L*ÉT£RK£LL£ UTOPIE
querque, dans cet Etal, et pour le Conseil supérieur, comprenant vingl*quatre membrep, on évite même l'appa«* rence d'une présidence. Le point capital est que les habitants sont philosophes dans le sens qu'on donnait à ce mot vers 1770. Us ne croient ni en Dieu, ni à Timmortalité ; p<»ur eux, l*homme est quelque chose qui n*e8t pas de beaucoup supérieur à la bêle et à la plante, et comme ils n'ont pas de religion, ils n*ont pas davantage de temples ni de prêtres.
Presque aussi absurde» quant au récit et quant au décor, moins extravagante toutefois dans les pensées qui en marquent la tendance, est la Découverte auslrale par un Homme volant, de Rétif de la Bretonne, qu'on a appelée une folie en quatre volumes avec un petit grain de raison. Quel horrible galimatias que ce livre l Osl une histoire d'atnour, une cosmogonie, une description d'hommes-auimaux et de géants, le tout réuni par le récit des aventures d*une famille qui possède Tart de s'élever dans les airs. Cette dernière pensée constitue quelque chose de nouveau et paraît être le sujet principal du livre. Cet ouvrage parut sans date de publication ; il est permis de croire qu'il date de 1780 à 1785. A cette époque, tout le monde parlait en France de v< ) \ ag s aériens, surtout quand Cliarles et les frères Robert, le 2i août 1783, eurent fait au Champ-de-Mars leur première ascension en ballon, et depuis que Blanchard, en janvier 1785, eut traversé la Manche Le lieu de
♦ Rétif de la Bretonne paraît avoir composé des romans libres et «^les quasi-romans, ainsi qu'on peut le voir dans WoLF, Gesc/tic/ile rhs Rnmans 18411, pages 341 et s.; et Hayn, BibUotheea erotica (1885), pages 252 à 254. Le roman mentionné ci-dessus a paru sous le titre : Der /liegende Menseh^ dans une traducliou de W.-C.-S. Mylius
l'action est fort bien choisi : la chose se passe tout d'abord en Daupbiné, sur un rocher qui a ia forme d*un pain de sucre renversé, la pointe en bas, la base en haut! On ne peut évidemment parvenir sur un pareil plateau qu'au moyen d'une machine volante; et Victorin, le héros du roman, y expédie, de cette manière fort simple, les personnes et les provisions nécessaires, des fiancés et des prêtres pour les marier. Mais, lorsque la population devient trop abondante là-haut, Victorin et sa famille, dont l'attribut exclusif consiste dans la puissance de s'envoler, emportent les habitants dans une île de la mer du Sud. Après y avoir installe leur ménage, ils font connaissance avec les îles voisines où, comme dans Touvrage d'Uolberg, nous rencontrons les êtres les plus curieux, des hommes-singe ours, chiens et cochons. Des individus de ces espèces sont transportés dans llle de Victorin; ils y sont acclimatés, et l'on contracte avec eux des mariages mixtes. L*une de ces iles est habitée par les Mégapatagoniens, qui ont de douze à quinze pieds cU haui et sont aux antipodes de la France. (Gela est mlerprété d'une manière puérile, par exemple en disant qu'ils parient une langue se composant de mots français retournés.) Ce n'est que chez les Mégapatagoniens que Ton trouve l'Ëtat parfait; leur vie est absolument heureuse et ils atteignent un âge de plus de deux cents ans; ils restent enfants pendant vingt ans et n'achèvent leur croissance
(avec une gravure satirique, sur cuivre, en tête), à Dresde, en 1784. Sur l'idée de raéroslaiioa et de sa réalisation à cette époque, comparer surtout les œuvres de Tissa.ndier, la yaviyation aérienne (Paris, 1886), et Histoire dea ballons imi).
qu'à cinquante ans ; ils demeurent ensuite pendant cent ans environ dans toute la force de Tàge.
Leur Constitution et leur morale reposent sur cinq principes fondamentaux : 1® sois juste envers ton frère, c'est-à-dire ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas <ju on te fasse; 2*^ sois juste envers les animaux, c'est-à-dire conduis-toi comme tu désirerais que se conduisit envers les hommes un être plus puissant; 3* tout doit être commun entre les ('L^aux; A** chacun doit contribuer au bien général ; 5*^ chacun doit avoir une part égale du bien général. Sur ce principe s'élève une Constitution communiste qui ne diffère pas essentiellement des conceptions idéales décrites jusqu'ici. Tous les citoyens sont égaux, 1 âge seul leur donne le pas sur les autres ; tous les biens sont communs. Douze heures de la journée (de six heures du soir à six heures du matin) appartiennent à Tindividu, et douze heures à la communauté; mais quatre seulement de ces dernières sont consacrées au travail, les autres le sont aux repas, au repos et à la distraction. Vingt-quatre maisons, chacune pour cent familles, forment un quartier à la tête duquel est placé le vieillard le plus âgé du groupe. 11 répartit le travail. On trouve ici une imitation du projet exposé dans la Basiliade (voir plus haut, p. 236) et le modèle du phalanstère que Fourier établira plus tard (voir plus loin, p. !276). Les mariages sont contractés pour une durée de deux ans et sont alors dissous de plein droit ; les époux sont cependant libres de demeurer ensemble ; dans ce cas, ils peuvent aussi garder leurs enfants auprès d'eux.
La plupart de ces concepts ne sont pas nouveaux et n'ont plus grande importance, comme ratlrîbutîon d'âges fictifs, à titre de récompense ; rénuuiéralion
des conséquences de celle Gonstilution) (double durée de la vie, augmentation de la grandeur du corps, subr
lilité des sens, etc.), n'est pas précisénnenl très ingénieuse. Dans cet ouvrage, quelque extravagant qu'il soit, une seulechose mérite de fixer ratleniion. Yictorin, parvenu h un Age très avancé, est encore roi de son ile et croit que les Européens ne pourraient s'adapter immédiatement l'organisation mégapatagonienne. Il est vrai qu'il relève la dignité royale et qu'il introduit Tégalité avec le seul privilège de l*âge, maïs il laisse subsister une foule de choses et n'rtal^lil les autres que d'une manière progressive, par exemple une durée de travail de six heures au lieu de quatre. C'est la première fois que nous trouvons une telle idée dans un ouvrage de ce genre: on ne procède pas en une seule ftjis, tambour battant; on doit procéder graduellement. Cet auteur de iiclions est plus judicieux que ses prédécesseurs, d'autant qu'il est le premier exprimant la pensée d'un régime tran* sitoire pour l'établissement d'un Etat idéal.
Ce sont là deux échantillons d'écrits fantaisistes qui, an siècle des lumières, firent les délices de quelques lecteurs. Les robinsonades que Ton étudia d'abord sérieusement furent, peu de temps après, transformées en livres pour les enfants, et un autre genre de romans vint prendre leur place pour le public. Ce furent les romans sentimentaux, de chevalerie, de brigands, puis ceux de famille, jusqu'à ce qu'enfin ceux-ci furent remplacés, il y a très peu de temps, par les romans archéologiques, historiques et historico-ecclésiastiques, et ainsi de suite; il y a une filiation que pourrait poursuivre celui qui voudrait écrire une histoire du roman. Mais les écrits qui nous ont conduits sur de.-. îles désertes ou flottantes, chez les Mégapatagoniens ou dans les mers
du Japon, ré)tondaient tout à fait au goût de l'époque qui 86 dégageait de toute donnée historique, 8*afitranchîssaii de toute tradition et voulait organiser la vie et l*État sur un plan complètement neuf. On oubliait volontiers le inonde poudré, frisé elà perruques de cette époque pour se perdre dans de pareils États fantaisistes. Ces auteurs firent pour un public plus nombreux la même chose que, presque en même temps, firent en théorie pour le monde politique, et pour celui des savants» les principaux devanciers de la Révolution française.
Ce que proposaient Voltaire et Montesquieu, ces descriptions fantaisistes prétendaient aussi le réaliser, et les rêveries d'Ëtat idéal sont très proches parents des fantaisies de Rousseau. Ici comme là, tout ce qui existe est représenté comme suranné, usé, ne convenant plus à Tépoque, et cela au moyen d'antithèses violentes et fantastiques, par lannonce de Tégalité, par l'éloge d'une religion naturelle, bref, par le séduisant tableau d'un Etat de nature idéal. Dans ces conceptions, la rupture avec les anciennes rehgions et rétablissement d*une religion naturelle est une chose très frappante, car les utopies antérieures prêchaient, pour la plupart, la tolérance, en reconnaissant toutefois une révélation. Maintenant on va rompre avec les idées surannées de Dieu et de l'immortalité ; ce fut l'époque de ce déisme dont, au commencement de ce siècle, en Angleterre, Toland, l'éditeur d'Harringlon, fut un des plus zélés partisans, Tépoque où disparut en France le respect de tout ce qui était ancien et sacré, et où les pensées prirent leur vol vers ces vains rêves.
Trois écritsde la deuxième moitié du xviii® siècle appartiennent à un genre diiiérent. Nous terminerons l'examen
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de celte période en jetant un regard sur ces ouvrages* Le premier, étant donné son auteur, mérite d^at-
tirer quelque attention. C'est le seul qu'ait écrit un monarque. Au commencement de Tannée 17o0 parut à Paris * : La conversation d*un Européen avec un habi' tant du royaume insulaire Dumocala, par Sa Majesté te Roi de Pologne. Stanislas Leczynski, le roi dépossédé, plus tard souverain et duc de Lorraine, exposa, en effets ses idées dans ce petit ouvrage qui se distingue avantageusement des autres par son extrême brièveté (70 petites pages) ; il l'a fait avec une clarté et une concision qui dénotent tout de suite Thomme d État. C'est un charmant petit ouvrage, bien que les critiques qu'on y a ajoutées dans quelques éditions postérieures contiennent un peu trop de louanges pompeuses.
Le sujet est simple et insigniliant ; c'est le récit de l'inévitable naufrage et du sauvetage des passagers à Dumocala. Il est question de deux édifices qui frappent tout d'abord l'attention des Européens naufragés ; un grenier d'abondance dans lequel se trouve toujours, en cas de disette, une partie de la récolte ; puis un hôpital et une maison de refuge ; tout le reste est raconté sous forme de conversation entre un Européen et un Brahmane. La différence entre la politique de l'Europe et celte de Dumocala est & chaque instant mise en relief d'une manière très vive. On nous montre comment la meilleure politique ne vaut pas graiurchose; ensuite on nous dépeint Tidéal d'un monarque. La constitution et le bonheur de ce royaume se font reconnaître
* Entretien <Vun Européen avec un insulaire du
rof/aume de Dumocala^ par Sa Majesté le R. d. P., a dû
paraître de 1750 à 17o4. On s est servi de l'édilioK de i7uo.
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