ANALYSE
Les commenlateurs se sont inteiTOgés sur l'exacte portée du titre, qu'ils ont ordinairement traduit par « l'expulsion de la Bête triomphante ». Traduction fort acceptable, si Ton songe au sens du verbe spacciare (débiter, écouler, liquider), et à celui de la locution, dcire spaccio (donner du champ i, que Bruno emploie dansVEpistola esplicatoriaK II s'agit, en fait, d'expulser les animaux symboliques figurés dans les signes du Zodiaque. Mais cette bêle triomphante'-, que représente-t-elle,
1 « Si da spaccio a la bestia trionfante, cioè agli vizii che predominano, e sogliano conculcar la parte divina... »
- Dans la Cabala (\V., II, p. 256; L., 062; G., II, 220), Bruno appelle l'Ane la « bète triomphante en vie ».
Pomponazzi, dans le de Incantalionihus, p. 231, déclare » qui de philosophià non participât, bestia est. »
A.-F. Doni, i5o3-i574, avait compose contre lArétin un « Tremblement de Terre — avec la ruine d'un grand colosse, antechrist bestiai de notre âge ».
La bète de l'Apocalypse a passé, tour à tour, et selon les circonstances, pour désigner Dioclétien, Julien l'Apostat, les papes dissolus ou despotiques, etc.
Sur les « triomphes » de Pétrarque et de Boccace, cf. une note de notre appendice. Bruno cite, dans la Cabala {W. II, 283, 289-90; L. ">92-3, 699-600; G. II, 263, 273) deux vers du Triomphe de la Gloire (II, v. i) et du Triomphe d^ la Mort (I, i35).
Dans le dernier chapitre du Bnron dt Foeneste, 1617, d'Aubigné représentera, sur des tapisseries, le triomphe » de limpiété, de l'ignorance, de la poltronnerie et de la gueuserie ».
— 3o — au juste? Désigne-t-elle allégoriquement la folie du paganisme, ou Taristotélisme alors régnant, ou, au contraire, l'Eglise catholique incarnée dans la Papauté^, ou le christianisme pris dans son ensemble? La moins bien fondée de ces hypothèses paraît être la première, car Bruno ne manque pas de souliçfner assez souvent, à l'instar de Machiavel, les mérites des religions antiques-, soucieuses de maintenir un harmonieux équilibre entre la santé du corps et le développement réglé des facultés. D'autre part, il avait déjà consacré assez de pages à un examen serré et plutôt sévère des doctrines aristotéliciennes pour n'avoir plus besoin de les viser directement dans le Spaccio. Tout au plus, pouvait-il être tenté d'y donner, çà et là, quelques coups de griffe au Stagyrite et surtout à ses continuateurs prétentieux ou maladroits. Vers la fin du Spaccio, se présente le cortège de l'Ourse, qui majestueusement s'avance sur un char attelé de porcs; c'est là, à n'en pas douter, une parodie d'un passage fameux où Dante évoque le triomphe de l'Eglise ^ ! Quelles sont donc les intentions de l'auteur? A supposer qu'il s'attaque à l'Eglise romaine de son temps, il n'en faudrait point conclure qu'il est profondément hostile au christianisme même. Aucun qualificatif simpliste ne convient, à cet égard, à Bruno. Nous avons étudié ailleurs son attitude envers le catholicisme; nous avons précisé le double point de vue auquel il se place, soit dans ses ouvrages, soit au cours des interrogatoires de l'Inquisition, et qui constitue autre chose qu'une habileté hypocrite''. Il n'a pas dissimulé, même
' Tel est l'avis de G. Schioppius qui, sans doule, se reporte trop uniquement à certaines invectives des écrits de Francfort, sensiblement postérieurs aux dialog-ues moraux. Sur ce Schioppius, iju'aveugle la haine confessionnelle, cf. le c. V de notre Courant liherlin.
! Spaccio: W., II, 229-30; 1,., 533-3.4; G., Il, 180-181. — De Immenso : VI, a, V. r)7 ^Florent.. I, 2, p. 172).
' \V., 11, p. v'Jij-S; L., .553-r)4; G., Il, 207, — Dante, Purjaloire, XXIX, 92, — Spampanato, lo Spaccio..., p. 89.
* Nous y rovieiulroDS dans noire Goinmcnlaire, quand nous dégagerons les rapports de la conception religieuse et de la conception morale de G. Hruno.
— Sien face du redoutable tribunal, sui' quels dogmes son interprétation personnelle ne s'accordait pas avec celle de la théologie dite traditionnelle, que venait de fixer le concile de Trente: par delà les formules étroites qui, selon lui. étaient loin d'enfermer toute la richesse de renseignement des Pères les plus écoutés, par delà le symbolisme destiné au vulgaire que l'imagination guide, il se piquait, à tort ou à raison, de ramener le christianisme défiguré à son véritable esprit; il ne rêvait certes pas de le détruire ! Sans reprendre ici ces questions, qui excéderaient le cadre de ce chapitre, nous confesserons que, dans le Spc2ccio, certains passages affectent le ton d'une polémique assez mordante. Bruno ne se contente pas de critiquer Fadoration des reliques', de railler avec assez d'àpreté la paresse des moines, le pédantisme des théologiens, la despotisme du haut clergé-. Quand il essaye de ruiner le prestige, alors si rayonnant, des saints'^, quand il tourne en ridicule la double nature de Chiron \ quand il mentionne d'une façon dédaigneuse la guérison d'un paralytique, quand il substitue à la Grande Ourse et à lEridan cette Asinité' qui . représente, en général, la passive soumission de l'ignorance à une autorité illégitime et arrogante, chacun devine à quoi
- Cabala del Cavallo : W'., II, 273 et 283; L., 58i-2; 592-3. — G., II, 247, 2<)3-4 (sans parler de la Declamazione al studioso, divoto e pio lettore, qui précède la Cabala). — De Imme/ìso : VII. xi. v, 34 (Fior.. I, II. p. 270; Briinnhofer, p. 2i3-iG).
^ \V., II. 265-(); L.. 573-4; G., II, 236; la Cabala {Viive inspiré par la (Cabale hébraïque, à laquelle Bruno se réfère souvent).
« Saul. Bene. Dunque, perchè non più vi tormentiate su l'aspettar della risoluzione, sapiatte che nella sedia prossima immediata e gionta al luogo, dove era l'Orsa minore, e nel quale sapete essere exaitata la Veritade. essendone tolta via l'Orsa maggiore nella forma ch'avete inteso, per pi'ovidenza del prefato consiglio vi lia succeduto l'Asinità in abstratto : e là, dove ancora vedete in fantasia il fiume Eridano, piace agli medesimi che vi si trove l'Asinità in concreto, a line che da tutte tre le celesti rcggioni possiamo contem-
rauteur du Spaccio et de la Cabnln fait allusion et contre qui sont dirigés les traits de son ironie, tantôt un peu lourde, tantôt fine et acérée ! Sans doute, il proclame que Chiron a été un grand bienfaiteur de l'humanité, qu'il y a répandu le règne
l)lai'e lAsinilà, la (juale in duo facelle era come occolta nella via de'pianeti, dovè la coccia del Cancro ».
A rapprocher du Spaccio (dial. Ili, 3" partie; \V., Il, 240-42; L., ^>^C)-y', G., 11, «97-198).
Sur la littéralure de Tane, cf. Spampanato, G. B. e la leti, del Asino, Portici, 1904.
Il est probable que Bruno n'ignorait point les ouvrages de Lucien, d"Apulée, de Machiavel. Mais son modèle le plus immédiat a été, certainement, Corneille Agrippa. De cet auteur il avait déjà exploité, dans ses considérations sur la magie, lo De Scientia occulta. Or, le chapitre eu du De incertiludine et vanitale omnium scientiarumel artium(^i5i-j), est intitulé : Ad encomium asini digressio; il a pour but de justifier la dernière phrase du précédent chapitre, d'après laquelle le Christ aurait choisi ses apôtres « e rudi vulgo idiotas, omnis litteraturao pene expertes, inscios et asinos «.Agrippa sefTorce d"y expliquer « asini mysteria ».
Nous en donnons, dans notre appendice, un curieux fragment.
Dans le De imaginum compositione (iSgi, Opera, 11,1", ^^j-S), et dans une déclaration faite à Venise (Berti, Vita^ p. 896), Bruno aurait désavoué — comme dangereux par les interprétations hétérodoxes qu'on en pouvait extraire — VAsino Cillenico et, peut-être môme, la Cabala. Cf. Berti, Vitali. 479 et loc. cit. — Tocco, Conferenza, p. 46, n.
Pour la distinction des diverses sortes d'Asinité cf. le sonnet « in Iode » et la Declamazione, que l'on complétera par ce passage (W., H, 274; L., 582-3; G., II, 249) :
« Saul. Fidèle colui, che non permette che siano tentati sopra quel che possono : lui conosce li suoi, lui tiene e mantiene gli suoi per suoi, e non gli possono esser tolti. O santa ignoranza, o divina pazzia, o sopraumana asinità! Quel rapto, profondo e contemplativo Areopagita, scrivendo a Gaio, afferma che la ignoranza è una perfettissima scienza'; come per l'equivalente volesse dire, che l'asinità è una divinità. // dolio Agostino, molto inebriato di questo divino nettare, nelli suoi Soliloquii- testifica, che la ignoranza più tosto che la scienza ne conduce a Dio, e la scienza più tosto che l'ignoranza ne mette in perdizione. In figura di ciò vuole ch'il redentor del mondo con le gambe e piedi degli asini fusse entrato in Gerusalemme, significando anagogicamente in questa militante (juello che si verifica nella trionfante citlade; come dice il
1 0/,era, Anlverpiae MDCLXXXIV, t. IF, 62. * Opera omnia, Lyon, Giunta, i56i, IX, gSS.
de la charité, de l'ordre et de la justice, et qu'il convient de lui réserver la place du Prêtre à l'autel divin ^; mais, évidemment, l'orthodoxie ne pouvait se déclarer satisfaite de cette
profeta salmeg^'^'^l^' • \^'^ "' forlitudine equi voliinlatein Ihthebit, nefjiic in tibiis viri benepliciluni eril ei.
Cor. Supple lu : Sed in forliludine et tibiis asinae et pulii filii conjuçjnlis.
« Saul. Or, per venire a mostrarvi come non è altro che l'asinata quello con cui possiamo tendere ed avvicinarci a (juell'alta specola, voglio che comprendiate e sappiate non esser possibile al mondo meglior contemplazione che ([nella che nief,'a ogni scienza ed ogni apprension e giudiciodi vero; di maniera che la somma cognizione è certa stima, che non si può saper nulla e non si sa nuUa^ e per consequenza di conoscersi di non posser esseraltro che asino e non esser altro che asino; allo qual scopo giunsero gli socratici, planotici, efettici, pirroniani ed altri simili, che non ebbero l'orecchie tanto picciole, e le labbra tanto delicate, e la coda tanto corta, che non le potessero lor medesimi vedere ». Tout ce passage est écrit « cum grano salis ».
Un des interlocuteurs du second dialogue de la Cabala s'appelle Onorio (de ovoç. Cf. Bartholmess, II, ni. Spampanato, op. cit., p. 44)- Ce personnage symbolique raconte les étranges « métamorphoses » qu'il a subies (AV., H, 27.3-285; L., 584-^94; G., II, 25i-265).
La satire véhémente de Bruno s'adresse, en somme, aux théologiens qui ont enfermé la religion primitive dans lécorce de dogmes arbitrairement simplifiés, — et aux dignitaires de la hiérarchie ecclésiastique qui font de leur apostolat batailleur une « carrière», et qui oublient les leçons d'humilité et de désintéressement contenues dans l'Evangile. 11 déclare la guerre à la superstition, qui est, selon lui, une caricature et une pernicieuse exploitation de la religion véritable. Celle-ci répugne, par nature, à l'intolérance et au fanatisme (cf. de Immenso, VI, 2, v. 5(j. Fior., p. 172; et VIII, i,v. 74. Fior., p. 289), non moins qu'à l'ignorance aveugle et craintive qui s'oppose aux progrès du savoir. Honte à ceux qui, au nom d'une révélation surnaturelle, déprécient l'étude impartiale et la représentent comme une fatigue stérile! Ce sont eux les plus redoutables ennemis de la foi, dont le domaine doit rester distinct de celui de l'investigation scientifique (W., I, 172-3; L., 169-70; G., I, 87-8. — W., II, 272-,3: et 283; L., 58i-2, et 592-3; G. ,11, 247-8 et 263).
On retrouve là Jjien des idées familières à Erasme, que Bruno prisait fort (il l'appelle >< princeps humanista ». Artif. peror., p. i57, op. lat., II, m, 376), et dont il cite les Adages dans le Candelaio et la Cena delle Ceneri {Cî. Eloge de la Folie, trad. V. Develay, Paris, 1876; à partir de la p. 107, passim). — Touchant la Docla ignoranlia du cardinal de Cusa, un des <( maîtres » de Bruno, cf. notre Courant libertin, c. v, i'® partie.
Durant publiera, en 1690, des vers sur le Trépas de l'âne ligueur. — La Mothe Le Vaijer, en 1G06, un discours sur les ânes de ce temps.
compensation, de cette marque de respect un peu platonique, qui impliquait la négation de la divinité de Jésus-GhrisLl Quelle que soit, au demeurant, son indépendance à Tégard de la stricte orthodoxie, Bruno n'en reste pas moins, dans toute la force du terme, un esprit religieux : chez ce disciple et continuateur de Copernic, chez ce précurseur de Kepler et de Galilée, la tendance mystique, — comme le prouvent de manière éclatante les Eroici Furori, — s'allie curieusement à la hardiesse critique. Par moments, cet état d'âme fait songer à Renan. Peut-être à son insu, Bruno pousse à l'extrême certaines prémisses de ce néo-platonisme qui, à travers tout le Moven Age, s'était mêlé si intimement à l'enseignement de l'Eglise; souvent même, il y amalgame, en vertu de son éclectisme impénitent, des éléments empruntés à des systèmes fort divers, au point d'aiguiller ses conclusions vers ce que les contemporains de Spinoza devaient dénommer le Panthéisme. Mais alors,s'oriente-t-il vers les négations agressives de l'athée? Bien au contraire, son éthique annonce les admirables pages de Spinoza sur « l'amour intellectuel » de Dieu ! Il rappelle le souvenir du Pseudo-Denys, de Scot Erigène; mais, en même temps, il retrouve les accents de saint Paul et de saint Augustin. In ipso vivimus, movemur et sumus, voilà la phrase de l'apôtre que l'on pourrait graver au fronton des Eroici Furori, temple harmonieux et serein qui se dresse au sommet de sa morale, et où conduisent certains développements du Spaccio. Au surplus, Bruno a toujours soin de distinguer ceux ({ui ont fondé ou prêché à l'origine la religion et ceux qui, par la suite, cédant au fanatisme aveugle ou aux calculs intéressés, l'ont faussée et dénaturée; ce sont seulement ces derniers qu'il flagelle du nom d'imposteurs ^ Il a longtemps caressé l'espoir de rentrer dans le giron de cette Eglise où, pensait-il, tôt ou tard, il aurait un rôle utile à jouer-. On le
' W., II, 261 : L., 5()8-()9; G., H, -«aS-aay. Cf. Sur ces divers points, notre Commentaire.
- Cf. noire Cuuranl libertin, p. 48') et sq.
voit; la question est complexe, surtout pour quiconque se refuse à confondre aJjsolument catholicisme et christianisme. Certes, les dialogues moraux ont ûlé composés à Londres, dans un milieu oii dominait le protestantisme; et l'on n a pas oublié les enthousiastes et reconnaissants éloges qu'adresse l'auteur à la Heine. — Muse éclairée... qui est aussi un des plus fermes appuis de la Réforme! Mais ne nous arrêtons pas aux apparences, ni aux gestes diplomatiques. Plus tard, Bruno a décerné à Luther des dithyrambes... de circoustance, parce que son esprit et ses nerfs avaient subi en Italie de rudes épreuves, dont il gardait rancune à Rome, et parce qu'il escomptait une large hospitalité en Allemagne. Au fond, il n'a jamais eu la moindre sympathie pour la Réforme ' : on pourra se convaincre, par la lecture du second dialogue, qu'il a même traité le protestantisme avec une dureté presque *^' féroce, entassant à plaisir grief sur grief et déversant le sarcasme sur les disciples du moine de ^^ illenberg. Aussi bien, à l'époque où nous sommes, il avait déjà essuyé d'amers déboires dans la Genève de Calvin. Il devait en essuver de plus douloureux encore dans les Universités d'outre-Rhin ! Ce sont les ministres protestants qui, abandonnant sa personne aux rigueurs de l'Inquisition, son caractère et sa conduite aux attaques des pamphlétaires catholiques, ont, d'ailleurs, fait la guerre la plus ardente et la plus soutenue à ses idées, durant sa vie et après sa mort'. Pourquoi, dès lors, Bruno aurait-il dirigé la tumultueuse et truculente satire du Spaccio exclusivement contre Rome, — ainsi que semble le croire. après bien d'autres^ M. Louis Dimier '? Pourquoi, au lieu d'accumuler à ce sujet les conjectures, ne pas ajouter foi à sa
' \V. II, i4'i, 162-6: L.. 44"', 462-«; G., II, 59-60, 83 el sq. Déclaralions de Bruno (interrog. vénitien, Berti, Vita-, 409-410 . — Fiorentino, Dial. inor. di G. B., p. 5i et sq. — Tocco. G. B. Conferenza, § VIII. — Gentile, G. B. nella storia della cullur», Palermo. Sandron, 1907.
- Cf. notre Courant libertin, c. I, passim.
' L. Dimicr. Descartes, Nouvelle librairie française, Paris, 1917.
propre déclaration'? A notre avis, ce titre allégorique englobe iurmée disparate de fous les adversaires que Bruno a estimé opportun de combattre, des vices ou même des défauts, d^ordre intellectuel ou moral, quii a voulu expressément condamner. La révolution qu'il a opérée dans les constellations, lui qui était le champion de l'héliocentrisme copernicien, correspond à celle qu'il a essayé d'apporter dans les conceptions religieuses, philosophiques et sociales de son temps. Aucun de ces éléments, si étroitement unis dans le Spaccio, ne saurait être arbitrairement isolé. Bien que cet ouvrage ait été publié une quinzaine d'années avant le supplice de Bruno, il renferme une sorte de récapitulation critique de toutes les affirmations, de toutes les théories contre lesquelles réagissaient le tempérament et la pensée du Nolain, et dont, au cours de son existence nomade et belliqueuse, il devait faire saillir l'absurdité ou le danger.
Ces théories, ces affirmations, il les y a envisagées plus spécialement d'un point de vue pratique ou, si l'on préfère, humain. A côté d'une partie négative et, en quelque manière, polémique, on rencontre dans ce livre une partie nettement positive et constructive, dont les Eroici Furori constituent, au reste, le couronnement nécessaire. Car, négligeant tout ce qui risquait de troubler sa méditation : souvenirs des tracasseries récentes, pressentiments effrayants des luttes futures, s'élevant vers ces régions sereines de la contemplation dont parle Lucrèce, le philosophe a, dans cet autre ouvrage, complété par des touches et par des nuances plus subtiles, magnifié et « sublimé », grâce à toute la tradition de la morale néoplatonicienne, fondue sur certains points avec celle du christianisme, l'esquisse encore flottante de son idéal éthique. Pour nous en tenir au Spaccio, voici en quels termes très clairs l'auteur résume son dessein, dans ï Epistola Esplicatoria- :
' \V., II, ii^t-ii5; L.. 4i!>-4i3; G., 11, p. i3 (Ei>islola Esplicatoria du Spaccio).
2 W., H, no; L., 407-8; G., II, 7.
« Ayant riiitention de traiter de la morale philosophique selon la lumière intérieure qui luit en moi, comme un rayon du divin soleil intellectuel, il me paraît expédient d'offrir d'abord un prélude, à Texemple des musiciens, ou de tracer, à l'instar des peintres, une esquisse encore un peu confuse... d'ourdir
le fond de la trame de jeter les fondements cachés d'un
futur système ». D'autre part, Bruno nous en avertit sans ambages, ce qu'il faut considérer dans le Spaccio, c'est bien moins la matérialité des différentes vertus, ou le rang que chacune d'elles, suivant son degré de perfection et son importance dans l'organisation de la vie intérieure, occuperait en une série hiérarchique, que leur nombre et l'ordre même de l'énumération * : une liste des objets de l éthique subordonnée aux principes fondamentaux de la métaphysique de Bruno. — voilà donc ce que nous devons nous attendre à trouver dans ces dialogues « préliminaires ». Il sied, en conséquence, de ne sacrifier aucune des vertus préconisées par le Nolain et de respecter la <■' succession » établie par lui. sans que. du reste, exception faite pour la Triade suprême (Vérité, Prudence, Sagesse), il nous fasse explicitement connaître les raisons qui l'ont guidé. N'enfermons pas sa pensée ardente et jaillissante en des cadres plus ou moins artificiels ou préconçus! Malgré tout, sans y inlroduire par des procédés factices une rigueur de déduction qui ne faisait pas défaut au philosophe, mais qu'il n'a guère manifestée dans ces pages d'un tour plutôt pittoresque, il nous sera bien permis de dégager du Spaccio, dans notre analyse et dans le commentaire final, le groupe des vertus qui y forment comme des points brillants; il nous sera permis de caractériser la genèse de son éthique, en glanant dans ses autres livres des textes qui éclairent le dialogue étudié par nous. Ce travail, sans lequel la tâche propre du critique serait un peu trop simplifiée, le Nolain lui-même semble lavoir regardé comme légitime. Lorsqu'il déclare que
' \V., Il, iio; L., 407-8; G., II, 7.
le Spaccio est une œuvre de « bonne foi ' », où il a exposé ses vues avec une entière franchise, mais sans le moindre dogmatisme, en engageant cliacun à y cueillir ce qu'il juge utile ou salutaire, selon son tempérament ou ses besoins; — lorsqu'il conseille de ne pas s'arrêter aux formules, mais d'en extraire peu à peu la « substantifique moelle » ; — ne proclame-t-il pas, en somme, qu'il a eu pour but de nous suggérer des thèmes de réflexion, ne nous concède-t-il pas le droit de chercher à deviner la structure de ses doctrines, par un double effort d'analyse et de synthèse, et avec l'aide de ses autres écrits ?
Le Spaccio comprend trois dialogues qui ont lieu tantôt sur la terre, tantôt au ciel. Nous verrons apparaître sur la terre Saulino, qui très probablement représente Bruno lui-même -. puis, tels deux messagers qui font le voyage entre le monde surnaturel et le nôtre, Sofia et Mercure. Mais r action principale se passe au ciel ; c'est Sofia qui, en y ajoutant d'ailleurs des commentaires de son cru, la raconte à Saulino. Dès le commencement des premiers dialogues, Sofia, reproduisant des considérations métaphysiques qui sont assez familières à Bruno, pose en j)rineipe, non sans solennité, que rien de ce qui existe ne peut nourrir l'illusion d'avoir atteint la perfection véritable ; tout doit donc se résigner à rentrer bientôt dans le courant de la circulation universelle et à se fondre dans le dynamisme fécond de la Substance, infinie, d'où émanent, en séries ininterrompues, les formes multiples de la vie. Solia va jusqu'à dire que sans changement il n'y aurait
1 Ephl. eajyl.^W., II, loS-y; L., 1()r)-(i; G., Il, Ti-fi.
' l^f. les reclierches de l'iorenlino et do Spampanalo sur les ascendants de liriino (ils ont rencontré plusieurs fois le nom de Savolino : \V., II, i53; L., /^ò^■i: G., II, fÌ9-7<) (noie).
- -òg-
« rien de bon, rien de valable ' » . De telles propositions ne laissent pas d'inquiéter Jupiter: il crainl rapproclie du jour où s'appliquera la loi du changement et de la mort : il cherche donc à l'écarler par des prières au fatum et par l'introduction de quelques réformes morales dans le royaume qui lui est soumis. Voici justement Vénus qui, pour célébrer l'anniversaire du combat avec les Géants, vient, frivole et pleine de désinvolture, inviter Jupiter à la danse. Le maitre des immortels fronce les sourcils; il reproche à ^ énus sa légèreté et, sans prendre la peine d'adoucir les angles de son discours, il exhorte la belle déesse à la pénitence. Tous les dieux, dit-il, ne ressemblent pas aux images par lesquelles les humains ont coutume de se les figurer; ils sont devenus vieux, faibles et laids. Déjà les adorateurs se détournent deux. Les sacrifices et les offrandes se font de plus en plus rares. Cette imminente faillite du culte est symptomatique. Décidément, il faut réorganiser et rajeunir cet Olympe vermoulu"-! Seules la vérité et la vertu ont pour elles l'immutabilité, la durée, et. — comme le phénix renaît de ses cendres, — même après avoir été précipitées en des chutes soudaines^ même après avoir été plongées dans l'oubli, elles finissent toujours par se redresser, appuyées sur les bras de Sofia, leur servante. C'est à ces deux divinités qu'il faut s'attacher, si l'on ne veut pas, selon une fatalité lamentable, se corrompre, se délabrer, périr.
La salle de bal sert de décor ^ la délibération. C'est Misenus qui est chargé de convoquer les assistants, car Mercure, dieu
' \V., II, i-ii sq.: L.,4ï9; ^-f It. 21 : el Cena della Cembri : W., I. 191; L., 189; G., I, 114.
- D'après un opuscule (iâ64) de Taslrologue bohémien Cyprien Léowicz, devait avoir lieu, au début d'avril 1 oS4, l'ultime conjonction des planètes dans la constellation du Bélier. On en conclut que cette date marquerait la lin du christianisme.
(On trouve des détails analogues dans les Commentaires de Plolémre, de Jérôme Cardan, dont Vanini, en son Amphithealr'um, reproduit des extraits).
Or, i584, c'est la date même du Spaccio, où il est question d'une " révolution » céleste, mais d'une portée un peu différente!
delà raison, ne saurait plus être le héraut des Olympiens déchus. Immédiatement après le festin et l'orgie, Momus, convive de joyeuse humeur, proteste contre le pessimisme officiel qui a mis à l'ordre du jour des questions aussi sévères : a A quoi bon vous indigner ? réplique Jupiter. Ce n'est guère le moment de commémorer, de fêter la défaite des Géants, alors que les dieux ne peuvent vaincre le mépris des souris de la terre ! Oui, les Olympiens sont coupables; ils n'ont qu'à « battre leur coulpe ». X'ont-ils pas gravé, en quelque sorte, leurs crimes sur le front des astres^ comme pour les révéler à leurs ennemis? Le firmament ne raconte-t-il pas leur ignominie? » On décide de tenir prochainement un grand conseil, afin d'aboutir à une résolution salutaire. La purification des Olympiens comprendra deux étapes, dont l'une est déjà presque franchie. D'abord, ils renonceront dans leur cœur aux péchés et aux vices d'antan. Puis, ce renoncement sera inscrit sur la voûte céleste, en lettres de feu qui témoigneront delà profonde conversion des dieux. Trois jours plus tard, Mercure qui, cette fois, a jugé pareil office digne de lui, parvient à les réunir tous en une assemblée générale où l'on traite ce problème complexe : la suppression des anciennes constellations et la manière de les remplacer. Un travail aussi épineux exige de la méthode : on commence par le ciel du Nord. Voici les noms des constellations qui sont alors éliminées, et ceux des vertus éminentes que l'on y substitue 'le mot de vertu doit é.lre pris dans son acception la plus large, comme synonyme de (^ qualité », de valeur intellectuelle et morale) :
La Petite Ourse (dans laquelle se trouve l'étoile polaire) : la Vérité. La Grande Ourse : Ici la place reste libre, mais le vide sera comblé
par l'Asinité, dans la Cabala del Cavallo Pegaseo. Le Dragon : la Prudence.
Céphée : la Sagesse.
Arctophylax le Bouvier) : la Loi.
La Couronne Boréale : le Droit, qui a justement pour emblèmes la
couronne et lépée.
Le règne de la Vérité tendra à faire disparaître progressivement tout ce qui, par essence, lui est contraire : la dilFormilé, la fausseté, la contingence, l'hypocrisie, l'imposture, la félonie, etc. Celui de la Prudence sera heureusement funeste à la ruse, à l'artifice, à la malice, non moins qu'à l'inertie et à la stupidité. Celui de la Sagesse s'opposera aux sophismes, à. l'ignorance volontaire et obstinée, à la foi sotte et fanatique. Celui de la Loi, à la prévarication et à tous les crimes qui proviennent d'une impuissance à se tenir dans la règle et la juste mesure. Ainsi de suite. L'assemblée estime qu'il est urgent d'envoyer Hercule sur la terre, pour la délivrer à nouveau des monstres.
Tous ces événements, toutes ces décisions, Sofia les raconte à Saulino. Son récit est interrompu par l'arrivée de Mercure, qui, d'ailleurs, ne fait que répondre à sa prière. On excusera son retard : il vient, en effet, d'accomplir, sur l'ordre de Jupiter, quelques actes de la Providence. Il donne, à ce sujet, des renseignements qui ne sont pas sans intérêt, et dont nous reparlerons en étudiant ce qu'on pourrait appeler les fondements métaphysiques du Spaccio. — Le lendemain, au début du deuxième dialogue. — dont on lira plus loin la traduction, — sur la demande de Saulino, Sofia expose et explique de son mieux les rapports réciproques des vertus ou. plus exactement, des concepts indiqués dans le précédent tableau, et leurs rapports avec la Vérité qui occupe le faîte de la hiérarchie. Observons simplement que chaque vertu se subdivise en une vertu supérieure et en une vertu inférieure : l'une réside dans le « monde intelligible » l'autre se réalise dans le « monde sensible ». Nous aurons l'occasion de préciser, en note ou dans notre commentaire synthétique, tous ces points qui intéressent directement la métaphysique de Bruno. Poursuivant son récit, Sofia signale que la place laissée vacante par Hercule a été chaudement disputée : Pauvreté et Richesse ont figuré parmi les postulants, mais leurs candidatures ont été repoussées. Quant à la Fortune, malgré ses efforts et ses intri-
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gués, et quelle que soit l'imporLaiice de son rôle ici-bas, elle ne sera pas accueillie formellement au nombre des habitants réguliers du céleste royaume ; elle n'obtiendra qu'une demisalisfaclion : on l'autorisera à prendre place sur chaque siège, mais avec le titulaire. C'est la Bravoure (la Fortezza) qui succède à Hercule incarnant, avec sa massue, la force physique au service du Bien. Sans le concours de la Raison, elle ne serait que grossièreté, fureur, audace folle. Elle doit éloigner delle la Crainte, la Faiblesse, la Pusillanimité. Elle ne redoute pas ce qui ne peut point abaisser le niveau de notre moralité : la faim, la pauvreté, la mort. Elle évite, en revanche, tout ce qui pourrait nous rendre plus mauvais, l'ignorance, la cupidité, l'injustice. Unique soutien de la vérité, elle est inaccessible à la fatigue ; sévère pour les plaisirs. — à l'occasion, elle n'hésite pas à limiter ses chances de bonheur en résistant aux tentations et aux séductions de ce monde « physique » qui, souvent, contrecarre le monde moral.
Voici que s'avance alors, pour remplacer la Lyre, le cortège des neuf Muses, dont la principale, selon Bruno, est l'Ethique; celle-ci, en effet, embrasse toute la vie sociale des hommes, y compris l'Etat et la Religion. Grâce aux Muses, nous nous acheminerons plus sûrement, en connaissance de cause, vers la réalisation des pensées éternelles de la Vérité, Au Cygne succède la Pénitence. Comme il ne saurait y avoir d'activité sans chute ou sans erreur, Bruno est logiquement amené à donner son avis sur le Repentir. Si le Repentir ne peut être placé sur le même rang que l'Innocence, car il implique à son origine l'injustice et le mal, il est cependant une vertu qui a son prix. Le tout est de ne pas l'exalter outre mesure. Pareillement, celui qui mortifie sa chair sans nécessité demeure inférieur à celui (pii tient son esprit en bride ; celui qui a guéri un estropié, toujours à peu près inutile à ses semblables, n'est pas digne d'être comparé à celui qui a affranchi son pays natal. Quoi qu'il en soit, le Repentir est comme la rose éclatante qui se détache d'un bouquet sombre et hérissé,
comme l'étincelle qui jaillit de la pierre noire et dure. Tel le cygne, il émerge des rivières et des marécages et tâche, en se lavant, d'atteindre nne absolue pureté. C'est par lui que 1 âme s'émancipe de l'état présent et, regrettant de s'y être complue, cède à son amour ardent du Sublime, et aspire à s'élever des basses régions vers le soleil de la vérité. Produit par le Malentendu et l'Injustice, il trahit, malgré tout, notre origine divine et la tendance de l'âme à retourner à sa source, à se résorber dans l'Un. Xe pouvant rester à côté du llepentir, l'Arrogance quitte le ciel en même temps que la constellation de Cassiopèe : naturellement, c'est la Simplicité qui s'installe dans le siège vacant. Persée, qui, avec son bouclier resplendissant, symbolisait l'activité spirituelle, s'efface devant la Sollecitudine qui apparaît sur un cheval ailé. Elle porte, elle aussi, un bouclier qui jette des éclairs. Elle doit se vaincre elle-même, ne sentir ni la peine, ni la joie, préférer les biens célestes aux biens matériels, monter vers la sphère bienheureuse oii habite la Lumière éternelle, qui jamais n'alterne avec le froid ou avec les ténèbres, échappant ainsi à la loi « humaine » du changement et du contraste. Afin qu'elle ne gaspille pas son lemps, le Zèle et le Souci l'accompagnent. xAfin qu'elle soit plus prudente que brave, si elle ne peut être les deux, la Perspicacité, la Uétlexion, la Patience, le Repos marchent à ses côtés. Elle a le privilège de chasser la tristesse, de dissiper la peur de la mort, de calmer la douleur. A ce titre, elle nous ménage un {( divertissement » salutaire. Généreuse, altérée de gloire, éprise de progrès, elle puise dans la conscience de s'employer à des œuvres nobles ou fécondes une délectation intense et ineffable. Hantée par l'inquiétude du mieux, elle fuit la torpeur d'une existence banale et stérile. En s'extériorisanê, Vaclivité morale se caractérise donc par la Fortezza et la Sollecitudine : l'une triomphe des inlluences du monde physique, l'autre essaye de réaliser ses propres fins dans le domaine corporel ou dans le domaine spitituel. Puisqu'elles vont de pair, et puisque Hercule et Persée sont destinés à
parcourir ensemble l'univers, n'eùt-il pas été plus logique de ne pas les séparer dans le développement, par des considérations sur la Pénitence et sur la Simplicité?... Le travail est suspendu à l'arrivée de Mercure, qui reçoit de Jupiter la mission dapaiser une sédition populaire, ayant éclaté à Naples '. et qui emporte avec lui une supplique de Sofia.
Le troisième dialogue nous fait connaître un incident qui s est produit au moment où Ion a élu l'Activité. Dans ce conclave oii les compétitions ambitieuses se heurtent avec non moins d't'ipreté que sur- la terre, le Repos ((^cio) est intervenu pour faire valoir ses titres. Mais son adroite harangue n'a pas convaincu les Immortels. Son argument suprême, c'est qu'il a jadis fait régner l'âge d'or, où tous les hommes jouissaient de la paix et du bonheur. Grâce à lui, s'appliquait la loi universelle du « moindre effort ». Les produits du sol suffisaient à la nourriture de ces êtres simples que n'avaient point gâtés les raffinements de la table, et qui, n'ayant pas dispersé leurs forces en des entreprises ambitieuses, attendaient avec calme, à l'abri d'une verte vieillesse, la visite de la Mort. La SoUicetudine, escortée par la vaine Gloire, l'Orgueil dédaigneux, la Violence prompte à éveiller la crainte et à user de la torture, est venue semer le trouble eL l'orage dans ce paradis printanier. Les hommes se sont partagé la terre. La propriété individuelle est née. Par le jeu naturel du commerce et de l'industrie, engendrant la concurrence et centralisant dans les mêmes mains des ressources de plus en plus grandes, des inégalités flagrantes, ou, pour mieux dire, des injustices n'ont pas tardé à se greffer sur ce nouvel état de choses. La concorde a fait place k la division. Le droit du plus fort est devenu la loi de ce monde, déchiré par les rivalités économiques, non
' iJon Pietro de Toledo ayant tenté dinti'oduiie à Naples l'Infiuisilion espajjnole, en mai i")47, le peuple se souleva. La sédition dura deux mois. C'est à cet événement historique que Bruno — plaçant son « action » h une époque indéterminée — fait allusion, d ins ce passage (cf. Spampanato, G. B. e la lellerali'irri dd Aaino, Follici, i^o'j, p. io."i sq.).
moins que par les guerres entre les divers peuples qui, de plus en plus, ont cherché à se pénétrer ' les uns les autres, et se sont communiqué leurs vices. Tout a servi de prétexte à des luttes sanglantes: les différentes religions elles-mêmes sont entrées en lice. Cependant, l'âge d'or"-, si poétiquement décrit par Bruno, est loin de correspondre à TidéaUdu philosophe. En son nom. Momus et Jupiter répliquent à Ocio. Il est faux de dire que le repos a été la source d'où a jailli la vertu. Les Dieux ont donné à l'homme la raison et des mains ^ pour agir, pour créer des voies et des organisations nouvelles, pour manifester ses facultés dinvention en mettant à profit son intelligence et sa liberté. Sans l'activité, les dispositions ou virtualités que les dieux ont inculquées à l'homme ne se traduiraient pas au dehors: elles resteraient lettre morte. Nos ancêtres, dans l'âge d'or, n'étaient pas plus vertueux que les animaux aujourd hui. « Peut-être même étaient-ils alors plus obtus que beaucoup d'entre ces derniers. » Le zèle, la soif de satisfaire leurs désirs spirituels, la magnifique émulation qui les a poussés à tendre vers 1 idéal de la perfection divine, voilà quels ont été les leviers qui, progressivement, leur ont fait atteindre une civilisation supérieure. Les obstacles qu'ils ont dû tourner ou renverser, les besoins nouveaux qui ont
' Cena : \V., I, 12S-9; L, 126; G., I, 22. — Del Infinito : W ., Il, 101-2: L., 398; G., I, 4m- — De Immenso .-Vil, 16 (op. lat., I, 2, p. 278.
Tiphus et ses successeurs (tels que Christophe Colomb, Americo Vespucci) ont « découvert un moyen de troubler la paix des peuples, de confondre ce que la nature prévoyante avait distingué.. Ils ont ajouté les vices d'une race à ceux dune autre race. Ils ont propagé des excitations nouvelles, des instruments ou des méthodes dassassinat, etc., etc. »
Bruno, on le voit, n"a rien dun « impérialiste ". Il estime que la nature a fixé des bornes à l'expansion des différents peuples ou, tout au moins, des différentes races, qui doivent conserver à l'état pur leur génie particulier.
Il ne connaissait guère les procédés de colonisation que par la pratique des Espagnols qui s'installaient dans le Nouveau Monde!...
- \V., II, 199-210 ; L., 5o3 et sq. ; G., II, 1.37-1 53.
' Bruno insiste, commele feront les évolutionnistes modernes, sur l'apparition, sur ia formation de la « main », au cours du développement de l'embryon. C'est là, en effet, l'organe essentiel dans la « lutte pour la vie ».
mis à répreuve leur ingéniositù et qui ont suscité la floraison des découvertes, bref, les pressions impérieuses de la nécessité ont obligé les générations successives à multiplier les prodiges, dans tous les domaines de l'art et de la science. Ici, Bi'uno reproduit nombre d'idées que Lucrèce avait déjà développées avec éclat, et vigueur. Naturellement, il y a eu parallélisme entre Taccroissement des vertus et celui des vices; au fur et à mesure que s'élargissait la sphère de l'activité humaine et que s'épanouissaient les diverses formes de l'industrie, augmentaient aussi les possibilités de vice et de vertu ; de plus en plus, se précisait la conscience delà responsabilité individuelle. Pris comme délassement du travail, le Hepos est louable, mais, en soi. loin d'être une vertu, il est plutôt condamnable. Bruno profite de l'intervention d'Ocio pour attaquer ou ridiculiser — outre les érudits qui se complaisent dans les récherches de détail minutieuses et stériles, outre les protestants qui sacrifient à la foi, aidée de la grâce, les œuvres et la charité — les moines et les anachorètes qui, afin de prier dans la retraite, se dispensent commodément de toutes les oblicjations de la vie sociale et se mettent volontairement en dehors de l'humanité. A ses yeux, c'est seulement dans l'activité pratique que la moralité prend sa pleine valeur.
Ocio est donc éconduit, non sans quelque rudesse. La suprématie appartient toujours à la Fortezza et à la Sollecitudine, — opposées par essence à toutes les attitudes négatives. Saturne engage Jupiter à se hâler dans la distribution des sièges, car il se fait tard. On déterminera une autre fois selon quelles règles devront être gouvernés les dieux et les déesses. Transformer la physionomie du firmament, voilà la tache pressante! Kt les Immortels de la reprendre à pied d'a'uvre, avec un zèle peut-être un peu fiév'reux. Jusqu'ici, nous avons vu surc/i/\ avec la Vérité, la Prudence et In Sai/esse, la triade des concepts cardinaux qui établissent sur une métaphysique de la (Connaissance ce qu'on pourrait appeler le fin:ilisnie universel ou l'Ordre du liien. De cet Ordre, la
légnlilé nest que la transcription humaine, et le caractère spécifique de la moralité ne s exprime complètement que dans les effets de l'activité extérieure. \ oici maintenanL une série assez longue et nuancée de vertus pratiques qu'il nous restia à relier de notre mieux aux bases de cette éthique, puis à hiérarchiser entre elles; pour l'instant, bornons-nous^ suivant l'exemple et le conseil de Bruno, à en marquer la « succession «, sans rien omettre :
Triptolème est remplacé par la Philanthropie.
Le Serpentaire, par la Sagacité.
La Flèche, ^^atY Attention pénétrante.
L'Aigle, par la Générosité, la Majesté, la Noblesse de cœur.
Le Dauphin, ^^vV Amour. V Amabilité, la Compassion.
Pég-ase, par le Ravissement extatique, l'Enthousiasme prophétique
et l'Inspiration du Génie.
Andromède, par l'Espérance.
Le Triangle, par la Fidélité.
Le Bélier, parYInstinct d'imitation ou d'obéissance^. Le Taureau, par la Patience (qui, du reste, ne doit point réprimer
certaines légitimes colères, suscitées par la soif de la justice). Les Pléiades, par toutes les formes de la Sociabilité (fraternité,
goût de la conversation, concorde, alliance, sens de la vie
collective, solidarité des croyances dans le sein dune même
Eglise, mariage, etc.j Les Jumeaux, par tout ce qui relève del' Amour (y compris l'union
pacifique, le baiser^ Pembrassement, etc.) Le Cancer, par l'Amélioration et la Conversion. Le Lion, par la Magnanimité.
La Vierge, par la Chasteté, la Pudeur, la Modestie, la Timidité
délicate, le Sens de l'honneur.
La Balance, par l'Equité, la Rectitude de la conscience. Le Scorpion, par la Sincérité.
Le Sagittaire, par la Contemplation, la Spéculation, VEffort pour
atteindre un but de plus en plus élevé.
* Ne sait-on pas, en elTet, que les brebis courent après le bélier?... Tout à l'heure, Cassiopèe, pour s'être jugée plus belle que les Néréides, était devenue le symbole de la Présomption.
C'est alors le tour du Capricorne. Momus l'accuse d'avoir fait naître le culte égyptien des animaux; Jupiter et Isis l'en félicitent : ces divergences d'appréciation entraînent d'assez longues discussions sur l'essence du paganisme et sur la conception de la Divinité qui y est incluse ^ ; visiblerirent, Bruno en prend prétexte pour s'appesantir sur des idées qui lui tiennent à cœur et que nous avons indiquées dans notre livre sur le Courant Liberlin. En fm de compte, on autorise le Capricorne à demeurer dans l'Olympe, comme symbole de la liberté de l'esprit, de la vraie vie monacale et de la solitude favorable au recueillement religieux. Et la série se poursuit :
Le Verseau est remplacé par la Modération, la Sobriété, Y Urbanité,
la Culture.
Les Poissons, par la Discrétion.
La Baleine'^, par la Tranquillité deVâme. Orion, par le Zèle infatigable,V Art de la guerre, toutes les vertus qui
font la patrie grande et qui contribuent à la gloire de la Cité,
jadis incarnée en Minerve.
Le Lièvre, par la Crainte réfléchie, fondée en raison, — par exemple,
celle de la Mort qui doit impliquer espoir et confiance en Dieu. Le Grand Chien, par le Dévouement à la cause de la Patrie, à la
propagation de la Vérité et, s'il le faut, au châtiment des
tyrans, — lequel peut aller jusqu'à les faire périr! Le Petit Chien, par Y Affabilité et la Bonté. Le Vaisseau, par la Libéralité.
L'Hvdre, par la Perspicacité.
Le Corbeau, parle Don de Magie et de Prophétie. La Coupe, par la Continence.
La purification du ciel du Sud a commencé à partir de la Baleine, inclusivement. La Chevelure de Bérénice a été tout simplement supprimée ! Situé d'habitude entre Orion et le
' Cf. Tocco, Conférence, p. 54-58.
- Son appaiition à la surface est le signe précurseur du calme des fïots.
Lièvre, TEridan aura comme séjour indifféremment la terre ou l'Olympe'. Durant cette répartition des sièges, TOurse sort, manifestement ivre, sur un char traîné par des porcs. Frémissant d'impatience, Saturne supplie qu'on en finisse. Momus, qui a la malice d'un Voltaire, tourne en ridicule le Centaure, parce que celui-ci réunit en sa personne deux natures : allusion fort claire au Christ lui-même, — comme tout à l'heure à propos de TEridan ! Jupiter blâme cependant l'ironie de Momus; il consent à laisser le Centaure comme prêtre, auprès de l'autel; à ses côtés, trônera la Légende Morale, afin que Taulel ne soit pas consacré à une croyance vaine, à une chimère. La couronne appartiendra à Henri III, roi de l'rance, qui, on le sait, avait ménagé à Bruno un accueil sympathique"-. A sa place s'installent la ^ ictoire, la Récompense, la Gloire, que la Vertu, loin de les dédaigner, regarde
' \V., II, 240-241; L., 546-7; G., II, 197. — W., II, 265-6; L., 573-4; G., II, 236.
- Cf. celle note de Gentile : li Bruno dallo scorcio del i58i al giugno i583 era stato in Parigi, e aveva conosciuto Enrico III da vicino, ed era stato da lui favorito. Leggendo quivi una lezione straordinaria, « acquistai, — dice egli slesso nel costituto veneto del 3o maggio 1092, — nome tale, che il Re Enrico terzo mi fece chiamare un giorno, ricercandomi se la memoria, che avevo e che professavo, era naturale, o per arte magica; al quale diedi sodisfazione; e con quello che li dissi, e feci provare e lui medesimo conobbe, che non era per arte magica ma per scienza. E doppo questo feci stampar un libro de memoria, sotto titolo De umbris idearum: il quale dedicai a sua Maestà [Opera, II, i, 3], E con questa occasione mi fece lettor straordinario, e provisionato; e seguitai in quella città a legger, come ho detto, forsi cinq' anni, che per li tumulti che nacquero doppo pigliai licenza, e con lettere dell'istesso re andai in Inghilterra a star con l'ambasciatore di Sua Maestà, che si chiamava il signor della Malviciera, per nome di Castelnovo » (Berti, - p. 394-5); presso il quale dimorava in Londra, mentre scriveva queste pagine dello Spaccio. — Gli ambasciatori veneti (Berti, ^ p. 126), raccontano che Enrico III « si dilettava assai nel parlare e sentir discorrere, introducendo perciò, stando a tavola, dispute di dottori sopra diverse materie, studiando volentieri le morali e i libri di storia ». — « Enrico à amatore delle arti e delle scienze e si diletta principalmente della poesia e della eloi|uenza, nella quale riesce per vero mirabilmente 'K Questo può bastare a spiegarci le lodi prodigate dal B. al Re di Erancia, che ne era, in realtà, luti' altro che dogno. Non che « ei vedeva il
comme de nécessaires stimulants^ Au Poisson du Sud sont substitués la Joie et le Plaisir suprême : on accommodera ledit poisson pour le repas des dieux! Le conclave est terminé. Santino lui-même va se restaurer. Sofia se retire : le calme de la nuit sera propice à ses méditations.
Tel est, en substance, le mythe du Spaccio'-. Notre analyse
cortese, e collo, ed ospitai Castelnuovo; e dal ministro argomentava il re » (Fiorentino, Dial. morali di G. B., 1. e, p. 09). Era stima personale pel Re, rafforzata dalla gratitudine.
Quanto al motto dell'impressa di Enrico : tertia (oltre la corona di Polonia e di Francia) coe/o manet, il Bartholmess (J. Bruno, I, yy), nota : « Lorsque B. félicita le roi d'avoir pris pour devise — La troisième, etc., — les ligueurs lui promirent cette couronne au cloître, de la main du tondeur, du bourreau peutêtre, ou lui prédirent qu'elle lui échapperait comme la couronne deNaples que Paul IV avait prétendu lui transférer avec les armes de Henri II ». Ecco il commento dei partigiani della Lega al motto di Enrico, conservato dal cronista De lEtoile :
Qui dedit ante duas unani abatulil, altera nutat
Tertia tonsoris est facienda manu.
Perjurii te poena gravis manct ultima coelo, Nam Deus infidos despicit ac deprimiti Nil libi cum coelis, hic nulla corona fyrannis; Te manet infelix ultima coenohio.
Cf. la couronne destinée à Henri \'ìl dans le Paradis de Dante (eh. xxv).
' Comparez Dante, eh. v, àu Paradis (ciel de mercui-e).
- A propos dos « tableaux » précédents, il y aurait intérêt à comparer VEpistola esplicaloria, l'Orazione di Giove (Spaccio, dial. I. pars li : W., II, 132-142; L., 430-442; G., II, 38-53) et certain passage de VOratio consolatoria ad Julium, morceau de circonstance, écrit dans une langue cicéronienne et, par endroits, trop « fleurie » (op. lat., I, p. 47 et sq., éd. Fiorentino). On remarquerait, par exemple, que, dans ce dernier ouvrage, le Dauphin représente la Philanthropie, l'Aigle la Dignité, Esculape ou le Serpentaire la Sagacité, le Bouvier la Vigilance, Hercule la Bravoure, Céphée le Culte des Arts, de la Religion, de la Justice, Andromède la Piété et la Crainte de Dieu, le Lion la Magnanimité, Persée l'Ardeur tenace, la Chèvre l'Aspiration vers le mieux, le Taureau la Gravité et la Constance, les Balances l'Equité, le Cygne la Pureté, la Lyre la Douceur. En revanche, le Scorpion symbolise l'Audace trompeuse et rusée, Eridan la Prodigalité sans règle, le Poisson l'Ignorance, le Loup la Cruauté, le Centaure la Dui)Hcité, l'Hydre la Méchanceté et la Médisance, qui sèment de tous côtés leurs ravages, le Lièvre la LAcheté, Orlon hi Férocité, le Corbeau la Frivolité bavarde, etc., etc.
On voit sur quels points l'allégorisnie du Spaccio et celui de VOratio conso'
a dû suggérer au lecteur certaines remarques qu'il sied de compléter et de préciser quelque peu. L'ordre dans lequel sont tout d'abord rangés les constellations et les vices qu^elles « figurent » est si accidentel, si fantaisiste, qu'il serait puéril de s'y attacher. Quant au sort réservé à ces constellations, ni la logique, ni la science n'y trouvent leur compte. Il ne dépend, en etîet, le plus souvent, que de considérations étymologiques ou contemporaines : ainsi, le Dauphin est envoyé en Dauphiné, le Taureau à Turin iTorinoi, le Cancer à ^ enise, rAiç^le en Allemagne, etc. Comme nous aurons l'occasion de le constater, çà et là, les indications fournies sur les différentes vertus demeurent généralement un peu trop vagues et les dénominations incertaines, parce qu'elles répondent à des concepts encore flottants. De sorte que Bruno, tantôt tombe en de fâcheuses redites, ou, du moins, recommande en divers endroits des vertus qui semblent bien faire double emploi, tantôt a recours à de prétendus équivalents, séparés en réalité par de sensibles nuances ^ Ce défaut, heureusement, n'est point, chez Bruno,
laloria difTèrent. Il n'est pas très surprenant que 1 inlerprétation, un peu fantaisiste, des astérismes ait levètu, chez Bruno, une forme assez flottante. Ce qu'il faut l'elenir, c'est que, malgré tout, Y orientation éthique ne varie point. Dans le Spaccio et dans ÏOratio consolatoria, ce sont /es mêmes vices que Bruno combat, les mêmes vertus qu'il préconise.
Cf. dans le c. Il de notre (Jourant libertin, un aperçu des conceptions astrologiques de Pietro d'Abano, le fameux auteur, du Conciliator, — de Pomponazzi, de Léonicus Thomaeus, de Cremonini, etc.
Voici quelle était, d'après eux, la signification de quelijues-uns des signes du Zodiaque :
Le Bélier : appétit, brutalité.
Le Taureau : violence, dissoluliofi.
Le Cancer : inlriyue, embarras.
La Balance : luxe, luxure.
Le Scorpion : ruse, fraude.
Le Capricorne : colère, dissipation.
Le Porteur d'eau : stérilité.
Les Poissons : gouimandise, volupté.
1 P. ex. : • fatica, industria, sollecitudine » troisième tiers de notre traduction).
Voici la déclaration de Bruno sur ce point : ■ A voi altre, dunque, dico,
une habitude invariable : n'exigeons pas de cet homme de la Renaissance la propriété de termes, la concision quasi mathématique, les classifications méthodiques auxquelles nous ont accoutumés Descartes, Spinoza et Kant! Cette critique n'enlève que peu de chose à la valeur intrinsèque des ouvrages du Nolain, et surtout à leur intérêt historique. De même, lorsqu'il tente des évocations plastiques, des allégories « matérielles », ses descriptions, faites de détails accumulés et d'épithètes approximatives, pèchent fréquemment par une surabondance confuse. Mais, en certains cas, cette prolixité est rachetée par des trouvailles pleines de couleur et dun haut relief. En somme, Bruno est quelquefois victime de son origine méridionale, de son exubérance naturelle, de sa trop grande richesse d'imagination : il faut savoir pénétrer jusqu'à la substance solide que cache cette draperie bigarrée et somptueuse.
Pour s acheminer vers des conclusions au moins vraisemblables, il importe de distinguer les personnages du ciel et ceux de la terre. Ces derniers sont facilement reconnaissables. Nous l'avons dit : Saulino, c'est le philosophe lui-même, mais en tant qu'il interprète tous les problèmes avec le simple bon
graziose, gentili, pastose, morbide, giovani, belle, delicate, biondi capelli, bianche guance, vermiglie gote, labra- succhiose, occhi divini, petti di smalto e cuori di diamante; per le quali tanti jìensieri fabrico ne la mente, tanti alTetti accoglio nel spirto, tante passioni concepo nella vita, tante lacrime verso dagli occhi, tanti suspiri sgombro dal petto, e dal cor sfavillo tante fiamme; a voi, Muse d'Inghilterra, dico : inspiratemi, suffiatemi, scaldatemi, accendetemi, lambiccatemi e risolvetemi in liquore, datemi in succhio, e fatemi comparir non con un picciolo, delicato, stretto, corto e succinto epigramma, ma con una copiosa e larga vena di prosa lumja, corrente, grande e soda : onde, non come da un arto calamo, ma come da un largo canale, mande i rici miei ». Cena : W., I, 125-6; L., laa-iJ; G., 1, 17-iS.
Cette allure de style n'est pas toujours blâmable a priori. Oulie (ju'elle correspond au tempérament de Hruno, elle dénoie souvent un souci des nuances et une richesse de vues, que masque ça et là l'abondance des images ou des élans lyriques, mais qui font défaut chez bon nombre de moralistes u cicéroniens > de la même époque.
Bruno s'arroge volontiers le droit au néologisme. De Minimo: ex. I, c. I; V, 12S s(j. ; p. 5 sq.
sens et d'un point de vue que l'on pourrait appeler < populaire ». Quant à Solia, notre traduction fera comprendre sa physionomie et son rôle, que son nom laisse pressentir. Mercure n'intervient que dune manière fort restreinte dans les affaires de l'Olympe : messager des dieux, il est l'Intellect, par l'intermédiaire duquel l'humanité participe à la révélation progressive du Divin. Comme de juste, sur la scène céleste, les acteurs sont plus nombreux... h' Epistola esplicatoria nous renseigne sur leur compte'. Dans le conclave olympien-, Jupiter représente l'homme. S'il règne sur le ciel en souverain, c'est que, dans tout homme, il existe pour ainsi dire un univers gouverné par la raison, laquelle fixe leur place aux différentes vertus et assigne à chacune d'elles son rang hiérarchique. Les Géants, ce sont les désirs sans frein. Pour leur livrer bataille, Jupiter met en mouvement les dieux, ou, si l'on préfère, les membres composant le conseil de la pensée rationnelle. Il les rassemble non pas après le repas du soir, lorsque serait couché le soleil de la raison, non pas le matin, quand l'estomac est à jeun et l'esprit sans vivacité, mais après le repas de midi, quand l'ambroisie de l'activité vertueuse et le nectar de l'amour divin emplissent et fortifient l'âme, quand le soleil de la vérité est à son apogée. C'est alors qu'on expulse l'animal triomphant, c'est-à-dire tous les vices qui oppriment l'âme humaine; celle-ci, affranchie d'une telle servitude, est bientôt ornée et armée de toutes les vertus. Mercure, Minerve. Diane, Cupidon, ^'énus, Mars. Momus. Jupiter correspondent.
1 \V., II. 11,5-114; L-, 'f"-i2; G., II. i2-i3.
Dans Richard de Saint-Victor (de Prafparalione ad coniemplationem ), la famille de Jacob représente celle des facultés humaines; Rachel et Lia, l'intelligence et la volonté; Joseph et Benjamin, fils de Rachel, la science et la contemplation, opérations principales de l'intelligence: Rachel meurt en mettant au monde Benjamin, comme l'intelligence humaine s'év«nouit dans l'extase de la contemplation.
- .\ l'ouverture du Concile de Trente, le cardinal Musso, évêque de Bilonlo, n'hésita pas a fonder la nécessité des Conciles sur ce fait que, dans l'Enéide, Jupiter convof|ue déjà l'assemblée <les dieux... (note de Bartliolmess).
en somme, à autant de formes de notre activité psychologique ou à autant de facultés de notre esprit : Mercure, c'est la lumière de l'entendement, en tant quelle nous sert de guide à nous, mortels, qui ne sommes appelés qu'à un <( savoir » limité; Pallas, c'est la Raison ordonnatrice, '( sergent de bande à ranger nos pièces », pour parler comme Montaigne; Vénus, " l'appétit concupiscible » ; Mars, « l'appétit irascible » : (iupidon, l'amour: Momus, la conscience, surtout dans le sens éthique et religieux de ce terme (Synderesis' ) ; Jupiter, la faculté de discerner, de juger et de choisir qui, en fait, se traduit par l'action, loin de s'attarder au jeu des possibilités. Ces deux derniers personnages se détachent peut-être plus nettement que les autres, Momus suscitant les questions. Jupiter les examinant et les tranchant. Celui-ci peut même réunir en lui, comme un double attribut de sa nature eminente, « l'Intellelto » et « l'Elezione », Le poète-philosophe imagine donc dans l'homme un. organe moral dont les sentences, cependant, ne sont valables que si elles se sont justifiées devant le tribunal de la Raison. Quand 1 auteur s'attaque à des préjugés qu'il estime funestes, quand il cède à son ardeur de
' Cf. Harlung, op. cit., iG n.
La conscience, d'après Albori lo Grand, osi la loi ralionnelle qui nous avertil de ce que nous devons faire ou évilor; elle est innée, inamissible en tanl que sens des principes de la vie pratique, elle esl acquise en laal que science des devoirs particuliers.
Mais, par delà cet acte intellectuel, existe la fujnderesis, ou puissance primitive, immanente à l'homme, que lo póohé originel n'a pas détruite, et (jui, nous inclinant vers le bien, nous détourne du mal. — Synderesis est roclitudo manensin singulis viribus, concordans rectitudini primao... lu singulis viribus rnanct aliquid rectum quod in judicando et appetendo concordat rectitudini prinui- in <|ua crealus est homo ^Albert le Grand, Sum. Je Crraturis, p. II,
Suivant saint Thomas, la Synderesis n'esl pas une puissance, au sens aristotélique du mot; elle est une possession naturelle des principes pratiques, comme 1 intellect est une possession des principes spéculatifs : habitus (juidam naturalis principiorum operabilium, sicut inlolleclus habitus est principioium speculabilium, et non potentia .ilir|ua (Sum. (lieoL, I, qu. jy, lu).
prosi'lvlisme. son slyle devienL plus âpre, plus véhôment ou pins ironique; nous sentons alors que Bruno exprime bien des idées qui lui sont chères, ou s'ingénie réellement à ruiner des conceptions qu'il désapprouve. Tout risque d'erreur est écarté. Mais, en d'autres cas, il convient de s'avancer avec quelque circonspection dans le labyrinthe du Spaccio, sous peine d'attribuer au philosophe des formules et des affirmations qui ne s'accorderaient guère avec l'ensemble de son système. En principe, il faut alors cherclier les opinions de Bruno dans les réflexions ou récits de Sofia, dans les commentaires de Saulino, et surloiit, dans une sorte de compromis ou de juste milieu entre les appréciations de ces deux personnages. Parfois aussi, il faut les chercher dans les discours si pondérés de Jupiter, particulièrement lorsque celui-ci conclut et résoud un débat ex cathedra. Quoique Momus, suivant son caractère, se borne ordinairement à aventurer des objections qu'il subordonne au verdict de .Tupiter. il exprime, en certaines circonstances, de façon plaisante, narquoise, et sous forme critique, la pensée de l'auteur qui, au dire de ses amis, aimait à « jouer le rôle de Momus lui-même ». Bref, — à ce point de vue encore, et ne fut-ce que pour épargner au lecteur de décevantes confusions, — il ne saurait être superflu d'éclairer ce texte, non seulement par des notes, mais aussi, ultérieurement, par un exposé qui en résume les idées saillantes, et qu'inspire une connaissance assez étendue des doctrines de Bruno.