LA NOUVELLE ATLANTIDE
OGEANA
Des priions de Naples, du presbytère de Souabe, des colonieB des Jésuite» de T Amérique du Sud, dirigeons encore une foi» nos regards vers le royaunfie des l!es Britanniques, vers le pays de Thomas Morus, lequel parait être en quelque sorte le père de tous les Ëlatsimaginaîres des temps modernes. L'attention des Kettrésetdes hommes compélents devrait se purter sur lesinstitutions libres en Angleterre, plus que dans aucun autre pays d'Europe. Alors que, dans les États continentauzi sons les Bourbons et les Habsbourg, on trouva dangereuse toute pensée se rapportant à l'J^tat, la violente connnoliun du xvir- siècle, en Angleterre, agita les esprits. Dans cette période de Thisloire d'Angleterre^ on volt apparaître un mouvement littéraire considérable, qui succède à Tépoque ou plusieurs géne'rations avaient marché sous la bannière du plus grand auteur dramatique que le monde ait produit. Que les fantaisies utopiques aient fait parler d'elles, même au temps de Shakespeare, c*est ce qu'on peut inférer d'un passage de la Ter/} pète où le poète tourne en ridicule ces conceptions idéales avec sa verve éclatante et crûe.
GoNZAto. — Je voudrais gouverner ma république sur des principes tout opposés à ceux qu'on suit par-
LA NOUVELLE ATLA.MIDE. OCEAiNA 130
lout. D*abord, je n*y admettrais aucune espèce de traRc.
Le nom de magistrat, la science, nV seraient point connus. Ni pauvreté, ni richesse, ni maîtres, ni serviteurs. Point de contrats, d'héritages, de limites, de partages de champs; ni vignobles, ni terres cultivées; rien de tout cela. Je n'y voudrais ni argent, ni huile, ni blé, ni vin. Nul travail : tous les hommes seraient oisifs, les femmes aussi, mais elles seraient vertueuses et chastes. Surtout point de souveraineté.
Sébastien. — Ët cependant il voudrait en être le roi.
Antonio. — Ouï, la fin de sa république en défait le
commencement.
GoNZALO. — Tous les biens seraient en commun, tels que la nature les donnerait à Thomme, sans peine, ni labeur. On n'y verrait ni trahison, ni félonie. J'en bannirais épées, piques, mousquets et toute autre machine de guerre. Mais la terre, d'elle-même, de sa libéralité pure^ produirait tout à foison. Abondance de tout pour nourrir mon peuple innocent.
Sébastien. — Sans doute le roi proscrirait le mariage parmi ses sujets ?
Antonio. — Oui, sans doute; tous formeraient un peuple de concubines et de vauriens.
Gonzalo. — Je voudrais régir mon Ëtat, Seigneur, dans une perfection, oh ! à éclipser l'âge d*or.
Quelle caricature réussie de toutes ces rêveries, surtout la iîn : u Tu me parles du néant ^ »
* La scène i du 2« acte de La Tempête de Shakespeare se rapporte, cela est hors de doute, presque mot pour uiot, à la traduction de Moiitai^Mie par Floiuo et intitulée : The Essayes or morale poUlike and militarf/ discourses, livre I, chap. xxx {Sur les Cannibales), Comi^ à-
On peut égaieoient inférer d'une autre circonslance qu'à celte époque les utopies attirèrent Tattenlion, car an contemporain de Shakespeare écrivit un drame :
VAge doT^ qu'il fit suivre de UAge d argent, de bronze et d'airain ^
Peu d'années après, un autre chancelier du royaume <i*Anglelerro, François Bacon, songea à renouveler les utopies de son prédécesseur. La dignité dont, un siècle auparavant Thomas Morus avait été revêtu, fut conférée, en 1618, au grand rénovateur des sciences, au philosophe avec lequel conrimence le développement de l'empirisiiie et qu'on a la manie actuellement de vouloir identifier avec la nouvelle méthode et même avec le grand auteur dramatique Il a laissé également une œuvre, ou du moins certains IVa^ments d'une œuvre
rer Simkogk, Sources de Shakespeare^ 2*^ édition, 1870, II, page 335; IIensk, S/idtAe.s/jmre (Halle, 1884), page 461 ; Caro, KtadeH anf/laines de Kolbiny, II, page 177; Gërvi- >'L's, Shakespeare, i** fHition, 1872, II, page 4il ; J. MeisstsËR, liber Sliakespeares u Sturm » (Dessau, 1872), pages 58 et s.
^ Heywood, The golden âge, 1611. — (Trois autres drames, 1613 et 1622, publiés par la Shakespeare Society , volume XLVI.)
^ La Nova Atlantis est dans toutes les éditions des œuvres de Bacon (édilion în-folîo de Londres, 4753, vol. lïl). Édition de 1870, vol. III. Une traduction de la Nora Atlantis avec Hîmarques est jointe à la traduction de V Utopie par Saii\t-John (Londres, IS.'îO). Les ouvrages sur Bacon parlent peu de VAtlantis Nova. Première traduction alUiiiande par H. Walden (îîerlin, iS90, i*-' fascicule), des Deitrage zar VorgeHchicfite der Freimaurerei (Franc-maçonnerie), entre laquelle et la Nooa Atlantis on a souvent fait des rapprochements.
LA NOUVELLE ATLANDIDE. OCKANA • 141
basée sur des conceptions idéales. Le litre est : La Nouvelle Atlantide {Nova Atlantis)^ et l'auteur s'est inspiré de Platon pour le titre comme pour l'œuvre elle-même. Quel«iues passages, par exemple, une remarque sur Tusage de l'examen corporel en Utopie avant les fiançailles (v. page 65), font conclure que Bacon chercha à soulever une polémique avec son prédécesseur en fonctions et en conceptions.
Nous no pouvons malheureusement pas dire quelle est l'organisation de TEtat et de la société que le grand philosophe a voulu décrire, les quelques pages qui nous ont été conservées étant insuffisantes pour nous en donner une idée. Mais l'idée principale se devine et elle s'accorde fort bien avec celle que nous connaissons, comme ayant été ridéal de ce grand esprit. Il veut établir le bonheur sur Téducation scientifique; on doit obtenir par ce moyen la capacité de gouverner pour les supérieurs et l'organisation morale et sociale des masses. Parmi les oeuvres de Bacon, il n'y en a peut-être pas une, où il soit tant parlé de lui-même, de son iVIoi, et il est probable que le grand philosophe, pareil en cela à beaucoup d'autres, a voulu, dans celte fiction, donner un tableau d'ensemble de ses opinions, de façon à élre lu par un public nombreux.
Commeses prédécesseurs, Bacon nous raconte comment un navire du Pérou à destination du Japon, portant cinquante et un passagers, est surpris par une tempête et jeté sur une île que les indigènes appellent Bensalem (Bacon a songé ici aux îles Salomon, découvertes en 4567, et qui actuellement se trouvent en partie sous le protectorat de l'Allemagne). La première question adressée aux naufragés est celle-ci : « Étes-vous chrétiens? » Et c'est seulement sur leur réponse affirmative
l'ÉT£RN£LL£ LTOPIE
et Tassurance qu'ils donnent, sou? la foi du sormenl^ qn*iis ne sont pas des pirates, qu on leur otire un fruit, semblable à une orange, destiné à préserver des maladies contagieuses, et qu*on leur accorde la permission de séjourner y)endant six semaine?. I^eR Anglais voulurent faire aux fonctionnaires un cadeau en argenl, mais on le refusa, et les gentlemen ne purent, à leur grand étonnement, faire accepter leur pourboire, car personne ne voulut èire payé doux fois [twiee pair^^: « twîce paid » est une injure pour ceux qui, en sus de ce qu'ils reçoivent de la caisse de TÉtat, acceptent un dédommagement particulier. Nous apprenons ensuite très peu de cliose sur Torganisation de l'État en général ; nous voyons qu'il y a des lois d'exclusion contre les étrangers, mais bien moins dures qu*en Chine; que la navigation élait plus importante trois mille ans auparavant qu'à celte époque, et, — chose digne de remarque^ et dont il ne sera fait mention dans aucune de ces iictions, — qu*il y a des Juifs ; le conteur en fait connaître un (jui n'est pas inibii de la haine du chrétien. Nous assistons ensuite à une féte donnée aux Irais de r£tat, en l'honneur de celui qui compte trente descendants vivants et âgés de plus de trois ans.
Mais il esta peine besoin de s'appesantir sur tout cela quand on connaît la description de la Trésorerie des sciences^ fondée dix-neuf cents ans auparavant par Salo* mon, législateur de cette lie. fiaeonest un de ces esprits universels qui a poursuivi la synthèse de toute science. II constate cependant, ainsi qu'il le déclare ailleurs, que les moyens pour arriver à un si beau résultat ne se rencontrent pas chez les particuliers; à son avis, TËtat seul, c'est-à-dire la communauté par excellence, peut accomphr cette tâche. La façon dont il s'est ligure
tA NOUVELLE ATLANTIDE. — OCEANA
« la Nouvelle AUanUde » {Nova Ailantis) peut fort bien nous rapprendre : il y décrit le but, les insii*
tulions, les devoirs et les coutumes de cette Trésorerie des sciences, de cet ordre, ou, si Ton veut» de cette académie. Dans la grande édition des œuvres de Bacon se trouvent, à la suite de La Nouvelle Atlantide^ deuxpagts \m\inméQ:i< Magnalianaiurœ) dans lesquelles en un péle-méie très spirituel, il montre en deux mots les buts nouveaux et rares auxquels Thomme doit aspirer :1e prolongement de la vie, l'augmentation de la force, l'adoucissement des souflrances, lecliarigementdu tempsà sa guise, etc.. Cemémehomme, quia rédigé ces tablettes, dont le contenu semble en partie irréalisable, mais qui renferment en même temps un idéal qui se réalise peu à peu dans la suile des temps, donne comme but de cette organisation» qu'il nomme la Maison de Salomon^ Fétude de tout ce qui a été créé et la connaissance des causes de toutes choses. Cette merveilleuse organisation comprend une quantité d'établis-cments dont la description, aussi fantastique que réilécbie, nous surprend. Tout, absolument tout, doit être examiné dans les mines, jusque dans les entrailles de la terre, dans les jardins, dans les lacs. On y trouve déjà une sorte de tour ËiiTel d'un demi-mille anglais de bauteur, avec une perspective superbe. L'auteur nous décrit des établissements destinés à des recherches microscopiques, telles que Tétude du sang; de même, des institutions pour Tétudedu son, des odeurs, elc.«., tout s'y trouve en une telle quantité que même aujourd'hui, l'Université la mieux organisée avec tous ses lahoratoires de physique et de clumiie, pourrait s'en rapprocher à peine. Le devoir des membres de ces établissements est également déterminé d'une manière fort intéressante. La
l'ÉT£RK£LL£ utopie
science trouve là un centre comme nous n en possédons malheureusement presque pas dansaucune branche scientîGque. Ainsi on devra collectionner dans tous les pays tout ce qui est digne d'être étudié. A cet cfTet, il y a à Télranger douze fonctionnaires appelés mercJuintsof light (marchands de lumière). D'autres réunissent les matériaux recueillis, les anéil} sent, etc.
C'est là tout ce qui nous est parvenu de la Nouvelle Atlantide. Gela sufAt pour voir que Tillustre Bacon y reste fidèle à sa manière de voir. On sait que, durant la dernière période de sa vie, il s'occupa beaucoup d'expériences de physique et qu'il mourut en 1626, dans son laboratoire ; la Nouvelle Atlantide a été conçue dans les dernières années de son existence. La physique est évidemment présentée comme étant le seul principe de toute science, et celte opinion de Bacon a exercé son intluence jusqu'à nos jours; les sciences métaphysiques n*ont dans llle de Bensalem, de même que dans le système de Bacon, qu^une place très restreinte. Le but de toute science n'est donc pas la vérité, mais la puissance, la domination de Tesprit humain sur les choses. Malgré cela, la description des institutions scientifiques de cette Ile fortunée n'est pas seulement intéressante pour le philosophe et le savant ; elle a, de plus, une valeur générale, .en ce qu'elle marque les plus grands progrès de cette époque. Chez ce savant aux vastes conceptions, existe le désir de synthétiser et d'utiliser toutes les recherches particulières et même de nos jours, plus on ira, plus un auteur, qui condensera le tout, deviendra nécessaire. Quels progrès immenses ne ferions-nous pas de tous côtés si nous avions de tels « marchands de lumière » et de telles « trésoreries de la science i ! £t ne peut-on pas faite