I.'KTK DKS l'RLITS SKCS. 14!i
— Mieux vaut mentir ([ue trahir!
— P»ali ! au fond, le mensonge n'est qu'une espèce de trahison ! S'il est permis de mentir pour le repos de l'un, pourquoi ne serait-on pas excusable de trahir pour le bonheur de l'autre?
— Ces maximes-là sont bonnes à prati{[uer pour les hommes ; mais, en attendant, quand une femme s'en empare, elle est tout simplement déshonorée !
— Ah 1 mon bon ami, s'écria iMalemort, c'est parce que le monde est ainsi t'ait, que nous avons l'honneur mâle et l'honneur femelle. Ce dernier consiste, pour la femme, à faire bonne garde sur un petit coin de sa personne. Si elle y réussit, qu'elle tue un pauvre garçon à force de coquetteries, qu'elle soit fausse vis-à-vis d'ellemême et vis-à-vis des autres, qu'elle profite de sa faiblesse pour insulter et blesser impunément, elle n'en a pas moins le droit de trôner sur le piédestal d'une vertu sans tache... Dans la vie réelle, j"ai beaucoup fréquenté une femme qui avait infiniment d'honneur femelle; laissez-moi le plaisir, dans le monde imaginaire où je me suis retiré, d'en rencontrer une qui ait un peu d'honneur mâle..., qui n'ait pas que la conscience des mots, avec la hardiesse des choses... ; car Suzanne est la franchise même; elle est...
— Elle est une fille de cœur, à laquelle je tendrais volontiers la main sur la recommandation de M. de Malemort, interrompit Mina, qui, sans sourciller, avait écouté toute cette discussion.
Lorsque les amis s'en altèrent, Gabriel sortit le premier, et, au moment où Landry, resté un peu en arrière, saluait Mina, celle-ci se pencha vivement et lui serra fortement la main, en disant :
— .Merci d'avoir pris si chaudement la défense de Suzanne 1
— J'ai parlé comme je pense! répondit Malemorl un
loO L'ETE DES FRUITS SECS.
peu sèchement, mais avec un regard qui démentait sa rudesse.
— A la bonne heure, je ramène ce soir un joyeux compagnon ! dit Gabriel au bout d'un quart d'heure de marche.
Qu'on ne soit pas tenté, en entendant cette remarque, de ranger le bossu dans la catégorie des gens qui soutiennent qu'une carafe pleine d'eau est remplie de sirop de groseille, parce qu'ils portent des lunettes à verres roses. Landry était bien réellement d'une gaieté folle, et son compagnon n'était pas un analyste assez subtil pour découvrir que, loin d'être le symptôme d'une joie réelle, c'était plutôt une sorte de griserie volontaire qui mettait des vibrations d'angoisse dans ses éclats de rire.
— C'est qu'il y a un temps infini que je n'étais allé voir l'aimable Mina, répondit Malemort. Sa présence a été pour moi ce que le premier coup de soleil du printemps est aux petits oiseaux... Encore un peu, je gazouillerais!
— Et vous songeriez à bâtir un nid?
— Pourquoi pas?... En qualité d'auteur, j'ai à mes ordres des légions de charmantes filles, prêtes à répondre au premier appel de mon imagination et trop heureuses d'habiter mon douillet petit nid.
— Votre imagination donnera-t-elle à l'élue un honneur mâle ou femelle?
— Pas plus d'honneur que n'en ont les linottes, qui font cependant le bonheur des linots !
Gabriel fit-il la réflexion que l'imagination ayant de tout temps passé pour avoir des ailes, il est très juste qu'elle choisisse un idéal dans le petit monde qui gazouille et voltige? Il pensa cela ou quelque chose d'analogue, mais ne devina pas le côté sérieux des
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plaisanteries de Malcmort, sinon l'inflexible morale de riionnôte garçon ne lui eût pas permis de passer, sans protester, à un autre ordre d'idées.
— A propos! Ce soir, pour la première fois, je vous ai vu du même avis que M"^'' Maëlstrom.
— Oui, nous étions aujourd'hui d'accord comme deux doigts de la main.
— Y avait-il longtemps que vous étiez ensemble quand je suis arrivé?
— Très longtemps.
— Vous vous êtes donc définitivement réconciliés ?
— Oui, nous nous sommes juré une paix éternelle!
— Éternelle! Alors, c'est maintenant de l'amour entre vous ?
— Nigaud, va 1 s'écria Landry avec un accent de si indicible sincérité, que Gabriel en demeura tout saisi.
Tl reprit pourtant bientôt, avec la noble assurance d'un homme qui a donné la mesure de sa sottise et ne craint plus d'aller aux extrêmes limites :
— Il me semble que M™° Maëlstrom, qui n'a pas les mêmes idées que vous dans la vie réelle, puisque vous êtes rarement d'accord, ne devrait jamais sympathiser avec les personnages que vous créez et dans lesquels vous condensez, pour ainsi dire, vos opinions et vos préférences. Pourtant, tout au contraire, vous êtes toujours parfaitement unis sur les questions de ce genre... Notre discussion de ce soir sur le caractère de Suzanne l'a encore montré...
— Allons, vous allez lui faire maintenant un crime de ce qu'elle n'a pas voulu vilipender ma pauvre Suzanne !
— Moi, lui en faire un crime!... 0 exagération!... Vraiment, vous devenez intraitable dès qu'on s'en prend à cette divine Suzanne!
— Certainement je deviens intraitable ! Je l'aime, je l'adore, j'en suis foui... Elle est pétrie de faiblesses et de défauts et pourtant, à mes yeux, l'humanité ne saurait produire une femme aussi désirable... Elle ne peut être fille que d'un cœur qui a beaucoup souflert, et d'une imagination habituée à chercher dans des sphères impossibles un type consolant...
— Savez-vous?... dit Gabriel en riant, je crois qu'un homme qui a eu dans sa vie un grand amour cesse d'être capable d'aimer une femme pour ses qualités; il la préfère seulement parce qu'elle ne ressemble pas à la première. Ce n'est pas le bonheur qu'il attend d'elle, il lui demande seulement de ne plus le faire souffrir...
— Peste, vous allez bien, jeune homme! s'écria Landry en saluant avec une extrême déférence. Vous m'offrez là une petite théorie d'un joli scepticisme.
Le bossu ne s'arrêta pas en si beau chemin, — il ne savait pas rester sur un compliment.
— Si vous devenez jamais amoureux, dit-il, je sais dt\jà comment ce phénomène se produira.
— De grâce, veuillez me l'apprendre !
— Eh bien, peut-être ferez-vous un jour un drame dont l'héroïne sera la chère Suzanne... Si vous avez la main assez heureuse pour trouver une interprète qui en réalise parfaitement le type et en qui s'incarne avec vraisemblance votre rêve... gare à vous !
— Oui! gare à moi! répondit Malemort d'un accent sérieux dont il fut étonné lui-même.
Tl ne parla plus et un amer sourire se joua sur ses lèvres, lorsqu'il fit la réflexion que Mina venait d'adopter pour un instant la personnalité de Suzanne, en le remerciant d'avoir si chaudement pris la défense de l'imaginaire créature. Gabriel regarda son ami avec défiance, et soudain ne se sentit plus en veine do scepticisme. En quittant le chalet, son âme débordait
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(l'allégresse; mais, à mesure qu'il causait avec Malemort, son heureuse sérénité l'abandonnait et je ne sais quelle mystérieuse inquiétude le mordait au cœur. Instinctivement, il lisait dans les yeux de son compagnon qu'il songeait maintenant à Mina, et il se mit à y penser aussi, jusqu'au moment où le tic-tac du moulin leur souhaita sa bruyante bienvenue.
La mère Poulou les attendait sur le pas de la porte, et la figure de Célesline leur riait par-dessus son épaule, tout incendiée par les rayons du soleil couchant.
— lié ! Arrivez donc, vous autres!... Il y a du neul' dans la maison, que ya fait trembler!
Ce qui tremblait, c'était la grosse poitrine de la meunière que l'émotion Taisait osciller comme une mer en furie. Elle poursuivit, après avoir repris haleine et en se tournant à demi vers Célestine.
— Savez-vous la nouvelle?... Cette grande bécasse-là est fiancée d'aujourd'hui !
— Célestine fiancée'! En effet, c'est ce qu'on peut appeler du neuf! dit en riant Malemort. Viens, ma fille, que je te donne ma bénédiction, ajouta-t-il en l'embrassant sur les deux joues.
— Et vous, monsieur Gabriel, il faut que vous me portiez bonheur aussi, dit Célestine en tendant sa figure au bossu.
Son baiser effleura sans bruit le front de la jolie fille et aussitôt après, il glissa dans l'oreille de Landry :
— Voilà, pour le coup, ce qu'on peut appeler du neuf !
Une chose curieuse, c'est que Landry ne parla pas dans se^ Étapes de l'entretien qu'il venait d'avoir avec M"ie Maëlstrom. Lui, qui se promettait tant de plaisir à soulever peu à peu le rideau qui voilait le passé et le caractère de Mina, n'entonna pas le moindre chant de triomphe ou d'allégresse, le soir du jour où il ne lui restait plus rien à découvrir. Ce n'est pas faute pourtant d'avoir beaucoup griffonné ce soir-là, dans son gros cahier.
Sa lampe fut allumée de bonne heure, et il se mit à écrire très vite, avec cette fiévreuse impatience qui n'attend pas qu'un mot soit achevé, pour passer à un autre. C'est ce qu'on appelle la verve, et, s'il est au monde un enfant de parents inconnus, c'est bien elle.
Voici ce qu'écrivit Malemort, d'une main brûlante do verve :
10 juillet.
Il passe aujourd'hui, sur noire bienheureuse vallée, une légère brise du temps jadis. Elle a détaché de vieilles confidences des lèvres de ma chère voisine, et soulève dans ma mémoire de lointains souvenirs. A mesure que je la respire, une douce folie rentre dans mon cœur... 0 mon premier amour!... Je m'étais pourtant bien juré de n'y penser jamais plus !... . Une fois, j'observais une bande de brocanteurs qui
fouillait le grenier d'un château abandonné depuis longtemps. C'étaient d'immondes petits juifs, aux crânes jaunes comme un vieil ivoire, aux nez pointus, aux longues barbes grises, aux yeux rouges et pleureurs, avec des lévites luisantes de crasse. Tout à coup, comme une bande de vautours alTamés qui s'abat sur le cadavre d'un agneau, ils entourèrent un coffret merveilleusement sculpté, et tandis que la clef tournait dans la serrure, tous les crânes jaunes formèrent au-dessus de lui une couronne semblable à celles qu'on pose sur le drap noir des cercueils. Alors la serrure grinça et le coffret s'ouvrit.
Ce fut un coup de théâtre, la couronne de crânes s'élargit un peu et fut surmontée d'une couronne de nez qui grimaçaient d'aise : chaque juif ayant levé la tête avec le gracieux mouvement de bec en l'air d'un poulet qui boit. C'est un mouvement qui, chez l'homme, accompagne toujours une sensation délicieuse.
Il y avait bien peu de chose au fond du coffret : un éventail d'il y a deux siècles sur lequel étaient peintes des tourterelles qui se becquetaient. Son manche était d'ivoire et portait une couronne de marquise. Pauvre marquise ! Elle n'était plus depuis longtemps que cendre et poussière , mais les objets qu'avait effleurés son toucher parfumé éveillaient encore des voluptés dans la chair boucanée des fils d'Israël.
Ils ne songeaient guère, les misérables, que, de son vivant, elle eût préféré toucher la peau gluante d'un crapaud que le cuir parcheminé d'un juif, et, sans rancune, ils se grisaient des émanations de sa personne, avec des poses ridicules de poulets en goguette.
Je vais aussi prendre de très grotesques poses, car me voici transformé en un vieux petit juif : je me penche sur le mystérieux coffret où dornmient, pieuse-
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ment ensevelis, les souvenirs de mon premier amour, et me prépare à humer de délicates senteurs.
Les voici qui montent en foule vers mon nez pointu. Ah ! je reconnais, à son arôme plus pénétrant que les autres, ma journée du 10 juillet de Tannée dernière! Qu'elle est déjà loin, grand Dieu! Est-il possible qu'il n'y ait qu'un an de cela, jour pour jour? Je n'étais pas alors un vieux brocanteur de sentiments brisés, mais un jeune fou très amoureux. C'est incroyable ce qu'un prodigue peut gaspiller de printemps en une année !
Je vois mon jeune fou aux pieds d'une belle sage :
— Ma chérie, ma bien-aimée, mon amour, ma vie, je me suis souvenu que ce matin vous avez vingt-cinq ans et suis accouru pour constater que chaque été qui passe vous laisse plus belle!
— Hélas! répond sa chérie, sa bien-aimée, son amour, sa vie, hélas, vous voulez rire !.., Je suis désormais une vieille personne ! et tandis qu'il lui serre les mains, et les baise, et les presse contre son cœur, elle détourne languissamment les yeux.
La bouche du prodigue cherche l'oreille de sa tendre amie, et murmure :
— Ma mignonne, il y a vingt-cinq ans aujourd'hui que vous avez reçu un corps; faites, je vous en supplie, que cet anniversaire ne soit pas seulement pour nous une réjouissance de l'àme !
L'amie abaissa sur lui un regard très doux :
— Laissez-moi, dit-elle, si vous m'aimez, parlez! Je suis triste, ce soir, j'ai le cœur gros! Je veux être seule pour dire adieu à mes années de jeunesse I
Son regard, se détournant de lui, semblait contempler très loin, dans le passé, toute la poésie qu'on rêve enfant. Le prodigue essaya de supplier, mais elle reprit, sans même abaisser les yeux, tant elle était absorbée par sa lointaine extase :
— D3 grâce!,.. Je ne suis pas de ce monde aujourd1uii!... Je n'y suis pour personne!... Sauvez-vous! Revenez bientôt!...
Le fou la contempla encore un peu , mais sans oser insister, tant sa grâce et sa vaporeuse rêverie la faisaient ressembler à une apparition surnaturelle. Il s'éloigna tout ému, silencieux, étouffant le bruit de ses pas et emportant dans son souvenir une incomparable image: celle d'une jolie créature revivant les idéales illusions de ses jours d'innocence et perdue dans de mélancoliques visions...
Le pauvre brocanteur se penche encore davantage sur le cofffret où sont les souvenirs du premier amour et le long de son nez pointu coule une larme qui va rejoindre les souvenirs. Il écoute cette douce voix qui dit : ... Je ne suis pas de ce monde aujourd'hui !... Je n'y suis pour personne!... et retient son souffle, pour ne pas mettre en fuite la ravissante apparition qu'il évoque...
C'est merveilleux comme une nature peut se dédoubler rapidement en deux personnages bien distincts ! Le jeune fou d'autrefois s'est soudain trouvé aux côtés du vieux brocanteur et, lui mettant la main sur l'épaule, lui a montré, dans le coffret, un souvenir tout proche du premier, si proche, que les deux pouvaient n'en faire qu'un. Alors le vieillard s'est écrié d'une voix aigre et railleuse :
— Pourquoi donc me montrer cela?... Ce fut très banal, très banal, et les vrais amateurs ne recherchent que la curiosité.
Décidément, il ne garde pas plus rancune à la tendre amie que si elle était une marquise d'il y a deux siècles. Mais le jeune fou est moins stoïqne, nne affreuse douleur contracte son visage, il referme avec
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violence le coffret où dorment les souvenirs du premier amour et s'enfuit...
Moi je reste seul, non plus un vieux petit juif, mais un pauvre diable qui, n'ayant pas vis-à-vis de luimême la franchise de s'en prendre au présent, fouille dans le passé pour y trouver prétexte à d'amères méditations. Je puis être satisfait maintenant, chère Mina, puisque j'ai donné un pendant à vos confidences,... et ainsi, cette journée du 10 juillet, qui en m'apportant de nouveaux tourments m'en a fait raviver d'anciens, tiendra dans mes Étapes (Vune Déroute un rang doublement honorable.
La verve de Landry n'était plus que de la fièvre ; après avoir goûté une âpre joie à écrire ces pages, il n'eût voulu pour rien au monde les rehre. Il repoussa son cahier et resta quelques minutes la tête dans les mains. Au dehors régnait le silence de la nuit; mais dans sa chambre, un énorme papiUon tête de mort, gros comme une chauve-souris, enveloppait la lampe d'un bourdonnement sinistre, se heurtait contre le verre, tombait assommé, puis revenait à la charge, opiniâtre et aveuglé.
Impatienté, Malemort éteignit la lampe.
— Tiens! J'ai pitié de toi..., dit-il au papillon. Tu as de la chance, toi!... Personne ne m'a jamais rendu un service de ce genre 1...
Alors il se déshabilla dans les ténèbres, et manquant d'air, trop agité pour dormir, vint s'accouder à la fenêtre.
Il se trouva face à face avec la lune dont le disque sanglant venait de surgir dans une auréole de brouil-. lard. Les montagnes dessinaient à peine leur silhouette noire sur le ciel sombre. De temps en temps des éclairs de chaleur profilaient l'horizon et montraient à l'endroit où s'allongeait la vallée de Refrogne un goulîre
béant et sans fond. Dans les prairies humides, les crapauds et salamandres donnaient un concert de cris rauques et monotones. Landry venait à peine d'arriver, qu'un hibou, battant l'air de ses ailes floconneuses, lui frôla le visage, pareil à une guenille effilochée, jouet du vent.
Après s'être promené dans le ciel, tantôt se confondant avec la nuit, tantôt devenant d'un noir de jais lorsqu'il passait devant la lune, l'oiseau de malheur finit par se poser sur un arbuste en face de Malemort et darda sur lui ses prunelles rouges.
Ce téte-à-tète fut de courte durée ; soudain le hibou s'envola, furieux d'être dérangé, et grinçant son horrible cri. Au même instant, un couple étroitement enlacé, sortit du verger et vint lentement jusqu'à la porte du moulin. Là, on se sépara sur un bon gros baiser et l'amoureux de Célestine regagna le village.
Landry le suivit des yeux tant qu'il put le distinguer, un sourire railleur aux lèvres et fredonnant en sourdine :
Le noble duc du Maine Est mort ou bien blessé !
Trois jeunes demoiselles Le viennent visiter.
EU' lui disent : <> Beau prince, Où ètes-\ous blessé?... »
Il fut interrompu par l'horloge d'Angostrina qui sonnait douze coups.
— Allons, voilà le 10 juillet fini! murmura-t-il, puis, d'une voix brisée, il acheva sa chanson :
... Au cœur, mesdemoiselles.
Je crois que j'en mourrai !
Il vit alors que le hibou planait de nouveau devant sa fenêtre, et, un instant après^ cet ami fidèle et sinistre
avait repris son poste sur l'arbuste et l'enveloppait do son regard phosphorescent qui ne clignait pas.
Ils se contemplèrent ainsi, jusqu'à ce que l'aurore fît rentrer l'oiseau dans le creux d'un saule, et Landry pâle, tremblant de froid, méconnaissable, dans sa blanche chambrelte.
Le lendemain, vers quatre heures de raprès-midi, Mina et le bossu vinrent s'asseoir au bas d'un coteau couvert de hautes fougères et ombragé de châtaigniers qui étendaient sur leurs tôles de grosses branches déjà chargées de fruits épineux.
Au-dessus d'un bouquet d'arbres, on voyait le chalet dresser ses pignons pointus, et, dans l'éloignemenl, le clocher d'Angostrina émergeait des pommiers et des noyers, enveloppé de fumées bleuâtres, qu'on eût pu croire d'encens, mais qui, en réalité, sortaient des pot-au-feu villageois.
Il semblait que, ce jour-là, le soleil concentrât tous ses rayons sur la vallée de Refrogne, comme si on eût placé devant lui une loupe gigantesque; de l'est à l'ouest, le ciel était rempli d'une aveuglante lumière.
— Ah ! si vous voulez, nous n'irons pas plus loin aujourd'hui ! dit Mina, en s'adossant paresseusement au tronc d'un châtaignier.
— Je ne demande pas mieux! répondit Gabriel.
— Comment allait M. de Malemort ce matin? demanda Mina. Ne viendra-t-il pas nous rejoindre au chalet?
— C'est peu probable... Il est souffrant, découragé... Tout à l'heure, lorsqu'il est venu déjeuner, j'ai été presque effrayé de sa mauvaise mine... Il parlait de s'en retourner bientôt à Paris.
— Vous l'accompagnerez, je suppose? Comme vous devez voyager avec lui cet hiver, vous serez probable-
l(ji L'KTE DRS FRUITS SECS.
ment bien aise de demeurer un peu à Paris, avec vos parents, avant de partir.
— Moi l'accompagner 1... Mais non... Je ne suis pas du tout décidé... On est si bien ici!... Notre voyage, c'est un projet en l'air! balbutia Murcy.
Mina le regarda, surprise de son trouble.
— Voyons ! vous ne comptez pas achever votre vie au moulin... Pour quelques jours de chasse de plus ou de moins, vous n'abandonnerez pas votre ami au moment oîi il est malade et tourmenté... La solitude lui fait un mal affreux !... Je vous en prie, ne le laissez pas aller seul !
A mesure qu'elle parlait, Gabriel changeait de visage. A peine eut-elle fini, que, ne recevant pas de réponse, elle le regarda plus attentivement. Il avait la figure bouleversée, les lèvres tremblantes et de lourdes larmes s'échappaient de ses paupières.
Elle resta consternée, incapable de penser ni de rien dire; clierchant à comprendre, craignant de deviner.
Après quelques minutes de mortel silence, avec un sourire navré, Gabriel murmura :
— Alors, ça vous est égal que je parte !... Je croyais... Vous aviez dit... encore hier, vous m'aviez dit que vous étiez heureuse de me voir!... acheva-t-il précipitamment parce qu'il sentait monter un flot de larmes, et il se mit à sangloter, le cœur brisé, comme une pauvre petite nature faible et infirme qu'il était.
Mina resta anéantie devant cette soudaine explosion de douleur. Elle comprenait enfin que Gabriel l'aimait depuis longtemps et s'était imaginé follement qu'elle l'encourageait. Un tel saisissement se peignit sur son visage, que le bossu n'eut pas besoin d'autre réponse pour comprendre à quel point il s'était mépris.
— Adieu! dit-il, je partirai demain... Je n'avais jamais aimé : il fallait lot ou lard avoir mon tour...
Mieux vaut que ce soit avec vous!... Au moins vous ne rirez pas de ma ridicule avcnlurc... Oui, je vois que je vous fais pitié!... Vous penserez un peu à moi, n'est-ce pas?... Plus tard nous serons bons amis!
N'en pouvant dire davantage, l'infortuné pèctieur de truites serra convulsivement la main de Mina; puis, mordu au cœur par le désespoir, l'humiliation, la honte, il se sauva.
La belle Mina resta pétrifiée! Il lui semblait qu'un grand malheur venait de fondre sur elle... Machinalement, elle repassait en sa mémoire tout ce qu'elle avait dit à Gabriel pendant leurs longues promenades en Icteà-tète. Elle avait été très bonne, tendre, indulgente, affectueuse pour lui, parce qu'elle prenait en pitié sa douceur et sa mélancolie résignée ; mais il paraissait aussi se faire si peu d'illusions, qu'elle n'avait pas mis grande prudence dans leur intimité, plaisantant et marivaudant à l'aventure, ne pensant pas qu'il pût rien prendre au sérieux. Pourtant, elle aurait dû s'apercevoir que peu à peu sa résignation et son humble défiance de lui-même se transformaient en une petite audace friponne de mauvais augure. Elle se sentait coupable en quelque chose, et pour le moins, se reprochait une grande légèreté. Sa maladresse, qui venait ajouter aux tristesses d'un infirme, lui semblait une aussi mauvaise action que de voler un pauvre.
Et puis, elle s'en voulait beaucoup de n'avoir rien trouvé à lui dire dans le premier moment de douloureuse stupéfaction.
— Il est impossible de nous séparer ainsi, se disaitelle. Je ne puis le laisser partir dans cet état, ce serait dangereux... Peut-être m'appelle-t-il en ce moment une coquette!... une coquette, moi!... Pauvre gardon, il est pourtant le seul être au monde (jui m'ait donné de l'amour !...
Elle secoua la tête avec une expression d'amertume infinie :
— Avoir été belle et intelligente, et n'avoir pu obtenir dans sa vie que l'amour d'un bossu !
N'importe, elle n'en devait que plus de reconnaissance et d'affection à ce malheureux ; sa résolution était bien prise de lui en montrer. Alors l'idée de ce devoir entra dans son esprit comme une obsession, contrariée par une autre idée, qu'elle ne s'avouait pas à elle-même, qu'elle chassait avec énergie, mais qui faisait passer sur son visage l'expression divinement caressante qu'elle avait, lorsque, la veille, elle se penchait sur le visage de Landry, en le suppliant de se laisser tenter, de ne pas se condamner à la solitude, et de revenir plus souvent à sa vieille amie.
Pendant deux longues heures elle resta ainsi, les yeux grands ouverts fixés devant elle, immobile, toujours assise contre le même châtaignier. Le soleil avait tourné et la criblait de ses cuisants rayons , sans qu'elle en prît souci. Elle voulait agir et ne savait à quoi se résoudre.
Que n'eût elle pas donné pour voir revenir Gabriel? Il lui semblait qu'elle trouverait maintenant mille choses à dire et qu'elle ne garderait plus en face de lui ce qu'elle appelait « ma sotte figure de tout à l'heure! »
Des bruits de pas résonnèrent sur le chemin et la firent tressaillir : Si c'était lui... ou Landry 1
C'était le sieur Fabien, ex-conducteur de diligences, qui s'avançait tristement, d'une allure de corbillard, traînant derrière lui, attachée par le cou, l'infortunée Fleur-d'Amour. Il n'était plus le temps où l'élégante bête eût trotté devant lui, hors de portée de son fouet, escaladant les sentiers abrupts comme la plus délurée des chèvres! Le moindre caillou, maintenant, la faisait
broncher, et dans ses grands yeux intelligents luisait l'angoisse de la mort.
A la vue de xMina, le voilurier en retraite, malgré la gravité des circonstances, se découvrit avec la grâce d'un gentilhomme et s'arrêta pour prendre de ses nouvelles ; il se piquait d'être capable, mieux que personne dans la vallée, y compris le curé, de causer avec une grande dame, ayant eu de tout temps le goût de la bonne société et d'innombrables occasions de frayer avec elle.
— Et les camarades ? Ils vous laissent donc seule aujourd'hui, les méchants? demanda-l-il d'un air bon enfant, comme pour la mettre à son aise.
A cette question qui touchait une plaie vive, elle fit signe que oui -, puis, sentant qu'il fallait dire quelque chose :
— Qu'a donc cette pauvre bête?
— Ce qu'elle a ?. . . Trop de cœur et pas assez de force : elle s'est tuée à marcher avec un compagnon qui avait de la force et pas de cœurl... Je la conduis là-bas, dans un coin de prairie où elle périra tranquille... Au moins, je ne la verrai pas crever !...
Tandis qu'il parlait, Mina s'était levée; l'aimable cocher la salua en abaissant sou fouet, comme un officier son épée, et remit délicatement son béret sur sa tête, en le balançant avec grâce, entre le pouce et l'index, par la petite queue de rat qui se trouvait au centre.
Mina reprit à pas lents le chemin du chalet. Cette phrase l'obsédait : a Trop de cœur et pas assez de force!... » elle revoyait le pauvre bossu la quittant et se sauvant, le cœur brisé.
Arrivée au chalet, elle demanda si l'un ou l'autre de ses amis n*était pas venu...
On n'avait vu personne depuis son départ. Un instant elle resta hésitante : allait-elle écrire à Gabriel, ou chercher à le voir?
Décidément, mieux valait envoyer une lettre. D'une main tremblante elle écrivit en haut d'une page : « Mon cher ami. » Ensuite dix fois elle trempa sa plume dans Tencre, et dix fois l'encre sécha sur sa plume, sans (lu'elle trouvât rien d'autre à mettre.
C'est qu'il est bien des choses qu'une femme n'écrirait pas à un homme, dùt-elle lui sauver la vie, et qu'elle lui dit à l'oreille, tout naturellement, tout simplement, quand elle le voit prêt à pleurer.
Mina déchira nerveusement la feuille de papier, remit son chapeau et sortit : elle n'était pas encore absolument résolue à entrer au moulin ; pourtant elle se dirigea vers Angostrina, mais par un sentier détourné, craignant de rencontrer Landry si elle prenait le chemin direct.
Pourquoi éviter cette rencontre qu'elle désirait une heure auparavant?... Elle-même n'eût pu le dire.
En marchant, elle combina ce qu'elle allait essayer, pour parler à Gabriel sans témoins. Alors cela lui parut tout à fait impossible. Landry, de sa fenêtre, voyait tous ceux qui traversaient le jardin pour entrer au moulin... Puis Gabriel était-il déjà rentré, les yeux rouges, l'air abattu ? S'il l'était, le demander, ne serait-ce pas trahir son secret?... Elle ne pouvait pourtant s'embusquer dans la vallée pour guetter son départ... Avec qui partirait-il? Avec Landry, sans doute. Mais alors Landry allait certainement lui faire ses adieux...
Elle s'arrêta, décidée, cette fois, à rentrer au chalet pour écrire à Gabriel et lui demander de ne pas partir sans l'avoir revue.
Elle était au milieu d'une lande inculte où, sur le rocher, végétaient pauvrement de maigres fougères et de hauts chardons couronnés d'aigrettes soyeuses qui miroitaient au soleil. Sur le point de rebrousser chemin, elle découvrit à peu de distance un paquet
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informe jeté sur la plaine déserte. Instinctivement son cœur se serra ; pourtant, elle marcha résolument à l'objet.
Gabriel, n'osant rentrer tout de suite au moulin avec sa ligure décomposée, et ne voulant pas, pour la même raison, suivre un sentier fréquenté, avait pris à travers la lande. Les natures qui ne sont pas très fortes ont soif de solitude dans les premiers moments d'un grand chagrin, non pour réfléchir librement au parti à prendre, mais pour s'abandonner sans contrainte et un peu lâchement à un paroxysme de désespoir. Au fond, c'était là ce qui avait poussé Gabriel dans ce coin sauvage, où l'on ne voyait personne à l'horizon, où l'on n'entendait même pas la clochette d'une brebis perdue. Certain de n'être pas troublé, le malheureux se précipita sur le sol, vautré sur le ventre, la face dans la bruyère et sanglotant à fendre l'âme.
11 était encore dans cet état, lorsque Mina s'approcha de lui sans qu'il l'entendît.
Elle se mit à genoux à ses cotés et le loucha légèrement à l'épaule : s'il l'accusait en ce moment même d'être une froide coquette, il dut changer bien vile d'opinion, devant l'inquiétude, la compassion et la tendresse qu'on lisait sur son visage.
— Gabriel, il faut que nous causions un peu ! dit-elle en se laissant tomber assise, tandis qu'il restait à genoux, tel qu'il venait de se relever.
Elle examina pendant un instant sa lamentable figure bouffie et machurée de larmes, puis reprit en souriant avec douceur et le secouant gentiment par le bras :
— Vous m'entendez, Gabriel, il faut que nous parlions comme de très bons amis et que vous me (juiltiez un peu consolé !
Le bossu secoua tristement la tête :
— Je lâcherai d'avoir plus de courage, mais être consolé!...
— Si, vous pouvez letre!... J'ai des choses à vous dire qui vous feront plaisir 1
— Peut-être me direz-vous que je ne suis pas un petit monstre?... Que je n'ai pas été stupide et sot dans ma conduite?... Allez, je comprends maintenant que si vous avez été très bonne pour moi, — si bonne, que vous ne vous pensiez pas capable de l'être encore autant pour personne, disiez-vous, — c'est ({u'avec personne, cela ne tirait aussi peu à conséquence qu'avec un être contrefait, qui prétendait n'avoir aucune illusion !
— Alors vous pensez qu'en me montrant tout particulièrement votre amie, qu'en vous témoignant beaucoup d'affection et d'intérêt, je jouais un rôle sans l'ombre de sérieux?... Vous faites de moi une jolie comédienne !
— Non!... Mais je sais que, moi, je jouais sous vos yeux un rôle tel, qu'aucune comédie n'en offre de plus ridicule !
— Croyez-vous donc qu'un amour sincère et profond comme le vôtre, soit un spectacle bien ridicule? Croyez-vous que je serais ici, blessée peut-être aussi douloureusement que vous-même, si votre erreur était aussi sotte que vous le dites?
Gabriel la regarda d'un air de doute, mais pourtant avec plus de calme : c'est si bon de laisser rentrer un peu d'espérance dans son âme !
— Vous n'êtes pas, continua-l-elle, le premier homme qui ait prétendu m'aimer, mais vous êtes le seul qui m'ait aimée réellement!... Je croyais que la vie du cœur m'était refusée, et vous êtes venu m'ouvrir les trésors du vôtre... Comme tout cela doit me laisser indifférente I
— Indifférente, non !... Mais quoi de plus?
L'ETK DES FRUITS SECS. ITi
— Je VOUS en prie, Gabriel ; ne vous rendez pas inutilement malheureux par orgueil !... N'est-ce donc rien que je sois ici vous montrant une si profonde affection ?
— Hélas ! celte affection, demain je ne serai plus ici pour la voir !
— Pourquoi?... Voulez-vous donc partir malgré tout ce que j'essaye,... malgré moi?
— Que dois -je faire ? dit en souriant Gabriel; ordonnez, j'obéirai. Vous savez bien où je voudrais passer ma vie !
— Et moi, je voudrais ne pas rendre votre vie malheureuse !
— Je serai malheureux partout où vous ne serez pas.
— Chut! Mon pauvre ami. Ne faudra-t-il pas que nous nous séparions tôt ou tard?
— Oh ! je vous en conjure, s'écria Gabriel, ne parlez pas de séparation ! Je sens qu'il est possible que nous restions toujours ensemble !
— Mais vous ne savez ni qui je suis ni ce que je suis!
De nouveau, les traits de Gabriel se bouleversèrent.
— Mariée! murmura-t-il.
Ame innocente ! Il lui semblait qu'en disant ce mot fatal, il précipitait Mina dans un abîme qui l'engloutissait à jamais, et sa figure exprima une si mortelle angoisse, que Mina se pencha vers lui en disant :
— Non ! je suis libre !
Comme elle prononçait cette parole, sa pensée lui montra Landry qui, depuis deux mois, occupait toute son âme; Landry qui, pendant quelques jours, lui avait rendu le sentiment du bonheur, lui avait fait trouver radieux l'éclat des belles matinées, joyeux le chant des oiseaux ; qui avait rempli de douces visions la calme longueur des nuits étoilées. Elle le vil
insouciant, dôcoiiragé de la vie, incrédule à l'amour, détournant tristement la tète pour ne pas lire dans ses yeux une folle, une malheureuse passion. Elle fut prise d'une sorte de révolte ; elle n'écoula plus que la pitié lui demandant pour un infirme cette beauté qu'on dédaignait; une froide et subite résolution lui vint, comme aux désespérés qui se donnent la mort, et lui fit répéter d'une voix où vibrait une tendresse navrée : — Non! je suis libre !
Us causèrent longtemps, jusqu'à ce que vînt la nuit. Gabriel, toujours à genoux devant Mina, levait sur elle ses beaux yeux pleins de foi dans l'avenir, et sa figure était ravissante, tant il y avait de passion et de candeur sur ses traits angéliques. Vint un moment où Mina n'eut plus besoin de faire un trop violent appel à sa pitié, pour laisser tomber de douces paroles dans l'oreille de son ami. Et la même brise, qui caressait les joues du bossu avec ces phrases enchanteresses, continuait sa route en enlevant aux chardons leur semence soyeuse, pour l'emporter au loin dans les champs cultivés et préparer pour l'avenir une stérile moisson d'épines.
Avant de quitter Mina, Gabriel l'embrassa tendrement sur le front.
Il y avait à Angostrina un homme qui nourrissait au fond du cœur une profonde sympathie pour Malemort. Son nom était : Augustin Sirtidou; sa profession : maître d'école ; le charme de son existence : être cousin germain de M'"° Poulou.
Grâce à ce lien de parenté, il avait obtenu de nombreuses confidences sur la vie privée de Landry ; dès le lendemain de son arrivée au moulin, il savait que l'étranger était auteur, qu'il avait tiré de sa valise des liasses de papiers, des « livres écrits, » disait sa cousine, et bientôt il fut informé que lejeune Parisien passait des journées entières à couvrir des pages et des pages d'un tas de choses incompréhensibles.
Dès lors, il sentit qu'un lien secret et mystérieux les unissait, sans doute la franc-maçonnerie qui existe entre les natures d'éUte, et il n'eut plus qu'un désir, celui d'entrer dans l'intimité du grand homme.
— Mais que que tu lui diras *? s'écriait M"^« Poulou un jour où il la priait de lui venir en aide. C'est un liomme!... Ils appellent ça un... Ah! comment donc?... un po... po... poème !
— Un poète!... Ça me connaît, répondit Augustin avec un sourire de satisfaction.
La meunière ignorait le sens exact du mot poète, mais elle savait qu'il fallait y attacher une idée gracieuse et quelque peu amoureuse; ajoutez à cela que Sirlidou avait brûlé pour elle d'une chaste flamme
17i L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
avant qu'elle épousât M. Poulou, et vous comprendrez qu'elle prit aussitôt la résolution d'aider de tout son pouvoir son cousin, à pénétrer dans les bonnes grâces de Landry.
Elle guettalongtemps une occasion : tantôt Landry était sorti quand le cousin venait, tantôt il écrivait avec frénésie et on n'osait le déranger. Enfin, le hasard voulut que précisément à l'heure oîi Gabriel et Mina se promettaient sur la lande des jours heureux , M"''' Poulou, mettant l'œil à l'angle de la fenêtre de Malemort, aperçut celui-ci bayant, non aux'corneilles, mais à un livre ennuyeux. Un instant après, elle frappait à sa porte, l'ouvrait, la refermait soigneusement derrière elle, puis, (•bauchant une révérence, disait avec une timidité très insolite de sa part :
— Monsieur, ne me grondez pas, au moins! je vous amène un jeune homme qui voudrait bien faire connaissance avec vous.
— 11 n'est pas dégoûté 1 Et qu'est-ce qu'il est, votre jeune homme?
— Chut!!!... Un poète... Tout comme vous! chuchota mystérieusement la grosse femme, en clignant de l'œil, un doigt sur la bouche.
— Diable! Mais qu'il entre vite, l'enfant! s'écria Landry et, sans avoir la patience d'attendre, il se leva en riant, courut ouvrir la porte et se trouva nez à nez avec Augustin Sirtidou.
La mère Poulou, qui le voyait toujours tel qu'il était alors qu'il flambait pour elle d'un feu discret, avait conservé l'habitude d'appeler « jeune homme « le digne magister. Mais Landry, ignorant ce délicat aveuglement du cœur de son hôtesse, ne put retenir un geste de surprise en apercevant le jouvenceau. Grand, long, efflanqué, chauve, édenté, soigneusement rasé et âgé d'environ cinquante ans : telles étaient ses
qualités physiques. Ses qualités morales se résumaient en une seule : la passion de l'idéal.
Les deux poètes se saluèrent avec gravité et Malemort montra une chaise à son confrère en disant ^vec une noble courtoisie :
— Prends un siège, Cinna!
Invitation qui parut au confrère, le fait d'un homme d'une exquise culture de langage et de manières. On s'assit. Alors, la mère Poulou disparut, avec le sourire protecteur d'une personne qui vient de faire deux heureux, et, entre ces natures quintessenciées, put jaillir une conversation dont il serait mal de dérober une ligne à la postérité.
— Je suis quinquagénaire, monsieur, soupira le maître d'école, en levant les yeux au ciel. Mon existence n'a été qu'un long martyre, obligé que j'étais de cohabiter avec des êtres grossiers et pesants qui semblent s'être réfugiés à Angostrina comme dans la dernière citadelle qui s'oppose à la civilisation...
— La civilisation a tout au moins une intelligence dans la place, ce me semble ! interrompit gracieusement Landry qui étouffait d'envie de rire.
— Hem! On fait ce qu'on peut! Et c'est pour moi une bien précieuse rencontre, une inimitable encouragement, que de pouvoir m'aboucher quelques instants avec un écrivain de gloire !
— Je suis excessivement flatté que ma faible renommée soit venue jusqu'à vous.
— Oh! monsieur!!!... Mon oreille est sans cesse tendue vers les échos des plaines de l'art.
Un silence de mort s'établit : on eût entendu sourdre les gouttes de sueur sur le docte crâne du magister. Lorsque Landry eut repris assez de sang-froid pour parler, il demanda d'une voix éteinte par l'envie de rire :
— Vous êtes marié?
i7fi i;ktk des frl'its secs.
— Oui, monsieur, le ciel in"a douiié uue épouse. C'était une jeune fille ignorante de notre vallée solitaire, et j'ai consacré nos instants de loisir à la dégrossir!... Je n'ai pas eu trop à me plaindre, le fonds était bon... J'en ai fait une personne décente, une sœur el une amie dans mon existence hautaine !
— Vous avez eu des enfants?
— Huit! monsieur! répondit le frère et ami en baissant pudiquement les yeux.
Un nouveau silence s'établit. Le rire gloussait dans la gorge de Landry; néanmoins, grâce à un effort de volonté, il reprit :
— Un homme comme vous n'est pas arrivé à cinquante ans sans avoir écrit ?
— Parfois j'ai tracé quelques lignes d'une plume attique... Je cultive plutôt, je l'avoue, les productions légères et fugitives, les devoirs de mon état ne me laissant qu'un temps haché.
— Vous me feriez bien plaisir si vous pouviez me montrer quelque chose !
— Monsieur, j'ai pris la liberté de composer en votre honneur une courte poésie. C'est simple, coulant et facile : une muse montagnarde I
— Je brûle de vous entendre !
Le maître d'école, s'épongeant le front, lut d'une voix tonnante l'étrange élucubration que voici :
Le papillun plonge sa trompe.
Coinine dans un tlacon d'essence.
Où mille délices il pompe Dans la rose, cornet d"al)ondance.
Ainsi mes doux accents plaintifs Vous cliantent mon plaisir exquis, De vous dire un mot, entre amis, Moi. quoiqu'un liumlile plumitif!
Au^usliii SiUTiitoi.
L'ETE DKS KKUIÏS SECS. 177
— C'est vraiment remarquable ! s'ôcria ce fourlje de Landry. Vous avez un grand souffle poétique!... Il y a bien une ou deux petites licences qui ne sont plus d'usage. Ainsi, la « rose, cornet d'abondance » possède une syllabe de plus que vous ne vouliez y mettre. Ce n'est pas de l'abondance, c'est du superflu!... Actuellement, Ve muet ne s'élide pas devant une consonne!... C'est un grand tort, c'est mettre sottement des entraves au génie! Mais, enfin, c'est comme ça... A part cette imperfection, le reste est superbe ! Cette accumulation de rimes féminines, suivie d'un entassement de rimes masculines, me fait pâmer!...
' — J'espère, monsieur, que vous voudrez bien garder cet heureux et agréable badinage, en souvenir d'un maître d'école de campagne qui vécut ignoré! dit cet homme profondément poétique en tendant son papier à Landry.
— Oh! vous me confondez! répondit celui-ci. Permettez-moi de vous olïrir en échange ce dictionnaire de rimes, où vous trouverez aussi une petite prosodie que je vous conseille de parcourir.
— Mais vous vous privez pour moi de votre lecture favorite?...
— Du tout, du tout! En ce moment, je ne songe plus qu'à la prose ! répliqua Landry.
Sirtidou manipula longtemps le livre avec d'excessives précautions, le tournant et retournant entre ses doigts osseux. Enfin, prenant son grand courage, il s'écria :
— C'est recueil de la célébrité, l'épine de sa rose, la lie de son calice, d'être assaillie de demandes d'autographes... .Aie sera-t-il permis, sachant combien je suis importun, de vous supplier de mettre en tête de ce livre une ligne signée de votre nom, attestant qu'il m'a été donné par vous ?
— Mais, comment donc!... Donnez! donnez!... Landry reprit le dictionnaire et, deux minutes après,
le rendit à son visiteur, ayant écrit sur la feuille de garde les vers suivants :
Trouver la rime est difficile, Et malgré cet affreux: bouquin.
J'avoue que j'y perds mon latin Pour n'attraper que de la bile !
Offre-moi donc un purgatif, Sii'tidou ! et prends cet ouvrage :
Pour ta Muse un apéritif, Pour ton Pégase un pâturage !
A la vue de cette aimable épître, le digne homme pensa se trouver mal.
— Oh! monsieur!... Dire que c'est compose exprès pour moi!... Il n'y a pas,... mon nom est dedans!...
Et il relut plus de vingt fois les vers de Landry, tantôt commençant par le premier, tantôt par le dernier, et s'écriant de temps en temps :
— C'est moi qui vais donner cela en modèle d'écriture à mes élèves !
Enfin il darda surMalemort des yeux d'où jaillissait l'admiration.
— Eh bien, monsieur, vous pouvez vous vanter de buriner rapidement les vers ! Je dis l^uriner, parce qu'ils dureront aussi longtemps que le bronze!... Et penser que vous voulez abandonner la poésie pour la prose!... Mais vous y reviendrez, volage!
— Je ne dis pas non; la poésie a du bon!... Pourtant, la prose a aussi ses charmes !
— Vous composez des romans, monsieur?
— Oui, des romans.
— Il doit falloir pour ça une grande expérience de la vie! soupira le magister en grattant son crâne pelé.
— Seigneur nonl Gardez-vous de le croire! s'ccria Landry, de plus en plus fourbe. Quoi de plus ordinaire, de plus routinier que la vie? Un romancier qui se laisserait dicter par l'expérience tomberait bien vile dans le banal!... Il faut, au contraire, pour trouver de l'originalité dans les situations, de la fraîcheur dans les sentiments, de l'imprévu dans les dénouements, écrire avec une âme absolument neuve... Ainsi, moi, j'ai vécu jusqu'ici dans un état d'innocence inimaginable, pour me donner pur à l'art!
— C'est sublime!
— Ah! oui! Ça fait bien plaisir, allez, de s'immoler, chaste victime, sur l'autel de l'idéal !
— C'est le rôve de ma vie!
— Diable! vous avez huit enfants.
— Misère humaine! On ne fait pas toujours ce qu'on veut, je vous assure! gémit Augustin Sirtidou, comme si la fatalité l'avait particulièrement distingué entre les mortels, pour lui prodiguer ses rigueurs.
— Voyez-vous, monsieur Sirtidou, avança Landry pour le consoler, je crois que certaines âmes très nobles habitent si haut, que les vagabondages de leurs corps ne les atteignent pas. Aussi, tout me fait espérer que votre imagination est encore assez neuve pour attendre de belles inspirations, pures de tout alliage terrestre. Puisse mon dictionnaire des rimes vous être de quelque secours dans l'accomplissement de cette glorieuse destinée!
Tout en parlant, Landry s'était levé et le magister aussi. Il gagna la porte à reculons, tandis que dans ses yeux brillait la flamme intense des révélations géniales. Un instant après, Malemort était seul, se livrant au plus franc accès d'hilarité qu'il eût éprouvé depuis des semaines.
A la même minute, Augustin Sirtidou était à la cui-
sine entre M"^'' Pouloii et Célestine, curieuses de savoir son impression.
— Eh bien? demanda la meunière.
— L'intelligence la plus lumineuse, la plus extraordinaire! le dessus du panier de l'humanité!
— Le fait est qu'il n'a pas l'air bête!
— Bête!... Que dis-tu là, malheureuse?... Oh ! quel homme! s'exclama Sirlidou.
— Oh ! quel homme ! répéta comme un écho Célestine.
— Il faudrait pourtant donner à dîner à un pareil homme! grommela la meunière. Huit heures! et IVl. Gabriel qui n'arrive pas!
Jusqu'alors, elle avait préféré le bossu à Landry, dont la causticité l'interloquait un peu; mais l'opinion du cousin venait de placer Malemort en très haut lieu dans l'estime de la grosse femme. Dame! il faut bien pardonner aux organisations supérieures d'être toujours ou quinteuses ou moqueuses, suivant qu'elles se sont éveillées de bonne ou de mauvaise humeur.
Heureusement, Gabriel n'acheva pas de se perdre dans l'esprit de ses hôtes en faisant attendre plus longtemps l'estomac de son sublime ami ; carà peine la mère Poulou venait-elle de déplorer son absence, qu'il encadra dans la porte sa figure rayonnante :
— Encore en retard, n'est-ce pas? dit-il en riant.
— D'une heure au moins ! s'écria la meunière. Diou vivan 1 Qu'est-ce que nous allons faire à un grand criminel comme ça?
Oh ! comme elle touchait juste, la bonne femme ! En l'entendant, Gabriel eut un petit sourire assassin.
— M. de Malemort est rentré, je suppose? demandat-il.
— .le crois bien, il n'est pas sorti ! H vous attend pour dîner.
Alors une voix creuse s'éleva d'un coin du la cuisine,
solennelle comme l'organe fatidique d'une sibylle mugissant au fond d'une caverne :
— Que vous êtes heureux, monsieur! d'être ami et disciple d'un pareil homme, de rompre avec lui le froment de la poésie et de boire l'harmonie de ses accents !
Gabriel, stupéfait, répondit tant bien que mal au maître d'école :
— Mais oui, Malemort est un très gentil garçon !
— Pour sûr! s'écria la mère Poulou, Si j'étais femme, — elle donna une chiquenaude de dédain sur les débordements de sa poitrine, — si j'étais femme, mon homme ferait bien d'ouvrir l'œil !
— Ou plutôt, vous feriez bien de laisser pleurer les vôtres ! tonna la voix austère de Sirtidou. M. de Malemort n'a pas connu et ne connaîtra jamais en ce monde d'autre femme que la poésie, sa vierge fiancée !...
Entre les lèvres pincées de Célestine partit un rire long comme une l'usée.
— Qu'avez-vous, pécore?... Que c'est beau de rire devant une auguste victime immolée sur l'autel de...
Il s'arrêta très ému, en découvrant que le visage de Gabriel était violet d'hilarité comprimée.
— Eh bien, qu'est-ce qu'il y a? demanda la meunière mécontente. Une personne comme vous, monsieur Gabriel, ne devrait pas rire des grimaces de cette sotte Célestine, qui ne peut pas comprendre les individus distingués et alors fait la bête, pour avoir l'air d'en savoir plus long !
La mère Poulou venait de sauver la situation, grâce à un heureux hasard. On est souvent bien adroit par ignorance ! Toujours est-il qu'Augustin Sirtidou dut à cette bonne fée de rapporter dans ses foyers plus d'illusions qu'il n'en avait emporté. Qu'on dise si pareille aubaine est bien habituelle à ceux qui vont rendre visite aux grands hommes?...
On a beau être ennuyé, tourmenté, agacé, découragé, tout cela n'empêche pas, lorsqu'on vient de berner quelqu'un, de voir irrésistiblement la vie en rose. C'est dans cette agréable disposition d'esprit que Gabriel trouva Malemort. Mais, comme il entra chez ce dernier escorté de la mère Poulou et de Célestinc, chargées du dîner et de ses accessoires, le moment n'était pas aux confidences, et ils se mirent à table, sous l'œil de leurs gardiennes, sans avoir jasé.
Cependant Landry observait curieusement son compagnon et, à la fin, ne pouvant plus tenir sa langue :
— Mon bonhomme, vous avez l'air tout drôle ! dil-il en le menaçant du doigt.
— Drôle de bonhomme, en effet ! répondit Gabriel on arrondissant sa bosse.
Au même instant, par la porte entr'ouverte, se faufila un chat qui vint en miaulant vers Célestine.
— Allons bon ! dit celle-ci à la meunière. Voici encore Gambetla qui a volé quelque chose I
— A quoi voyez-vous ça? demanda Gabriel.
— Oh, c'est pas malin, allez ! Quand il vient à moi en faisant le gros dos et en tournant la tête de travers, je suis sûre qu'il a fait un mauvais coup ! répondit Célestine.
— Diable ! pensa Malemort. Gabriel faisait joliment le gros dos tout à l'heure!... Lequel est le plus coupable, de lui ou de Gambetta?
Les sympathiques habitants du moulin baisseraient dans l'estime générale, si on pouvait les soupçonner de s'occuper de politique; aussi disons vite que ce chat, — qui était une chatte, — avait été nommé Gambetta à la suite d'une grande querelle avec un corbeau.
— Coquine de mère Poulou, qui se mêle de faire des aUusions à la lutte contre le cléricalisme ! s'écria Landry lorsqu'il entendit conter cela.
— Ouc que VOUS me chantez là?... répondit la meunière. Dans la bataille, le corbeau lui a crevé l'œil, à cette pauvre minette, et à cause de cela, nous l'appelons Gambetta,... et puis c'est un nomcjui fait bien pour une chatte, il finit en ^;, comme Zaza, Fina, Amanda!...
Le dîner fut court : les gens heureux ne s'éternisent pas à table, à moins qu'ils ne fassent consister leur féciUté dans la bonne chère...
La nuit avait déroulé ses crêpes sur la vallée; les étoiles, reflétées dans l'écume des torrents, remplissaient les cascades d'une pluie d'étincelles, et la lune mirait dans l'eau calme des lacs sa placide beauté.
Voici la mère Poulouqui, le nez sur son tricot, ébranle de ses ronflements les vitres de la cuisine, tandis que Gambetta et le matou font une vie infernale, ù ses pieds, dans l'àtre. Voici Le père Poulou, à moitié chemin entre Angostrina et son moulin. Ce vénérable patriarche s'est laissé choir dans un buisson d'églantiers dont les épines lui lacèrent les côtes. Pourtant il y restera jusqu'à l'aube, plus heureux, mille fois, que si son flanc frôlait celui de sa meunière, car des songes bizarres, puisés dans un saladier de vin blanc, l'initient à des voluptés qu'on ne rencontre nulle part ici-bas,... même au sein de la vallée de Refrogne.
Les ânes, hélas 1 n'ont pas d'ivresse. Ils n'ont pas non plus cette fantasque imagination humaine, qui fait sourire et rêver au seul nom de la vallée de Refrogne. Les ânes s'estiment fort heureux, lorsque leur tyran, saoul comme un Polonais, dort au fond d'un fossé, et qu'ils s'en vont le long des chemins, au petit pas, cueillant par-ci par-là un chardon savoureux, sans souci des coups de trique. C'est ce que le baudet se dit en ce moment. Voyez-le; il avance avec une craintive prudence son mufle jusque sous le nez du père Poulou et s'assure (jue l'ennemi est bien terrassé.
— « Pouah! qu'il sent le vin! » dit notre philosophe en soufflant avec dégoût sur le front du meunier,... qui aussitôt se tord avec délices sous l'haleine parfumée d'une houri.
Voici qu'un gros hibou de noire connaissance écarquille les yeux dans les ténèbres d'un massif de lilas. Sur son front se dressent deux cornes , ses plumes se hérissent, son bec crache et ses griffes écorchent avec impatience la branche qui lui sert de perchoir. Ciel! que voit-il?
Voici que dans le grenier où Célestine couche d'ordinaire, au milieu des sacs de farine, une bande de souris danse sur le plancher. Quelques-unes grimpent jusque sur le lit de la servante et jouent à cache-cache entre les plis des draps.
— La chatte, la donzelle et le matou, que font-ils donc ce soir? demande un souriceau bon à marier.
— Oui, que font-ils?... ricane une vieille souris.
El le souriceau de partir au galop à ses trousses. Crac ! les voilà tous deux disparus dans un trou !
Voici que Gabriel et Landry sont en tête-à-tête, libres enfin d'ouvrir l'écluse aux confidences. Une lampe qui se meurt, jette par éclats saccadés sa pâle lumière; autour d'eux, tout se lait : seules, de temps en temps, les grosses poutres de chêne qui supportent les meules, craquent mystérieusement.
Longtemps les deux amis furent sans parler. Le feu d'artifice de moqueries, qui avait teinté de rose, aux yeux de Landry, les misères de l'existence, avait duré ce que durent les feux de bengale ; et le jeune homme méditait mélancoliquement, la tête renversée sur le dossier de sa chaise, les mains croisées sur la nuque, les coudes au niveau des joues.
Gabriel, lui aussi, était songeur; mais sa rêverie mettait des tressaillements d'aise dans ses boucles
LETK DKS riniTS SECS. 18")
blondes, el un sourire de bonheur se jouait, sans qu'il en eût conscience, aux coins de sa bouche. A chaque instant cette bouche s'entr'ouvrait pour parler, puis, devant les sourcils froncés de Malemort, elle restait muette, hésitante.
Enfin le bossu éleva timidement la voix, d'une façon presque suppliante :
— Landry, mon vieil ami, voulez-vous m'écouter?
— Mais avec joie, si vous avez quelque chose à dire. Est-ce gai ou triste ?
— Ce qu'il y a de certain, c'est que vous rirez !... et c'est ce que je redoute !
Landry le regarda fixement.
— Vous êtes amoureux, aimable enfant, amoureux de la belle Mina!... J'y suis, pas vrai?
— Oui, Landry... Mais il y a encore autre chose !
— Ah! pauvre garçon!... Vous lui avez montré votre petit bobo ?
— Oui, Landry!... Je vous en prie, ne vous moquez pas !
— Hélas! mon cher ami, je n'ai pas envie de me moquer, car je vous plains du fond du cœur!... C'est peut-être olTrir une consolation banale à un être qui souffre, que de l'assurer qu'il y en a de plus malheureux que lui... Mais, enfin, songez que dans votre chagrin beaucoup de tortures vous sont épargnées... M"'° Maëlstrom vit seule!...
A ces mots, Gabriel ne se contint plus. Il se leva, se précipita au cou de son ami. el, se cachant la figure sur son épaule, s'écria :
— Non, elle n'est plus seule !... et il ne faut pas me plaindre, je suis fou de bonheur!... Imaginez-vous, Landry... moi... elle ne me repousse pas... elle m'a dit qu'elle pourrait... Oui, oui, elle me l'a dit !...
— Qu'elle pourrait?... balbutia Malemort.
18ti LKTE DES FRUITS SECS.
— M'aimer!... lâcha le bossu en l'embrassant avec e (Tu s ion.
Heureusement la lampe agonisait, et sa clarté était plus pâle encore que la figure de Landry. Ne recevant pas de réponse, le bossu reprit :
— Vous n'en croyez pas vos oreilles?... Moi-même, j'ai peine à me persuader que je ne rêve pas !... Landry, Landry, il ne faut jamais désespérer de l'existence ! J'ai été aujourd'hui, en quelques heures, aussi maltraité, puis aussi consolé qu'on peut l'être !
— Aussi consolé qu'on peut l'être!... s'écria Malemort avec un infernal sourire. Alors on n'ose pas demander de détails ?
— Landry, pour qui la prenez-vous?... Et que vous comprenez mal l'amour!... Croyez-vous qu'il y ait une jouissance comparable à celle d'entendre...
— Admis! je ne sais pas le premier mot de l'amour ! interrompit Landry. Maintenant, chère innocence, soulagez votre cœur, racontez-moi tout ce que vous avez... entendu.
Gabriel délirait trop pour être intimidé par le ton sardonique de Landry. C'était bon avant qu'il eût commencé à parler, mais dès les premiers mots, il s'était grisé des jolies choses qu'ils rappelaient. Aussi ce fut d'un trait et joyeusement, qu'il débita tout ce qui s'était passé à l'ombre des châtaigniers, puis la miraculeuse surprise qui était venue le trouver sur la lande.
— Et enfin, s'écria-t-il pour achever, je ne suis pas aussi naïf que vous me faites l'honneur de le croire, et mes plaisirs ne se sont pas bornés à entendre...
— Charmé que votre expérience ait su faire aussi vite un pas décisif... Je parierais qu'en la quittant vous l'avez embrassée?...
— Eh bien, oui, je l'ai embrassée !
i;i':tk des fruits secs. ist
— Ahî. vous l'avez embrassée « sur le fronl, » petit eoquiii ! Vous avez eu l'audace de traiter si cavalièrement celle qui doit vous être unie jusqu'à la mort !
Gabriel eut un liaut-le-corps de fierté qui redressa presque sa bosse.
— Mon ami, j'estime trop celle qui doit m'être unie jusqu'à la mort, pour lui demander davantage avant qu'elle ait le droit de me le donner!
Landry eut un mauvais sourire.
— Tiens ! je m'étais laissé dire que les crimes auxquels on s'abandonne dans un premier mouvement étaient souvent plus excusables que les peccadilles commises avec préméditation I
— Oh! vous êtes cruel!... Ainsi, je suis trop affreux pour qu'une femme soit jamais excusable de se donner à moi •?
— Comment diable me comprenez-vous ? s'écria Landry cédant à son bon cœur. L'amour embellit ce qu'il touche 1 — et, ajouta-t-il mentalement, le lis, qui donne son miel au gentil papillon, livre aussi sa corolle à la hideuse chenille !
— Merci ! dit, en lui serrant la main, Gabriel, qui ne demandait qu'à être rasséréné.
La lampe s'était éteinte , les amis restaient enveloppés de cette transparente obscurité que les beaux clairs de lune mettent au fond des chambres. Gabriel passa son bras sous celui de Malemort, et se mit à lui parler avec sa confiance câline de grand enfant.
— Voyez-vous , cher Landry, je sens parfaitement que vous m'en voulez un peu de ma passion pour Mina... Je ne sais pourquoi vous l'avez prise en grippe dès le commencement... Je l'ai bien vu tout de suite, allez, qu'elle vous impatientait... Pourtant...
— Pourtant quoi? demanda Landry, cherchant à distinguer son visage à travers la nuit.
— Pourtant, une fois j'ai cru avoir fait une découverte, et si vous saviez combien j'ai été malheureux ce soir-là !
— Cette belle découverte, c'était?... Sans indiscrétion !
— Que peut-être vous l'aimiez plus que vous ne vouliez le paraître, et qu'en tout cas, elle vous aimait beaucoup.
— Eh! mon Dieu ! Quel jour ce phénomène était-il visible?
— Le jour où nous avons dîné au chalet. Elle vous a demandé des vers et vous avez composé une pièce qui se terminait ainsi :
... Je vous promets Qu'au clair de lune.
Il viendra goûter ce doux mets :
Bonne fortune !
A plusieurs reprises, ce soir-là, je l'ai vue pâlir et rougir en vous parlant, et vous-même, en la quittant, n'avez pu vous empêcher d'avoir les mêmes soupçons que moi. Avouez-le.
— Ces soupçons, vous ne les avez plus ?
— Certes non ! Ne m'a-t-elle pas dit aujourd'hui qu'elle est libre. Le serait-elle si elle vous aimait?
— Je puis achever de vous rassurer, dit Landry en riant avec un parfait naturel. Pas plus tard qu'hier, elle m'a laissé entendre que je perdrais mon temps à l'aimer... Là-dessus, allons nous coucher. J'ai sommeil! Si vous n'avez pas envie de dormir, contez vos douces espérances à votre oreiller. Pourvu qu'un amoureux chante les louanges de sa belle, peu importe à qui ou à quoi... Bonsoir!
— Bonsoir, mon vieil ami !... Il faut pourtant reconnaître que je suis un lieureux homme!.. Vous ne vous doutez pas de ce qu'est Mina! Vous êtes vraiment injuste à son égard... Si vous saviez ce qu'elle a été bonne!...
Landry le prit par les épaules, tout doucement le conduisit hors de sa chambre, et lui ferma la porte au nez, ce qui coupa net Tcloge de Mina. Ensuite, cet homme accablé de sommeil, sauta de sa fenêtre dans le jardin et, nu-tête, partit comme un fou à travers la prairie jusque sous les pommiers du verger. Là, tombé dans l'herbe, les yeux grands ouverts reflétant sur les étoiles, il resta jusqu'au matin, insensible à la rosée qui trempait ses habits et le faisait claquer des dents.
Il est dur de sortir des bras d'une houri' pour se réveiller au milieu d'un fagot d'épines, le visage ensanglanté, la gorge en feu, les reins brisés, les yeux troubles, les membres gelés et la cervelle en compote. Telle fut, à une heure du matin, la situation du père Poulou. Et quelle route hérissée de difficultés l'attendait pour rentrer au logis. Il n'avait pas fait dix pas, que ses jambes heurtèrent un objet volumineux qui barrait le chemin et lui fit mordre la poussière. IlélasI c'était un sac de blé qui lui jouait ce méchant tour. Le maudit baudet ^avait semé sa charge en route! Il y eut au moulin, ce matin-là, des heures terribles; la meunière calotta son mari, le mari battit l'âne pour se consoler. Célestine, qui ne se réveilla pas à l'heure, fut surprise dans la chaleur de ses draps par une douche d'eau de source que lui versait sa maîtresse. Enfin, le moulin, si paisible d'ordinaire, retentissait de menaces et de hurlements, lorsque Landry, les yeux battus, fiévreux, exténué, y rentra.
— Miséricorde ! Qu'est-il arrivé ? demanda-t-il au milieu du vacarme.
Le père Poulou lui coula ses iafortunes.
— Que voulez-vous? conseilla Malemort. Il faut prendre patience, mon bon !
— C'est facile à dire à ceux qui ont tranquillement passé la nuit dans leur litl gémit le meunier. Mais moi, après avoir couché dehors, j'ai tous les malheurs pardessus le marché : une femme colère, un âne sournois !... jusqu'à mon blé qui se met contre moi et me jette à terre !
— Eh ! au moins, vous aurez la consolation de le réduire en poudre, votre blé ! s'écria Landry en fermant le poing.
A sa gloire, il faut reconnaître qu'il neput s'empêcher de rire aussit»M de sa belle répartie.
Il n'y a pas à y contredire, l'air de la vallée de Refrogne pousse prodigieusement à raction, et depuis que nos personnages le respirent, en vérité ils n'ont pas perdu leur temps.
Voyez, en efiet, ce qui se passe : Voici trois amis qui devaient, par toutes les circonstances de leur vie présente ou passée, se trouver à jamais indemnes de certaine terrible maladie qu'il serait superflu de nommer. Landry arrivait sous le coup d'une alïreuse désillusion, Mina s'était sacrifiée pour un homme qui l'avait lâchement abandonnée. Quant à Gabriel, il ne s'en faisait nullement accroire sur sa difformité. Tous trois affirmaient, à qui voulait l'entendre, que le C(jté passionné de l'existence ne comptait plus pour eux. Et malgré tout, nous nous trouvons au miheu d'une splendide mêlée, nous sommes assourdis de cris de détresse, inondés de larmes, assommés de plaintes, choqués de baisers, et au sein de ce tumulte s'élève un chant de victoire. Certes, on n'accusera pas la vallée de Refrogne d'avoir une atmosphère soporifique... ailleurs que sur le papier, du moins.
Vers midi, la guerre civile du moulin avait fait place à une paix boudeuse. Le principal belligérant accordait toujours une trêve à ses adversaires, lorsque l'heure approchait où ses casseroles réclamaient sa sollicitude. Gabriel, revenant de la pèche, reçut de Landry un ac-
cueil très amical : enfin tout faisait prévoir que le calme allait succéder à tant de récentes commotions.
— La pêche de ce matin a-t-elle été aussi bonne que lâchasse d'hier? demanda Landry.
— Tant s'en faut! répondit en riant Gabriel. J'avais oublié d'emporter mes mouches. J'ai passé le temps comme j'ai pu, à regarder couler l'eau.
— Oui, en rêvant à la chasse d'hier 1 Au moins vous n'aviez pas oublié vos engins !
— Hélas l Je n'ai d'autre engin qu'un amour profond ! répondit le sentimental bossu.
— Pour le moment, c'est le seul nécessaire ! répliqua ce méchant Malemort.
— Mon Dieu! mais je n'oserai plus parler bientôt!... Landry, vous ne me passez rien... Ah, l'amour fait dire bien des bêtises!
— S'il n'en fait que dire !... commença Landry avec une philosophie résignée, il reprit aussitôt sur un ton plus sérieux :
— Vous avez, je suppose, leprojeld'aller tout à l'heure chez M'"« Maëlslrom ?
— Certes !...
— Eh bien, si vous voulez être très — très gentil, vous me céderez le pas. J'irai tout de suite, et, en remettant votre visite à la fin de l'après-midi, vous la trouverez seule.
— Comme vous voudrez, répondit Gabriel, mais d'où vient cette hâte de la voir ?
— Cher Gabriel, j'ai été amoureux dans mon jeune temps, je sais qu'on accable de malédictions intérieures l'intrus qui trouble par sa présence les charmants tête-à-tête des premiers jours et je tremble que vous n'appreniez à me maudire!... Si je vous demande d'y aller avant, au lieu d'y aller après vous, c'est que je désire travailler aujourd'hui et, pour ne pas gaspiller
mon temps, je préfère mettre ma visite à l'heure de récréation que je m'accorde après déjeuner.
— Vieux collégien, va ! s'écria Gabriel en riant. Faites à votre guise I
Au fond, il n'y avait pas un mot de vérité dans la verbeuse explication que venait de donner Landry, car il était bien loin de la liberté d'esprit qui lui eût permis de travailler ce jour-là. Il voulait simplement, ([uoi que cette expérience pût avoir de pénible, voir comment Mina lui apprendrait sa subite résolution, (i'était un motif qu'il ne pouvait alléguer à Gabriel, qui eût pu se froisser en constatant combien son ami trouvait difficile pour la fiancée d'un horrible bossu d'avouer sa récente détermination.
— M">° Maëlstrom vous a-t-elle autorisé à me révéler vos engagements? demanda Landry après un instant de réflexion.
— Non, répondit Gabriel, mais elle connaît mon affection et ma confiance en vous et je ne crois pas avoir commis d'indiscrétion en vous parlant de nos projets... Pourtant, il vaut peut-être mieux que vous la laissiez aborder ce sujet la première !
— C'est bien mon intention ! répondit Malemort d'un ton singulier.
Gabriel se méprit absolument sur la portée de cette réplique, car il s'écria avec enthousiasme :
— Cher vieux Landry I Je ne suis pas votre dupe, allez ! je vois bien que vous tenez à observer les sentiments de Mina, pendant ces heures d'anxiété qui suivent une grave détermination... Je vous pardonne vos doutes et vos soupçons, parce que je sais qu'ils prennent leur source dans votre désir que je sois heureux !
— Rien! bien! A ce soir! cria Landry qui déjà faisait route vers le chalet.
l'.ii L'ETE DES ERUITS SECS,
Si, en ce inoineul, quelqu'un se ITil avisé de dire à (iabriel, que les erreurs les plus corsées sont toujours celles qui reposent sur un fond d'observation vraie, il eût sans doute crié au paradoxe.
Nul ne sera très surpris en apprenant que le cœur de Landry battait violemment, tandis qu'il montait l'escalier extérieur de la villa. Pourtant ce fut avec un visage infiniment calme et respirant une candide ignorance, qu'il s'inclina devant Mina.
— Vous êtes venu seul ! demanda- t-elle,
— Vous voyez... Le regreltez-vous?
— Vous pourriez aussi bien me demander : Fera-t-il beau ce soir?
Malemort, qui adorait l'ironie, eut un sourire de connaisseur.
— Avez-vous vu M. de Murcy ce matin?
— Oui, madame!
— Il ne vous a chargé d'aucun message pour moi ?
— D'aucun, madame!... Aviez-vous quelque^ projet?... 11 me semble lui avoir entendu dire qu'il viendrait à la fin de l'après-midi.
— Ah ! !
Ce fut un soupir de soulagement. Malgré son grand sang-froid de Suédoise, Mina n'avait pu cacher aux yeux prévenus et exercés de Landry un sentiment de gêne qu'elle essayait en vain de dominer. Mais lorsqu'elle comprit à la dernière phrase du rusé cnmpère que Gabriel n'avait pas parlé, elle respira.
— Décidément, elle préfère m'apprendre la chose ellemême ! pensa Landry.
Délivrée pour un instant de ses appréhensions personnelles, Mina put regarder son visiteur plus attentivement et voir les profondes altérations que la cruelle nuit d'angoisses qu'il avait passée en plein air avait laissées sur son visage.
L'KTK DKS nu ITS SKCS. 19".
— Vous avez vraiment l'air souHraiit ! dit-elle avec un sincère accent d'inquiétude. N'essayez pas de dire que non.
— Je ne l'essaye pas. Je suis réellement très mal à mon aise depuis quelque temps. Le climat de cette vallée ne me réussit pas. Je compte, sous peu, retourner à Paris.
Il y eut un silence. Déjà Landry avait annoncé son prochain départ à Gabriel , qui en avait aussitôt, pour son malheur... ou son bonheur, informé Mina. Celle-ci , aux paroles de Landry , n'éprouva donc aucune surprise qui eût pu se traduire par un mouvement involontaire et Malemort, qui l'observait attentivement, en tira la conclusion que son départ la laissait absolument indifîérente. Mais ce n'était pas un garçon à fondre en larmes comme l'ami Gabriel.
— Vous me donnerez vos commissions pour la capitale! dit-il amicalement.
— Quelles commissions peut avoir une vieille recluse comme moi? répondit-elle avec un peu de tristesse.
— Eh! des emplettes de noce, pardieu ! eut au bout de la langue ce fou de Malemort. Par bonheur, il se retint à temps.
Mina vit que son interlocuteur avait pensé quelque chose qui n'était pas à dire. Il en résulta un nouveau silence embarrassé. Ce fut encore elle qui renoua l'entretien :
— Votre Printemps sans Été paraîtra bientôt, sans doute '?
— Vers la fin de l'automne..., si je travaille 1
— Vous n'oublierez pas avec quelle anxiété la « Dame aux yeux bleus » guettera votre victoire ! Vous la tiendrez au courant de la bataille, n'est-ce-pas?
— Oui, madame!... dit-il avec effort, en pensant qu'au moment de sa prochaine bataille littéraire, la
ma L'ÉTÉ DES FRUITS SECS.
a Dame aux yeux bleus » ne serait plus seule au fond de son chalet.
Elle vit un nuage passer sur ses traits fatigués.
— Mon pauvre ami, dit-elle en secouant la tète, je crois que vous n'êtes pas heureux. Je voudrais au moins penser que l'avenir vous réserve des compensations.
— Il m'en réserve à coup sûr ! répondit-il avec une ironie dont seul il pouvait comprendre la portée.
— Vous êtes heureux, vous autres hommes, dit doucement IMina, de pouvoir vous retremper dans des rêves de gloire et d'ambition, lorsque les sources du bonheur intime sont taries !
— Oui ; mais mille fois plus heureuses encore vous autres femmes, répartit vivement Malemort, d'avoir un cœur si vivace, qu'il sait faire jaillir le bonheur intime des cas les plus désespérés, comme la baguette de Moïse tirait une fontaine de la roche la plus aride.
— Croyez-vous que toutes les femmes aient ce rare talent?... Moi, j'en doute... Peut-être en est-il qui savent donner un but à leur existence décolorée, en la consacrant à quelqu'un qui a besoin d'elles... Peutêtre est-il possible qu'elles trouvent dans ce dévouement la récompense d'un devoir accompli... Peut-être, alors, arrivent-elles, à défaut de gloire, à obtenir un peu d'estime !...
Les yeux de Landry étincelèrent d'un feu sombre.
— J'estime les religieuses qui donnent leur temps, leur jeunesse, leur douceur, leur tendresse aux pauvres et aux infirmes. Je n'estimerai jamais celles qui font l'aumône de leur corps 1 s'écria-t-il avec emportement.
Mina devint pâle comme une morte, et ses yeux bleus prirent un reflet métallique d'acier trempé : elle se dressa toute droite, effrayante de rigidité convulsive.
— Vous savez tout !... Allons, avouez !...
. Sa voix rauque s'étrangla dans sa gorge, elle resta
face à face avec Landry, miietto d'indignation, menaçante. Soudain elle se couvrit la figure des deux mains et fondit en larmes :
— Ah ! monsieur ! c'est cruel et peu généreux de m'avoir dit cela.
Landry lui découvrit doucement la figure, et, gardant ses mains dans les siennes, lorsqu'elle leva sur lui des yeux baignés de pleurs, il murmura :
— Madame, si j'ai mal agi, je crois avoir des excuses qui me vaudraient facilement mon pardon... Dois-je me défendre?
— Je ne vous en veux pas ! dit-elle. Laissez-moi seule, maintenant. Si vous voyez Gabriel, empéchez-le de venir.
— Quand pourrai-je vous faire mes adieux avant mon départ pour Paris ?
— Demain, si vous voulez !
— A demain donc. Je partirai le jour suivant... Lorsqu'il fut près de la porte, il s'aperçut qu'elle
l'avait suivi.
— Ainsi donc, dit-elle à voix basse, c'est une honte et une ignominie de faire la charité de sa personne à une créature souffrante?
— Ma bien chère Mina, vous dénaturez mes paroles ! Se donner comme vous le faites, n'est pas une honte; mais, à mes yeux, c'est aussi mal que de se tuer.
— Vous trouvez donc que se tuer est un grand crime ?
— En tout cas, peut-être le commettrai-je un jour ! répondit-il d'une voix désespérée.
— Et moi, une fois dans ma vie, j'ai été sur le point de le commettre. IVe vaut-il pas mieux choisir un suicide qui, du moins, fasse le bonheur de quelqu'un?
Sans attendre la réponse de Landry, elle se sauva en sanglotant et le laissa en proie à toutes les rages et furies qui peuvent se disputer une pauvre âme humaine.
Pourtant, malgré son état de l)ouleversement et d'incertitude, il n'était pas absolument incapable de réflexion; c'est pourquoi, après avoir délibéré un instant, il ne retourna pas au moulin, pour éviter de rencontrer Gabriel et de lui dire que Mina le priait de ne pas venir.
— S'il la trouve dans l'état où je l'ai laissée, se disait-il, très probablement une explication s'en suivra. Gabriel a du cœur : s'il comprend que iMina se sacrifie, je suis certain qu'il ne voudra pas accepter un pareil dévouement.
Hélas ! il était écrit que cette ingénieuse petite combinaison écliouerait au port.
Seigneur ! qu'elle est piteuse, la figure de Gabriel, au moment oi^i Agnès lui apprend que sa maîtresse est trop souffrante pour recevoir personne ! Point n'est besoin d'entreprendre une description détaillée du désappointement du petit bonhomme. Il n'est pas une belle liseuse de romans, qui, de derrière sa persienne, n'ait observé une mine déconfite de ce genre. Nul doute qu'elle ne se fasse un plaisir de retracer cet bumoristique tableau à son cher mari.
Dans la matinée du lendemain, Landry reçut le billet suivant :
« Monsieur,
« Je pourrais vous dire que je suis souffrante et qu'il m'est impossible de vous voir avant votre départ ; j'aime mieux que vous sachiez la vérité : à la suite de notre conversation d'hier, j'ai besoin de deux ou trois jours de solitude et de repos. Lorsque j'aurai envisagé avec calme les devoirs que me crée la résolution que j'ai prise, nous nous reverrons si vous le désirez. Si vous ne pouvez attendre ces quelques jours, recevez mes adieux bien affectueux et l'assurance de mon constant souvenir. »
Comme Landry achevait sa lecture, Gabriel entra un papier à la main.
— Lisez donc, mon cher, si ce n'est pas désolant ! Landry lut tout haut d'un ton assez gaillard :
« Mon cher Gabriel,
:( Je suis souffrante, pas gravement. Assez pour vous prier de ne pas entrer au chalet, trop peu pour que vous vous donniez la peine de venir prendre de mes
->t^) LKTK DE> FIU'ITS SECS. |
nouvelles. Dès qu'il me sera possible de continuer 1
notre bonne vie à deux, sitùt interrompue, je vous le |
ferai savoir. A vous de tout cœur. 1
« Mina. » !
— Allons ! je crois qu'elle en reviendra, dit en riant | Malemort.
— Vous en parlez bien légèrement ! s'écria le naïf Gabriel avec un regard indigné. Vous ne savez seule- ] ment pas ce qu'elle a, [
— Au moins, je sais ce qu'elle n'a pas ! l
— Et que n"a-l-elle pas ? '- Landry haussa les épaules, et garda pour lui son ;
diagnostic. ■
Cependant le jardinier de M'"'' Maëlstrom fit demander |
si ces messieurs n'avaient pas de réponses à lui confier. |
— Certes oui ! s'écria Gabriel. Mais ça va être long î ' dit-il en se reprenant. Je porterai moi-même la mienne j en allant prendre des nouvelles. \
— Diable ! Mais vous gênerez beaucoup M"'° Maël- ; strom, si elle veut faire le tour de son parc cette aprèsmidi, remarqua plaisamment Landry.
Gabriel, sans daigner répondre, partit se livrer à la ' '
rédaction d'une longue et touchante épître. Les lettres '-
d'amoureux étant sacrées, au même titre que les rêvé- 1
lations d'un malade en délire, je m'abstiendrai de trans- ;
crire ici les huit pages que Mina reçut un peu plus \
tard. i
Le jardinier emporta seulement les quelques lignes j
que voici : i
« Madame, ]
« Moi aussi, j'ai besoin de réfléchir beaucoup. Deux
ou trois jours ne me semblent pas de trop pour cela. j
.ratlendrai donc au moulin (ju'il vous plaise de me mander au chalet. M avez-vous assez pardonné pour que j'ose vous baiser la main?
t' J.ANDUV. •>
Trois jours se passèrent sans appurler de changements. Chaque malin et chaque après-midi, Gabriel allait frapper à la porte de Mina, pour demander où en était la myslcrieuse maladie ; chaque matin et chaque après-midi, ou lui répondait qu'il n'y avait pas d'aggravation, et il emportait cette heureuse assurance, le cœur un peu gros.
Enfin le quatrième jour arriva, ([vÀ devait avoir des conséquences terribles pour les pauvres fruits secs.
Vers midi, Gabriel était assis devant le moulin, quand le facteur lui remit une poignée de lettres. Il se mit aussitôt à séparer les siennes de celles de Landry, et, parmi ces dernières, il en était une dont la vue lui arracha un cri : il y voyait l'adresse de Malemort, écrite de la main de sa mère.
La nuit même de son entrevue décisive avec Mina, il avait envoyé par exprès une lettre à sa mère, en ce moment à Paris. 11 lui dépeignait, en termes exaltés, la violence de son amour, la bonté et la beauté de Mina, et la résolution ferme, irrévocable, oi^i il était, d'en faire sa femme. La démarche de sa mère n'avait donc pas lieu de le suprendre extrêmement ; pourtant il était pâle lorsqu'il arriva près de Landry.
— Mon ami, dit-il tout ému, voici pour vous une lettre de ma mère. Avant que vous la lisiez, je veux vous prévenir d'une chose : j'aime énormément ma mère. Depuis la mort de mon père, elle n'a vécu absolument que pour moi, et je lui dois une reconnaissance et un respectinfinis. Mais jamais, devant aucune supplication ni aucune menace, je ne renoncerai à Mina 1
— Vous n'aviez pas besoin de me donner celte pi'cface à la lettre de votre mère, répondit en souriant Landry. Je n'avais aucun doute sur vos dispositions.
— Landry ! lit le bossu avec un regard qui implorait, vous ne rendrez pas ma situation plus difficile encore qu'elle ne l'est, je vous en supplie !
— Mais laissez-moi donc lire mes lettres ! répondit Malemort en brisant le cachet noir.
Gabriel resta blotti dans un coin, pâle, les yeux fixés sur la physionomie de Landry, laquelle s'assombrissait de plus en plus à mesure qu'il lisait. La lettre de M'"" de Murcy n'est pas de celles que l'on peut résumer brièvement, la voici tout entière :
ft Monsieur,
ft Vous êtes avec moi le seul et le meilleur ami de mon fils, et vous savez qu'il est sur le point de prendre une détermination d'une telle gravité, que je dois être folle d'inquiétude et de chagrin. En faut-il davantage, pour que vous trouviez tout naturel que j'aie recours à vous ■? Je sais à quel point vous avez été bon pour lui depuis deux mois. Un homme comme vous, qui s'est fait un nom par l'imprévu, le mordant et la poésie de son esprit, pouvait facilement s'attacher Gabriel en l'éblouissant et le charmant, sensible comme il est aux choses de l'intelligence. Mais vous avez su gagner son cœur par une voie beaucoup plus difficile. Le pauvre gargon, rendu triste et défiant par son infirmité, n'a jamais eu d'amis ; il faut que vous lui ayez montré une bonté, en même temps bien franche et bien délicate, pour avoir su cun(iuérir son affection au point où vous la possédez.
L'ÉTI'] DKS FRUITS SECS. '203
« Si je vous dis tuul cela, monsieur, ce n'est pas pour vous gagner à ma cause par d'iiabiles compliments. Je pense qu'avec vous de tels moyens ne réussiraient pas, et puis, je veux vous le dire tout d'abord, il n'y a pas deux partis dans cette question, celui de la mère et celui du iils. Il y a simplement une femme affolée qui voit des difficultés et des chagrins pour son enfant, quelque résolution qu'elle lui conseille de prendre. En m'adressant à vous, ce n'est donc pas un appui pour faire valoir mon opinion auprès de Gabriel, que je demande : c'est un conseiller dévoué, désintéressé, courageux et sincère pour moi-même.
« Je vous parle comme si vous saviez tout, monsieur, et je pense, en etfet, que Gabriel ne vous laisse rien ignorer de ce qui l'intéresse. Vous savez donc qu'il a déjà hérité de son père un château et des terres très considérables. J'ai cru d'abord qu'il était dupe d'une habile comédienne, mise en verve par l'appràt d'une belle recette. Des renseignements qui me parviennent à l'instant de l'ambassade de Suède m'apprennent (jue ]\pnc Maëlstrom est plus riche que mon fils. Sur ce point, j'avais donc calomnié cette personne; mais on me confirme autre chose sur elle, que Gabriel m'avait laissé entrevoir, et dont la complète certitude m'a bouleversée, plus que je ne puis dire : c'est qu'elle a été mariée; qu'à la suite d'une intrigue d'amour, le divorce a été prononcé contre elle et l'a placée dans une situation impossible vis-à-vis du monde, tellement, qu'elle a été se cacher dans une vallée perdue des Pyrénées, pour se faire oublier.
« Il suffit de vous dire que j'ai appris cela, monsieur, pour que vous deviniez dans quel état je me trouve. J'ai compris tout de suite que celte femme déchue, forcée de se cacher, n'avait pu voir dans mon fils que l'homme qui la ferait rentrer le front haut dans les
-iO'i L'ETE DES FRUITS SECS.
rangs de celles qui n'ont pas à rougir d'elles-mêmes. En un mot, M"'» Maëlstrom joue la comédie, non pour de l'argent, mais pour de Thonnôur !
« Eh bien, elle se dupe elle-même, plus encore que mon fils; car elle ne trouvera parmi nous rien de ce qu'elle est prête à payer si cher ! — Peut-être serait-ce rendre grand service, à elle autant qu'à mon fils, que de le lui faire comprendre ; quoique, à la façon dont on me l'a dépeinte, elle soit femme assez intelligente pour ne pas s'abuser sur une chose aussi évidente. — Mais, ne voitelle donc pas, qu'au milieu de nous autres, catholiques, elle sera considérée, non comme la femme, mais comme la maîtresse de mon fils? Qui lui tendra la main? Il faut absolument qu'elle réfléchisse sur la terrible situation qui l'attend, si elle a l'audace de quitter sa retraite pour se montrer au grand jour. En lutte avec les opinions, les usages, les croyances, les délicatesses du monde auquel j'appartiens, une éclatante défaite, voilà ce que je peux lui prédire. Quant à mon fils, dont je connais l'orgueil, cela peut le tuer !
« D'un autre côté, je connais le cœur de Gabriel : il aime cet le femme à en mourir, si maintenant on la lui enlève ! Que faire? Que vous demander? Vous êtes son ami et un homme d'honneur! Agissez, conseillez; je mets en vous une confiance absolue.
« Hélas ! je ne sens pas en moi l'héro'isme d'une Blanche de Castille. Je suis mère, avant d'être femme et chrétienne. Si le bonheur de mon fils est en jeu, si le repos de sa vie en dépend, si, à vos yeux, je dois briser son existence en refusant de considérer celle qu'il aime comme sa femme, eh bien ! je subirai cette honte et cette humiliation, je tendrai la main où il faudra.
i' Cela, monsieur, je vous l'écris à vous, à vous seul. Gardez-moi le secret, je vous en supplie, au nom
L'ETK DES FRUITS SECS. Wo
de ma faiblesse de femme et de mon désespoir de
mcre
Répondez-moi, dès qu'il vous sera possible, et dites ce que vous croyez nécessaire que je fasse. Parlezmoi aussi de M'"" Maëistrom. Qu'en pensez-vous réellement, en voire âme et conscience? Que puis-je vous répéter de mieux ? Je vous écoute et m'en remets à votre honneur !
« Marie de Murcv. »
Landry lut et relut plusieurs t'ois cette lettre avec un véritable sentiment d'épouvante ; car elle le mettait dans une situation d'une telle délicatesse, qu'il n'osa d'abord en mesurer toute l'étendue.
Quand Gabriel s'aperçut enfin qi;e son ami était plongé dans une profonde méditation sur ce qu'il venait de lire, il s'approcha de lui :
— Landry, je vous le demande au nom de notre amitié, que puis-je espérer, que dois-je craindre ?
— Et moi, je vous demande au nom du diable de me laisser tranquille ! J'ai pourtant besoin d'avoir un instant ma tète à moi !... Du reste, je ne veux rien vous dire et suis décidé à ne pas vous entendre. Je répondrai à votre mère selon ma conscience, et vous prie très sérieusement, de ne plus me dire un mot de ce (jui se passe entre elle et moi !
— Très bien, répondit Gabriel d'un ton sec; j'ai eu la naïveté d'écrire à ma mère que vous n'aimiez pas Mina, et la voilà qui s'empresse de s'adresser à vous, sûre de trouver un allié... Toutefois, je vous préviens encore, que c'est bien en pure perte que vous travaillez contre nous. Certes, vous réussirez à troubler mon bonheur, à envenimer le chagrin de ma mère...
— Pensez de moi ce que vous voudrez, répondit brusquement Landry, et laissez-moi seul !
— Adieu donc, vous partez bienlôt, mieux vaut en (inir tout de suite. Bon voyage ! s'écria le bossu. Sur ces mots, il sortit en jetant la porte avec violence. Presque aussitôt il la rouvrit.
— Landry, dit-il d'une voix timide, voici une lettre de Mina pour vous.
— Donnez ! . . . Merci !
Landry lut la lettre avec le plus grand calme.
— Que dit-elle?... N'y a-t-il rien pour moi?
— Tiens, vous encore ici!... Je croyais que nous étions brouillés à jamais ! dit en riant Landry.
— Ayez un peu pitié de mes inquiétudes!... Ne soyez pas méchant!... dit Gabriel en lui tendant la main. Mina vous charge sûrement de ([uelque commission pour moi ?
— Voici tout ce qu'elle dit. Oyez :
« Monsieur,
« Je vais mieux et suis en état de recevoir mes amis du moulin. Prévenez Gabriel qu'à partir de maintenant, vous serez l'un et l'autre les bienvenus ici. C'est à vous que je m'adresse, dans l'espoir de vous habituer à correspondre avec votre amie...
u Mina. »
— J'y cours à l'instant ! s'écria Gabriel, que la joie rendait cramoisi.
— Annoncez-lui ma visite pour ce soir.
— Après que vous aurez répondu à ma mère? demanda Gabriel, subitement assombri.
— Oui! Sauvez-vous, ou nous nous disputerons encore !
Gabriel ne se le fit pas dire deux fois; il partit comme une flèche vers sa bien-aiméc;
LKTK DES FHIIITS SECS. -2o7
Keslé seul, Malemort, il faut le dire à sa louange, n'eut pas une minute d'hésitation. Du reste, la résolution qu'il venait de prendre d'aller le jour môme faire ses adieux à Mina ne lui permettait pas de perdre son temps en longues réflexions. Il écrivit, sans une rature, sans un instant de défaillance, la lettre suivante à la mère de Gabriel :
« Madame,
a Vous faites appel à ma loyauté et à mon désintéressement, pour vous aider de mes avis dans une question bien délicate, où je puis, grâce à Dieu, rester loyal, mais non désintéressé. A mon tour, je fais appel à votre honneur pour ne révéler à àme qui vive ce que je vais vous dire :
« Taime Mina Maëlstrom. Comme elle ne m'aime pas, — elle a pris la peine de me le dire, — je quitterai ce soir la vallée de Refrogne, emportant au cœur une mortelle blessure, et laissant le champ libre à votre fils. Vous voyez, madame, que vous parler avec le calme, la franchise et l'impartialité que vous me demandez serait au-dessus de mes forces. Tout ce que je puis dire, et c'est un suprême sacrifice que je fais à mon amitié pour tiabiiel, c'est que si M"'° Maëlstrom voulait accepter mon nom, il ne tiendrait qu'à elle.
« Landry de Malemort. »
— Mère Poulou, il me faut un homme à cheval, tout de suite ! pour porter ceci au chemin de fer !
— C'est bon, monsieur, on va tâcher !... Bien sûr, si Fabien est à la maison, et Fleur-d'Amour à l'écurie, elle ne laissera pas manquer le train à votre lettre !
— Jolie lettre à faire porter par Fleur-rt"Amoiir ! pensa Landry.
Hélas! ce ne fut pas la jolie jument, la plus sympathique créature imaginable, pour tout autre que Malemort, qui emporta sa triste missive.
Fabien la mit dans son béret et se hissa sur le dos d'un mulet galeux, qui aidait maintenant le cheval borgne à traverser cette misérable vie. Pendant que sa lettre s'acheminait en si piètre équipage vers le fond de la vallée, Landry se dirigeait vers le chalet.
A mi-chemin, il rencontra Gabriel qui en revenait :
— Mina est encore très fatiguée, dit-il, et m'a demandé de ne pas rester trop longtemps auprès d'elle.
— Peut-être ferai-je mieux de n'y pas aller? demanda hypocritement Malemort.
— Gardez-vous-en bien! Je lui ai offert de vous arrêter en route; mais elle m'a dit qu'elle comptait beaucoup sur votre aimable personne pour la distraire, et que, ne se gênant pas avec vous, elle vous chasserait au premier symptôme de fatigue.
— Voilà qui s'appelle mettre les gens à leur aise... Ne m'attendez pas, après sept heures, pour dîner... Si je ne rentre pas, c'est qu'elle ne m'aura pas mis à la porte !
— Entendu ! répondit gaiement Gabriel. Tachez, pourtant, que je vous voie avant de me coucher, ou je serai jaloux !
— Jaloux!... Voulez-vous bien ne pas dire de ces mots là, petit sot!
Admirons sans réserve les gens capables de prendre une grande résolution, qui les force à trancher dans le vifet à brûler leurs vaisseaux. Tel était Landry, lorsqu'il entra chez Mina.
— Ma belle et chère voisine, dit-il en lui serrant la main, ce n'est pas une simple visite que je vous fais, mais une visite d'adieux. Vous voilà délivrée de mon caractère méchant et taquin!
— Quel bon débarras, n'est-ce pas? dit Mina en essayant de sourire.
--- Oui, je le crois vraiment!... J'ai gardé du passé une amertume et un désenchantement qui me rendent un triste compagnon...
— Ne dites pas cela ! Vous vous êtes quelquefois montré si bon pour moi !... .l'ai beaucoup réfléchi à ce que vous m'avez dit l'autre jour! ajouta-t-elle.
— Eh bien ?
— Eh bien, je crois qu'entre mon sacrifice et un suicide, il y a une dilTérence... Dans le sacrifice, une femme qui n'attend plus de bonheur en ce monde peut encore espérer trouver une consolation.
— Mais si Gabriel entendait ce mot « sacrifice, « croyez-vous qu'il supporterait un instant la pensée de l'accepter?
— Je crois que oui !... Un homme se fait très bien à l'idée d'une femme s'immolant pour lui... Mais enfin,
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cela n'osl pas eu question; je veillerai à ce qu'il ne s'en doule jamais 1
— Ma pauvre amie ! Alors, pour le reste de vos jours, vous voilà condamnée à mentir?
— Autrefois, j'ai cherché le bonheur dans une folle trahison... A l'avenir, je vais demander un peu de repos et d'expiation à une sainte trahison... Maintenant, je vous en prie, qu'entre nous il ne soit plus question de cela. Pour vous, pour lui, pour le monde, j'aime Gabriel et c'est mon premier devoir de défendre que cela soit mis en doute... Allons, mon vieil ami, le reste de cette journée vous appartient : causons de vous, de vos projets.
Cette invitation pouvait faire supposer qu'ils allaient bavarder comme des pies ; ce fut au contraire un silence plein d'angoisse qui lui succéda.
— Madame, si nous allions faire ensemble une dernière promenade? proposa Landry, dans l'espoir que les distractions du chemin leur viendraient en aide.
— J'allais vous l'offrir! répondit Mina.
Ils traversent le parc et s'engagent dans les prairies ; mais lorsqu'on est sur le point de se séparer, c'est un triste pèlerinage que d'aller revoir ensemble les lieux où l'on s'est aimé. Voilà ce que Landry et Mina se disent à eux-mêmes, en marchant côte à côte, muets comme des ombres... Hélas 1 que ne pensent-ils tout haut, chacun découvrirait dans l'àme de l'autre ce qui blesse si cruellement la sienne !
Us entrent dans la prairie où deux mois avant ils ont développé leurs ingénieuses théories sur le foin et les fruits secs. L'herbe a repoussé verte et drue et les pauvres fruits secs échangent un pâle sourire.
Autour d'eux, cigales et grillons chantent au soleil un hymne vibrant; les marguerites et les boutons d'or, secoués par la brise^ s'agitent comme le petit peuple
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nndimanchi' d'iiiie joyeuse kermesse ; les papillons tlùnenl autour des fleurs avec des airs nonchalants et dédaigneux de petits-maîtres, tandis que de gros bourdons filent rapidement d'une corolle à l'autre, pressés et affairés comme s'ils y allaient glisser des messages d'amour. Sur les hautes tiges bronzées des oseilles sauvages, les jeunes fauvettes échappées du nid se balancent avec des cris aigus de plaisir et d'effroi. De tous cotés éclate la joie de vivre, dans un concert de couleurs, d'harmonies et de parfums.
— Pendant ce temps, dit Landry, les herbes séchées sont entassées dans une grange obscure et attendent tristement le moment d'être dévorées par les bêtes.
— Est-ce une délicate allusion à vos futurs lecteurs que vous faites là? demande malicieusement Mina; mais aussitôt elle lit dans le regard de son compagnon une si cruelle réplique , qu'elle se détourne pour cacher ses larmes, et ils reprennent leur morne promenade.
Par quel mystérieux acharnement ne reviennent-ils pas au chalet et ne préfèrent-ils pas se briser une bonne fois le cœur dans un inévitable adieu, plutôt que de faire durer ce supplice d'être ensemble, avec beaucoup d'amer orgueil pour unique soutien, sans trouver à dire un mot d'espérance ou de consolation 1 Toujours est-il que chacun d'eux aimerait mieux se laisser brûler vif que de donner à l'autre le signal de la séparation. Aussi entrent-ils maintenant dans la forêt de sapins, dont les branches, avec leurs longues barbes de mousse grise, essayent de leur barrer le passage. Vains efforts de la part des vénérables arbres ! Les deux compagnons montent le sentier qui conduit à la fontaine, où ils ont déjeuné le jour des foins.
Au-dessus de cette fontaine s'étend un vaste plateau
couvert de gazon tondu parles brebis et environné d'un cirque de hautes cimes , taillées à pic et dentelées comme les remparts crénelés d'une forteresse. Arrivés là, soudain Mina fait un violent elTort sur ellemême ; elle se tourne vers Landry, en souriant presque gaiement, et passe son bras sous le sien, en disant :
— Je fais une compagne bien maussade, n'est-ce pas?
— Suis-je beaucoup plus folâtre?
— Vous avez pitié de moi... Vous sentez que je traverse une crise terrible.
Si pourtant Landry soupçonnait ce que la pauvre femme entend par une crise terrible 1 S'il savait que chaque minute qui passe est pour elle une lente agonie, parce qu'elle amène l'heure des adieux!... Mais il comprend, au contraire, qu'elle a bien d'autres soucis en tète que son départ ; il est persuadé que la crise dont elle parle est la résolution d'épouser Gabriel. Infortuné Gabriel, pour l'instant, combien peu elle y pense !
Ils marchent bras dessus, bras dessous, sur le fin gazon ; à peine si de temps en temps ils échangent une syllabe. Au loin dans les pierrailles, ils se montrent les brebis pas plus grandes que de petits cailloux blancs, et ils écoutent le tintement mélancolique de leurs clochettes. Ils sont à l'alTùt du moindre sujet de conversation, tant chacun redoute d'en aborder un plus grave, vers lequel une fatalité semble l'entraîner.
— Voyez donc! s'écrie Mina en désignant la crête des rochers, voyez ces flocons de vapeur qui flottent là-haut !
— C'est à croire, répond Landry, qu'on nous tire des coups de fusil à travers les créneaux d'une forteresse. Voilà leur fumée !
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— Maintenant, ce sont des coups de canon ! répond Mina en contemplant les fumées qui grossissent.
Landry veut surenchérir ; il lève les bras au ciel et s'exclame :
— La bataille devient terrible! Une poudrière saute! Voyez donc, la forteresse se perd dans la fumée ; magasins, maisons, églises, tout brûle!
Mina ne veut pas être en reste d'imagination :
— Vous n'y êtes plus! dit-elle. Non, ce n'est pas une forteresse, c'est un volcan. Regardez, quel panache de fumée monte et s'étend sur le ciel. Et le long du ravin, sur le flanc de la montagne, voyez-vous la fumée qui roule : elle cache des flots de lave qui marchent vers nous !
— Tenez, ils ont déjà englouti ces pauvres moutons: les voici à présent qui dévorent le berger ; à notre tour maintenant ! s'exclame Landry.
A leur tour, en effet : le ciel était devenu d'un gris terne ; au ;travers des pâturages arrivait sur eux, poussé par un vent glacial, un brouillard opaque. Un instant après, ils recevaient par nappes une pluie torrentielle.
— J'ai envie d'invoquer Pline l'Ancien, s'écriaLandry ; .car je crois que votre volcan nous prépare le même
sort que lui assura le Vésuve !
— Plût au ciel ! murmura Mina.
Il ne pouvait être question pour eux, s'ils ne trouvaient un guide, de redescendre dans la vallée. Sur le gazon, nul sentier n'était tracé, et un brouillard les enveloppait, obscur comme la nuit. Au hasard, presque à tâtons, ils se mirent à la recherche d'une hutte de bergers. Malheureusement, on n'entendait plus le bruit des clochettes, amorti par les vapeurs cotonneuses qui tombaient du ciel, semblables à de silencieuses avalanches.
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Mina marchait avec une sloïque indifférence, toujours au bras de son compagnon, son grand cliapeau de paille prenant des formes fantastiques ou lamentables, au gré du vent. Landry, lui aussi, allait à l'aventure, changeant de place pour ne pas grelotter, insouciant de ce qui adviendrait d'eux, tout entier à l'immense chagrin qui débordait de son cœur, plus impétueux que les cascades qu'on entendait s'enfler et mugir, à mesure que tombait l'averse.
Enfin, ils arrivèrent au bord d'un ruisselet transformé en torrent, qui roulait des eaux troubles à grand fracas de cailloux, et leur barrait le passage.
— Je commence à être sérieusement inquiet pour vous, murmura Landry. Qu'allez-vous devenir? Si cette pluie ne cesse bientôt, nous sommes condamnés à roder toute la nuit à l'aventure !
— Eh qu'importe! ou plutôt tant mieux, répondit Mina en lui pressant le bras, ce sont quelques heures de plus à passer ensemble !
Si aveugle que Landry eût été jusqu'alors, il n'y avait plus à se tromper à cet accent à la fois désolé et passionné, à ces yeux où brillait une fièvre folle, à ce sourire navré. Sans quitter son bras, il prit la main de Mina, et l'attira contre sa poitrine, son regard rivé sur ses yeux bleus, et y lisant cette fois à livre ouvert.
— Ma chère petite Mina, est-ce vrai?...
— llélas! oui! c'est vrai, répondit-elle en sanglotant... Vous emporterez de moi le souvenir d'une femme bien peu courageuse !
— Mina, je n'emporterai aucun souvenir, car désormais la mort seule pourra nous séparer ! s'écria-t-il en la serrant dans ses bras. Je partais fou de chagrin ; je partais, parce que c'était le seul moyen de vous cacher mon désespoir, parce que, si j'étais resté un jour de
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plus, j'aurais tout avoué : que je vous aimais, que je vous adorais, que...
— Pourquoi m'avez-vous dit que vous ne m'aimiez pas, que vous ne vouliez plus aimer personne? interrompit Mina, souriant de bonheur à travers ses larmes.
— Mais, petite malheureuse, c'est vous qui me l'avez dit la première !
— Non, c'est vous, je vous assure !
— Nous avons été orgueilleux tous deux, je crois !
— Pourquoi, murmura doucement Mina, lorsque je vous ai demandé un jour si vous craigniez de m'aimer, avez-vous répondu que vous ne redoutiez plus un danger de ce genre '? Si vous aviez été franc, j'étais prête à tomber dans vos bras, et que de chagrins nous nous serions épargnés !
— llélasl je le répète, j'ai été orgueilleux... Vous m'aviez si bien prévenu, vous m'aviez tant dit, que la vie du cœur était finie pour vous !
— Mon Dieu , je le croyais avant de vous avoir connu !
— C'est comme moi avant d'avoir été ensorcelé par vous, ma sorcière bien-aimée.
Alors commença celte longue série de questions el de réponses, par lesquelles — pour la forme — les amoureux éclaircissent le passé. En réalité, ce qui dissipe tous les doutes , ce ne sont pas les explications plus ou moins lumineuses qui jaillissent de ces beaux discours; mais les bons gros baisers, dont chaque parole est soulignée. Ah ! qu'elle en reçut de baisers, la petite sorcière ! Et qu'elle avait bien l'air de la plus jolie des diablesses, avec sa robe plaquée au corps par la pluie, avec son chapeau tombé sur ses épaules, avec ses cheveux collés aux tempes et faisant ressortir ses beaux veux brillants.
Heureusement, les regards des hommes ne peuvent percer les brouillards opaques qui leur cachent si souvent le ciel. C'est ce qui évita un grand scandale aux bergers qui gardaient les troupeaux dans le voisinage de Landry et Mina. Quant au regard du Tout-Puissant, il pénétra sans doute à travers les nuées jusqu'au coin de gazon mouillé, où toutes les félicités de son paradis semblaient s'être réfugiées, et il les rappela trop vite à lui!,..
De nouveau le soleil brille sur les hautes cimes et les verts pâturages ; de nouveau les brebis trottinent joyeusement parmi les pierrailles et, sur les pentes des précipices , les roches mouillées luisent comme du marbre poli. Plus bas, des vapeurs aussi blanches que la neige roulent encore leurs masses étincelantes et remplissent la vallée de Refrogne d'un vide éblouissant.
Nos criminels n'ont plus aucune peine à retrouver le sentier par lequel ils sont venus. Amoureusement enlacés , ils s'engagent sous les sapins noirs mouchetés du vert tendre des jeunes pousses. Une bonne odeur de pluie s'exhale des buis et des mousses; des lambeaux déliés d'un brouillard transparent qui s'accrochent aux troncs des grands arbres ont l'air de gigantesques toiles d'araignées. Deux aigles, chassés de la haute montagne par la tempête, planent lentement et par longues spirales remontent dans l'azur. Lorsqu'ils passent auprès du soleil, leurs ailes lui font des écrans diaphanes, teintés de rose.
En même temps, les âmes de Mina et Landry, qui s'étaient, pendant la tempête, élevées à des hauteurs inlinies dans l'azur, redescendent lentement, silencieuses comme les aigles, et, comme eux, soutenues par des ailes teintées de rose.
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Enfin, peu à peu, par timides monosyllabes d'abord, — d'imperceptibles oui, qui répondent à d'insaisissables r/uoi, — ces bienheureuses ùmes se décident à reprendre terre et à parler la langue de tout le monde, — qui n'est pas celle des aigles, hélas ! — Voici les amoureux, revenus corps et àme, dans certaine prairie, et ils se regardent en riant.
— Seigneur! dit Mina. Qui eût pu prévoir que de pauvres fruits secs flamberaient si facilement?
— Je commence à croire qu'ils sont comme le bois et flambent mieux, secs que verts ! répond Landry.
Au bout d'un instant, Mina reprit :
— Nous sommes-nous fait mal, mon pauvre Landry, avec nos théories, nos prétentions, notre orgueil, et notre obstination de fruits secs 1
— 11 est certain, répondit-il en riant, que nos fruits secs n'étaient pas des memliants !
— Mais l'un d'eux, en tout cas, est un fameux brigand! répliqua Mina.
Elle rougit, pâlit et se tut. Ses lèvres venaient de rencontrer la goutte de fiel qui tombe dans toutes les coupes enchantées où l'on se désaltère ici-bas. Elle avait pensé à un fruit sec, qui n'était pas, lui, un fameux brigand, à un fruit sec qui embrassait modestement sur le front, à Gabriel!
Eh quoi! s'en souvenait-elle seulement alors? — Une minute plus tôt, pas davantage, je vous jure, elle ne se doutait plus qu'il existât. — Certes, les instants de félicité parfaite qu'on rencontre en ce monde sont rares. Mais, du moins, le Créateur fait bien les choses et, au moment où nous allons les goûter, il arrête notre mémoire et son radotage importun, comme une bonne maîtresse de maison arrête ses pendules, un soir de bal.
Mais supposez qu'un pauvre diable d'invité, force de
rentrer chez lui à une heure fixée d'avance, — cela s'est vu, du temps de Cendrillon, — s'oubUe un peu dans les délices de la fêle, je gage qu'à peine aura-t-il mis le pied dans la rue, une énorme cloche de cathédrale se mettra à sonner avec une horrible violence et lui criera par-dessus les toits, de sa grosse voix d'airain, qu'il a oublié l'heure, qu'il est perdu! Cette inexorable cloche de cathédrale, qui tinte à point nommé aux oreilles de ceux qui ont été sourds aux sonneries argentines des petites pendules, c'est ce qu'on nomme le remords.
On a beau dire que ce n'est pas la taule des invités si la dame du logis, trop hospitalière, escamote l'heure sur sa cheminée, et que les amoureux ne sont pas non plus bien coupables si un ange ou un démon, — on ne sait trop lequel, — pose le doigt sur le balancier de leur mémoire : le remords n'en existe pas moins. Tant d'innocents sont punis en ce monde, qu'il faut recevoir de bonne grâce les chàliments qu'on a le bonheur d'avoir un tant soit peu mérités.
Et puis, — cela est plus vrai qu'édifiant, — le remords n'est pas éternel. 11 dure dans la vie morale à peu près le temps qu'une horloge met à sonner minuit dans le beffroi d'une vieille église; et c'est fort heureux, car si le bonheur dans le crime ne pouvait exister, où en serait la pauvre humanité?
Malemort vit rougir, pâlir, puis hésiter Mina, et aussitôt il entendit la même cloche qu'elle.
— Pauvre garçon, murmura-t-il, que va-t-il devenir?
— Que vais-je devenir moi-même? répondit Mina. Je me suis imposé de sérieux devoirs envers lui... Que lui dirai-je?
— Et envers moi, ne vous êtes-vous pas créé aujourd'hui des devoirs plus sérieux encore?
— Entre nous, qu'csl-il besoin de devoirs? s'écria -Mina en lui sautant au cou. N'avons-nous pas mieux? Mais à Gabriel, dites-moi, (jue répondrai-je?
— La vérité! Ou'bier encore, vous lui portiez assez d'intérêt et d'affection pour vous dévouer à lui... croyant n'être pas aimée de moi. Mais que les choses ont bien changé en un jour, et que, entre lui et moi, étant mise en demeure de faire un malheureux, vous abandonnez celui pour lequel vous n'avez pas d'amour.
— Hélas! je vais lui causer un mal affreux, et quels reproches n'aura-t-il pas droit de me faire?
— Et à moi, donc? Plus de dix fois je lui ai affirmé, avec un amer sentiment de bravade, que vous aviez eu l'obligeance de me dire que vous ne m'aimiez pas!
— Il croit ([ue nous nous détestons! répondit Mina. S'il s'en fie aux apparences, il peut nous accuser d'avoir odieusement manqué de loyauté à son égard. Et pourtant, ajouta-t-elle les], larmes aux yeux, il me faisait pitié, et du fond de l'âme je m'étais consacrée à lui.
— N'y avait-il pas un peu de dépit contre moi dans votre charité? demanda malicieusement Landry.
— Fi! le vilain sceptique, qui ne peut me croire capable d'un bon sentiment!
— Je vous croirai capable d'une foule d'excellentes choses, si vous me laissez monter avec vous au chalet ! dit Landry comme ils entraient dans le parc.
— Croyez-moi seulement prête à vous offrir un bon feu pour vous sécher, répondit en riant Mina.
— Quoi, rien que ce feu-là?
— Rien que celui-là!
— Ma petite Mina, vous n'allez pas me renvoyer tout de suite; au moins vous me donnerez à dîner?
— Cela bien volontiers, si vous ne craignez pas un menu d'ermite : un poulet de ma basse-cour, dit-elle avec un sourire; des cerises et des fraises de mon jardin... des figues, des raisins, des amandes et des noisettes de chez l'épicier! s'empressa d'ajouter la taquine personne.
Quelle litanie d'exclamations entonna la compatissante Agnès, à la vue de sa maîtresse trempée, crottée et chilïonnée! Quelles imprécations contre l'orage! — Brave fille! l'orage des passions lui était une expression inconnue, elle parlait ^dans la sincérité de son cœur. La rousse Allemande installa Landry devant la grande cheminée où rôtissait le poulet; puis, après être allée aider sa maîtresse à réparer le désordre de sa toilette, elle revint en joignant les mains.
— Mein Gott! monsieur, où avez- vous conduit notre dame? Moi vous laisser plus sortir ensemble que avec le soleil!
Heureusement, ce mot soleil lui fit jeter les yeux vers la fenêtre d'où l'on voyait cet astre illustre qui, avant de se coucher, se drapait dans un éclatant manteau de pourpre. La vue de ce spectacle impressionna profondément cette nature poétique, et, les bras étendus vers l'horizon, la voix enflée de vibrations sonores, elle commença :
Da glanzen...
Lorsqu'elle en vint à :
... Meine ruhige seele!
Landry avait depuis longtemps rejoint Mina et continuait à lui faire la cour si bien commencée pendant l'après-midi, — commencée par où tant de malheureux ne peuvent finir 1
i;i':tk hks l'urirs sk(^.>;. 221
La gentille dînette qu'ils lirenl en tèlc-à-tète! Comme on s'extasia sur le poulet! Et les cerises donc, quelles couleurs! A peine si les lèvres de Mina pouvaient rivaliser avec elles! affirmait Landry. Et l'excellente crème que Mina, tenant plus qu'elle n'avait promis, fit apporter pour compléter les fraises! Quels éloges elle obtint pour cela du bon apôtre! Vraiment, le son de la grosse cloche ne leur avait fait perdre ni l'appétit ni la gaieté.
Par malheur, ils s'avisèrent de parler du premier dîner olîert par Mina à ses amis du moulin. Landry récita de nouveau l'histoire du Frelon et de la Pervenche.
— Si vous saviez que vous m'avez fait de la peine avec cette fable! s'écria Mina. Dans le moment, j'ai cru que vous y aviez habilement glissé une grosse méchanceté à mon adresse, et que ces vers :
Puis tout le jour elle guetta, La pauvre sotte,
l^n papillon qui la quitta Toute pâlotte!
faisaient allusion à mon amour, dont j'étais alors persuadée que vous vous doutiez !
— Et moi au contraire, qui m'étais imaginé que vous preniez grand plaisir à me voir peu à peu tomber dans vos filets. J'espérais vous donner le change en terminant cette fable par un envoi trop audacieux pour exprimer la vérité. Mais quant au frelon, hélas, c'était moi !
— J'avais cru que dans votre pensée c'était Gabriel... ce qui rendait votre pièce cruelle et insultante pour moi.
— Mais alors, si vous aviez de ma personne cette jolie opinion, vous auriez dû me détester au lieu de continuer à m'aimer!
(C'est chose bizarre et incontestable : les gens qui s'avouent une grande passion, constatent toujours, en même temps, qu'ils ont une foule d'excellents motifs pour se haïr).
Mina ne répondit pas. Le nom de Gabriel venait d'être prononcé, il n'en fallait pas davantage pour rendre à la pauvre femme ses angoisses et ses terreurs. X'allez pas croire, pourtant, que les amants se quittèrent les larmes aux yeux. Le moyen de larmoyer, quand on est aussi profondément heureux qu'ils l'étaient ce soir-là? II y a dans les grandes joies un égoïsme forcé. Tout ce qu'on peut demander à une nature généreuse, c'est que son égoïsme ne dure pas plus longtemps que son bonheur. Si ces deux choses n'existaient jamais qu'ensemble, oh ! alors, la charité serait bien près d'être universelle !
— Ainsi, c'est entendu, dit Landry en tenant Mina pressée contre son cœur : c'est demain que vous parlez à Gabriel.
— Oui, il le faut bien !... Dieu, quelle atroce perspective! Ce malheureux me fait une pitié 1... 11 y a des moments où je me trouve une exécrable femme... Landry,je ne veux pas porter un pareil coup à Gabriel tant que vous serez au moulin. Il faut que vous partiez demain, comme vous en aviez Tintention... Je vous enverrai une dépêche lorsque vous pourrez revenir, c'est-àdire lorsqu'il aura quitté la vallée. Cela, je l'exige !... Je le dois à Gabriel. Il souffrirait trop de vous voir. Le bonheur a des insolences naïves que je veux lui épargner!
— Ma petite Mina, je vous en supplie, ne me faites pas déjà partir demain !... Vous avez raison de vouloir queje m'en aille, mais il serait trop cruel de nous séparer si vite !... Encore un jour, rien qu'un ! Après -demain je disparaîtrai et vous parlerez à Murcy. Ne le recevez pas d'ici là. Faites encore semblant d'être soufl'rante. Je
trouverai bien moyen de vous voir dans la soirée, alors que vous aurez levé la consigne !
Mina fut faible. Il lui en coûtait de voir partir Landry, elle eut la petite lâcheté d'accepter avec joie ce prétexte qui lui donnait un jour de répit.
Lorsque Landry fut seul au milieu des prairies où s'éteignait le crépuscule, il se trouva subitement dégrisé et de très sérieuses réflexions lui vinrent à l'esprit, car au fond il était vraiment Tami de Gabriel. Je ferai sourire les gens d'expérience, en disant que, malgré cela, il était prêt à le trahir, à le berner, à le traiter durement s'il le trouvait entre Mina et lui, — parce que ça va sans dire! Mais, à présent qu'il était certain du triomphe, il ressentait une douce pitié pour son ami maltraité, et ne pouvait s'empêcher de hocher tristement la lête, en pensant à ce pauvre baiser sur le Iront : probablement le premier et dernier déduit amoureux, le résumé un peu trop concis des plaisirs de la chair, qaaurait goûtés le bossu en son passage ici-bas.
Ces excellentes dispositions de Landry pour Gabriel ressemblaient fort à la touchante sollicitude que témoigne la société à ses condamnés à mort : elle leur donne des livres amusants, un confesseur plein d'onction, et un bon dîner, avant de leur trancher la tète. Au moment de voir briser le cœur de son ami, Malemort ressentait une miséricordieuse inquiétude, et se sentait prêt à lui montrer une tendresse maternelle.
Toutefois, ses préoccupations de bonne amitié firent qu'il était déjà dans le voisinage du moulin, sans avoir encore réfléchi aux histoires qu'il serait forcé d'inventer, pour expliquer son interminable séjour au chalet.
Pour réparer cet oubli, il s'arrêta tout méditatif.
cherchant dans son arsenal de romancier, de narrateur, de poète et de fabuHste, les éléments d'un conte à peu près vraisemblable, quand, tout à coup, une masse noire qui se dissimulait dans l'ombre d'une haie, se précipita sur lui en hurlant d'une voix lugubre : — Li bourse ou la vie, mon beau galant !
Chaque pays a sou cri de guerre : en Espagne, les voleurs de grands chemins se précipitent sur leur victime en hurlant :
— Boca ahajo, sino te mato! (1)
A cette aimable invitation, le voyageur doit aussitôt se coucher à plat ventre, le nez dans la poussière, les bras en croix, et se laisser fouiller avec résignation, sans même avoir le plaisir de contempler celui qui vide ses poches.
Le larron qui s'élançait sur Landry, avait sans doute fait ses études en France; aussi le jeune héros, dispensé de baiser la terre à son approche, — ce qui pour un héros eût été une posture bien humble, — n'eut-il aucune peine à reconnaître, dans son agresseur, le facétieux Gabriel, qui, ne voyant pas rentrer son ami, et très impatient de savoir ce qui l'avait retenu si tard, était venu à sa rencontre et n'avait pu résister au plaisir de lui faire une de ces petites farces qui aident les bossus à se passer des grandes.
— Mais Landry, au nom du ciel! qu'est-il arrivé? Êtes-vous resté jusque maintenant au chalet ?
— A coup sur! De quoi vous étonnez-vous donc? N'étiez-vous pas prévenu que je ne rentrerais pas au moulin avant que M'"'' Maëlstrom ne m'eut mis à la porte ?
(1) La bouche en bas, ou je fe lue !
— Mais il est impossible qu'elle vous ait gardé jusque maintenant; elle n'a pas voulu m'avoirplus d'une demiheure ! s'écria le naïf enfant.
Alors Landry raconta qu'ayant été faire une petite promenade, ils avaient été surpris par l'averse, trempés, forcés de se réfugier dans une cabane, qu'au retour elle lui avait offert un feu pour se sécher, et que tout cela ayant duré jusqu'à l'heure du dîner, elle l'avait retenu par l'appât d'un excellent poulet de sa basse-cour.
— Mais je suis inquiet d'elle, ajouta-t-il. C'était une imprudence, étant souffrante, de sortir par un temps douteux. Je l'ai quittée ne se trouvant pas tout à fait bien, elle avait un mouvement de fièvre. J'irai demain de bonne heure prendre de ses nouvelles.
— Vous avez donc renoncé à partir demain?
— Oui, j'ai remis mon voyage d'un jour ou deux.
— Ce bon Landry, qui n'a pas voulu s'en aller au moment où Mina me donnait de l'inquiétude!... Car je sais bien que c'est pour moi que vous restez. Elle, personnellement, ne vous inspire pas assez d'altachement.
— Allons, allons, ne parlons pas de cela! grogna Landry d'un ton bourru, à la fois content et gêné de la tournure que prenaient les choses.
— Mais si, au contraire, parlons-en! Je suis excessivement touché de voir que, contre votre penchant, uniquement pour moi, vous vous intéressez à Mina. Peu à peu, vous verrez, vous en arriverez à l'aimer pour elle-même. Je voudrais tant que vous fussiez tout à fait bien ensemble ! Vous finiriez par vivre avec nous, elle serait votre sœur, autant que je suis voire frère; elle vous...
— Allons, Gabriel, allons, mon pauvre vieux, pas de lyrisme ! s'écria Malemort en fronçant le sourcil avec une horrible grimace devant ce charmant tableau d'intérieur. A partir de ce moment, de gentil et compa-
tissant qu'il avait résolu d'être envers son ami, il redevint, pour le reste de la soirée, l'impitoyable railleur des jours précédents.
Tout en causant, ils étaient arrivés chez Landry. L'heureux personnage donna subitement des signes d'une extraordinaire gaieté, en revoyant ce réduit où il avait enduré tant de souffrances et d'angoisses morales. La vue de son ccihierd' F Urpes, surtout, parut lui causer un sensible plaisir. Après avoir épousseté avec son mouchoir la farine qui blanchissait la table de travail, il y posa le fameux cahier, en sifflant une marche avec un entrain guerrier.
— Allez-vous écrire maintenant, au milieu de la nuit, grand toqué, au lieu de vous coucher comme un honnête citoyen? demanda Gabriel.
— Certes, oui ! J'ai à griffonner ce soir une page agréable. C'est bien le moins que je saisisse l'occasion d'en mettre une dans tout ce gros volume.
— Et qu'y raconterez-vous, s'il voiis plaît?
— Qu'il y a plus de chaleur dans la flamme de celte chandelle, que dans tous les cœurs des amoureux de France et de Navarre réunis! répondit-il en posant le chandelier à côté de son écritoire.
— Ce qui veut dire, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas, et que vous me souhaitez au fond de mon lit. "Ai-je raison ?
— A ne vous rien celer, c'est la vérité pure, répliqua Landry.
On se souhaita cordialement le bonsoir. Près de la porte, Gabriel se retourna encore pour regarder le visage radieux de son ami, qui jubilait sous la lumière jaune de la chandelle.
— Ce diable de Landry, qu'a-t-il donc ce soir? Il a l'air d'arriver en droite ligne du septième ciel ! murmura-t-il à mi-voix.
228 L'ÉTÉ pES FRUITS SECS.
— Non, du troisième seulement ! répliqua Landry avec son plus gracieux et modeste sourire.
Gabriel, cuirassé d'innocence, haussa les épaules et alla tranquillement se coucher, tandis que Malemort, enchanté de sa vilaine plaisanterie, brandissait sa plume sur le cahier A' Étapes.
D'abord il traça, d'une belle écriture moulée, un titre :