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' On ne trouvera ici que les éludes f[ui. directement ou indiiectemenl, fournissent des indications sur Vi-thif/iir de Bruno. Pour une liihliographie générale et complète de Bruno, cf. unire livre sur la P<'nsf''e ilalii'nne et /<• (]niiran1 liherlin.
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1). = Dictionnaires de vulgarisation (Grande iMicjclopédie, Franck Larousse, etc.).
L'RTIIIQUE DE (.IOP,DA>() BRUNO
ir Ì.K
DEUXIÈME DEVEOCtUE DU SPACCIO
IMRODUCTIOX
Les dialogues moraux de Bruno, — qui, au demeurant, ne traitent de l'éthique qu'à travers une théorie de la Connaissance, — comprennent le Spaccio, la Cabala, augmentée de V Asino Cillenico, et les Eroici Furori. Le premier porte la date de i584, les autres celle de i585. D'après les titres, tous trois auraient été imprimés à Paris (les deux derniers chez Antonio Baio). Cette affirmation ne semble pas convaincre Térudit éditeur de Bruno, Giovanni Gentile'. Celui-ci s'appuie sur une déclaration faite par Bruno lui-même, lors du procès de Venise-, et qu'il complète par les observations suivantes : « Le philosophe ne se rend de Londres à Paris qu'en octobre i585'^. Dans l'Argument des Eroici Furori, — écrivant à son
' Gentile, Dialoghi morali di G. B., t. II, p. v, vi, vu.
- Coslituto del 2 giug-no 1692 (Berti, Vita- di G. B., p. 399) :
« Tutti quelli l^libri stampati^ che dicono nella impression loro, che sono stati stampati in Venezia, sono stati stampati in Inghilterra; e fu il stampator. che volse raetterve che erano stampati in Venezia per venderli più facilmente, e acciò : avessero maggior esito, perchè, ({uando s'avesse detto che fossero stampati in Inghilterra, più diflicilmente se averiano venduti in (fuelle parti. E QUASI TUTTI li altri ancora sono stampali in Inghilterra, ancor che dicano a Parigi, o altrove ».
* Mac Intyre, op. rit. (Bibliog.), p. 47-4.S. — Gentile. G. B. nella sluria della cui fura. p. i44-
protecleur Ph. Sidney qui, probablemenl, se chargeait des frais de la publication, — il parle de son séjour en Angleterre comme d'un séjour qui dure encore ^ Cet Argument, auquel il faut joindre l'Erratum et le sonnet intitulé : Iscusazion del Nolano'-, ne peut avoir été tiré qu'après tout le reste de l'ouvrage. Quant à la Cabala, elle a certainement précédé les Eroici Furori, puisqu'elle y est expressément citée^ Il convient de faire la même remarque, en ce qui concerne le Spaccio, qui est cité dans l'Epistola dedicatoria de la Cabala^. Mais une allusion de ce dernier dialogue' nous permet de supposer que la Cabala était déjà ébauchée, lorsque le Spaccio vint à la lumière. Le début de \ Epistola dedicatoria confirme cette hypothèse''. Ainsi donc, conclut Gentile, lesdits dialogues furent vraisemblablement écrits, en tout cas, imprimés à Londres, entre 1 584 et i585, dans l'ordre que nous avons indiqué. Bruno n'aurait pas attendu de rentrer à Paris, avec l'ambassadeur Michel de Gastelnau, seigneur de Mauvissière, pour livrer à la composition ces ouvrages qui se succèdent à fort peu de distance. » — Le raisonnement de Gentile a, tout au moins, le mérite de l'ingéniosité. Ce qui reste indiscutable, c'est Vépoque à laquelle ont paru ces dialogues, — et c'est là, à nos yeux, l'essentiel : datant de 1 584 et de i585, le Spaccio, la Cabala et les Eroici Furori se raccordent à une certaine phase de la spéculation brunienne; et, dès lors, il devient assez facile de les « situer » à leur vraie place, dans l'évolution générale des doctrines du philosophe. C'est seulement à cette condition qu'on a des chances d'en pénétrer le sens, par delà la fiction poétique à laquelle d'aucuns se sont trop arrêtés ".
» W., II, 30.'}; L.. 612-1."}; G., II, 2f)3.
- L'erratum est laissé de côté par Wagner; L., p. fiai-aa; G., II, 3o4-5. — Sonnet, W., II, iJia; L., 622-3; G., II, 3o6. •' W., II, 324 ; L., 634-5; G., II, 324. ' W., Il, 2.'>5-6;L., 502-3; G., II, 220. '- Cabala, W ., II, 265-6; L., Sj.'W,; G., II, -..36. « W., II, 2.53-4; L-, •'i'îo-i: G., II, 2i.5-6. ' P. ex. : Carrière, op. cit. Bibliog.
Ces oeuvres, que Hruno u conçues dans sa pleine maturité, au moment où il jouissait dune situation relativement paisible, sont intéressantes à étudiera divers points de vue. D'une part, nous sommes mis en mesure de juger, pièces en mains, jusqu'à quel degré étaient fondées les craintes ou les diatribes indignées de ceux qui, non contents de découvrir dans le Spaccio un monument d'alhéisme arrogant, une machine de guerre dirigée contre le christianisme, affectaient parfois de ridentifier avec le fameux libelle averroïstique : De Tribus Inipostorihus^. D'autre part, nous assistons à l'un des trop rares essais de constitution dune éthique philosophique et autonome qui, vers la fm du xvi*" siècle, se sont produits en Italie et même dans l'ensemble des pays de culture latine, où, le plus souvent, on se bornait à reprendre et à amplifier,
— fût-ce en leur donnant une certaine teinte chrétienne,
— les lieux communs les plus édifiants des moralistes de l'antiquité classique. En même temps, nous apercevons, comme en un raccourci expressif, la plupart des thèmes familiers aux penseurs de la Renaissance, et nous pouvons nous persuader que la fermentation intellectuelle de cette époque décisive ne saurait se cristalliser en quelques formules simplifiées.
Sans nous interdire de nombreux rapprochements avec les autres ouvrages (lorsqu'il faudra préciser certains points de notre analyse, ou montrer les développements ou les flottements de la doctrine), nous nous appesantirons de préférence sur le Spaccio qui contient en germe toute l'éthique du Nolain.
' Surtout après la traduction de Toland. Cf. Beyer, Meni. Ubroriun rarioruiii, p. 220. — Mosheini, De vita d scfiplis Tolandi, p. 17^ (il déforme le titre : Specchio miroir' della...). — Reimmann, Hist. Alhei^ini, Ilildesiae, ijaT), p. 375. — J.-F. Buddeus, De l' Athéisme el de la superstition, trad. Pliilon, complétée par Fischer; Amsterdam et Leipzig-, lyTiG, p. 56. — Chaufepié, en revanche, le tient pour peu dangereux (Dictionnaire, art. Bruno).
On trouvera de nombreux jugements sur Bruno dans notre Courant libertin (c. I,V et VI). — Cf. aussi Bartholomess, op. cit. Bibliog., II, ()9-7a. — Mac Inlyre, op. cit., p. 34C-48,
Suivre dans tous ses détails raffabulation curieuse ettoufFue à travers laquelle se présentent les idées de Bruno, ce serait risquer, en accordant trop d'attention à des indications accessoires, à des digressions d'un caractère redondant ou anecdotique, de perdre le fil conducteur et d'oublier la thèse générale qui, seule, importe ici. Nous nous contenterons, en conséquence, àe résumer fidèlement, mais succinctement, le mythe du Spnccio, de manière à faire saillir les thèmes qui en constituent la trame substantielle et qui, souvent, sont un peu (( noyés » dans la luxuriance de la forme. Notre but n'est pas d'entreprendre une étude, qui nous entraînerait beaucoup trop loin, sur la valeur littéraire du dialogue. Combien il y aurait à dire, en effet, sur la couleur variée et parfois truculente à l'excès, sur la grâce aisée et, par moments, familière, sur le mouvement presque vertigineux ou la plénitude sonore d'un style qui révèle en même temps le poète et l'orateur '. A travers ces pages débordantes de verve, où les idées tourbillonnent en une sorte de ronde effrénée, oii les images accumulées éclairent les abstractions, oii l'esprit jongle avec les paradoxes et décoche tout autour de lui les flèches brûlantes du sarcasme, où, par échappées, le lyrisme s'élève jusqu'aux sublimités de l'hymne, où tous les tons se heurtent en de violents contrastes, et d'où se dégage une ardeur persuasive et conquérante, on devine l'ancien moine qui a dû s'exercer à la prédication, mais surtout le Méridional, originaire des environs de Naples, portant en lui l'âme d'un apôtre, et dont lintelligence, avide de vérité, s'est nourrie d'innombrables lectures, sans jamais s'être asservie aux exigences d'un goût scrupuleux. Le Spaccio doit être regardé comme une immense symphonie où certains thèmes circulent librement, se développent, s'enrichissent, toujours reconnais-
' y. p\. : les passages relatifs à Ozio : \V.. II, 199-210, passim; L.,no2-5i3; G.. Il, iSX-iO.Î. — A Penitenza : W., IL 188-89; ^v 490-91; G., II, 121. — Cf. II. von Stein, op. cil. Biblioc^., passim.
— l\ì — sables mali;jré la surcharge de rornementation. Est-il besoin d'ajouter que réminiscences* et citations pullulenl dans ces pages si pleines de sève : Aristote, la Cabale, Nicolas de Cusa. Démocrite, Empedocle, Epicure, Homère. Horace, Porphyre, Sénèque, Socrate et Virgile y voisinent avec le Tasse et Tansillo". Les notes de notre traduction prouveront que le livre repose sur une solide base dérudition, et que Bruno, par exemple, avait beaucoup pratiqué les maîtres de la spéculation grecque. En ce qui concerne plus spécialement la fable du Spaccio, rien n'empêche de supposer qu'il ait subi l'influence de Platon, de Lucien ''', de Dante, de Pétrarque '.
I Pour les sources des notions astrologico-mytholorjiques du Spaccio : cf. Aratus ( Phi'-noniènes, commentés par Germanicus et traduits par Avienus. dont lédition jirinceps est datée de Venise, 14S8 . — Eratosthène (pseud.), Catasterismes. — Hyginus, Astronomiques, édition à Venise, 1482, in 4°. — Ovide, Métamorphoses. On trouvera dans l'édition Gentile, t. II, le détail des rapprochements et des références.
II ne sera pas inutile de noter aussi le titre du livre de Pietro Manzoli (dit Palingenius, de Ferrare) : le Zodiacus vilae, qui a, d'ailleurs, fourni à Bruno des arguments en faveur de l'infinité de l'univers.
L'ancien système des aslérismes représente et réfléchit toutes les vieilles superstitions {De Monade, p. 5 11, 12).
- Cf. Gentile, éd., t. II (table onomastique). A propos de la description de l'âge d'or, B. a inséré dans le Spaccio des fragments de VAminla, du Tasse : W., II, 201-202; L., r)o4-5; G., II, i4o-i. — Rixner et Siber les ont trop généreusement attribués à Bruno, (G. B., Sulzbach, 1824, p. 23o).
A plusieurs reprises il a mis à contribution le Vendemmiatore, de ïansillo. P. ex. : \V.. II, 202-3; L., 5d5-6; G.. II, 142; W., II. 209-10; L., r)i3-i4 ; G.. II, 1.53.
De ce poète, il avait déjà exploité, dans la Cena delle Ceneri, lo Vendemmiatore et un sonnet ; W., I, laS, ijo-i, 140-1 ; L., 12Ô-6, 128, i38-<j; G., I, 21, 2.5, 42, — Sur Tansillo. cf. notre note dans l'Appendice.
^ P. ex. : .Jupiter trnfjédien et surtout l'Assemblée des Dieux. Sur Lucien, on consultera l'excellent ouvrage de M. Maurice Croiset. — Cf. Fiorentino. Dial. mor. di G. B. (Giorn. Napol., aprile-maggio, 1882, p. 38-4o). — Spampanato, Lo Spaccio delta bestia trionfante, Portici, 1902, p. irt et sq.
* Il les nomme dans le premier dialogue : W., II, 126; L., 424; G., II, 2(). — Cf. aussi, touchant Pétrarque : W., I, 227-8; L., 223: G., L 160, et quelques passages, reproduits ou imités. P. ex. : Cabala : W., II. 283, 289-90; L., ■"'>92-3, .599-600; G., II. 263, 273.
Dans l'argument (\es tiroici furori. Bruno dirige une liraile cinglante contre
de Niccolo Franco '. voire, de quelques-uns de nos poètes qui avaient cultivé au moyen âge le genre allégorique ou didactique - : les uns avaient transporté au sein d'une assemblée les phénomènes qui, normalement, se déroulent dans la pensée
les disciples dégénérés de Pétrarque, contre les poètes de troisième ordre qui, sous couleur de suivre les traces de l'auteur des Canzoni, cultivaient un genre léger et licencieux. Cf. Spampanato, V Antipetrarchismo di G. B., Milano, E. Trevisini, 1900.
* Niccolo Franco, Dialoghi piacevolissimi, Venezia, iSSg. (Il imagine un voj-ao-e au ciel. 11 n'obtient l'autorisation d'entrer dans l'olympien séjour que o-ràce à Momus. Il s'entretient alors avec Jupiter qui lui accorde quelques faveurs). — Fiorentino, Dial. mor. di G. B. (Giorn. Napol., aprile-maggio, 1882. p. 38-4o). — Spampanato, op. cit., p. i5 et sq.
- '( Appliquée dans les écoles de philosophie ancienne à sauver les chefsd'œuvre de la poésie et les mythes de la vieille religion de la condamnation inévitable que la conscience morale de l'humanité, chaque jour plus éclairée, eût portée contre leur primitive grossièreté, l'allégorie fut reprise par les chrétiens, d'abord pour autoriser l'étude de la littérature pa'ienne, puis pour justifier aux yeux des fidèles maints passages des saintes Ecritures, dont leur simple honnêteté se fût scandalisée, enfin pour exposer sous une forme plus attrayante et plus vive les vérités dogmatiques de la religion et de la morale. De saint Basile, h qui Ulysse abordant à l'île des Phéaciens représentait la vertu toute nue, auguste et vénérable dans celte nudité même, de Fulgentius Planciades, à qui VEnéide racontait les voyages de l'àme chrétienne, de Prudence, qui faisait battre les vertus et les vices dans sa Psychomachie, de Martianus Capello, qui mariait en justes noces Mercure et la Philologie, l'allégorie passa aux clercs scolastiques qui en firent leur instrument favori d'interprétation et de recherche. L'explication allégorique d'un texte fut légitime et nécessaire ainsi que l'explication littérale, et même au-dessus d'elle. Ainsi, dès que les clercs écrivent en langue vulgaire, dès le Poème de la Passion, ils y transportent l'allégoi'ie : de leurs physiologues, où l'histoire naturelle est tournée en allégories, sortent les bestiaires. Ce sont eux qui inondent la littérature de songes, de voyages, de batailles où éclate un symbolisme laborieux et parfois puéril : c'est leur esprit qui inocule la fureur allégorique aux romans bretons d'intention mysticjue, comme au lyrisme savant et galant.
« La part des clercs et de l'esprit clérical dans la littérature française devient de plus en plus grande, à mesure que la bourgeoisie prend de l'importance, rélléchit, s'éclaire, à mesure aussi que les écoles, et l'Université de Paris surtout, définitivement organisée au commencement du xine siècle, jettent dans le monde et comme sur le pavé une foule de clercs qui ne sont plus ou hont à peine d'Eglise : ces clercs sans mission ni fonction répandront hors des écoles et des couvents, hors de la langue latine aussi, les idées, les connais-
isolée criin homme, les étals de conscience individuels'; les autres, par un facile symbolisme, s'étaient bornés à personnifier les vices ou les vertus'-. Que Bruno se soit plus ou moins inspiré de tel ou tel de ces derniers modèles, la chose est probable : mais l'imitation directe ne peut être démontrée par des arguments péremptoires. Dans l'ensemble, par le ton et le tour du style, cet ouvrage, au point de vue littéraire, reste original.
Il reste original aussi. — et c'est là surtout ce qui nous intéresse, — par rorientntion de la thèse fondamenlale. par le rappel fréquent de conceptions capitales qui étayent tout le système de Bruno. On s'explique sans peine qu'il ait attiré l'attention inquiète de tous ceux qu'alarmaient les hardiesses du Xolain. et des apologistes superficiels qui l'ont taxé d'athéisme. C'est pourquoi nous avons estimé utile d'en examiner la portée. A la brève analyse, déjà annoncée, de l' affabulation, nous avons fait succéder une traduction du deuxième
sances, les habitudes intellectuelles, les procédés logiques du monde qui les a formés. Tout ce travail aboutit au Roman de la Rose et s'y résume. »
Cf. les personniflcations de Jalousie, Pauvreté, Honte, Danger, Peur, Courtoisie, etc. Lanson, Hist. de la litt. fr., p. 120 (5^ édition .
Le succès du Roman de la Rose fut inépuisable, en Italie, durant plusieurs siècles (L. F. Benedetto, Il « lioman de la Rose » e la letteratura italiana, Halle. 1910). — Cf. aussi, le Tournoiement de VAntechrist (poème en vers français octosyllajjiques, imité sans doute du Songe d Enfer, de Raoul de lloudan, par Huon de Méry, aux environs de 1230"), où nous assistons à des combats singuliers entre Prouesse et Couardise, Largesse et Vilenie, Courtoisie et Mensonge, dont les accoutrements symboliques sont décrits d'une façon copieuse. Parmi les soldats de l'Antéchrist, qui finalement succombe, apparaissent Jupiter, Saturne, Apolin, Hercule, etc.
' P. ex. : Lucien.
2 P. ex. : Pétrarque, De reinediius utrin^njue forlunue, i. IL — Federigo Frezzi de Foligno dépeint en rimes tierces, dans le Quadriregio (1481), les quatre royaumes de l'Amour, du Démon, des Vices et des Vertus. Minerve y converse avec les prophètes Enoch et Elle. — En ifiiS, h Strasl>ourg, l'allemand Jean Valentin Andreae publiera les Mijlhologiae Chrislianiae, sive virtutuni et vitioruni vitai; hunianae imaginuni libri très, (jui appartiennent au genre des productions appelées « paramythes » par Herder.
dialogue, qui sera elle-même suivie d^un commentaire synthétique OÌI, en nous appuyant sur ledit texte et sur des textes complémentaires , nous tâcherons de dégayer la construction et la valeur de la morale de Bruno. Nous n'avons pas cru nécessiïire de donner une version de louvrage tout entier., — ce travail ayant été fait, au xviii^ siècle, en Angleterre, et assez récemment en Allemagne, de telle façon que le lecteur, s'il est peu difficile en ce qui touche la richesse ou la précision de « l'appareil critique », puisse, avec des loisirs, embrasser aisément la totalité du Spaccio^. Sans vouloir déprécier ces publications, — utiles à leur heure, — nous les rangerions aujourd'hui parmi celles qui sont plutôt destinées à la vulgarisation, ce terme désignant l'effort pour atteindre une catégorie de lecteurs encore assez restreinte, car Bruno risque fort de n'être jamais « populaire » I La première date d'une époque oii Ton était, malgré de sensibles progrès, moins exigeant au point de vue de la méthode. La seconde — celle de Kiihlenbeck — quoique provenant du pays qui a vu naître le plus grand nombre d'éditions érudites, ne correspond que très imparfaitement, comme on le constatera plus loin, aux habitudes, aux besoins les plus légitimes de l'esprit scientifique, de l'esprit moderne. Peut-être, au demeurant, eût-il été trop compliqué d'y satisfaire à propos d'une version intégrale de ce livre long et un peu prolixe, dont toutes les parties, il faut le confesser, ne méritent pas un soin si minutieux? Signalons pour mémoire (pi une po/'tion du premier dialogue avait été révélée aux Français, en 1700, par la traduction, d'ailleurs fort approximative, et en quelque sorte panoramique, de l'abbé de Vougny. — Pourquoi avons-nous choisi, afin d'en ollrir une Iranscription aussi scrupuleuse que possible, le dcuxirnic dialogue de préférence aux autres? Parce que nous y avions rencontré, — plus creusés et mieux classés que dans les autres, moins délayés dans l'amplification oratoire ou moins
' Soir k-s " liti-fs» (luii^ notre Jiihliof/ntphie,
obscurcis par le symbolisme poétique, — les concepts essentiels de l'éLhique de Nolain, ceux surtout en fonction desquels s'ordonnent, selon nous, les séries des vertus pratiques. Parce que. malgré cette relative sobriété à laquelle ne peut que gagner l'exposé philosophique, ce dialogue nous avait semblé porter assez nettement l'empreinte du génie de Bruno pour permettre de saisir sur le vif, — outre la physionomie de son style, outre l'allure de sa démonstration et, si l'on ose dire, de sa dialectique, — la multiplicité des emprunts qu'il a faits aux grands métaphysiciens et aux grands moralistes de TAntiquité. Tantôt^ en effet, — et c'est le cas le plus rare ', — les expressions mêmes d'un Platon ou d'un Plotin se retrouvent dans ces pages, ou inspirent des formules « équivalentes » que l'on y peut superposer, tantôt la filiation évidente des idées accuse une lecture assez récente de ces maîtres et une profonde influence exercée par eux ou leurs disciples sur l'esprit et sur l'àme tout entière de l'auteur. Bref, si nous avons arrêté notre choix sur ce dialogue, c est que, tout compte fait, nous y avons vu un spécimen très significatif de la manière de Bruno, et un centre de perspective d'où l'on
' On s'en étonnera moins si Ion songe que, très vraisemblablement, Bruno a lu Plotin à travers la traduction latine, — élégante, mais souvent un peu large et « cicéronienne » — , de Marsile Ficin. Cette traduction, puljliée en i/jya, puis réimprimée en i54o et en iSDg, ne s'adjoint le texte grec — avec des sommaires et des analyses — que dans l'édition donnée à Bàie, en i58o. Or, à cette date, Bruno était déjà tout imprégné de néo-pl;itonisme : « son siège était fait »! — Peut-être son esprit mêlait-il inconsciemment aux formules ploliniennes, plus ou moins noyées dans la phrase de Ficin, le souvenir de certaines interprétations, parfois téméraires, — comme celles* de Pic de la Mirandole dans le De Ente et Utio {et notre Courant libertin, p. 187 et sq.). — De Platon il semble avoir particulièrement pratiqué le Phédon et le Tiniée. D'ailleurs, comme nous l'avons montré (ibiil., p. 179 et sq.), au w» et au xvi"^ siècles, la plupart des commentateurs opèrent d'étranges amalgames ou de paradoxales « conciliations » entre les systèmes de Platon, d'Aristote et de Plotin : la tendance générale est bien plutôt de <f combiner » que de « distinguer ». 11 suffit que des « thèmes spéculatifs » d'origine différente offrent quelques superficielles analogies, pour qu'on s'efforce alors de les « marier » : c'est ce que fait Bruno !
domine tout l'ouvrage, d'où Ton distingue même les assises et les lignes fondamentales du système.
Quant à la méthode adoptée par nous, elle ditïère de celle de Kûhlenbeck. à laquelle nous adressons deux reproches, tout en saluant bien volontiers le sérieux et louable effort dont témoigne ce travail ^ Lorsqu'elle se heurte à un obstacle soudain, à une locution inattendue et peu limpide, à un terme quelque peu spécial du vocabulaire scolastique ou de la langue de Bruno, que l'on ne pénètre pas sans initiation préalable, la traduction de Kîihlenbeck s'en tient /royj fréquemment à une interprétation^ sans doute ingénieuse, mais insuffisamment serrée et rigoureuse de F « original » italien. Elle en dilue à sa guise telle ou telle phrase, intervertissant les propositions, entassant les synonymes, ou adoptant sans critique le texte, cependant discutable par endroits, de l'édition A\ agner. Ne conviendrait-il pas d'avouer, au contraire, qu'ici ou là, l'historien des idées le moins prompt à se laisser déconcerter par la pensée ou par le style de Bruno hésite entre plusieurs sens, vraisemblables à divers degrés, et, avant de se décider, s'interroge? Quand il se sera prononcé, il indiquera loyalement ses raisons. S'il est obligé de rendre certain passage par une périphrase ou un équivalent, — sous peine de verser dans un galimatias enchevêtré et énigmatique, — il en avertira le lecteur, les libertés de ce genre devant être, au surplus,
' Gentile est, au moins, aussi sévère que nous. Comparant cette traduction à celle du Della Causa, par Ad. Lasson, il écrit : « Molto inferiore è la traduzione, pure annotala, impresa ... da Ludovico Kûhlenbeck... Ne possiedala conoscenza, abbastanza sicura, della nostra lingua, di cui dispone il prof. Lasson, né la sua dottrina storico-fllosolìca, nò il suo senzo critico; e, pur dopo l'edizione Lagarde, si attiene al testo scorrettissimo del Wagner. Le note non sempre sono esatte, e sposso sono oziose e' inutili per confronti inopportuni con scrittori modernissimi e considerazione teoriche, che non giovano certo a chiarire il pensiero del nostro filosofo... » (Dial. mei. Pref., p. xxi-xxii). Dans la Pré'-ace des Dialogues moraux (li» vol., p. x),^ i^ écrit : « ... ed è (juella recente del Kûhlenbeck, corredata di note copiose sur ce point, (ìentile exagère un peu!] rna non sempre utili, uè lutte esatte. »
réduites au minimum. L'essentiel, c'est, en pareil cas, d'ofFrir une « transposition » aussi exacte que possible des concepts du Xolain. Or, l'auteur du Spaccio ne dispose que dune terminologie assez mal fixée ^ où la signification de chaque mot tend à varier d'après le contexte, et qui, d'autre pari, est formée d'éléments hétérogènes, d'apports provenant des origines les plus diverses *. La langue philosophique est alors en pleine évolution; elle tâtonne parfois, n'osant rompre avec la scolastique, mais s'essayant, en même temps, à indiquer des points de vue nouveaux, des nuances plus fines, à suggérer par métaphores ou par approximations verbales, ou même, à proposer de façon catégorique des conciliations subtiles, des synthèses hardies. Noble ambition, qui tantôt réussit, tantôt échoue ! Il y a plus : Bruno, par nature, n'est guère enclin à établir dabord des définitions rigoureuses; son tempérament le pousse vers l'amplification oratoire ou lyrique. La difficulté de la traduction consiste donc à dégager clairement la pensée (puisque c'est là ce qui intéresse principalement l'historien des doctrines), à donner de cette « mosaïque » souvent disparate une image assez fidèle, tout en présentant au lecteur moderne une a expression intelligible » de certains passages plutôt alambiqués, où Bruno procède par allusions et se réfère à des développements contenus en d'autres ouvrages. Le problème délicat, c'est dextraire alors <( la substantifique moelle » de chaque phrase, sans s'écarter du texte, mais sans s'asservir à un « mot à mot » mécanique. Car ce « rendu » littéral, plus commode évidemment, aurait l'inconvénient de masquer, sous son lourd échafaudage, tout le relief de la pensée, tous lès rapports réciproques des idées, qu'il convient parfois d'échelonner en perspective; il duperait, somme toute, par les apparences matérielles d'une exactitude qui se dispenserait d'aller au fond des choses. On le
• Platonisme, arislolélisme, néo-plalonisme, cabalisme, averroïsine, Ihomisme, etc.
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voit : en pareille occurence, tout est question de tact et de mesure !
La publication de Kiihlenbeck encourt un second reproche, non moins grave : elle néglige à l'excès F « appareil critique » ; par exemple, elle ne fait, en note, presque aucun rapprochement avec (( les sources » les plus incontestables de Bruno, nous voulons dire avec les philosophes de l'antiquité grecque et même du moyen âge. En revanche, elle épingle à chaque division importante du dialogue une petite dissertation, qui ressemble trop, en certains cas, à un hors-d'œuvre, sur les théories identiques ou contraires de tel ou tel penseur d'outre- Rhin, comme Schiller, Hegel... ou Feuerbach. Or, à notre avis, autant il est légitime, dans une étude générale, de souligner la persistance ou la fortune d'idées qui se sont transmises à travers les siècles, nuancées et enrichies par les analyses successives, autant il est hasardeux, paradoxal et peu probant, lorsqu'on examine le texte d'un livre dû à un homme de l'époque médiévale ou de la Renaissance, de marquer presque exclusivement les « intuitions » qui font de ce philosophe un a précurseur » des doctrines modernes, ou qui annoncent telle ou telle conception célèbre de l'idéalisme germanique. Car enfin, si Bruno a manifestement tiré profit de sa connaissance de Platon, d'Aristote, de Plotin, des Averroïstes et des Scolastiques, et si, par suite, il est logique de signaler les traces palpables de ces emprunts ou de ces réminiscences, qui expliquent le caractère un peu composite, mais si curieux, de son éthique, en revanche, il apparaît comme assez arbitraire et puéril de le juger en fonction des écoles qui ont illustré le début du xix*" siècle allemand, et ainsi, à travers les quelques notes traitées dans cet esprit étroit, de le dépeindre comme une sorte de prophète étrange et hermétique, dont la principale gloire serait d'avoir frayé la voie à Fichte et à Hegel, Sous couleur de mentionner des coïijcidences tantôt calculées, tantôt fortuites, ce serait dénaturer la p/ii/.siono/nie propre et le rôle Iii.storifjue de la spéculation
mcditerrancenne, qui se suffit fort l)ieii à elle-même! Pour les rapprochements, nous avons donc opéré un « dosai^e » très dilTérent de celui de Kiihlenbeck. Xous rappelant l'admiration que Jacobi et Schelling, entre autres, professaient à l'égard de Rruno, nous avons fait intervenir, le cas échéant, les philosophes allemands. Mais, afin d'éclairer les sources du Spaccio, nous avons consacré Li pluprtrt de nos notes aux maîtres de l'antiquité, soit que nous ayons cité fidèlement celles de leurs formules que Bruno a reproduites, soit que nous ayons simplement résumé telle ou Ielle théorie transportée de leurs œuvres dans ce dialogue, tantôt sans modifications, tantôt avec de légères retouches. Désireux d'éviter l'étalage d'une érudition pesante et superflue, nous avons glissé assez rapidement sur celles de ces théories qui sont devenues « classiques )>. et qui ont fait l'objet d'innombrables travaux. Nous nous sommes appliqué, dans la mesure du possible, à percer les allusions, à résoudre les petits problèmes d'un texte où se retrouve çà et là le cachet sibyllin du Cabalisme, dont l'influence, chère à cet esprit féru d'allégorisme et encore attaché à certaines sciences occultes, s'afifiche ostensiblement en d'autres traités du Nolain. D'une manière générale, nous avons conservé le texte, si minutieusement contrôlé, de l'excellente édition Gentile.