleu, tandis qu'un coup d'œil sournoisement jeté sur la modeste valise de son client complète la valeur de cette remarque.
Le client se met à rire, comme font toujours les gens pris en flagrant délit de penser haut.
— Mon bonhomme, répond-il, votre cabriolet a, dans ce moment, Thonneur de porter tout mon bagage
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littéraire. .. Gloire au merveilleux instinct qui vous a lait discerner que c'est de lor en barres !
Le paysan tout ébahi regarde son interloculcui", puis ensuite la valise, avec une extrême méiiance. 11 ignore absolument ce qu'il peut bien y avoir dans un bagage littéraire ; mais il y soupçonne des corps dangereux et explosifs, proches parents de la dynamite et du picrate de potasse.
Légèrement troublé par ses doutes sur la nature de son chargement, le brave voiturier se sent mal à Taise à côté du jovial étranger. 11 voudrait bien voir son cabriolet au sommet de la côte, et un peu pour cela, un peu aussi pour se donner une contenance, il cingle de grands coups de ibuet l'échiné dentelée de ses bêtes.
Ceux qui lisent ces pages, ayant des esprits infiniment plus cultivés que celui d'un voiturier des Basses- Pyrénées, n'ont pas à l'égard du voyageur assis sur le siège du cabriolet les inquiétudes qui allèrent la tranquillité de son voisin en béret bleu. Ils savent déjà qu'un auteur fait en ce moment connaissance avec la vallée de Refrogne.
Landry de Malemort n'est pas ce que les filles appellent un « bel homme » et les femmes du monde un « joli garçon ». Pourtant, dès le premier coup d'œil, il intéresse généralement les unes et les autres; car il a vingt-cinq ans, l'œil vif, la physionomie ouverte, le nez au vent, les dents blanches et un sourire fort spirituel.
Il est bien fait et de haute taille ; mais tel est son désir de paraître, qu'il trouve, malgré sa belle stature, beaucoup trop exiguë la place qu'il occupe dans l'univers. Peut-être est-ce pour y remplir un peu plus d'espace, qu'il porte toute sa barbe et les cheveux follement ébouriffés! Peut-être, aussi, est-ce pour y faire
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meilleure ligure, qu'il tâche en écrivant d'enfler sa renommée...
Son œil enfoncé sous l'orbite semble une araignée tapie au fond de sa toile. Un enchevêtrement de ces rides ténues, qui partent de l'angle extérieur de la paupière et forment ce qu'on appelle une patte-d'oic, achève de rendre frappante cette comparaison d'une araignée embusquée au centre de sa toile.
C'est que Landry de Malemort est un rieur acharné : les mouches que son œil gobe impitoyablement et enlace dans les mailles de ses perfides paltes-d'oie sont tous les ridicules, grands et petits, de ceux qui se hasardent à portée de ses rayons visuels. Ami ou ennemi, nul n'est épargné. C'est un grave défaut, à coup sûr et souvent il transforme trop vite en méfiance la favorable impression que le jeune homme avait produite au premier abord.
Enfin le cabriolet a terminé son ascension et s'éloigne au trot rapide des deux haridelles exténuées, <iui dévorent l'espace absolument comme si elles étaient infatigables.
— Quel est ce joli village ? demanda au bout d'un instant Landry en désignant à son compagnon un hameau dont les blanches maisonnettes, blotties dans le creux d'une colline boisée, semblaient des œufs de fauvettes posés sur la mousse d'un chaud petit nid.
— C'est Angostrina, parbleu I répondit le voiturier d'un ton qui signifiait que le village en question occupait depuis des siècles l'attention des géographes. Puis, sans chercher à causer davantage, il assaisonna de vigoureux coups de fouet la croupe de ses bêtes. Décidément, le « bagage littéraire» lui pesait sur le cœtir, car, pour qu'un cocher méridional fasse preuve d'une si stoïque réserve, il faut qu'un abime bien profond ait
élé creusé entre son client et lui. Sans chercher ù jeter un pont sur cet abîme, l'écrivain voyageur contemplait tout pensif le petit village aux blanches maisons. C'était un si joli point de vue ! L'œil se reposait si doucement sur le velours des prairies, ou suivait si volontiers les méandres d'une infinité de ruisselets qui se laissaient choir comme des couleuvres d'argent du haut en bas des roches grises, pour aller serpenter ensuite sous d'ombreuses voûtes de noisetiers et d'aunes !
A droite d'Angostrina, sur la lisière d'une immense forêt de sapins, était perché un moulin, et quel amour de petit moulin ! A cheval sur un torrent qui dégringole à grand bruit et fracas des crêtes neigeuses d'un immense cirque de rochers, le moulin d'Angostrina semble toujours sur le point d'être emporté jusqu'au bas de la montagne par les eaux furieuses qui se tordent le long de ses murailles et voilent sa roue d'une gaze d'écume blanche. Ce serait bien dommage, vraiment, de voir cet assaut perpétuel devenir fatal à la mignonne chaumière, dont le toit de paille couvert de farine fait penser à la chevelure poudrée d'une blonde marquise d'autrefois.
Mais la mignonne chaumière ne succombe pas aux efforts héroïques de son assiégeant, et c'est peut-être la seule chose qui altère sa ressemblance avec une fragile marquise de jadis. A part ce point secondaire, lanalogie est complète, et le moulin avait vraiment la mine friponne d'une coquette au pimpant minois, sous les longs rameaux d'une vigne indomptée qui le coiffait à ravir. Un pommier tout en fleurs envoyait une ombre rosée sur la blanche muraille, au milieu de laquelle le moyeu noir de la roue à aubes donnait l'illusion d'une mouche posée sur unejoue rougissante pour être happée dans un bai ser d'amoureux.
Précisément l'amoureux n'était pas loin, à voir Ui
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façon donl Landry dévorait du regard la jolie masure. « Que je serais bien là, se disait-il, pour entasser pages sur pages, et travailler en paix, loin du monde, des ennuyeux et de...»
Sans achever sa pensée, il fronça le sourcil comme ne le font pas d'ordinaire ceux qui ont eu pour unique passion celle des masures pittoresquement nichées sur le penchant des collines.
Le bruit d'une petite clochette qui tintait sur la roule vint heureusement rappeler à Landry qu'il était au cœur des Pyrénées, amoureux d'une blonde chaumière. Et voyez comme un hasard compatissant vient parfois en aide aux amoureux ! Il se trouva que la clochette ('tait pendue au cou d'un âne, que cet âne pliait sous un lourd sac de blé, et qu'un gros homme, blanc de la léte aux pieds, fermait la marche du cortège qui venail à la rencontre du cabriolet.
Le sire de Malemort tenait de ses ancêtres un caractère très décidé et prompt à saisir les occasions par les cheveux. D'une main il arrêta court les deux haridelles qui ob('irent sans témoigner l'ombre de répugnance, de l'autre il se lit un porte-voix pour parler au gros homme.
— Eh ! luicria-t-il, monsieur le propriétaire de l'âne, êtes vous aussi propriétaire de ce joli moulin'/
— Eh parbleu oui ! mon cher monsieur. De père en fils les Poulou écrasent du blé, et leurs ânes le portent.
— Dites-moi, maître Poulou, en serrant un peu vos sacs de farine, auriez-vous assez de place pour me loger pendant un mois ou deux ?
— Ma foi, monsieur, vous avez l'air d'un charmant garçon et de bonne humeur !... Puisque vous avez envie de vous blanchir le teint, j'ai une chambre bien à votre service. Vous n'y serez pas comme à Paris, mais vous y vivrez avec de si braves gens !... Moi et ma femme d'abord et puis...
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— Allons c'est entendu ! interrompit le bouillant Landry. Vous et votre àaeavez l'air de deux trop excellentes personnes, pour ne pas me faire augurer très bien du reste de la famille. A partir de maintenant, j'en fais partie.
Sans autres formalités, le cocber en béret bleu reçut le prix de sa course, le bagage littéraire fut ficelé sur le dos de l'âne en compagnie du sac de blé, et Landry, disant adieu au monde, à ses pompes et à ses œuvres, s'engagea dans un sentier rocailleux qui grimpait le long du torrent tapageur jusqu'au gentil moulin.
Une heure après, Landry de Malemort est installé dans son logement de rencontre. En homme qui ne gaspille pas les minutes, il a déjà extrait des profondeurs de la fameuse valise un tas de paperasses et les a dispersées sur une table de bois blanc dans un confortable désordre qui sent le chez soi. Maintenant il ouvre un gros cahier qui porte pour litre :
ÉTAPES d'une déroute.
et se met à y griffonner :
Angoslrina, 3 juin.
Avec trois couples de rossignols et sept ou huit paires de fauvettes, je suis, pour tout l'été, Thote de M. Poulou. Rossignols et fauvettes viennent ici pour déguster les vers de farine que chaque matin leur distribue charitablement M"'° Poulou. Que ne peut-elle, la bonne dame, me faire également une part dans see largesses, à moi maigre et chélif poète ! Que n'ai-je, comme la fauvette à tête noire qui égrène ses roulades cristalUnes sur le plus haut panache de ce lilas, le don de transformer les vers de farine en chansons divines!...
Bah! peut-être au bout de quelques jours passés au milieu d'eux , vais-je éclipser tous les becs-fins qui vocalisent autour de ma fenêtre. Ne m'a-l-on pas sur-
nommé jadis l'oiseau moqueur? Or j'ai lu dans un ouvrage de grand mérite que le Mlmiis Polyglottus parvient à imiter dans leurs moindres nuances les chants les plus délicieux. Voilà ce qui m'attend ! Oui, je ferai passer dans mes vers les harmonies célestes qui charment en ce moment mes oreilles... ou j'y perdrai mon surnom !...
Hélas, je garderai mon surnom, mais à quel prix ! J'achevais à peine ces lignes que l'àne de maître Poulou s'est mis à braire dans le pré, juste sous ma fenêtre, si fort qu'on n'entendait plus ni rossignols ni fauvettes... 0 dure leçon! 0 funeste présage! 0 douche glacée sur mon enthousiasme ! 0 maudit rossignol d'Arcadie ! Tu es donc ce bec-fin dont je ferai passer dans mes vers les célestes harmonies!
Pour le moment, tout mon lyrisme s'est évanoui. Je croyais terminer ma journée en poète : un dieu s'agitait en mon sein. Mais un àne a parlé, le dieu se tait : l'auvre Apollon !
Je vais prosaïquement noter ici comment s'est passée mon installation au moulin, puis j'irai faire un tour d'explorateur sur le territoire d'Angostrina.
— Alors comme ça, mon jeune monsieur, j'ai sur les bras un nourrisson de plus?
Tout ébahi, je restai bouche béante devant M'"'' Poulou à laquelle son mari venait de me présenter et d'expliquer mes projets de studieuse retraite sous son toit. Certes la puissante matrone était constituée pour donner pâture à de nombreux nourrissons ; mais j'avoue que mes ambitions se résument modestement à rester celui des Muses. Du reste, dans la maison, nulle trace de bébé et l'âge de ma florissante hôtesse, qui frisait la cinquantaine, excluait toute chance d'en voir surgir à l'improviste.
— Ah! ah ! ah ! reprit la digne femme en riant aux
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celais. A-t-il l'air drùlc ! Allons, venez voir vos frères de lait !
Ce disant, sans façon elle me prit par la main, et m'entraîna dans un frais jardinet, ombragé de lilas et de grands pommiers encore fleuris.
— Célestine ! cria-t-elle, Célestine ! apporte le déjeuner des petits musiciens.
Une fille de taille élancée, aux cheveux noirs comme l'aile du corbeau, et dont l'œil avait les sombres miroitements des eaux d'un puits, apparut tenant ù la main une écuelle pleine de vers de farine.
^ Regarde, Célestine, dit la joyeuse commère, le beau voyageur que nous allons loger. C'est un amoureux tout trouvé pour toi.
Célestine m'honora d'un rapide regard et d'un sourire sans gaucherie, puis répandit sur le sol le régal des oiseaux.
Tout un peuple de rossignols, fauvettes, linottes, chardonnerets, rouges-gorges, roitelets, hoche-queues, tarins, mésanges, se précipita vers la servante. Bien des jolies chansons furent interrompues, parce que l'artiste ailé becquetait sa pitance jusque sous les pieds nus de la paysanne. Après tout, cela ne se voit-il pas aussi chez nous autres hommes, où plus d'une imagination ailée rampe aux genoux de la fortune, la grossière parvenue?...
Cette petite comédie terminée, nous sommes rentrés au logis où l'on m'a donné le choix entre deux chambres, l'une au premier étage, l'autre au rez-de-chaussée, — 0 abondance de biens! — toutes deux ayant vue sur le jardin et les montagnes qui dominent Angostrina; j'ai choisi celle du rez-de-chaussée parce que le tic- tac du moulin y parvient moins bruyant, quoique suffisant encore pour me donner la sensation d'écrire au milieu des rouages d'une grosse horloge.
Elle est étrange, ma chambretle ! tout y est recouvert d'une légère couche de farine, et mon encrier sur la table a l'air du gros œil brillant d'un pierrot poudré !
Quelle heureuse inspiration j'ai eue de venir m'échouer ici, alors que mon projet était de m'arrêter dans une auberge quelconque, lorsque les chevaux du cabriolet refuseraient d'aller plus loin ! Ces Poulou me paraissent des cœurs d'or, dignes dos temps antiques ; la brune Célestine me distribuera ma pâtée comme aux petits oiseaux, j'aurai le loisir de travailler du matin au soir, et le temps passera tant bien que mal ! Que puis-je souhaiter de mieux?... Oui, je vais l'aimer beaucoup, je crois, cette chambrette originale! Je vais m'y incruster et en faire partie comme un meuble. Déjà mes habits, ma figure et mes mains prennent la teinte virginale qui est ici de rigueur. Lorsque mes cheveux hérissés seront recouverts de la même farine que le reste de ma personne et de l'ameublement, j'aurai l'air d'une blanche houppette dans sa boîte de poudre de riz.
Après cette comparaison je tire l'échelle, et pars à la découverte.
Me voici revenu d'un voyage aussi accidenté que ceux de Robinson faisant le lourde son île. Pour compléter la ressemblance, j'ai ramené un Vendredi, Que d'événements, grand Dieu ! si je ne les raconte pas avec méthode, et dans l'ordre chronologique le plus méticuleux, je n'arriverai jamais au bout.
En (juittant mon moulin, je me suis mis à remonter la rive du torrent par un sentier à peine tracé sur le gazon et dans les fougères. Ma solitude n'a pas duré longtemps, et j'ai bicntùt fait la rencontre d'un naturel du pays.
Il suivait le même chemin que moi et chassait devant
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lui une ti'ès belle jiiuieiit oscorlée d'un vieux cheval borgne et poussif. Les deux bètes ([uitlaienl le travail, car leur poil était encore trempé de sueur. J'ai l'ail roule avec le naturel, — personnage d'humeur très liante — jusqu'à une clairière sertie comme une verte émeraude dans une ceinture de noirs sapins. Le torrent, devenu petit ruisseau, glissait lentement entre deux rives fleuries, d'un bout à l'autre du plateau. A peine dans cet Lden, le cheval et la jument se sont mis à brouter l'herbe épaisse, tandis que le villageois reprenait le chemin d'Angostrina, laissant à leur pâture les deux biHes affamées et moi auprès d'elles.
J'ai pu me figurer pendant quelques minutes que j'étais un berger de Virgile, partageant agréablement ses loisirs entre deux gracieuses opérations : garder les troupeaux et faire des vers. Prompt comme je suis à mordre aux illusions, j'avais même commencé une égloguc :
Landry, ne plains-tu pas la blanche marguerite.
Que (l'un coup de dent La fantasque Leda, ta clièvre favorite.
A mise à néant?
Pauvre fleur, elle allait te révtMer, je pense,
Le charmant secret Qu'au lin fond de son cœur la co([uette Clémence
Enferme au loquet!
Le berger Landry n'est pas venu à bout d'exhaler tous les regrets que lui causait le trépas de la fleur aux pétales indiscrets. Quand, par une chaleur étouffante, on est étendu sur un tapis de mousse à l'ombre d'un sapin, bercé par la chanson de l'onde sur les cailloux et le bourdonnement monotone des abeilles, il est
bien difficile de ne pas s'endormir : c'est ce qu'a fait le berger Landry.
Hélas, quoique le rêve nous apporte en général plus de bonheur que la réalité, il n'est pas prouvé quil nous rende pour cela ni meilleurs ni plus doux. En tout cas, il est hors de doute qu'à son réveil Landry n'avait plus rien de la languissante aménité qui est l'apanage des créatures poétiques vouées à la vie pastorale ; car son premier acte a été d'allonger un formidable coup de pied à la jolie jument qui, pour son malheur, était venue paître non loin de lui. F^nsuite, comme il se faisait tard et que des lueurs de crépuscule empourpraient déjà le couchant, il se leva et se mit à suivre le bord du torrent, qui à travers un labyrinthe de rochers et de sapins devait lui servir de fil d'Ariane pour retrouver le moulin.
Je me glissais en silence à travers un fourré de houx et d'aunes, quand soudain les cris aigus d'un martin-pêcheur brusquement dérangé se firent entendre malgré le tapage des cascatelles qui bouillonnaient autour de moi. Une seconde après, l'oiseau passa, rapide comme la pensée; j'entendis contre mon visage le frou-frou de son aile verte, et le vis disparaître dans les joncs de la rive opposée.
Au même instant, je découvris l'auteur de cette panique.
C'était un pêcheur de truites, très absorbé par sa besogne et qui me tournait le dos, ce qui me permit de l'observer à mon aise sans être vu.
Oh quel pêcheur de truites! Oh quel dos! J'avais sous les yeux un petit bossu, perché sur un quartier de roche autour duquel écumait le torrent. Il était armé d'une longue gaule peinte en vert et faisait remonter à la mouche les rapides et les chutes où il supposait qu'une innocente truite attendait bouche béante
l'appât séducteur. Sa persévérance ne tarda pas à être récompensée, car, tout à coup, le corps fluet d'une pauvre gourmande surgit au-dessus- de la tôle du bossu et la captive vient se pâmer à mes pieds, sur le sable.
L'heureux pêcheur se retourna, sauta de pierre en pierre jusqu'à la rive, avec une agilité surprenante dans sa chétive personne, et, au moment où il se baissait pour ramasser sa proie, se trouva nez à nez avec moi.
Alors seulement il m'aperçut.
De nos deux bouches s'échappèrent simultanément deux exclamations de surprise. Celle du bossu était bien naturelle, puisque je lui apparaissais d'une façon très imprévue. Quant à la mienne, elle venait de ce que la figure du bizarre personnage était toute différente de ce que je m'attendais à voir.
11 avait une délicieuse tête d'ange : cheveux blonds bouclés, yeux bleus, front pur, sourire plein de charme et d'expression; rien n'y manquait, liaremeut j'avais rencontré physionomie plus sympathique, et comme il n'entre guère dans mes habitudes de cacher mes impressions bonnes ou mauvaises, je pris mon air le plus alTable pour dire au jeune homme :
— Monsieur, permettez que je vous félicite de voire belle prise. Je parierais qu'elle pèse au moins deux livres.
— Monsieur, répondit-il en souriant, vos félicitations arrivent d'autant plus à propos que c'est ma première capture d'aujourd'hui. Pourtant il y a trois heures que je pèche!... On a beau dire que nous sommes malins, nous autres bossus, je crois que ces coquines de truites le sont encore bien davantage.
— En tout cas, elles sont muettes, et nous serions fort à plaindre que vous autres bossus le fussiez comme elles, répondis-je en m'inclinant.
— Oh mais! pour une conversation qui se passe dans
un vallon sauvage des Pyrénées, savez-vous que la nôtre est très talon rouge? s'écria gaiement mon interlocuteur. Cela me fait supposer que, malgré la farine qui couvre vos habits, vous pourriez bien être autre chose que le meunier d'Angoslrina.
— Puisque mon prétentieux jargon me trahit, je crois qu'il vaut mieux procéder à une présentation en règle, répliquai-je. Je me nomme Landry de Malemort... Ma profession est d'être un peu poète..., un peu romancier..., un peu flâneur aussi. Je viens de m'établir pour un mois au moulin d'Angostrina, afin d'y travailler sans èlre dérangé.
— Moi, je me nomme Gabriel de Murcy..., grand amateur de chasse et de pèche, ce qui m'a fait élire domicile pour quelque temps à l'auberge d'Angoslrina.
... Depuis trois jours, je goûte les charmes de la solitude; je lis, cours les bois, déniche des oiseaux, je rêve, je pêche...
— Charmante occupation!
— Oui, mais bien ridicule de ma part... Elle me force à passer la journée au milieu de roseaux dont la droite et flexible tige semble un perpétuel reproche pour une pauvre échine tordue.
— Permettez-moi de vous redire le mol de Pascal : « L'homme est un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant. » Consolez-vous d'avoir une tige moins élégante que ceux qui vous narguent, en songeant que s'ils avaient à porter tout le poids d'un esprit de bossu, peut-être plieraient-ils sous le faix,... comme votre échine.
A ces mots, mon nouveau compagnon se prit à rire de bon cœur et me tendit la main.
— Tenez, dit-il en secouant chaleureusement la mienne, je crois que vous venez de faire plus en un instant pour alléger le fardeau qui charge mes épaules,
L'ÉTÉ DKS FRIITS SECS. «7
que toutes les profondes réflexions avec lesquelles je cherche depuis des années à me donner un peu de philosophie...
— Ma loi, mon cher monsieur, j'en suis fort aise... La meilleure résignation est celle qu'on obtient en riant de ses maux, mais aussi c'est la plus rare.
— Et celui qui nous la procure n'est-il pas le plus précieux des amis? s'écria le petit bossu eu mettant un redoublement d'enthousiasme à me secouer la main.
Je ne pus réprimer un sourire qui fut saisi au vol par l'œil vigilant du pêcheur de truites, car il reprit aussitôt :
— Vous me trouvez bien prompt à prodiguer mon amitié!... Bah, je ne suis pas de votre avis. Qui n'a pas au nombre de ses connaissances certaines personnes avec lesquelles il pourrait vivre un siècle sans être plus intime avec elles que le premier jo.ur?... En revanche, il me semble que d'autres natures doivent nous inspirer dès le début une amitié aussi ardente que si elle comptait des années...
— Diable ! m'écriai-je, la théorie du coup de foudre est assez connue en amour ; mais voici la première fois que je la vois appliquer à l'amitié.
— Eh bien, vous m'avez foudroyé! dit avec impétuosité mou ami le bossu.
H ne pouvait être question, pour un homme qui venait d'être frappé du feu céleste, de se remettre bourgeoisement à pêcher à la ligne. La longue gaule peinte en vert fut soigneusement ficelée dans un étui, les mouches artificielles rentrèrent dans le portefeuille qui leur sert de ruche, et je partis bras dessus bras dessous avec mon ami de fraîche date.
Au bout de la demi-heure que nous mîmes à rentrer au logis, noiîs étions convenus de nous appeler désormais par nos noms de baptême, et le jeune Murcy
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s'(''tail d('oid<' à venir occuper au moulin la chaniliro que la mère Poulou m'avait dit être vacante au-dessus de la mienne.
Pour mettre ce projet à exécution, je présentai à ma bonne et grosse hôtesse celui qui voulait partager avec moi son hospitalité.
Elle considéra pendant un instant cette recrue de ma façon, puis apostropha son mari en ces termes :
— Dis donc, Poulou, nous n'avions pas d'enfants, et voilà que tout à coup il nous tombe du ciel une paire de gentils garçons... C'est de la chance, hein?
— Pour sur, répondit le meunier. Aussi, maintenant que tu as ces deux beaux garçons, je pense que tu ne seras plus aussi pressée d'appeler notre àne k ton petit fiston. »
L'idée de remplacer le baudet dans les instinctifs épanchements maternels de M'"^ Poulou me fit tressaillir d'aise et d'orgueil. Quant à Gabriel, — ma foi, c'est ainsi que j'ai promis de l'appeler à l'avenir; prenons-en l'habitude, — quant à Gabriel, il fut pris d'un scrupule.
— Je suis fâché, madame, dit-il à notre maman honoraire, qu'il vous tombe du ciel un fils aussi mal bàli que moi. Vraiment, il ne vous fait pas honneur!
— Taisez-vous, s'écria la grosse femme, vous n'avez pas le sens commun! Ne savez-vous donc pas que nous autres mères avons toujours un faible pour le moins heureux de nos enfants.
11 n'en fallait pas tant pour attendrir le cœur impressionnable du bossu. Il se précipita dans les bras de l'excellente créature et un nuage de farine me déroba pendant un instant le spectacle de leurs transports.
Ainsi, moi qui croyais m'installer dans une île déserte — il y a des îles en terre ferme depuis don Quichotte — je me trouve contre toute attente bien mieux
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loli que llobiiison; car, oulro mon Voiulrodi hossii, j"ai une maman : la plus grosse meunière de France ei de Navarre.
Landry en élail là du rccil de sa premiùre journée de villégiature, quand M'"® Poulou vint lui annoncer que la truite, victime de Gabriel, était frite à point. Bientôt les deux amis furent réunis autour de l'infortunée grimpeuse de cascades et la récompensèrent d'avoir servi d'occasion à leur rencontre en n'en laissant pas une miette. Ils achevèrent ensuite la soirée en devisant spirituellement ensemble, jusqu'au moment où leurs paupières devinrent si lourdes qu'ils pensèrent pouvoir aller se mettre au lit sans craindre d'être tenus éveillés par le perp('tuel lie-tac du moulin.
Le lendemain matin, vers onze iieiires, Gabriel pénétra chez Landry et trouva le jeune homme on train d'écrire.
— Hier j'ai fait connaissance avec l'homme privé, dit-il en entrant, aujourd'hui c'est l'écrivain qui m'apparaît. Est-ce au poète ou au romancier que je m'adresse ? . — Ni l'un ni l'autre... Voyez plutôt.
(je disant, Landry fit lire au bossu le titre du gros cahier sur lequel il s'escrimait.
— Étapes cVuneDéroîUe! Serait-ce un livre d'histoire, s'écria Gabriel, la retraite de Russie par exemple?
— C'est un livre d'histoire, et on y raconte une retraite d'autant plus désastreuse qu'elle avait été précédée de quelques combats heureux, répliqua tranquillement Landry.
— Pardonnez à mon inexpérience, mais je croyais que, dans certains cas, une bataille gagnée décidait de la campagne ! dit en souriant Gabriel.
— 'Vous m'en direz des nouvelles quand vous ferez vos premières armes.
— Jamais alors !
— Et pourquoi donc?
— Hélas ! je ne suis pas armé en guerre ! répliqua le bossu.
Cet accès de modestie lut suivi d'un court silence, après lequel il reprit :
— Qu'il serait donc gentil à vous de me laisser lire
dans votre cahier l'clape d'hier, afin que je conslalc s'il y a parfois de bonnes journées dans les plus terribles déroules...
-- Mon Dieu, bien volontiers... Pourtant je ne sais pas trop .. Songez que cola est écrit pour moi seul... Vous trouverez peut-être que...
— Que je suis désigné comme un affreux petit bossu ! interrompit Gabriel avec un bon rire. Je vous en prie, laissez-moi surprendre votre première impression à la vue de ce phénomène.
Comment résister à une si humble requête? — Tous les pères de l'Eglise vous diront que l'humilité dans la prière fait violence à Dieu. — Landry de Malemort prit le cahier et le lendit au bossu.
— « Il avait une délicieuse tête d'ange : cheveux blonds, yeux bleus, front pur, sourire plein de charme et d'expression, rien n'y manquait... » Rien, mon ami, vous avez raison, et mon visage n'est point un masque trompeur, lorsqu'il révèle une séraphique innocence.
— Au lieu de vous interrompre, répondit Landry, lisez donc la phrase suivante, vous y verrez que la vue d'un ange ne m'inspire pas de répulsion.
— Avouez môme qu'il eût parfois mieux valu pour vous moins apprécier le charme des visages empreints de céleste candeur!
— Mais lisez donc, insupportable bavard!
A cette injonction, Gabriel se remit docilement à déchiffrer le cahier. Enfin, il releva la tête sa lecture finie.
— Merci de m'avoir laissé jeter un coup d'oeil sur le tableau de votre détresse. Vraiment il n'est pas troj) sombre. Et puis, je crois qu'un jour vous serez très heureux de découvrir qu'en notant chaque soir vos impressions comme vous le laites, vous aurez produit une
LETK l)i;S FHIITS SKCS. -23
onivro charmante, pleine d'iunnoiir et de naturel, écrite, pour ainsi dire, sans y songer.
— Sur ce point je ne suis pas de votre avis. Mes Étapes d'une Déroute sont écrites pour moi seul, sans nul souci de la forme et de l'elTct... et, voyez-vous, pour qu'une œuvre littéraire lasse vraiment grande impression sur le public, il faut que chaque détail en ait été calculé avec art, avec un art d'autant plus habile qu'il est mieux caché. Tenez, le seul mérite que je reconnaisse à un ouvrage du genre de mes Étapes, si on en faisait un livre, c'est la sincérité. Jamais un auteur, écrivant pour la foule, n'obtiendrait de son amourpropre la franchise que je mets dans ces pages destinées à moi seul.
— Ètes-vous donc parfaitement certain que ce soit là une garantie absolue de sincérité et de franchise? demanda Gabriel d'un petit air innocent.
— Dame ! je suppose en tout cas que ce sont les qualités maîtresses de mes Étapes.
— Alors voudriez-vous m'expliquer pourquoi vous avez passé sous silence les causes de ce coup de pied brutal donné à une jolie jument qui était venue paître auprès de vous. C'était bien mal répondre à la confiance de cette pauvre bête, et un pareil acte méritait quelques éclaircissements dans ces pages, dont les qualités maîtresses sont la sincérité et la franchise.
— Ah ! l'enragé sournois, s'écria gaiement Landry, voyez-vous comme il a mis le doigt précisément où le bat me blesse ! Je l'avoue, me voilà pris en flagrant délit ; mais une faute bien réparée vaut mieux que n'importe quel trait de vertu.».
— Ainsi, vous allez me raconter la cause de votre courroux contre la jolie jument.
— Oui, ce sera ma pénitence !
Et sans plus tarder Landry commemja sa narration.
2i LETÉ DES FHLITS SECS.
— Mon cher Gabriel, faites le petit elïort d'imagination de rejoindre le sire de Malemort au moment où, quittant son moulin, il grimpe le long d'un sentier à peine frayé dans les fougères. Le voici qui rattrape un vieux bonhomme armé d'un fouet qui lui sert à maintenir dans la bonne voie les deux animaux que vous savez.
— Adichat, moussu, dit le vieux bonhomme, comme ça vous allez faire un tour de promenade ?
— Tout justement, mon brave... Vous êtes d'Angostrina?
— Oui, jy ai pris ma retraite... Vous seriez venu seulement un an plus tôt, c'est moi qui vous aurais mené en diligence de Pau jusqu'au bas de la vallée... Maintenant, c'est fini, je ne suis plus bon à rien... Quand on devient vieux, vous savez !...
— Oui, je sais!...
Il s'arrêta, regarda dans le blanc des yeux ma figure de trente ans, et partit d'un éclat de rire.
— Vous vous fichez de moi !
— Mais non ! Mais, non !
— Mais si ! Mais si ! Les jeunes font la nique aux vieux, c'est le règlement... Ah! quand je faisais le service sur la route de Pau, cela ne se passait pas comme cela, monsieur ! Un cocher de diligence sur son siège, c'est, comme qui dirait, un roi sur un trône : tout le monde lui fait politesse, on lui otîre des cigares, des verres de vin blanc à chaque auberge... J'en faisais voir du pays à mes voyageurs, et j'en voyais aussi I
Ces souvenirs de grandeur déchue firent une telle impression sur mon camarade, qu'il tomba dans un morne silence.
Ce fut moi qui renouai l'entretien.
— Une jolie jument que vous avez là ! L'œil du vieux maquignon lança des éclairs.
— Vous êtes connaisseur, monsieur. Elle en a gagné
de l'argent, allez, quand elle était plus jeune et qu'elle courait les steeples à Pau!... C'est mou luxe, à moi, j'aime les beaux chevaux.
— C'est une pur sang ?
— Je crois bien ! j'ai tous ses papiers.
— Vous lui avez donné là un drôle de compagnon !
— Que voulez-vous, monsieur, je ne suis pas assez riche pour en avoir deux comme Fleur-d'Amour... .Alais il a beau être borgne et poussif, mon vieux rossard donne encore un bon coup de collier.
— Et ils font bon ménage ensemble ?
— Dame, il le faut bien quand ils sont attelés à la même charrette !
Après cette remarque d'une profonde philosophie, l'ex-voiturier cingla les jarrets de ses bêtes d'un vigoureux coup de fouet.
Nous étions arrivés, tout en causant, à la verte clairière que j'ai déjà décrite. La jument partit à travers l'herbe épaisse avec des bonds désordonnés et en secouant furieusement sa crinière comme pour protester contre l'indigne outrage qu'elle venait de subir.
— Noble et généreuse bête! m'écriai-je en accueillant d'un sympathique sourire Fleur-d'Amour qui revenait haletante de sa course folle. Non, tu n'étais pas née pour cheminer honteusement accouplée à cette ignoble rosse!... Comme ton grand œil me regarde tristement ! Viens, ma chérie, viens que je te .caresse, viens que je le console, viens que je calme ton sang pur que les coups font bouillir...
Comme si elle m'eût compris, Fleur-d'Amour vint vers moi et me laissa doucement passer la main sur la peau souple et lustrée de sa fine encolure.
Cela fait, je m "étendis sur l'herbe à la lisière de la forêt, et continuai à m'attendrir sur le sort de l'infortunée Fleur-d'Amour.
— A quoi penrfe-t-elle maintenant? me disais-je en la voyant tendre le cou et humer la brise qui montait de la vallée. Elle sonj^e sans doute à quelque intrépide étalon qui jadis volait à ses côtés et franchissait les obstacles sous un tonnerre d'applaudissements. Son cœur se gonfle de dégoût en songeant au présent... Noble et généreuse bète, si tu pouvais brouter une herbe empoisonnée qui te délivre de la honte de traîner la même charrette que ce monstre.
iMais Fleur-d' Amour, frôlant de ses naseaux, le tapis de verdure qui s'étalait à ses pieds, se contenta d'en arracher une touife de marguerites dont elle ne fit qu'une bouchée.^
Après m'être apitoyé sur le sort de la jument, n'étaitil pas bien juste de pleurer aussi un peu sur la triste fin des marguerites? Ne sont-elles pas aussi des fleurs d'amour, par les poétiques confidences qu'on leur demande?
Grâce à cette réflexion, je devins en un clin d o'il le berger Landry et si le soleil n'était pas venu engourdir ma muse un quart d'heure trop tôt, j'aurais sans doute achevé mon églogue, la première qu'il me soit arrivé de commencer depuis que j'ai embrassé la carrière de poète. Il est vraiment fort regrettable qu'à l'ombre des grands sapins on trouve une mousse si épaisse et moelleuse.
Mon sommeil fut très agité de cauchemars étranges dont je ne me souviens que vaguement. Je me rappelle seulement qu'ils étaient d'une nature si attendrissante qu'il m'arriva plusieurs fois de fondre en larmes en baisant avec une respectueuse admiration le sabot d'une délicieuse pouliche alezane forcée de vivre avec un gros cheval hongre, gris pommelé, et de subir ses odieuses caresses. L'aimable pouliche finit sans doute par être émue de mon inaltérable attachement, car
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elle y répondit par un long hennissement où vibrait une tendresse iniinie...
Ce cri traduisait si bien les clans de mon âme, qu'il m'ébranla comme une commotion électrique et me réveilla en sursaut. J'ouvris de grands yeux, si grands qu'ils reflétèrent en entier le tableau que je vais vous décrire, cher Gabriel.
Juste en face de moi était venu se placer le hideux cheval borgne et poussif. Qu'il était vilain, minable et misérable ainsi planté sur ses quatre pattes raides et ankylosées, le cou tendu, la bouche pleine d'herbe, son œil unique fixe et morne. Entre lui et moi, si près de moi que sa jambe nerveuse me frùlait, s'était placée la sentimentale Fleur-d'Amour. Elle léchait tendrement le poil bourru du carcan hébété, sans se laisser rebuter par sa répugnante odeur... A la vue de ce charmant groupe, cher Gabriel, j'ai envoyé un formidable coup de pied à la sentimentale Fleur-d'Amour.
— C'est tout ? fit Gabriel d'une petite voix étonnée et un peu railleuse.
— Absolument tout ; que voulez-vous de plus? Ce n'est certes pas le manque de franchise que vous pouvez me reprocher cette fois-ci.
— Le ciel m'en préserve !
— Ah ! Gabriel, Gabriel, vous m'avez l'air porté à l'indulgence pour cette sotte jument !
A ce reproche, le bossu partit d'un formidable éclat de rire.
— Jamais, non jamais, s'écria-t-il, je n'ai rien entendu de si drôle que votre ton courroucé contre cette malheureuse bète...
Landry, à cette sortie du petit personnage, ne put réprimer un sourire,
— Allons,'reprit Gabriel, demain en nous promenant
nous irons voir celte pauvre Fleur-d'Aniour, et vous lui ferez une caresse pour racheter le coup de pied.
Et, surprenant sur le visage de Landry un léger mouvement d'impatience, son ami s'empressa d'ajouter :
— Soyez tranquille, la caresse n'arrivera pas plus à destination que le coup de pied.
A ces mots, Landry n'y tint plus, et se mit à rire de bon cœur.
— Vraiment, il faut se défier beaucoup de vous, s'écria-t-il. Vous êtes trop malin!
— Ce n'est pourtant pas la trop grande fréquentation du Petit dieu malin qui peut en être cause, répondit Gabriel en baissant modestement les yeux.
La nuit est venue; sur le ciel étoile les montagnes profilent leurs noires silhouettes, le tic-tac du moulin vient de cesser, et dans les jardins d'Angostrina les rossignols s'exaltent à dire et redire leurs jolies plaintes d'amour.
Landry et Gabriel ne sont plus ensemble ; chacun a regagné sa chambrette. Mais regardez-les ; vous pouvez, aux dernières lueurs du crépuscule, les distinguer tous deux d'un même coup d'œil. Voyez-vous Landry à sa fenêtre du rez-de-chaussée, et au-dessus de sa tête, Gabriel encadré dans une lucarne du premier étage ? Ils jouissent en silence des nocturnes harmonies, et rêvent à... Dieu sait quoi 1
Peu à peu les ténèbres se font plus épaisses, d'un jardin à l'autre les rossignols ne se répondent plus que par de longs et ardents soupirs, puis enfin ils se taisent.
Alors un grand calme tombe sur la vallée de Piefrogne... un calme qui tient éveillé, car Gabriel et Landry n'ont pas quitté leurs fenêtres.
Mais voici qu'une porte s'ouvre, une ombre sort do la maison et glisse sur la prairie devant le moulin.
I/KTK DKS FRUITS SKCS. 29
C'est la brune Célestine, qui, son travail du jour lerminé. vient respirer l'air frais du jardin.
Soudain sa voix chaude et pure selève dans le silence de la nuit, et fait vibrer les échos des cimes élevées. Elle chante un vieux refrain béarnais:
Le noble due du Maine, Est mort ou l)ien blessé !
f:st mort ou bien blessé !
Trois jeunes demoiselles
Le viennent visiter.
Eir lui disent : « Beau prince,
Où êtes-vous blessé ?
— Au cœur, mesdemoiselles.
Je crois que j'en mourrai!... » (li
— Mais voyez donc, la lucarne du bossu se ferme tout doucement, tout doucement et sans bruit.
A la même minute, Landry saute par-dessus l'appui de sa fenêtre et traverse en courant la prairie.
— Mon Dieu, monsieur, vous m'avez fait une peur! Que me voulez- vous?
— Te montrer que je n'en suis pas moitl ma brune enfant !
Le grand calme de la nuit rèyne de nouveau sur la vallée de llefrogne. Mais écoutez, quel est ce bruit ?... Oh rien, ce n"est que le cri d'épouvante d'un merle subitement chassé d'une touffe de lilas. 11 se perd au milieu des ténèbres, et maintenant tout rentre dans le silence...
(1) Cette chanson a i-lé recuoillie dans les Basses-Pyrénées par M. le comte de Piiymaigre, et publiée dans la Homania en 187i.
KTAPES D UNE DEROUTE.
5 juin.
A deux heures précises, comme il avait été convenu, Gabriel m'a hélé du jardin, brandissant d'une main la gaule peinte en vert, et de l'autre affermissant sur sa tète un vaste chapeau de paille, autour duquel, en guise de ruban, s'enroulaient des fils de Florence, tandis qu'une foule de mouches de toutes couleurs s'y prélassaient.
— Il souffle une petite brise à ne pas laisser une truite dans le torrent! dit-il en quittant le moulin.
— Oui, mais celte petite brise ne fait guère avancer ma littérature ! soupirai-je.
— Bah! Vous n'avez pas encore visité tous les environs d'Ângostrina, Comment travailler en paix quand on laisse tant d'inconnu si près de soi ?
— Si près de moi, j'en ai énormément fait disparaître depuis deux jours, rcpliquai-je en souriant. Du reste, vous oubliez que, pour un auteur, la façon donl il fera fructifier une idée, les développements qu'il en tirera, les effets imprévus qui en jailliront, c'est le plus alïriolant des inconnus.
— Je ne dis pas non... Je me permettrai seulement de trouver étrange que ces hommes, pour lesquels il n'est pas de plus charmant inconnu que celui qu'ils
tirent de leur propre fond, soient précisément, pour la plupart, de grands coureurs d'aventures, d'incorrigibles mauvais sujets.
— Ils le sont tant que leur esprit n'a pas encore trouvé sa voie et voltige, comme un jeune oiseau, à la poursuite des sensations nouvelles. Mais plus tard, lorsqu'ils se sont initiés aux délices de la production intellectuelle...
— Accordé, mon cher Landry, vous êtes une sainte race vouée à la vie contemplative. Aussi je ne me fais nul scrupule de vous prier de méditer un peu, tandis que je vais essayer de prendre une truite sous ce petit pont.
Notre sentier nous avait, en effet, conduits à un ruisseau ombragé de saules, qu'on traversait sur ce que Gabriel décorait ambitieusement du nom de pont et qui se composait de deux troncs d'arbres mal équarris et mal joints, jetés d'une rive à l'autre. J'aurais bien préféré continuer notre promenade; mais puisque je m'étais laissé prendre si naïvement par l'adroit pécheur de truites, je jugeai qu'il valait mieux m'exécuter de bonne grâce et, arrivé au milieu du pont, je m'assis sur un des troncs d'arbre, les jambes pendantes audessus de l'eau, regardant d'un œil distrait et ennuyé récume qui sautait jusque sur mes souliers.
Pendant ce temps, Gabriel montait sa gaule et manipulait ses mouches, tout en sondant d'un œil scrutateur l'onde limpide où dansaient des rayons de soleil tamisés par le feuillage argenté des saules.
Enfin il s'écria :
— Attention, Landry!... Veuillez interrompre un instant vos graves réflexions, pour voir avec quelle dextérité je vais faire évoluer ma mouche au milieu de toutes ces branches qui trempent dans l'eau.
Cambrant son torse autant que le lui permettait sa
L'ÉTf: DES FHUITS SECS. 33
bosse, il se préparait à mériter l'admiration de la galerie, aussi peu nombreuse que choisie, quand soudain il abaissa la ligne prèle à fouetter l'air et grogna d'un ton de mauvaise humeur :
— Ce n'était pas la peine de découvrir un endroit aussi sauvage et solitaire que celui-ci pour y être dérangé à chaque instant... On dirait un régiment de cavalerie qui arrive.
Après avoir tendu le cou dans la direction où l'on entendait un bruit de fer sur les cailloux du sentier, derrière un rideau d'arbres, je répondis aussitôt en riant :
— Voici que je vais jouer auprès de vous le rùle de Sancho auprès de don Quichotte, en vous empêchant de prendre des moulins à vent pour des géants... Votre régiment de cavalerie se réduite deux mules escortées d'un Espagnol.
— Le diable les emporte ! vociféra le bossu, dont la douce nature devient intraitable quand on trouble sa chère distraction. Elles vont piétiner sur le pont, et faire sauver les truites sous les pierres !...
— Elles vont piétiner sur le pont... c'est certain ! répondis-je, non sans une pointe de triomphe dans la voix, en me levant pour leur faire place.
En arrivant au pont, et nous apercevant, l'Espagnol arrêta ses mules. C'était un grand gaillard, portant le costume aragonais, un mouchoir rouge noué autour du front, sans chapeau, le visage soigneusement rasé, l'air à la fois fripon et bon enfant. Son métier était de parcourir au printemps le versant français des Pyrénées pour y vendre les cerises que le soleil a déjà fait mûrir sur le versant méridional, alors qu'elles sont encore vertes comme des petits pois dans les montagnes du Béarn.
Je m'étais réfugié à l'extrémité du pont opposée à
:3i LÉTÉ DES FRUITS SECS.
celle où s'était arrêtée la caravane, et le dialogue suivant s'échangea entre le muletier et moi sur un ton fort élevé pour dominer l'assourdissant babil du ruisseau.
— Buenos dias, caballero ! commençai-je, enchanté de placer les seuls mots qui me soient connus de la langue du Cid.
— Bien le bonjour, monsieur ! répondit l'Espagnol. Voulez-vous m'acheter des cerises ?
— Vous vendez des cerises?... — Justement, c'est le fruit que j'aime le mieux... — Vite, apportez voire marchandise.
A quoi servirait de chercher si cette extrême passion pour les cerises n'était pas quelque peu fortifiée par l'agréable perspective de taquiner Gabriel, en attardant les mules aux abords du pont. Du reste, mon ami vint sans se faire prier prendre sa part du goûter champêtre et ainsi sa pêche, qui n'amusait que lui seul, se trouva transformée en un plaisir qui profitait à tous. En bonne morale, j'ai peut-être mérité beaucoup de blâme, mais en bonne justice, cela n'était-il pas mieux ainsi? Hélas! entre la bonne justice et la bonne morale, il y a souvent la dilTérence d'une cerise à une truite.
Comme nous achevions de dévaliser un de ses paniers, l'Espagnol demanda :
— Je suis bien sur le chemin de la villa, n'est-ce pas?
— Quelle villa? répliquai-je.
— Les gens d'Angostrina m'ont dit que je trouverais à vendre des cerises dans une villa située sur ce sentier, à trois kilomètres du village... Vous devez savoir où c'est, si vous êtes d'ici.
— Nous sommes d'ici sans en être, répondis-je, car nous n'y habitons que depuis peu de jours, et
L ETK DES FIUITS SECS. 3o
c'est la première fois que j'entends parler d'une villa dans les environs.
— Tant pis... J'avais espi-ré, en voyant des messieurs comme vous, qu'ils seraient amis de la dame qui demeure là-bas et pourraient me recommander à elle.
— Vous dites qu'il y a là-bas une dame ? m'écriai-je.
— Oui, une veuve, et très jolie encore!... à ce qu'on m'a dit.
— Mon petit Gabriel, murmurai-je à l'oreille de mon compagnon, il faut absolument que nous allions voir cela tout de suite.
— Vous êtes i'ou ! répondit-il tout bas.
— C'est possible 1... Ce sera très amusant. Nous partirons avec ce brave homme pour nous donner une contenance... .Vtlons, faites-moi ce plaisir!... Cachez vos lignes dans un buisson ; vous pécherez au retour.
— Quand nous reviendrons il sera bien tard !
— Alors, vous ne pécherez pas!.,. Je tâcherai de m'en consoler.
— Qu'il soit fait selon votre désir! soupira-t-il. J'annonçai à l'Espagnol notre résolution de nous
joindre à sa troupe et d'aller faire à ses côtés un voyage d'exploration auprès de la jolie veuve. Il parut enchanté de ce projet et décidé à le servir par tous les moyens.
Les paniers furent recouverts de toile ; des nuées de mouches recommencèrent à bourdonner autour, les mules reprirent à la file le sentier, suivies de leur maître; Gabriel venait ensuite et je formais Tarrièregarde. C'est ainsi que nous nous mîmes en marche vers cette villa qui abritait une jolie veuve.
Au moment où nous partions, Gabriel jeta un long regard de regret sur le petit pont où il espérait faire de si belles captures.
— Cruel, dit-il, regardez ces rives ombreuses que vous me faites quitter; je suis sur qu'il y avait de quoi nous amuser au fond de ces eaux noires.
— Bah! m'écriai-je, qu'est-ce que cette assurance auprès de la piquante incertitude vers laquelle nous voguons?... Qui sait ce que nous réserve cette mystérieuse villa?
— Tiens ! on dirait que vous mordez à l'inconnu en ce moment!... riposta le malin bossu. Je croyais pourtant qu'aux yeux d'un écrivain le seul inconnu digne de le tenter, c'est celui qu'il tire de son propre fond...
— Mais quand mon écrivain s'en va à la découverte d'une délicieuse veuve, j'estime que le principal inconnu réside en lui-même, réplifjuai-je triomphalement.
— Peste, mon ami ! vous tournez joliment les difficultés, répondit Gabriel.
Notre sentier venait d'aboutir à une grille ouverte, au delà de laquelle s'étendait un frais jardin anglais dont les vertes pelouses montaient en pente douce jusqu'à un chalet, mais un chalet comme on n'en voit guère. Moi qui me croyais retiré du monde dans mon moulin ! Un moulin où l'on entre en montant une simple marche de 10 centimètres de hauteur! Un moulin où un enfant de deux ans pourrait entrer sans l'aide de sa maman et venir troubler ma retraite ! La curieuse bâtisse que je venais de découvrir est d'un accès tout autrement difficile. Elle est perchée au sommet d'une grande roche, ronde comme une tour, aux parois lisses, donnant à peine asile à de maigres plantes montagnardes, blotties çà et là dans d'imperceptibles crevasses. Il y a des milliers de siècles que cet énorme bloc de pierre est tombé là, sur le flanc de la montagne, au milieu des riches prairies d'Angoslrina, sans doute
dans (|ucl(iuc écroulement formidable des croies rocheuses de la vallée.
C'est au haut de cegigautesque débris (|u un original misanthrope a eu jadis l'idée d'élire domicile. Et, pour communiquer avec ses semblables, il s'est contenté d'un étroit escalier de bois, scellé et cramponné à la roche et auquel est gracieusement suspendu un rideau de lierres et de clématites. C'est le seul chemin par où J'on puisse atteindre le chalet, et d'un coup de hache, — car elle doit savoir manier la hache, — la jolie sauvage qui l'habite pourrait mettre un abime entre les plus audacieux et sa très désirable personne.
Cependant nous nous étions arrêtés devant la grille pour tenir une espèce de conseil de guerre ; ou plutôt, ce fut Gabriel qui, sous le coup d'une terreur subite, se mit à me haranguer.
— Landry, s'écria-t-il, vous nous faites faire une sottise ! Quel prétexte trouver pour justifier notre présence ?
— Au besoin, il y a toujours le prétexte que nous désirons voir de plus près le chalet... 11 est situé d'une façon assez extravagante pour que notre curiosité paraisse naturelle.
— Soyez tranquilles, senores, dit l'Espagnol avec une petite moue de dédain pour la simplicité de mon plan ; je me charge d'expliquer les choses mille fois mieux.
— Encore faudrait-il savoir comment? dit Gabriel.
— Tout au contraire !... Il faut nous laisser le plaisir de la surprise et voir comment il se débrouillera, m'écriai-je. S'il est maladroit, il en sera bien puni en ne vendant pas de cerises.
— Oui; mais nous?-objecta Gabriel.
— Nous! Le pire qui puisse nous arriver, c'est que, dans son courroux, la jolie veuve nous mette à la porte.
— Mais je trouve très mal d'arriver chez clic au risque de la tâcher !
— Soyez tranquille! L'offense que nous allons lui faire est de celles que les femmes pardonnent facilement!.. Allons, Gabriel, du courage! Surmontez ce petit accès de faiblesse !
— Que tous les désastres qui résulteront de celte aventure retombent sur votre tète ! soupira-t-il ; puis, avec un geste de résolution désespérée, il franchit le premier la grille.
Nous suivions une longue allée sinueuse qui décrivait ses courbes entre de nombreux massifs d'arbres verts, et nous n'étions plus très loin du chalet, lorsque soudain, à un brusque détour que faisait le chemin pour éviter un buisson de rosiers et de magnolias, (àabriel, qui avait conservé trois pas d'avance, s'arrêta court en fixant avec effroi un objet que nous ne pouvions encore apercevoir. Une seconde après, nous nous rangions en bataille à ses côtés devant une jeune femme, évidemment la misanthrope châtelaine du chalet.
Elle était assise sur un banc rustique, encadrée de roses et de verdure, et faisant naître elle-même des roses et de la verdure sous ses doigts qui parcouraient avec agilité un carré de tapisserie.
Je veux crayonner ici en quelques lignes la belle figure qui nous regardait avec étonnement et une ombre de mauvaise humeur.
Elle est encadrée d'une abondante chevelure noire comme l'ébène, qui fait admirablement ressortir la blancheur mate de la peau. De grands yeux bleus brillent tristes et doux sous des sourcils noirs ([ui se froncent facilement. Je suis loin d'être timide, et pourtant je n'ai pas laissé que d'être un peu impressionné tandis que cette belle dépareillée passait de ma personne un rapide examen.
L'ETE DES FUUITS SKCS. 3'J
Voilà une description très pathétique et qui devrait me mettre en défiance contre celle qui en est l'objet, si je n'avais en ma propre sagesse une confiance entière, et que je crois, hélas, bien placée. Aussi, pour me montrer que j'ose achever en toute sincérité ce croquis delà dame du chalet, vais-je noter ici ce que j'ai observé un peu plus tard : c'est que son rire a toujours quelque chose d'amer, tandis que son sourire est toujours très gai et calme. Pourquoi ne pas dire aussi (ju'elle est grande, avec une taille mince et llexible dont les divines rondeurs appellent l'enlacement d'un bras d'amoureux?... Mais, je crois que le bras amoureux recevrait un fameux coup de griffe : c'est encore une impression à noter, la dernière, la bonne.
J'ai dit qu'elle nous regardait avec éionnement et une ombre de mauvaise humeur. Mais elle ne céda pas longtemps à ce penchant farouche de sa nature, et, d'un ton assez humain, elle demande au muletier ce qu'il voulait, tout en jetant sur Gabriel et moi un regard rapide comme la pensée, où le mien, non moins agile, trouva moyen de saisir une certaine petite expression de curiosité...
— Je suis venu voir si vous voulez m'acheter des cerises, madame. De bonnes cerises espagnoles ! Ma belle dame, dois-je les porter chez vous? demanda le muletier.
— Non ! Ce n'est pas la peine, je veux en goûter tout de suite. Mettez-en plein ce panier. Et, enlevant toutes ses laines à tapisserie qui remplissaient un panier d'osier, elle le tendit au marchand.
Tandis que celui-ci enlevait sans se presser la toile qui couvrait les bourriches, sa cliente, sans paraître se douter le moins du monde de notre présence, le questionnait.
— Vous arrivez d'Espagne ?
iO LEIK DKS FlUITS SECS.
— Avanl-liier j'ai passé le porl.
— Comment s'appelle votre village?
— A'avalperal, aux environs de lluesca.
— Est-ce loin de la frontière ?
— Deux jours de marche.
— Joue-t-on beaucoup de la guitare? Donne-t-on beaucoup de sérénades auxjeuneslilles, dans votre pa\ s?
— Certes oui, et on ne perd pas son temps !
— Il me semble que vous faites un métier bien fatigant pour gagner peu de chose.
L'Espagnol cligna de l'œil d'un air fin.
— Si je n'étais que marchand de cerises, mon métier serait, en effet, peu productif. Mais à ce voyage-ci, j'essaye d'une nouvelle profession agréable et flatteuse, qui, j'espère, me donnera du pain pour mes vieux jours.
— Attention, pensai-je, nous y sommes !
— Quelle est cette profession? demanda Tinfatigable ([uestionneuse.
— Celle de faire explorer à ces jeunes seigneurs le versant français des Pyrénées. Ils appartiennent à une des meilleures familles de Huesca et ont désiré profiter de ma connaissance approfondie des montagnes béarnaises pour les parcourir avec moi, en piétons qui n'ont pas peur des longues courses et des mauvaises auberges.
Je fus presque renversé de Timpudence d'un pareil mensonge, et Gabriel encore davantage, je pense. Tandis que, tout ahuris, nous cherchions l'un et l'aulre à nous remettre, la dame, attribuant notre immobilité à ce que nous ne savions pas une syllabe de français, nous adressa quelques mots dans un espagnol qui devait être détestable, à en juger par sa gaucherie' à les prononcer. Mais, en même temps, elle y joignait un sourire dont je puis être meilleur juge et que je déclare infiniment gracieux.
L'KTK DKS KIU FTS SKCS. 'M
OucllQ,(iue soil la [erucitc doiil mon cœur est nriiu' à l'égard des femmes, quelle que soit la douce satisfaction que j'éprouve à les voir patauger dans le ridicule, à la vue d'un pareil sourire, je n'ai pu tenir dans mon endurcissement. Tout ce que j'ai eu jadis de chevaleresque et d'enthousiaste dans l'àme est ressuscité pour un instant... Dieu sait ce qu'allait inventer encore le marchand de cerises pour nous tirer du mauvais pas où il nous avait mis. Il ouvrait déjà la bouche, lorsque je m'écriai avec chaleur.
— Madame, nous n'avons pas compris un mot de votre espagnol, pour la bonne raison que nous sommes Français et ne savons que le français... Veuillez écouter ma très humble confession, avant que nous allions cacher notre honte... Nous sommes deux touristes, tout récemment installés au moulin d'Angostrina, et qui passent leur temps à explorer la vallée de Refrogne... Il y a une heure, nous avons fait la rencontre de ce digne négociant, qui nous a offert des cerises, et nous a conté qu'il allait en porter dans une villa où demeurait une très jolie femme... Alors, dans mon désir de la voir et de m'assurer qu'il n'exagérait pas, j'ai été très coupable, j"ai imaginé la petite entrée dont vous avez été témoin; j'ai...
Elle m'interrompit avec un froncement de sourcils terrible sur... des yeux qui riaient.
— Vous avez voulu vous moquer d'une pauvre femme isolée et sans défense... Cela n'est pas bien, monsieur... Au moins, puis-je croire que c'est le remords qui vous donne cet accès de franchise?... Ou plutôt, n'est-ce pas l'impossibilité de me répondre en espagnol?
La maligne personne n'avait aucun doute à cet égard, je n'y ai réfléchi que depuis. J'avais débité mon explication d'un accent trop convaincu pour qu'elle pût se méprendre sur ma sincérité. J'ai eu cependant la bon-
42 i;kte des fruits secs.
homie de reprendre mon plaidoyer avec la fougue d'une conscience calomniée.
— Je vous jure, madame, et vous pouvez m'en croire, que nulle fable n'avait été préparée d'avance entre notre guide et nous... Je ne pensais pas qu'il abuserait à ce point de...
— De mon innocence? interrompit mon bourreau.
— Accablez-moi, madame, ce n'est que justice !
— La justice marche rarement sans la clémence, reprit-elle avec ce même sourire qui m'avait converti. Savez-vous ce que je vous proposais, dans un horrible espagnol que je suis trop heureuse d'avoir parlé devant des Français?... Je vous offrais de vous reposerun instant ici, et de goûter avec moi des fruits... de voire pays. Voulez-vous, en signe de pardon, accepter cette mince hospitalité que je croyais offrir à des voyageurs fatigués et venant de loin?...
— Pouvez-vous le demander, madame?... Mais voulez-vous me permettre d'abord de vous présenter ceux que vous traitez si généreusement... Compagnons d'un marchand de cerises, ils peuvent, eux aussi, mettre à vos pieds les ressources de professions très utiles... Mon ami, Gabriel de Murcy, est un pêchur de truites émérite, et quant à moi, madame, je suis écrivain, et mon métier consiste à embrouiller les fils d'une intrigue d'une façon plus inextricable encore que mon compagnon n'emmcle ses lignes.
— Monsieur, je suis charmée d'apprendre que mes hôtes possèdent d'aussi agréables talents. Si M. de Murcy avait fait bonne pêche, j'accepterais très volontiers une truite,... mais quant à vous, hélas ! je ne vois pas comment je pourrais mettre à profit votre offre gracieuse... à moins que vous ne soyez auteur de comédies et que vous ne me fassiez hommage d'un volume de vos œuvres.
L'KTK nES FRUITS SECS. W
— Je n'ai jamais fait de comédies, madame, mais dès demain, Landry de Maiemort aura l'honneur de vous faire parvenir un exemplaire de ses œuvres.
— Quoi, vous êtes?...
— Lui-même, madame 1... répondis-je en baissant modestement les yeux, pour cacher un éclair d'orgueil qu'y allumait la certitude d'avoir occupé, — j'allais dire charmé, — les loisirs d'une aussi séduisante personne.
— En ce cas je vous dispense de m'envoyer les Écarts iVIynaginatloii qui tiennent déjà un rang très honorable dans mes livres préférés... Je vous prierai seulement de mettre un mot de votre main, en tête du volume que vous trouverez au chalet... Car vous allez venir au chalet, n'est-ce pas? C'est bien le moins, puisque vous y habitez depuis si longtemps en esprit.
En disant cela, elle m'a tendu la main avec une familiarité pleine de grâce : la connaissance était faite.
— Maintenant, a-t-elle repris, il est trop juste que vous sachiez à votre tour qui est cette lectrice assidue que vous avez renconlrée là où vous ne vous y attendiez guère. Je suis sûre que vous ne savez même pas mon nom?
— Il y a une heure, madame, nous ignorions jusqu'à votre existence!
— Sachez donc que je m'apppelle Mina Maëlstrom, Suédoise. Les ours de mon pays ne sont pas plus sauvages et solitaires que moi; car j'habite très retirée, seule dans mon chalet, avec une femme de chambre allemande.
— Si absolue que soit votre retraite, il me semble pourtant qu'il y pénètre quehjues échos de la civilisation ! ai-je répliqué en me disant à moi-même : « 0 le fat! le fat! »
— Si vous le voulez bien, a-t-elle répondu, il y va pénétrer mieux que des échos... Soyez assez bon, monsieur
(le Murcy, pour vous charger de ces écheveaux de laine... et ne pas les emmêler... et vous, monsieur de iMalemort, ce panier de cerises vous revient.
En achevant ces mots, elle s'achemina vers son logis escortée de Gabriel. Quant à moi, je suis resté un peu en arrière. J'ai trop lu Gll Blas, le Diable boiteux^ Don Qxdchotte, et autres épopées espagnoles pour ne pas savoir ce qu'on doit à un muletier qui vous a rendu service ou en a manifesté Tintenlion. Je me suis donc approché du marchand de cerises, qui s'était retiré à l'écart pendant notre entretien avec la belle é'irangère, et j'ai mis dans sa main de quoi ne pas lui l'aire prendre le mensonge en éternelle aversion.
J'ai rejoint Gabriel et sa compagne au pied du vertigineux escalier qui grimpe le long du rocher jusqu'à la porte du chalet. Ghose que je n'avais pas remarquée de loin, les lianes et les plantes grimpantes forment à l'entrée de cet escalier une voûte si touffue, qu'il faut se baisser lorsqu'on veut entreprendre de donner l'assaut au donjon de notre nouvelle amie. Aussi lorsque, avant de commencer la montée, elle nous dit :
— Messieurs, faites attention ! Ne vous laissez pas décoifîer. Les abords de ma forteresse sont hérissés de pièges.
— Et il faut passer S.0U s des Fourches caudines..., des Fourches caudines fleuries, pour y pénétrer! ai-jc répondu.
Les envahisseurs, paisiblement guidés par l'envahie, s'installèrent dans un petit boudoir, tout mignon, tout co(|uet, d'oîi l'on avait une vue superbe sur la vallée de Ilefrogne.
L'étrangère ayant demandé aux deux amis la permission d'aller quitter ses vêtements de promenade, ceux-ci eurent le loisir de contempler les splendeurs du paysage. Ils le firent avec délices.
Lorsque M"''' Maëlstrom revint, ils élaient la proie d'un vertige infiniment agréable, que comprendront ceux qui ont contemplé longtemps du haut d'une position dominante la pittoresque et célèbre vallée.
— Maintenant, vous ne me refuserez pas une lasse de thé, n'est-il pas vrai, mes chers hôtes?... Des cerises, c'était bon pour de siuiples mortels; mais, pour recevoir un illustre auteur, vous soulTrirez que Je me metle en frais.
Avec ces mots, elle adressait à Landry lui petit salut mi-narquois mi-cérémonieux, qui accompagnait à ravir ses paroles, auxquelles un très léger accent étranger donnait beaucoup de saveur.
Quelle mouche piqua Landry? 11 s'avisa de faire le galant dans sa réponse.
— Madame, vous n'avez qu'à paraître pour nous offrir un régal capable de faire perdre la tète même à un immortel... et on ne m'a pas encore admis, hélas! dans leur vieille et stoïque phalange.
— Qu'enlends-je!... s'écria Mina avec un frais éclat de rire. Un écarl d'imagmation, sans doute?
— Un écart de raison, en tous cas ! répondit en souriant Landry.
— Mais, au fait, répondit Mina, cela me rappelle que vous avez promis de mettre une ligne de votre écriture en trte du volume où j'ai fait connaissance avec vous.
— Je suis prêt à remplir mes engagements, madame.
— Tenez ! dit-elle en allant chercher le livre dans une armoire vitrée et le posant devant lui. Voici près de vous une plume et de l'encre, faites-en bon usage.
Une minute après Landry restitua le livre augmenté de cette réflexion :
« Les auteurs ressemblent en cela au coucou, qu'ils rencontrent par-ci par-là un enfant à eux, dans le nid d'autrui... Seulement, si on leur demande de mettre une signature sur cet enfant, ils y consentent de grand cœur ; c'est en quoi ils diffèrent de beaucoup de coucous.
5 juin 188i.
« Landry de Malemort. »
— Mille remerciements! dit M""'' Maëlstrom, après avoir lu ces lignes. Voilà un enfant qui, vous pouvez en être sûr, ne trouvera pas en moi une méchante marâtre.
Landry ouvrit la bouche en souriant, puis s'inclina avec une exquise courtoisie, renonçant à parler. C'était aimable et prudent : l'imagination et la raison se rendaient un mutuel hommage, qui fit, à son tour, sourire l'étrangère.
— Vous devenez si sage, dit-elle, que je regrette de ne vous avoir pas demandé une pièce de vers, au lieu d'une ligne de simple prose...
— iMe demander des vers pour y être sage !... s'exclama Landry.
— Une telle difficulté est faite pour tenter un poète de votre force, répondit .Mina,
— Oh, si vous me prenez par la vanité, vous obtiendrez l'impossible !... Je promets que vous recevrez sous peu une pièce de vers digne d'être envoyée par un poète de cent ans à une Chloris de quatre-vingts.
— En ce cas, Chloris sera charmée que vous les lui apportiez vous-même... Quoique vivant plus retirée qu'une religieuse, je ne suis pourtant pas cloîtrée et serai très heureuse, messieurs, si vous trouvez le temps de venir me demander une nouvelle tasse de thé avant votre départ.
— Mais nous ne quittons pas Angostrina, madame, Nous sommes installés dans notre moulin, décidés à y passer l'été, dit Gabriel à qui Mina s'était plus particulièrement adressée à la fin de ses dernières paroles.
Jusqu'alors, il avait gardé un scrupuleux silence, laissant à Landry le soin de faire les premiers frais, et Mina, il faut le dire, n'avait rien tenté pour l'encourager à sortir de son mutisme. Le bossu n'était pas de ceux qui, lorsqu'ils se sentent éclipsés, font d'héroïques efforts pour se mettre en lumière, et il avait laissé parler son brillant compagnon avec la plus parfaite résignation. Sa timidité était une sorte de composé, où l'orgueil et un grain d'amère rancune entraient pour beaucoup plus que la méfiance de soi-même.
— Mais si vous êtes réellement pour longtemps ici, j'en suis fort aise, s'écria Mina. Nous allons vivre en bons voisins, j'espère! Venez tant que vous voudrez: nous causerons, nous lirons, nous nous promènerons, que sais-je? nous ferons même des vers !...
— Quel programme enchanteur! dit Malemorf. Et
'js L'été des fruits skcs.
moi qui étais venu au moulin pour fuir toute distraolion et m'absorber dans mes grimoires !
— Vraiment ! Pourtant, lorsqu'on se retire à la campagne, il faut s'attendre à faire l'école buissonnière, riposta Mina.
— Je voudrais n'en avoir jamais fait de pires ! répliqua gaiement Landry.
Après un court silence, M'"^ Maëlstrom se tourna de nouveau vers Gabriel.
— Sans doute vous écrivez aussi, monsieur, dit-elle, car je ne suppose pas qu'on puisse venir s'installer à Angoslrina pour y chercher autre chose que le calme nécessaire au travail...
— Ah vraiment!... s'écria étourdiment Landry, en lui jetant un regard ironique.
Elle lui rendit ce regard avec des yeux tristes et remplis d'une touchante expression de reproche; des yeux qui semblaient dire :
— En elTet, ce n'est pas pour écrire que je suis venue m'onterrer vive dans ce chalet... Il serait plus charitable de ne pas m'y faire songer.
Tout cela dura si peu, qu'elle avait déjà repris sa belle physi(»nomie tranquille lorsque Gabriel lui répondit :
— Hélas ! je ne suis qu'un vulgaire touriste.
Elle ne répliqua pas. D'une main qui tremblait un peu, elle posa une tasse devant Landry.
— Ce thé est horriblement fort ! dit-elle. Nous l'avons oublié en bavardant.
Déjà il fait sombre dans les profondeurs de la vallée. Gabriel et Landry suivent d'un train de flâneur le sentier qui ramène au village et la douce brise emporte leurs paroles :
— Eh bien, Landry, j'espère que vous ne regrettez
i;ktk drs fruits skcs. v.»
pas d'avoir encore fait disparaître aujourd'hui un brin d'inconnu '?
— Cela m'aidera certainement à beaucoup mieux travailler demain.
— Parlez-vous sérieusement ou non? Jamais on ne le sait au juste avec vous.
— Je parle très sérieusement. J'ai promis des vers à \|mo Maëlstrom ; pourquoi ne les lerais-je pas dès demain?
— C'est vrai, j'oubliais!... Cieux, terre et mer! Tonnerre et éclairs ! Voilà une déroute qui prend de furieuses allures de conquête. Des vers, mon vaillant ami, vous la connaissez depuis une heure, et déjà en êtes aux vers !
— Oui, les vers y sont déjà, cela ira loin ! répondit Landry d'un ton sec.
Le pêcheur de truites et son compagnon marchèrent ensuite sans mot dire, préoccupés en apparence de ne pas s'égarer dans les mille sentiers de chèvres qui croisaient le leur.
En réalité, Landry songeait à ce nuage de liistesse qu'il avait fait passer sur le visage de l'étrangère et se reprochait sa distraction.
— .Alals aussi, pensait-il ironiquement, il eût fallu être bien malin pour deviner que, sous ce beau masque impasssible, j'allais me heurter à une vraie douleur de veuve !
— Une douleur de veuve ! reprit-il presque aussitôt en songeant à certaine amertume qu'elle avait dans le rire et qu'il avait qualité pour bien apprécier. Une douleur de veuve, allons donc! Je parierais que celui dont son âme est en deuil mène encore joyeuse vie !
Il partit de là pour se perdre dans un dédale de pensées sombres, dont il ne fut tiré que par les beuglements des vaches que le soir ramenait aux étables et
■iO L'KTK DES FRUITS SECS.
les éclats de voix des coqs, qui, dans les poulailliers, se disputaient les plus hautes places. Ils arrivèrent bien vite au milieu du village, et comme ils passaient devant la mairie, une jument se mit à hennir dans une grange voisine, avec des modulations si bizarres, qu'on eût dit (ju'eile voulait chanter... « les joies du râtelier domestique, sans doute ! » pensa Landry.
En arrivant au moulin, ils trouvèrent ses habitants patriarcalement réunis devant la porte pour goûter en famille la fraîcheur du soir. Une paisible somnolence avait envahi tout le monde, depuis la grosse mère Poulou jusqu'à Célestine au regard de flamme; aussi nos promeneurs purent-ils contempler à loisir ce reposant spectacle.
L'âne, délivré des coups de trique, des sacs de blé et des piqûres des mouches béarnaises, rêvait à un paradis tapissé de chardons en fleurs; ses lourdes paupières frissonnaient d'extase béate, ses longues oreilles pendaient à droite et à gauche de son chef grisonnant et le coiiïaient de façon à lui donner une physionomie parfaitement vénérable.
Sur le seuil de la porte, M. Poulou s'était laissé choir avec abandon. Son ronflement sonore semblait l'écho d'une onde qui passe d'une course toujours également rapide sous la roue d'un moulin.
A ses côtés, sur une chaise, sa tendre moitié ronflait avec l'ardente énergie que les femmes mettent souvent à humilier leurs époux dans les petits détails. Heureux ménages, où ces luttes ne se produisent que lorsque l'époux est déjà endormi! Ils coulent des jours heureux comme le meunier et la meunière.
Célestine ne ronflait pas ; étendue sur la prairie, elle y faisait onduler sa taille souple, pareille à une longue couleuvre qui se glisse dans les hautes herbes. Parfois ses yeux s'entr'ouvraient languissamment, pour
contempler les premières étoiles qui s'allumaient au ciel,
A l'écart de toutes ces bonnes gens, un matou, dégoûté des souris de la huche, guettait une taupe en attendant l'heure du sabbat, et ses prunelles lançaient de phosphorescentes lueurs dans l'ombre noire d'une haie.
Sur cette petite scène champêtre soufflait une brise tiède qui montait de la plaine. Elle passait comme une douce caresse sur la croupe meurtrie du baudet, soulevait une imperceptible poussière de farine sur le front de maître Poulou, accrochait en chemin les brides du bonnet de sa femme, et jouait voluptueusement avec une tresse noire qui vagabondait sur le gazon auprès de Célestine. Puis elle se faufilait par la fenêtre entr'ouverte de Landry en gonflant les rideaux fraîchement empesés. Puisse-t-elle aussi faire pénétrer dans cette chambre la paix et le repos qu'elle semble avoir semés partout sur son passage!
— Eh gran Dion vivan ! nous pensions que l'ours vous avait mangés ! s'écria maître Poulou en ouvrant soudain un œil où se peignirent les maraudeurs debout devant lui.
— Je vois que si l'ours nous croquait, cela ne vous empêcherait pas de dormir tranquille, répondit Landry très amusé.
Le bruit de cet échange de courtoisies produisit un branle-bas général dans le petit groupe naguère si paisible. La mère Poulou se précipita vers la maison, bien inquiète de savoir ce que ses hôtes trouveraient encore de mangeable dans les casseroles oubliées sur le feu.
En un clin d'oeil, Célestine alluma des chandelles, mit une nappe sur une table, des assiettes sur la nappe, des chaises devant les assiettes, et les deux amis sur les chaises.
M. Poulou suivit tout le monde du pas indécis d'un
homme qui cherche une nouvelle place pour continuer sa sieste.
Restèrent devant la porte : lïine, qui balançait nonchalamment ses oreilles d'un air de dédaigneuse pitié pour la' sotte agitation humaine, et le matou qui vint s'asseoir à ses pieds, peut-être pour dauber avec lui sur le maître commun.
— Enfin, mauvais sujets, où ôtes-vous donc restés si tard? demanda la meunière en contemplant avec sollicitude les maraudeurs qui se restauraient.
— Ah voilà!... Nous étions chez une belle dame! ré'pondit le bossu.
— Bravo !... c'était tout à fait là votre...! l'impétueuse femme s'arrêta court, faute de cette heureuse aisance grâce à laquelle un esprit cultivé eût immédiatement retrouvé son équilibre.
Le meunier poursuivit l'interrogatoire :
— Je parie que vous étiez à la villa?
— Combien y a-t-il de villas autour d'Angoslrina? demanda Landry.
— Une seule.
— Alors nous y étions en clTet.
Maître Poulou toussa.
Avec une incomparable dignité, Célestine se mit en devoir de rattacher la vagabonde tresse noire. Et M'"'' Poulou s'écria :
— Eh bien, mes compliments!... C'est du joli!... Une femme qui n'a pas mis les pieds ti l'église depuis un an qu'elle est ici!... qui n'a parlé à personne!... qui se promème toujours seule en lisant!... J'aime encore mieux sa femme de chambre : on ne comprend guère son charabia, mais au moins on la voit à l'église.
Enhardi, maître Poulon continua :
— Une femme que j'ai surprise un soir, au coin du petit bois, au-dessus de notre pré de Leye...
LKTK DKS FUl'lTS SKCS. r;:i
— Bon Dieu ! qu'y faisait-elle? s'écria Landry en riani .
— ... Elle était assise et pleurait, pleurait, fallait voir!... Je parierais gros qu'elle en a encore plus gros sur la conscience !
Cette accumulation d'énormités n'était pas faite pour apaiser l'hilarité de Landry.
— Riez, riez, grommela M"'" Poulou, il ne sortira rien de bon de cette maison-là.
— Est-ce M'"° Maëlstrom qui l'a fait construire? demanda Landry.
— Non, elle l'a achetée d'un Anglais qui y venait tous les ans passer un mois pour chasser dans la montagne et pécher des truites. Il s'est cassé une jambe, le pauvre homme, un jour en chassant des isards et n'est plus revenu depuis.
— Ainsi, les Angostrinais regrettent beaucoup ce mi lord?
— Mon Dieu, cela dépend, répondit M""^ Poulou légèrement embarrassée; les pauvres aiment encore assez la dame parce qu'elle donne beaucoup. Mais c'est égal...
— « Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille! »... Ah! si vous connaissiez La Fontaine, madame Poulou, que cette citation vous irait bien ! s'écria Landry.
Interloquée, la bonne femme épousseta majeslueusement son volumineux poitrail maculé de farine en disant un peu sèchement :
— Que voulez-vous, monsieur? on travaille pour gagner sa vie!... On ne demande rien à personne!... On ne peut pas changer de robe quinze fois par jour!... Il n'y en a qu'une sur la paroisse qui puisse faire cela, ajouta-t-elle aigrement, et je ne voudrais pas changer avec elle !
Digne mère Poulou, qui sait, en effet, si vous vous en applaudiriez beaucoup !
Huit jours durant, personne n'alla du moulin au chalet, et les deux amis se livrèrent à leurs occupations ordinaires. Ils avaient gardé tout leur appétit, se réveillaient frais et dispos, et se montraient aussi bavards que de coutume.
Chaque matin, soigneusement é(iuipé, Gabriel se mettait en campagne, armé, tantôt de sa gaule, tantôt de son fusil, et on ne le revoyait gucfe avant le milieu du jour. Plus tard, lorsque le soleil baissait, il recommençait une nouvelle promenade, mais cette fois en compagnie de Landry.
Quel infatigable bossu ! Dans la montagne, il enjambait des quartiers de roches plus gros que lui, côtoyait les précipices avec l'aisance d'un chamois, tirait des coqs de bruyère, massacrait des lièvres, faisait bien des veuves parmi les tourterelles; enfin e'était un intrépide braconnier qui, en tout autre endroit, eût donné terriblement de fil à retordre aux gardes. Mais il n'y a pas de gardes dans la vallée de Uefrogne !
On s'étonne peut-être qu'un jeune homme intelligent et spirituel, comme l'était Murcy, fût aussi ardent aux exercices du corps et le fût aussi peu aux travaux intellectuels; car, sans être complètement insensible aux jouissances qui naissent d'un goût raffiné, il préférait évidemment la vie en dehors du chasseur à l'existence plus intime et concentrée du penseur. En un mot, le temps lui semblait couler bien plus vite à la recherche
ofi L'KTK DKS FHIITS SECS.
d'une caille, qu'à la poursuite d'une idée. Pour peu qu'on y réfléchisse, il est assez facile de se rendre compte de celte apparente anomalie dans le caractère du jeune homme.
Il avait eu le malheur, étant encore tout petit enfant, de perdre son père et de rester la seule passion et l'unique préoccupation d'une mère très intelligente et dévouée, mais trop exclusive dans sa tendresse, et qui l'avait élevé avec un soin jaloux, loin de camarades et d'amis plus nécessaires dans sa triste situation que dans toute autre.
Ce fut une grave erreur, qui compliqua singulièrement pour lui les difficultés de l'existence. Son caractère, que l'on eût dû par tous les moyens possibles cuirasser et prémunir contre les susceptibilités exagérées, devint au contraire excessivement irritable, faute d'avoir été suffisamment endurci dès l'enfance par le contact d'amis de son âge. Tout lui était pénible, tout le blessait et le chagrinait, bien qu'il eût assez d'esprit pour s'apercevoir que c'était là un travers, surtout chez un infirme, et pour le dissimuler soigneusement. Aussi nul ne remarquait ce défaut, et il était seul à en soulTrir. Lorsqu'il plaisantait joyeusement sur sa bosse, on s'extasiait sur sa résignation et sa charmante humeur, sans soupçonner qu'elle prenait sa source dans une crainte folle du ridicule et un orgueil qui lui faisait prendre les devants et le poussait à se raillei- lui-même, pour ôler aux autres le plaisir de le faire. Avec cela, il attribuait une importance exagérée aux contrariétés et aux contradictions les plus inoffensives, cl il n'était pas rare qu'un mot, dit sans intention méchante, le blessât au cœur.
Avec une pareille nature, comment fùt-il resté à l'aris où l'appelait sa position de fortune et de famille? La vie mondaine, cette bataille où les indiscrétions, les
persiflages, les calomnies, se croisent dans l'air comme des balles, était trop meurtrière pour son àme line, délicate et orgueilleuse, toujours en éveil, toujours sous le poids de son infériorité, toujours soulîrant de mille piqûres cuisantes, souvent sans motif réel. Celte vie du monde, aussitôt qu'il eut appris à la connaître, le harcela, le révolta et le lit trembler. Quand il fallait la subir, c'était comme un joug pesant dont il se débarrassait aussitôt qu'il pouvait.
C'est alors qu'il parlait en expéditions lointaines, comme celle où nous l'avons trouvé faisant connaissance de Landry. N'ayant pas en lui-même un fond de philosophie suffisant pour se vouer à une existence d'étude et de travail qui l'eût trop souvent laissé seul aux prises avec son infortune el livré à de tristes méditations, il avait, du moins, le bon esprit de chercher dans les voyages et les aventures les distractions et l'oubli. Il suffisait de voir sa figure aux traits si doux, aux yeux si caressants, au sourire presque féminin, pour deviner qu'il n'y avait en lui nulle trace de la sombre énergie qu'il faut, pour être à soi-même un patient et studieux bourreau.
11 avait donc raison, le pauvre bossu, de ne pas courir après les glorieuses joies de l'artiste qui contemple sa création et de ne pas exiger de lui-même le courage surhumain dont un être, qui n'a aucun cher souvenir dans le passé, nulle douce attache avec le présent, nulle espérance pour l'avenir, doit être armé, pour s'épier sans cesse, se suivre comme une ombre intelligente, qui voit, comprend et entend tout.
Voyez-le, au contraire, quand il quitte le moulin et part pour la chasse, avec son feutre pointu crânement posé sur l'oreille et son fusil jeté sur l'épaule, n'a-t-il pas l'air tout à fait guerrier? Il marche allègrement d'un pas élasti(jue de montagnard en balançant sa pe-
tile personne ronde sur ses jambes grêles, le long d'un sentier qui monte sous les arbres clairsemés d'une haute sapinière. Il rencontre un paysan et lui demande des détails sur le gibier; le voilà qui gesticule, plaisante et fanfaronne, et ne paraît pas, ma foi, trop mécontent de vivre !
Laissons-le donc cheminer doucement au milieu de ses innocentes manies, mettant toute sa vaillance à trouver joyeuse l'existence remuante et vagabonde qu'il mène, et sachant se créer, par sa bienheureuse inexpérience de lui-même et des autres, un rempart contre de cruels chagrins. Qu'il abandonne à Landry, dont l'àme est d'une trempe vigoureuse et le caractère à l'épreuve de toutes les leçons, la belle, mais terrible possession de cette gale science, où plus le professeur est impitoyable, plus l'élève fait de rapides et brillants progrès.
Si Landry est tombé sur un excellent professeur, le public l'appendra bientôt une fois de plus, car le jeune homme travaille avec ardeur à la composition d'un nouveau roman, et vous pouvez l'apercevoir par sa fenêtre ouverte, tantôt méditant comme un sage, tantôt écrivant comme un fou.
Dans le jardin, le meunier a installé une balance, et vérifie le poids des sacs de farine, tout en jetant de loin en loin un coup d'œil sur l'écrivain en travail.
Gabriel, qui revient d'unepromenade, est sur le point de compléter ce trio de graves personnages.
Landry achève sans doute une tirade pathétique, il se mouche avec émotion, et, pour se retremper dans les petites banalités de la vie ordinaire, crie au père Poulou :
— Eh bien, qu'est-ce que vous faites là depuis une heure avec vos sacs ?
— Je les pèse pour voir s'ils ne sont pas trop lourds
LtTK DES FRUITS SECS. oU
pour le dos de mou àiic, répond le bouliomme. El vous, niousieur Landry, qu'est-ce ({ue vous manigancez ?
-- Une besogne dans le genre de la vôtre, riposte l'écrivain. Je suis en train de pesci" ce qu'on peut donner au juste de courage et de fermeté à une femme, sans imposer une trop lourde charge à la crédulité du lecteur... C'est une pesée bien délicate ! ajoute-t-il en clignant de l'œil à Gabriel qui est venu s'accouder à la fenêtre.
Ainsi pris à partie, le bossu qui, de son éducation féminine, avait gardé une profonde vénération pour tout ce qui porte cotte, éprouva le besoin de rompre une lance en Tlionneur du sexe charmant.
II évoqua le souvenir des rares héroïnes dont parle l'histoire, et, ainsi fortifié pour la lutte, dit à Landry d'un ton de doux reproche :
— Ah ! mon cher Malemort^ que vous avez donc un vilain défaut de ne savoir vous incliner devant aucune grandeur ! Je ne veux pas rabaisser le courage de l'homme : il a sa source dans un noble sentiment d'orgueil...; mais j'ai encore bien plus d'estime pour la vaillance des femmes, car elles la puisent dans leur cœur.
Landry regarda Gabriel en souriant et murmura d'un ton de parfaite impertinence :
— Excellente éducation première!... Idées empruntées aux plus recommandables auteurs
— Oui, moquez-vous, répondit le bossu, enflammé d'un beau zèle, moquez-vous de moi et de ces saintes créatures qui sont nos mères et nos femmes et dont nous acceptons le dévouement et les courageux sacrifices, d'un bout à l'autre de notre vie.
— Nous disons comme ça : quand il pleut, il faut
tendre le dos Le courage des femmes, c'est la même
chose ! suggéra doucement le meunier, qui n'était pas maître chez lui, de beaucoup s'en fallait.
Landry accueillit d'un rire très flatteur l'interveii-
lion de ce redoutable allié et s'écria d'un Ion emplialique d'oraison funèbre :
— Un homme s'est rencontré d'une intelligence rare et sublime, qui a fait énormément pour établir la réputation de courage des femmes, cet homme, c'est Buffon 1
— Hélas! soupira Gabriel, le moyen de causer sérieusement avec un homme qui vous cite Buffon à propos du dévouement féminin!
— Eh! mon cher, quelqu'un qui n'aurait étudié l'humanité ([ue par analogie avec l'histoire des bêtes n'aurait pas pour cela mauvaise idée de son espèce.... et la preuve, c'est ce que j'étais en train de dire, quand vous m'avez interrompu : Oui, Gabriel, si vous et les âmes candides qui vous ressemblent, n'aviez pas lu dans Bulîon une admirable tirade sur le dévouement de la perdrix, qui traîne de l'aile devant le chasseur, pour laisser à sa couvée le temps de fuir au loin, et une autre, sur la fidélité de la chevrette, qui se donne aux chiens, pour sauver la vie de son chevreuil aux abois, vous n'auriez certainement pas si haute idée du cou-
élÊf rage des femmes...
Un tel argument démoralisa beaucoup Murcy le chasseur, qui, en effet, s'était livré bien davantage à l'étude des mœurs de la perdrix qu'à celle de nos sœurs à l'âme volage. 11 perdit du temps à chercher une réponse, ce qui permit à Landry de continuer à dauber sur celles en laveur de qui Murcy rompait une lance.
— Moi qui ai étudié sur le vif d'aimables et tendres filles d'Eve, je puis, si vous voulez, chercher aussi dans l'histoire naturelle un fait qui caractérise leur courage... Vous le savez, lorsqu'un navire est mis en danger de sombrer par une voie d'eau inaperçue, les marins en sont avertis parce que tous les rats quittent le bord... De même lorsque vous voyez une femme faire froid accueil à son amant, n'en doutez pas, celui-ci est sur
le puiul d'ciilrer dans une période dillicile el périlleuse de sou existence...
— Allons, vous aurez beau dire, les tilles dj^ve ([ue vous avez étudiées sur le vif étaient des... rats du corps de ballet! dit en souriant Gabriel.
Landry lui adressa un amer regard et, au bout d'un instant, reprit avec tristesse :
— Que voulez-vous, mon ami? je juge les lemines connue j'ai appris à les connaître... Peut-être les écrivains sont-ils plus exposés que d'autres à les voir sous un vilain jour. Nous sommes si faciles à éblouir avec notre enthousiasme, notre imagination, les folles broderies dont nous parons la réalité !... 11 ne faut pas trop nous en vouloir, si nous arrivons facilement à refuser toute admiration à celles qui en ont trop usé d'abord.
Cela était dit d'un ton si profondément navré, que Gabriel, le galant champion des femmes, n'osa pas élever la moindre protestation contre ce cri d'un cœur ulcéré. Il se contenta de menacer alTectueusement son ami du doigt.
— Âh ! Landry ! Landry ! Si votre jolie admiratrice,* du chalet vous entendait !
— Vous croyez qu'elle m'arrangerait de la belle façon? demanda Malemort en riant. C'est possible! Quand elle veut, je la crois capable d'avoir la dent horriblement dure !...
— Allons donc ! vous n'allez pas trembler devant les quenottes de celte jeunesse, je suppose?... Croyez-moi, les femmes qui mordent le mieux sont encore celles qui n'ont plus de dents ! s'écria le père Poulou qui avait suivi ce colloque avec une grande attention.
Landry fut très rasséréné de ce mot et se promit bien de ne pas l'oublier, lorsqu'il serait devenu un auteur assez mùr, pour mettre en scène de vieilles fenniies.
YII
Les citadins ne connaissent pas cela ; mais, à la campagne, il est de certaines matinées <»ù l'on se réveille en riant.
Ctiagrins de la veille, larmes du coucher, cauchemars de la nuit, appréhension du lendemain, rien n'y lait : on se réveille en riant.
C'est ce qui arrive aujourd'hui même à Landry, (jui n'est pas tous les matins à pareille lete.
Mais aussi, hienfaisante aurore, quelle jolie chambrette vous lui avez préparée pour égayer ses premiers regards ! De quels chauds rayons orange vous tapissez les murs nus et que les atomes qui dansent dans l'air prennent de chatoyants rellels de poudre d'or !
Comme on est prestement levé ces matins-là ; regardez mon écrivain désenchanté, avec quelle bonne figure réjouie il ouvre sa fenêtre et hume un petit zéphyr qui grise et fait chanter comme de la piquette.
Le soleil émerge à peine de derrière les grands monts, tout un côté de la vallée de Refrogne est encore dans l'ombre, tandis que, sur le versant opposé, scintillent les fontaines avec des éparpillements de pierres précieuses et s'évanouissent les vapeurs de la nuit, surprises par le jour. Tout en bas, sur la plaine, un nébuleux océan roule et déroule ses vagues irisées.
Sans doute, le créateur de toutes ces belles choses a voulu que le plus délaissé ne pût les contempler sans être en même temps salu(' d'un bonjour amical. Aussi
rtv . i;ktk des fruits skcs.
de tous les coins du jardin, du haut de la lli^-che aiguë des sapins, du milieu des buissons de lilas, de dessous les haies épineuses, du fond des enchevêtrements de vigne vierge, du bout du verger fleuri, grives, ramiers, loriots, merles, rossignols, fauvettes, sifflent, gazouillent, roucoulent, modulent et ténorisent une joyeuse aubade au jeune auteur. La figure de Landry s'éclaire d'un sourire, son âme d'artiste oublie tout dans l'extase qui l'emporte loin, bien loin des luttes amères de chaque jour, et il reste longtemps délicieusement rêveur.'
Mais une lucarne s'ouvre au-dessus de sa tête el une voix le rappelle ici-bas.
— Eh quoi, Landry, pas encore à l'ouvrage ? H est pourtant déjà cinq heures.
— Et il en sera tout de même à midi... Vive la liberté! vivent le grand air, les bois, la chasse, la pêche à la ligne !... Mon encrier est verrouillé pour toute la journée.
— Alors faisons-en une journée mémorable ! répond la lucarne. Quel dommage que je n'aie pu prévoir hier que vous seriez de bonne humeur aujourd'hui : j'aurais organisé une grande chasse à l'isard.
— Oui, mais on ne pouvait pas prévoir! réplique judicieusement la fenêtre.
— Que diriez-vous d'une excursion à la cascade du Serpent? propose la lucarne d'une voix insinuante. J'emporterais des lignes.
— Je veux bien, rétorque la fenêtre, bonne fille, à condition que cela ne durera pas jusqu'au soir.
— Accordé, soupire la conciliante lucarne. Mais que me ferez-vous faire de mon après-midi 1
La fenêtre réfléchit un instant.
— Eh, mais, j'y pense !... Je vous conduirai chez la belle Maëlstrom, heureux pelit coquin... Il y a assez longtemps que nous lui devons une visite.
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— Que de joyeux déduits pour un seul jour! s'rerio la lucarne. Mais je n'ai garde de m'en plaindre, nous suffirions à bien d'autres de même espèce!
Un instant après, par un phénomène digne d'un conte de fées, la lucarne et la fenêtre s'éloignaient gaiement bras dessus, bras dessous.
Il y avait une heure et demie déjà que Gabriel promenait, sans le moindre succès, ces appétissantes mouches qui piquent et ne bourdonnent pas.
— Si j'étais mouche naturelle, je traiterais les mouches artificielles de pince-sans-rire, lui disait Landry pour le consoler de s'être enfoncé dans le doigt le mieux vêtu de ses hameçons travestis.
Le pauvre pêcheur en désarroi avait beau faire voltiger sa ligne, avec de savantes saccades, sur tous les tourbillons d'eau verte qui écumaient au pied de la cascade, ces sottes bêtes de truites ne voulaient pas se laisser prendre. Pendant un certain temps, et avec une complaisance exemplaire, Landry s'intéressa aux inoffensifs plaisirs de son ami. 11 provoqua une ingénieuse et féconde discussion pour savoir si, par hasard, les truites qui se laissent prendre le plus facilement à la mouche ne seraient pas les plus intelligentes de leur espèce, quelque chose, par exemple, comme des truites de lettres. Il se basait sur ce point, qu'une brillante imagination nous porte à parer de qualités exquises de'- obets fort ordinaires. — Ainsi les poètes sont plus facilement amoureux que le commun des mortels. — 11 en arrivait à conclure que les truites à l'imagination ardente doivent être malheureusement très enclines à soupçonner un mets délicieux dans un petit harpon meurtrier, enveloppé de plumes rouges et jaunes.
— Très bien, cher monsieur, finit par s'écrier Gabriel impatienté, je suis fort aise d'apprendre que c'est dans
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l'aimable corporation des gens de lellros qu'il y a le plus de gobe-mouches!
— Si nous en absorbons autant, répliqua gracieusement Landry, c'est pour donner sa pitance à l'araignée que chacun de nous a dans le plafond !
Malgré tous ces divertissements intellectuels, Landry commençait à trouver que les minutes étaient bien longues à s'envoler, et, pour tuer le temps, proposa d'aller en reconnaissance sous la haute futaie de sapins qui couvrait les pentes abruptes de la montagne, autour do la cascade. L'opiniâtre Gabriel déclara qu'il voulait essayer d'une nouvelle amorce avant de s'avouer vaincu et brouillé sans retour avec la chance. N'osant, par préjugé, la lui souhaiter bonne, Landry s'en alla seul, par monts et par vaux.
Lorsqu'il revint, on lisait sur son visage l'expression triomphante d'un homme qui a de grandes entreprises en tête ; cela faisait contraste avec la mine du pêcheur de truites, qui était celle d'un homme dont les grandes entreprises viennent d'échouer.
— Étes-vous disposé à partir, Gabriel ?
— Vous voyez I répliqua le bossu en montrant d'un geste mélancolique sa gaule à demi démontée.
— Mon cher, reprit Landry, j'ai fait une merveilleuse découverte. Saviez-vous que l'endroit où nous sommes n'est qu'à quelques cent mètres au-dessus du chalet?
— Je ne m'en doutais pas.
— Eh bien, suivons seulement pendant dix minutes ce sentier, nous arriverons au haut d'une espèce de falaise qui coupe en deux la forêt comme une ceinture. Au pied de la falaise est une petite métairie, et, à un kilomètre plus bas, le paradis où je compte vous conduire ce soir.
— Et quel avantage, répondit Gabriel, aurai-je à me
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trouver dans un endroit d'où je pourrai jeter des pierres sur le toil du paradis?
— (Juel avanlap;e, homme borné?... IMais ils foisonnent : d'abord celui d'avoir une vue splendide, puis de contempler la terre promiss, ce qui est d'ordinaire le plus grand des bonheurs qu'elle procure, et, enfin, je vous laisse deviner le plus considérable de tous...
— Celui de nous éloigner encore davantage du moulin à l'heure de déjeuner, peut-être? dit Gabriel en riant.
— Vous brûlez, sans vous en douter! répondit Landry. Du haut de la falaise nous dégringolerons à la métairie. Avec du lait, du pain, des pommes de terre, — hélas ! Gabriel, qu'une belle truite ferait bien dans ce menu, — nous improviserons un repas succulent, ensuite nous aborderons le chalet par un chemin nouveau. Tout cela vous sourit-il?
— Mais que dira la mèrePoulou lorsqu'elle verra son déjeuner attendre, puis languir, puis brûler, et personne pour le sauver? dit Gabriel avec une terreur comique.
Déjà Landry s'éloignait allègrement de la cascade du Serpent, — la bien nommée, — et le bossu partit en toute hàle pour le rejoindre; ils défilèrent rapidement sous les sapins, poussèrent des cris d'admiration en contemplant la vue splendide du sommet de la falaise, pensèrent se rompre le cou en la descendant par une fissure qui servait de promenoir aux chèvres de la métairie, devant la porte de laquelle ils s'arrêtèrent enfin, tout essoufflés de cette course vertigineuse. Ils trouvèrent dans la cabane une vieille femme qui tricotait à côté du lit d'un bonhomme, son mari. Ayant exposé qu'ils seraient fort reconnaissants si l'on pouvait leur improviser un petit repas, la vieille se mit à trotter par la maison, et eut bientôt réuni tout ce qu'il fallait d'œufs.
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de lailage et de pain, pour los restaurer confortablement.
— Allez, soupira la vieille fiaucis en étendant une nappe sur la table, si mon bomme n'avait pas été se casser le bras, il y aura demain buit jours, en tombant d'une écbelle, vous n'auriez pas manque de truites ce matin,
— Il y a donc des truites par ici? demanda l'impitoyable Landry, d'une voix stupéfaite.
— S'il y en a, mon bon monsieur ! s'écria Philémon. Mais la cascade en est pleine ! Quand je suis dans mon assiette ordinaire, tous les jours j'en porte au cbalet.
Une main secourable qui frappait en ce moment à la porte, tira Gabriel d'une position terriblement critique; car, tout en parlant, Philémon s'était mis à lorgner la gaule peinte on vert. Aussi le bossu prépara-t-il un regard pétri de bienveillance pour la personne qui allait entrer : celle qui en bénéficia né fut autre que Mina Maëlstrom.
Elle arrivait munie d'une provision de charpie, de bandes de toile fine, et de bonnes paroles pour Philémon blessé; son jardinier suivait, portant un panier (le vieux vin sur lequel étaient amarr(\> dos pots de confiture. Elle no parut aucunement contrariée d'être surprise par les deux amis dans cette expédition d'ange consolateur, et, après leur avoir dit un cordial bonjour, s'occupa du malade. Los touristes, pendant ce temps, avaient expédié leur frugal repas, et lorsque l'ange se tourna vers eux, sa sainte besogne faite, il trouva deux bons visages de dévots n'ayant plus à la bouche que des oraisons à son adresse.
La première de ces oraisons émana du pieux Landry et fit comprendre à l'ange que la chaumière de Haucis
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(Hail un purgatoire de.stiu(! à alleiidre l'Iicure convenable pour se présenter à son céleste séjour.
La seconde de ces oraisons s'envola des lèvres du chaste Gabriel et supplia l'ange de leur permettre de l'escorter à son départ, quelle que fût la direction qu'il prendrait. — Peut-être, dans la pensée du dévot personnage, l'enfer n'était-il pas excepté.
L'ange répondit en souriant qu'il ne retournait pas à son céleste séjour, ayant encore un malade à visiter dans une autre métairie assez éloignée et accepta jusque-là l'escorte des jeunes gens, qui, d'un mouvement simultané, entonnèrent un cantique d'actions de grâces.
Mina, Gabriel et Landry, suivent maintenant un raboteux chemin encaissé et bordé de haies, qui, par moments, se rejoignent, s'emmêlent, et forment un tunnel de verdure, sous lequel il faut passer en se courbant. On arrive ensuite à un torrent, précisément celui qui s'échappe de la cascade; pour le traverser, il n'y a qu'un tronc desapMi, se balançant d'une rive à l'autre, frôlé par les eaux furieuses. Mina s'y engage avec insouciance, à la grande admiration de ses compagnons. Un peu plus loin elle s'arrête et les appelle mystérieusement :
— Monsieur de Malemort, le poète, et monsieur de Murcy, le chasseur, je vais vous montrer une petite famille qui vous intéressera l'un et l'autre, à condition qu'elle aura la vie sauve, je vous en prie, monsieur le chasseur !
Gabriel ayant protesté de ses intentions pacifiques. Mina leur fit signe de la suivre, et, avec mille précautions, se glissa au milieu des branches d'un épais fourré ; là, dans le feuillage d'un if, elle leur fit voir un nid de ramiers, dont les jeunes habitants, encore couverts de duvet, dormaient avec l'inestimable quiétude de l'enfance.
— Madame, je n'en reviens pas, dit Landry, vous êtes un hardi coureur de bois, à faire rougir de honte l'intrépide Murcy.
— Oui, oui, répondit-elle d'une voix un peu brève, je ne suis pas une femme peureuse..., quoique mon chalet se donne des allures de forteresse... Elle reprit au bout d'un instant avec un sourire : — Et vous voyez que je me hasarde souvent loin de ses remparts.
Lorsqu'on fut arrivé au terme du voyage, Mina dit à son escorte en la congédiant :
— Aujourd'hui, je vous ai faussé compagnie, mais il me faut un dédommagement. Puisque j'ai surpris ce matin votre goût pour les festins champêtres, si vous veniez me prendre demain matin de bonne heure, nous irions déjeuner sur l'herbe, tout là haut, là haut, près d'une charmante fontaine au-dessus du bois... L'àne de mon jardinier portera les provisions.
Les deux amis s'en allèrent rêveurs : on le serait à moins. Au bout d'un certain temps, chacun d'eux observa que son camarade ne disait mot et bâtit là-dessus ses petites conjectures.
— Étrange personne! se disait Landry, elle semble tout calculer pour se forcer à oublier qu'elle est femme, jeune et belle. Si elle nous a fait cette invitalion qui met en campagne les idées du petit Gabriel, ce n'est pas que nous lui plaisions particulièrement, ou qu'elle désire se distraire, ou qu'elle nous trouve gais, aimables, amusants : elle a simplement voulu agir sans tenir compte de sa personnalité féminine... Elle court les bois, perce les fourrés, connaît les fontaines de la haute montagne, affronte sans sourciller les passages périlleux, tout cela comme un vieux guide montagnard... Vains efforts, belle Maëlstrom; malgré tout, la femme déborde, tendre, charitable pour ceux qui souffrent... Et on la surprend un jour, assise dans une prairie, et
pleurant..., pleiiraiil..., lallait voir!... a dit le père Poiilou qui l'a vue.
Évidemment, Landry était peu disposé à s'en faire accroire et à se promettre monts et merveilles du hou accueil de la voisine. Quanta Gabriel, il serait téméraire d'allirmer (juMl occupât sa rêverie à une analyse de caractère aussi froidement raisonnée.
Le lendemain matin, lorsque Mina se pencha dès l'aube à la plus haute fenêtre de son donjon, pour aspirer les délicates senteurs que la nuit, comme une apparition voilée, laisse après elle, son premier rep,ard rencontra Gabriel et Landry assis au pied de l'escalier.
— Kt vuilà comme on se réveille bloquée dans sa forteresse I leur cria-t-elle gaiement.
Ce serait folie d'essayer de décrire combien elle était jolie, enveloppée d'un peignoir, ses longs cheveux ruisselant en ondes moirées sur ses épaules, et les doux rayons de l'aurore reflétant leur éclat discret dans ses yeux bleus. Mais on peut en donner idée, en disant que l'armée assiégeante resta une bonne minute, bouche béante, sans songer à ouvrir le feu, toute saisie.
Elle s'en aperçut, et, en femme malicieuse, voulut se donner le plaisir de laisser les deux visiteurs aux prises avec un léger ridicule.
Pour cela, après avoir gentiment salué de la tète, elle n'eut qu'à fermer sa croisée et disparaître, sans avoir laissé aux deux amis, pétrifiés dans leur admiration, le temps de se remettre et de répondre à son joyeux bonjour.
— Eh bien, partie?... murmura Landry, qui, paraîtil, rattrapa le premier ses esprits.
— Nous sommes venus un peu trop matin! marmotta Gabriel qui les poursuivait encore.
— Pas trop matin pour faire deux soltes figures ! s'écria Landry en éclatant de rire.
Un bàlon à la main, chaussée, coilTée, gantée pour une longue expédition, parut bientôt Mina. La petite caravane se mit en route sans attendre davantage, poussant devant ellj l'âne du jardinier, plus jeune, leste et jovial que celui de maître Poulou, m.ais beaucoup moins digne dans sa démarche. Il avait de temps en temps de petits mouvements de croupe très folâtres, qui faisaient tinter la vaisselle emballée dans le panier aux provisions. On ne sait pas assez combien un àne de bonne humeur donne de gaieté et d'animation à une bande de gens d'esprit qui font une partie de campagne. C'est ce qui arriva pour notre caravane, qui trouva dès le départ, dans les gambades du baudet, mille prétextes à joyeusetés,
La « charmante » fontaine annoncée par M""' Maëlslrom, méritait bien celte épithète, et il n'était guère possible de choisir un plus délicieux cadre de déjeuner champêtre.
Elle sortait d'un tertre gazonné, à la lisière supérieure d'une forêt de hêtres et de sapins mélangés. Les eaux s'enfuyaient sous le couvert, avec un doux susurrement qui tenait du babil et du chuchotement d'amoureux. On ne pouvait s'empêcher, en l'écoutant, de croire encore un peu aux nymphes et aux naïades, et, lorsque parfois un petit caillou blanc s'enfuyait avec l'onde en la faisant bruire comme un rire perlé, on relevait la tête pour découvrir à l'ombre, sur la mousse, la déesse (lue les caresses d'un faune forçaient ainsi à se trahir.
Dans la haute montagne, l'été arrive plus tard que dans la plaine, et, au bord de la source, nos promeneurs avaient retrouvé le printemps. 11 éclaboussait les sombres sapins de gros bourgeons roses prêts à éclater, et, sur la cime des hêtres, s'épanouissait une verdure si tendre
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et légère, qu'elle semblait un nuage diaphane, llottant autour des branches sans les toucher. C'est aussi le printemps qui alanguissait les trois personnages étendus sur le tertre d'où sortait la fontaine, et les rendait songeurs.
C'est lui aussi, qui soudain les secoua d'une poussée d'activité subite. Mina se redressa presque d'un bond et se déclara prête à déballer les vivres, besogne dans laquelle l'aidèrent joyeusement ses convives.
A qui n'est-il pas arrivé, au moins une fois dans sa vie, de déjeuner sur Therbette? Qui ne connaît cette lutte acharnée contre le frelon qui tourne autour du goulot d'une bouteille, avec la persistance d'un ivrogne et contre la fourmi qui sort de votre manche, traverse au galop la main et s'arrête enfin au pâté qui est au bout des doigts? C'est toujours la même chenille qui descend lentement du ciel par un fil invisible et se balance au-dessus des crêpes, le même coup de pied d'un distrait qui culbute un verre, et la même phrase qui clôture le tout :
— Eh bien, ma foi, il y a longtemps que je n'avais aussi bien déjeuné!
Mais qui ne se souvient avec délices de la sieste pleine de béatitude qui succède à ces bons gros rires et à ces vieilles bêtises? Sans doute depuis des années, Gabriel et Landry, peut-être même Mina, n'avaient pas rencontré une heure si reposante que celle qui suivit leur dînette. Vous surtout, brave Landry, aviez dans les yeux une quiétude que le plus habile comédien n'imiterait pas!
La venue d'un troupeau de moutons, dont les clochettes tintaient depuis le matin au milieu des rhododendrons des collines voisines, apporta de nouvelles distractions aux promeneurs , et ce n'est (ju'après avoir distribué les dernières miettes de leur pain
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aux moins sauvages des brebis qu'on parla de retour.
Comme on était monté, on descendit : le baudet ouvrant la marche, les personnes raisonnables le suivant.
Sur la petite troupe le soleil dardait de terribles rayons, de ces rayons qui rendent mortel le venin des vipères et font eux-mêmes de cruelles morsures, à travers voiles, ombrelles et parasols, aux pauvres piétons qui cheminent dans la poussière.
Suant, soupirant, regrettant la fraîche brise des hauteurs, avançait lentement la caravane épuisée. Elle finit par faire halte au bord d'une prairie, où des Angoslrinais de tout sexe et de tout âge mettaient du foin en tas.
— Fait chaud, hein ! mes bons messieurs et dame! cria l'un des travailleurs.
— Ah oui! répondirent trois voix haletantes.
— Bien sûr nous aurons de l'orage ce soir ! reprit l'homme.
— Ah! murmura Gabriel, j'ai en effet entendu dire que, par certains jours d'orage, la vallée de Refrognc est une vraie fournaise.
— Cela, ma vieille expérience peut vous le certifier! dit en riant M'"« Maëlstrom.
— Orage ou non, dit Malemort, je propose de nous reposer un instant sur ces tas de foin, avant de pénétrer plus loin dans la fournaise.
Cette motion rencontra une approbation unanime : trois tas de foin se trouvaient disposés en triangle, comme si on les eût faits exprès pour servir de couchette aux trois compagnons et en un clin d'œil chacun servit d'oreiller à une tète alourdie.
Quelques minutes après, sous les rayons aveuglants qui tombaient du ciel comme une pluie d'accablement, au milieu des vapeurs enivrantes qu'exhalaient les
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hei'bes coupées, un sommeil profond s'appesantit sur toutes ces têtes, et, d'un tas de foin à l'autre, ne s'échanî^èrent plus que les appels stridents des cigales et les cri-cris des grillons.
Lorsque les yeux de Mina brillèrent de nouveau sous l'ombrelle qui lui servait de tente, ils rencontrèrent tout d'abord ceux de Landry, grands ouverts, au regard un peu vague. Quant au bossu, il dormait encore.
— Quel air préoccupé ! dit à voix basse Mina. A quoi pensiez-vous donc?
— Aux vers que je vous ai promis, peut-èlre.
— Non, non, ce n'est pas cela qui vous donnait cet air fatal, répondit l'étrangère en riant.
Comme Landry restait silencieux.
— Vous songiez, n'est-ce pas? que cette odeur forte de foin commençait à vous donner la migraine. Je suis logée à la même enseigne.
— Oui, répliqua Landry d'une voix un peu exaltée, je songeais à ces pauvres herbes : hier elles verdoyaient inolTensives ; aujourd'hui fauchées dans leur sève, elles se dessèchent en répandant des parfums redoutables, qui donnent des cauchemars étranges.
Sur les joues de Mina, passa comme un léger frisson nerveux, mais au même instant, elle s'écriait avec une intonation ironique.
— Alors vous composiez une élégie sur ces malheureuses plantes cruellement interrompues dans leurs affections végétatives..., ces plantes condamnées à ne pprter jamais de fruits.
— Non, répondit en souriant Malemort,jecomposais plutôt une ode sur ces plantes qui, si elles fussent demeurées bonnes herbes porte-graines, n'eussent donné plus tard que de vulgaires pailles, tandis que leur tige, tranchée en pleine saison d'aimer, fait respirer
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le rêve, la poésie, le suave... et répand un enivrant et impérissable parfum. if
— Monsieur de Malemort, si je comprends bien votre pensée, vous voulez dire que la perte des douces et paisibles joies auxquelles chacun de nous a le droit de prétendre ici-bas, est souvent compensée par des dons exquis du cùté de l'âme... Outre les fruits secs que produisent à foison les arbres trop chargés des carrières modernes, il en est d'autres que l'on pourrait appelerles fruits secs... de la vie, qui souvent ne doivent pas être d'un commerce trop désagréable !
— Je le souhaite pour vous, madame, puisque vous m'admettez à l'honneur de votre compagnie !
— Je le souhaite pour vous, monsieur, puisque, je l'espère, vous viendrez quelquefois au logis de Mina Maëlslrom.
La politesse française exigeait que Landry poussât les hauts cris et refusât d'admettre que les jouissances du cœur pussent être à tout jamais perdues pour la belle étrangère ; mais il crut voir, tandis qu'elle parlait le sourire aux lèvres, un léger voile humide ternir l'éclat de ses yeux. Comme il était assez intelligent pour savoir que la plus exquise politesse et le tact peuvent parfois être en désaccord, il opta pour ce dernier et s'écria gaiement :
— Mais alors, lorsque nous sommes tous trois assis en rond comme maintenant, nous devons former une couronne bien suave..., car, ajouta-t-il plus bas, je crois qu'on peut admettre mon pauvre ami dans la glorieuse phalange des fruits secs de l'amour!
— Hélas, pour être un fruit, même" sec, il faut avoir été fleur!... Je me dessèche sans avoir fleuri! murmura Gabriel, la tête renversée sur son tas de foin, les yeux clos et abrités des rayons du soleil par un mouchoir étalé.