L'ÉTER^'£LLE UTOPIE
à deux pensées fondamentales: le bonheur consiste dans
la confiance qu'inspire le prince et dans Tapplication sévère d'un petit nombre de lois. On arrive à lout lorsque le roi le veut ; son rôle principal consiste à savoir distinguer les esprits ; sur ce point il doit être homme de génie. De très sérieuses pensées sont exposées sur la religion, le commerce, l'armée, les finances, la justice et l'administration : partout on remarque une expérience pratique des choses. Dans l'entretien sur la religion, l'auteur appuie sur les bons rapports entre les deux pouvoirs, sur les relations pacifiques entre l'État et rfiglise (chose que les autres utopistes passent sous silence) ; en ce qui concerne la justice, la vénalité des offices, — qui existait a ce moment-là dans la plu{)art des pays de l'Europe — est remplacée par un autre mode de recrutement, et surtout par les examens. Sur le terrain des finances, les cours modernes de science financière nous reviennent en mémoire, quand l'auteur s'élève contre les fonctions de collecteurs intermédiaires d'impôts et qu'il traite de la juste et proportionnelle répartition des impôts. L'organisation de l'armée est la chose la plus remarquable de cet Élat idéal, un peut la considérer presque comme le modèle de ces réformes de Scharnhorst, qui ont plus tard servi de principe à la constitution de Tarmée allemande.
Au point de vue mililaire, ce petit livre est supérieur à tous les autres romans politiques. A la place d'une armée obtenue par racolage, nous trouvons un système de réserve ou de landwehr, basé sur la préparation de tous les citoyens au métier des armes, l.a moitié seulement de l'armée est permanente et sous les drapeaux, l'autre moitié est en non-activité. Les sommes qui ne sont pas versées, à titra de paye, à cette
seconde moitié du conlingent, sont mises à la disposition des communes moyennant an faible intérêt (3 'V^) sous la condition qu'elles seront, en cas de guerre, restituées Hu Trésor public. On inscrit à l*ficlif de chaqut^ soldat, un sou par jour en sus de la paye qui lui est allouée, en sorte qu*on lui constitue un pécule; mais, comme d'autre part la désertion lui ferait perdre tout droit à ce pécule, on obvie à celle-ci par ce moyen, il y a là de très lumineuses pensées sur les différentes parties de Tadministration, et Tauteur royal est certainement fort en avance sur les politiques de son temps. Dans celte petite fantaisie, il y a évidemmcnl beaucoup de choses très judicieuses. Ce ne sont pas assurément des tableaux fabuleux d'un pays enchanté que nous trouvons ici ; ce sont des conditions d'existence qui peuvent être pratiquement réalisées. Ce livre paraît avoir eu beaucoup de lecteurs ; les réformes qu'il propose ont été en partie réalisées par Tépoque actuelle.
Voici encore quelque chose de nouveau. Si l'opuscule que le roi de Pologne dépossédé composa à Nancy, à ses moments de loisir, inlc'ressa réellement les lecteurs qui s'occupaient de politique, un autre écrivain »e mettait déjà, en 1764, à écrire un ouvrage qui devnit passionner toutes les classes de la soci»Hé. Cet ouvrage parut en 1772, sous le titre : L'An 2440 K Nous éprouvons quelque surprise à voir qu'un auteur, pour la première fois, ait conçu la pensée de rendre sensible l'amélioration désirée par Timage d un État placé à distance
i Van deux mille (juaire cnt quarante, rêne si/ en fût Jamais^ Londres, 1772 (4:i8 pages). Sur l'époque do la rédaction, voir la note page 14 de cette édition. Cet ouvrage a également paru dans une traduction allemande, Das Jahr 2440.
dans la suite des temps, alors que jusqu'ici on transportait les Etats im.içiinaires à l'extrémité de l'Océan, sous réqualeur et dans d'autres pays fantaisistes. A présent, on va nous montrer tout simplement la vie publique et privée des Français, mais en Tan 2440, au lieu de 177:2, et Ton peut voir dans ce récit lo premier de ces Tableaux de L'avenir qui sont si en vogue de nos jours. L'auteur anonyme de ce livre est sans nul doute Louis- Sébastien Mercier (1740-1814), traducteur de la. Pucelle d'Orléans de Schiller et auteur du Tableau de Paris^ livre très lu qui lui attira souvent des démêlés avec la police. Cet ouvrage traite de toutes sortes de choses, et te conteur qui s*est endormi la veille (1770) ne se réveille qu'après six cent soixanle-dix ans. On y voit défiler tout Paris, et on y trouve certainement quelques idées sur la forme de r£tat et sur^'économie politique; mais Tauieur ne dit pas grand Vhose de neuf et s'en tient aux banalités. Tout sera magnifique, on ne travaillera pas outre mesure^ et le travail agricole, fréquemment interrompu par les jeux et la danse, passera avant tout autre travail. Dans la France du xxv* siècle, trois choses sont honorables : mettre un enfant au monde, culliver un champ et bâtir une maison. Quant à la forme de r£lat, afiirme notre long dormeur, ce ne sera ni la monarchie, ni l'anstocratie, ni la démocratie. En fait, ce sera une monarchie tempérée, tout à fait dans le sens (les théories de Montesquieu et de la doctrine de la séparation des pouvoirs. Le monarque a toute autorité pour faire le bien, mais il a les mains liées s*il veut faire le mal. Bien (jue ce souverain accom[jli vive très simplement, il se soumet, cependant, lui-même, chaque année, à trois jours de jeûne et de privations. Cet ouvrage réfléchissant, au point de vue administratif, les
opinions du siècle des lumières, ce qui doit nous étonner, c'est qu'il nous est donnccrassister àTexéculiuii d'un condamné à mort. Il est vrai que depuis l'an 2410, c'e^t-àdire depuis trente ans, aucune exécution pareille n'a eu lieu, mais la peine de mort, — contre laquelle il y a cent ans on s'était élcv»; d'une manière si exagérée, — fait encore partie du droit.
Si cet écrit est intéressant comme étant le premier tableau de l'avenir, il Te^t encore davantage par sa juste prévoj^ance des événements <; ui se piv^parent vl qui même se sont, en partie, réalisés. L auteur commet certainement une erreur lorsquUl plaee, dans son Tabfeau de ravenir^ maints événemenfs en Tannée 2440; mais il arrive bien souvent que dans la vie réell<^ avec sa vertigineuse rapidité, les rêves les plus audacieux se trouvent réalisés et dépassés* Qui peut savoir avec quelle promptitude se réaliseront def» choses, comme, par exemple, les fantaisies des chimistes et des ingénieurs, qui nous semblent dépures illusions? Nous pensons que r^nnéa^^^O intéressera à ce pointde vue, même de nos jours, de nombreux lecteurs; on peut encore trouver l'ouvrage chez les bouquinistes, et celui qui le lira n^éprouvera pas de déception. Quelques-unes de ses descriptions sont franchement étonnantes : des institiilions rêvées en 1772 pour Tannée 2440 sont en partie établies de nos jours. Dans Paris, tel que Tauteur le dépeint, on reconnaît le Paris de Napoléon 111 avec ses constructions, ses grandes avenues alignées et bien propres, ses monuments et ses ponts, ses théâtres et sa police des rues, etc. Mais Paris n'est pas encore devenu port de mpr, ( eanrne il Test, d'après Mercier, eu 2440. La partie la plus intéressante est peut-être la visite (racontée dans le chapitre xui) à un cabinet de lecture, dans lequel on trou ve des journaux
de tOQS les pays. Ce que nous apprenons là e&l stupé- (ianl : le conteur se précipile avec curiosité sur un journal dont le format est le double de celui d'un
journal anglais et fait conn.iitrn c*» qui soit : Le Japon est ouvert aux étrangers, les ouvrages européens (ceux de Montesquieu, de Beccaria) sont traduits en japonais; en Russie, qui compte quarante-cinq millions d'habitants, le servage est supprimé; on écrit d'Angleterre qu'on va inaugurer le monument de Gromwell, et d'Autriche, quil y a sept charmantes princesses à marier. Nouvelles maritimes : arrivage à Paris de douze navires d'une contenance de six cents tonneaux. Sciences : l'Académie de Naples a fondé un prix pour le meilleur traité sur Timportance des cardinaux au xvm* siècle. La dernière nouvelle de Rome annonce : a L'empereur d'Italie a reeu au Capilole l'évéque de Home qui a présenté au monarque ses respectueuses félicitations. » Cette nouvelle est en eû'et étonnante : l'Italie est unifiée, Févéquede Rome, qui s'avanceà pied, est un vrai serviteur des serviteurs du Seigneur et a une rouver<iin»le simplement lionorili(jue, comme disent actuellement les professeurs de droit des gens; il est cependant le premier soutien de la morale, le chef vrai, mais humble, de rËfi^lise. G^est certainement là une fantaisie digne d'admiration [)0ur avoir été écrite en 1772.
b)t maintenant pour conclure, et avant d'aborder l'époque actuelle, disons quelques mots sur le dernier de ces ouvrages a[)partenant à la période du romantisme allemand à bon apogée Il a pour litre : Lheureuse
' Die ijli'içklichp Naiinn oder der Staat von Felizien, El II Mnstcr (1er roi Ikoihmcnxten Freiheit tinter der unùedinf/ten Herrschait der GeseUe^ Traduit du français {•?). Leipzig, 1794, 2 vol.
SIÈCLE DES PHILOSOPHES 2t>9
naiiùn^ ou VÉtat des FéHciens; modèle de la liberté par^ faite ious le règne indispensable des lois^ tradait du français 1794).
Rarement un livre a été plus injustement jugé que celai- ci par les historiens littéraires, même les meillenrs. Il n'est pas assurément fort divertissant et on peut à peine l'appeler une œuvre (rimnirinalion. Mais il renferme une telle quantité de pensées inU ressantes sur le droit public, que, pour ce motif seul, il a droit à un sérieux examen. Nous ne trouvons pas certainement ici des fantasmagories lascives, mais une foule d'idées sur la philosophie du droit. L'ensemble et les principes de celle-^i en sont excellemment établis dans le titre. Cette liberté entière sotis le règne indispensable des lois est prt'îcisément ce qui fait l'importance do l'œuvre. Voici la philosophie de Kant avec sa coexistence; là se trouve développée une longue suite d'idées qui caractérisent notre Etat constitutionnel ou notre Etat légal. Dans son en?eml)le l'uuvrage rappelle davantage le Royaume d'Ophir, car ce n'est pas un récit, mais un cours de droit public philosophique, précédé en outre d*une introduction de 70 pages ^ Il va de soi que nous ne pouvons en extraira que quelques passages, mais le peu que nous en donnons justifiera ce que nous venons de dire.
La Constitution des Féliciens a subi toutes les transformations possibles; actuellement c'est une monarchie héréditaire constitutionnelle et modérée. La monarchie est indépendante sans pouvoir devenir arbitraire. L'idée de la représentation est établie d'une manière admirable-
* Comparer Rechtslehre, de Kant, qui parut trois ans plus tard, par exemple, rintroduction, § C et s.
ment juste, telle que de nos jours la conçoivent seuls les meilleurs publîcistes. La volonlédu Parlement équivaut
à la volonté du peuple. (Chacun sait cela p if* le calcul : en edVf. une moitié de ceux qui ont le droit de voter X les 2/3 des votants X 2/3 de la majorité, le Parlement représente comme nombre 2/9, et si nous prenons pour picsenis et 2 3 pour ceux qui volent oui, circonstanco très favorable, la volonté d*' \n majorité sera de 8/81, c*est-à'dire que la volonté nationale se trouvera réduite à peu près à un dixième.) Très réussie est l'observation d'ordre secoudairc qui constate que les pubiicistes des autres pays discutent la question de savoir si le peuple est souverain, mais n'arrivent pas à s*entendre parce quils ne déterminent pas nettement ridée de Nation et celle de Souverainelé. Que de discussions sans nombre sur le droit public (parexempie sur la souveraineté des diû'érents Ëtats d'Allemagne), qui prouvent encore aujourd'hui la justesse de cette remarque ' !
De même qu'auprès du roi se trouve placé un parlement national, nous trouvons aussi une quantité de corps représentatifs et de corporations dans les subdivisions poliliiiLiesspéciales du pa} &, jusqu'au conseil communal, en dernier lieu. Tous ces corps représentatifs sont pareils à ceux que nous connaissons aujourd'hui sous le nom de conseils d^arrondissement, conseils généraux, etc. De même que les idées constituUuiirielles sont
^ On trouve ici un accord digne de leinarque avec la manière de voir des prolesseurs de droit public les plus modernes, par exemple avec le Lefirbuch des deiiischen Staalsrechts de H. Schli^ze (1885, 16). Sur la quesllea indiquée de la volonté imaginaire du peuple, etc., voir KuGHEKHBi», Lehrbueh des StaatarechtSf 1887, page 243.
SIÈCLE DES PHILOSOPHES 26i
exprimées dans le droit constilulionnel des Féliciens, ridéai de l'autonomie gouvernementale ressort ici très nettement.
L'e-^sence du droit public modorne ne consiste pas seulement dans la part que pri*nd h peuple à la vie constitutionnelle et administrative, il repose aussi sur les droits politiques des citoyens. Sur ce terrain, nous trouvons cIjpz les i'éliciens des inslit ulions jiiridiijues d'un caractère tout spécial et solidement démontrées. Mais ce qui étonne surtout, c est que, malgré toutes les proclamations de l'égalité, en pleine époque de la Révolution française, un |)'np]eest ici représenté par des citoyens ordinaires, de.s ciloyens actifs, des notables, des virtuols (noblesse honori tique) et des sidéristes (noblesse héréditaire). On va jnsiprà nous montrer des décorations ainsi que d aulrcs signes dislinclifs. l^es notables reçoivent une médaille reproduite par une fort belle gravure placée en téle du livre ; les sidéristes portent un turban vert ; les virtuols représentent la caste supérieure; font partie de ces derniers les
inventeurs de la boussole, de l'imprimerie, et du
bouchon. Toutes ces différences se justifient en ce sens que Tégalité n'en est pas blessée, et qu'elles sont établies en vue de l'intérêt public. L'égalité n'est d'ailleurs appliquée que dans la mesure du possible, même à Tégard de la propriété. Nul ne peut posséder, en toute propriété, plus de quinze cents ares ; c'est là une des dispositions originales que renferme le livre au point de vue économique. La question de inexistence des gouvernants et des gouvernés, sans que l'égalité en soit atteinte, est résolue dans cet Etat comme elle ne Ta encore jamais été. Cette diflerence ressort déjà ici aussi clairement quo dans les traités
de droit public les plus modernes. Pour que Je citoyen passe de son droit purement virtuel h Pexcrcice actif <]e ce droit, il faut qu*ît remplisse bien des conditions ;
et tout d'abord, il lui faut avoir Tôge de vingt ans et subir un examen sur les vérités fondamentales de la doctrine de l'Étal; cet examen a lie>: devant trois magisir.its et six assesseurs désignés par le sort. Voilà une fantaisie qui a égalonienl reparu de nos jours dans les <Euvres d*bommes sérieux ; en particulier Bluntsclili s'est enthousiasmé pour celte idée * et a souhaité pour TËtat un acte pareil à celui de la confirmation dans TÉglise. Il faut convenir que quelque chose d'analogue serait •utile, car des centaines et des milliers de personnes ont aujourd'hui le droit de vote sans en comprendre Timporiance. 11 conviendrait de développer les - rmes féconds de cette idée, lout en évilanl le danger que ferait peutêtre courir l'arbitraire des ex uninaleurs. Si Bluntschli pari i d'une consécration formelle du citoyen, on la trouve également chez les Féliciens. Après Texamen, le jeune hoiîiine fait solennellement serment de fitlélité à Dieu, à la Nation et à son supérieur, puis on le ceint d'une épée et il reçoit l'anneau de citoyen, qui est la distinction la plus élevée des Féliciens, et qui porte l'inscription : Monar/wlj c'est-à-dire : « L'esclavage fait roi, » ou : « Libre par ses chaînes. » C'est là une des plus grandes fêtes de la vie, comme celle de la célébration du mariage, ou de la prise de la toge virile chez les Romains. Là aussi, il faut en convenir, sont renfermées de proruinies réflexions et de profonds sentiments, et la pensée que la coopéra-
' La pensée de la consécration du citoyen a été exprimée dans la Oegcnwart^ par Hll^tschli (août 1874j, et dans sa Politique (Ui« volume de StaaUlehre^ 1876, page 427).
lion active dans l'Etat est un devoir pour tons le» citoyens, exprimée (lans les dix. dernières années du xvni* siècle, est fort digne de remarque.
Quant aux autres institutions de cet heureux Ëiat, les restriction^ qui s'y trouvent ép^alement et qui limitent énergiquement la liberté de la presse, la réglementation du droit d'impression (analogue aux lois les plus récentes sur la contrefaçon), la religion et le droit, Vexclusion des défenseurs de l'interrogatoire préalable, les questions relatives à la célébration du mariage, la liberté absolue et dès lors la grande rareté des divorces, etc., tout cela nous est présenté avec de fort intéressants détails, mais que nous sommes ohlige's de laisser de c6té. Notons seulement que cet ouvrage s'occupe de la manière la plus sérieuse de la question financière et qu il fait le compte exact des recettes de TËtat. L'impôt foncier est notamment établi d'après le septième du revenu, d'abord pour une période de trente ans, et les revenus communaux d*après le nombre des feux ; les recettes secondaires consistent par exemple en un impôt de mutation de i 0/0 sur les successions entre collatéraux. Si l'on prend 90 millions d'acres à 96 de revenu, on obtiendra ainsi 8.640 millions ; il y aura donc toujours un septième des revenus qui constitueront les recettes de r£(at.
Encore un mot pour terminer. De inrme que le théâtre corrige les mœurs en riant [castigat ridendo mor^s), de même il y a au fond de tous ces jeux sur la société des idées profondes dont la reproduction est représentée, d'ailleurs, comme allégorie, ^ur les cartes à jouer. Ces idées sont contenues dans la fable suivante :
« La Propriété privée fut toujours Tenfant gâté de la
Nature et sa fille bien-aimée. Lorsqu'elle fut en âge, elle
Digiiizca by Liu^.' .
voulut vivre libre et in<Jépen(lante. Mais elle fut cruellement désabusée, car la sécurité lui iiL ciélaul, et elle résolut alors de se marier aa plus puissant de tous les princes, appelé riolérét général. Ce fut une heureuse union ; la jeune épouse rendit tendresse pour tendresse el, sans trop de peine, donna à soii époux deux filles affectueuses. L'une eut en partage le produit de tout le travail et elle donna à Tautre des biens immobiliers : elles reçurent les noms de Propriété immobilière et de Propriété mobilière. Toutes deux s'associ- rent et, pour éviter toute discussion, elles choisirent M*"® Concurrence, dame très ingénieuse, comme juge arbitral. Les deux sœurs se marièrent ; Taînée épousa le Génie et mit au monde l'Industrie; la plus jeune épousa un beau jeune homme et mit au monde le Superflu. Mais toutes les deux firent des fausses couches répétées jusqu'à ce qu'enfin la Justice leur fût donnée comme sage-femme. Celle-ci 1< s isola jdans un lieu bien abrité où habitait également la Paix et son fils, le Bien-être; celui-ci naquit seulement le jour oi\ sa mère nourricière, la Liberté, eut tout préparé pour le recevoir. »
Digitizcû by
Les ouvrages que nous venons de décrire tirent; en somme, peu d'impression. Kl fallait au monde nn bopleversemeni plus violent. Le temps était venu, on le
croyait (lu moins, transformer l;i société. Si on remonte à MoroUy, on voit que son livre sape la société et établit des principes. C'est par iui que r Utopie de Thomas Morus se rattache à VIcarie de Cabet et aux écrits de noire siècle; Louis Bkmc y puise ses idet's de fV-ilernité et le Traité de Proiidhon sur la propriété le rappelle. Mably s'appuie sur Morelly lorsqu'il publie, en 1708,. ses Doutes sur tordre naturel et essentiel des sociétés, et ce que Morelly dit à propos de réducalion réparait, sept ans plus tard, dans l'Emile de Housseau. Ces idées se développèrent encore, et les fondements sur, lesquels s*étaît jusqu'alors maintenu le monde furent ébranlés avec une violence de plus en plus grande. Rousseau vante l'égaiité et prêche l'e'lat sauvage. Linguet (Théorie des lois civiles^ 1767) réédite les idées para* doxalesde Rousseau sur la société civilisée; Necker, dans son fameux ouvrage sur le commerce des céréales, proteste contre la liberté du commerce et raccaparemenl* De même que la découverte de TÀmérique et les descriptions des institutions du Pérou et d'autres États avaient donné aux premières utopies et théories conimu-
266 l'éïehnelle utopie
nisles l^occasîon de se produire, on chercha de même
le lypft de l.i perfcciicm chez les OtaïUens el chez les Hurons. Les découverte^: de Cook el de liougainvillc dans les mers du Sud conduisirent Diderot et d'autres écri- Tains aux théorie» les pht? outrées sur Pamour libre et la (1)11 fusion des sexes. Le mariage, la pudeur..., préjugés ridicules l Nous ne pciuvons prcsenlor tout cela icL Nous ne pouvons non plus, quelque attrayant que cela pui<!se ^Ire, montrer comment tout Id venin de ces ■errei;rs, înélancré .ui inal<'riali-ine d'un Ilolbaeh ou d'un La Mellrie, fui concentré dans un ouvrage dont l'exagération n*a d'égale que son cynisme : Recherches philosophiques sur le droit de propriété et sur le vol (1770), par Brissot de Warvilh. Nou^ pappellerous unirpioment ici un seul fait peu connu qui se rapporte spécialement à notre sujet.
L'ouvrage de Morelly n'a pas seulement plus ou moins influencé les aulf-'iirs (jui viennr-nt d'élre nommés, et ses opinions ne se sont pas seulement infiltrées goulle à goutte. Nous pouvons même prouver de la manière la plus certaine l'influence immédiate du Code de la Nature mv les résolutions les plus extrêmes de la Révolution fran- 'eaise^ A l'époque rnéme où parut l'Etat des Féliciens^ Babeuf songeait à réaliser les idées de Morelly. Parmi les Jacobins détenus, il y avait un certain Bodson qui s'était nourri de la lecture du Code de la Nature et qui en avait adopté complètement les idées. 11 gagna Babœuf à ces
^ Sur rinfluence de Morelly sur Babeuf et la Révolution française, il y a d'intéressantes preuves dans Sodre, pages 215 et s., et dans Reybaud, les Réformateurs (voir note 1), volume II, pages 423 et s., Pièces justificatives de la conjuration de Babeuf,
lâ fiction fait place aux systèmes 267
doctrines, ainsi que quelques au 1res membres du parti qui s'claient eux-mêmes décerné le litre de patriotes. Lorsqu'ils furent compris dans le bénéQce de la loi d amnistie du 3 brumaire de l'an IV de la République, ils fondèrent le Club lies Egaux . j^es principaux nieaii>res étaient Buonarotti, Antonelli, Syivain Maréchal, mais l'âme de ce groupe était Babeuf qui prit le nom de Gaïus Gracchus. Dans son journal Le Tribun du Peuple, il défen- (iil d'une manièi<: aussi peu littéraire qu'ex.isi(''rée les principes de Morelly, et c'est là qu'on voit l intluence énorme que de tels écrits fantaisistes peuvent avoir. De même que les anabaptistes se rattachent à Morus, de même (mais avec beaucouji [•lu^ de netteté), le Club des Egaux se rattache à Morelly. Il est tout aussi radical, quoique moins original et bien qu'il ait eu moins de suecè?. Platon et rËvangile, Gracchus et le Christ, idées anciennes et discours fougueux des clubs politiques, tout cela pnraîl péle-méle dans leurs articles incendiaires, et grâce aux chimères de tous les temps, auxquelles ils font de constants emprunts, ils créent une chimère nouvelle, mais qui au fond est vieille comme le monde. Un prépare un nouveau plan pour réaliser une utopie qui ressemble aux anciennes, de la même façon qu^elie se reflète dans les suivantes. Gomme toujours, la propriété prive'e est supprimée, et VËtat est obligé d'entrelt'uir tous les citoyens. Tout ie monde gouverne, cest-à-dire personne, et le citoyen, pris individuellement, est l'esclave de ce g -uvernement. En outre, on voit se n^anifester, comme toujours, la crainte <]ue tout le monde pourrait bien ne j)as être heureux dans cet Ëtat, ni en être satisfait, et alors apparaît la vieille inconséquence qui consiste à contraindre, par les moyens les plus violents, ceux qui refuseraient d'entrer dans
268 l'éterisellë utopie
une société communiste qui seule peut les rendre heureux.
Telle e?l la quintessence de celle suite d'idées qui, dès 1795, alarma le Directoire, et qui voulut compléter la révolution politique par la révolution sociale. Lorsque, en 1797, Babeuf fut arrêté et exécuté (2i mai), on trouva parmi les papiers des con jurés les Actes insurreclionnels^ ainsi que d'autres lois dont les détails rappellent Morelly presque mot pour mot. La dernière période de la Révolution française, considérée à ce point de vue, se montre sou? un tout autre jour. Les plans de l'organisation sociale de Babeuf reproduisent fidèlement les Utopies de Morus, de Mably et surtout de Morelly, dans le livre duquel les conjurés puisèrent leurs doctrines. Leurs opinions paraissent avoir été influencées par les recherches philosophiques sur le droit de pro> prîété et sur le vol, qui ont déchaîné les passions contre tous ceux qui possèdent. Leurs moyens étaient ceux des anabaptistes, dont lis auraient, sans nul doute, renouvelé les horreurs; leur succès eût été le signal d'une guerre civile désastreuse, de Tinvasion étrangère, de ranéantissement de la France. La conspiration de Babeuf montra aux Français i abime fatal où ils eussent été irrésistiblement entraînés ; elle devrait être aussi un avertissement pour l'avenir. On apprit avec stupeur la découverte de cet horrible complot : cette conspiration ne fut pas seulement le point de départ du parti ultra-démocrate ; sa découverte et son souvenir jetèrent la France dans les bras de Bonaparte. La France préféra la sécurilé et Tordre social à la liberté, et se soumit au vainqueur de llivoli et des Pyramides, dans lequel elle voyait aussi l'homme qui, quelques années auparavant, avait fermé les portes du Club des
LA FlCTlOiN FAIT PLACE AUX SYSTÈMES 269
Égaux. N'ea sera-l-il pas toujours ainsi? Lorsqu^on fait
voile vers Tanarchie, le despotisme s'empare du gouvernail.
La réalisation violente de r Utopie avait échoué ; le eommani^ine de Babeuf, organisé d*aprës le modèle de
Morelly, était vaincu. Le monde fut dég^oîïlé pour lon^?temps de pareilles lentalives. Des conceplioiis de celle nature eussent alors trouvé peu d*éct)0 au déclin du siècle. Le même tableau reparaît donc, comme au xvi« siècle, alors que r Utopie de Thomas Morus s'était illustrée d'une manit'^re si sanglante dans le roj^aume des anabaptistes de Munster. On n'a certainement pas perdu de vue les lies Fortunées^ de la période des fantaisies romantiques. Mais, si l'on jette les yeux sur la littérature, on remarque que l'Utopie sort du cadre de la composition amusante et se développe sous la forme scientifique. De même que la chimie succède à l'alchimie, l'astronomie à l'astrologie, de même l'économie politique et le socialisme scientifique succèdent à Tutopie.
Trois noms marquent la transition vers cette nouvelle époque : Owen, Saint-Simon, Fourier, qui peuvent être
qualifiés d*utupistes au moins autant que Morus et Gampanelia. Mais ils n'ont pas composé de romans ; ils ont créé des systèmes. Ën conséquence, il est peut-être contestable de s'occuper d'eux dans une histoire des rêveries d'un Ëtat parfait ; mais comme, d'autre part, on a jus-
* On peut, pour justifier ce qui a été dit plus haul, s'appuyer sur K. RosENKRANZ, disciplc d'iiégel qui, dans son autobiographie, Von Magdebourg bis Kônigsberg (1875, page 107), mentionne comuie thème pour un travail à faire : SehUderung einer glûeklichen Insel im Ozean.
qu'ici négligé de le faire, il parait convenable de mentionner les efTorts de ces personnages, sans s*y étendre aussi longuement que sur les romans politiques ^
L'école du droit nalurel avait pri^ la théorie de la liberté et de régalité pour base fondamentale de^ (outesles discussionsjuridiques et économiques. Adam Smitb^avait reconnu le travail comme la source de toutes les valeurs <?t fondé line nouvelle science, Téconomie politique. La vapeur et les machines transformèrent les manufactures €l créèrent la grande industrie moderne ; elles commencèrent aussi à accentuer la séparation entre gros capitalistes et prolétaires. C'est à la date du 1*' janvier 1800, que Robert Owen prità New-Lamark, en Ëcosse, la direction d'une filature de coton» Fidèle au caractère anglais, il mit d*abord en pratique ses idées sociales pour en former après coup un corps de doctrine. Ce fabricant de vingt-neuf ans, homme au caractère simple et
* On ne peut évidemment indiquer ici la littérature considérable qui s'est occupée des utopistes désignés plus haut. Outre les nouveaux manuels d'économie politique et les ouvrages de Warsghaubr et de Wolf qui parurent à cette époque, comparer les preuves dans L. de Steins» Geschichte der sozialen Bewegung in Frankreieh (1850), 3« volume; J. Retbauo, les Réformateurs (voir note i). Les titres des ouvrages des trois socialistes dont nous nous occupons plus spécialement sool les suivants : Owen, New oiews of soeiety (1812); Fouribr, Théorie des quatre mouveiacnts (1801), et T/aité de V association domestique aqrlcole son joiuual, le Phalanstère^ dej)uis ^Comparer Peli.ahin, ^V?. Foiirier, 5« édition, ^871). Les œuvres de Saint-Simon ont été publiées en 1868 par une société privée. l*our la propagation Hu Fouriérisme €n Amérique, voir Godvvln, Parke, Popular view of the doctrins of Four ier {Ncy^-York^ 1844). L'histoire du Saint- Simonisme a été écrite par Villev ain {Histoire^ etc., 1847).
naïf, était né directeur d'hommes comme peu l'ont été. Au lieu de traiter ses ouvriers comme des instruments de son intérêt personnel, il chercha à unir leurs intérêts aux siens et, au Heu de leur imposer un eiïorL exagéré et de leur infliger des punitions, il mit tout son eâbrtau service du travail, de la surveillance et du contrôle réciproques. L'acquisition des objets nécessaires et leur obtention àbon marché, de mômeque rinsLruction en commun, furent le but qu*Owen se proposa ensuite. Ën fait, il réussit à transformer en une colonie modèle une population qui, peu à peu, s'accrut jusqu'au nombre de :2.5()0 personnes et qui, au début, n'était pas précisément composée des meilleurs éléments. Il fut moins heureux en Amérique, où il créa la « Nouvelle-Harmonie » {New^ Harmonij)^ d'après des principes communistes encore plus énergiques. Sur d autres pumLs de l'Union, se fondèrent de nombreuses sociétés coopératives, associations en vue de combiner les intérêts du commerce et de la production industrielle et agricole, ayant parfois même
logement et mangeant en commun, etc Un disciple
d'Owen, Combe, parait-il, renouvela à Orbiston Theureux succès de New-Lamark, mais là encore ce fut Tinflucnce personnelle (lu directeur de la colonie qui obtint ce succès, et celle-ci tomba en ruines aussitôt après sa mort.
Plus tard, Owen développa un système fondé sur
ridée de Tassislance mutuelle. Gommuiitiiilc des intér(^ts, égalité des droits, concentration des industries, tel était le but de ses efforts. Dans ces associations de deux à trois mille personnes, la propriété privée et, finalement, le mariage disparaissaient, l/inslmction prenait une très grande importance et était donnée par l'Ëtat; la hiérarchie de l'Âge était reconnue, et
les membres les plus anciens dirigeaient la Société. Si Ton y regarde de près, les associations d*Owen ne
sont qu'une imitation des cités dont Platon et Campaneila avaient tracé le pian, et le système d'Owen ne fit que reproduire les anciennes erreurs des utopistes, et même ta doctrine des anabaptistes sur Timpeccabilité, puisque l'irresponsabilité de l'individu et rinfluence que les relations sociales ont sur l'homme étaient très énergiquement affirmées.
Le comte Saint-Simon conçut la tâche de la réforme sociale d*Lino manière plus profonde : le Saint-Simonisme n'est pas une théorie sociale, c'est une religion, un système intuitif du monde. Saint-Simon est un enfant de la Révolution ; il avait trente ans lorsqu'elle éclata, mais il en a une perception pins profondeque la plupaii. de ses contemporains. Dans ses idées, rantagonisine du troisième Ëtat et des classes privilégiées devient celui des travailleurs et des oisifs. Son svstème est celui de la glorification de rinduslrie, de la sanctilication du travail : « A chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres. » Il ne souhaite pas l'égalité des biens, et il n*est partisan de TaboUtion de la propriété privei; qu'an tant qu't^lle confère au propriétaire le privilège de la paresse. Mais qui déterminera cette inégalité? Ce sont les directeurs des travaux industriels, les chefs des trois classes entre lesquelles se partage riininanité : artistes, savants, industriels. C'est ainsique le Saint-Simonisme est pire que le communisme ordinaire : en ellet, il abandonne tout droit relatif aux personnes et aux chose.s, pour disposer du capital et du travail, au c;if»ricc d'un pape industriel infaillible. A côte de ce directeur masculin de la société, les successeurs de Saint-Simon placèrent, dans leur fantaisielibcr-
line, la graniJe prêtresse. Si Saint-Simon exigea etdésira lui-même l'égalité de condition de la femme, il voulut que le mariage, au lieu d'être pour Thomme une affaire de spéculation et de commerce, devint le libre lien de ra'mour. Il était réservé à Kn tan tin, le commis vo3'ageur en vins, de faire de ces idées le dogme de la femme libre. Enfantin se mit en route avec quelques partisans pour chercher cette femme accomplie et grande prétresse. On sait qu'il vécut quehjùc Uinps dans sa propriété de Ménilmonlant, mais qu'il y vécut de telle façon qu il fut condamné à un an de prison pour outrage public aux mœurs. Ces idées trouvèrent leur échu dans la littérature allemande et exercèrent une réelle intluencesur les nombreux romans d émancipation qui parurent de 1830 à 1840 ' .
Si la fantaisie à outrance et Tesprit romantique, de même que l'absence absolue de jugement dans sa manière de considérer le monde apparaissent dans le Saint-Simonisme, Fourier est celui d'entreles auteurs susnommés dont le système paraît avoir été le plus étudié. Saint-Simon est supérieur à ses prédécesseurs et à ses contemporains par la largeur de yes vues ; Fourier captive par sa critique acerbe et pénétrante. 11 manie la dialectique comme son contempiorain Hegel et joint la satire à la critique. Mais la parure fantaisiste, la manie de se livrer à des calculs à propos de minuties, manie qui est poussée chez lui jusqu'à la puérilité, l'importance exagérée attachée aux choses extérieures et la mise en scène théâtrale, rien n'y manque, et rappelle souvent les iantaisies idéales que nous avons déjà
* Sur les romans d'émancipation an iiiilien du xix® siècle, comparer Wolf, Geschichtc des Romans (i84i), pages 610 et s.
Digiiizca by Liu^.' .