‹ L'éternelle utopie étude du socialisme à travers les âgesChapitre 49 sur 49 · L^ÉT£RN£LL£ UT0P · texte numérisé non relu

L^ÉT£RN£LL£ UT0P

liste qu'il y a seize cents ans, ou quatre cents an-, ou môme quinze ans, on veut quelque chose de palpable. On n'accepte pas non plus de brouet Spartiate ou de phalanstère, non, et l'on a répété, il n*y a pas longtemps, le

votées pitp la représentation du peuple. Solution de tons les

conflits internationaux par l'arbitrage;

4° Suppression dn toutes les lois qui restreignent l'expression de la libre opinion, ainsi que le droit d'association et de réunion ou (lui le suppr iment ;

5° Abolition de toutes les lois qui sont préjudiciables à la femme par rapport à l'homme dans toutes les questions publiques et privées ;

6^ Déclaration que la religion est une affaire privée. Suppression de toutes les dépenses Taites, au moyen des ressources publiques, en faveur de l'Église et de la religion. Les communautés ecclésiastiques et religieuses doivent être considérées comme des associations privées qui règlent leurs affaires d*une manière absolument Indépendante;

?• Uîcisation de Técole. Fréquentation obligatoire des écoles publiques populaires. Gratuité de renseignement, du matériel scolaire et de la nourriture dans les écoles populaires et dans les établissements d'enseignement supérieur, , pour les écoliers ou écoli^Tes qui, par suite de leurs capacités, auront été reconnus aptes à une instruction plus complète ;

8° (iratnité de Padminislration dô la justice et de l'assistance judiciaire. Justice rendue par des jusres nommés par le peuple. Droit d'appel dans les affaires criminelles. Dédommagement des accusés, de ceui qui ont été arrêtés, et des condamnés reconnus ensuite innocents. Abolition de la peine de mort;

Gratuité de Tassistance médicale, y compris Taccouchement et les remèdes. Gratuité des frais d'enterrement ;

iO« Impôt progressif sur le revenu et le capital, pour suffire à toutes les dépenses publiques, en tant que celles-ci sont couvertes par les impôts. Obligation de se taxer soi-

AL'TBES KOL'YEALTÉS 319

mot d*Henri Heine : on veut une démocratie de dieux

également superbe?, également saints, également heureux ; pas de mœurs sobres ou de fades jouissances, mais du nectar ou de rambroisie, des manteaux de

même. Imp6t sur Thérédité, croissant progressivement d'après Timporlance de Théritage et le degré de parenté.

Suppression de tous les impôts indirects^ des droits de

douane, et des mesures d'économie politique qui sacrifient les intérêts de la uiasse à ceux d'une minorité privilégiée;

lio Une législation efficace iia' i niale et internati iialtî pour les travailleurs sur la base suivante : a) Etabli^^sement d'une journée normale de travail maximum de huit heures; bj interdicliou du travail industriel pour les enfantsau-dessous de quatorze ans; c) interdiction du travail de nuit, excepté pour les branches industrielles qui, d'après leur nature, ou par des motifs techniques, ou pour des raisons de salubrité publique, exigent le travail de nuit; d) repos ininterrompu d'au moins trente-six heures, chaque semaine pour chaque ouvrier ; e) abolilion du paiement des ouvriers en marchandises ;

12<^ Surveillance de toutes les professions industrielles, examen et régie mental ion de toutes les conditions du travail

à la ville et à la campasfne par un olfice impérial du travail des offices déparlenienlanx et des chambres ouvrières. Hygiène industrielle énergique ;

IS" Egalilé légale des travailleurs ugrieoles et des domestiques aver' les travailleurs industriels ; suppression du règlement pour les domestiques;

1 40 Établissement du droit de coalition ;

15^^ Mise à Ja charge de TEmpirede l'assurance de tous les ouvriers avec une participation proportionnelle des ouvriers à Tadministration des caisses d'assurances.

Comparez ici K. Kadtsky et B. Schônlank : Grundsûize und Forderungen der Soztaldemokratie. Erlâuterungen zum Erfurter Programm, Berlin, Vorwàrls, et en sens contraire : k, Wagner, Vortray auf dem Evangelis* chen aosialen Kongresse 1892 (tirage à part).

L ÉTERKELLE L iOPiE

pourpre, delà volaptéet da faste, des danses de nymphes

souriantes, delà musique, de la comédie, clnulleaient pour quelques privilégiés, mais bien pour tous. En présence de pareilles exigences, il n*est que trop compréhensible ^ que des hommes sérieaxaientcherché àdévoilerau monde le tableau du véritable Élat de l'avenir^ . C'est ce qu'a fait le député libéral Eugène Richter dans ses Tableaux Sociaux et Démocratigties de l avenir^. Il y montre, avec une fine ironie, comment toutes les institutions que blâme la démocratie socialiste, réapparaissent tout à fait rajeunies dans le nouvel Ëtat. La brochure si répandue de Richter a été à la vérité violemment attaquée à plusieurs reprises, notamment par F. Mehring, et B. August. Gregorovius nous dépeint d'une façon beaucoup plus saillante le Ciel sur la ferre dans les années de 1901 à 1912, en nous faisant voir la bestialité d'une masse populaire exaltée et finalement afi*amée, se dévorant elle-même, et trouvant le salut qui met fin h cette confusion, cette cruauté et cette grossièreté dans l'intervention des Sociétéi^de vétérans. L'Eglise expiatoire, qui est construite en 1912, porte Tinscription suivante : « Ne vous y trompez pas, on ne se moque pas de Dieu. » Le

' Les ouvrages les plus récents de ce genre sont : Grégo- ROViDs, Der Himmei auf Erden (Leipzig, Grunow, 1892). ËOGÈNE Richter, Zukunftsbilder (Berlia, 1891). F. Mehring, Herm Eugen Riehters Bihh.r aus der Gegenwart (Nuremberg, 1892). Eugen Ric/Uers SozMdemokraUsche Zerrbilderj B. August (Leipzig, Tbiele, 1892). Wie kam €9 doehf Ein von Eugen Richter vergeBsene^ Kapitel (Leipzig, Grunow, 1892). Pour juger les ouvrages les plus récents, comparer la note de la page 2, in fine*

> La brochure d'Eugène Richter a été traduite en français par Viilard et publiée à la librairie H. Le Soudier sous le titre : Ok mène le socialisme?

AUTRES NOUVEAUTÉS

petit livre qui a été inspiré par le parti conservateur extrême : Comment cela s' est-il fait? dépeint la révolution par laquelle Eichter commence et, dans une certaine mesure, sert & compléter les deux ouvrages précédents. Pour augmenter celte variété, notons entin que ces idées ont été encore utilisées tout dernièrement, au point de vue dramatique, dans une comédie écrite par un Saxon, Ootifried Dôhler : VÈtat de t Avenir.

C'est, à coup sûr, un signe particulier du temps qu'une littérature de ce genre puisse trouver un cercle de lecteurs si étendu. Les nouvelles théories socialistes et communistes ne trouvent d*écho qu^en réunissant deux conditions. ïoul d'ahor il 11 est nécessaire que la difTéreace qui existe entre le pauvre et le riche soit accentuée, et, par ce moyen , que l'orgueil des uns et le désespoir des autres soient exaltés; ensuite, les idées publiques relatives au droit doivent être dans un certain état de confusion. Les révolutions n'y contribuent pas seules ; assis seul à sa table de travail, Técrivain encourt aussi sa part de responsabilité.

Quelque excessive qu'ait été la libre organisation de TËtat dans les utopies précédentes, il était réservé au temps présent de faire presque la glorification de Tanarchie dans un ouvrage. Il est vraiment remarquable que l'anarchie ait aussi trouvé ses poètes. C'est un fait peu connu que, dès le milieu de ce siècle, un poète politique, Harro Harring, traitant les problèmes sociaux en des vers pitoyables, alla jusqu'à composer un mauvais poème, VIcarie de Cahet^ dans lequel il exposait d'une manière diffuse, comme le font tous les anar-

' chisteSfUn but mal défini et se perdant entièrement dans

> les nuages :

« Que rhomme, éloigné de tout égoïsme, maintienne

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sa dignité snr terre; Thomme est libre et peut, daqs la liberté, montrer qu'il est un homme. Ce qu'il a gagnéf en toute propriété^ n'est pas à lui, mais appartient à la patrie lorsqu'elle en a besoin. Que l*Etat 6*occupe de répartir les charges entre tous b s individus. »

Plus loin, le même Harro flarring s élève contre les • communistes et les Icariens :

« Dans la communauté des biens de Ta venir, nous voyons que l'homme est placé encore plus bas qu'il ne Test actueileuient. Sans cœur et sans esprit, il devient une machine dans la vie de tous les jours, car ce système corrompt son éme, et il est sa propre victime. Sa vie intellectuelle se trouve supprimée, la force de son esprit, en pleine décomposition, sa nationalité et Tamour de la patrie détruits, et toute idée annihilée. Voilà pourquoi le système ne peut pas vivre. »

Tout cela serait encore supportable, si ce méchant poète présentait quelques idées positives ; mais il prêche partout Thorrible anarchiCi par exemple lorsqu'il adresse à Dieu une prière véhémente afin qu'il détruise les trois colonnes de l'esclavage : « le Clergé, Mammon, et le Trône, » et qu il chante de même dans son ABC : « A chaque roi son bourreau. » Mais, tout récemment, la poésie anarchiste s'est élevée à la hauteur d*un véritable roiiian. 1/ficossais Mackay, âgé de viiigl-trois ans, auteur de nombreuses nouvelles et traducteur des chansons socisilistes de Morris, dont il a été question plus haut, donne, dans son ouvrage les Anarchistes^ des tahloaux de la civilisation à la fin du xix** siècle : cet écrit est une sorte de roman politique L'actiou se passe à

' J.-H. Mackay, Die Anarchisten, Ziiricb, Yerlags-Magazin, 1891. (Aussi édition Irançaise, Paris.) Gomme preuve des paroles d'Uarriug, voir les premiers

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AUTRES NOUVEAUTÉS

Londres, où nous accompagnons Auban, ouvrier français, dans toutes ses pérégrinations. Avec lui, nous jetons non sans épouvante les regards dans les profonds abîmes

de la misère et du néant. Mais bien plus profond nous parait Tabioie qui se trouve dans 1 esprit et le cœur de - Tauteur, en sorte qu*on peut ici réellement songer à ce que la Psychiatrie moderne appelle folie morale. Ni les utopistes enthousiastes, ni les démocrates socialistes actuels ne sont en possession du véritable idéal. L'ouvrier Auban, lui (c'est-à-dire, Mackay), établit bien mieux le moyen de le trouver : c'est Fanarchie. La réalisation de tous ct^s projets d'avenir n'a d'autre sens qu un changement de domination : aujourd'hui, oppression du faible parle fort ; demain oppression en sens contraire. L'anarcbisme veut la disparition de toute domination ! Là où est la force, là est l'injustice : la liberté seule est juste. Mais de quelle liberté veut parler cet apôtre des temps nouveaux? C'est la liberté qui permet la lutte de tous contre tous, qui ne connaît aucun Ëtat, au fond, nulle société, qui ne reconnaît que des contrats libres, qui n'admet aucun capital ; c'est la liberté qui conçoit, il est vrai, l'union de deux personnes dans les liens du mariage jusqu'à ce que la mort les sépare, mais qui conçoit aussi le désir du changement et qui autorise également les unions libres pour une nuit, pour un printemps ; c'est la liberté des bétes d'après laquelle chacun a le droit de tuer son voisin. Les préceptes de la morale sont ridicules; Dieu et tout ce qui est divin doit tomber; Tanarchie s'élève sur les ruines de la théorie chrétienne,

chapitres et la littérature d'AoLER : Gesehiehte der erséen sosialpolUischen ArbeUerbeiceyuny in Deutschland (1885).

car celui qui commit le plus grand crime contre l*Humanité fut celui qui feignit de l*aimer ]e plus. Sa doctrine du renoncement à soi-même a fait naître ceux qai renoncent, et Tégoïsme brutal a seul de la valeur.

Aucun utopiste antérieur n avait été aussi loin et n'avait osé une pareille glorification de Tanarchie et de Tantichristianisme. De pareilles descriptions nous font frémir. Combien elles diffèrent des diverses conceptions idéales que nous avons étudiées l Combien grossières nous paraissent ces glorifications de l'anarchie et de Fathéisme, si on les compare aux principes politiques du communisme de Platon et aux principes Ihéologiques des gnostiques. On pourrait presque arriver à. croire qull était réservé t noire époque d'abaisser les conceptions idéales du socialisme et de priver ainsi les fantaisies sur TÉtat de cequ elles ont d'idéal. Faut-il également supposer, comme beaucoup le font, que, par cela même, ces fantaisies sont inofi'ensives ? Assurément, celles-là seules d'entre les idées sont vraiment fortes qui sont capables de soulever et d'élever les hoaimes ; et par là se véri QeFadageque celui qui abaisse et amoindrit une idée luienlèvetoute sa force. Mais cela fût*il vrai d'une manière générale, on n'en est pas moins en droit de se demander si un tel idéal, quand on se Test assimilé, si une pareille folie, quand elle se propage d'une manière désordonnée, ne peuvent alToler des esprijts qui manquent de maturité comme aussi les masses si facilement irritables, et les pousser à des actes de violence. Le christianisme et 1 anti christianisme se dressent face à face d une manière bien tranchée, quand on compare entre elles les descriptions de TÉtat : ici, Tamour du prochain ; là, la convoitise. Là où il est question du communisme chrétien, on fait appel au sentiment du devoir des riches;

AUTRES NOUVEAUTÉS

les tendances démocratiques et sociales les plus récentes ne prennent pour base que la sensualité de ceux qui ne possèdent pas» De cette manière^ on arrive, comme Mackay, à un idéal pitoyable. C'est dommage pour la poésie et les poètes. Là où les vrais poètes évoquent une gracieuse époque de la nature toute en fleurs, et dans laquelle rayonne une douce chaleur, Harring, dans ses rêves fiévreux, fait apparaître un monde désert, froid comme la glace, sur le sol duquel s'élève le squelette de 1 égoïsme. A quelles aberrations est sujette rimagination humaine I

éTBRIIBLLB tlTOMB.

CONCLUSION À l'Éternelle utopie

En fermant ce livre qui Ta conduit à travers les siècles, le lecteur se demandera : Où se trouve le p61e fixe da flux de ces descriptions, romans, allégories, poésies sur le meilleur État, depuis plus de deux mille ans, provenant des Grecs et des Anglais, ouvrages aux vastes conceptions et œuvres de littérature quoli* dienne ? 11 est certain qu'un grand nombre d'auteurs, parmi ceux qui les ont écrits, appartiennent & la petite phalange des grands esprits de rHumanité; presque

tous, fussent-ils des illuminés, unissent à leur science profonde et à leur puissante imagination, un senti-

meiU très ardent des souffrances humaines, et s eiforcent d'améliorer le sort de tous les citoyens.

Cette observation peut procurer une satisfaction. Peutêtre y a*t-il parmi nos contemporains dés gens qui éprouvent du plaisir à vivre avec ces penseurs, distingués pour la plupart, dont nous avons dépeint les utopies. Il existe, en effet, à Tépoque actuelle, des personnes douées d'un caractère ferme qui restent isolées dans les milieux mondains et qui se sentent poussées à dételles fréquentations, quand elles se souviennent du bel aphorisme de Rtickert: « Fréquente un homme meilleur que toi, afin

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de développer le meilleur de tes forces, car celui qui

n'est pas meilleur que toi ne saurait le rendre meil- 'leur. » Nous avons trouvé là des homoies comptant parmi les plus éminenls dans tous les temps, et leurs ouvrages nous ont souvent touchés et captivés, restant toujours jciini a, comme la fantaisie, qui, elle aussi, possède une jeunesse éternelle.

Mais valait^! la peine d'exhumer ces conceptions informes du fond de vieux livres? N'y aurait il là qu'un vain jeu d'une ima^^i nation endévree^ ou bien ces conee()tions de l'État parfait ont-elles un sens plus profond ?

Personne, assurément, ne s'attend à une réponse détaillée sur ce point; ce serait, en etl'et, la matière d'un nouveau livre; ce serait la théorie et la critique du droit de l'Ëtat heureux, alors que nous n*avons considéré celui-ci qu'au point de vue historique. Si nous voulions descendre juoqu aux dclails, nous aurions à discuter toutes les questions d'économie politique, de droit public et privé, et peut-être môme faudrait-il nous élever jusqu'à la « prédication sociale », et cela ne nous est pas permis ici ^ Il nous suffira donc diudiquer

^ Pour le chapitre final, une notice littéraire ne saurait être donnée. Il s'ajtpuie, en ircneral, sur ia litléraLure indiquée dans les notes proccdcutcs. Voir aussi Ottomar LokecsZ, Dcr Htmmel auj Erden (Leipzig, liraun, 181)2).

La remarque laite sur l'impopularité de la jurisprudence se réfère à la conférence de Leonuard, Grenzùote/ij XLVII, pages 310» 353 et suivantes.

Le livre que nous avons cité d'UiiRBBRT Spbnger, Von der Freiheit zur Gebundenheitt a été traduit en allemand par W. BoDEy et a paru en 1S91, chez L. Simion, à Berlin, eu deux éditions, dont uae pour la propagande.

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l'éT£KN£LL£ UTOPIË

en peu de mots les jalons indicateurs des difTérents problèmes que les écrits en question traitent d'une manière imaginaire, et de nous abstenir de toute critique.

Dans le fond, les romans politiques ne supportent pas la critique. Si nous disions que ce sont de mauvais romans, on pourrait ai.^einentnous répondre que, d'abord, ce ne sont pas des romans, mais des ouvrages de science politique qui ont pour but unique d'exposer les questions ardues sous une forme légère. Quelques écrivains avaient autrefois choisi de préférence cette forme, ajouterait peut-être quelqu'un, afin d'échapper à des accusations politiques. Si nous faisions la critique des idées, nous nous trouverions encore dans une situation difficile, car on nous objecterait alors que ce ne sont pas là. des ouvrages scientifiques, mais de pures fictions l

Il ne saurait être question de trouver dans ces romans, dans lesquels on a inventé un État, un profit immédiat pour l'existence. Aucun homme d'État pratique n*a conçu une constitution sur les modèles imaginaires de ces architectes socialistes et communistes. Mais on ne saurait méconnaître qu'ils ont eu une inBuence indirecte. Nombre de ces ouvrages sont lus par les gens instruits de tous les pays, et achetés et étudiés aussi, il est facile de le prouver, par les princes et les hommes d*Ëtat. Mais, s'ils ont trouvé de nombreux lecteurs et parmi les gens d'autorité, il faut bien admettre que leurs ingénieux auteurs ont dû amener rhumanité à réfléchir sur les principes et sur les questions fondamentales de la vie sociale et publique. Dans une notable partie du public, ces ouvrages ont appelé l'attention sur Ja condition des classes pauvres et mis en éveil d'abord l'imagination et le sentiment, et, par suite, la volonté d'y porter remède. Il faut peut-être voir

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dans cette critique de Tordre légal existant le principal mérite des utopies. De nombreuseB considérations philosophiques sur le droit ne pouvaient, à coup sûr, avoir autant d'intluence que ces peintures du droit philosophique mélangées à l'éclat doré de la poésie. Ouvertement ou dissimulée, moitié sérieuse, moitié plaisante, la critique s'est toujours exercée contre les institutions existantes ; souvent mainte insanité et mainte injustice ont été flagellées, comme dans Morus et dans Holberg, par une mordante satire ; sans cesse on a montré Timperfeclion de l'ordre de choses établi et de ce que Thistoire avait consacré. Le monde enfin a toujours été obligé, en quelque sorte, de réfléchir aux principes d'après lesquels le travail national devait être organisé, l'État constitué, bref, comment le droit et la loi devaient dire établis.

Si Ton considère les propositions positives qui sont contenues dans tous ces ouvrages et suivant lesquelles les Constitutions des Etats de Cocagne ont été faites, on fera bien de ne pas les adopter trop facilement ; on devra même se montrer sceptique à leur égard.

Il s'agit, tout d'abord y de la Constitution del'Ëtat luimême. On fait passer devant nous ou des Ëtats territoriaux ou de petits États enfermés dans une seule ville, difiV^rence qui n'apparaît pas dans les considérations précédentes. La description du petit État destiné à quelques milliers d'hommes vivant dans un espace circonscrit pouvait avoir son pris, dans les cantons laoatagnonx de la Grèce, et, au moyen âge, dans la vie facile des villes allemandes; mais elle ne saurait être d'aucune utilité de nos jours, où tout concourt à la formation de grands Ëtats. Les Ét;its territoriaux u topiques sont, pour le plus petit nombre, des monarchies, et, pour la majeure partie, des républiques. Dans les premières, tout dérive du carac*

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tère d*UD souverain idéal comme il n'en existe pas» mais comme il 66t à désirer qu*il y en ait, et Ton nous

montre des règles aussi justes qu'intéressantes pour assurer rêducalion des princes. Même de nos jours, un prince peut encore, sans nul doute, beaucoup apprendre dans Holberg et dans Fénelon, et surtout dans Sétbos ; niai.-, là aussi, il reste vrai que celui qui coiiiiail les règles de la mécanique ne saurait, par cela seul, construire une machine ou la mettre en mouvement, et qu'on peut dire, contrairement à ces règles d*éducation : « Des iiommes et non des règles. » Dans les républiques idéales, si nous faisons abstraction complète de la parfaite insanité que l'on aperçoit dès le premier coup d'œil et qui se manifeste comme une négation absolue de ri^lal, — c'est-à-dire des Étals anarchiques, — c'est un système électoral, démocratique autant que possible, ou, comme tout récemment encore, une organisation d'associations, qui en forment le point capital. Gomme si Ton pouvait, |)ar re moyen, rendre Thunianilé heureuse ! Ces projets sont, il est vrai, assez fantaisistes, mais ils ne sont rien moins que poétiques, ainsi que VOcéana d*Harnnglon le prouve surabondamment. La poésie et la loi éleclornle sont dos choses inconciliahles, et nous ne conseillerions à aucun écrivain d employer dans un roman les idées qui se rapportent au scrutin de liste, à la représentation des minorités, aux corps élecloranx professionnels ou à d'autres sujets pareils. De semblables questions doivent être élucidées par le moyen de la science politique, examinées et expérimentées par la méthode scientifique.

Le mariage de ravonir, ou même l'absence de tout mariage, joue un rôle important dans tous les romans politiques. Nous trouvons ici, à tous les degrés, des

aperçus d une variété inouie, depuis le maintien de la monogamie jusqu'à l'amour le plus libc^y compris l'amour fait en public ou Tamour qui dure un instant. La plupart de ces projets reposent sur un sensualisme grossier et enlèvent à l'union des époux ce sentiment de haute morale que connaissait déjà le droit païen de Rome. Il est déjà assez répugnant que Bebel, au milieu d'idées confuses, qualifie d*immorale la patience et Tamour sincère qui font surmonter la déception et l'aversion sensuelle. Mais combien d'autres écrivains vont plus loin I Avec quel cynisme ils sacrifient le bonheur le plus beau de Texistence, la vie de famille! Suivant ces conceptions, riiomme et la femme ne mangent pas ensemble et n'ont pas de maison qu ilspuissent appeler laleur ;la table et le lit, ainsi que la maison et la famille^ ne désignent que les côtés différents d*une même chose. Qui pourrait ?e sentir attiré par un tel paradis? Les hommes seraient ravalés aux plus bas degrés des peuples primitifs, à l'état de brute, et le sentiment de Tamour serait transformé en un instinct bestial. Il serait à craindre que ces Etats de l'avenir ne nous offrissent un spectacle aussi repoussant que celui des cerfs en rut se livrant à leurs combats dans la clairière des bois. La plupart des écrivains prennent la chose au sérieux; toutefois il ne faudrait pas croire que par leurs tableaux obscènes ils eussent spéculé sur les appétits grossiers du public, hien que le cas ait pu cependant se produire chez quelques-uns. Mais ces poètes philosophes qui, comme Platon, Gampanella et d'autres, ont désiré voir les principes de l'élevage rationnel du bétail appliqués à la reproduction de celui qui est fait à l'image de Dieu, nous font l'effet de directeurs d*un jardin zoologique ou de directeurs de haras, qui n*ont en vue uniquement que le perfectionnement de la race.

l'éternelle vtopie

Le droit, quant au mariage de l'État dans l'avenir, marche de pair avec le droit utopiqae relatif à renseignement. Çà et là on trouve assurément des pensées pédagogiques excellentes sur Téducalion intégrale, la trempe des caractères, etc. L'iutluence de ces auteurs, depuis Platon jusqu'à nos jours, pour arriver à donner une éduca* tlon meilleure et plus élevée aux femmes est également digne d'attention. On peut reconnaître la justesse de ces idées, on peut y réiléchir et les mettre à Tépreuve, mais on contestera en principe la manière d*envisager les choses, et tout spécialement de remplacer Téducation de la famille par l'éducation en commun. L'éducation dans les £tats de Cocagne est celle qu'on donnerait tout au plus à des animaux pensants; c*est naturellement une éducation basée sur la contrainte. A rencontre de cette nationalisation, le mot d'Aristote reste encore vrai aujourd'hui: « Malheur aux enfants dont le père est l'État, car chacun s'inquiète de ce qui appartient àTindividu, et personne dece qui appartient à l'Etat. » 11 est exact, par exemple, que, de nos jours, très peu de parents ont le temps suffisant, et un petit nombre la capacité nécessaire pour élever leurs enfants ; mais on aperçoit ici en pleine lumière l'inconséquence de l'argument de l'Etat idéal, dans lequel tous les citoyens sont accomplis et ont du temps à ne savoir qu'en faire. La réduction du temps de travail et sa répartition sont Tune des principales conceptions idéales de tous les utopistes. C'est là que se montre le lien étroit qui unit les romans politiques aux contes de Cocagne. Ceux-ci admettent la journée de travail de huit heures, de six et parfois de quatre ou trois seulement; pour eux le paresseux ne peut parveuir qu'à des places honorifiques toutes spéciales. m Mais le monde n'est pas fait de bouillie et de raisiné, a

dît Goethe, et, en consé([uence, il ne faut pas vous considérer comme des fainéants. Il y a de durs morceaux à mâcher, et il faut qu'ils vous étranglent ou que vous les digériez.» Toutes ces fictions s'agitent dans une ornière dangereuse pour tout ce qui touche à la durée du travail ; et, au point de vue économique, la valeur morale du travail est placée beaucoup trop au-dessous de la production. Par suite de la réduction du travail, quelles spéculations ne fera-t-on pas sur les plus vils penchants de Tliomme? Gomme la sainteté du travail et son influence salutaire comme barrière aux plus puissantes tentations seront méconnues t Nous ne voulons parler en aucune façon de ri m possibilité de mettre en pratique un temps normal de travail que Gregorovius a si joliment persiflé dans le Médecin de Vhydroihérapie sans clientèle. Combien de milliers de princes et de fonctionnaires dirigeants, de médecins et de savants, de grands négociants et d'écrivains auraient plutôt besoin, de nos jours, d'une journée normale de travail que les maçons et les rouleurs de cigares! Que dîraît-on d^une loi à peu près ainsi conçue: « Les médecins soignent leurs malades pendant six heures, les rédacteurs de journaux écrivent de midi à huit heures, les princes gouvernent de dix à six heures (avec un repos d'une heure à deux pour le déjeuner), etc.» A notre éptjque, la dépréciation du travail intellectuel s'accuse de plus en plus : le chauffeur de machines travaille, mais le directeur d'une grande fabrique, qui écrit des centaines de lettres, ne travaille pas. Le compositeur d'imprimerie travaille, mais Fauteur du manuscrit, le poète, le savant dont Tactivité fait vivre des milliers d'hommes, depuis le libraire jusqu'au compositeur, tous ceux-là ne travaillent pas'. La répartition du travail offre à tous ces rêveurs des difficultés qui, en

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fait, sont insolables, et cVst également ce qui explique fort bien rarlifice de Moru?, qui consiste à instituer resclavage pour les plus bas emplois. Nous croyons avec Bebei qu'un professeur médiocre s'acquitterait ïiieux de Tétat de cordonnier, et qu'un bon cordonnier pourrait être aussi un excellent professeur, mais nous nous permettrons aussi de tenir pour vraisemblable la proposition inverse, à savoir qu^un cordonnier distingué ferait un fort détestable professeur, et qu'un professeur accompli ferait franchement un méchant cordonnier. Qu'est-ce que cela prouve ? Absolument rien.

La pensée qui domine partout, à savoir que tout travail doit porter son salaire avec Im', ne saurait certainement qu'être approuvée; mais nous laisserons les économistes discuter sur ce sujet, à propos duquel on n'arrivera pas de sitôt à une solution satisfaisante, et nous ne rechercherons pas jusqu'à (|uei point la participation des travailleurs au bénétice — et qu'on n'oublie pas d'ajouter : à la perte — est réalisable. Il n*y a, d'ailleurs, que queh]ues romans politiques qui fassent bénéficier chaque ouvrier en particulier du produit de son travail. La plupart procèdent d'une manière plus radicale: àcAté des utopies qui ne sont pas communistes et de celles qui le sont à moitié, celles qui le sont complètement sont en majorité. L'idée que la propriété privée n'existe pas est bien tentante au premier abord : « La terre n'appartient à personne; les fruits, à tous, » tel est, en un mot, l'idéal communiste qui est non seulement exposé, mais souvent justifié, comme le firent Gampanella et d'autres, par tous les arguments possibles; c*est Tamorce etTappât employé par tous les philosophes politiques. Les inconvénients de la propriété privée sont

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surtout mis en pleine lumière, ce qui, à notre époque, où l'on rend à la classe moyenne la vie de plus en plus difficile, peut trouver certainement beaucoup d'écho. Malgré cela, les prétendus inconvénients étaient pires avant rétablissement de la propriété privée. La propriété collective correspond au dernier échelon de la civilisation, carTiiomme ne se sent alors que comme étant une partie de la masse^ or la propriété privée est seule la source de la force morale e|r de la capacité professionnelle. Sans la propriété privée, il n'y a pas de ménage, pas de foyer domestique que l'homme puisse orner, pas d'habileté, pas de pratique professionnelle qui se trans* mette de père en fils, pas d'instruction ni d'éducation morale. La propriété et le lan^^aire sont les plus puissants leviers du développement de i'esprit humain. Il est exact que la propriété comporte des abus, mais Tabus d' une chose n^en détru it pas Tidée, et l'exagération de l'idée de propriété en droit romain, qui n'a que peu d'égards aux considérations sociales, ne doit pas nous induire en erreur. Il est exact que l'égalité entre les hommes est atteinte par la propriété privée ; mais cette égalité a été celle de la grossièreté, de la misère, de l'ignorance, de l'absence de civilisation, de la condition de la bète. U nous semble que ces conceptions communistes idéales n'ont jamais été mieux exposées et expliquées que par un simple ouvrier parisien, qui prit la blouse d'un camarade, la coupa en vingt morceaux et en donna un morceau À chacun des assistants: « Voilà le communisme, dit-il; jusqu'à présent, la blouse servait à un seul d'entre nous, et ces lambeaux ne servent à persounc. »

A côté de cet ordre d'idées se place le désir de supprimer le commerce et la monnaie. Presque dans tous les États imaginaires,Ie commerce est nationalisé, abso-

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lument comme les Jésuites du Paraguay l'avaient strictement fait. Là aussi, le vrai et le faux se coudoient. Le commerce, Téchange des dififérents objets pour la satis* faction des besoins personnels, n^ont^absolument rien d'immoral. Grâce au commerce, les peuples, avec leurs forces multiple? et leur génie, entrent en relations ; là aussi il y a usage et abus. Les utopistes ne connaissent que Tabufi. Les extraits que nous avons cités des utopies donnent, même aujourd'hui, à réfléchir. Celui qui songe aux spéculations prodigieuses qui se font sur les céréales, et qui se rappelle que 1.000 kilogrammes de seigle furent cotés, à la Bourse du 17 août 1891 ,

337 fr. 60 et que le môme jour de Tannée 1892, ils baissèrent jusqu'à 182 fr. 50^ celui qui observe combien de centaines et de milliers de gens veulent gagner en spéculant et non en travaillant, celui-là sera partisan de certaines mesures proposées dans les romans politiques et dans le royaume de la fantaisie. Il pourra s'y reporter, s'il a à rédiger des projets de loi, et distinguer le commerce et Tusure (prise dans son sens le plus large), puis s'opposer à celle-ci, sans nuire à celui^ là en ce qu'il a d*honnéle. Pour ce qui touche à la suppression de Targent, à peine est-il besoin d'en dire un mot, car ici les rêveurs se font encore illusion. Que signifie ce mot: argent? L'argent est la mesure générale de la valeur, la représentation de lous les biens, et partout où il y a quelque chose d'analogue dans les romans mentionnés plus baul, même dans Cyrano de Bergerac, qui se fait payer en alexandrins, ces vers sont aussi de l'argent, peut-être du fort mauvais argent. Mais que ce soient des vers, des pièces de monnaie, de l'buile de palmier ou les caries de crédit de Bellamy, c*est, au fond, absolument la même chose, et, par conséquent, les

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attaques contre rargeni reposent sur une idée mal

définie.

Presque aussi étonnant est l'accord des romans politiques quand ils traitent de la jurisprudence et des crimes. Si impopularité inévitable et bien connue de la jurisprudence est exprimée quelque part, c'est bien ici. Il n'y a pas de jurisconsultes dans un Ëtat idéal. Dans quel but y en aurait-il, en effet, puisque le droit privé est totalement supprimé. Pas de jurisconsultes, pas de crimes, pas de prisons; à Tégard de ces dernières, nous avons, il est vrai, relevé quelques variations, par exemple dans r£tat d'Ophir et dans Morelly. Mais, en général, le nombre des crimes est minime, étant donnée la sup|)i < ssion de la convoitise de l'argent et de la fortune. Cette manière de voir est encore plus risible que s'il s'agissait de faire dispa* raîlre le mal de dents ou le mal de mer, ou de donner, comme Fourier, au pays des Lapons le climat de l'Andalousie. En effet, si l'argent est chez nous la principale cause des crimes, la statistique criminelle nous apprend cependant qu'à côté du vol, par exemple les coups et blessures et la résistance à TaLilorité de l'État, se présentent presque aussi fréquemment. Que Ton songe ensuite aux crimes les plus graves : les meurtres par jalousie, les attentats aux mœurs, etc., cesseront-ils réellement de se produire? Oui, dit-on, parce que, par exemple, celui que la jalousie pousse à un acte qui a une conséquence fatale (Cabet) ou celui qui méprise les lois fondamentales et sacrées dè l'État communiste (Morelly) sera considéré comme fou. Nous ne discuterons pas ici cette question. L'opinion que ce sont les circonstances qui cônduisent au crime n^est pas seulement celle des poètes, mais aussi celle de presque tous

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les criminels, et c*est là une opinion réalisle très répandue. Contrairement à cette idée, nous maintiendrons cependant que TiioniniP s<mi1 a Tavantage de pouvoir être criminel. Les utopistes méconnaissent presque tous réternelle maxime : <c C'est du cœur que viennent les mauvaises pensées, le meurtre, Tadultère, la prostitution, le vol, le faux témoignaffo, la calomnie.»

Et, puisque nous parlons de la vie morale à propos d'utopie, jetons encore un regard surlavieintellectueile et religieuse qui la touche de si près. Ce qui a été dit dans ces ouvrages sur la religion est souvent très raisonnable, surtout si Ton considère l'époque de leur apparition. Au lieu d'un dogmatisme rigide, certains utopistes ont fait preuve d'un véritable esprit religieux, et aussi (l'une tolérance qui n'était pas précisément fort en honneur à. Tépoque où ils écrivaient. 11 vaudrait la peine que des philosoplies religieux examinassent les manières de voir, très fondées pour la plupart, d'un Morus, d'un Vairasse et des autres. Mais, en général, ces livres prêchent une reUgion à l'usage des gens du monde, et, dès lors, ce n est pas la vraie. C'est tantôt le culte du soleil, tantôt une religion humanitaire universelle qui y sont exposés; la foi chrétienne ot la foi protestante ne se trouvent que dans Andréas et dans le royaume d'Ophir. L'athéisme ne parait que dans les productions les plus récentes, et Morelly lui-même reconnaît un Dieu, bien que sa croyance ne 6oil qu'un déisme vide.

Par contre, la plupart de ces ouvrages nous produisent une sorte de répulsion, lorsqu'ils nous décrivent Tart et

la science. Dans ces États imaginaires, l'art n'a aucun sens. On nous parle, il est vrai, çà et là, de sa mise en pratique, mais comment peut-il, lui qui est d'essence

aristocratique^ s^y produire et y prospérer ? L'artiste s'élève au-dessus de la moyenne, et, par conséquent, il nV a pas de place pour lui là où la plus fastidieuse égalité constitue l'idée fondamentale de l'État. Noos ne saurions nous étonner que, dans ces Ëtats, la littérature et la presse soient asservies. Même dans le roman polilirine qui a pris naissance au milieu des agitations de ce siècle, même en Icarie, nous trouvons la censure la plus rigide. Nui livre ne peut être imprimé sans l'autorisation du Gouvernement, nul rédacteurde journal, bien qu'il soit un fonctionnaire commis à cet effet, no peut ajouter une appréciation à ses froids comptes rendus. Ces Etats modèles ne peuvent supporter qa'on ait la liberté d'exprimer son opinion.

Assez I cent fois assez I Là se trouve le point décisif que l'œil le plus simple peut apercevoir. Les utopistes s'agitent au milieu de principes contradictoires. Ils projettent un idéal qui doit unir les principes des temps primitifs les plus grossiers aux institutions de lacivilisation la plus raliinée et évoquent un paradis terrestre avec tout le confort moderne. Au sommet de leur édiQce, ils inscrivent en lettres d'or le mot par lequel Rabelais résumait la règle des moines de Tabbaye de TliéliMne: Fais ce que voudras ; mais, dans ses profondeurs, ils creusent des cavernes, comme Morelly (p. 236), pour y enterrer vivants, comme insensés, ceux qui ne veulent pas profiter du bonheur tel que les gouvernants le comprennent.

Voyez-vous, cher lecteur, cet édifice remarquable,

construit suivant un plan tel, que, de la galerie, audessous de lacoupole du milieu, le regard peut se diriger en tous sens. Une population de plusieurs centaines de personnes y passe sa vie d'après une organisation

modèle. Le travail est prescrit à chaque individu selon

ses capacités et selon les besoins de la niasse, le revenu couvre ensuite les frais, et chaque personne reçoit sa part de l'excédant suivant un calcul précis. Le vêtement est pareil pour tous ; la nourriture est prise aux mômes heures, d'après les indications de la chimie alimentaire. Vous croyez peut-être que c'est là l'Ëtat deTavenir? Détrompez-vous ; c'est tout bonnement la maison de force de X... (peut-être de Besançon ou de Chaumont) que vous avez vue dans ces descriptions. Oui, vraiment, les cloîtres du moyen âge et les cloîtres laïques des temps modernes^ avec des baïonnettes sur les murs d'enceinte, les prisons cellulaires, sont les institutions qui se rapprochent le plus de ces conceptions idéales : cVst i'Ktat utopique en petit. Quel ennui et quelle monotonie sans fin dans ces constructions raffinées, avec le partage des produits du travail cl l'égalitc d'existence! Il n'est pas sur terre de tyrannie plus monstrueuse et plus eflroyahle que cet État de Tavenlr, semblable à une maison de force« dans lequel on vous dit : «c Fais ce qui t*est ordonné, et prends la part qui te revient. » Il nV a là, comme dans Tancien Pérou, qu'un appareil administratif gigantesque, une classe dominante qui est engraissée par des esclaves* Cest la pire association forcée, Tarrét de tonte vie sociale, ainsi que Spencer Ta exposé de très près dans son essai De la Liberté à l'Esclavage. Ce qui est et demeure le vice capital de tous ces tableaux chimériques, c'est qu'ils sacrifient la liberté à Tégalité 1

Et c'est précisément pour cela qii<' ces Étals, tels qu'ils sontdécrits, n'auront jamais de durée parceque rhomnie trouvera insupportable un pareil despotisme. La réalisation de ces fantaisies heurte de front la nature humaine.

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Tous ces rêveurs partent d'un état de nature, comme si les hommes eussent été créés au moment même. Il

serait peut-être intéressant, au point de vue théologique, de rechercher jusqu'à quel point ces utopistes sont dominés par la manière de voir cathotique et dogmatique à régard de la condition d'intégrité et de corruption {De Statu Inlegritatis et Corruptionis), Un monde nouveau doit être constitué comme par un coup de baguette magique. Gomme si Ton pouvait, sans plus de façons^ changer la nature humaine! G*est Terreur capitale des docteurs merveilleux du socialisme de vouloir porter remède aux souffrances de l'humanité par quelques moyens et quelques expédients isolés, alors que la transformation en un fitat parfait ne saurait réussir qu'au moyen des forces qui dominent le monde entier. Il ne s'agit pas de ceci ou de cela, mais de tout à la fois ; — il ne s'agit pas de la forme de l'État et de la vie, mais du principe même de la vie et de la manière de considérer le monde.

Une autre erreur capitale des utopistes consiste à croire quUls ont trouvé une panacée universelle ; ils ne veulent rien savoir des nationalités, ni du degré de civilisation; et quand ils parlent, coinme Morus, d'un Ëtat parfait dont ils célèbrent les mérites (De optimo statu), ils ignorent ce fait que chaque nouvelle formation dérive des éléments anciennement établis; ils méconnaissent ridée de révolution. Le développement, même défini chrétiennement, est cependant la loi du monde; il règne dans le ciel et sur la terre, il se manifeste dans la transformation du grain semé comme dans le monde planétaire, et il pénètre, non seulement 1«' monde organique, mais aussi dans le monde social. Un Ëtat de ravenir, tel que ceux qu*on nous dépeint, tarirait

les sources qui forment le courant civilisateur de Thumanité* L'indiTidualisine et la liberté seraient détruits; la nature humaine méconnue, et le développement social remplacé par une sorte de vie végétale inconsciente. C'est également ici que se montre Téternel antagonisme des esprits : dans toutes ces organisations^ les uns veulent faire une constitution nouvelle d'après un idcal général de principes, les autres veulent la rattacher à ce qui est historiquement acquis et en déduire les conséquences futures.

Il semble, cependant, que les utopistes ne méconnaissent pas seulement celte loi du monde, mais qu'ils n'ont pas non plus, en général, mis à profit les leçons de l'histoire. Qouvons-nous nous flatter maintenant d'avoir au moins, dans ces quelques centaines de pages, réduit à néant cette opinion que l'humanité ne profite pas des leçons de * l'histoire ? Puissent ces pages tomher entre les mains de tous les hommes qui ont quelque action sur les masses I Puisse-t-on,danstouteslesassociationsouvrières,en retenir un chapitre et en déduire les conséquences que tout honnête manouvrier comprendrait a^sarément. On peut fort bien y voir et y apprendre que, dans tous les temps, il y a ea des rêveries et des rêveurs d'un Etat parfait. Reste la question de savoir si vraiment on tient à s'instruire. Ces pages feront du moins connaître au plus grand nombre que les utopies etles rêveries d'un Bellamy ne sont pasnouveiles, mais qu'elles sont aussi anciennes que l'aspiration du cœur humain vers le bonheur et vers la paix. Avec un peu de bonne volonté, on pourra aus.si apprécier le rôle que les utopies ont joué dans T histoire. La pensée fondamentale qu'elles représentent est le communisme, et il n'est besoin que de montrer encore une fois quelle a été son iniluence néfaste, aussitôt que, des profondeurs de la

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fantaisie, leur masse écumante s'est élevée jusqu'à la réalité et s^est déversée, comme un courant de lave, sur

le monde. Longtemps avant Platon, le type de l'utopie a été réalisé dans la grande agglomération communiste de Sparte, qui proscrivait toutes les commodités de la vie, tandis que la patrie de Platon, Athènes, en garantissant la propriété, a laissé au monde à venir le t^'pe immortel de la beauté et le germe éternellement fécond de la pensée. Ce fut, plus tard, dit-on, le christianisme qui réalisa ces conceptions idéales : nous avons vu que ce furent Carpocrate, les gnostiques, les ordres monacaux, qui ont établi cette uniformité qui s'éloigne du monde, et de quelle utilité peut être le christianisme pour l'étude des questions sociales. Cinq ans après l'apparition du livre de Thomas Morus, les anabaptistes annoncèrent une nouvelle religion, qui, de l'égalité des croyants devant Dieu, concluait à régalité politique, et qui empruntait la polygamie au mahométisme, en commettant toute espèce d'horreurs. Pour la quatrième fois, Tessai de réaliser ces conceptions idéales fut fait par la Uevolution française. Mais ce fut sans succès. On pourrait croire que le monde a dû s'instruire etse décourager d'une nouvelle expérience alors qu'un grand nombre d'entre elles ont troublé le bonheur dos générations en conduisant à la ruine leurs propres auteurs.

C'est ainsi que les utopies ont eu une influence extré* mement dangereuse et qu'elles ont été un obstacle plutôt qu'un agent de progrès. On ne peut, ici-bas, rien obtenir d'absolument parfait, et les hommes ne se changent pas par les seules institutions. On peut appliquer également à l'idée de l'Éfat parfait ce que dit l'Écriture : « Le règne de Dieu ne viendra point avec éclat; car voici que le règne de Dieu est au milieu de vous. »

344 l'éteri«ellb utopie

(Saint Luc, 17^ 20, 21.) Tandis que les uns, avec le \ Tasse^ de Goethe^ révent, en une douce aspiration, d*un

âge d'or « où les hommes seront répandus sur la terre libre, pouren jouir comme d heureux troupeaux, » et où chaque animai dira à i'iiomme : « Ce qui plait est permis, » d'autres déclarent adliérer à la vie du devoir décrite par Kant et au noble et grave idéal de Schiller : « Le bonheur n*est pas à l'extérieur^ où Vinsensé le cherche^ il est en toi; c'est toi qui le produiras éternelle^ ment, »

Les romans politiques nous rappellent qu'il y a eu en tous temps des questions sociales, et, par suite, leur étude peut avoir sa valeur. On aura beau les railler au point de vue politique, ou les ignorer au point de vue historique et littéraire, le monde n'est pas tout uniquement fait pour les savants et les diverses catégories scientifiques. Quelques-uns de ces ouvrages peuvent avoir été écrits pour distraire le lecteur, et beaucoup d'exagérations peuvent se trouver dans les autres, mais ces utopies nous rappelleront toujours deux pensées morales : elles démontrent les liens moraux qui rattachent l'individu à la grande masse, et elles font voir, que riches et pauvres se coudoient [Proverbes de Salomon, 22, 2); la propriété, en effet, comme la naissance, ne constitue pas un privilège pour les jouissances de la vie. La naissance et la propriété constituentt au contraire, des devoirs au premier chef.

Nous avons jeté un regard très attentif dans le domaine et dans la nature de la fantaisie; c'est un extrait de l'histoire politique et des rêves socialistes qui paraîtront certainement à beaucoup de personnes comme un sport d'imagination. Tout va s'évanouir ! Disparais, lie ensoleillée l Ënfonce-toi dans le néant I De loin, r£tat

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heureux avait des reflets d'or; mais, dès que nous l'avons vu de plus près, riiiusion rose s'est évanouie comme un rêve, comme on mirage du matin * :

Pays de Cocagne, où la terre, sans être labourée, dispense ses dons, champs fortunés d'où sont bannis la cupidité et les disputes, les crimes, les soucis et raffliction : de tels champs n'existent malheureusement pas dans ce monde terrestre. Dans leurs rêves, les utopistes oublièrent ([ue nous ne sommes pas des dieux, ils oublièrent seulement que, pour ceux qui sont nés de la poussière, le mal et le péché sont des puissances. Aucune structure de TËtat parfait ne procurera à la société un bonheur éternel, car la somme possible de bonheur et de satisfaction dépend des qualités du cœur. La question est de rajeunir cette dispositioti. L'émancipation de la chair, la sensualité, la paresse et, iînalement, l'anéantissement de la liberté, tels sont les principes et Tobjectif des prédications des utopistes, et ils forment le fond de la nouvelle religion du communisme ; mais c*est à Tantipode de cette religion des sens que se trouvent la dignité et le progrès de rhumanité. Ce n'est pas dans la jouissance extérieure, quelque séduisante qu'en soit la description faite par les tentateurs du peuple; non, c'est dans le moi que réside le paradis. Celui (jui porte le ciel dan^ un cœur sans tache répandra également autour de lui le vrai i( ciel sur la terre ».

Nous nous arrêtons ici. Nous n'avons pas voulu écrire un traité de dogmatique sociale, ni faire une critique du

< Fata Morgana. Sorte de mirage qu'on peut cousi-

dérer le matin, de bonne heure, dans les vastes plaines de

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droit public du pays de Cocagne, mais seulement donner une histoire des « conceptions de l'État parfait ^ ; notre tâche est accomplie. Nous laissons au lecteur, dont nous prenons maintenant congé» le soin de tirer la morale de cette histoire. Les extraits qu'on a mis sous ses yeux lui donnent un tableau si exact de chacun de ces romans politiques qu*ii pourra se former lui-même une appréciation.

Si nous jetons nos regards en arrière, nous trouverons presque à chaque page des sujets de discussions politiques et sociales. Les exposer était le but de notre ouvrage ; il sera atteint, si nous avons fourni au lecteur matière à réflexion et, par ce moyen, la possibilité de former, de modiQer ou d'affermir scà opinions sur l'Etat et sur la société.

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