S I/ÉTÉ
(( Ail ! l'homme au plumet rouge, tu n'en reviendras pas!
— Mon ami, ce sera vous, s'il vous plaît, » répliqua, sans ôtre ému de cette bravade, le seigneur toujours poli, rjui para le coup de coutelas d'un revers de son épée et, lui lâchant son pistolet en pleine poitrine, le renversa sans vie sur le plat bord de la cIialouj)e anglaise.
L'action hardio des trois volontaires français sauva la flotte de Hollande qui, sans cela, allait rtre incendiée par le brûlot anglais. T/était Cavoye qui avait proposé à Ruyter d'aller, avec ses deux amis, couper les cables de4 chaloujMîS (jui dirigeaient le bâtiment incendiaire. On vient de voir que ce ])rojet téméiaire fut exécuté si heureusement que les Anglais furent obligés de mettre le feu à leur brûlot.
Les trois inti épides volontaires reçurent une récomjxînse des Etat-fiénéraux de la républi^pie des Provinces-Unies; mais leur lllx-ralité n'étant pas au-dessous de leur valeur, ils distribuèrent tout l'argent qu'on leur donnait à ré(juij)agc du vaisseau-amiral sur lequel ils avaient servi.
Kt reprenant le chemin de la l'^rance, où les attendaient les éloges du grand roi et les félicitations de toute la cour, (lavoye, le bravo (^ivoyc * ne cessait de répéter à ses deux conq)agnons de gloire :
» Lh bi(Mi î mes amis, j'espère que vous ne m'en voulez plus d'avoir fait de vous de braves \olontaircs ; je connais, h Versailles, j)lusd'un seigneur qui, à cette heure, voudrait
r On rappelait souvent ; i . \.\ rour.
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bien avoir eu votre rôle et qui ne l'aurait peut-être pas si bien rempli. »
Ainsi se termina la courte et brillante campagne de nos trois jeunes gentilshommes; elle m'a fourni l'occasion de vous parler du début de l'un de nos intrépides marins ; et ma tâche est achevée. J'avouerai que j'ai cherché à la rem«plir d'une manière intéressante ; au lieu d'exemples de morale, j'ai donné des types et des caractères historiques. Enfin j'ai voulu vous plaire ; vous n'aurez pas le courage de me blâmer si je n'ai pas réussi.
Madame de Varicourt. Loin de te blâmer, mon cher Casimir, je te félicite de la manière attrayante et comique dont tu as mis en scène tous tes héros. C'est bien là la brillante et valeureuse jeunesse qui faisait l'ornement de la cour de Louis XIV; c'est bien là aussi la sauvage et fière brusquerie que Jean Bart consena jusqu'à la fin de sa vie. Et le bon tour que Cavoye joue à ses deux amis d'ilarcourt et Coislin, et la bonne grâce avec laquelle ils finissent par s'exécuter, tout cela peint bien le gentilhomme français d'autrefois, toujours frivole en a})parence, et toujours disposé à prodiguer son sang et sa vie pour son roi et pour sa patrie.
TnÉoiMMLE. Tant d'élégance jointe à tant de valeur était véritablement admirable et me semble caractériser le grand siècle.
Mada^ii: le VAnicorBT. J'ai retrouvé là avec plaisir ces brillants et nobles courtisans qu'on voit souvent sous la cbarniantc plume de Sévigné. Vous connaissez cette pi- (piantc lettre où elle raconte le célèbre passage du Rhin pai- l'armée du grand roi. Le brillant (lavoye me rappelle ce comte de Tluiche qui se charge de reconnaître si la rivière est guéable : « 11 dit que oui, elle ne l'est pas; des escadrons entiers passent à la nage sans se déranger; il est vrai qu'il passe le premier : cela ne s*est jamais hasardé; cela réussit. 11 enveloppe des escadrons et les force à se reiubc. " Il me ra])i)elle encore ce brave chevalier de Nantouillet qui était tombé de cheval. 11 va au fond de l'eau, il revient ; il \ iciitre encore. Fulin il trouve la rpieue d'un cheval; il s'y attache, (le cheval le mène à bord ; il monte sur le cheval, se trouve à la mêlée, reroit deux coups dans son chai)eau, et revient gaillard. Telle était alors la bravoure, à la fois bouillante et calme, de notre noblesse française, idolâtre et musfpiée à la cour, on la voyait voler avec la même gaieté aux eliamps de bataille.
(ioNSTA.Nr.K. On dit sou\ent (juc les Français, en général, sont toujours aussi braver, inaiscpril sVn faut deI)eaucoup (pi'ils soient aussi aimables.
A.MoiNK. Ma cousine, ce n'est pas bien de médire de notre éjHKpie.
Co.NSTANCE. (le n'est point par esprit de médisance (juc j'énonce ce fait (pii n»e semble d'une triste vérité, et que toutes les jx'rsonnes bien élevées ne cessent de déplorer dans l'intérêt même de la socité.
Amoinf. .le conviens rpie la renjanpie ne |)oite pas tout
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à fait à faux ; mais qu'y faire ? on ne réforme pas facilement son siècle.
Maua-me le Yaricourt. Je me range du côté de ma petite-fille Constance, et je dis que, si l'éducation était plus religieuse, plus chrétienne, les sentiments seraient plus nobles et plus délicats; et la civilité, (jui n'est, qui ne doit être que l'expression des bons sentiments, sei'ait autant en honneur parmi nous qu'elle l'est peu véritablement.
Antoine. Je conviens très-volontiers que nos relations sociales laissent beaucoup à désirer en une foule de points. Aujourd'hui une foule de gens ne sont polis que parce qu'ils ont un intérêt d'égoïsme souvent peu honorable à se montrer tels envers ceux à qui ils parlent. 31ais faudrait-il prendre pour modèle de savoir-vivre ce ^ï. de Coislin, qui fait tant de simagrées pour demander sa route au pâtre de Saint- Paul ? Vous avez vu comme sa civilité lui avait réussi.
Constance. Malheureusement nous sounnes bien i)lus près des airs cavaliers et tranchants du brave Cavoye ou de la sauvagerie de Jean Bart, et cette manière d'être ne me semble pas de nature à resserrer les liens de la société.
Madame de Yaricoi rt. La religion, cette sainte mère de la charité chrétieinie, d'où émane la véritable civilité, indiquerait très-bien le juste milieu r{u'il coii\icntde tenir en toutes choses. Ainsi, certainement, si le ton de M. de Coislin à l'égard du pâtre peut prêter au ridicule, n'étant nullement à la portée de ce paysan, je ne puis nrem])écher de regarder comme souverainement impertinent celui que croit devoir prendre M. de Cavoye. Jamais, parmi les honnnes civihsés, on nedemantlera un service eu miiiaraiiL do coups
«2 L'ÉTÉ SOLS LKS TILLLULS
lie houssiiie. Aus.Vi lorsque Cavoyo voulut user des mêmes procédés h l'égard de Jean Bart, vit-il tout do suite qu'il allait trouver à qui parler. Règle générale : nous devons nous interdire tout ce que nous ne serions pas disposés à supporter dans les autres ; c est l'Évangile lui-mémo qui nous en fait leconuuandoment. Des égards nous sont prescritsenvers nos supérieurs, envers nos égaux, et nous devons donner des marriui's d'indulgence et de bonté à nos inférieurs ; rien n*est plus doux, plus consolant pour les inférieurs en général, que de se voir traiter avec bienveillance par ceux qui sont au-dessus d'eux. Ainsi donc M. de Cavoye n'avait aucun droit de menacer de sa cravache le pauvre pâtre, pas plus que de le traiter de rustaud; et il le sentait si bien qu'il pensait eiïacer son tort avec quelque argent. Au reste, il faut dire le mal comme le bien ; sous Louis XIV, et après lui, les jeunes gens de la noblesse croyaient se relever beaucoup en traitant les pauvres gens du haut de leur grandeur, r/était le vice social le plus choquant qu'on puisse repiocher à quelcjnes personnes de cette classe brillante et polie, et la révolution en a fait peser sur tous une terrible expiation.
Un grand événement, un événement qui doit faire éj3oque dans la vie d'un chrétien , avait eu lieu la veille de cette réunion au chalet. Les enfants d'un grand nombre de familles catholiques de Lausanne avaient fait leur première communion, et la famille de Varicourt tout entière s'était associée avec joie à cette touchante cérémonie, en recevant avec une piété exemplaire la sainte eucharistie. Ce jour-là fut donc consacré exclusivement aux oQices de l'église, au chant de cantiques propres à entretenir la foi, à des lectures pieuses, faites en commun. Le soir, nos jeunes gens, avant de revenir au logis, s'arrêtèrent un moment sur la célèbre promenade du Signal, qui est comme le bcîvéder de Lausanne, et après avoir parcouru presque en silence les belles allées de ce cours admirable, ils quittèrent la ville pour retourner au petit château, sans se permettre d'autre distraction, ainsi qu'on ne le fait ([ue trop ordinairement dans beaucoup de familles, les jours de communion, et surfout de première
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communion, qui devraient être voués exclusivement à de saintes méditations, au recueillement et à la prière.
Mais le lendemain les travaux, les études, les jeux et les exercices furent repris, et Ton dut finir la journée par la séance du chalet. Pauline Dupont était la quatrième inscrite : elle avait préparé son récit, et l'on va voir qu'il portait en fjMelqiie sorte Tempreinte de l'aug^uste solennité de la veille, et qu'il oflVait un caractère édifiant ([ui semblait tout h fait do circonstance.
rUKMlKUKS ANNKHS D IN GRAND SAINT
Dans la catholique et heureuse Savoie, dit Pauline, à trèspeu de distance d'ici, on rencontre une petite ville, située sur la rive droite de rArve,et (jui, peut-être à cause de sa situation, a reni le nom de Bonneville. A deux lieues et demie de là est un bourg du nom de l'horens, qui a eu le bonheur de voir naître saint François de Sales. T'était le 2?) août \t)C)l. Et précisément, mes amis, c'est aujourd'hui l'anniversaire de cette naissance qui fut un bienfait pour la Savoie.
Sa débilité était extrême lorsqu'il vint au monde. 11 avait à j^einc un souille de vie ; il était si frêle, si délicat qu'on fut forcé de lo coucher sur le duvet le plus doux. La joie de sa mère, qui l'avait demandé à Dieu avec ardeur, fut bientôt tempérée par la crainte de le peidre. On le porta, en toute hâte, sur les fonts de l'église i\c Thorcns, et il fut
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nommé François, du nom de son père, le noble et vaillant comte de Sales.
Lorsque l'enfant fut devenu chrétien, les craintes ne diminuèrent point, car il eût été presque téméraire de conserver quelque espoir ; mais du moins on avait la consolation de penser que Dieu donnerait à cette innocente créature, purifiée par l'eau du baptême, une place parmi ses anges. On se ferait diflicilement une idée exacte de la délicatesse de ses membres et de ses organes : on pouvait à peine le toucher. Tout les huit jours il fallait lui donner une nouvelle nourrice; son estomac était si faible qu'il rejetait le lait le plus léger. La conservation de cet enfant fut évidemment un miracle de la tendresse maternelle ou plutôt de la divine Providence, qui a toujours ses vues secrètes, auxquelles les incrédules donnent le nom de hasard.
La mère de François, Françoise de Sionnaz, vciiiaiL >ur lui avec tant de sollicitude qu'elle en perdait le sommeil ; elle ne fermait jamais les yeux qu'après avoir vu fermer les siens. S'étant aperçue qu'il soulïrait moins lorsqu'elle le réchaufi'ait sur son cœur, elle eut voulu ([u'il n'eût pas d'autre berceau. Enlin tant de soins curent leur récompense. Au (quatrième mois après sa naissance, François parut prendre quelques forces ; les dangers disj)arurent peu à peu, et son enfance, aimable et charmante, promettait à Dieu un fidèle serviteur de plus.
La mère de François, aussi sainte que belle, avait été jusque-là le refuge charitable des pauvres, la douce consolation des alîligés; elle avait consacré ses jours an bonliour de son noble époux et à l'instruction île ses ser\ileurs. A
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tous ces devoirs, qu'elle remplissait avec nmour, la vertueuse mère voulut joindre les soins de Téducation de son enfant. Dès qu'il fut capable d'articuler quelques sons et de joindre des mots à d'autres mots, elle lui apprit à prier. C'était un tableau touchant que de la voir joindre elle-même les mains toutes mignonnes de François et les élever vers le ciel. L'œil sans cesse ouvert sur cette fleur naissaute, elle en écartait tout ce qui aurait pu commencer à la flétrir, elle voulait que les oreilles de son cher enfant n'entendissent que des paroles pures, que ses yeux ne vissent que des tableaux chastes.
Dès l'âge de cinq ans elle le conduisait, avec ce mystère que met à toutes ses démarches l'aimable charité chrétienne, dans la triste demeure du pauvre, et lui apprenait, au nom de Jésus-Christ, tout ce qu'il y avait de charmes à secourir les malheureux, à pourvoir à leurs besoins, à sécher leurs larmes et à leur faire entrevoir de célestes espérances. François regarda bientôt cette permission d'accompagner sa bonne mère dans ses bienfaisantes excursions comme la plus douce des récompenses.
r.ependant qu'on ne croie pas que la comtesse de Sales, malgré son extrême tendresse, imitât ces faibles mères qui ne savent élever leurs enfants qu'avec une funeste délicatesse. Souvent c'est ainsi qu'on donne aux hommes un tempérament de fenune, et qu'on les rend toute leur vie escla • ves de leur corps. La mère de François savait cela. Aussi son fils portait-il les mêmes vêtements en toutes saisons, apprenant ainsi i\ supporter les frimas de l'hiver aussi bien que les ardeurs les plus brûlantes de l'été. On l'accoutumait à gravir les rocs et les montagnes, à courir d'un pied ferme
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et sans crainte au bord des précipices. Ou écartait avec soin de lui toutes les personnes ignorantes qui auraient été capables de porter le trouble dans sou àuie par des récits superstitieux, si différenis des salutaires leçons que donne la religion.
C'était avec sa mère que François allait à l'église. Peu à peu le chant des prêtres, les sons majestueux des orgues, la beauté auguste des cérémonies du culte catholique, faisaient sur ce jeune cœur une suave et profonde impression ; mais sa mère, dont la piété était aussi piiidente que vive , ne le laissait jamais assez long-temps à l'église pour que sa dévotion naissante se desséchât ou dégénérât en fatigue.
La comtesse de Sales fit la remarque que François disparaissait chaque jour au retour de l'église. En le questionnant à ce sujet, elle aurait été sûre de savoir la vérité, car elle lui avait appris, dès ses premières paroles, à ne jamais dissimuler la vérité. Un jour donc, elle le cherche et le fait chercher dans toutes les chambres du château, mais inutilement. Où peut-il être? que peut-il faire? On l'appelle partout : personne ne répond. Enfin un vieux serviteur de la maison, interrogé à son tour, dit :
« ^iadame, j'ai vu de mes yeux notre jeune maître prendre le chemin du parc, où il s'est enfoncé de manière que bientôt je ne l'ai plus aperçu.
— Ooyez-vous qu'il y soit encore ?
— Oui, madame, car je n'ai pas quitté cette i)lace au so leil et je ne l'ai pas encore vu revenir; à moins qu'il n'ait pris un autre climin.
— De quel cùté dites-vous ?
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— Madame, par iri, à main droite, en longeant la grande allée. ')
Avec ce renseignement, la comtesse de Sales se mit à la recherche de François et le trouva bientôt dans un coin retiré du parc. Mais quelle fut la joie de son âme lorsqu'elle vit son enfant arrangeant avec symétrie quelques gazons pour en former une chapelle, et élevant un autel de mousse qu'il ornait d'une croix de bluets î
(( François, mon enfant, lui dit sa mère, que faites-vous donc 1;\ ?
— Ma mère répondit François, les oflices sont si courts à l'église, et j'éprouve tant de bonheur à les entendre, que je profite du temps de ma récréation pour les prolonger et continuera m'occuper de Dieu, qui est si bon pour moi et pour tout le monde. »
La pieuse mère charmée de cette naïve candeur et de si heureuses dispositions dans un enfant de si.\ ans, s'agenouilla devant cet autel champêtre, et rendit grâces à Dieu de lui avoir donné un fils aussi digne de lui, et d'avoir su si bien faire fructifier les leçons qu'elle lui avait domiées. 11 est vrai que la bouche d'une mère a bien de l'éloquence pour rendre les leçons de la religion attrayantes â l'enfance.
()uan(l l'àgc des études fut arrivé, François de Sales, ainsi préparé, poita an collège d'Annecy les excellents germes (pi' il avait reçus à la maison paternelle. 11 se montra «lussi assidu à l'étude qu'économe du teuqis. I>c matin , il était debout de bonne heure; le soir, il veillait modérément, toujours occuj)é ti feudleter ses auteurs. 11 donnait à ses
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maîtres une satisfaction de tous les instants ; toujours respectueux, toujours aimable, toujours obéissant et docile. 11 était d'une si grande mansuétude à l'égard de tous ses condisciples, que chacun d'eux l'aimait et l'aiïectionnait ; ils le recherchaient avec empressement pour s'égayer dans les douceurs de sa conversation : son caractère de pureté leur imposait, les empêchait de dire en sa présence la moindre parole libre, retenait une foule de petits badi nages et légèretés, et faisait luôme trêve à leurs débats ou différends. Tel est le privilège que le ciel accorde à la vertu aimable et tout empreinte des parfums de la charité.
Après les cours d'humanités que François de Sales avait faits d'une manière brillante, le comte, son père, voulant lui offrir des ressources en harmonie avec le désir qu'il avait de s'instruire, résolut de l'envover à Paris. C'était un rude sacrifice que celui de quitter le doux ciel de la Savoie et cette mère tant aimée, dont le sourire était son encouragement ou sa récompense dans ses études ; mais il s'y résigna avec la douceur d'un agneau. On avait déjà désigné le collège de ^'avarre ; mais il laissa voir sa préférence pour celui des Jésuites, qu'il estimait autant à cause de leur piété que de leur savoir, et son père ne mit aucune opposition à son très-raisonnable désir. On connaissait déjà toute la supériorité de ces habiles instituteurs de la jeunesse. Les personnes éclairées savaient aussi que le but auquel aspire directement leur immortelle couq)agnie est d'aider, ainsi que Ta écrit saint Ignace de Loyola dans ses constitutions, les âmes de ses membres et celles du prochain à atteindre le dernier terme pour leriuel elles ont été créées.
(Juaiitl le uioment de la séparalion ne pulj)lus être ajourné, la comtesse de Sales conduisit son fds sous un antique chône, où souvent elle lui avait appris à bénir Dieu et l'immensité de ses ouvrages ; puis, lui montrant dans le lointain le clocher de l'église de Tliorens, où il avait été lait chrétien par le baptême, elle lui dit :
(( Mon fils, je vous rappelle votre plus beau titre de gloire : vous n'aurez plus, i)our \eillersur vous, les yeux d'une mère ; c'est à vous de dévelo])per les semences de vertu que j'ai fait germer dans \otre cœur, rs'oubliez jauiais que la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. Évitez les hommes oisifs ; leurs paroles tuent l'àme. Si, dans vos études, vous éprouvez ({uclque sécheresse, allez rafraîchir votre cœur au pied de l'autel ; c'est là, vous le savez, que les consolations sont douces. Oue votre rang et les espérances que nous mettons en vous no vous inspirent aucun orgueil; vous ne serez quelcjne chose aux yeux de Jésus-Christ que par nos vertus; le reste n'est qu'une ombre qui passe sans laisser de traces. .\e négligez point le toii <lu pau\re et de la veuve ; ils prieront pour vous dans ce monde et seront vos protecteurs dans l'autre. Croyez-le bien, mon fils, e vous aime avec toute la tendresse d'une mère; vous êtes mon premier-né, le charme de mon âme et de mes yeux ; mais, semblable à la pieuse mère du roi saint Louis, je préférerais vous voir mort que coupable d'un seul péché mortel.
— .Ma mère bien-aimée, ré[)ondit le jeune François, les mots que vous venez de me dire seront gravés au fond de mon àme ; ils seront, je vous le promets, la règle de ma conduite. »
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Puis la tendre mère embrassa tendrement François, qui lui rendit ses caresses en bénissant Dieu de lui avoir donné mie pareille mère. Les adieux furent pénibles de part et d'autre ; enfin il partit sous la conduite d'un précepteur, prêtre de mœurs douces et aimables, qu'il aima tendrement toute sa vie. Ce précepteur, qui se nommait Déage, ne contribua pas peu à développer dans le caractère de François ces douces qualités qui lui donnèrent plus tard tant de pouvoir sur les âmes.
Arrivé chez les Pères Jésuites, il s'empressa de remplir les intentions de son père à son égard. Aucun élève n'était ni plus assidu ni plus attentif aux leçons des maîtres. La Société de Jésus était alors à l'apogée de sa gloire ; elle se composait de l'élite des hommes les plus instruits et les plus distingués qu'il y eut en France. Ces hommes n'avaient point avec leurs élèves des manières froides ou austères. Pour la sagesse, c'étaient autant de ]\Ientors, comme celui que Fénelon a si bien peint dans le Téléiiiaquc. François éprouvait surtout un grand bonheur quand il les entendait parler de la conversion des âmes. Dans leurs leçons il se perfectionna dans la sagesse chrétienne. A leur exemple, il préférait un bon livre à la société des honnnes du monde, dont la conversation est si ^ ide et souvent si dangereuse. Sans éviter les entretiens de ses condisciples, il n'y attachait point son âme, à moins toutefois que le ciel ne mît sur son chemin, parmi les jeunes gens de son âge, des amis selon Dieu, des amis capables de l'aflermir dans ses sentiments religieux, enfin des amis pour l'éternité.
Dès lors l'àmc tondre de François de Sales, cette âme
qui se montre si bien clans ses écrits et dans ses fondations, commençait à se dévelo])pcret à montrer son penchant pour la solitude. Les anciens Pères du désert étaient les hommes dont le sort lui paraissait le plus digne d'envie. Le monde et ses grandeurs n'étaient rien à ses yeu\, auprès de l'eau du torrent et du creux d'un rocher. Ainsi cette vaine fumée, qu'on appelle la gloire, et dont tant d'hommes sont enivrés, était l'objet du mépris de François de Sales. 11 préférait l'amour de Dieu à toutes choses terrestres, et sa dévotion envers la sainte Vierge égalait celle qu'il témoignait pour son divin Fils.
rVanrois de Sales passa six années à Paris, pendant lesquelles il étudia la i)hilosophie, la langue grecque, l'hébn-u, les Pères de l'Église. C'est ainsi qu'il se préparait à devenir un des plus grands orateurs de son siècle. Son père ne le destinait pourtant point aux ordres sacrés; mais il n'était pas rare alors qu'un gentilhomme se livrât à l'étude de IMoquence de la chaire et des sciences théologicpies, qui sont véritablement la clef de voûte de toutes les autres. Néanmoins son c(pur avait volé vers ses chers montagnes, et ce fut avec un plaisir indicible qu'il revit le château paternel, l'église de Thorcns et le chêne des adieux. Toute sa famille était allée au-devant de lui. Du plus loin qu'elle l'aperçut, sa tendre mère \ola à sa rencontre, et il serait dinicile, (lit un historien, de savoir lequel des deux donna ou reçut les premiers end^rassements. Le comte de Sales partagea cette joie de famille, et revit avec une grande satisfac- Jiou son lils, orné de savoir et de vertus.
François de Sales était à cette éjioque, à piinc âgé de
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dix-huit ans. Sa figure était d'une expression pleine de charmes. Ses yeux était d'une beauté et d'une pureté que la peinture ne saurait rendre. Le son de sa voix, son gracieux sourire gagnaient le cœur. Et pourtant la grâce de sa personne n'étaient égalées que parla sévérité de ses mœurs, qui ne se démentit jamais, malgré les pièges qui lui furent tendus fréquemment par des ennemis de sa vertu.
Après avoir passé quelques jours au sein des affections de famille, obéissant toujours à son père, il alla à Padoue étudier le droit sous le célèbre Pancirola. Pendant son séjour dans cette ville une maladie cruelle vint l'éprouver. Les médecins ne conservaient plus d'espoir. Le précepteur, qui aimait tendrement le jeune François, lui annonça cette nouvelle en fondant en larmes. Quant au jeune homme, il reçut ce triste avis avec une résignation évangélique.
(( Consolons-nous, dit-il à son précepteur éploré ; les miséricordes de Dieu sont grandes, et le chrétien qui va à lui ne doit pas s'abattre. Je laisse sur la terre des amitiés douces; que le Seigneur en accepte le sacrifice! c'est là mon plus grand mérite auprès de lui. »
Son précepteur lui ayant demandé s'il voulait qu'après sa mort on transportât son corps au château de ses pères :
(( Non, répondit-il; n'ayant jamais été utile à personne pendant ma vie, je désire l'être après ma mort. L'embarras que les élèves en médecine éprouvent pour se procurer des cadavres les porte souvent à des j)rofanations coupables : j'ordonne donc que mon corps leur soit livré. »
Mais voilà que, par un miracle, la mort recule devant sa proie rjiii lui échappe. Après une sorte de léthargie, Fran-
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çois de Sales se réveilla plein de vie. Mais, pendant sa maladie, son mépris du monde , de ses richesses et de ses pompes mensongères, avait pris une nouvelle force dans son esprit. T. a grave pensée d'un apostolat semblable à ceux de saint Martin on de saint Denis avait souri «^ son à me chrétienne ; il ne voyait plus riea de comparable à la condition d'un prêtre et rêvait déjà le bonheur de le devenir.
« .le ne sais ce qui se passe en moi, disait-il à son précepteur ; j'ai souvent senti le vague désir do me consacrer au ministère évangéliqne ; maintenant ce désir dcvirnt une opinion sérieuse. Quand je me trouvais près de ma tombe, Dieu m'a mis fortement devant les yeux et la gloirc de son sacerdoce et le malheur de celui qui, appelé à ser\'ir ses autels, refuserait un pareil honneur. Ouelque chose me manque ; je ne suis point à ma place ; je ressemble à l'épouse (jui, pendant le voyage de son époux, attend l'houre où ils seront réunis et trouve l'iimertume dans tous les plaisirs. Si, pendant la prière, j'entends le chant religieux des prêtres, mon cn«ur souiïre d'une manière indéfinissable. Si je les vois offrir la céleste victime, mes mains trenddentd'un saint amour, connue si elles devaient l'oflrir un jour. Ah î qui m'arrêterait an miheu du siècle? Est-ce l'amour des grandeurs et de la fortune ? Si ces hochets intéressent la plu|)art des hommes, ils font sourire un \rai chrétien. Vanité (\o^ vanités ! Je ne trouverai de re])os que dans le sein de Dieu.
— Oui ; mais votre pèri* répondit le précepteur étonné, ne NOUS a point fait instruire dans les sciences humaines
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pour faire de vous un prêtre. Ce serait avec un chagrin mortel qu'il entendrait un pareil langage.
— Les sciences que j'ai étudiées, reprit François de Sales, serviront à la gloire de Dieu , car elles m'ont appris qu'il n'y en avait qu'une seule de réelle , celle de la croix. Mon père verra ses espérances déçues I II est chrétien ; il sentira qu'il y a plus d'honneur à donner un de ses fils à Dieu qu'à le mettre dans une route où il y a vingt satisfactions pour la vanité et mille dangers pour l'âme.
— ^lais songez donc aux austérités du sacerdoce.
— Dépeignez-moi plutôt ses plaisirs, reprit François de Sales ; le ciel n'est-il pas dans le cœur d'un prêtre quand, à sa parole, le Fils de Dieu vient sur l'autel; quaiîd, du haut de la chaire, il fait verser des torrents de pleurs et change les pierres en fds d'Abraham?
— Oui, mais que de vertus doivent accompagner ce saint ministère !
— Est-il impossible de les atteindre ? Cessez de me faire un tableau austère qui ne répond point à celui que j'ai dans mon ccpur. Je sens que toutes les vertus d'un prêtre sont soutenues par le bonheur qui les accompagne. Quel calme est peint sur son front ! On voit qu'il ne ressemble point à ces enfants de la terre qui ont fait un pacte avec la douleur. Ses chagrins ne sont point à lui, ce sont ceux de tous les infortunés qui se réfugient dans sa charité... Sa vie est un jour de fête ; il ne sent point ce vide qui creuse le cci'ur des hommes quand leurs désifs sont satisfaits ; le sien est rempli d'un amour qui est impérissable comme celui qui le lui inspire. Oh ! no m'empêchez point de suivre mon attrait
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pour les saintes joies de l'autel ! L'Eglise s'est couverte d'un voile de deuil ; elle cherche des pasteui-s qui rassemblent des brebis égarées. Ouand je n'arracherais qu'une seule âuie à l'hérésie, je pourrais dire en mourant : je n'ai pas passé inutilement sur la terre. >>
La vocation du jeune de Sales n'était pas douteuse. Sa maladie avait été pour lui un avertissement providentiel. Un voyage à Rome, le siège éternel de la catholicité, donna à sa résolution une nouvelle force. Un mariage avantageux lui avait été ménagé parsonperc; toutes lesséductions se réunissent pour le vaincre ; il est vainqueur. Ses vertueux parents sont touchés de ses laiines, quoique leurs projets soient renversés par le fer^•ent désir de leur cher fds. Le comte de Sales le presse tendrement sur son sehi.
(( Mon fils, dit-il, (jue la volonté de Dieu s'accomplisse ! 'lu as choisi la meilleure part ; elle ne te sera point ôtée. Deviens un saint prêtre. Je prie celui qui t'a renq)li de son amour de faire descendre sur toi sa bénédiction , et en son nom, je te doime la mienne. »
La couitesse et lui joignirent les mains sur cet enfant bien- aimé ; il se releva plein de joie ; et ])eu de temps après il recevait l'onction sainte des mains de l'évéquede flenève, et faisait glorieusement ses premiers pas dans le sacerdoce.
Tels furent les connnencemenls de François de Sales, commencements pleins de belles espérances qui furent toutes réaliséeset mCme dépassées. .Non-seulement il eut la gloii*e d'Mre l'apôtre du (Ihablais et de tous les pays environnants, mais encore, élevé an siège éjûscopal (\o riené\e, il honora
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cette éminente dignité par des vertus les plus éminemment pastorales. Son âme est tout entière dans ses écrits et dans les charitables congrégations dont il fut l'instituteur. Ses lettres et ses ouvrages ascétiques sont bien de la main même qui traça les règles de la congrégation du Trés-Saint Sacrement, de celle de la Pureté de la Vierge, de celle des Ermites du Mont-Veron, et surtout des religieuses de la Visitation- Sainte-Marie. Y eut-il une vie épiscopale mieux remplie et plus belle ? Enfin ([uand cet homme de Dieu l'ut enlevé au monde, de nombreux miracles se firent sur son tombeau ; et la clameur publique l'avait proclamé saint bien avant (|ue le clergé de France sollicitât sa canonisation, avant que le pape Alexandre VII eût rendu le décret qui l'admet au nombre des saints.
Madame de Yaricourt. Ma ch(''re Pauline, je te remercie et je te félicite en môme temps d'avoir songé à célébrer le jour natal du plus grand saint de nos contrées. C'est là un de ces rares et admirables types ([ui font le plus d'honneur à notre sainte religion. Saint François de Sales est en ollot un touchant modèle de la charité cin*étienne, prise dans sa plus grande extension.
Algusilne. J'ai été charmée du récit de macousirie ; mais il me semble qu'elle aurait pu toucher un mot de cette affreuse tentation de désespoir dont François fut |)rispen<lant son séjour â l\iris, étant écolier. Il se persuada iju'il était
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iuévitablcmenl destiné aux supplices éternels de l'enfer. Cet horrible tounnent d*esj)rit le jeta dans des terreurs inouïes qui finirent par altérer sa santé. Knfin, un jour qu il étai prosterné devant la statue de la Vierge, dans Téglise de Saint-Ktienne-des-firés, il s'écria :
«Mou Dieu! puisque je dois avoir le malheur de vous haïr éternellement, faites du moins que >ur la terre je vous aime de tout mon cœur.
Cette ])rière sembla dégager sa poitrine d'un poids énorme : le trouble de son âme disparut, et ce genre de ten- Uition ne lui revint jamais dans la suite.
I»AiLiNE. Je connaissais ce trait, ma cousine; et je ne conçois pas que j'aie pu le négliger, car il montre bien à qut'l i)oiiit pouvait rtrc délicate l'àme candide, fenente et pure de notre saint.
MAi»A>n: i»i: Vauuoi m. Pour terminer la séance, je citerai un mot de sainte Chantai, Tamic de saint François de Sales et la fctndatrice de la Visitation, u Selon mon jugement, écrivait-elle, il me semble (jue le zèle du siilut des âmes était la vertu dominante en notre bienheureux père... 15on Dieu! (juelle tendresse ! quelle douceur ! quel supi>ort î quel travail ! Enfin, il s'y est consumé. )> J'ajouterai aussi ces paroles caractéristiques de l'iutcndant du pieux évéque à ses autres serviteurs, et qui sont un iiTécusable témoignage de sa charité :
« Notre maître est un Siiint; mais il nous mènera tous à l'hôpital, et lui tout le premier. »
Joseph, le plus intrépide mathématicien de la famille, celui qui se montrait le plus ardent au jeu d'échecs et qui semblait s'occuper, avec une prédilection marquée, de mouvements stratégiques, prit la parole à son tour d'inscription et raconta l'histoire suivante, qui semblait indiquer assez bien son goût pour le métier des armes :