I.KTK l)i:S KKIITS SKCS
Il y enl quelque r,hose de si louehanl ot résip^iK' ilans sa façon de dire, que Mina ot Landry (''changèrenl un regard presque désolé, comme s'ils venaient d'être complices d'un môme crime.
Au même instant, une boulTée de vent arrivait, apportant des échos lointains de tonnerre et soulevant sur les pentes de la vallée de hautes colonnes de poussière. Les faneurs couraient d'un bout de la prairie à l'autre, ramassant pêle-mêle vêtements et outils, et criaient aux « messieurs » de chercher un gîte contre la tempête. Mais déjà les philosophes des trois tas de foin s'occupaient de plier bagage, et, une minute après, ils descendaient rapidement vers la villa.
Sur le ciel bleu ne couraient pas encore de nuages, mais, gà et là, des plaques d'un violet sombre s'étalaient au-dessus des crêtes de rocliers, et le soleil, dans l'aimosphère rayée de poussière, n'envoyait plus qu'une lumière ocreuse.
Enfin;, Mina escalade l'escalier suspendu à la roche ; au moment de disparaître dans la villa, elle se retourne et dit aux compagnons qui, d'en bas, surveillent sa rentrée :
— Il en est temps encore, ne voulez-vous pas faire (lu chalet un port contre la tempête?
— Un port habité par une sirène! répond en riani Malemort. Mieux vaut la tempête en pleine mer!... Nous nous sauvons... Au revoir, madame, et merci!
— A bientôt !
Maintenant, une épaisse nuée descend avec lenteur sur les montagnes qui forment le fond de la vallée : on dirait un noir rideau destiné à cacher l'affreux spectacle de leur écroulement, tant résonnent de ce côté de formidables détonations. Le vent fraîchit et se met à souffler avec violence, arrachant aux arbres
des branches qui se déchirent el se hachent dans les airs.
Gabriel et Landry dévorent l'espace ; ils arrivent à Angoslrina et traversent au pas de course les rues du village. Près de la mairie, une voix, enrouée les hèle :
— Hé, moussu, entrez donc chez une vieille connaissance, vous n'arriverez plus à temps au moulin!
— Que si! répond Malemort sans se retourner à l'obligeant ex-conducteur de dihgence Adichat, et merci !
Les fugitifs sortent du village. La nuée vole à leur rencontre rasant le sommet des arbres et faisant pendre de grandes franges de brouillard dans les précipices. Une bande de pigeons emportés par le vent fuit devant la tourmente et frùle leur tête si vite, qu'elle laisse dans l'espace l'impression d'une ligne blanche aboutissant à un pigeonnier d'Angostrina.
Enfin, voici le mouhn; ils y arrivent au moment où de lourdes gouttes de pluie commencent ù battre autour d'eux les feuilles du jardin.
— Hourra! crient à leur entrée une foule de voix. Ce sont de braves gens, surpris par l'orage, qui, désespérant de regagner à temps leurs cabanes, sont venus demander asile au père Poulou.
Comme les promeneurs en franchissent le seuil, un effroyable coup de tonnerre ébranle la maison et fait sauter la farine sur les sacs; en môme temps, une trombe s'abat sur les vitres et l'obscurité envahit la chambre. Hs échouent hors d'haleine sur des chaises de la cuisine, pendant qu'un Espagnol, ù la vue de l'éclair, tombe à genoux, en se signant : « Ave, Maria purissima! »
Une demi-heure après, les deux amis causaient dans la chambre de Malemort, sans se préoccuper du tonnerre qui roulait toujours dans la vallée.
L'KTK DES FKUITS SECS. 81
— Gabriel, je suis sûr de vous avoir fait de la peine aujourd'hui eu parlant de vous comme d'un fruit sec de la vie... Vous n'êtes ni d'âge ni en situation de l'être... Je pensais que vous dormiez, et j'ai cédé au sot plaisir de compléter une corbeille de mauvais fruits. J'espère que vous me pardonnez!
— Hélas, je n'ai pas à pardonner; je suis, au contraire, très (latte ([ue vous m'ayez placé en si bonne compagnie... Sérieusement, repril-il au bout d'un instant, ne croyez m'avoir ni froissé ni peiné; je ne me fais aucune illusion ; je sais que je n'ai rien à demander à la vie du coté du cœur, et je ne le ferai jamais!
Landry lui tendit la main, ce qui remplaçait suflisamment une réponse qui eût été cruelle. En ce moment, le vent, qui faisait rage autour du moulin, redoubla ses efforts, décrocha un volet, enfonça la fenêtre, éteignit les chandelles et fit le tour de la maison en battant les portes.
Et chacun d'accourir et de porter remède au mal; mais on avait beau faire, on ne parvenait pas à calfeutrer la maudite fenêtre, et la bise gémissait de la cave au grenier.
— Satané vent! grommela la mère Poulou, c'est comme l'amour au cœur du pauvre monde : plus on veut le chasser, plus il fait de vacarme!