‹ L'Éther: Considéré comme agent d'anesthésie généraleChapitre 4 sur 42 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

De tous les éthers l’éther sulfurique est le plus fréquemment employé en médecine ; il est aussi le plus anciennement connu. Valérius Cordus le cite dans sa pharmacopée publiée à Nuremberg, en 1540. Cependant ce n’est qu’en 1846 que ses propriétés anesthésiques sont mises nettement en évidence et que la solution de ce grand problème qui intéressait à un si haut point l'humanité: la suppression de la douleur dans les opérations chirurgicales, est enfin trouvée. Et trouvée un peu par le fait du hasard, comme il arrive si souvent pour les grandes découvertes !

Le docteur Jakson, chimiste à Boston, en Amérique, avait remarqué que les élèves du laboratoire de Cambridge s'endormaient, s’enivraient et devenaient insensibles en respirant des vapeurs d’éther. Un jour, à l’occasion de vives douleurs que lui occasionne la migraine et, une seconde fois, à la suite d’un accident, se souvenant de ses observations antérieures, l’idée lui vient de respirer de l'éther. Il réussit tellement bien à calmer son mal par ce procédé qu'il. conseille bientôt à Morton, son ancien élève, qui exerce la profession de dentiste dans la même ville, d’endormir ses

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malades avec la vapeur d’éther pour leur arracher les dents sans douleur. Morton obtient d'excellents résultats de cette méthode. Il en fait part aux chirurgiens de l'hôpital de Massachussetts qui ne tardent pas à reconnaître les bienfaits de cette merveilleuse découverte. D'Amérique la pratique de l’éthérisation passe rapidement en Europe. D'abord en Angleterre, puis en France, quelques jours après, au mois de décembre 1846. Elle se répand bientôt dans tous les grands hôpitaux du monde civilisé, à Paris, Strasbourg, Montpellier, Londres, Edimbourg, Dublin, Boston, New-York, Philadelphie, Vienne, Berlin, Moscou, St-Pétersbourg. Des milliers d'éthérisations sont pratiquées avec un tel succès qu'il faut se rendre à l'évidence, si surprenant et si extraordinaire que le fait paraisse, et proclamer les avantages de la méthode.

Malgré cela, au début, les objections qui ne manquent jamais de s'élever contre toute idée nouvelle, ne font pas défaut contre l'éthérisation ; mais elles ne peuvent garder longtemps le caractère d'opposition vive qu'elles ont pris dès l’abord. Elles croulent vite devant la réalité des faits. Presque toutes d'ordre philosophique — ce qui est étrange — elles sont bientôt réduites à néant par les éloquentes et légitimes réfutations dont elles sont l’objet. « Pour ne m’occuper que des objections sensées, écrit Velpeau, qui, luimême, au début, s'était inscrit parmi les sceptiques, je ne répondrai rien à ceux qui repoussent l’éthérisation à cause de l’abus que pourraient en faire les malfaiteurs par exemple, ou quelque homme de l'art malintentionné, à cause aussi des atteintes que pourrait en recevoir la morale, la probité ou la discrétion, si elle était livrée à des mains maladroites ou à des âmes perverses ; mais où en serions-nous si, par cela seul que l'abus d’une bonne chose peut étre dangereux, on devait en rejeter l'usage !

« Il n’y a guère lieu de réfuter non plus ceux qui pré-

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tendent que la douleur dans les opérations est un mal nécessaire, et qu'il est dangereux d’en empêcher la manifestation. L'humanité ne se soulève-t-elle pas tout entière à l'énoncé d’une telle doctrine. A ce compte la chirurgie au- rait été coupable de tout temps, car ses perfectionnements ont eu constamment pour but de rendre les opérations moins douloureuses en même temps que moins dangereuses. Se contraindre, ne pas se plaindre quand on éprouve une vive douleur, quand on souffre violemment, peut nuire sans doute, mais empêcher la douleur de naître sera toujours un avantage, un bienfait ».

Si l’on ne peut se retenir d'admirer le courage stoïque des soldats de l'ancien temps qui se faisaient amputer sur le champ de bataille en fumant leur pipe, on ne peut non plus méconnaître les dangers qu’une violente douleur fait encourir à l’opéré. |

Et, s'il n’est pas douteux que l'éthérisation elle-même puisse provoquer en de certaines circonstances des accidents mortels, on ne saurait pourtant considérer cette objection comme suffisante pour faire naître un instant d’hésitation dans l'esprit du chirurgien, car ces accidents, qui surviennent malgré les plus minutieuses précautions prises, ne se chiffrent que par quelques unités par rapport aux milliers et aux milliers d’éthérisations pratiquées.

Et puis, que sont ces quelques accidents imputables à

l’éthérisation, comparés aux nombreuses victimes qui refu- ; P

saient auparavant, à cause de l’effroi naturel qu'inspire à tout être la perspective de la douleur, l'opération indispensable à leur existence ?

La cause de l'éthérisation n'avait donc pas à être plaidée. Elle était gagnée d’avance. Il n’y avait plus qu’à espérer la découverte d’un corps nouveau ou l'application d'un corps déjà connu à la méthode anesthésique, corps capable de se substituer avantageusement à l’éther en supprimant les rares

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accidents de l’éthérisation. Ce corps parut étre pour beaucoup et paraît encore étre le chloroforme.

Découvert par Soubeiran, dès 1831, étudié plus tard par Liebig et Dumas, le chloroforme fut employé comme moyen anesthésique, moins d’une année après la découverte de l’éthérisation, par le professeur Simpson, d'Édimbourg, en novembre 1847, à la suite d’une expérience de Flourens. Au mois de juillet précédent, Fürnel l'avait essayé sur luimême. À la même époque, peut-être avant Simpson, un accoucheur de Philadelphie, Meigs, s’en servait dans la pratique de son art, si bien que tous deux ont revendiqué l'honneur de l'avoir appliqué le premier.

Dès lors, avec le protoxyde d'azote, étudié à nouveau, l'éther et le chloroforme furent diversement appréciés par les chirurgiens, suivant les pays et les écoles.

En même temps les physiologistes s’occupèrent de déterminer l’action de ces corps sur l’organisme.

L'historique qui va suivre nous fera connaître une partie de leurs travaux relatifs à l’action anesthésique de l’éther, brièvement résumés et en quelque sorte présentés par euxmêmes,

L'éther considéré comme agent d'anesthésie générale présente, dans son histoire, trois phases bien distinctes.

A peine la découverte de Jakson est-elle répandue en Europe que chacun veut en essayer sur lui-même les effets. Cet agent a quelque chose de mystérieux, qui passionne tous les esprits. De tous côtés il n’est question que des rêves agréables et des jouissances qu’il procure. Et les malades qu'il faut opérer ne sont pas seuls à réclamer l’inhalation de ses vapeurs bienfaisantes, tout le monde veut en connaître l'ivresse. C’est la première phase, la phase d’enthousiasme.

Mais bientôt le nouvel agent anesthésique, découvert par Flourens et mis en usage par l’Écossais Simpson, attire à

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en lui étaient restés fidèles ainsi que ceux des États-Unis.

agent « merveilleux et terrible », selon l’expression de

années encore. Cependant, les accidents se multiplient chaque année davantage. Le doute commence à naître dans les

sont les pièces de ce procès que nous nous proposons de

RUN : 4 lui toute la vogue qui. était allée à l'éther. « Sur la foi de . quelques avantages évidents, nous dit Bouisson, chacun se met à substituer le chloroforme à l’éther sulfurique ; un enthousiasme est remplacé par un autre; le nom de Jakson pälit devant celui de Simpson ». On admet, sans conteste et sans contrôle, la soi-disant supériorité du chloroforme. . C'est, pour l’éther, la seconde phase, la phase de discrédit, nous dirions même d’oubli, si les chirurgiens lyonnais

Des accidents mortels, causés par le chloroforme, cet

Flourens, ne tardent pas à se produire. Mais la vogue l’emporte; le chloroforme a gagné sa cause pour de longues

esprits. Une réaction s'opère. Des chirurgiens qui ont observé des cas. malheureux dans leur pratique, renoncent au chloroforme, n’en veulent plus entendre parler, reviennent à l'éther et le remettent en faveur. C’est, pour l’éther, la troisième phase que nous appellerons la renaissance de l'éther. :

L'étherest-il Re au chloroforme? telle est, à l'heure actuelle, la question pendante. Le procès est engagé. Et ce

réunir dans ce travail.

* MST 7 me CHAPITRE PREMIER

Chronologie des anesthésiques.

« Divinum est opus sedare dolorem ».

Bien que ce précepte d'Hippocrate soit en pleine contradiction avec la doctrine de Zénon et de ses disciples, il n’en demeure pas moins vrai, et ce sera toujours le but le plus noble, le but sublime du médecin, d’atténuer, d’apaiser la douleur des malades. Car le stoïcien Posidonius, torturé par un accès de goutte, déclarant à Pompée, venu à Rhodes pour l’entendre disserter, qu'il n’avouera jamais que la douleur soit un mal, ne nous donne pas le change. « O Douleur! bien que tu me sois importune, je n’avouerai jamais que tu sois un mal ». N'est-ce pas là une exclamation, un cri arraché par la souffrance plutôt que l'énoncé d’une formule philosophique? L

Epicure, chez les anciens, Cardan et Kant, chez les modernes, ont soutenu que le plaisir consistait simplement dans la cessation de la douleur, que le fait positif était la douleur et rien que la douleur ; Cardan, même, en était si convaincu qu'il recherchait la douleur pour avoir le plaisir de la voir disparaître. Mais il ne semble pas que les uns ni les autres aient rallié un grand nombre d'adeptes à leur doctrine, tant il est vrai que tout ce qui est doué de vie, non seulement de vie zoologique mais aussi de vie végétale, est l'ennemi de la douleur ! Ne voyons-nous pas, en effet, l'arbre qui manque d’air orienter la direction de ses bran-

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