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L'été sous les tilleuls

Madame de Yaricourt, déjà avancée en âge, passait sa vie dans une agréal)le solitude située dans le pays de Yaud, à très-peu de distance du lac de Neufchâtel. Son habitation, ornée de tous les agréments que peuvent offrir l'art et la nature, avait l'aspect d'un petit château. Presque aux portes de Lausanne, elle était retirée et solitaire comme si elle en eut été à cent lieues. Entre deux coteaux assez élevés se creusait un petit vallon au fond duquel coulait une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à micôte, était assise la jolie habitation de madame de Yaricourt. Au-devant s'étendait un jardin en terrasse ; une vigne était au-dessus, un verger au-dessous, vivS-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée ; plus haut, dans la moii-

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tagnc, des prés pour reiitretien du bétail. Dans le jardin, qui était d'une certaine étendue, de beaux tilleuls, garnis d'un épais feuillage pendant la belle saison, ofTraient aux promeneurs de délicieux ombrages et cachaient le toit de chaume d'un rustique chalet. C'était là que la maîtresse de la maison faisait faire son fromage, dont elle était heureuse d'envoyer des échantillons soit à des parents qui vivaient loin de la Suisse, soit à de pauvres familles du pays. Aussi madame de Varicourtaficctiomiait-eJe particulièrement son chalet entouré de ses vénérables tilleuls ; c'était son lieu de plaisance, et, malgré son grand âge, elle y passait chaque jour quelques heures et aimait à respirer le frais du soir sous les arbres touffus qui en étaient pour ainsi dire les gardiens.

^îadame de Yaricourt avait une famille nombreuse, mais dispersée dans diverses provinces de France et d'Allemagne, par suite d'honorables établissements qu'elle avait su ménager à ses huit enfants, trois garçons et cinq filles. Le ciel avait béni tous ces mariages, qui avaient donné à la dame du chalet un grand nombre de petits-enfants dont elle s'enorgueillissait d'être la grand'mère, et qu'elle se plaisait à réunir tous les ans autour d'elle pendant les beaux mois d'août et de septembre.

La solitude de madame de Yaricourt s'animait singulièrement à l'époque où toute cette jeunesse encoi'o folâtre venail y piendre ses joyeux ébats. Alors au calme le plus parfiiil succédait momentanément une sorte d'agitation qui contrastait avec les habitudes de la maison. L'était un mouvement perpétu(*l d'allées et de venues dans les escaliers.

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dans la cour, clans le jardin. Les uns partaient pour une partie de pêche sur les bords du lac; les autres, studieux amateurs de la botanique, allaient herboriser dans les champs et dans les bois du voisinage; d'autres couraient après de beaux papillons aux ailes dorées, dont ils brûlaient d'orner leur collection d'insectes. Qu'on se figure, pendant les heures de récréation, cinq à six jeunes gens de quinze à dix-sept ans et autant de jeunes personnes à peu près du même âge, tous unis par les hens d'une parenté plus ou moins étroite, et surtout par une franche et cordiale amitié, tous élevés dans des principes religieux, tous heureux d'avoir quelques jours à passer ensemble, mais offrant une diversité de goûts et de caractères telle qu'on la rencontre à chaque pas dans la société, et Ton aura une idée assez exacte de la réunion des petits -enfants de madame de Yaricourt.

Je viens de prononcer le mot de récréation. Ceci demande un petit commentaire. En recevant toute sa jeune famille pendant les vacances, madame de Yaricourt, femme de sens et d'expérience, avait pris toutes les mesures nécessaires pour qu'ils pussent y continuer leurs études, de manière à ne rien oubher de ce qu'ils avaient appris. Deux chambres , dans lesquelles se trouvaient livres, cartes et globes géographiques, tableaux noirs pour l'étude des mathématiques, étaient consacrées au travail. C'était là qu'on se réunissait pendant les heures réservées à l'instruction ; et c'est une justice à rendre aux jeunes hôtes de madame de Yaricourt , pendant ces moments-là tout rentrait dans le silence auquel la maison était accoutumée.

L'habitation de madame de Yaricourt, composée du coi-ps

de logis principal et de deux ailes, était assez spacieuse pour y loger à l'aise une vingtaine de personnes, non compris les domestiques, qui trouvaient aisément à se caser dans un bâtiment peu éloigné aflecté à leur usage. Toutes les chambres étaient convenablement meublées ; le luxe y avait été sacrifié au nécessaire ; on y trouvait sous la main tout ce qui pouvait être utile ou commode. .

L'année qui vit commencer les instructives et amusantes causeries que je vais avoir à rapporter, toute la famille fut ponctuelle au rendez-vous. La clématite commençait à ouvrir ses blanches et odorantes fleurs, l'oranger parfumait déjà les airs de ses pénétrantes émanations si suaves, lorsque tous ceux qui étaient attendus furent réunis : c'étaient Marie et Claire de Wolberg, que leur mère avait amenées de Dusseldorf, l'une des plus belles et des plus agréables villes qu'on rencontre sur les bords du Rhin. Ces deux jeunes personnes, quoique nées et élevées en Allemagne , parlaient très-purement et sans accent tudesquc la langue française ; mais elles avaient un esprit naturellement sérieux et flegmatique qui ordinairement ne se détendait qu'à grand'peine, mais qui cependant ne pouvait résister à l'humeur enjouée et aux aimables prévenances de leurs cousins et cousines, l^ulalie et Anatole de Solanges surtout parvenaient à les mettre à l'unisson et à réchauiler leur froideur germanique par les manières franches et alfectueuses qu'elles avaient ap|)ortées du fond de la Bretagne. Théophile et Constance Eliçagaray, qui avaient quitté le Réarn pour venir passer quehiucs jours en famille auprès de leur excellente grand'mère, donnaient aussi à la petite réunion un joyeux entrain,

par la vivacité de leurs saillies spirituelles. Quant aux autres jeunes membres de la famille, que nous allons faire aussi connaître, ils venaient tous de Paris, et n'en avaient pas plus de morgue pour cela. Casimir Dufougerais, Pauline Dupont, André de Yaricourt et Augustine sa sœur, ainsi que leurs cousins Joseph et Antoine de Yaricourt, complétaient ce personnel si riche des heureux dons de la jeunesse et fort disposé à bien profiter du temps des vacances. J'ajouterai que ces jeunes gens et jeunes personnes avaient fait le voyage sous la conduite de leurs pères ou de leurs mères : des parents prudents ne laissent jamais leurs enfants voyager seuls dans les voitures publiques, sans qu'il y ait une nécessité absolue.

Le premier soin des petits-enfants de madame de Yaricourt fut de visiter, en se promenant, les diverses dépendances de la propriété, qui était fort belle ; à chaque pas, ils avaient occasion de saluer, pour ainsi dire, d'anciennes et chères connaissances ; car, depuis leur plus tendre enfance, chaque année, ils avaient vu ces lieux où ils revenaient toujours avec tant de plaisir.

Le jardin, le verger leur semblaient encore plus beaux que lors de leurs précédentes visites ; et ils étaient en effet d'une beauté remarquable. Le verger , qui confinait , comme je l'ai dit, au petit bois de châtaigniers, était tellement caché par l'allée couverte qui l'en séparait, qu'on ne l'apercevait de nulle part. L'épais feuillage qui l'environnait ne permettait point à l'œil d'y pénétrer; la porte était masquée par des aunes et des coudriers qui ne laissaient que deux étroits passages sur les côtés. En entrant dans ce verger, on était

frappé d'une agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs sauvages éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante et le chant de mille oiseaux rendaient encore plus délicieuse. Ce lieu était véritablement un second jardin. Si le regard n y découvrait point de plantes exotiques ou de curieuses productions des Indes, il y trouvait en revanche celles du pays, disposées et réunies de manière à produire un eflet plus riant et plus pittoresque. Le gazon, verdoyant, épais, mais court et serré, était mêlé de serpolet, de baume, de thym, de marjolaine et d'autres herbes odorantes ; on y voyait briller mille fleurs des champs, parmi lesquelles s'étaient glissées quelques fleurs de jardin qui semblaient croître naturellement avec les autres. A des intervalles assez rapprochés, s'élevaient au-dessus des tètes des promeneurs des toulTes obscures, impénétrables aux rayons du soleil, comme dans la plus épaisse forêt ; ces toulTes étaient formées des arbres du bois le plus flexible, dont on avait fait recourber les branches, pendre en terre et prendre racine, par un art semblable à ce que font les manglcs en Amérique. Dans des endroits plus découverts, croissaient çà et là, sans ordre et sans symétrie, des broussailles de roses, des framboisiers, des groseillers, des fourrés de lilas, de noisetier, de sureau, de seringat, de genêt, qui paraient le sol en lui donnant l'air d'être en friche ; puis on suivait des allées tortueuses et irrégulières, bordées de ces bocages fleuris et couvertes de mille guirlandes de vigne de.ludée, de vigne-vierge, de houblon, de liseron, de chèvrefeuille, de jasmin et d'autres plantes de cette espèce. Ces guirlandes semblaient négli-

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gemment jetées d'mi arbre à l'autre, comme quelquefois dans les forêts vierges du Nouveau-Monde, et formaient audessus des promeneurs des espèces de draperies qui les garantissaient du soleil, tandis qu'ils avaient sous leurs pieds un sol doux , commode et sec, sur une mousse fine, sans sable, sans herbe et sans rejetons raboteux.

Pour passer au jardin il y avait une infinité de petites routes bordées ou traversées d'une eau limpide et claire, tantôt circulant parmi l'herbe et les fleurs en filets presque imperceptibles, tantôt en plus grands ruisseaux courant sur un gravier pur et marqueté qui rendait l'eau plus brillante encore. On voyait plusieurs sources bouillonner et sortir de la terre. Toutes ces eaux venaient du côté de la terrasse ; elles étaient formées artificiellement par la fontaine unique dont j'ai parlé en commençant. On avait eu l'art de faire serpenter ces eaux avec économie en les divisant et les réunissant à propos, en épargnant la pente le plus qu'il avait été possible, pour prolonger le circuit et se ménager l'agréable murmure de quelques chutes. Une couche de glaise, couverte d'un pouce de gravier du lac et parsemée de coquillages, formait le lit des ruisseaux. Ces mêmes ruisseaux, courant par intervalles sous quelques larges tuiles recouvertes de terre et de gazon au niveau du sol, formaient à leur issue autant de sources artificielles. Quelques filets s'en élevaient au moyen de siphons sur des lieux raboteux, et bouillonnaient en retombant. Enfin la terre, ainsi rafraîchie et humectée, donnait sans cesse de nouvelles fleurs et entretenait toujours rher]3e verdoyante.

C'était au centre de toutes ces petites merveilles de la na- .

turc et (le l'art que se trouvaient les beaux et vénérables tilleuls et le rustique chalet qui avaient tant de charmes pour madame de Yaricourt.

Les premiers jours, après l'arrivée de la famille de madame de Yaricourt, le temps très-orageux et toujours pluvieux n'étant point favorable à la promenade, encore moins aux excursions plus ou moins lointaines des herboriseurs, on resta au logis bon gré mal gré, et l'on mit à profit cette halte forcée pour s'installer commodément et prendre toutes les dispositions nécessaires pour ne pas être entravé dans les études auxquelles on devait se livrer avant de recommencer l'année scolaire. Les demoiselles, ^larie et Claire de W^olberg, très-fortes musiciennes, déchiOVaient, pour s'occuper, une des admirables symphonies de Beethoven. Eulalie et Anatole de Solanges, postées devant une fenêtre, leur carton à dessiner sur les genoux, se plaisaient à esquisser quelqu'un des beaux sites qui s'offraient à leurs regards, ('asijuir Dufougerais, André et Joseph de A'aricourt, ayant ouvertnk'vant eux la Stutiq/w do Monge, discutaient, avec la chalenr ([ue montre en pareil cas tout aspirant à l'Ecole Polytechnique, une ([uestion assez ardue sur l'emploi des forces ou puissances. Un autre groujie, composé de Pauline Dupont, d'Augustine et d'Antoine de Yaricourt, de Théophile Lliragaray et de (-onstance, sa sccur, observaient avec une curieuse attonlion un bel herbier des plantes des Pyrénées, que ces derniers avaient ap|K)rtépour le leur montrer, aussi bien (\uc pour avoir, en étudiant l(uir science chérie, des

objets deconq^araison.

« (^.omme la pluie ne cessait de tomber par torrents, les

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récréations, sans être aussi bruyantes, n'en étaient pas moins gaies pour avoir lieu dans le grand salon de la maison. On jouait au volant, aux jonchets, aux dames, au tric-trac; messieurs les mathématiciens, grands calculateurs de combinaisons stratégiques, prenaient de préférence le jeu si difficile des échecs, et celui qui, à force d'attention, de marches et de contre -marches, parvenait à battre son adversaire, n'était pas médiocrement fier de sa victoire, qu'il avait ordinairement l'ainour-propre de .n'attribuer qu'à sa science ou à la prudence constante de son jeu. Les prétentions trop orgueilleuses des gagnants excitaient parfois de petites querelles qu'étouffait bientôt f affection naturelle de ces bons jeunes gens.

Cependant le vent d'est-sud chassant peu à peu derrière les Alpes tous les nuages chargés de fluide électrique, le ciel reprit bientôt son bel azur et rendit à la campagne ses riants aspects, (le fut pour ainsi dire le signal du départ pour toute la troupe joyeuse, qui commençait déjà tout bas à murmurer de sa captivité. Constance Eliçagaray, aimable et gracieuse jeune personne, avait su faire partager à ses cousines son goût pour la botanique : elle n'eut pas de peine à entraîner à sa suite Pauline, Anatole, Eulalie, Claire et Marie. Madame de Solanges consentit à les accompagner pour veiller sur elles. Les trois mathématiciens, emportant planchettes, équerres et autres instruments de précision, sortirent pour lever en détail le plan de la maison, du jardin, du verger et de ses autres dépendances. Antoine de Yaricourt et Théophile Eliçagaray, la ligne sur f épaule, tenant à la main un petit filet destiné à recevoir leur pèche, prirent le chemin du lac.

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Tout le niondn lut enchaiilù d'une si belle journée de liberté, succédant à ])lusieurs jours de prison, ainsi que disaient nos jeunes étourdis, et tous revinrent à la maison le cœur content et l'appétit passablement aiguisé. Du reste ils étaient pleinement satisfaits de l'emploi de leur temps. Constance et ses élèves rapportaient une riche récolte de jolies Heurs des bois et de plantes des montagnes. André, Joseph et Casimir étalaient avec une certaine complaisance, qui n'était pas exempte de vanité, le plan détaillé qu'ils venaient de lever de concert. Joseph s'était chargé d'en faire une belle copie au lavis pour l'oUVir à madame de Varicourt.

Ouant aux deux pécheurs, ils avaient fait la pèche la plus abondante et la ])lus amusante qu'on puisse faire. Les poissons étaient \cnus au bout de leur ligne comme par enchantement, sans se faire attendre ; aussi leurs filets étaient-ils pleins à rompre de ces animaux encore tout frétillants. A la vue de ces pauvres captifs impatients de leur prison, Constance, avec sa vivacité ordinaire et toute de cceur, s'appiocha de son frère et de son cousin :

(( Messieurs, leur dit-elle en souriant de la manière la plus aimable, recevez mes sincères comj)liments. Je vous proclame les plus habiles ou les plus heureux pécheurs du lac de Neufchàtel et de tous les autres lacs ses voisins. Vous avez fait une pèche vraiment admirable, mais je viens vous ollVii- un moyen de la rendre plus belle encore. Je veux vous demander un elVort (|ui ne coûtera point, j'en ai la certitude, à vos cœurs que je connais si généreux.

— Mil sœur, dit Théophile, je vois où tu veux en venir

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avec ton exorde par insinuation ; je te connais aussi, bonne Constance.

— Ma cousine désirerait-elle avoir quelques-uns de ces jolis poissons ? demanda Antoine avec un véritable empresment.

— Bien mieux que cela, reprit Théophile en riant ; l'espiègle les veut tous, et pourquoi faire? pour les mettre en liberté, en les lâchant sans doute dans les ruisseaux du verger.

— Bien imaginé, Théophile ; tu as la même idée que moi. Oui, messieurs, vous ne pouvez me refuser la grâce de ces pauvres petits êtres, dont la mort d'ailleurs vous serait bien inutile. Il y a un excellent dîner qui vous attend. Vous ne sauriez être cléments à meilleur marché. Venez avec vos filets jusqu'au verger, et vous aurez avec moi le plaisir de jouir des sauts joyeux de ces jolis poissons quand ils vont sentir leur élément chéri. )>

Antoine et Théophile ne se le firent pas répéter ; et suivis de leurs cousins et cousines, ils se dirigèrent du côté des ruisseaux, où Constance, toute rouge de joie, procédant avec une sorte de solennité comique à la libération des pauvres prisonniers, s'amusa un moment, ainsi que toute la compagnie, à regarder les vives et élégantes évolutions de ces paisibles habitants des eaux. A ce spectacle, les deux pêcheurs éprouvaient quelque satisfaction de leur sacrifice. Tout le monde les félicita sans arrière-pensée de moquerie, et l'on revint h la maison pour se n;ettre à table, où l'on raconta l'aventure à madame de Yaricourt qui en fit ellemême de nouveaux compliments non-seulement à Théophile

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et à Antoine, mais aussi à sa petite-fille Constance qui avait provoqué, avec tant de gentillesse, cette bonne action.

Le soir, à l'heure du coucher du soleil, comme il faisait un temps superbe et que la chaleur était assez forte pour qu'on put désirer le frais, madame de Yaricourt prit le chemin de son délicieux chalet, où elle ne tarda pas à être rejointe par toute la famille.

(Juaud la vénérable aïeule eut pris place dans son antique fauteuil à bras, une conversation générale ne tarda pas à s'établir sur les nouvelles dormées par les journaux, sur les événements causés dans le pays par les pluies d'orage, enfin sur ious les sujets qui s' offraient aux imatçinations. Qiiand on eut tout épuisé, madame de Yaricourt, ({ui redoutait pardessus toutes choses d'entendre autour d'elle les bâillements de l'ennui, et qui voulait les prévenir le plus agréablement possible , frappa légèrement ses deux mains l'une contre l'autre et fit signe qu elle allait parler. Un respectueux silence succéda aussitôt aux chnchotteuients, aux éclats de rire, an\ paroles à peu près vides de quelques interlocuteurs, et tout le monde écouta.

(( Mes bien chers enfants, dit madame de Yaricourt, vous savez que mon ])lus grand lîonheur en ce monde est de me trouver au milieu (IcMousct de jouir de vos amusements, .le suis jalouse, à cet égard, de mettre à profit le peu de jours qui me restent encore... Mes soixante-quinze ans, que Dieu m'a accordés sans infirmités, m'avertissent sans cesse {[uv le Ici me du [)èleriiiage approche. iJnns mon désir d'utiliser, dans votre intérêt comme dans le mien, les instants que nous avons à passer ensemble, j'ai une proposition à

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VOUS faire que je voudrais vous voir accueillir avec joie. Toute la journée, vous êtes occupés soit à vos études, soit à vos courses qui sont souvent aussi des études. Le soir, quand nous nous réunissons sous ces tilleuls que j'ai vu planter dans mes plus jeunes années, vous êtes fatigués, vous ne pouvez plus jouer, et, quoique vous ne vouliez pas vous coucher de si bonne heure, parce qu'enfin vous êtes déjà des personnes raisonnables, il est néanmoins facile de voir que vous êtes accablés de sommeil ; votre contenance le dit, votre silence l'annonce. 11 n'y a point de mal à cela ; rien de plus naturel, particulièrement à votre âge. Je conçois très-bien, mes enfants, qu'une conversation banale sur mille sujets de ménage et d'économie domestique ne puisse bien fortement captiver votre intérêt. C'est un lot qui ne convient (ju'à des pères et mères de famille. Cela vous ennuie, et moi je m'ennuie de vous voir ennuyés auprès de moi. Je crois avoir imaginé, pour cette saison, un moyen qui nous satisfera vous et moi. J'aime, j'ai toujours aimé entendre raconter des histoires. C'est un plaisir qui charme d'ordinaire le narrateur autant que ses auditeurs. Je propose donc qu'à tour de rôle chacun de vous me paie son tribut d'affection de cette manière bien facile. Une fois la règle adoptée, personne ne pourra s'en alfranchir. Je vous laisse le choix des sujets : qu'ils soient intéressants, qu'ils offrent quelques leçons d'une morale sage ; c'est tout ce que je demande de votre complaisance. Puis-je et dois-je y compter ?

— Chère grand'maman, répondit avec une vivacité toute béarnaise le jeune Théophile Eliçagaray, ce doiitc, s'il était dans votre pensée, ferait peu d'honneur à nos sentiments.

La proposition que vous nous faites me semble charmante. C'est un plaisir de plus que vous voulez nous ménager. Vous êtes assez bonne pour nous demander notre avis, quand vous n'auriez qu'à vouloir pour être obéie. Je répondrai donc, avec une profonde reconnaissance, que j'accepte bien, volontiers votre proi)Osition. Que tous ceux (|ui sont de mon opinion fassent comme moi. »

En môme temps, Théophile, ôtant sa casquette et la tenant de la main gauche, s'approcha de l'antique fauteuil, s'inclina et embrassa son aï'ule avec une tendre effusion. Les cousins et cousines, et quelques papas et mamans qui se trouvaient là, suivirent le mouvement sans se faire prier ; madame de Varicourt se montra bien sensible à cette démonstration toute filiale qui changeait la soirée en une sorte de fête de famille.

(( 11 y a unanimité, reprit Théophile ; j'ai compté les têtes; pas d'opposition : ainsi donc adopté.

— Tu es un aimable enfant, 'ihéoi)hile, dit madame de Varicourt quand elle fut remise de son émotion. ^les amis, vous scmblez n'avoir tous qu'un cœur pour m'aimer. Je suis une giand'mère bien fortunée.

— Et bien bonne pour nous, (ht Anatole de Solanges.

— Je reviens à ma proposition qui ïah loi maintenant, puisqu'elle a ol)tenu tous les suflrages, reprit madame de Varicourt ; je crois que cet exercice non-seulement occupera la soirée d'une manière attrayante, mais encore vous façonnern un peu aux bonnes formes d'élocution ; il vous habilueia également à parler avec une honnête assui'ance dans la société. Souvent, dans un cercle, l'occasion se présente

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de raconter un fait. On serait très-fâché de le narrer d'une manière gauche et capable de provoquer une risée moqueuse. Eh bien ! il n'est donc pas inutile, croyez-le bien, de commencer par s'exercer en famille, où l'on n'a point à redouter le ridicule ou des critiques malignement indiscrètes. (Commençons donc ici, mes enfants; vous en recueillerez plus d'un avantage ! D'abord celui de m'avoir amusée, intéressée, touchée; puis, plus tard, quand vous brillerez dans une réunion, vous aurez peut-être un petit souvenir pour grand' maman Varicourt. Mais voyons un peu dans quel ordre nous marcherons.

— Bonne grand' maman, dit Théophile, c'est moi qui ai dit oui le premier ; si vous y consentez, ce sera moi aussi qui prendrai le premier la parole. Demain, par exemple...

— Oui, s'il fait beau temps comme aujourd'hui, bien entendu, répondit madame de Yaricourt. Mais pour les autres narrateurs, il est bon de fixer leur tour, pour qu'ils se tiennent prêts.

— Maman, dit Augustine avec timidité, nous sommes entièrement à vos ordres. Ainsi si vous voulez bien avoir la bonté de fixer l'ordre dans lequel chacun de nous devra raconter une histoire, nous nous tiendrons pour avertis.

— Bien, bien, mes chers enfants, reprit madame de Yaricourt ; vous me faites le suprême arbitre à ce sujet. . .

— Grand'maman, aussi bien qu'à tous les autres sujets, du moins en ce qui nous concerne, dit André de Yaricourt en s' inclinant.

— Alors je distribue ainsi les rôles. Après Théophile, qui fera demain les honneurs de la séance, Augustine viendra

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(levant nous, qui l'ainionstous, secouer son excessive timidité. Puis parleront successivement Casimir, Pauline, Joseph, Eulalie, André, Anatole, Constance, Marie, Antoine et Claire. Si quelque grande personne désire néanmoins prendre la parole, ce tour d'inscription ne sera nullement un obstacle; nous en serons même charmés, quand même il ne s'agirait que de présenter quelques utiles réflexions ; car il est bien peu de récits qui ne portent avec eux leurs commentaires. 11 sera bon d'ailleurs que chacun expose ses petites remanpies.

— Maman, dit le père de Joseph et Antoine de Varicourt, j'insisterai, si vous voulez bien le permettre, sur la réflexion (pie ^()us venez de faire; elle me parait j)leine de sens, et doit contril)uer à doubler, à tripler même l'utilité, et par conséquent l'intérêt des récits dont vous venez de fonder l'institution. 11 se pourrait que quelques-uns de ces récits n'eussent qu'un attrait de pure curiosité, sans énoncer aucune instruction morale. Alors il sera bien de faire sortir des faits racontés toutes les observations auxquelles il pourrait donner lieu. De cette manière, chacune de nos séances aurait un caractère cpii la rattacherait à l'éducation.

— Mon fds, répondit madame de Varicouit, je suis enchantée d'avoir, connue toujours, votre suIVrage, qui est précieux ])Our moi. Ainsi, Théoj)hile, demain c'est toi qui occuperas la tribune; nous couq^tons sur toi, et souunes bien disposés à t' applaudir.

— Chère grand' maman, dit Théo])hilc avec \olubilité, je tàciierai de le mériter. »

Après cette conférence, madame de Varicourt se leva.

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prit le bras de l'un de ses fils et regagna lentement la maison d'habitation, accompagnée de son cortège de famille. Il était l'hem^e de s'aller coucher. La prière fut dite en commun, suivant l'usage pieux de la maison, et chacun se retira dans sa chambre en silence, après avoir souhaité le bonsoir et bonne chance à Théophile.

(( Soyez tranquilles, mes amis, répondit celui-ci ; j'espère ne pas vous donner un trop mauvais exemple. »

Le lendemain, chacun attendit la soirée comme un événement. On craignait à chaque instant que le temps, qui était nuageux, ne se mît à la pluie et n empêchât de se réunir au chalet. Mais, avant la fm de la journée, toutes les inquiétudes furent dissipées, car le ciel, parfaitement calme vX pur, et d'accord cette fois avec le baromètre, promettait une belle nuit et marquait le beau fixe. Chaque fois que les cousins et cousines rencontraient Théophile, ils évitaient de l'aborder, pensant bien qu'il n'était préoccupé que do sa séance du soir, et craignant de le troubler dans ses méditalions. Ouant à lui, tout à fait sûr de lui-même, allant et venant comme à l'ordinaire, et sans rien déranger à l'ordre établi, il lui semblait presque étrange qu'on mît une sorte d'aflectalion à l'éviter, et il on dit avec un [)cu d'humour ((uelque chose à sa scimu* Constance, qui s'euqiressa de le rassurer (^n lui expliquant le motif de cette mystérieuse discrétion.

Sitôt après le dîner, la promenade au jardin et dans le verger, pendant une heure au moins, fit prendre insensiblement la direction des tilleuls. Madame de Yaricourt était éjà à son poste favori, entourée de plusieurs de ses chers pensionnaires.

Les promeneurs rejoignirent peu à peu le lieu du rendez-vous. Théophile arriva presque le dernier. 11 s'était arrêté à faire quelques jolis bouquets qu'il offrit gracieusement aux dames et aux demoiselles de la réunion, en commençant toutefois par sa vénérable grand'mère.

« Nous attendons l'autre bouquet , Théophile , lui dit celle-ci en souriant.

— Je ne demande que quelques minutes pour reprendre haleine, car je viens de courir dans le verger, répondit Théophile encore un peu essoufflé ; après cela, je serai tout à la disposition de mon auditoire. ))

Constance essuyait le front de son frère avec son mouchoir blanc, tandis qu'il parlait ainsi ; en même temps tout le monde prenait place autour du siège de madame de Yaricourt; les uns s'asseyaient sur des chaises rustiques d'une certaine élégance ; les autres prenaient position, presque à la manière antique,- sur de moelleux coussins de mousse ou de gazon. Un étranger n'aurait pu, sans être touché, arrêter ses regards sur cette nombreuse famille si bien unie, et présidée par une vénérable aïeule entourée de tous les respects dus à son âge et à ses vertus.

Lorsque Théophile vit que tous les yeux étaient fixés sur lui et qu'on était tout disposé à l'écouter, il commença ainsi :

LA PETITE HKINE

C'est bien une histoire véritable que je vais vous raconter, bien ciuc quelques détails puissent vous en paraître étranges et prcs(pie in^ raiseniblables. Mais les chroniques du temps pourraient, au besoin, me tenir lieu d'attestation.

C'était au xiV siècle. La France, notre belle et glorieuse patrie, avait pour roi le malheureux Charles YI, qui avait été frappé de démence au moment où il atteignait l'âge de raison. C'est vous dire que de florissant et fort que le royaume était sousle roi précédent (Charles V, dit le Sage), il tondra, par l'elVet de cette cruelle infirmité du monarque, dans le désordre et dans toutes les calamités qui accompagnent l'anarchie. L'État, devenu la proie de tous les ambitieux, passait sans cesse des horreurs de la guerre civile aux horreurs de l'invasion étrangère. On ne pouvait attendre rien autre chose du gouvernement monstrueux de la reine Isabeau de Bavière, qui ne devait rien avoir d'une fenuue, pas même le nom.

Charles YI, abreuvé de chagrins domestiques, troublé sans cesse par de sinistres horoscopes, miné depuis longtemps par une tristesse nuiladive qui lui inspirait une vague terreur des hommes et de la destinée, avait perdu presque tout à coup la lumière de l'intelligence.

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Un soir qu'escorté de ses chevaliers il traversait une sombre forêt clans les environs de la ville du Mans, il crut voir se dresser devant lui une espèce de géant, à moitié nu. Cet homme, aux yeux sanglants, dont les cheveux étaient en désordre, dont la voix inspirait la terreur, était sorti à l'improviste d'un chêne creux, et s'était élancé à la bride du cheval de Charles, en s' écriant :

((Roi! n'avance pas, tues trahi... »

Puis cette apparition disparut au même instant, laissant le roi plongé dans une morne stupeur et ne voyant plus dans son imagination que les fantômes les plus affreux. Sorti de l'épaisse et noire forêt, il cheminait silencieux, laissant traîner sur le sable la ceinture d'or de sa robe de velours noir, lorsque la lance d'un page tomba par accident sur le casque d'un des hommes d'armes de sa suite et le fit retentir d'un son menaçant. A ce bruit, Charles sort de sa profonde rêverie : il croit qu'en effet il est trahi et qu'on en veut à ses jours ; il se précipite furieux sur ses plus fidèles serviteurs, les frappe de son épée, en tue quatre et met le reste en fuite. Puis, après cette triste victoire, demeuré seul, le corps couvert d'une sueur glacée, le roi, riant d'un rire funèbre, s'assied sous un arbre du chemin et regarde longtemps, sans les reconnaître, les cadavres sanglants de ceux qu'il vient de massacrer. Pitié, pitié pour cette action déplorable ! Le malheureux roi était fou, et sa folie devait durer autant que sa vie.

Cependant, bientôt après, les gens de la suite du prince, revenus de leur premier effroi, et devinant peut-être la véritable cause de ce malheur , se rapprochèrent de sa per-

sonne, l'emmenèrent sans qu'il lît aucune résistance et le conduisirent dans sa bonne ville de Paris.

C'était alors le grand hôtel Saint-Paul, situé à Paris, dans le quartier de ce nom, qui était la demeure des rois. Cette maison royale avait été construite par les ordres de Charles V, pour être X hôtel solennel des grands ébastements, ainsi que le disait son édit. Cet hôtel, comme toutes les maisons royales de ce temps-là, était flanqué de grosses tours ; ce cjui donnait, non sans de profondes raisons, à de tels édifices, un caractère de puissance et de majesté. La famille royale et la plupart des grands de la cour y avaient d'immenses appartements, la plupart accompagnés de chapelles, de jardins, de préaux, de galeries. A l'hôtel Saint- Paul on comptait plusieurs grandes cours, une entre autres si spacieuse, rpi'on y faisait des exercices de chevalerie et qu'on l'avait api^eléela eour des joules.

L'ai)partcment du roi consistait en plusieurs chambres magniliquementornées, selon les usages du temps. La chambre de parade, appolik? la chambre /> parer, avait quinze toises de long sur six de large. ( )n lui donnait aussi le nom de Charlemagne. Les poutres et solives des principaux appartements étaient ornées de fleurs de lis d'étaindoré. Des barreaux de fer garnissaient toutes les fenêtres, avec un treillage de fil d'archal, pour empêcher les ])igeons de ]">énétrer dans les appartements. Les vitres, peintes de diverses couleurs et chargées d'armoiries, de devises et d'images de saints et de saintes, étaient en tout semblables aux vitraux des anciennes écrlises. On ne vovait dans les chambres d'autres sièges que des bancs ou des escabcllos ; le roi seul

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avait des chaises à bras, garnies de cuir rouge, avec des franges de soie. Les jardins n'étaient pas plantés d'ifs et de tilleuls, mais de pommiers, de poiriers, de vignes et de cerisiers.

Mais Charles VI, dépouillé de toute puissance par le fait de sa démence et par la honteuse audace de sa criminelle épouse, ne devait plus habiter les appartements somptueux du royal hôtel. Il fut relégué et abandonné au fond de cette vaste demeure, tandis qu'Isabeau, oubliant tous ses devoirs dans la compagnie de ses courtisans les plus dépravés, étalait insolemment le luxe et la honte de ses orgies nocturnes.

Qu'allait devenir le malheureux prince, exposé ainsi aux mauvais traitements de ceux qui étaient préposés à sa garde et privé de toutes ces douces affections qui font tant de bien au cœur? Il n'avait conservé, pour toute raison, que la triste conscience de sa dégradation et de l'ingratitude des hommes ; mais Dieu voulut adoucir l'infortune de ce prince si misérablement déchu. Il lui envoya une amie pour lui donner les soins les plus touchants et des preuves d'un dévouement tout fihal.

Un jour de Pâques, jour de joyeuse solennité parmi tous les chrétiens, comme le bon roi, en ce moment assez calme, sans avoir l'esprit plus lucide , revenait de la chapelle de l'hôtel Saint-Paul par la grande allée de tilleuls, entonnant à pleine voix quelques versets d'un psaume latin, qu'il entremêlait, comme un pauvre insensé qu'il était, de vieux refrains de chansons bachiques, les hommes grossiers chargés de le garder firent enteudre de bruyants ricanements,

très-blàmables à tous égards, car les extravagances d'un homme privé de sa raison ne devraient exciter qu'une tendre et charitable compassion.

Tiié de son égarement par l'hilarité bruyante et irrespectueuse qui se manifeste autour de lui, Charles s'arrête soudain : deux grosses larmes s'échappent de ses yeux; l'infortuné prince vient de sentir toute l'horreur de sa position. Heureusement ces éclairs rapides et fugitifs de l'intelligence étaient très-rares.

En ce moment, ses yeux hagards se portent sur une jeune fille qui s'était rangée contre un arbie pour laisser tout à fait libre le passage du roi ; la pauvre enfant, en voyant plcin^er Charles, en entendant les stupides risées des valets, s'était laissée aller à pleurer à chaudes larmes. Quand le roi fut à sa hauteur, (juoique tremblante d'attendrissement et de pudeur, elle essuya ses yeux, et, tombant à genoux, elle chanta, d'une voix ravissante de fraîcheur, le Domine, salnun fac rcgeni; puis, toute honteuse de sa bonne action, elle cacha sa gracieuse tète dans ses blanches mains. Mais ces accents ont été bien doux à l'àmo du pauvre roi ; il s'est arrêté pour les écouter; il veut remercier l'angélique créature qui vient de les faire entendre ; il s'approche d'elle, la relève avec bonté, et la considérant avec un sourira plus triste que toutes les larmes, il lui dit, avec une touchante expression :

(( Mon enfant, venez, je n'ai pas peur de vous... J'ai peur de tous les autres... Ce sont des méchants; ils m'ont trahi. Mais vous, vous êtes trop i)onne pour me trahir, n

Et en même tenqis Charles, s'appujant sur le bras de la

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jeune fille, continua son chemin en silence, mais non sans regarder fréquemment cette candide enfant, qui couvrait ses mains de baisers, et dont les doux regards peignaient la plus respectueuse pitié. Cette rencontre providentielle semblait avoir rendu au malheureux monarque le sentiment de sa dignité royale ; son front avait repris son ancienne sérénité ; il marchait d'un pas plus ferme et relevait la tête cq^nmc s'il eût encore porté la couronne. De longtemps il nWait éprouvé une joie aussi pure. Au moins, dans son infertile bien cruelle, il avait trouvé une àme pleine de compassion, une âme qui allait s'attacher à lui, l'aimer, le soigner, le consoler, comme fait une fille auprès de son père. C'étaient de telles pensées qui avaient rendu à Charles un moment d'heureuse fierté et fait pénétrer un éclair d'espérance dans son cœur Ilétri, brisé par le chagrin.

Quoi qu'il en soit, le monarque rentra dans son appartement toujours appuyé sur le bras de la jeune fille, et au ^rand étonnement des laquais dont ce spectacle touchant avait suspendu les rires indécents. L'exemple de la jeune iille les avait rappelés au sentiment du respect qu'ils devaient à leur maître.

La jeune fille, que le ciel envoyait ainsi sur le chemin de Charles YI, se nommait Odette de (Jhampdivers ; elle avait pour père un marchand de chevaux de la cour, qui, ayant toujours été d'une exacte probité, n'avait point amassé de fortune. Cet honnête homme était mort au moment oii sa fille atteignait sa quinzième année. Avant d'expirer, il avait béni en pleurant la pauvre enfant qui bientôt allait être orpheline, et lui avait dit entre autres choses :

(i Ma fille, je sens que Dieu me rappelle à lui; je vais rejoindre votre mère. Je vous laisse seule au monde, sans parents, sans fortune, sans position ; voilà surtout ce qui fait couler mes pleurs. Oh î si le roi Charles VI n était point malade, je n'aurais pas d'inquiétude sur votre avenir, car il n'a fait que le bien tant qu'il a pu faire quelque chose.

— Mon père, répondit Odette, la bonne sainte Vierge daignera sans doute prier Dieu pour qu'il vous conserve à votre pauvre enfant ; j'ai fait dire une messe à cette intention, et en ce moment un cierge brûle devant son autef Ah î mon DicHi, daignez jeter un regard de commisération sur le père et sur la fdle !

— Odette! Odette! ma bien chère enfant, dit le pieux rhampdivers d'une voix éteinte, priez pour le repos de mon âme; c'est là le seul espoir... Ouant à vous, heureuse ou malheureuse, résignez-vous avec humilité à la volonté de Dieu, servez et bénissez-le dans toutes les actions de votre vie, et n'oubliez pas de prier ])our la vie et la santé du

roi. ))

Telles avaient été les dernières paroles du père d'Odette, et la bonne jeune hlle avait mis en pratique très-religieusement ses paternelles et chrétiennes recommandations. (Juand elle rencontra Charles VI dans la grande allée de tilleuls, elle venait de quitter le deuil, mais la tristesse était demeurée au fond de son àine.

Du moment qu'il eut vu la bonne Odette, le roi ne voulut plusqu'cUe lequiltàt. La criminelle isabeau, intéressée i)lutôt à prolonger les jours de son époux (|u'à guérir sa démence, fut la première à vouloir ([u Odette devînt sa garde

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habituelle et veillât constamment sur lui. Elle avait pressenti que les grâces naïves et le charme innocent qui brillaient dans toute la personne cle cette jeune fille pourraient tempérer les accès violents qui prenaient souvent le roi, et pendant lesquels il venait, par un aspect lamentable et par des cris terribles, troubler les plaisirs de la cour. 11 fallut donc qu'Odette couchât avec les femmes de la reine, et qu'elle se trouvât le lendemain au réveil de Charles.

Fidèle au vœu de son père, Odette accepta son nouveau rôle avec résignation, je dirai même avec une sorte de joie. Il lui semblait voir dans tout cela un coup du ciel, et elle ne se trompait pas : elle se disposa donc à remplir pieusement le poste que lui confiait la divine Providence. Quand elle entra la première fois dans l'appartement du roi, n'y voyant ni tentures, ni meubles, car Isabeau avait fait tout enlever pour ses vils favoris, elle songea aussitôt à consacrer son travail et le petit trésor de ses épargnes à regarnir les murailles d'élégantes tapisseries, et à rétablir à leur place toutes les choses que Charles paraissait regretter. Ce fut l'ouvrage de quinze jours. Charles, si rétif aux prières et môme aux menaces de ses chambellans et de ses domestiques, se laissa mener, comme un enfant, dès le premier jour, par la charmante Odette, qui continuait ses fonctions avec un visage toujours serein et des chants joyeux pour égayer le monarque. Isabeau de Bavière avait cru placer auprès de son mari une sorte d'espion qui lui rendrait compte de tout ce que le roi pourrait dire ou penser tout haut; elle ne se doutait guère qu'elle lui donnait un bon ange, s'il m'est permis de parler ainsi. La pieuse charité d'une faible enfant

triomphait sans eîVort de l'astiico de la reine et delà l'ouerie des courtisans, ses complices. Odette acceptait les présents ({u'on lui faisait dans l'espoir de la corrompre, mais la conduite soit en actions, soit en paroles, de la vei'tueuse jeune fdle, était toujours conforme à l'intérêt du bon roi ; elle vendait tous les dons qu'on lui faisait, puis elle épurait cet or de la corruption en le faisant servir au bien-être et aux petites jouissances de son pauvre malade.

Souvent (Charles VI, par un caprice assez ordinaire aux malheureux frappés de démence, refusait obstinément de changer de linge. Alors Odette lui souriait d'un air suppliant, ou le menaçait de son indifférence; et le roi faisait tout ce qu'on voulait, dans l'espoir de plaire à Odette, ou dans la ci'ainte de n'être j)lus aimé d'elle. Aussi avait-on surnommé Odette la Petite Heine. Si les uns lui donnaient ce nom par mof[uerie, il faut dire aussi que le plus grand nombre voulaient lui donner par là une preuve de la vénération que méritait son beau dévouement.

Quel([uefois aussi, quand la démence prenait un caractère trop ()i)iniàtre, Odette, pour faire obéir le malade, avait recours à des moyens singuliers. Par exenqde, elle entrait dans sa chambre, suivie de plusieurs hommes bizarrement accoutrés et noirs connue des Ethiopiens; ceux-ci V' prenaient sans dire un seul mot, l'habillaient ou le déshabillaient, le levaient ou le couchaient. Mais il fallait voir ( )ilette, pendant cette triste cérémonie; elle s'agenouillait dans un coin de l'appartiMnent, et du fond du cn^ur demandait pardon àr,harlesd(\s rigueurs apparentes qu'elle ordonnait pour son bien, (les scènes la rendaient presque inconsolable ; elle

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disait, clans son chagrin, qu'il lui semblait avoir vu maltraiter son père.

Le soir, Odette faisait au roi quelque pieuse lecture qui semblait de loin en loin faire une fugitive impression sur lui ; ou bien elle jouait avec lui à ce nouveau jeu de cartes qu'on avait imaginé pour distraire le monarque. Rien de plus charmant que toutes les ruses innocentes qu'elle employait pour le faire gagner, ce qui le rendait aussi joyeux qu'un enfant.

Mais un jour que Charles avait dans son jeu la dame de pique, une de ses visions ordinaires la lui fit prendre pour Isabeau de Bavière ; et, furieux, il se mit à courir autour de l'appartement en vomissant des injures et des menaces contre sa femme. La méfiante Isabeau de Bavière (qui dit méfiant dit presque méchant) , cachée derrière la portière de tapisserie, ce qui lui arrivait fréquennnent, écoutait une foule de choses incohérentes, d'où il aurait été assez difficile de tirer un éloge ; elle s'imagina que le malade était ainsi exaspéré contre elle par Odette, et, dans sa fureur, elle chassa la jeune lille de la chambre et même de l'hôtel Saint- Paul.

Et ne pensez pas que ce dévouement d'Odette de Thauq)divers ne fut que de la simple bonté et ne lui coûtât aucun sacrifice. Ce serait vous faire une idée très-inexacte du mérite de cette jeune fille. Elle nourrissait dans son cœur une vertueuse aflection pour le jeune écuyer Robert ; cette aflection avait été approuvée par le père d'Odette, et Robert avait été autorisé à parler à la jeune lille de ses projets de mariage; mais à la mort de son père, Odette, restée orphe-

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Une et pauvre, avait exigé que Robert ne lui reparlât de leur union qu'une année après l'expiration de son deuil. Tout entière à la sainte mission qu elle remplissait auprès de Charles VI, elle se serait reproché comme une lâcheté tout souvenir, tout désir d'un bonheur étranger, toute pensée qui aurait eu pour objet son avenir, que la mort du roi devait pourtant rendre infailliblement malheureux.

3lais revenons à (Iharles VI. Huand il ne vit plus sou Odette auprès de lui, il tomba dans un état de stupeur et d'anéantissement qui fit craindre qu'il n'y succombât. Isabeau trembla, non par attachement, mais par ambition, de perdre son époux. Lui mort, elle cessait de régner sous son nom, et se voyait forcée d'afTronter les chances périlleuses d'une régence. Elle fit donc rappeler Odette et lui rendit la garde du roi,

Odette reprit son poste auprès de son malade ; elle pleura quand elle le vit si vieilli pour quarante-huit heures d'absence, et se promit bien d'éviter, autant qu'il serait en elle, tl'aussi fâcheuses absences. Ce fut peu de jours après qu'elle reçut un gentil message de Técuyer Robert, au sujet de la permission r|u*olle lui avait donnée de prétendre à sa main un an après son deuil expiré. Robert lui annonçait qu'il s'était distingué dans l'armée, que les honneurs et les grades hii étaient venus, et qu'il n'aspirait plus qu'au bonheur d'épouser sa promise, Odette, de tout cela, ne regrettait ({ue le fidèle Robert. Ce message lui lit monter une vive rougeur au front ; mais ayant pris de l'eau bénite et lait un signe de croix, elle se sentit assez forte contre elle-même et j)ria cpi'on allât chercher l'écuyer Robert.

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Elle le reçut à dessein dans la chambre du roi, qui était alors endormi, et lui montrant cette vénérable et douloureuse figure :

(( Robert, lui dit- elle avec une profonde émotion, voici notre roi, notre père à tous ; vous savez comme il a dû souffrir pour arriver à cet état de dépérissement, vous savez combien il s'est toujours fait chérir et respecter du pauvre peuple dont on ne peut lui imputer les malheurs.

— Chère Odette, répondit Robert, je sais- tout cela ; je sais aussi qu'il avait été surnommé, dans d'autres temps, le Bien- Aimé. Malheureuse patrie !... malheureux roi !

— Robert, vous serez encore plus touché en apprenant qu'on le laisse dans le plus triste abandon, quelquefois même dans le dénûment, et il n'est que très-rarement visité par de vieux serviteurs et quelques vieux bourgeois qui lui gardent fidèle affection.

— Mais vous ne pouvez rien, Odette, pour adoucir son sort.

— Robert, je suis bien peu de chose sur la terre, mais sans moi... Oh I mon Dieu, je n'ose pas y penser !... Maisje serai inviolablement fidèle à la mission que je tiens du ciel même.

— Conmient , Odette, la promesse que vous m'aviez faite ?... dit Robert en poussant un profond soupir.

— Robert, au nom de Dieu qui nous entend, je vous supplie de l'oublier... N'oudriez-vous donc que mon absence causât sa mort?

— Oh ! non, non, chère Odette, reprit Robert en fondant en larmes ; mais permettez que je vous regrette encore davantage, à présent que vous m'êtes mieux connue. »

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