ÉPILOGUE
Puis, avec un sourire qui s'adressait à l'avenir, il se mit à écrire au galop :
17 juillet.
« Non, vraiment, madame, je ne saurais vous haïr ce soir, et si vous étiez ici, auprès de moi, je crois que je vous sauterais au cou sans nulle tentation de le serrer jusqu'à ce que mort s'en suive. Je suis même certain que je pourrais poser les lèvres sur votre délicieuse figure, sans me souhaiter sur le devant de la bouche, les crochets venimeux d'une vipère; ce qui serait rompre avec une douce habitude, contractée jadis en mille et mille baisers, ô ma passion première ! »
Ici l'écrivain eut un sourire pour le passé, un sourire qui s'éteignit aussitôt dans une larme furtive. 11 se dépêcha bien vite de recommencer à écrire.
« Ce n'est pourtant pas un éternel adieu que je prétends vous dire en ce moment, m.adame ; il faudrait, pour perdre votre souvenir, perdre en môme temps mon cœur, avec toutes ses vieilles cicatrices. Mais votre image ne me poursuivra plus, comme une fantastique chimère, brodée sur un étendard ennemi; car, hélas! c'est ainsi que je la voyais sans cesse, pendant les jours
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de déroute. Bien plutôt vous m "apparaîtrez à l'avenir comme une splendide allégorie de la Dévastation, frappée sur une médaille que je porterai fièrement sur ma poitrine de vétéran. « Ouf! quelle campagne et quelle retraite! » dirai-je en la voyant.
« On peut remercier le ciel, lorsque, après tant de sanglantes batailles, de navrantes défaites et de sombres désespoirs, on voit s'ouvrir une ère de paix et de félicité avec des yeux de vétéran,... mais non pas d'invalide. On fait alors ce que de grand cœur je vais faire, madame ; on prend le gros cahier où l'on notait les épisodes de sa déroute; dans un épilogue court et bien senti, on accumule tous les reproches et toutes les haines que l'on nourrit encore au fond du cœur contre la coquette créature qui vous a tant martyrisé, puis au bas, de sa plus belle écriture, on trace le mot :
Fin
La journée qui suivit se passa pour les trois amoureux dans les fièvres et impatiences qui précèdent un tendre rendez-vous.
Qu'on se représente Landry désœuvré, énervé, taquinant le baudet, M"^° Poulou et Célestine; errant comme une âme en peine, tantôt sous les pommiers du verger, tantôt parmi les échelles, les poutres et les meules enfarinées du moulin. On le voit, tirant sa montre, examinant la hauteur du soleil, trépignant ou bâillant. Mais on ne le voit pas, s'enfermant dans sa chambre et travaillant la bouche en cœur à quelque chose de poétique. C'est ce qu'il fit de deux à quatre heures. Pendant ce temps, Gabriel se hâte vers le chalet, heureux, inquiet, indécis; ravi d'aller saluer sa belle, tourmenté de l'idée qu'elle peut être souffrante, délibérant si dans ce cas il convient d'insister pour être admis près d'elle. Landry n'eût pas délibéré, lui; il eût forcé la porte! Et voilà comme, dans les petites choses, se révèlent ceux qui se signaleront dans les grandes.
Lorsque Gabriel entendit Agnès lui dire d'une voix inexorable :
— Pas voir madame! Madame malade; ami à vousl'avoir mouillée hier.
Son visage exprima une telle consternation, que l'Allemande, subitement radoucie, reprit aussitôt :
— Vous revenir demain après-midi, madame avoir dit : « Pas avant. »
Le bossu apprit, par-dessus le marché, que Mina toussait beaucoup, qu'elle avait mal à la gorge, qu'il lui était impossible de parler et qu'enfin elle passerait la journée en lête-à-lète avec un bol de tisane et couchée. Tout cela fut débité avec un imperturbable sang-froid par Agnès, qui embellissait et amplifiait sa leçon, tant elle trouvait de secret plaisir à mortifier un de ces jeunes gens qui dérangeaient sa maîtresse. Le brave Gabriel la crut religieusement, et, tandis qu'il s'apitoyait sur les maux de sa bien-aimée, Agnès lui ferma la porte au nez avec la rigoureuse discipline d'un caporal prussien.
Tout près de là, pourtant, à demi cachée par une portière en tapisserie. Mina avait écouté ce colloque ; puis elle courut à une fenêtre et regarda son pauvre futur qui, lentement, descendait une à une les marches de l'escalier extérieur. Elle était très émue, la douce créature, — les femmes sont toujours très émues lorsqu'elles vous jouent un tour pendable, — et si Gabriel avait eu l'heureuse inspiration de relever la tête pendant qu'elle était penchée au-dessus de lui, je crois qu'elle n'aurait pas eu la force de se cacher davantage, et de ne pas l'appeler à elle. Cependant, à mesure que les ombres des montagnes s'allongeaient sur les collines, et que venait l'heure où Landry allait apparaître, les émotions, les scrupules, lescraintes et la mélancolie de Mina s'envolèrent, et les plus noirs pressentiments firent place aux plus riantes espérances. Elle revint à la même fenêtre d'où elle s'était apitoyée sur le désappointement du bossu, pour regarder la lune, qui, au milieu du ciel, faisait une tache blanchâtre à peine visible.
— Peu à peu, pensa-t-elle, ce petit nuage va s'argenler, et lorsqu'il élincellera comme un beau métal poli, moi je serai dans les bras de...
La folle ! [Elle se mit à danser à travers le salon
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comme une fillette à qui l'on donne sa seconde poupée. — La seconde poupée est inliniment plus séduisante que la première, pour deux raisons, l'une objective, l'autre subjective : parce qu'elle dit papa et maman, et qu'elle tombe entre les mains d'une jeunesse déjà grandelettc, mieux à même de jouir d'elle.
Encore une fois dans le cours de ce récit, — par malheur c'est la dernière, — on peut demander, après beaucoup de situations critiques et de sombres journées :
— Y a-t-il un petit coin du globe plus heureux que ne l'est pour le quart d'heure ce vallon sauvage des Pyrénées?
Landry glisse dans son carnet un papier plié en quatre, qui, certainement, contient de très jolies choses, à en juger par son regard malin. Puis il va s'étendre sur le gazon, la tête cachée sous les rameaux traînants d'une vigne, qui lui frôle les joues et lui chatouille le front à chaque caprice de la brise. Là, les yeux clos, quoique prodigieusement éveillé, il attend.
Gabriel est assis sur la lande, à l'endroit où le bonheur est venu fondre sur lui, comme une trombe. Il s'abandonne, à défaut d'autres, aux douces étreintes du souvenir. Autour de lui, les grands chardons forment un rempart épineux qui le sépare du reste de l'univers et que seules les espérances et les illusions, leurs sœurs, franchissent à tire-d'aile. Voici qu'au petit galop, un lièvre arrive à travers les bruyères et soudain se trouve en présence du bossu. L'animal, pétrifié devant l'objet biscornu qu'il d('couvre, se dresse sur ses pattes de derrière, en chandelle, et, pareil à un antiquaire devant un monstrueux magot chinois, examine, commente, hochant le nez, les yeux grands ouverts, les oreilles couchées. Et Gabriel, le fougueux chasseur, croyez-vous qu'il regrette son fusil? Ah bien oui ! Il pense que son visiteur a sans doute une bonne amie dans le voisi-
nage; il relient sa respiration de peur de l'elTrayer, et sourit d'un air paterne.
Mina, dont le cœur bat la charge, croque son dîner du bout des dents. — Ah! je lais la petite bouche! pense-t-elle ingénument. Une bouche sur le point d'être couverte de baisers se fait petite d'avance!
Agnès lui reproche son peu d'appétit. — Madame est malade, pour sûr. Elle devrait se soigner. Tout en parlant, l'excellente fille regarde dans les yeux de Madame, et y lit tant de bonheur, y voit monter une si intense poussée de jeunesse, qu'elle se sauve dans la cuisine et jie reparaît plus.
Mina, cependant^ ne peut tenir en place : — Landry doit être en route : dans une heure au plus tard il sera ici ! — Elle marche à grands pas, va d'une chambre à l'autre , bouleverse des tiroirs , se regarde dans une glace, lisse ses cheveux, met ses gants, prend son manteau, puis se met à rire nerveusement : — Folle que je suis, il fait encore grand jour ! — Si le soleil avait pour un liard de galanterie, il disparaîtrait tout de suite devant le regard furieux qu'il essuie. Comme il n'en fait rien, Mina se jette dans un fauteuil, et tâche de penser à sa journée du lendemain et à la scène terrible qui se prépare avec Gabriel.
Enfin, le soleil est couché, et un œil perçant peut déjà découvrir d'imperceptibles étoiles, dans les molles profondeurs des cieux. Certes, la vue de Mina défierait aujourd'hui tous les télescopes de l'observatoire : elle sonne :
— Agnès, tu peux te coucher, laisse seulement la clef sur la porte d'entrée... J'ai un peu de fièvre ce soir, une promenade me remettra. Je fermerai en rentrant.
— Que Madame prenne garde de ne pas se découvrir!... Les soirées sont si fraîches et humides dans ces
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montagnes... Il faut surtout que lo cou soit hien enveloppé.
— Sois tranquille , ma fille , je serai la prudence môme!
Un instant après, !\lina, encapuchonnée comme un moine, se gîte dans l'ombre d'un gros if et tend l'oreille aux moindres bruits.
Est-il besoin de décrire Landry pendant ses dernières heures d'atten'e? Déjà il était en observation près du chalet, alors (ju'il n'y avait nulle chance d'en voir sortir son amie. Après qu'il eut vainement passé une demiheure, tapi sous ce même if qui devait plus lard servir d'embuscade à Mina, il prit la peine de s'apercevoir que les poules elles-mêmes n'étaient pas encore couchées et qu'il faisait, par conséquent, une faction inutile. Abandonnant donc pour l'instant son poste d'observation, il alla flâner sur les collines environnantes.
Sa promenade le conduisit auprès d'une prairie plantée de cerisiers et entourée de haies qui lui barrèrent le passage. Comme il allait rebrousser chemin, il entendit derrière la haie des grognements et des grincements de dents, accompagnés de longs craquements secs, qui éveillèrent son attention. Croyant assister pour le moins à un repas de cannibales, il parvint à se hisser sur une borne, de façon à regarder par-dessus la clôture, et il aperçut cinq ou six gros chiens de montagne, se disputant les membres décharnés de la pauvre Fleur-d'Amour. Il n'y avait pas à s'y tromper, c'était bien sa silhouette, encore élégante dans ses attitudes macabres, qui se profilait sur l'herbe, et c'était bien son cœur, qu'un énorme chien, tout zébré de sang, était en train d'arracher, dans un remou d'entrailles. Hélas! tout autour de cette affreuse scène de carnage, les marguerites étaient rouges de sang, et des lambeaux de chair pendaient aux aubépines de la haie.
A celle vue, Landry se hâta de sauter à bas de sa borne, et partit pour son rendez-vous d'amour, avec un sentiment très pénible, qu'il eût hésité à s'expUquer, comme il avait hésité jadis à dire les causes du coup de pied donné à Fleur-d'Amour.
Après avoir été trop en avance, il était maintenant en retard. Sur la haute flèche des sapins, les grives sifflaient leur chant du soir, et les chauves-souris voletaient autour de sa tète avec de petits cris aigus.
En vain les vers luisants, tout du long du sentier, étoilaient les tertres moussus de leur lumière bleuâtre, comme s'ils eussent voulu conduire l'amant à son amante par une avenue bordée de minuscules torches nuptiales; Landry marchait la tète basse, insensible à ces enchantements, encore impressionné par ce qu'il venait de voir.
Pourtant le voici près du chalet, il se redresse joyeusement et regarde autour de lui ; soudain, d'une tache noire formée par l'ombre d'un if au clair de lune, sort une apparition fantastique, qui s'avance vers lui. Elle fredonne :
Mina s'en vient en tapinois.
Au clair de lune, Donner pour la...
Elle n'achève pas, tant un nombre infini de baisers lui ferme la bouche. Prenez ce moyen de conjurer les apparitions qui troubleront le calme de vos nuits !
Il est une heure du matin; Mina toute rose et frissonnante, les yeux alanguis, les cheveux humides de rosée, se déshabille dans sa chambre.
— Eh mon Dieu! se dit-elle, qu'ai-je donc rapporté là?... Une feuille morte, peut-être !
Avec un sourire, elle {glisse deux doigts dans son corsage, et retire un papier plié en (juatre.
— C'est ce fou de Landry, il a une faron originale de choisir ses boîtes aux lettres !
Elle lit :
« Ma chère Mina,
« J'ai l'ait, il n'y a pas longtemps, beaucoup de peine à une charmante créature aux yeux bleus, un jour où, déguisé en frelon, je l'ai piquée bien par mégarde. Maintenant que vous avez donné au frelon sa revanche, voulez-vous permettre au poète et fruit sec de prendre la sienne? en vous oflVant :