‹ L'éternité des peinesChapitre 1 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

ci,

Dans cette lettre, écrite au courant de la plume et dont le principal mérite , puisqu'une Repue a bien voulu l'accueillir, est sans doute d'être lisible sur des questions à peine intelligibles à beaucoup, on ^'est moins proposé d'offrir une solution que de laisser pressentir la possibilité d'en trouverj une. On s'adressait à une

— 8 ~ dame, versée il est vrai dans ces matières, mais on le faisait à rimproviste et sans parti pris , presque sans but. On voulait parler de religion; c'est de métaphysique qu'on traitait.

Il est impatientant, en effet, de voir des auteurs qui se disent et qu'on croit philosophes, rabâcher sans cesse les mêmes déclamations contre Dieu. 11 est surtout révoltant d'entendre des hommes créés intelligents, et, comme tels, nécessairement libres (car l'intelligence est la liberté de la volonté, comme la liberté fait l'intelligence de l'esprit), ne se servir de leurraison que pour calomnier leur libre arbitre. C'est comme si le cercle

se plaignait que tous ses rayons sont égaux. Quoi de plus absurde!

Autant vaudrait dire oui et non sur les mêmes choses en même temps. Et pourtant, c'est ce qu'on fait tous les jours.

On méconnaît, par là, la loi de sa nature; en d'autres termes, on déraisonne; on désobéit y sans malveillance, au principe même de son être, et l'on recommence ainsi à toute heure le péché d'origine (est-ce donc si difficile à comprendre?). Car de ce désordre de l'esprit naissent toutes les révoltes de la volonté, laquelle réagit à son tour contre la raison, et, blessant l'union de l'âme et du corps, perpétue les mauvais penchants.

— lO —

On se met donc soi-même en cage.

Après avoir déchiré sa nature, on en viole les lois au dehors, et comme il faut ramener sa volonté à Tunisson de sa pensée, ayant fait le mal, on veut de bonne foi prouver qu'on devait le faire ou qu'il est le bien; et des millions d'idées fausses couvrent le monde.

Mais s'il n'y a pas plus de liberté sans raison que de raison sans liberté ; si ces deux mots n'en font qu'un, l'un en puissance, l'autre en acte; par cela geul que nous pouvons raisonner. Dieu se trouve justifié de nous avoir , en nous créant libres, laissé le choix, c'està-dire le mal. C'est à la raison, aidée de la foi, d'écraser la tête

rebelle de la volonté. La vie, qui permet ce triomphe, est donc bonne en soi; Têtre vaut mieux que le non-être, même dans les conditions précaires et successives où nous le possédons aujourd'hui. Et si je montre que l'éternité consiste à jouir de tout son être en même temps, c'est-à-dire à voir et à sentir simultanément toutes ses facultés, et que l'éternité malheureuse est de sentir tout son être imparfait(tel qu'il est aujourd'huij, mais de le sentir dans toutes ses puissances à la fois et avec la claire vue des perfections qu'il pouvait avoir et que par sa faute il n'a point; en quoi, l'être étant préférable au non-être, osera-t-on

encore accuser Dieu d'être cruel, injuste, implacable ? Ne serait-ce pas lui reprocher que le cercle n'est pas carrée ou que le carré n'est pas cercle?

Dire que ces vérités pénétreront dans la foule, non; il lui faut des signes^ des images, des symboles, lesquels, traduisant des idées trèsgénérales, aussi vraies pour le génie que pour le pâtre, sont nécessairement des croyances, naturelles ou surnaturelles; car le langage que parle la nature à nos sens est le même que l'Église fait entendre à nos âmes. Il est symbole en nous, réalité en soi.

La pierre même est un sacrement.

Mais il nous faut des certitudes

— i3 absolues. Or qui a pu, si ce n'est Dieu, nous donner des vérités dix-huit fois séculaires, pour ne pas dire éternelles? On les nie^ soit; on ne les remplace pas, on ne les convainc surtout pas de fausseté. Sous ce rapport, le positivisme est un aveu d'impuissance; il en a peur, il les fuit, et ce qu'on croit son triomphe n'est en réalité que sa défaite. ....

Quelle autre philosophie vient • après lui les expliquer ou les, combattre! L'Éclectisme? Mais l'Éclectisme n'est pas une philosophie, c'est une politique, ou mieux un gâchis, chaque jourplus lourd, plus épais, plus opaque, délayant, pour conquérir une chaire ou

rinstitut, la poussière de T érudition dans la boue de Thistoire, dépouillée par lui des passions religieuses, sociales et politiques qui en étaient la lumière et la vie.

Faire et défaire tour à tour tous les systèmes, et ne pouvoir dire que deux et deux font quatre, sans ajouter aussitôt que cette opinion est fausse dans ce qu'elle a d'excessif, tel est le jeu que l'Éclectisme impose à ses adeptes. De là Tinsignifiante monotonie de leurs travaux. Pour moi, je ne les distingue pas Tun de Tautre.

Je vois bien qu'ils ne font pas tous leur ménage de la même manière : ceux-ci y mettent plus d'érudition, ceux-là plus d'his-

— i5 — toire, et tous ne savent pas, comme des Écossais ou des Chinois, distinguer aussi bien l'apperception et la perception! Je ne nie pas la haute importance de ces choses; mais, pillant toutes les doctrines et parlant toutes les langues, sans pouvoir en préciser le sens, puisqu'il tire vanité de n'être rien lui-même, je dis que rÉclectisme ne fait qu'ajouter à la confusion des idées la confusion des mots; c'est la nuit dans une cave.

Aussi voit-on, comme les broussailles dans un champ sans culture, renaître la libre pensée , toute fière de trouver un écho dans la foule qui ne pense pas.

— i6 — Triste nécessité de notre temps !

Cause-eflfet du mouvement désordonné .qui nous emporte, chacun croit et veut être philosophe ; on s'improvise docteur en Israël \ Lorsqu'elle prit la société d'assaut,

^ Pourquoi pas? L'exemple vient de haut.

Grâce au crédit qu'ils durent un jour aux événementSy de Bonald et de Maistre, philosophes de société, ont, avec Lamennais, leur élève, jeté plus d'erreurs (fécondes, mais funestes) dans le monde et surtout dans TEglise, qu'un siècle entier n'en peut vaincre. Après en avoir tiré quelque bien, trois fois la cour de Rome, ne voulant pas frapper directement ses amis (pas plus Mgr deMontaubanpourle Traditionalisme que M. de Montalembert pour VEglise libre dans VEtat libre, tous deux disciples de Lamennais, quoique opposés l'un à l'autre), a formellement, mais subrepticement condamné ces erreurs sans pouvoir les déraciner. Et comme c'est une loi de la nature et de l'histoire que tout organe soit proportionné à sa fonction, on peut dire que cette diminution flagrante de l'autorité spirituelle a rendu possible, sinon inévitable, l'amoindrissement du pouvoir temporel.

en 1789, la Bourgeoisie avait, par sixsièciesd'efforts.acquisle talent, le mérite et la science. Le peuple doit subir la même épreuve et donner les mêmes gages. En attendant, rigriorance dogmatise, la folie ticiit école.

Un homme part, voyage, ramasse en passant tous les préjugés qu'il rencontre^ et Dieu sait s'ils sont nombreux ! revient s'enfermer dans une Loge, où ne pénètre ni vie, ni chaleur, ni lumière, si ce n'est celle qu'il y introduit discrètement, et, prenant pour le monde les complaisantsqui l'entourent, il réinvente naïvement la morale naturelle de nos pères, sans se douter ni se sou-

— i8 — cier des problèmes qu'il soulève.

La question n'est pas de savoir si la morale peut être indépendante. Cent fois les conciles^ mille fois les philosophes ont affirmé que rhomme est capable de se connaître et de connaître Dieu.

Cest un dogme de la foi, une loi de la raison. Et puisqu'il peut naturellement connaître Dieu, il peut, naturellement aussi, connaître ses ' devoirs naturels . Qu'il les cherche et ne les trouve point, ou qu'il les j trouve par l'expérience, la statis- ' tique ou le bon sens, il n'importe.

De toutes manières, il existe ime morale naturelle, aussi indépen- I dante de la métaphysique que de la révélation. Cela n'est pas dou- I

teux , cela n'est pas contestable.

Mais est-ce toute la morale?

Voilà le problème; en poursuivre un autre, c'est prendre ou donner le change. Si Teau pour s'élancer doit partir d'un niveau supérieur, l'homme a besoin pour s'élever de s'exhausser lui-même. Il a une destinée surnaturelle, dit l'Église; il lui faut des moyens surnaturels.

Il a une fin transcendante, dit la philosophie; il puise dans sa raison des moyens transcendants.

Nier n'est pas répondre, non plus que dogmatiser n'est convaincre.

Les catholiques, il faut le dire, ont perdu le sens des vérités qu'ils professent. On s'en convaincra ici. Voilà le mal. Et, moins ils les

comprennent^ plus ils les défendent; n'ayant plus Tesprit, ils se cramponnent à la lettre. Ils n'entendent pas mieux la Somme de Saint-Thomas, que la chanson de Roland; ou, du moins, leurs discussions le font croire. J'admettrai toutes les exceptions qu'on voudra : je parle du troupeau, si longtemps conduit ou mieux gourmande, pourchassé, l'insulte et la menace à la bouche^ de la montagne de la Salette à la Grotte de Lourdes, sur les pâturages vénéneux de la superstition, par un homme, que dis-je ? un pape laïc, dominant les évéques, terrifiant les fidèles, régentant la grande Église de France, quoiqu'il ne

sût même pas son catéchisme !

Qu'ont-ils appris sous ce guide ?

A mépriser la science et les savants.

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujeats

Leur métaphysique est puérile, leur philosophie nulle, et, parce qu'ils n'en ont pas, ils s'en défient.

Us n'ont entre les mains que des vérités mortes ou si peu vivantes, qu'on s'étonne de les voir encore subsister. L'habitude seule les soutient; mais cet état ne saurait durer. Il faut en sortir. Comment?

en ne séparant pas ces deux moitiés de Dieu : la Raison et la Foi.

Jncorrupta Fides nudaque Veritas.

L'école enseigne depuis trente

ans^ que toutes les combinaisons de l'esprit sont épuisées : de là le fanatisme desuns,lepositivisme des autres, TafFaissement de tous.

Si ces lignes, dussent-elles ouvrir un moment des voies nouvelles à Terreur, pouvaient montrer qu'il n'en est rien , on remercierait Dieu de les avoir inspirées.

Jour des Morts i865.

Madame J. d'A!"

Madame,

Je vous le disais hier : Dieu m'a fait la grâce de merencongner; j'ai un rhume sans pareil : je ne vois, ne sens, ni n'entends, et si toutes nos idées viennent des sens, comme le veut, dit-on, Aristote, je crains bien que les miennes, en ce moment, ne soient singulièrement opaques, non moins que celles des positivistes etdes mollusques, dans l'atmosphère aqueuse oti ils vivent. Mais, en revanche, coinme

eux, je puis être tout à moi, à l'étude, à la méditation; car je suis philosophe par état, ou plutôt, hélas! par vocation.

J'ai l'air de faire du journalisme, de la politique; mais, au fond, rien de moins réel ; ce n'est que pour vivre.

Si j'existe, c'est comme rêveur, je n'ose même dire comme penseur. Je ne suis d'aucune école. Ne faisant pas commerce de la vérité ou de ce que je crois tel, je n'achète pas des opinions et des idées pour les revendre; je ne suis pas marchand de phrases catholiques ou voltairiennes, et ne sais débiter ni le devoir, ni la Vie de Jésus en articles , et moins encore user de toutes les ressources delà rhétorique pour rester entre les deux. J'ai pris,ou mieux, faut-il l'avouer ? (car il n'y a pas eu choix, volonté de ma part), il m'est tombé le plus mauvais lot :

la métaphysique. Là, je me sens chez mQi, dans mon monde; j'y nage comme

le poisson dans l'eau, comme le solidaire dans l'absurde; je me dilate, je respire^ je vis.

C'est ce que j'ai fait ce matin en rouvranty selon votre exemple, le premier volume de saint Thomas : Somme contre les Gentils, et j'y ai trouvé, quoi ? — une perle, un trésor, un monde, — une vérité qui m'a rendu toute autre occupation ou préoccupation impossible, et que je veux vous communiquer; car vous savez comment j'explique l'origine du langage et de l'écriture. C'est un fait d'expérience journalière : quand on éprouve une grande émotion, un grand bonheur, on est obsédé du besoin de le raconter.

Eh bien, l'honime, Adam, en se voyant seul sur la terre, ou... mais non (j'allais introduire une malice contre Eve; àqu6i bon ? ), Adam, dis-je, à peine créé, ravi de la nature, a senti le besoin de rendre grâce à Dieu, et de communiquer, d'ex*

primer son bonheur. Il a parlé. Ainsi en est-il de ma découverte; j'ai besoin de la raconter. Mais, comme elle pourrait passer inaperçue, même à vos yeux, car elle est abstraite, et très-abstraite, il me faut un long préambule.

Donc, je passe ma vie à rêver, et je ne rêve à rien moins qu'à un renouvellement complet de la philosophie, à bout de ressources et de moyens, se perdant dans l'histoire ou tournant dans l'érudition, ici et là, ridiculement impuissante.

Qjaelle ambition ! direz-vous. C'est ce que les catholiques, de leur côté, ne désespèrent pas d'accomplir en ressuscitant la scolastique. Mais, de bonne foi, c'est impossible, sinon insensé, bien que la diversion momentanée qui en résultera dans les esprits ne soit fort désirable.

Je suppose que vous avez ou que vous avez eu sous les yeux la Somme contre les Gentils et les dix pages qu'emploie

saint Thomas, le divin maître, TAngft de Pécole/ à prouver que Dieu existe parce que, selon Aristote, le mouvement est ou implique un moteur. Outre que le.

mot mouvement a changé complètement de sens^ parce que la langue a vécu et que' l'âme a vieilli depuis lors; outre qu'Aristote et saint Thomas l'emploient dans un-sens tellement général, qu'il implique précisément ce qui est en question (il y .

a du changement ou de la vie dans le ŒLonde, veut-il dire, donc il y a un prenver Être d'où tout procède); outre que , vouloir ramener les hommes à cette manière de concevoir et d'entendre me paraît être une entreprise absolument chimérique, je dis que nul esprit n'est aujourd'hui en état de suivre jusqu'au bout cette démonstration, plus embrouillée que la généalogie des Montmorency ou des Crotiy-Chanel, et que ceux qui le pourraient faire s'apercevraient aisément

— Sodé la pétition de principe qui est au début, et qui fait qu'Aristotc a été tour à tour pris, abandonné, repris, sans qu'on puisse dire que la question ait jamais été résolue ni qu'elle le pourra jamais être.

Ma conviction est que ces sortes de preuves, très-solides en soi peut-être, et certainement très-bonnes à certains moments, cessent de l'être parce que l'esprit change; et qu'ainsi la philosophie doit, de trois siècles en trois siècles, je suppose, approprier aux esprits, aux sciences, aux besoins du monde, la démonstration des vérités éternelles qui lui sont accessibles, laissant les autres sous la garde de la foi.

Mais où suis-je, grand Dieu ! et comment me retrouver dans cet enchevêtrement d'incidentes?... Je dis donc qu'il est bon d'encourager le mouvement scolastique, quoiqu'il ne doive aboutir à rien, et qu'il faut poursuivre, en dehors

— Blet en même temps que lui, le retournement, le renouvellement de la philosophie. La pensée pure, le moi de Descartes a donné tout ce qu'il pouvait donner, et beaucoup plus. D'un autre côté, j'ai toujours admiré la grande idée que les Hébreux avaient de Dieu : Celui qui est^ l'Éternel! C'est frappant, saisissant,., dans tous leurs livres, et, comme j'ai fait jadis un peu d'hébreu avec le bon, l'excellent M. Et. Quatremère, que je connaissais beaucoup, cette notion s'est encore développée en moi; elle m'est devenue, un moment, comme elle était chez les Hébreux eux-mêmes, une sorte de sensation, une impression vive, continue, sensible. Ils sentaient vivre Dieu, à la lettre, et l'on peut, en se cultivant sous ce rapport, arriver au même degré d'évidence ou de pénétration de Dieu.

Le temps est donc une forme sensible de l'Être, ou de Dieu, et, comme, sou>

cette forme, l'esprit ne garde aucune des préventions qui Tempéchent d'avancer, j'ai songé à en faire la base, le fondement d'une philosophie, ou, pour mieux dire, de mes rêves. Je dois à cette manière de voir quelques vérités ingénieuses, et, chaque fois que j'en ai fait la comparaison, je les ai retrouvées dans saint Thomas, non plus alors à l'état de feuilles mortes ou de cadavres, comme sont la plupart des vérités que nous trouvons dans les livf es, et derrière lesquelles nous ne mettons pas notre âme pour leur servir de corps, pour en faire la substance de notre être, mais à l'état réel, vivant, animé, comme sont les vérités que l'on trouve ou que l'on produit soi-même.

C'est ainsi que j'arrivai un jour à cette idée qui se trouve textuellement dans saint Thomas, comme je le découvris plus tard, au grand étonnement du Père Gratry lui-même, que cette découverte

dérangeait peut-être un peu : à savoir que la raison n'est pas une faculté en quelque sorte naturelle, innée, au sens que les débitants de philosophie moderne semblent croire, mais une habitude, habitîis principiorum, dit saint Thomas, l'habitude que nous contractons de bonne heure de rapporter toutes nos idées à quelques principes universellement admis.

Eh bien ! la découverte] que J'ai faite ce matin, après dix pages de fumier scolastique (c'est Leibniz qui s'exprime ainsi, ajoutant aussitôt, comme je fais, qu'il y a des perles, des trésors dans ce fumier), la découverte, dis-je, que j'ai faite et qui vaut, seule, tout un monde, vient pareillement me confirmer, si j'en avais besoin, et, dans tous les cas, me pousser, m'encoyrager dans la Voie que j'ai ouverte pour moi, et dans laquelle

je marche., dès que j'en ai le temps.

Mais il faut que je revienne à mon préambule.

Toute idée, toute pensée, toute notion, comme on dit en philosophie, est un acte de l'esprit, et, par conséquent, un instant de la durée, puisque le propre de notre âme est d'agir, et qu'agir est ce qui mesure ou constitue le temps.-— Tout jugement ou assemblage de mots marque, selon l'école, la convenance ou la disconvenance de deux idées ; et l'école a raison, en se reportant au sens que ces mots conyenance ou disconyenance avaient, il y a trois siècles; mais, au point de vue moderne, la définition est insuiHsante.

Quoi qu'il en soit, je l'abandonne pour mon usage. Je remarque seulement que tout jugement rend simultanées deux idées jusque-là successives. Ainsi, j'ai l'idée Dieu^ j'ai l'idée bon, acquises successivement; je les unis : Dieu est bon; je les rends simultanées.

De deux instants de la durée je n'en fais plus qu'un. Tel est pour moi le caractère essentiel, distinctif du jugement, si bien qu'à force de jugement (avec ou sans s) on finirait par rendre toutes nos idées simultanées. C'est précisément le but et l'objet de la science. Et comme les idées ne peuvent devenir simultanées qu'à condition d'être de même valeur ou également , c'est-à-dire éternellement vraies, la troisième figure de la logique, le syllogisme, a pour fonction de chercher dans le temps les idées qui vont hors du temps ou de déterminer les « absolues ». — Voilà en quelques mots l'esquisse d'une logique toute nouvelle.

Mais là n'est pas l'important. La seule conclusion à tirer de ceci, c'est que « savoir^ c*est voir simultanément toutes choses. » En effet :

Qu'est-ce que le vrai ? c'est ce qu'on peut toujours penser.

Qu'est-ce que le bien ? c'est ce qu'on peut toujours faire.

Qu'est-ce que le beau ? c'est ce qu'on peut toujours aimer.

Donc tout, en nous, conspire vers Téternité. Car Téternité n'est pas l'existence sans fin, indéfinie, que les barbares -catholiques ou libres penseurs s'imaginent. C'est l'existence simultanée^ c'està-dire complète de l'être dans toutes ses directions à la fois, dans lèA^rai, dans le beau, dans le bien, en même temps; c'est l'épanouissement de l'âme, aujourd'hui enchaînée, captive du temps, qui lui impose une existence successive par la succession des impressions qui la frappent, au lieu de l'existence complète, entière, simultanée qu'elle avait autrefois et vers le retour de laquelle elle s'avance pas à pas, soit qu'elle suive la route du vrai ou celle du beau ou du bien.

Et cette vie simultanée^ c'est-à-dire éter-

nelley peut s'acquérir dès ici-bas, dès.

maintenant, comme dans la prière, la rêverie, la contemplation, l'extase, et par conséquent nous sommes dès à présent, si nous voulons^ dans l'éternité : Regnum .

Dei intra vos est} l'éternel nous enveloppe.

Et encore une fois je ne saurais dire combien est barbare, grossière, însuffi* santé, incorrecte, ridicule et niaise l'idée > qu'on nous donne dans les livres, même .

les meilleurs, de l'éternité. C'est à dé- .

goûter d'être chrétien, et [e ne m'étonne pas que tant de demi-penseurs quittent l'Église. Et, si j'imprimais cela, ne passerais-je pas pour un fou ou un calomniateur public ? y aurait-il assez de pierres pour me lapider ? C'est qu'en effet la notion que l'on donne de. l'éternité n'est pas fausse, elle n'est qu'incomplète, insuffisante, ne répondant plus à l'ensemble des autres opinions philosophi-

ques ou à ce qu'on appelle le mouvement des esprits.

Or j'ouvre saint Thomas ce matin, grâce à mon rhume sans pareil, et^ après un horrible chapitre de broussailles que j'ai courageusement et soigneusement traversées, comme le mérite le grand, le divin docteur, j'y lis cette définition de Dieu : Est igitur carens principio et fine , totum esse

Page 1