AU PARAGUAY
Après avoir vhiié tant d*iles isolées aa milieu de
l'Océan, je demanderai an leclenr de nie suivre sur le continent, sur la terre ferme, dans le sens propre et figuré du mot. Bien que nous ayons promis de ne donner que de simples extraits des romans et des contes politiques que les rêveurs de tous les temps ont écrits, nous voudrions quitter le rêve pour un moment et entrer dans la vie réelle. Ce n'est pas pour revenir, au moyen de la critique, à Morus, Campanella ou Andreae. Se (Inmande-l-on ceque peut bien signifier ce préambule énigmalique ? Le voici |: laissant les productions littéraires que nous venons d'étudier, nous allons ramener nos rf»gards dans le domaine de la vie réelle. Il est iiiexact que l'expérimenlation, le moyen le [)his puissant dont dispose le naturaliste, fasse défaut au juriste^ à réconomiste, à Thistorien. La législation et Thistoire ont souvent recours à rexpérimentalion, et cela arrive fréquemment aussi pour les utopies. Qui aurait pu croire que, dans l'espace d'une génération, les idées de Cam* panella se réaliseraient, avec leur vrai caractère dans TÂmérique du Sud, que la Cité du Soleil passerait sitùt
du domaine de la fantaisie dans celui de la réalité? G^est
pourtant ce qui est arrivé. Si cette expérience a réussi ou échoué, c'est ce que nous verrons tout k l lieure. Le lecteur n*a, d'ailleurs, qu'à se reporter à une dizaine de pages plus loin; mais il est intéressant à coup sûr d'examiner ici, dans leur isolement, suivant l'expression d'un physicien, les forces qui, agissant tantôt de concerty tantôt en opposition les unes avec les autres, forment pour ainsi dire la charpente de cette histoire.
Je conduirai donc le lecteur vers le tropique du Capricorne, précisément au centre de TAmérique du Sud. Nous sommes à l*époque de la grande comète, au commencement du XVII" siècle, au temps où écrivaient Campanella et Andre;e. C'est à cette époque que les Jésuites fondèrent, sur les rives du Paraguay, un état socialiste chrétien se rapprochant beaucoup de Tidéal de Gampanella. Aussi un historien considérable présente-t-il, avec juste raison, Campanella, cornnu' ayant un lien de parenté intellectuelle avec les Jésuites, au nombre desquels il devrait figurer bien plutôt que parmi les scolastiques de son ordre. En effet, si Ton se souvient de l'exposé qui a été fait au coaimencement du ch i pitre précédent, on peut voir que cet extravagant est absolument d'accord avec les Pères de la Compagnie de Jésus, dans l'efrort qu'ils firent pour rétablir, sans aucun égard pour quoi que ce soit, le catholicisme, restauré et élargi par les progrès de la Renaissance . Leur fanatisme les poussa à s'imaginer que Colomb et Cortez n'avaient découvert l'autre hémisphère que pour rËghse catholique.
11 est donc utile de comparer ce projet, conçu dans les prisons de Napîes, avec l'expérience faite sur les
120 l'éïek.nelle utopie
rives du Paraguay aa milieu de Tépoque de la contre-
reforme
Les Espagnols avaienl essayé de coloniser le Paraguay, conquit» en ioi5 par Don Juan Diaz de Solis, et y avaient établi une excellente administration. Dès 1586, les Jésuites commencèrent à y pénétrer et s'y implan* tèrent. Ils cherchèrent à détruire le système des Gommanderies, d'après lequel les Indiens étaient sous la domination d'un certain nombre de grands proprié* taires, puis ensuite à y établir une législaLiuu empreinte de la plus grande douceur pour les indigènes. Ils obtinrent de Philippe III des privilèges et lui firent rendre des décrets à leur avantage ; mais le gouverneur de celte contrée, Diego Martin ÎSegioni (1601-1615) en tint peu de compte et les renvoya aux Guaycuru et aux Guarani. Au milieu de ces peuplades ils fondèrent un royaume qui nous Tait reffeè d*un rêve des Mille et une Nuits. Ce royaume s'étendait depuis les Andes jusqu'aux montagnes qui bordent la mer, entre la province de Tucuman, Santa Croce délia Sierra et le gouvernement de Buenos>Ayres, par conséquent sur les rives du Paraguay (et en partie de F Uruguay et du
< I/onvrage principal qu'on n'a pu utiliser qu*en partie est très nouveau ; il est le résultat d'études approfondies de : J. Pfotenhaukr, Die Missionen der Jesnilen in Paraguay (I, 1891; il, 1892; m, 1893)» excellent aperçu de toute la littérature et des sources à cet égard dans cet ouvrage, I, pages 9-14. Pour Texposition ci-dessus, on s'est servi en particulier de l'excelleot petit ouvrage de Gotubin, Der ehristUeh'Soziale Staat der Jesuéten in Paraguay (4883); et aussi de celui d*lBAGNEZ, JeeuiL Reieh in Paraguay, dureh Original-Dokumente betoieeen (Cologne, 4774) ; Juan de Escadojt et B. Nussdorfkr, Gesehiehle von Paraguay (Leipzig, 1769).
jL£S JÉSUITES AU PARAGUAY 121
Parana), sur le territoire des tribus appelées Min uanes,
Charruas, Baïas, Chîquiti, et tout spécialement les Guaycuru et les Guarani.
Les colonies stables qu*iis fondèrent prirent, administrativement, le nom de Rédactions, et Ton obtint par privilège l'exclusion des Espagnols. Ces Réductions étaient autant de stations de missionnaires qui comprirent bientôt trente et un arrondissements (i)oc^nnâ?). L'administration supérieure se composait du Provificial de Cordoue assisté de quatre consultants. Gomme on peut se le figurer, l'histoire de cette colonisation est une sorte d'histoire des missions ; on opéra suivant des règles connues des spécialistes et d'après les écrits de la propagande romaine. La conversion était le premier but à atteindre et elle s'opérait très rapidement suivant la méthode connue de Tattouchement avec des linges mouillés. Après avoir ainsi baptisé, l'extrait de baptême était envoyé à Rome. Le sentiment religieux ne s'éveilla que peu à peu« On trouva là d'excellents sujets pour cette sorte de conversion , en effet, les sauvages avaient l'espiil d'Imitation des peuples à l'état de nature et n'étaient pas très difficiles à diriger. Leur religion avait pour fond unique la sombre terreur que leur inspirait leur prêtre et la croyance en un Être inconnu et terrible. En échange, les Jésuites leur oilnrent un Etre plein de bonté et d'amabilité, tout en maintenant habilement et en développant à loisir l'obéissance envers les Pères qui leur apparaissaient comme les médiateurs entre l'homme et la divinité. Plus difliciie fut la lutte contre l'ivrognerie; mais les Jésuites réussirent à mener cette lutte à bonne fin ; et ils s'y prirent d'une singulière façon. Le caroubier, dont les gousses servaient à préparer l'enivrant breuvage, dis-
j/éteunelle utopie
parut pea à peu, et les Indiens s'habituèrent au thé du
Paraguay, qui ressemble étonnamment à la boisson récemment préconisée sous le nom de maté. En somme, il semble que les Guarani aient été par excellence de la pâte qu*il fallait pour établir, sur les indications de Campa* nclla et d'après des principes entièrement religieux, une organisation sociale artificielle. Le nombre relativement infime de Pères qui ont suffi à fonder et diriger cet Etat est digne d'admiration. A. Vépoque de sa prospérité, on en a estimé la population à 300.000 familles, et jamais plus d'une centaine de personnes environ n'ont été nécessaires pour la direction des trente et une missions.
Jetons maintenant un regard sur ces colonies. Déjà, Taspect extérieur de la ville rappelle tout à fait la Cité du Soleil. Qu'elles soient dans les montagnes, dans les steppes s' étendant à perte de vue, dans l'épaisseur des bois ou sur le bord d'un lleuve, les Réductions ont toutes le môme aspect et les Espagnols qui s'y rendaient au siècle dernier disaient que les indiens n'affrontaient la mort avec une telle impassibilité qu*en raison de cette liiiiiormité et de cette monolonie que leur offrait la vie. Les villes n'avaient jamais moins de 2.500 habitants et quelques-unes en comptaient 7.000. Les campagnes n'étaient pas habitées, caria surveillance eût été trop di fficile
Nous voici en présence d'une ville ou d'un village. Au centre s'élève l'église, autour de laquelle se trouve
une masse de toits de chaume de couleur jaune, et à côté le collège des Pères, les magasins el les ateliers. Les rues tracées au cordeau et plantées d'arbres se terminent le plus souvent par une petite chapelle. Le plan
est tracé suivant un carré parfait, un pàLé de maisons
L£S JÉSL1T£S AU PAUAGUAY
succède à un autre, en dehors des portes de la ville les fabriques de tuiles projettent leur fumée, et Ton entend résonner la hache et la scie du charpentier. Toute la ville est entourée d'une haie impénélrahle de cactus : c'est là un point très pratique. I^ln dehors, se trouvent les terres concédées à des particuliers à la conditl on d'être cultivées par eux, et puis les champs labourables qui sont indivis. Quel coup d*œil admirable Ton a sur ces jardins qui resplendissent en ces terrains d'une fécondité tropicale avec leurs allées d'orangers étin celants l Quelle vue splendide sur ces blés superbes à l'horizon étendu, sur les rizières où les épis mûrissent, sur les plantalions carrées de coton et de Ihé et, dans le lointain sur les liges tremblantes de la canne à sur^ re bercées par le vent i Partout la yie et le travail. Le regard n^ade repos, en changeant de spectacle, qu'en se fixant sur une chapelle oinbrage'e de palmiers, ou sur une croix de grande dimension. Le site est vraiment merveilleuXf tout semble avoir été fait d'un seul jet. Il y a. là un véritable organisme, dont les divers membres sont rattachés les uns aux autres. Tel est Taspect d'une Réduction.
Cette régularité extérieure répond à celle de Tintérieur, à celle du train de vie. La fusion complète de
l'existence religieuse et séculière en est la pensée fondamentale. L'organisation la plus rigide du service divin et le respect absolu des prêtres, tels sont les plus solides liens de la communauté. Nous ne rechercherons point si l'assertion des voyageurs catholiques romains du siècle dernier est exacte, lorsqu'ils disent que Ton a apporté à ces sauvages très peu de vrai christianisme. Il est certain que dans le cerveau des Indiens convertis s'était fait une sorte de mélange des anciennes chimères
et des nouvelles doctrines, et que la superstition, ainsi que les cérémonies vinrent jouer un rôle important. La
messe et la vénération des suints faisaient sur les sauvages une impression profonde. Chaque jour, avant le ]ever du soleil, la jeunesse, dès Tège où les enfants quittent leurs nourrices, se réunissait pour le ebant et la prière, puis la messe était dite devant les personnes plus âgées. Pour constater le nombre des assistants à la cérémonie, on en faisait chaque fois le dénombrement ; la prière du soir était faite de la même façon. Le dimanche, roffiee divin était un pen plus solennel ; pendant le carême, les exercices religieux avaient lieu dans les églises h la tombée de la nuit; on usait de pratiques ascétiques qui d'ailleurs n'entraient que difficilement dans la tête de ce peuple enfant; l'un restait pendant des heures dans une pose de crucifié, un autre s'enfonçait dans le front une couronne d*épines, et les rigoureuses auto-flagellations jusqu'au sang, auxquelles se soumettaient volontairement les femmes et les filles, étaient également en grand honneur. Un Père écrivait : « La foi doit leur être communiquée par les yeux. » On se servait, en effet, de l'art comme moyen d'évangélisalion; on ne se bornajl pas à l'appliquer en concurrence avec d^autres; on n'évangélisait que par ce moyen ; c'était un vrai monopole. Alors que les habitations étaient privées de tout ornement, les églises et les cérémonies étaient entourées de faste et de clinquant. L'architecture religieuse dut arriver à un grand éclat ; des gravures qui nous ont été conservées nous font voir des façades avec des colonnades et des demi-coupoles aux formes plus artistiques que celles que nous retrouvons en Europe dans les églises au style baroque des Jésuites. La musique fut étudiée encore plus que Tar-
chîlecture. Partout les instruments étaient perfectionnés, depuis Torgae jusqu'au violon , partout aussi des chœurs étaient organisés, on pourrait presque dire des sociétés chorales ou orphéons. Les Pères, experts en musique, toujours des Allemands, étaient à la tète de cette organisation. Dans les forêts vierges de l'Amérique du Sud, ils entonnaient les beaux chants de la musique sacrée italienne et allemande; et il est remarquable, ainsi que des voyageurs nous l'apprennent, que Ton entende encore aujourd'hui cea chants, dernier vestige qui se soit conservé de cet État. De môme, les dispositions de la danse furent utilisées pour le service de la religion et des spectacles; la magniOque procession des trois rois et le combat de saint Michel contre le dragon furent donnés en Thonneur de la Sainte Vierge et de saint Ignace.
L'organisation sociale fut exactement en rapport avec la conslitution religieuse. 11 fallut vaincre la cupidité fortement ancrée au Cduir de ces sauvages, comme dans celui de tous les peuples grossiers, et Ton y arriva par la suppression de la propriété privée Tout devint Tupam" bac^ c'est-à-dire la chose de Dieu. Au moyen de cette quaiiQcation, on cacha aux chrétiens la misérable tromperie qu'on commettait à leur égard, et on les conduisit à. un système de communisme général. Il n'y eut d'autre propriété que celle des objets d'un usage courant. On abandonna d'ailleurs à ia propriété privée complète et libre des objets sans importance et, en outre, ceux auxquels leurs propriétaires renonçaient volontiers. Par exemple, les femmes pouvaient conserver une petite quantité de
* Pfotenhacer, dans Touvrage ci-dessus mentionué, II, pages 77 et s., 191 et s.^ 212.
L ^iEiiiN£LL£ UTOPIE
colon récolUî pour se faire des vêlements supplémentaires; or, elles y renonçaient facilement parce qu'elles n*avaieQt pas besoin de ces vêtements et q Quelles s'épargnaient la peine delesconrectîonner. Là où la culture de la terre était laissée à rinitinlive privée, on organisa, pour que la moisson fût rentrée en temps voulu, une surveillance sévère. Celle-ci était exercée par un Père et il semble qu'elle était très nécessaire. La notion du droit de succession demeura absolument inconnue, et même bien longtemps après la dissolution de TÉtat des Jésuites, il ne fut pas facile de la faire comprendre aux indigènes: n'est-ce pas là une preuve que les notions juridiques les plus élémentaires et les plus courantes ne sont ni universelles ni éternelles?
Dans cet £lat, les immeubles el tous les objets qui n'étaient pas d'un usage courant constituaient la communauté. Ce fond commun devenait la propriété de la communauté. Lesbètes de trait étaient dans ce cas; elles ne pouvaient pas être une propriété privée. Pas une seule bête à corne de ce pays, qui en comptait des quantités considérables, n'appartenait à un particulier. Chaque cultivateur recevait, chaque année, un attelage de bétes de trait dont il garantissait la restitution. Il arrivait régulièrement qu'un de ces cultivateurs se rendait auprès du Père et d'un air innocent lui demandait de nouveaux bœufs, alléguant pour excuse qu'il les avait perdus ou qu'un jaguar les avait mis en pièces, etc. Jamais on no fit la moindre enquête, car l'oii savait que ces Indiens étaient eux-mêmes des tigres extrêmement cruels, dévorant tout ce qu'on pouvait manger et tout ce qui leur tombait sous la main ; on donnait au postulant de nouveaux bfrufs, et en même temps il lui était signifié d'être plus soigneux à l'avenir ; en outre.
il recevait une volée de coups de bâton. En dehors des bétes de trait, les ânes seuls étaient employés au travail agricole ; les chevaux étaient réservés aux fonctionnaires et aux jeunes troupes de guerre. Il en était de la sem ence du froment comme des bœufs; il fallait en fournir souvent deux et trois fois, quand celui donné en premier lieu avait été consommé ou dispersé.
Ces faits ne sont-ils pas de nature à faire réfléchir tous ceux qui pensent que i homme serait heureux dans de semblables Étals? Dans l*Ëtat dont nous venons de parler, le souci des moyens de subsistance appartenait à la collecUvilé; la viande, par exemple (celle-ci en grande abondance, car certaines missions avaien l plus de 500.000 bétes à cornes et plus de 30.000 brebis), était distribuée tous les deux jours ; quant an sel, il était distribué tous les dimanches (celui-ci, il est vrai, avait une grande valeur et chaque famille n*en recevait qu'une petite cuillerée) ; et ainsi du reste. Malgré Tes prit d'égalité et d'équité qui présidait à ces distributions, il se passait fréquemmf^nt des faits semblables à ceux cités plus haut et qui constituaient des usurpations illicites.
Les professions étaient absolument réglées d'après les données des utopistes ; le travail était organisé dans des manufactures surveillées par les Jésuites. Le commerce se bornait aux matières premières et, en conformilé avec l'organisation sociale, ne se faisait qu'à l'étranger ; à l'intérieur il n'y avait que des échan<<es. Dans cette immense exploitation, tout se bornait à un transport d'articles sur les livres de compte, le commerce de l'État étant la conséquence nécessaire de l'or-anisation sociale collectiviste. L'État seul, représente par les Jésuites, faisait du commerce, et ce que Ton appelle par
tout ailleurs balance du commerce clait ici simplement un excédant. Les grands trésors de l'Ordre furent la conséquence de cette exploitation coloniale* S'il fallait •absolument emmener des indigènes à Buenos Âyres pour la livraison des produits, ils étaient attentivement surveillés et ne paraissaient qu accompagnés des Pères qui leur cachaient les véritables débouchés commerciaux.
Il résuUade ces difFérents principes qu'à rintérieur on avait aussi peu besoin de moyens d'échange que dans la Cité du Soleil ou dans la République de Ghristianopolis. La production commune' des biens, leur partage, ainsi que celui du travail par Tautorilé supf r ienre, avaient rendu inutile le mode de paiement ea argent. Cette absence de Targent parut aux Jésuites le triomphe de leur sagesse politique ; la soif maudite de Vor {aurt sacra famés) était domptée, et l'amour de l'argent, Tégoïsme, source de tous les maux, réduite à néant. Si chaque église possédait quelques réaux que le fiancé, suivant la coutume espagnole, offrait h sa fiancée, et qu'on restituait après la cérémonie, cet usage étrange n'avait été conservé que pour entretenir chez les Indiens une idée confuse de la vraie signtBcation de Targent.
C'est ainsi que la vie des Indienss'écoulaitd'une manière monotone, au milieu de ces conditions économiques, ils y avaient d'ailleurs été préparés* Leur vie entière était une éducation perpétuelle. Cette éducation avait natu- Tellement pour cet l:.lal une toute autre portée que pour un autre Ëtat,qui laisse au citoyen la liberté mdividuelle. L'éducation publique commençait dès l*àge le plus tendre. L'enseignement était insignifiant ; on s^occupait un peu de religion et des légendes des saints ; seuls, les Guarani les mieux doués apprenaient à lire et à écrire
et quel(|ues-uns, en petit nûnil)re, étudiaient le latin. De même que dans les autres missions, quelques livres, le catéchisme, et'^., furent imprimés dans la langue du pays, tandis qae la petite imprimerieservaitsurtout aux besoins desPères. L'enseignementterminé, on employaitla troupe des écoliers au travail des champs, car Téducalion en yue du travail était la chose importante. Dans quelques sections, ils cultivaient les champs, surveillés par des personnes plus Agées. A cliaque section, même celle des enfants, était attribué toutes les semaines un saint spécial auquel on élevait des reposoirs en feuillage. Une fois, à ce qu^on raconte, h une époque troublée par la guerre, un esprit d'indépendance s'empara des garçons cl des filles d'une Réduction. Us s'enfuirent dans les bois et dans les montagnes et y vécurent pendant quelques mois d*une manière peu édifiante : pour se nourrir, ils dérobèrent de nombreuses vaches daus les communautés voisines et les mangèrent. On réussit à ramener les fugitifs et on légitima les unions qui s'étaient faites en dehors de Téglise. Mais ces fugitifs n'avaient pas oublié leurs saints; ils leur avaient élevé les plus beaux reposoirs, avaient fait avec eux des processions solennelles et s'étaient fort bien accommodés, au pointde vue religieux, de leur état de nature improvisé.
Le mariage était la conclusion de l'éducation des jeunes gens. Les garçons se mariaient à dix-sept ans, les jeunes ûlles à quinze. On procédait aux mariages deux fois par an, et tout était organisé suivant un plan précis, tout en évitant les conséquences exagérées que la fantaisie de Gampanelia avait tirées de ce principe. 11 est waique les Jésuites ont constamment affirmé que les mariages se faisaient d'après l'inclination des conjoints et qu ii y avait de nombreux ménages modèles... Cepen-
L'Éli.U.MiLLE UTOPIE
dant les mariages étaient traités avec quelque indifférence ou même quelque mépris! Ainsi une cloche se faisait entendre pendant la nuit, et cela afin de rappeler les époux à leurs devoirs conjugaux * 1 On vit bien, cependant, après la dissolution de TEtat des Jésuites, que le maringe n'avait t té dans leurs mains qu'un acte artificiel dépourvu de toute iniliative privée. Du reste, ce mariage ainsi conclu engendra i*immoralité, la communauté des biens s*étendit naturellement à celle des femmes; et c'est ainsi que fut logiquement tirée cette coiiclusion, que la communauté des biens conduisait à la destruction de la famille.
^ Cette vie publique était tout entière établie sur Faction constante des Pères: ils étaient les gouvernants; en eux résidait la souveraineté, en eux les attributs, le droit de punir. Dans le confessionnal, le Père décrétait la pénitence et, comme juge, il prononçait despénalités : là oà disparait la propriété, il n'y a naturellement plus que des délits moraux à prévoir. Dans cet Etat, le droit et la morale ne faisaient plus qu^un, et la distinction des peines en répressives et correctives {pœnœ vindicalivas et médicinales) telles que les établit le Droit Canon, s'y retrouvait aussi (par exemple la transportaiion des incorrigibles au-delà du Parana), mais les Jésuites ont de beaucoup dépassé ici les vccux du philosophe, car alors que Campanella préconisait eu partie certains châtiments cruels, on employa ici, pour les cas les plus graves, des moyens de correction ecclésiastiques (les coups, la prison). Les Portugais admirèrent la façon dont les Indiens se jetaient à terre, recevaient vingt-cinq coups de bâton et embrassaient ensuite la main du Père ou du Corré-
^ Pfotenhauer donne des documcuts, 11, pages 145 et 146.
i gîdor. Cela rappelle pre?qiic le « Baiser du fouet » en Allemagne, au moyen âge. Les corrégidors étaient les auxiliaires des Pères et étaient choisis parmi le peuple. Jamais les Jésuites n'ouvrirent aux hommes de couleur les rangs de leur «iristocralie, jamais rordinalion ne fut conférée à un Guarani, mais ils créèrent habilement la fonction de corrégidor qui était une distinction digne d*étre recherchée. Toute Tautorité administrative était entre les mains de ces corrégidors, cjuand elle n'était pas réservée aux Pères. Le corrégidor avait à veiller sur les mœurs, à surveiller les visites à l'Église, le travail, à partager les subsistances. Il était à la fois arbitre, sergent de ville, etc., pendant la guerre cuinuiandant avec les Caciques. Cet Ëtat avait en e£fet une armée considérable, comptant parfois jusqu'à 30.000 hommes qui, d'après les informations des conlcmporains, étaient bien équipés, à cheval pour la plupart, exercés à toutes les armes, sachant manier le sabre et le mousquet, et qui, en raison de leurs anciens métiers et de leurs anciennes croyances étaient restés maîtres dans les combats au lazzo, à l'arc et à la flèche.
Tel était l'Ëtat social chrétien des Jésuites au Paraguay ! dont Thabitué des prisons, Campanella, eût admiré Torga- 1 nisalit ni. L'on voit, en eiïel, que cet État, sur le terrain de la réalité, s'accordait non seulement avec le principe, mais aussi avec de nombreuses particularités de l'idéal de Campanella. La suppression de la propriété, Téducation par TEtat, l'organisation de l'administration tout entière, la structure de la ville, la sortie pour se rendre au travail, tout cela est identique ici et lÀ,àun tel point qn*on pourrait supposer que Tidéal de Campanella n*a pas été sans influence sur la fondation de l'Ëtat du Paraguay. Nous savons seulement que deux Italiens,
132 L LiTEllNELLE UTOPIE
Gataldino et Maceta, rédîgèrentleprojet delà constitution
de TEtat des Jésuites, et cela à l'époque où Campanella \ languissait dans les prisons de Naples. Il est diflicile d'établir s'iis avaient eu connaissance de Touvrage de leur compatriote. Malgré tout, on ne saurait nier Taccord qui existe entre eux, et cet accord prouve aussi que ces idées, au temps du plus grand eiïorlde la contre-réforme» avaient jeté des racines, et c'est là ce qui fait Tintérét de l'État communiste des Jésuites ; c'est une des expé- i riences les plus intéressantes que connaisse l'histoire du ' monde. On devrait s'en souvenir lorsqu'on propose, même de nos jours, le concours des Jésuites pour la solution des questions sociales. Elles étaient résolues en ce pays, mais le territoire entierdes missions, c'est ainsi que nous voulons l'appeler, bien que la pensée de vulgarisation de rËvaugile aille toujours s'afifaiblissant, ce domaine tout entier ressemblait à un grand hôpital dans lequel les • Indiens étaient nourris et vêtus, amusés et éditiés, mais dans lequel ils travaillaient pour remplir la poche des | Jésuites. C'était l'enrichissement d'une société aux frais des chrétiens nouvellement convertis. L'expression souvent répétée de communauté n'est que le terme classique j pour signifier l'accroissement de la Société de Jésus {Incrementum Societatis Jesu) ; c'était l'Ëncomienda en costume clérical.
Une pareille constitution d'Etat devait naturellement être défendue et maintenue par tous les moyens possibles, et il serait intéressant d'étudier les efforts faits dans ce sens. Mais, sans nous détourner de notre but, qu'il nous sullise d'en dire quelques mots d'après Touvrage du Père jésuite Ibagnez. 11 énumère, en quelques chapitres, les moyens par lesquels les Jésuites ent, tout d'abord^
déi'eudn leur royaume contre les cabales de leur propre
mm.
ordre : on n'emploie que des Pères qui ne peuvent apercevoir en quoi consiste le royaume des Jésuites; on voile tout d'un prétexte religieux, on ûalte les missionnaires, etc.. De plus, en emploie divers moyens pour défendre le royaume contre les Espagnols: on cherche à donner à ceux-ci une fausse idée des missions, et, pour leur rendre impossible la recherche de la vérité, on empêche ceux qui en auraient Tenvie de visiter les missions ; on se sert d'une langue inconnue, on est entre soi parfaitement d'accord. Enfin, on traite des moyens par lesquels les Jésuites cherchent à protéger leur royaume contre les révoltes qui seraient à redouter de la part de leurs propres sujets: ci:u.v-ci n'apprennent rien, sinon ce qui est utile aux Jésuites ; dans chaque communauté il est créé un parti des principaux notables, on tient ce parti dans la plus grande dépendance ; on empêche les comnuniMiités de communiquer entre elles et il est expressément établi que llndien, en dehors de son misérable habillement, ne possède rien et n'est pas libre de faire quoi que ce soit. La façon dont l'Indien est logé, la pièce où il se liuliL, l'heure à laquelle il se livre au repos, celle où il doit se lever et se montrer au prêtre, de jour ou de nuit, les exercices auxquels il doit se livrer, ce qu'il doit faire pendant le jour, le hamac où il dort, la jeune fille qu'il épouse, s'il doit vivre avec elle ou séparé d'elle, s'il doit vivre ici ou là, toutes ses actions, en un mot, dépendent non de son bon plaisir, mais de l'ordre du prêtre qui décide ce qu'il a à faire. L'Indien entre les mains desJésuites est, en résumé, un bloc inanimé, une vraie machine qui ne se meut qu'à l'aide d'une force extérieure. Il ne lui est pas permis de résister à cette volonté despotique sous peine d^élre roué de coups jusqu'à être laissé à moitié mort.
ÉTBHKBLLE UTOPIE. 8
i34 l'ëT£R^£LL£ utopie
Avec un pareil système on [juiJi rail obtenir des succès apparents considérableâ, mais rien de plus. L'Etat des Jésuites était uae compagnie commerciale. Mais la con* GrmalioQ du privilège de Philippe Y, de 1645, établissant que le commerce ne devait être exercé que dans l'intérêt des Indiens, ne fut pas prisf^ en considération. Aussi suppose-t'On, par suite des frais minimes, que cet Ëtat pouvait faire une recette d*un ou deux millions d'écus, et que piu» de la moitié' de cette somme était remise au général des Jésuites. Mais ces succès financiers doivent être examinés avec une certaine réserve, comme ceux de Tordre moral. Une augmentation de population, que Ton considère couinie un l)on signe dans toutes les entreprises coloniales, ne se produisit pas, malgré les con* ditions favorables et la moralité des Indiens ne dura qu'autant que la direction se manifesta puissante et ferme. Dès que ceiie-ci lit défaut, tous les vices se donnèrent carrière et il devint évident que ces Indiens, en dépit de l'éducation donnée par TÉtat, n'étaient que des mineurs impropres à la vie, impropres à la destinée de l'homme sur la terre.
La chute de ce royaume était donc une nécessité. Mais cette chute joue dans Thistoire de la Société de Jésus un rùle qui ne répond pas à sou iiiiporlance réelle et qui trouve son explication dans Timportance capitale qu'on attribue généralement à la fondation de cette Société. On peut même dire que la suppression de Tordre des Jésuilcs est coniiexo avec elle. Benoît XIV avait déjà publié, en 1741, une bulie contre le commerce des Jésuites, lorsque TEspagne et le Portugal conclurent» en 1750, un traité pour fixer la limite de leurs possessions dans l Amérique du Sud. C'est ainsi que fut « découverte» la domination des Jésuites, et leurs territoires
furent abandonnés aux Portugais en échange du San- Sacramenlo. D'abord les Jésuites essayèrent de fomenter une guerre contre le Portugal, mais tous leurs efforts échouèrent» car ils trouvèrent un adversaire déclaré dans la personne éclairée et toute-puissante du ministre de Josepti I", Emmanuel PombalS qui résolut d'anéantir Tordre. En 1757, parut le remarquable pamphlet du premier ministre : « Relation abrégée de la République des Jésuites » (Relâçao ahreviado (ht Rcpuhfica dos Jesidias), rapport sur r£tat des Jésuites, qui faisait connaître au public les dangers qu'offraient leurs établissements au Paraguay ; cette publication pourrait être réimpt imée et relue avec profit. Ce fui le premier coup de feu tiré contre cet ordre qui aspirait à dominer le inonde. Le succès fut inouï. L*expres8ion « Royaume des Jésuites » fat comme le mot d'ordre.de la latte contre eux. La tentative d'assassinat du roi, qu'on leur attribuait, accrut rirritation. Des pièces officielles et des ouvrages de luxe , des écrits savants et des pamphlets furent publiés et jamais homme d'État n'a su, comme Pombal, exciter les esprits par le moyen de la presse. En 1708, en une seule journée, les Jésuites furent presque tous arrêtés dans le Paraguay et déportés dans les Ëtats de l'Eglise, la plupart à Paenza. Ils ne purent désormais opposer aucune résistance ; tous leurs établissements, toutes leurs plantations furent détruits et le territoire des missions rendu aux forêts vierges. Bientôt après suivit la suppression de Tordre des Jésuites.
* En dehors de la littéral uro connue sur Pombal (Opper- MANN 184')); Smith, Meiaoïrs o f Pombal (I-ondres, 1843); Carnota, Marquis de Pombal^ 2« édition (Londres, 1K71}; compai'cr, au point de vue des Jésuites, l'ouvrage nouvellement paru de ii. Duur, Pombal (tribourg, 1891).
13C l'éteunelle utopie
La destruction de cet Ëlat social chrétien est aussi
intéressante pour Thistoire de l'ordre des Jésuites, que rexameo de la constitulion de cet Ëlat est instructive pour la discussion que nous nous sommes proposée. Gomme on le voit, Tidéal décrit par Campanella put être réalisé pour des sauvages, des Indiens, mais il ne portail en lui aucune énergie vitale durable. Les philosophes, de même que les praticiens de la Cité du Soleil ne connaissaient qu'un seul hut : construire l'État et la société comme un mécanisme. Ici et là tout est mesuré et compté, la volonté n'occupe aucune place et la concentration de la vie entière dans ce rectangle, dans ce cercle ou] dans ces carrés qui constituent la ville, est peut-être une expression géométrique, mais n'est pas autre chose. De cette uniformité dépend celle des hommes si Ton peut appeler, ainsi ces êtres qui n'ont deThomme que le visage. Les individualités doivent être anéanties. Si Campanella dut prendre les précautions les plus grandes et faire disparaître les diUérences existantes, cela se fit plus simplement dans le Paraguay. On fit en sorte d*empécher que les individualités ne se développassent. On y réussit assez bien, car les conquérants du siècle dernier furent frappés de la ressemblance extraordinaire que les habitants de r£tat des Jésuites avaient entre eux.
On ne saurait considérer comme un pur hasard que, presque à la même époque où cet État de structure artiticielle tombait en ruines, un nouvel Ëlat, au nord de celte même partie du monde, s'élevait avec un idéal tout upposé. Peu d'années après l'expulsion des Jésuites du Paraguay se place le soulèvement contre l'Angleterre des colonies de TAmérique du Nord. Là aussi nous avons affaire à des États qui, à l'origine, reposaient
sur des principes religieux. Dans sa propriété forestière, qui s'appela plus lard Pensylvanie, William Penn lira les conséquences de la conolitution de la commune calviniste. Lui et les siens sont des physionomies plus désagréables que les Pères de la Compagnie de Jésus, capables de sacrifices, et les résultats qu'ils obtinrent ne frappent pas les regards si vivement ni d'une manière si éblouissante. Dans la constitution de l'État que nous venons déconsidérer, on avait réalisé un idéal économique et divin, tel qu'il se présentait à l'esprit du catholicisme ; les protestants établirent leur oeuvre sur des bases plus solides ; ils donnèrent de la valeur à la seule chose qui, dans la religion et dans l'économie politique, dans la vie publique et la vie juridique, est la plus précieuse acquisition des temps nnodernes, de ce côté de l'Océan comme de l'autre, la seule chose qui soit la condition da progrès : la liberté de l'individu.