LE HÉROS DE L'ALBANIE
Mes amis, dit-il en commençant, Pauline, en nous racontant hier les vertus de saint François de Sales, nous a montré, pour ainsi dire, le charme puissant que l'âme vraiment prédestinée trouve dans les travaux et les ])nvations du sacerdoce : je vais vous faire changer de scène et de sujet, et vous transporter sur les champs de bataille ; toute-
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fois mon héros sera aussi un des plus solides champions de la croix.
Au commencement du XV* siècle naquit deorge Kastriota, (pji depuis s* est illustré sous le nom de Scanderberg, par ses victoires multiiiliées contre les Turcs. Lors de la première in\asion de i'Mpirc par lu sultan Ainurat II, en 1 i^.'i, il fut, avec ses trois frères, livré en otage et emmené à Conslantinople pour (*tre élevé dans le sérail. Ces rpiatre enfants étaient des princes chrétiens, (ils de l'un des chefs de l'Epire. domine ils étaient très-jeunes encore, Ainurat les fit élever dans les principes de l'islamisme et leur fit prendre le turban.
A l'âge de dix-neuf ans, George Kastriota, doué d'une force nmsculaire p(,'u counnunc et d'un courage que rien ne faisait reculer, s'était fait dans l'armée nmsulmane line ré- ])utation qui lui avait valu, en outre, les honneurs du commandement. Ses exploits lui méritèrent le surnom de Scander (Alexandre), et le sultan y ajouta celui de biy ou bvg, croyant s'attacl^'r ainsi pour toujours le jeune héros de la Grèce.
Mais tout ehang(»a bientôt de face. Scander sentit se ré- \eiller ses seutinieuls de nationalité et de reiii^ion : il sentit qu'il était né grec cl chrétien. Deux actes qui le touchaient personnellement achèvent de le détacher de la cause de l'islamisme : sa famille dépouillée par le sultan de la principauté [)aternelle, et la mort successive de ses trois frères, victimes d'un [)oison lent que leur a fait administrer le mùuie sultan. Scander a su (pi'il ne doit lui-ménie la vie qu'à son extrême jeunesse et à sa bouuc mine. Mais qui
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pourrait répondre que son heure ne viendra pas plus tard ?
Ces sentiments de crainte et de vengeance, mêlés a\ec son penchant secret pour le christianisme, le déterminent à épier l'occasion de secouer le joug. Amurat venaitde perdm sa première bataille «outre le valeureux Jean ITuniade à Nyssa. Le moment est favorable, Scander s'échappe de la cour et se rend aussitôt dans l'Epire pour soulever contre le sultan les anciens sujets de son père. A la nouvelle de sa fuite, la cour de Constantinople tombe dans un inexprimable étonnement. On ne comprend pas que Scander dont le nom est dans toutes les bouches, que Scander, le vainqueur des Moldaves, le conquérant de la malheureuse Bosnie, lui qu'Amurat regarde comme l'égal de ses propres enfants, comme le premier de ses visirs, ait pu se rendre coui)ablc d'une telle ingratitude et renoncer à une aussi brillante position. C'est ainsi (jue le vulgaire des honnnes juge la plupart des événements, sur de trompeuses apparences.
Quant à l'intrépide Scander, il pense bien autrement. Sa fuite ne lui cause aucun remords. Kn se dirigeant vers les lieux où il a reçu le jour, des projets de vengeance fermentent dans son sein.
(( Amurat, Amurat, s'écrie-t-il douloureusement, je ne te dois rien que d'horribles représailles. Oppresseur de ma patrie, assassin de mes frères, spoliateur de ma famille, tyran de ma conscience, tu m'as ra\i tous les bieus auxquels riionnue tient le plus au monde; tu voulais me ravir jus- ([u'au bonheur éternel piomis au chréti^^i fidèle. Tu n'as é[)argné ma \ir (jue parce (jue mou bras était utile à tes projets de coinpiète. Sans cela, le poison lent qui a tué mes
frères t'aurait aussi débarrassé de moi. Amurat, tes crimes ue resteront pas impunis. Le lionceau que tu croyais retenir captif a brisé sa chaîne; il va rugir dans ses montagnes escarpées, et ses rugissements réuniront autour de lui des compagnons à qui je saurai communiquer mon courage et ma haine pour ta tyrannie. O mes b\'res , malheureuses victimes d'une ambition criminelle, aimable Uepose, bon Stanise, cher (Constantin, que vos ombres goûtent le repos sur la terre étrangère; vous serez vengés. »
Arrivé dans les montagnes delà Haute- Albanie,-8cander se fait reconnaître par les habitants pour Tun des lils de Jean Ivastriota, leur ancien prince. 11 raconte comment Anmrat, abusant de son enlance, lui a appris à maudire le Dieu de la croix pour adorer l'Allah du croissant. « Mais, dit-il en relevant la tète avec une fierté pleine de courage, aujourd'hui les rôles sont changés. Le perfide sultan, dans l'intérêt de sa politique, m'avait façonné pour vous combattre ; je viens vous commander n vous conduire contre les Turcs, nos fuiiouiis sonununs. \ oulez-vous être libres?
— Oui, noub le voulons, s'écrient avec enthousiasme les braves Albanais : nous sonnnrs prêts h te suivre, digne iWs de nos princes.
— An|)aravant, (fil Scander, amenoz-moi un prêtre chrétien, .le fus, à ma naissance, régénéré par l'eau du ba|>tème; mais les Turcs m'ont fait plus tard lire dans le Coran; je veux |)ubli(pieiiient abjurer leurs erreurs; je veux qu'entre eux et moi tcMit soit rompu, rt cpio vous me rei^ardiez connue un frère. »
La cérémonie se tit presque immédiatement dans une pc-
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mes compagnons ,m
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tite chapelle consacrée à la sainte Vierge. Aucune pompe ne présidait à cet acte religieux ; mais l'enthousiasme qui se peignait dans tous les yeux des braves Albanais prouvait bien que ce n'était pas là une cérémonie ordinaire. Scander, en se relevant du pied des autels, était radieux.
c( Mes amis, dit-il h ses compatriotes, à présent je suis chrétien... Si j'avais quelque valeur en combattant contr vous, je sens qu'elle est plus que doublée maintenant que je combattrai avec vous et pour vous. »
A ces mots, une foule de fidèles seniteurs accourent se ranger auprès de lui; les masses sont ébranlées; les combattants se pressent autour de leur jeune héros ; il se voit à la tète d'une armée nombreuse. Bientôt il fait signe qu'il veut parler : à cette multitude de voix confuses succède le plus profond silence. Alors debout sur un rocher, et promenant un regard à la fois modeste et fier sur tous ces guerriers qui remplissent la vallée et la plaine, il harangue ces farouches soldats de la liberté et fait passer dans leur âme le feu dont la sienne est einl)raséo.
(' Enfants de l'Epire, dit-il, mes amis, mes compagnons, mes frères!... il est enfin tombé le voile qu'un t}ran a si longtemps étendu sur mes yeux. Ce jour, qni achève de me révéler à moi-même, me rend mon héiitage redoutable et sacré; je l'accepte avec transport. Je viens sou (J ri r avec vous, partager tous vos périls, j)rotéger tout ce qui vous est cher, verser tout mon sanir pour épargner le vôtre : voilà désormais mon devoir et mon Loniicur.
— Mais, (ils (les îlellriios, admirez avec moi les décrets du cif'l ! Ministre, sans le savoir, des vengeances divines.
Aimirat lui-mOine a sauv(^*, parmi les débris du trône qu'il avait renversé, l'enfant qui va le relever. C'est lui qui m'a instiuit lui-même dans l'art de régner et de combattre ; c'est lui qui a formé le vongeur de mon père et de ma famille. Anmrat, j'ose te le prédire, tes leçons n'auront pas été perdues. Mais ({u'altendons-nous pour secouer le joug? Fils des Hellènes, jaloux de votre indépendance, sortez du creux de vos rnrliors, du fond de vos cavernes! II en est temps; aux armes! Aotre cause est sacrée, et Dieu est juste. Marchons sous l'étendard de la croix, f[ui donna la victoire au grand Constantin. .Nous vaincrons aussi par ce signe glorieux,
(( Oui, nous vaincrons! 0 (iréce! ô terre de héros ! Déjà ton astre brille d'une nouvelle spendeur ; déjà tes antiques laurif'is jxiussciit des rejetons sans nombre. l*our moi, uies amis. licMircux ou malheureux, j'espère qu'un jour l'univers dira do votre prince : « 11 fut digne jusf|u'à la mort du nom de ses illustres aïeux. »
Il dit, et tous les Albanais font avec enthousiasme le serment d'être lidèlos, juscpi'au dernier sou|^ir, à leur religion, à l( ur piince, à leur patrie. Vu évèque en cheveux blancs, (|iii ])()rt(' sur son corps des nuu(pies de la cruauté des Turcs, célèbre 1rs saints mystères au milieu d'un j)r()fond recueillement; de ses mains consacrées par le martyre, il bénit l(às iiiiiies de ses frères : il leur send)le qu'à sa voix les voûtes célestes s'entr'ou\ r( iit et (|ue resj)rit d(* Dieu \ient end)raser leurs âmes.
Scaîuler ne laisse pas à leurs premiers transports le temjxs de se ralentir.
» C'est à Croïa qu'il faut marcher maintenant, s'écrie-t-
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il, Croïa, l'ancienne forteresse de mes pères I... Elle est occupée par les Turcs ; il faut les en chasser... De fidèles habitants seconderont nos efforts, n
En prononçant ces mots, le jeune héros prend une attitude menaçante ; déjà la victoire est dans ses yeux. Il agite son épée avec un mouvement terrible :
« Amis ! s'écrie-t-il de nouveau, vive à jamais la Grèce î victoire à la croix ! )>
Et tous les Albanais, par un mouvement unanime, tirent leur glaive, et profèrent le même cri, qui, renvoyé par les rochers, répété par les échos, roule de vallées en vallées, et ^ a porter jusqu'aux rives de la mer et aux confins de l'Epire l'espérance de la liberté.
Alors, à la tète de ses nouveaux guemers. Scander descend des montagnes, et, protégé parles ténèbres de la nuit, marche vers Croïa. En même temps, par son ordre, un feu immense s'allume sur les hauteurs, signal convenu pour instruire les habitants du succès de son entreprise. Une heure à peine s'est écoulée et un signal lavorable répond à son signal ; une vive flannne, s' élevant en colonne à spirales rougeàtres, brille sur les remparts de Croïa, et les tours de la forteresse, réfléchissant la lueur sinistre, semblent tout en feu.
Croïa n'était point ce ({u'elle est aiijoiird'hni, un auiasdr décombres. Cette capitale du pays des .Mirdites, centre d'une (les piinripautés grecques, formée dans les derniers troubles de la monarchie de Constantin, s'éh'sait à (|U('l([ur distance de la mer Adriati(jue. Vers le milieu du \v' siècle, cette capitale de l'Epire, encore florissante, allait de uou-
veau, grâce à Scander, être illustrée par des événeuienti» dignes de passer à la jK)stérité. Celte ville, perchée pour ainsi dire sur des rochers, était entourée de sites sauvages et inaccessibles. D'énormes rocs, élevant jusque dans les nues leurs cimes couronnées de forêts, entouraient un bassin où la mer, calme et dormante, olTrait une espèce de port aux barques et aux petits navires. On ne pouvait parvenir dans ce bassin qu'en se dirigeant avec l)eaucoup de prudence au milieu des écueilset des bancs de sable. Ainsi ce lieu, très-sûr du côté de la terre, ne Tétait pas moins du côté delà mer. D'ailleurs les bâtiments turcs ne se hasardaient fjue très-rarement sur la côte d'Épire, toute bordée de rochers droits comme des umrailles, et dont les sommets, noircis par les feux de la foudre, eflVayaient le navigateur i)ar de menaçants présages.
Scander aniM' bientôt devant cette ville, dont les portes s'ouvrent à sa voix. 11 apprend (juà la \ue des feux allumés sur les montagnes, les habitants de Ooïa ont pris les armes et proclamé l'indépendance de l'Kpire ; la garnison musulmane a été sui-])rise, accablée, chargée de fers. Tartout flotte l'étendard de la croix, partout éclate ri\ressed'un peuple qui, sortant des ténèbres de l'esclavage, salue Taurore de la liberté.
Scander, malgré son extrême jeunesse, remplit les devoirs d'un i^rince, d'un général, d'un père, (lénéreux autant (pie i)r;i\(% son ])re m ier soin est de protéger les vaincus contre Texplosion d'une rage longtemps concentrée; il répand dans tontes les âmes la douceur et l'humanité de ses propres sentiments. Il veut (pi'nne cause si sainte reste
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toujours pure. Si le saug doit couler en l'honneur de la croix, que ce soit seulement ou sur les champs de bataille, ou dans la lice non moins glorieuse des martyrs.
L'occupation de Croïa devint en peu de temps le signal d'une guerre générale contre les Turcs. Plus de douze mille combattants accoururent sous ses drapeaux. Toutes les forteresses ou sont prises, ou se rendent ; de sorte que dans l'espace de trente jours Scander devient maître de toute l'Épire. Alors il convoque les princes d'AlJjanie à Alcssio (ancien Lyssus) pour opérer une ligue contre les Turcs. Nommé chef de la confédération et connnandant des troupes qui ne s'élèvent guère qu'à quinze mille houunes, il ouvre la campagne, bat quarante mille Turcs, leur fait deux mille prisonniers et leur enlève vhigt-quatre étendards. Trois autres armées ont successivement le mémo sort. Sa tacti([ue est aussi habile que celle de l'ennemi, mais il a de plus que lui un génie indomptable et fécond en ressources, un bras invincible.
Enfin Amurat vient l'attaquer en persoimc à la tète de cent mille combattants, mais il est forcé de faire retraite sur Andrinople. L'année suivante, Annu'at reparaît devant Croïa, mais il n'est pas plus heureux ; la guerre de détail que lui fait Scander, guerre qui décime sa formidable armée, l'oblige à lever encore le siège. Quelques défaites, de lâches défections n'ébranlent ni le courage ni la position du héros; la mauvaise fortune semble lui donner de nouvelles forces; il se niainticnt tout-puissant en J'^pire, bat les généraux de Mahomet If, et fait de sa personne {\r>> j)rodiges de valeur. Ayant à lutter contre deux corps d'armée dilVércnts,
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avant que les deux colonnes aient effectué leur jonction, il met en déroute les troupes de la première, attaque ensuite la seconde, et va chercher lui-même, à travere les rangs ennemis, son chef Yacoub-Bov , qu'il perce de sa lance «': à qui il coupe la tète.
Jnlté de tant d'échecs, Mahomet II a recours au fer des assassins, mais ses tentatives sont infmctucuses. Alors il marche en personne contre Scander, avec une année de plus de deux cent mille honunes. L'Albanie est envahie, le siège mis devant froïa. Scander, trop faible pour résister de front, se contente d'inquiéter le sultan et le harcèle tellement, qu'abreuvé d'humiliations et de dégoûts, Mahomet II se voit forcé de se retirer, laissant toutefois son général Balabaii .sur les hauteurs voisines de la ville avec quatre-vingt mille hommes. Scander, en présence de cet ennemi, déploie toute son habileté stratégifiue. Une bataille animée s'engage ; le général turc est tué ; les rangs de ses soldats sont culbutés et mis en déroute; tous fuient, tous se dispersent dans la plus grande confusion, et. i>ondant trois joui^s de poursuite, les Albanais en font un grand carnage.
Te fut le dernier triomplu' <lu (•hamj)ion du Christ (titre que Scander i)renait lui-même). 11 mourut à Alessioen \i\i\l.
Scander avait des (pialités éminentes (jui lui accpiirent la réputation dr premier capitaine de son siècle; l'adresse et la force de son bras étaient terribles sur le chanqi de bataille; joignez à ces avantages une merveilleuse organisation pour suj)porter les fatigues, et vous aurez ([uel- (jiM^ idée <le cet houiuie extraordinaire. Aussitôt (\u\\ avait donné le signal du combat, il s'élançait avec fureur sur l'en-
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nemi, le sabre au poing, le bras droit nu pour mieux porter ses coups, et consc<juemment faisait autour de lui un grand ravage. Et pourtant il ne reçut de toute sa vie qu'une seule blessure légère. Scander, dont le portrait nous a été conservé, avait un air noble et martial, un regard mélancolique et rêveur ; on y démôle une tristesse causée sans doute par la certitude que tous ses exploits ne feraient que retarder la chute de sa noble patrie. Ici se termine le récit que je voulais faire sur le héros de l'Albanie.
A^'ATOLE. Coméqucmmcnt la séance est finie, si toutefois. . .
Madame de Varicourt. Ce n'est pas sans malice, mais non plus sans justesse qu'Anatole emploie ce mot si familier aux mathématiciens, et au sujet duciucl j'engage Joseph à s'obseiTer quand il fera des récits, (^et adverbe i)rélentieux est déplacé dans nos causeries.
JosEPu. Chère grand' maman, n'ètes-vous pas satisfaite de mon récit de Scander-Beg? J'avais cru cependant que le sujet...
Madame de Varicourt. Le sujet et la lorme me send)lent au contraire, très-dignes d'éloges. 'Ja narration a été aussi rapide que les exploits de ton héros. Aous ne faisons la guerre qu'à ce terrible cofLsn/ticf/uNCfif (pii \ieiit parfois se poser là comme dans un tlit'orèiiie de géométrie ou d'algèbre. Je le répète, mon ami, il laul l'observer à cet égard, sous peine de te faire une réputation de pédant (jue tu ne* mérites nullement.
liO L'^:TÉ sous LES TILLEULS.
Jf)SEi'ir. r'.lH'TO bonno maman, jo tâcherai (lorûnavani de profiter (le votre avis. C'est une mauvaise habitude à déraciner.
Anatole. 3Ion cousin aurait peut-être dû ajouter un léger correctif en parhuit des sentiments de vengeance qui animent Scander. Ces sentiments sont tonjours indignes d'un chrétien, et tout à fait contraires à la loi de l'Évaugile. Il eût éié important de le faire remarquer.
JosKi'ii. Si je ne l'ai |)as fait, ma chère cousine, c'est que j'ai conq:)té tout à fait sur l'intelligence de mes auditeurs. Il est facile de concevoir que Scander, élevé dans le sérail du sultan, nourri des j)rincipes de l'islamisme, habituédés son jeune âge à verser le sang dans les combats, ne saurait être d'aboid qu'un chrétien bien iiiq)arfait. Ikrcé pour ainsi dire avec les maximes fausses du (loran, i\ la \Tiedes crimes du sultan Aumrat, l'idée de la vengeance a dû germer dans son sein. Il ne connaissait point encore assez notre religion l)()ur s'élever à la subliuie pensée du pardon... Un guerrier sauvage du xv" siècle ne pouvait défendre sa cause que les armes à la main. Sa famillr assassinée et dépouillée, sa patrie opprimée, sa religion persécutée, pouvaient lui paraître d'assez nobles excuses. Toutefois, i\cet égard, je sens qu'on ne doit pas le j)i()poscr pour exemple. 11 fut un intrépide champinu dv. la croix, mais non un modèle du véritable chrétien.
ANATor.i:. r.'est cette distinction ((ue je désirais et qui me scnddait maucjuerdans ce récit, d'ailleurs si intéressant. On doii toujours évit(M- tout ee (pii peut avoir pour elTetdc laisser de la confusion dans les esprits.
La journée avait été superbe pour faire des excursions; Tair, rafraîchi par une légère brise, n'avait rien de fatigant, bien qu'un soleil magnifique laissât tomber sur la terre ses rayons déjà un peu obliques. Nos jeunes gens avaient profité d'un si beau temps pour aller à la chasse aux insectes dans les bois des environs. Le Béarnais Théophile , habitué à gravir les rocs de ses Pyrénées, avait été pour ainsi dire l'éclaireur de la troupe, qui était revenue au logis seulement pour l'heure du dîner, rapportant une foule d'insectes curieux pour leurs collections entomologiques : papillonsmartres, capricornes, cerfs-volants , scarabées-musqués et autres de dillérentes espèces.
Pendant cette excursion, Lulalic de Solangos, qui s'était mise à dessiner un site très-chainpétrc, avait été surprise par un violent mal de tète, et ce coulre-temps l'avait forcée de se mettre au lit à son retour du bois ; contre-temps d'autant plus fâcheux (jue, le jour même, d'après l'ordre d'ins-
criplion, c'était à elle à prendre la parole. Cette circonstance donna lieu à quelques plaisanteries; l'un disait qu'Eulalie avait déserté au moment du combat ; un autre disait que la mif^raine était une maladie fort commode pour se tirer d'alTaire. Madame de Varicourt imposa silence aux langues médisantes, en insistant principalement sur le défaut de charité qu'elle remarquait avec peine parmi ses cliers petits enfants ; puis elle continua ainsi :
.Maijamk i»e Vaiucoi'ht. Puisque notre bonne Eulalie n'est pas en état ce soir de payer sa dette aux réunions du chalet, je souhaite qu'elle soit assez bien rétablie demain pour satisfaire ses exigeants créanciers, et, en attendant, je m'olTre connue sa remplaçante... si toutefois on veut bien m'agréer.
Aces mots, un m// bien prononcé sortit spontanément de toutes les bouches, acconq)agné de félicitations unanimes qui témoignaient du contentement des auditeurs.
M M>AMi: in: VAiiicorin. .le ne sais, mes enfants, si je réussirai à vous dédunmiager (hi silence d'Eulalie, mais je puis vous dire que je ferai tout mon jK)ssible pour ne pas trnj) vous ennuyer, .le vais vous entretenir précisément d'une famille qui s'est occupée de l'élude des insectes avec quel([ue succès, et dont Thistoire présente plusieurs particularités fort intéressantes.
LA lAMiLLi: Il r m: II,
J'ai beaucoup connu cette launlle de Genève; j'ai même souvent gémi de la voir si attachée à la connnunion calvi-
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niste ; assurément ses vertus la rendaient digne d'une foi plus éclairée. Son chef, Jean Iluber, que j'ai pu voir dans mon jeune âge, car il n'est mort qu'un peuavant larévolution de France, était un artiste qui n'a pas eu de rivaux dans son genre. Avec un goût très-vif pour les arts, surtout pour le dessin, il se livra de bonne heure à la découpure et y obtint une supériorité vraiment merveilleuse. Sans regarder son papier ou ayant les mains derrrière le dos, il exécutait, avec des ciseaux ou en déchirant une carte, des profils de la plus frappante ressemblance. Je citerai particuHèrement celui de Voltaire, qu'il reproduisait à volonté et toujours avec une extrême vérité. On était loin de s'imaginer que l'art frivole de la découpure dût parvenir à ce degré d'intérêt et de perfection que Jean Iluber savait lui donner en créant des tableaux aussi neufs que piquants, et dont l'exécution faisait le charme des comiaisseurs et l'étonnement de tous les artistes. Mais l'extrùmc habileté de l'auteur, son c-^prlt original et son talent ingénieux lui faisaient produire avec une facilité sans exemple des choses que nul autre peut-être n'aurait su rendre aussi spirituellement que lui. Jean Iluber, je n'exagère point, était viaimcnt inimitable. Le croirait-on? il associait son chat à ses travaux et l'exerçait à la découpure par un procédé foi't bizarre : en hii présentant à mordre une tranche de fromage ou de la mio de pain, il se servait de la gueule du petit animal pour exécuter encore le profil de Voltaire, non un jMolil grossièrement fait, mais un buste très-ressemblant et d'une vérité remar([uable. Le vieux Méphistophélèsde Ferney, lui qui avait une si grande habileté pour faire le mal , ne pouvait quelquefois s'empêcher de
fl4 L'ÉTÉ
s'extasier à la vue des prodiges de l'ailiste ei de la singulière adresse de son élève Minet.
Jean lluber ne s'en tenait pas à l'art seul de la découpure, il peignait aussi avec un rare talent. .N'a} ant jamais eu d'antre maître quo la nature, qui est, il est vrai, le meilleur de tous, il parvenait, avec les ressources de son imagination cl de son goût, à composer des tableaux pleins de vérité et d'une touche extrêmement j)iquante. La collection entière de ses toiles fut envoyée en Russie, où l'impératrice Catlierine l'avait lait venir. J'ai vu une copie fort bien faite d'un de ces tableaux, qui représentait Voltaire dans son lit, exténué, aiVaibli par l'âge et paraissant n'avoir plus (ju'un souflle de vie. On lui annonce que de magniliques présents lui sont apportés de la Russie, au nom de Catherine, par un ambassadeur de cette i)rinccsse. Aussitôt le vieux moribond, ravi de joie et d'orgueil, letrouve assez de forces pour se mettre sur son séant et témoigner au seigneur moscovite toute sa reconnaissance envers l'auguste souveraine qui lui prodigne tant debienlaiUs. L'esquisse de ce tableau fut faite en très-peu de jours. Ce qui distingue surtout les peintures de Jean lluber, c'est un naturel précieux et exquis qui rappelle la manière de Van-l)yck et d'autres grands maîtres, ce naturel si dilTérent du maniéré (jui fait le supplice des gens de goût dans une foule de tableaux modernes.
lluber avait (luitlé ses découpures si originales pour la palette; il cd)aiidonna ([uelque tenq)s son pinceau pour se li\rer à l'étude dune branche spéciale de l'histoire naturelle; il voulut étudier le vol des oiseaux, et publia le fruit
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de ses minutieuses observations dans un ouvrage qui renferme une foule de choses utiles pour la science. 11 y soutient que la ([iieue des oiseaux de proie ne leur sert point de gouvernail, et qu'elle les aide seulement quand ils montent ou qu'ils descendent. Il partage les oiseaux de proie en deux classes, les rameurs et les voiliers. Les rameurs, tels que le faucon, la cresserelle, l'émerillon, le tiercelet, appartiennent à la hante voler ie ; les voiliers, tels que l'autour, l'épervier, l'aigle, le vautour, le milan, la buse, sont de la ùa^se volerie. Les voiliers s'élèvent cependant aussi haut que les rameurs, mais ils ne doivent être considérés que connue des oiseaux de la basse volerie.
Jean ITuber avait transmis une grande partie de ses goûts à son fils François Iluber. Celui-ci, que j'ai vu fort souvent, eut le malheur de perdre la vue dès son jeune âge. Il avait toujours eu de très-mauvais yeux. S'étant égaré dans les champs pendant une nuit d'hiver, le froid et l'éclat éblouissant de la neige lui affectèrent si vivement la vue, qu'il en devint bientôt après complètement aveugle. ^ïais lîuber aimait les sciences naturelles ; il n'en perdit pas le goût en perdant l'organe de la vue. La Providence vint alors à son secours de la manière la plus merveiUeuse.
François Iluber se faisait lire les meilleurs ouvrages sur la physif[ue et sur l'histoire naturelle. C'était l'un de ses domestiques, un honnête Vaudois, nommé Burnens, qui était son lecteur habituel. Le pauvre aveugle s'était souvent désolé de ne pouvoir observer par lui-même les mœurs et les instincts de tout ce monde visible de la création qui se meut à la surface de la terre. Mais un jour ayant remarqué
que Burnens s'intéressait singulièrement à tout ce qu'il lui lisait, il s'amusa à provoquer ses réflexions sur leurs lectures, et devina bientôt, par les ingénieuses conséfiuences qu'il savait en tirer, que son Vandois était né avec les talents d'un observateur. Tlette découverte rendit l'espérance à François Iluber, et dans l'élan de sa joie il s'écria ;
« Grâce h Dieu ! je me ferai des yeux, je verrai. »
En même tenq)s il appelle Burnens :
« Ecoute-moi, mon clier ami, lui dit-il en lui tendant la main ; il ne tient qu'à toi, si tu le veux bien, de me rendre un très-grand service, un service dont j'aurai une reconnaissance éternelle.
— Monsieur, répondit le scr\iteur, que peut faire pour vous le pauvre Burnens? Parlez, il est tout prêt...
— Mon anii, tu as du bon sens, rdil juste, une honnête curiosité; tu aimes l'histoire naturelle ; je t'aiderai à l'apprendre; mais il (iuit cpie tu t'engages, de ton cùté, à m'aider à continuer mes expériences : tu seras mon regard, et moi je serai ta pensée.
— Si je ICiVeux ! s'écria Burnens en sautant de joie; si je le veux! Mais certainement que je le \eux, d'abord par dévouement pour vous, mon cher maître, ensuite par goût poui- la f^cience ; disposez donc de moi.
— Voilà donc (\u\ vsi bien convenu , mon ami , reprit Iluber; tu ne pouvais me causer un plus grand bon- Ihmh". 1)
Cette touchante association, dont j'ai pu être souvent témoin, m'a plus d'une fois rappelé la délicieuse fable de Vlorian intitulée l'Arc uylc if f>' Pnvnl\jtiqui\ qui se Icruiinc
sous Li:S TILLEULS. 117
par ces vers que je n'ai jamais oubliés. Le paralytique dit à l'aveugle :
A quoi nous servirait d'unir notre misère ?
— A quoi? répond l'aveugle ; écoutez : h nons deux
Nous possédons le bien à chacun nécessaire :
J'ai des jambes et vous des yeux.
Moi, je vais vous porter; vous, vous serez mon guide; Vos yeux dirigeront mes pas mal assurés. Mes jambes, à leur tour, iront où vous voudrez. Ainsi, sans que jamais notre amitié décide Qui de nous deux remplit le plus utile emploi , Je marcherai pour vous, et vous verrez pour moi.
Ainsi Ilubcr l'avait dit, sa pensée dirigeait les regards de Burnens, qui, à son tour, rapportait fidèlement à so maître ce qu'il obserwait, de telle sorte que celui-ci avait pleine confiance en lui, parfaitement assuré de voir bien en voyant par les yeux de son seniteur. Burnens, doué d'une intelligence extrême, d'une patience à toute épreuve, d'un dévouement sans bornes, devint bientôt l'élève, le collaborateur de son maître.
Tluber se livrait alors à ses études, si intéressantes et si neuves, sur les abeilles; Burnens bravait avec courage les fureurs d'une ruche entière pour découvrir les plus petites particularités dans les mœurs des abeilles. On no saurait se faire une idée juste de la constance et de l'adresse de ce zélé serviteur. SouvriiL il lui arrivait (1(3 surveiller, pendant vingt-quatre heures consécutives, san*^ prendre ni repos ni nourriture, des abeillos-ouvrières qu'il avait lifu de croire fécondes, afin de saisir le moment où elles pondraient des
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œufs, n les prenait aussi une à une entre ses doigts et les examinait tranquillement sans se préoccuper de leur colère ; son attention n'était même pas troublée s'il venait à recevoir des coups d'aiguillon ou de fortes piqûres, ce qui arrivait presque toujours. Je l'ai vu une fois s'emparer d'un énorme guêpier, malgré les douloureuses blessures que lui faisait une horde de frelons qui en défendaient l'approche. Enfin sa patience et son zèle ne laissaient rien à désirer. T.e fid'Me observateur, avec qui son maître s'est plu à partager l'honneur et le mérite de ses découvertes, après quinze années de travaux assidus dans la campagne de François îluber, obtint la récompense due à ses sen'ices. Son jugement et son intelligence s'étaient développés ; l'horizon de ses connaissances s'étaient singulièrement agrandi ; il avait appris à fixer son attention, à comparer les objets, à iTconnaître les analogies et les différences; à distinguer les elTets des causes, à les enchahier et h en tirer des déductions; en un mot, sans s*en douter, il avait fait un cours naturel de philosophie. Ayant été rappelé dans sa famille pour des afiaires domestiques, il se livra h. l'étude des lois, fut apprécié de ses concitoyens comme il le méritait, et devint bientôt l'un des premiers magistrats d'un district assez considérable dans le canton de Vand.
Secondé ainsi par T^urnens, Iluber parvint à pénétrer les mystères de l'existence des abeilles ; il découvrit, malgré sa cécité complète, une foule de choses qui avaient échappé aux recherches de tous les entomologistes. Il présenta l'histoire des alieilles sous un nouveau jour, et nous fit connaître les moyens de fécondation de la reine de chaque ruche. Cest
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dans son savant ouvrage qu'il faut lire le récit des expériences qui Tout conduit à cette singulière découverte. Doué d'une sagacité éminente, il trouva, de la manière merveilleuse que je viens de vous exposer , ce qui avait échappé même à Réaumur et à Charles Bonnet, qui avaient pourtant beaucoup de science et de bons yeux.
A son apparition, l'ouvrage de François Iluber étonna prodigieusement les naturalistes, qui furent frappés nonseulement de la nouveauté des faits obser\'és, mais encore de leur rigoureuse exactitude et des dilTicultés que l'auteur avait su vaincre malgré tous les obstacles de sa fâcheuse position. On admira le génie de cet honune extraordinaire, et toutes les sociétés savantes de l'Europe, môme T Académie des sciences de Paris, s'empressèrent d'admettro ce grand observateur dans leur sein. Dans son poëme des Trois Hcgncs de ta nnlure, Dolille, dont les vers étaient alors lus et recherchés autant qu'ils sont bien injustement dédaignés aujourd'hui, Delille célébra, dans de charmantes inspirations, la découverte précieuse du nouvel historien des abeilles et l'aflligoante cécité contre laquelle il avait lutté si victorieusement. Vous trouverez, si je ne me trompe, ces vers dans le septième chant.
C/est vraiment un plaisir de voir avec quel soin TTuber a décrit les combats des reines entre elles, le massacre des faux bourdons, et toutes les circonstances singulières qui ont lieu dans une rurhe lorsqu'on y substitue à sa reine naturelle une reine étrangère. Il montre aussi l'influence que la grandeur des cellules exerce sur la taille des insectes qui en proviennent ; il raconte la manière dont les larves des
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abeilles filent la soie de leurs coques ; puis il étudie Torigine des essaims, et donne une histoire raisonnée de ces colonies volantes. Enfin ïluber prouve que l'usage des antennes est de permettre aux abeilles de se distinguer les unes des antres, et il trace, d'après la connaissance qu'il avait acquise de leurs mœurs, d'excellentes règles sur leur administration économique. Au jugement des savants les plus éclairés, on n'a, depuis ïluber, rien ajouté d'essentiel à l'histoire des abeilles. Les naturalistes doués de la vue n'ont rien trouvé d'important à joindre aux observations de celui de leurs confrères qui en était privé.
François ïluber a fait ses principales expériences à peu de distance d'ici, dans un village situé à une lieue de Henève. Il avait inventé des ruches vitrées de formes nouvelles, qui lui permettaient, avec les yeux de Burnens, d'observer les travaux de la communauté dans leurs moindres détails. Il appelait les unes des ruches plates, les autres des niches en feuillets ou en livre. Ces dernières se composaient de plusieurs châssis de sapin, joints ensemble par des charnières, ei cpii pouvaient s'ouvrir et se fermer h volonté comme les feuillrls d'un livre. Ïluber trouvait ces ruches très-commodes pour former des essaims artificiels, pour forcer les abeilles à travailler en cire et en miel, et pour enlever :\ ces insectes Irurs provisions.
J'allais oublier une chose bion importante : Huber avait étudié la construction de ces meneilleuses ruches dont le travail et les proportions géométriques sont un objet d'étonnement pour l'architecte le plus ingénieux et le plus expérimenté. Ce n'était qu'après de longues recherches (juil était
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parvcim lui-même à découvrir le secret de cette architecture, et comment l'abeille sait tirer parti de la substance dont elle compose ses rayons de miel, et quels moyens elle emploie pour fabriquer avec tant d'art ce 'double rang de cellules hexagones, à fonds pyramidaux, dont la base de chacune sert de paroi à d'autres cellules. Et ces rues parallèles et si bien distribuées ; ces magasins remplis de provisions pour l'hiver, et surtout l'admirable assemblage des édifices et le rôle que remplissent dans leur construction les différentes classes d'abeilles; le commencement des travaux, la suite et la fin de l'ouvrage, dont rien ne saurait arrêter ou suspendre la marche rapide, puisque des ouvrières préparent avec soin la nourriture à leurs compagnes, tandis que celles-ci travaillent sans relâche aux constructions et autres occupations de la rurlic : tels sont les mystères dont nous devons la parfaite connaissance à François Iluber, et qu'il nous a décrits en véritable observateur. Je n'aurais pas fini dtMnain matin si j'entreprenais le détail de ses merveilleuses découvertes.
Les travaux d' Iluber ne s'étaient pas bornés à l'entomologie. 11 avait étudié la physique végétale et mis au jour, de concert avec Scnebier , autre savant genevois, {\v<< mémoires sur l'influence de l'air dans la germination de dilTérentes graines. Tjio chose très-remarquable dans cette association de deux savaiUs, c'est riuc le plus souvent c'était Senebicr ([ui , ayant l'usage de ses yeux, indiquait à son ami les expériences à faire, et Iluber ([ui, privé de la vue, se chargeait de les exécuter.
Toutes les habitudes de ce savant naturaliste étaient mar-
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qués au coin d'une ingénieuse originalité. Ainsi, pour corrcspondro avec ses amis, il avait une sorte d'imprimerie exclusivement à son usage : c'étaient des cases numérotées où il prenait les caractères dont il avait besoin pour former ses mots. Quand la composition des mots ou des lignes était achevée, il enduisait d'encre noire les caractères assemblés, lesquels étaient très-petits et saillants ; il y appliquait sa feuille de papier, et, avec une presse que son pied mettait en mouvement, il inqjrimait sa lettre, la pliait et la cachetait lui-môme, heureux de pouvoir entretenir sa correspondance intime sans recourir à une plume étrangère.
(Juand il voulait se promener dans son jardin ou à sa canipagne, des fds, tendus dans toutes les allées, dirigeaient sûrement sa marche ; il suivait ces fds avec la main, et quand il rencontrait des nœuds que l'on avait faits, de distance en distance, pour le guider dans sa route, il savait parfaitement le lieu où il se trouvait, aussi bien que la direction qu'il devait prendre.
L'inlirmilé de Franrois Iluber n'a\aii point emprché une jeune lilh; de Genève, mademoiselle Lullin , de lui donner sa main, ('.etle vertueuse jeune personne fnt obligée de résister, respectueusement toutefois, aux cITorts de sa famille, qui voulait la détourner d'unir son sort à celui d'un homme si cruellement affligé. Cette union cependant n'a jamais cessé d'oiïrir un touchant modèle de bonheur domestique, pendant quarante ans qu'elle a duré, .Madame Iluber prodiguait à son mari les soins les plus assidus et les plus aiïeclueux ; sa tendresse inventive lui faisait deviner tout ce qui
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pouvait flatter ses goûts et le délasser agréablement de ses sérieuses méditations.
Aussi Iluber appréciait-il avec reconnaissance le bonheur que lui avait fait la Providence malgré sa position si pénible ; il repétait souvent avec une grâcd pleine de sensibilité :
(( Je serais presque désolé de ne pas être aveugle, car je ne connaîtrais pas à quel point on peut être aimé. »
Puis il ajoutait, en souriant, que sa femme aurait toujours pour lui les grâces et l'éclat qu'il avait admirés en elle dans sa jeunesse, et cette illusion lui semblait préférable à la réalité.
« Tant qu'elle a vécu, disait-il après l'avoir perdue, je ne m'étais pas aperçu du malheur d'être aveugle. »
C'est le plus bel éloge que l'on puisse faire de cette femme à l'âme si dévouée. Avant son mariage , cette dame , qui avait une figure charmante, était appelée par voie d'héritage à une fortune considérable. A l'époque où son futur devint aveugle, de riches prétendants se présentèrent en. foule, demandant avec instance la main de la jeune personne. ^lais celle-ci les refusa tous avec une noble fierté ; elle aurait regardé comme une lâcheté l'abandon de l'homme à qui elle avait donné son estime et son afiectioii, et au sort duquel elle voulait consacrer sa vie entière. On ne saurait trop louer un pareil dévouement, dont les exemples sont bien rares, il faut en convenir. Aussi toutes les âmes sensibles et vertueuses lui décerneront bien volontiers leurs éloges et leurs sympathies. J'ajouterai que madame îluber, qui, après le départ de Burncns, aidait son mari dans la plupart de ses
expériences, ne manquait pas non plus de connaissances en histoire naturelle, et montrait assez de tact et d'habileté comme observatrice.
François Ilubcr avait encore un auiro collaborateur, et ce n'était pas le moins zélé, dans la persoinie de Pierre Ilubcr ' , son fils, qui montra, jeune encore, une passion trèsvive pour l'étude de l'cnlomologie.
Enfin Pierre lluber, dont il me reste à vous entretenir, non-seulement prit une part Tort grande aux travaux de son père, mais encore marcha dignement sur ses traces en se livrant avec succès à l'étndc d'une autre classe d'insectes, non moins singulière et non moins curieuse que celle des abeilles. A l'imitation de son père, il suivit, durant plusieurs années, les mœurs et les travaux des fourmis avec une constance et une attention incroyables, et put écrire leur histoire, (jui, sous le rapport de l'exactitude, de la saine critique, est le digne pendant du travail de Fra nçoisllubei sur les industrieux habitants de nos ruches.
Dans l'ouvrage de Pierre Huber on ne trouve aucune de ces fables (pie répètent d'ignorants compilateurs, qui racontent que les fourmis, à l'instar de nos armées les mieux disciplinées, se mettent en marche dans le plus bel ordre, et (Qu'elles oiit dans leurs c\j)éditions des généraux, des conmiandants, des chefs de divers grades, des i)ounoyeurs,
1. Lf Magasin pittoresque do. IS^h fait uiif^ lourde Wvue en confondant m un seul pcrsonnaije le pire et le fil». 1! raconto le trait do Burncns, à l'ocrasion de Pierre IIuIht, tandis que c'est Krançoi?, l'historien des abeilles, qu'il concerne cxclusivenK-nt. François Ilubcr est mort à Lausanne, le 22 décembre 1831, /igô de quatre-vingt-un aot.
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des courriers, que sais-je encore ? Tout cela peut faire suite aux bottes de sept lieues du petit Poucet. Pierre Iluber a découvert une foule de particularités échappées aux recherches de ses devanciers. Ainsi, contrairement à l'opinion admise jusque-là, il a découvert que les fourmis, ainsi qu'on l'a cru longtemps, ne sont point engourdies pendant tout l'hiver, mais seulement une partie de cette saison et au temps des froids les plus rigoureux. Quand l'hiver est d'une température supportable, elles peuvent suivre leurs habitudes, marcher même sur la neige pour aller chercher des vivres, et si le froid devient trop vif, elles se retirent dans leur fourmilière, qui est assez profonde peur que la gelée n'y pénètre pas. L'auteur a observé lui-môme que, dans le cas de disette, les fourmis sont loin de se trouver sans ressources. La Providence, qui pourvoit aux besoins des plus petits êtres, a doué les fourmis d'un instinct admirable pour se nourrir. On sait que les pucerons se nourrisent d'un grand nombre de végétaux, et que, réunis en masse sur les feuilles de nos jeunes arbustes, ils y pompent avec avidité les sucs les plus nourrissants, à l'aide de leur trompe qu'ils insiPiUent entre les fibres des plus tendres écorces. Ces aliments, une fois digérés, s'échappent on partie de leur corps sous la forme de gouttelettes limpides. Les fourmis, très-friandes de ces gouttelettes, qu'elles recherchent comme un mets délicieux, s'en emparent dc'S qu'elles paraissent ; si la liqueur est lente à couler, elles pro\ oquent elles-mêmes les pucerons en les caressant avec leurs antennes, et continuent ce mouvement très-vif tant que leur gourmandise n'est point satisfaite. Eh bien ! c'est cette li-
qucur mielleuse qui nourrit les fourmis peudaiU l'hiver; mais, pour ne pas mourir de faim, elles ont soin d'attirer dans leur nid tous les pucerons qui veulent se réunir à elles avant la saison du froid. Leur prévoyance contredit donc évidemment l'opinion de Bufibn, qui la traite de préjugé.
Pierre Iluber fait aussi parfaitement connaître l'architecture des fourmis, qui n'est pas moins prodigieuse que celle des abeilles. L'existence des travailleuses est surtout digne d'intérêt et d'attention. Elles exécutent seules tous les travaux ; elles préparent les édifices de la fourmihère et sont chargées du soin de la nourriture des petits. Ce sont elles qui j)ratiquent des chemins à l'entour de leur habitation, qui vont et viennent à la fde en transportant les matériaux nécessaires à la composition des nids ; les unes se mettent à l'œuvre pour construire l'édifice; les autres charrient les matériaux, un brin de paille, de petits cailloux, un morceau de bois. D'autres courent réclamer leur part d'une chenille ou d'un hanneton. Knfin c'est un mouvement perpétuel, mi travail incessant dans cette républi(pie qu'on nomme fourmilière. Ne nous étonnons donc point que l'Kcriture sainte propose si souvent la fouimi aux pai*esseux comme un modèle de prévoyance et de sagesse. « Allez h la fourmi, paresseux ! dit Salomon dans les Prorcrhcs, et considérez sa conduite : apprenez d'elle à devenir sages. N'ayant ni chef, ni maîtie, ni prince, elle prépare sa nourriture en été, et amasse pendant la moisson de quoi manger. » Ce caractère de sage prévoyance, que la BiOlt donne souvent à la fourmi, avait été nié |)ar C(Mtains naturalistes incrédules ; mais les observations de l*icrrc Iluber, en prouvant la fausseté de
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ces attaques, confiniîcnt au contraire toute l'exactitude du texte sacré.
Tel est, mes enfiints, le tableau de famille que je voulais dérouler sous vos yeux. 11 y a là de beaux exemples à imiter. Je n'ai pas besoin do vous les rappeler. J'aime à croire que vous les imiteriez, si l'occasion s'en présentait.
Théophile. J'avoue que le rôle de Burnens me paraît fort admirable : un tel dévouement ne se montre que rarement.
Anatole. Il me semble que celui de madame Iluber mérite aussi une palme non moins honorable. C'est l'héroïsme de l'aflcction conjugale.
Madame de Varicourt. Mes enfants, ne vous pressez pas de distribuer votre admiration; il ne vous en resterait plus pour François ITubor qui en est sans doute le plus digne, puisque ces dévouements divers émanent de celui fju'il eut toute sa vie pour les sciences. Sans lui, le Yaudois Rumens serait sans doute resté toute sa vie un serviteur ignorant et plus ou moins grossier ; sans lui, madame Tluber n'aurait pas été madame Iluber; elle aurait peut-être épousé quelque riche propriétaire qui aurait ignoré toute sa vie le précieux trésor de vertu qui était en sa posr^ssion. Flnnueur donc à François Iluber qui sut inspirer de si beaux dévnûmentsî Après cela, je trouve très-bien que sa femme, son fils et Rumens trouvent place dans son auréole.
ErLAUE DE Soi.ANGEs, parfaitciucnt remise de son indisposition de la veille, brûlait de voir arriver le moment de se réhabiliter aux yeux de sa grand* maman. On lui avait rendu compte ofTicieusement des réflexions peu bienveillantes auxquelles son mal de tête avait donné lieu. 11 lui tardait de j)rouver à tout le monde que son absence n'avait pas été un prétexte, comme plusieurs personnes de la réunion l'avaient insinué malignement , quoique sans méchante intention , connnc cola était très-probable.
A l'heure ordinaire, Kulalie vint donc prendre place sur le siège réservé aux narrateurs. Elle répondit avec une extrême froideur à quelques félicitations qui lui furent adressées par ses cousins et cousines, remercia sa grand' maman de la bonté avec laquelle elle avait bien voulu la remplacer ponr l'instruction de l'auditoire, et exprima le regret de n'avoir pu entendre le récit relatif à la famillr lïuber.
MAitAMi; i»K VAUicornT." Tu n'y perdras rieu, ma chère
Eulalie : quand tu voudras me donner ton bras pour une promenade sous les tilleuls, je te promets de te mettre au courant de cette intéressante histoire. En attendant, je tiens mes oreilles toutes prêtes à t'entendre.
Tous. Et nous aussi, et nous aussi.
Eulalie. Je vais tacher de vous satisfaire et de vous rassurer entièrement sur le compte de ma timidité. Je suis timide sans doute, mais non pas au point de craindre de parler devant ma grand'maman, devant ma sœur, devant des cousins et cousines tous de mon âge et tous très-bien disposés en ma faveur. Cela dit, je passe à Marguerite d'Anjou, mon héroïne.