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LES

Le problème de Tabstrait et du concret.

Qu'est-ce que le concret et qu'est-ce que l'abstrait?

Avec les rationalistes du siècle dernier, Taine voyait dans notre pouvoir de former des idées abstraites, la cause qui assemble les hommes en société, qui jette la base des arts plaisants et utiles, qui crée le langage, qui fait naître les sciences, qui fonde les religions.

Sans doute, cette faculté maîtresse de l'esprit, l'art d'abstraire, joue un rôle immense dans tous les phénomènes sociaux. Mais sa seule intervention n'explique pas la genèse de l'être collectif» Le processus qui, dos limbes de la vie organique, fait surgir cette nouvelle existence, est infiniment complexe. En vérité, je crois que le pouvoir abstractif et, partant, généralisateur ne s'accuse avec une certaine force

que chez Tiadividu déjà tant soit peu socialisé; en d'autres termes, chez Tindividu ayant subi les multiples influences qui se dégagent d'un contact psychophysique, suffisamment prolongé, avec d'autres individus de la même espèce. Je suis ainsi conduit à considérer le phénomène en question, le passage du concret à l'abstrait, comme la résultante plut(^t que la cause d*un o;'dre de faits totalement nouveau. J'y aperçois une des manifestations les moins équivoques du psychisme collectif, de Vénergie surorganique qui couronne l'œuvre vitale, ou encore de Valtimisme qui^ suscité originairement par le jeu complexe des forces biologiques, finit par les maîtriser, par dominer le monde entier de la vie et de la pensée.

Les positivistes modernes recueillirent cet héritage de leurs ancêtres directs, les métaphysiciens des écoles matérialiste etsensualiste : un dédain prononcé pour les abstractions pures, et une estime sans bornes pour les faits, pour les choses concrètes et particulières. A des époques très diverses de l'évolution mentale, cette même attitude avait déjà signalé une réaction utile, nécessaire (1). Le positivisme ne fit donc, en somme, qu'accentuer une résistance qui demeure légitime tant que l'esprit humain, ébloui par la fausse grandeur d'un idéalisme grossièrement empirique, méconnaît le rôle de l'observation dans le développement du savoir. Mais la philosophie positive, dépassant toute mesure, tomba bientôt dans l'excès contraire.

D'habitude, nous nous déclarons satisfaits lorsque, grammairiens plus ou moins habiles, nous réussissons à ramener nos abstractions essentielles, nucléales, à des idées de plus en plus^ périphériques, pour ainsi

dire, et, par suite, de plus en plus diverses, ondoyantes, subjectives. D'habitude aussi, en pareils cas, nous nous imaginons être en présence des phénomènes concrets eux-mçmes. Nous n'allons pas plus loin ; nous prenons nos idées particulières pour les choses dont ces idées sont les symboles et les signes. Dédaigneusement, nous laissons à l'ontologie le soin de rechercher la nature de la chose en soi, tant abstraite que concrète. Nous avons deux fois tort : car la philosophie ne peut donner à nos questions sur ce point que des réponses vagues, obscures, incomplètes; et, pour peu qu'on la presse, elle nous renvoie à la série des sciences fondamentales qui concourent à la former elle-même.

Quant aux sciences, leur attitude dans cette enquête ne varie guère. Chacune, à son tour, réduit, en dernière analyse, le phénomène concret à la quantité, au temps, à l'espace, à la masse, au mouvement, à la force, à la vie, à la socialité, c'est-à-dire à des choses incontestablement idéales (2). On fera donc tout aussi bien, peut-être, en cette conjoncture, de s'adresser encore une fois à la discipline spéciale qui, sous le couvert de la philosophie, s'était déjà, avec les spinozistes et les comtistes, les panthéistes et les positivistes, essayée à résoudre le problème de la nature véritable de nos idées : je veux parler de la psychologie envisagée comme science concrète.

Des lois générales qui déterminent l'existence organique ou physiologique d'une part, et l'existence surorganique ou morale de l'autre, la psychologie déduit les lois particulières qui président à la formation de nos concepts, sentiments, volitions, etc. Elle voit dans les phénomènes psy-

chiques autant de résultats de Taction combinée de ces deux ordres de faits. Or, cette psychologie, que nous apprend-elle sur la nature intime de la chose particulière, sur Tessence du phénomène conçu par nous comme un fait concret? L'une des parties constituantes de la science psychologique, la biologie, ramène les choses concrètes, grosso modo^ à la sensation. Une analyse qui s'estime elle-même radicale, mais qui n'est peut-être qu'une tautologie superficielle, dissèque ensuite la sensation et y découvre deux propriétés de la matière organisée, rirritabilité et la contractilité , ayant pour base manifeste les phénoiiènes nutritifs, les faits examinés par la chimie. Enfin un dernier efiFort analytique nous conduit jusqu'aux concepts de mouvement, d'énergie universelle. Pressentie à son tour, la science sociale tend à confirmer la même série déductive. Nous voilà ainsi revenus à notre point de départ; et nous voilà forcés d'avouer que si les abstractions sont, au fond, des choses concrètes, les choses concrètes sont, dans leur essence intime, des idées pures.

C'est ce que le dualiste, conscient ou inconscient, le logicien dominé par le préjugé agnostique, par l'amour transcendant de la ligne droite, appellera sans nul doute un cercle vicieux. Et c'est ce que le psychologue pour qui la loi de l'identité des contraires est l'implicite postulat de la loi de la conservation de la force, envisagera ainsi qu'une démonstration claire et décisive de l'unité du monde, logique et scientifique à la fois.

Quand nous affirmons que nos idées les plus abstraites sont engendrées par des éléments con-

creis et sont composées de choses particulières, et quand nous soutenons que les objets concrets sont engendrés par des éléments abstrait^ et sont composés de choses générales, nous nous plaçons à des points de vue qui diffèrent entre eux plutôt comme des altitudes diverses que comme des positions diamétralement opposées. Nous ressemblons au voyageur qui, pour voir le même paysage, se placerait d'abord au pied d'une montagne, et ensuite à son sommet. L'observateur emporte, dans chaque cas, de la réalité qui l'environne, un souvenir diflerent; néanmoins, il ne doute pas de l'identité essentielle des choses qui suscitent en lui ces appréciations diverses. Il en est de même de nos discussions métaphysiques qui, toutes, depuis de longs siècles, roulent sur nos impressions subjectives. En vérité, il serait peut-être temps d'y accorder une place plus grande à la raison impersonnelle.

Le passage du concret à l'abstrait et vice versa forme l'écueil principal des hautes spéculations de la philosophie; et le même obstacle s'oppose à nos efforts pour fonder la science abstraite, théorique, pour lui assigner une méthode, des limites et un sujet propres.

La quantité, les forces dites physiques, la chimicité, Ténergie dite vitale, voilà, incontestablement, autant de concepts purs de l'esprit, autant d'existences surorganiques. Le langage usuel les qualifie encore soit de fictions, d'hypothèses, soit de signes, de symboles de la pensée réfléchie . Mais prenons g arde de transformer, sans plus, ces réalités idéales en ce qu'on appelle, d'ailleurs d'une façon impropre, des réalités matérielles. Ne créons pas Ventité^ ce

malentendu logique qui a déjà tant nui au progrès du savoir positif.

L'entité est le résultat d'une confusion grossière de Tordre abstrait avec Tordre concret. C'est le signe certain, le stigmate auquel se reconnaît le passage hâtif, inopportun, et surtout irrationnel, du premier de ces ordres au second. C'est Terreur qui prend, soit le symbole pour la chose symbolisée, soit la partie pour le tout (ce qui, en définitive, revient au même, un symbole étant toujours une sorte de retranchement, d'abréviation). C'est, en un mot, la vieille illusion simpliste exaltée, magnifiée et canonisée, pour ainsi dire, par Platon, mais qui, selon toute apparence, avait déjà, bien avant lui, obsédé Tesprit des hommes : Tantique illogisme qui dans Tidée, dans la chose abstraite, aperçoit Tarchétype du phénomène, de la chose concrète, et qui aujourd'hui encore se fait jour dans cette notion aussi fausse que répandue, selon laquelle toute science abstraite aurait nécessairement pour contre-partie une science concrète.

Évitons, comme disait Condillac, d'entendre par les noms des choses des entités qui déterminent et distinguent les choses, mais faisons plutôt attention à toutes les idées simples qui peuvent leur appartenir (3). Regardons en face les réalités objectives, inorganiques ou vivantes, et persuadons-nous bien que ce qu'on nomme des objets, des choses, des êtres concrets, n'est qu'un assemblage, une association intime et plus ou moins permanente de réahtés subjectives, d'existences surorganiques; association qui, d'ailleurs, se peut caractériser elle-même comme un fait mental et purement raisonnable, logique.

Mais n'allons pas jusqu'à effacer, à notre tour,

toute distinction entre le concret et Tabstrait. N'allons pas jusqu'à ériger en règle générale un cas exceptionnel et, d'ailleurs, tout à fait problématique : celui où les réalités subjectives qui s'associent pour former une réalité concrète, se présenteraient à nos yeux, non plus comme des espèces d'un seul genre, mais comme autant d'exemplaires d'une même espèce. Ne remplaçons pas, en d'autres termes, l'identité générique ou logique des choses et des événements naturels parleur identité spécifique ou réelle. Appuyée sur l'expérience, la raison ne saurait absoudre cette substitution. L'univers n'est pas seulement surorganique, ou seulement vivant, ou seulement matériel et inerte. La réalité concrète revêt tous ces aspects l'un après l'autre ou simultanément. Elle est à la fois un fait rationnel, c'est-à-dire réductible à d'autres faits, et un fait irrationnel ou irréductible. Seuls, les monistes du fait rationnel, les idéalistes, et les monistes du fait irrationnel, les matérialistes, ont pu tomber dans la confusion grossière de la chose abstraite avec la chose concrète. Ils aboutirent ainsi à une unité à la fois transcendante, s'eflforçant en vain de transgresser les bornes de l'expérience, et profondément illogique.

Plaçons-nous sur un autre terrain. Gardons-nous de nier aussi bien l'irréductibilité actuelle des propriétés fondamentales de l'être que leur réductibilité possible, sinon probable ; ne cherchons pas à dépasser les faits, mais ne restons pas non plus en deçà des limites de la raison des faits : et notre monisme, en dépit de son caractère purement logique, saura éviter recueil de l'inconnaissable, il n'aura rien à craindre du fait irrationnel. Plutôt pourra-t-il tout espérer des progrès constants du savoir et de la raison.

Les existences concrètes — unions de réalités surorganiques — remplissent le monde. Toutefois, si divers et si multiples que puissent apparaître, à première vue, les modes selon lesquels s'arrangent et se maintiennent de tels liens, une analyse un peu approfondie les ramène bientôt à deux grands groupes ou deux classes principales : A) la matière brute, vaste domaine où les réalités surorganiques qui s'unissent appartiennent à Tune des trois catégories suivantes : la quantité, le mouvement, l'énergie chimique; et B) la matière organisée, combinaison plus particulière et plus complexe qui aux réalités surorganiques précédentes vient joindre des réalités surorganiques se rangeant dans cette nouvelle ou quatrième catégorie : la vie, Ténergie vitale (4).

Le concret devient de la sorte le substitut général de l'inorganique et du vivant, — du moins en ce sens, que le surorganique, considéré en soi, ou isolé de tout le reste, ne saurait être concret. Il est et demeure le surorganique, Vabsti^ait, dans l'acception de ce mot qui en fait le synonyme d'extrait d'un agrégat, de soustrait à une somme et, par là même, d'élémentaire.

L'abstrait se tire du concret dont il forme une partie constituante. Et puisque, en dehors des réalités surorganiques, il n'y a, dans le concret, nul autre élément appréciable, il s'ensuit que tout phénomène perçu par nos sens se réduit , en dernière analyse, en choses abstraites, s'émiette eh idées, sans laisser le moindre résidu, le moindre reliquat concret irréductible (5).

Les choses concrètes se peuvent donc définir : des ensembles d'attributs abstraits (quantité, force, ma-

LE PROBLÈME DE l' ABSTRAIT ET DU CONCRET 9

tière, vie, sensation, etc.), des sommes d'idées, des faisceaux de réalités surorganiques.

Les choses concrètes se divisent en deux ordres. Elles sont inorganiques ou organiques. Les concrets inorganiques représentent des faisceaux moins grands ou des sommes plus petites d'idées (ce que nous exprimons par le terme de simple, équivalent ici à général^ le moins rentrant comme partie dans le plus) que les concrets organiques auxquels convient, par suite, l'attribut de complexe (équivalent ici à particulier^ le plus ne rentrant pas dans le moins). Autrement dit, le concret organique diffère du concret inorganique par le nombre, la quantité plus grande de réalités abstraites qui s'y assemblent en systèmes, qui s'y lient en synthèses auxquelles nous donnons le nom d'individus, de parties d'individus, d'éléments d'individus, tandis que les groupes inorganiques sont appelés par nous agrégats, parties d'agrégat, parcelles de matière, molécules, atomes.

Les notions les plus vagues régnent encore dans les problèmes qui touchent à l'origine de ce que nous désignons par le terme d' « idée ». A la question : comment naissent les idées? les disciples de Comte ont l'habitude de répondre d'une manière à la fois évasive et puérile, que la quantité se compliquant d'énergie physico-chimique, produit l'énergie vitale qui , se développant à son tour , fait surgir le phénomène de la pensée. On semble oublier que tous les membres de cette série généalogique sont des choses abstraites, des idées. Aussi beaucoup d'esprits préfèrent-ils concevoir le concret comme préexistant d'une façon absolue à l'abstrait , ou comme une matrice formative d'où sortira et s'en-

volera, à son tour, Tessaim des réalités idéales. Pour eux, ce serait plut<5t la quantité concrète qui, se compliquant d'énergie physico-chimique concrète, engendrerait Ténergie vitale également concrète. Celle-ci enfin déterminerait la série prise dans son ensemble à produire son fruit final, le phénomène que nous appelons l'idée. Malheureusement, compris de la sorte, conçu comme l'effet direct ou immédiat de la vie organique concrète, le fait idéal participe de l'attribut essentiel de sa cause. Nous aboutissons ainsi, en sens inverse, à la même tautologie. Toutefois, celle-ci nous semble moins grossière ou moins évidente. La raison en est simple. Las de tourner dans un cercle, nous nous arrêtons brusquement, nous refusons de franchir la dernière étape, qui nous sépare de notre point initial. Au lieu de ranger les idées, comme tout le reste, parmi les phénomènes concrets, nous préférons les prendre pour des existences à la fois concrètes et abstraites. En tant que réalités concrètes, les idées nous apparaissent étroitement liées à la série entière des phénomènes inorganiques ou organiques qui leur donnent naissance; et en tant que réalités abstraites, nous nous en servons comme de symboles pour figurer, pour représenter ce même monde de choses particulières. Nous les tenons pour des mots, des sons, des signes mécaniques, ou encore des gestes, des groupes de gestes, des actions, des groupes d'actions, des événements; c'est-à-dire, pour autant de modifications de la matière organisée. La tautologie si puérile dans le premier cas, ne l'est pas moins, en vérité, dans le second. Mais ce trait ne diminue pas sa valeur à nos yeux. Upe tautologie inévitable ne sert-elle point.

en quelque sorte, de truchement à Tidentité essentielle des choses?

Lorsque nous décomposons le monde, nous trouvons, au fond de notre creuset, des idées pures; et jamais nous ne trouvons autre chose. On dit volontiers que le monde produit nos idées, et que celles-ci reproduisent le monde. Cela peut être strictement vrai. Mais s'il nous plaisait de retourner la proposition, d'aftirmer que nos idées produisent le monde, et que le monde nous les renvoie comme la garantie, le gage fidèle de sa propre existence, nous resterions peut-être dans les limites de la même vérité, nous dirions peut-être exactement la même chose. L'abstrait est un extrait du concret, mais le concret est un composé, une résultante de l'abstrait. Somme toute, donc, la transition du concret à l'abstrait, et vice versa, est un passage du même au même. On finit par quelque peu s'en douter, du reste, alors que de l'étude des phénomènes simples de la science inférieure on s'élève, par une foule de degrés insensibles, à l'étude des phénomènes de plus en plus complexes de la science supérieure.

Pour l'esprit libre des préjugés d'école et ayant secoué le joug de lantique symbolisme des mots parlés et écrits, l'univers est concret parce qu'il est abstrait, et il est abstrait parce qu'il est concret; ou, si l'on remplace ce couple de termes par leurs substituts topiques, l'univers est matière et vie parce qu'il est esprit, et il est esprit parce qu'il est matière et vie. L'abstrait se cache à nos yeux, se couvre d'une ombre épaisse : il nous apparaît alors comme l'inorganique. Qu'il se dévoile un peu, il sera l'organique. Qu'il se débarrasse enfin totalement des opacités ton-

m LES FONDEMENTS DE L'ÉTHIQUE

jours mentales et subjectives, quoique attribuées d'habitude à une sensitivité corporelle imparfaite, il brillera d'un éclat pur, il resplendira comme le surorganique. D'ailleurs, loin de confondre l'abstrait avec le concret, notre interprétation les sépare par une ligne démarcative bien nette. Cette distinction est l'acte même de la connaissance, elle constitue ce que nous appelons le savoir, la recherche précisément de Tabstrait, du surorganique (6).

La sociologie et sa partie fondamentale, l'éthique, ne font, certes, pas exception à la règle universelle. La sociologie a beau avoir pour base, comme toutes nos autres sciences, l'observation et l'analvse minutieuse des phénomènes concrets, elle ne se préoccupe, en fin de compte, que de leurs parties constitutives, de leurs éléments derniers. Elle recherche l'abstrait, le surorganique : aussi va-t-elle directement vers les choses concrètes, ces seuls et authentiques greniers à abstractions, ces réservoirs intarissables où notre cerveau puise, avec son existence même, tout son contenu.

D'autre part, cependant, la sociologie nous apparaît comme la science spéciale du surorganique. Ce caractère la distingue profondément aussi bien des sciences physico-chimiques que des sciences de la matière organisée. Qu'en devons-nous conclure? Nous admet- .tons que les sciences de la première catégorie dégagent l'abstrait de sa gangue concrète inorganique, et que les sciences de la seconde classe procèdent de môme à l'égard des phénomènes organiques concrets, toujours et nécessairement doublés de phénomènes inorganiques. Pouvons-nous, prolongeant l'analogie, soutenir que les sciences sociales dégagent, à leur

tour, l'abstrait de sa gangue concrète surorganique?

Certes, les choses concrètes n'étant que des faisceaux, des réunions d'éléments abstraits, il n'y a, entre la concrétion inorganique et la concrétion organique ^ qu'une différence quantitative, un simple passage du moins au p/ws. Et nous pourrions, à la rigueur, supposer une troisième grande classe de phénomènes concrets : les choses à la fois inorganiques, organiques et surorganiques. Les faits sociaux concrets, c'est-à-dire, en définitive, les ïdÂis psychologiques^ rentreraient naturellement dans cette classe. Mais je n'aperçois pas bien l'avantage d'un tel emploi des termes : le « concret » et le « surorganique » (l'abstrait). Les idées que ces mots représentent s'identifient si on les élève au rang de généralités ultimes, si on les entend d'une façon absolue. Mais, considérées comme des espèces distinctes d'un genre plus vaste (phénomène, existence, univers, etc.), ces idées s'excluent mutuellement. En effet, si Ton désigne par M^ V, S, la concrétion physique, la concrétion biologique, la concrétion sociale (ou ce qu'on appelle d'habitude les faits physico-chimiques, les faits vitaux et les faits psychologiques), et par a, a' et a", les diverses espèces d'abstractions qui forment le genre H (l'hyperorganique), on obtient, pour les trois classes concrètes, les équations suivantes : M = a, V = a -h a', S = a + a' -h a". Or, si dans les deux premiers cas, qui concernent la matière et la vie, nous posons l'égalité de M et de V avec certaines espèces qui rentrent dans le genre H, dans l'équation S = a -h a' + a", nous posons déjà l'égalité de S avec le genre tout entier. Le concret s'iden-

tifie ici avec l'abstrait selon la loi de l'identité des contraires absolus. C'est sur cette différence purement logique que nous désirons attirer l'attention en déconseillant de trop étendre l'emploi du terme « concret », qui n'entraîne aucune confusion si on l'applique aux faits matériels et aux faits vitaux, mais qui exige une tension d'esprit inaccoutumée et certaines précautions de langage si l'on veut s'en servir pour désigner les faits psychologiques (7).

Des corollaires nombreux découlent des points acquis plus haut. Notons les plus importantes parmi ces déductions :

1° La création d'une science spéciale du surorganique ne semble possible qu'à la suite de la constitution et du développement préalables aussi bien des sciences du monde inorganique que de celles du monde organique.

2° De même que la science abstraite de la vie est entièrement basée sur les sciences abstraites du monde physico-chimique, la science abstraite de la socialité ou moralité est entièrement fondée sur la science abstraite de la vie.

3° Avant la constitution des sciences inférieures, la sociologie ne pouvait être qu'un savoir empirique dirigé et dominé par la métaphysique et, plus anciennement, par la théologie.

4° A 'son tour, jusqu'à la constitution définitive des sciences du monde surorganique, la philosophie, la synthèse scientifique intégrale, ne sortira pas de l'empirisme métaphysique.

5° La théorie du savoir, l'étude des origines et des méthodes de nos connaissances, qui autrefois

s'incorporait avec la métaphysique, devra devenir une partie, une branche distincte de la nouvelle science des phénomènes surorganiques.

6° Enfin, si le domaine expérimental où la science de la vie puise ses grandes observations, commence à la limite extrême du monde inorganique (phénomènes de chimicité connus sous le nom de nutrition), le domaine concret d'où la science sociale lire ses principales données, commence à la limite extrême du monde organique (phénomènes nerveux et cérébraux).

La nouvelle science du surorganique subit les conditions générales de tout savoir. Nous avons brièvement indiqué celles de ces conditions qui se rapportent à l'existence concrète. Et nous avons pu nous assurer que ce dernier concept justifiait amplement la métaphore qui Tassimile à un fonds inépuisable d'où la connaissance humaine tire sa matière : l'inorganique s'offrant comme la source commune où puisent leurs données les sciences physico-chimiques et les sciences vitales, et l'organique comme la source commune où s'approvisionnent de faits précis les sciences vitales et les sciences morales ou sociales.

Passons maintenant à un examen succinct des lois ou normes du savoir qui déjà se range dans la catégorie de l'abstrait, du surorganique, de l'idéologique, défini par nous comme constituant l'objet propre de toute connaissance. Si le concret, fond commun de l'observation scientifique, ne sert pas à différencier entre elles les sciences (il les unit plutôt qu'il ne les divise, il les assemble comme les membra disjecta d'un vaste organisme, le domaine du Réel), on pourrait supposer que l'abstrait est encore moins

capable d'opérer cettp séparation si évidemment nécessaire. Et pourtant, tel est justement son rôle, sa fonction. C'est l'abstrait qui délimite l'abstrait, qui jette les bases profondes, les ma fundamenla du savoir spécial.

Un symbolisme voulu et cherché, quelque chose de fictif, d'artificiel caractérise l'abslraclion-mère qui détermine la naissance, qui crée l'individualité propre d'une branche scientifique quelconque et qui, plus tard, protège cette existence solitaire contre l'envahissement des branches voisines, contre la marée montante des inductions tirées du trésor commun de l'expérience concrète. Cela est vrai de toutes les disciplines scientifiques, mais cela est vrai surtout des sciences dites théoriques, fondamentales ou abstraites. Considérez n'importe lequel parmi ces systèmes de connaissances, et vous reconnaîtrez aussitôt à ce signalement son abstraction essentielle ou limitative.

La quantité, l'énergie physico-chimique, la vie, enfin, la socialité, la moralité, l'intellectualité (l'esprit opposé à la matière), — voilà autant de concepts-limites, de concepts directeurs des sciences spéciales correspondantes, et voilà aussi autant d'abstractions qu'il serait oiseux (et, à l'heure actuelle, absurde) de présenter comme des distinctions ontologiques. On glisserait par là dans un matérialisme manifeste ou dans le plus grossier des idéalismes (deux écueils dont l'équivalence nous est cachée par cette condition, ce ressort important du mécanisme de la pensée, la négation antithétique). Ces concepts qui nous servent pour classifîer les faits observés, ne possèdent que la valeur d'hypothèses, de fictions

mentales. Croire le contraire, c'est verser dans Terreur des anciennes sciences qui à la tête de chaque espèce de faits plaçaient une ou plusieurs causes spécifiques (forces, fluides, etc.), — sortes de barrières infranchissables séparant les processus naturels où un savoir accru et mieux dirigé n'a vu plus tard qu'un phénomène d'évolution, de transformation et, en somme, de répétition du même fait essentiel (conservation de l'énergie, identité des contraires). Mais s'il en est ainsi, si nous pouvons, si nous devons même recourir à cette pure idée, à cette réalité surorganique, la quantité^ afin de ranger en une classe certains faits que nous rencontrons partout dans l'univers, afin de fonder les mathématiques; si, grâce à un artifice semblable, à un postulat analogue, en nous aidant des concepts de mouvement, de chimicité, de vie, nous créons ces grands corps idéaux, la physique, la chimie, la biologie, pourquoi se priver du même puissant soutien pour établir les bases du savoir final qui hante aujourd'hui les intelligences, qui attire et concentre les aspirations de l'humanité en quête d'un sort plus heureux? Nous construirons donc sur un postulat pareil la sociologie abstraite, la morale scientifique, cette idéologie positive et complexe qui, émergée des limbes de l'organique, du cérébral, du psychophysique, s'efforce à connaître, à comprendre, à représenter, à régler et à conduire le monde de la vie et, par suite, celui de la matière. Pourquoi écarterions-nous l'hypothèse de la socialité, la fiction du psychisme collectif? Craindrions-nous donc, sur ce point seul, et arrivés au faite de la série scientifique, une rechute dans l'illusion matérialiste déjà vaincue

par la physique, la chimie, la biologie? Mieux vaudrait encore suivre le récent exemple donné par la dernière de ces trois sciences (se libérant par ses hypothèses yitaliste et animiste du lourd joug des disciplines inférieures), que de piétiner sur place, comme nous faisons aujourd'hui, nous contentant d'une sociologie et d'une morale prétendues indépendantes, mais qui, en réalité, ne dépassent pas la sphère étroite des phénomènes physiologiques. Certes, je veux bien augurer de la sociologie qu'elle s'unira un jour avec la biologie, comme je nourris l'espoir d'une fusion future entre la biologie et la chimie, et entre celle-ci, la physique, la mécanique. Mais c'est là le terme idéal, non le but proche de l'évolution du savoir positif. L'analyse scientifique précède et prépare la synthèse philosophique. Ne lâchons pas la proie de la première pour l'ombre de la seconde, pour l'ombre, dis-je, car, dans l'état présent de nos connaissances, nos essais de synthèse ne pourraient être que profondément empiriques et irrationnels (8).

Une foule de déductions viennent appuyer les vues exposées plus haut sur les rapports de l'abstrait et du concret. Nous ne saurions songer à produire ici toutes ces preuves. On nous permettra cependant de brièvement signaler à l'attention du lecteur, parmi les raisons qui militent pour notre thèse, deux ou trois points encore.

Une opinion très répandue, même dans les milieux appartenant à cette culture moyenne qui est la culture littéraire, veut que le domaine moral, ou l'intérêt de la conscience, se place infiniment au-dessus des intérêts du progrès, de la civilisation, de la poli-

tique, etc. L'histoire, dit-on, est chose ondoyante et passagère, et chacun de nous, dans son for intérieur, doit tendre vers le permanent et Téternel. Cette vue qui, il y a un ou deux siècles à peine, s'exprimait ainsi : lorsque nous cherchons Dieu, nous devons, dans la mesure de nos forces, renoncer au monde et répudier ses tristes fins, cette vue mérite à coup sûr de prendre rang parmi les préjugés humains les plus enracinés. Or, on peut Tavouer aujourd'hui, une telle prénoHon fut plutôt secourable, utile aux progrès de Tesprit, que funeste ou nuisible. Elle garda intact, elle laissa en jachère le terrain où devait germer, plus tard, cette vérité précieuse : la distinction entre la science naturelle et Thisioire naturelle des choses, entre le savoir abstrait et les couches, les formations scientifiques préparatoires qui contiennent les matériaux dont s'édifiera la théorie pure. D'autre part, il y avait là comme l'obscur soupçon que la morale et son excroissance visible, le droit, constituaient, en somme, « l'âme » des faits sociaux, un dernier « résidu, un rejaillissement ou réfléchissement plus ou moins conscient ou inconscient, des lois les plus intimes de l'organisation sociale » (9).

Un sentiment tout pareil, du reste, poussera le physicien, par exemple, à voir dans les normes immuables de la nature, — la loi de la conservation de la force, les lois du mouvement, etc., dont il nous parlera avec une sorte de vénération soumise et attendrie, — quelque chose de distinct et de fort élevé au-dessus des expériences, des faits particuliers, des détails qui pourtant forment tout le contenu de ces lois et qui, seuls, nous assurent leur réa-

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lité. Le domaine de Texpérience lui paraîtra ce que rhistoire et la civilisation paraissent au moraliste de nos jours, ou ce que le monde, Tunivers entier paraissait non seulement au moine du moyen âge, mais encore à cette classe infiniment plus intéressante de chercheurs du divin et de l'absolu, les grands métaphysiciens qui jetèrent un éclat si vif sur les siècles passés.

La prénotion d'une morale éternelle et planant bien haut sur les différences de lieu, de temps et de race, prépara la reconnaissance scientifique aussi bien de l'identité foncière de la nature humaine que de Tunité des lois gouvernant les sociétés. Saluons donc ce préjugé salutaire, avant de l'immoler aux tendances iconoclastes de la méthode de Descartes et de Bacon.

Notre second point concerne le problème si souvent débattu des rapports qui existent entre la société et chacun de ses membres. Aujourd'hui encore, nous répétons volontiers avec Spinoza, que la société est l'être véritable dont les individus ne forment que les apparences ou les accidents; en d'autres termes, que les individus, pour entrer dans l'unité sociale, doivent dépouiller de plus en plus leur individualité (10). C'est là une autre prénotion, basée sur une vue superficielle et incomplète des faits. S'il est sûr que les membres d'un groupe soient contraints, par la force des choses, à dépouiller une partie de leur individualité, il est non moins évident qu'il ne peut s'agir que de leur individualité organique, et nullement de cette individualité supérieure ou vraiment sociale, que l'existence collective les oblige, au contraire, à revêtir. La société demeure, quand même,

une idée^une réalité abstraite; mais loin de correspondre, comme pense le vulgaire et comme l'ont cru les anciens philosophes, à Thomme biologique, cette idée a pour corrélatif la notion de Tindividu social. Ce dernier représente la forme concrète et particulière (donc indissolublement liée aussi bien à l'individualité biologique qu'à l'agrégation chimique, physique et mécanique) de la synthèse idéale désignée par le terme de société.

La société, par suite, préexiste logiquement aux individus sociaux qui en sont l'œuvre directe. Mais, à son tour, la société est une consécution, un produit, un résultat naturel de cette autre forme de l'énergie cosmique, la vie, ou des unités concrètes et vivantes qui la manifestent. Seuls, les individus biologiques préexistent réellement aux individus sociaux (11).

Autre question qui se greffe sur la première : la société peut-elle entièrement absorber ses membres sans se détruire elle-même? Et pourquoi, en les faisant dépendre d'elle, dépend-elle d'eux également? Ou encore, selon le jeu de mots d'un écrivain sur cette matière, pourquoi, pour se conserver elle-même, doit-elle composer avec ceux qui la composent? (12).

Notre distinction capitale entre l'être — biologique — qui forme la société, et l'être — social — que la société forme, ou entre la matière première et le produit achevé d'un seul et même processus naturel, répond nettement à ces questions. La société tend à absorber les individus biologiques qui la composent, mais cette tendance ne marque qu'une simple direction du nouveau mode de la force. Elle ne se réalise donc que partiellement, jusqu'à un certain

point OU une certaine limite qui toujours reste en deçà des conditions fondamentales de la vie organique. Mais la société ne saurait tendre à absorber les individus sociaux qu'elle forme ou crée elle-même. Cette conception renferme un illogisme manifeste sur lequel je n'aurai garde de m'appesantir. Loin d'absorber ses propres produits, ce qui équivaudrait à une sorte d'autodestruction^ toute société qui veut se conserver et prospérer ne saurait assez respecter rindépendauce, l'autonomie de ses membres, les droits de la minorité, même réduite à un seul individu. C'est là, comme on sait, l'idéal qui, sous des formes encore sauvages et grossières, hante de nos jours une foule croissante d'esprits (13).

Corollaire. — Genèse de la diflerenciation éthique. — Quelques mots sur l'essence de Fart.

Au problème général de Tabstrait et du concret se rattache, comme un corollaire important, la grave question des premières origines de la différenciation éthique.

Quelle est la genèse profonde des concepts du bien et du mal? Faut-il chercher la clef de cette division dans la science primitive, ou dans la nature humaine, indépendamment de toute connaissance, ou dans Tune et dans l'autre? En d'autres termes encore, le savoir moral est-il la source ou Tune dos sources de la vertu et, corrélativement, du vice? Ce savoir engendre- t-il ces deux grandes catégories de faits que les hommes s'obstinent à opposer l'une à l'autre, ou bien poursuit-il une fin unique : constater les conditions dans lesquelles de tels phénomènes appa-

raissent, et arriver ainsi à déterminer les causes générales de leur existence et les rapports qui les unissent aux autres classes de faits naturels?

Les sciences constituées de longue date nous fourniront peut-être, sur ce point, un exemple et des indications utiles. Jamais, en effet, que nous sachions, le physicien ni le chimiste n'ont considéré les propriétés de la matière soumises à leur étude comme un résultat ou un effet de la connaissance des lois qui régissent ces propriétés. Sans doute, un tel savoir apparaissait à la plupart d'entre eux comme un moyen éprouvé permettant de reproduire certains phénomènes naturels. Mais « reproduire », dans la langue scientifique, n'a jamais signifié être la cause vraie, la cause réelle d'un fait ou d'une série de faits. Ce terme ne vise que les causes dites occasionnelles qui engendrent directement des effets distincts de l'effet qu'on étudie, des effets qui appartiennent à un ordre différent de phénomènes; ces causes, par suite, rentrent elles-mêmes dans cet ordre différent. Là, et là seulement, elles sont efficientes, elles s'identifient avec les résultats qu'elles déterminent . Partout ailleurs, elles diffèrent du tout au tout des phénomènes qu'elles ne font qu'annoncer ou accompagner, sans jamais pouvoir réellement leur donner naissance (14).

Quoi qu'il en soit, du reste, il est clair que les causes intimes d'un phénomène doivent être distinguées des circonstances externes qui favorisent soit sa production, s'il s'agit de faits purement organiques, chimiques ou physiques, soit sa reproduction, s'il s'agit de faits intellectuels associés à, des faits vitaux et inorganiques. Et c'est précisé-

ment ce que la raison et le savoir humains ont toujours fait et continuent de faire, en situant, pour ainsi dire, la cause du phénomène dans le phénomène lui-même, en dévoilant ses propriétés essentielles, en nous parlant d'attraction, de magnétisme, de chaleur, d'électricité, de chimicité, de vitalité, ou d'autant de substrata^ de qualités nouménales qui transparaissent derrière le phénomène indépendamment des conditions fortuites qui raccompagnent (13).

Mais ce qui est vrai des phénomènes ph^'siques est également vrai des faits sociaux. Tout se passe ici de la même manière. Nécessairement, les mêmes points de vue surgissent et nous imposent leurs caractères différentiels. Prenons un fait social quelconque, un acte de bienfaisance ou une action criminelle, par exemple. Si on l'envisage en tant que phénomène particulier et concret, sa cause s'offrira telle qu'un ensemble de faits également particuliers et concrets, composé, d'une part, de certains sentiments, de certaines idées et des volitions corrélatives, et de l'autre, des expériences individuelles qui fournirent à cette évolution psychique son contenu initial. SI, ensuite, nous nous élevons de quelques degrés dans réchelle abstractive, nous cesserons de nous attacher aux caractères discrets et concrets de l'acte, pour ne fixer que ses caractères continus et abstraits; en d'autres termes, nous généraliserons ses causes particulières. Enfin, arrivés au sommet de l'échelle, nous exprimerons l'unité ou l'identité des caractères observés dans le vaste groupe précédent, nous les réduirons tous à une cause unique, soit la vie, soit le psychisme biologique, soit le psychisme social. En tout cas, nous débarrasserons ou nous croirons avoir débar-

rassé le problème d'un grand nombre de conditions ou de circonstances qui nous apparaîtront comme secondaires et plus ou moins fortuites.

Or, de ces trois points de vue, le dernier est justement celui auquel aspire et tend la science théorique (16).

L'abstraction ainsi comprise s'identifie avec ce qu'on appelle d'habitude la méthode objective. Cette méthode est la même dans toutes les sciences. On lui oppose la méthode subjective qui, à vrai dire, n'est que l'ensemble des procédés assurant la conservation du point de vue primitif, initial. Une telle recherche s'intéresse à tous les caractères particuliers , à toutes les causes concrètes des phénomènes, parmi lesquelles le cerveau humain joue, comme on sait, ne fût-ce que pour observer les phénomènes, un rôle proéminent. Or, pour cette dernière raison, le point de vue subjectif, excellent dans la pratique, entraîne de nombreux inconvénients dans le savoir abstrait. Il y devient une cause d'erreurs, d'illusions personnelles, il y perpétue les prénotions empiriques, les préjugés du bon sens vulgaire.

Un groupe d'écrivains, répandu un peu partout en Europe, préconise avec ferveur de nos jours l'emploi de la méthode subjective en sociologie. Cette tendance n'est ni philosophique, ni scientifique. Elle marque les premiers pas, le début dans la science. L'école en question semble posséder des idées très vagues sur les caractères qui différencient le concret, le particulier, le général et l'abstrait, et elle confond volontiers ces divers points de vue. Elle arrête par là l'essor normal de la sociologie. Elle retient cette science dans sa période infantile, elle ne lui permet

pas de sortir de l'observation empirique des faits isolés. Quelques représentants de cette école, d'ail- . leurs, nous semblent avoir été victimes d'une pure équivoque verbale. Expliquons, en deux mots, le piège auquel ils se laissèrent prendre.

Nous avons vu que les sciences de la nature inorganique deviennent de plus en plus abstraites à mesure qu'elles s'attachent, dans la causalité complexe soumise à leur étude, à dépouiller les faits physiques concrets aussi bien de leurs caractères organiques que de leurs caractères surorganiques. Les sciences de la nature vivante, à leur tour, ne procèdent pas autrement. Elles progressent et se perfectionnent en écartant de leur chemin, d'une part, les faits et les propriétés inorganiques et, de l'autre, les faits.et les propriétés surorganiques. Mais, arrivé enfin au seuil des sciences sociales ou morales, Tesprit éprouve un cruel embarras. Successivement et par deux fois, parcourant les longues et difficiles étapes du savoir, il élimina, du champ de ses études, l'élément surorganique, la pensée humaine. Il satisfaisait de la sorte aux exigences de la méthode dite objective. Mais en même temps il contractait une habitude invincible; il associait d'une façon étroite le rejet de l'élément subjectif à la conception qu'il se faisait de la science et de sa méthode. Ainsi finit-il par entièrement fausser cette conception. Il perdit de vue que, pour remplir des conditions exactement pareilles, il fallait, dans le cas du savoir social, se spécialiser une fois de plus, s'attacher à l'élément surorganique et faire litière de tout le reste. A ce prix seul on pouvait, en cette nouvelle occurrence, et demeurer dans les limites de Yobjel propre de la

sociologie, et éviter les illusions qui accompagnent le passage difficile du concret à Tabstrait (17).

Par malheur, les partisans de Técole subjective n'entendent pas les choses de cette façon. Au lieu de hautement admettre la nécessité absolue de conserver, dans la nouvelle discipline, les procédés d'étude qui firent le succès des autres branches du savoir, ils ne cessent de nous vanter le profit qui dériverait, pour la sociologie, d'une révolution radicale dans sa méthode. Ils semblent ne pas se douter que la réforme qu'ils annoncent ou méditent consacre le statu quo, exemplifie la marche ordinaire des sciences. Leurs meilleurs efforts se réduisent ainsi à une pure question de terminologie, au vain désir d'appeler la même méthode, dans un cas, objective, et, dans l'autre, subjective. Ils ressuscitent de la sorte, sur un nouveau terrain, la vieille et si futile distinction entre le sujet et l'objet, l'homme et la nature.

Certains auteurs grossissent encore le malentendu en ramenant la question de méthode à ce qu'ils appellent le problème éthique. L'étude abstraite de l'homme vivant au milieu de ses semblables, disentils, ne saurait nous suffire; car l'homme n'est pas seulement un être social, il est encore une personne morale. Et c'est par cette porte, à les entendre, — l'éthique ou la morale — que l'élément personnel, subjectif, fait son entrée dans l'histoire et dans la science des sociétés humaines. Dans sa Politique positive, Comte avait déjà essayé de comprendre et de traiter la morale de cette singulière façon. Les « subjectivistes » de nos jours ne font donc, à dire vrai, que suivre docilement l'impulsion qui leur fut donnée par ce puissant esprit. A leurs yeux, comme à ceux

de Comte, l'éthique n'est qu'une sorte de technologie sociale, une science d'application, ou presque un art. N'insistons pas sur cette erreur qui aujourd'hui résiste difficilement à quelques instants de réflexion.

El revenons au problème posé au début de ces pages. La connaissance morale engendre-t-elle la vertu, le vice, ou ces deux contraires à la fois? Ou bien son rôle se borne-t-il à découvrir, à éclairer les conditions d'existence des faits moraux, sans qu'elle puisse jamais se transformer elle-même en une série d'actes bons ou mauvais? Un tel savoir peut-il, en conséquence, prétendre à la haute direction de notre conduite?

Rappelons d'abord ceci : le phénomène surorganique entre comme un élément, comme un facteur indispensable dans la composition et la manifestation de n'importe quel fait concret. Mais seulement du fait concret, et c'est par ce caractère que la chose concrète, malgré l'apparence paradoxale de l'affirmation, s'oppose à l'idée, à l'abstraction pure. L'intervention de l'élément surorganique revêt deux formes fondamentales : Vobservation du phénomène et sa reproduction. Ces deux actes constituent ce que nous appelons notre expérience ou encore notre savoir des choses. Rien ne se passe (je ne dis pas rien n'existe) dans la nature, ni le fait concret physico-chimique, ni le fait concret chimico-vital, ni le fait concret bio-social, en dehors du choc surorganique, de la double étincelle qui se dégage soit de l'observation, soit de la reproduction des phénomènes. Quant au fait abstrait, à l'idée pure, elle a pour caractéristique d'être élémentaire, indécomposable

(et en ce sens infinie). Elle n'admet, dans le nexus ou la lignée causale, que sa propre essence, elle s'oppose au fait concret par ce repliement sur soi ou cette tendance centripète, et par Télimination des causes dites occasionnelles, c'est-à-dire appartenant à une autre espèce logique du môme genre suprême, — l'être (18).

Mais rien ne change du fait de la complication phénoménale à laquelle nous rattachons les concepts de socialité ou de moralité : ni la méthode scientifique, ni les définitions du concret et de l'abstrait, ni leurs mutuelles relations. Ici encore, le savoir des choses morales, depuis leur intuition obscure jusqu'à leur connaissance exacte et approfondie , est un élément, un facteur nécessaire à la manifestation du phénomène bio-social concret et particulier (qu'il s'agisse d'idées , de sentiments , de volontés , de désirs déterminés ou d'actes déjà accomplis). Rien ne s'actualise, rien ne devient concret dans la nature surorganique, en dehors d'une causalité dont l'un des chaînons est constitué par l'expérience sous ces deux formes, l'observation et la reproduction du phénomène. Quant à l'idée morale pure, quant au fait social élémentaire, indécomposable ou, en un mot, abstrait (et infini), c'est un phénomène qui, résultant de la recherche de la cause unique, immanente, trouve naturellement sa raison en lui-même.

Je conclus. Dans la série entière des sciences, l'élément surorganique intervient toujours, et à titre égal, dans la genèse des phénomènes concrets, des faits considérés comme autant de quantités discrètes. C'est là le domaine propre de l'influence ou de l'action du savoir. C'est ici qu'il apparaît, de

façon OÙ d'autre, tel qu'une cause nécessaire du phénomène. Ainsi s'expliquent la domination de Thomme sur les choses et les êtres qui Tentourent, et la direction imprimée par lui à la nature inerte, à la nature vivante, et jusqu'à la nature surorganique. Ce pouvoir est essentiellement une relation d'antécédent à conséquent, un rapport causal.

D'autre part, nous confondons souvent le concret et l'abstrait, nous ne connaissons qu'imparfaitement les lois qui règlent le passage de l'un à l'autre, et nous tombons par suite en une foule d'illusions mentales qui, à l'analyse, se découvrent comme une série d'illogismes. L'une de ces erreurs mérite une mention particulière. Nous croyons de bonne foi que, autant nous sommes faibles et désarmés en face des phénomènes naturels dits objectifs, autant nous sommes forts et puissants (jusqu'à l'autocratie phantasmagorique du libre arbitre) dans la sphère des phénomènes naturels dits subjectifs. Dans les deux sphères, cependant, notre pouvoir est pareil, et aussi notre devoir, expression et mesure de notre force. Même on peut dire, en parlant de la science, qu'étant plus développée dans ses parties inférieures, elle nous donne plus de prise sur la nature inerte que sur la nature vivante, et sur celle-ci que sur la nature hyperorganique. L'homme, en tant qu'individu social et même en tant qu'individu biologique, est plus chétif, plus faible vis-à-vis de lui-même que vis-à-vis du monde extérieur. Ce n'est pas un paradoxe. Car son savoir social ou moral est beaucoup plus incertain.

Il ne dépasse guère les limites de l'observation empirique et ne va pas jusqu'à la reproduction, jus-

qu'à Texpérience savante. Les progrès des branches supérieures du savoir modifieront sans doute peu à peu cet état de choses dans un sens d'égalité, de nivellement des divers domaines de la connaissance et de l'action.

La science abstraite ne saurait être confondue avec son application ou sa technologie . Elle poursuit la vérité en soi. Elle engendre directement la philosophie qui, selon les temps, les milieux, les degrés du savoir théorique ou de l'ignorance générale, est une théologie, une métaphysique, une synthèse plus ou moins parfaite et rationnelle de nos connaissances. Mais, dans ses destinées diverses, la philosophie reste et restera toujours une religion, un culte de la vérité telle que l'entend l'époque fugitive, un lien idéal entre les hommes. En s'aidant de ce culte, en se servant de la philosophie, la science abstraite engendre encore l'art. Enfin, par ces deux chaînons intermédiaires, l'un direct, une conception générale des choses, et l'autre consécutif au premier, une sélection, un choix de choses plaisantes (nous les appelons belles)^ le savoir abstrait conduit à l'action, au travail, à l'industrie, c'est-à-dire, en définitive, à une sélection, à un choix de choses bonnes, profitables, utiles (19).

D'ailleurs, philosophique, esthétique, appliqué, le savoir se manifeste, à son tour, sous la forme concrète et particulière du fait bio-social. Comme tel, le savoir pénètre et remplit toute la sphère de la causalité concrète. Comme tel, il évolue et se transforme. Comme tel aussi, il conditionne l'évolution, le changement, le flux et le reflux incessant des choses. Comme tel, il est une puissance, tantôt latente on

possible, tantôt effective ou actuelle. Sa tendance est de persister dans son être, et son être consiste à croître, à augmenter, à occuper une place toujours plus grande. Un jour viendra où les plus aveugles le salueront comme la cause souveraine de toutes les mutations concrètes. Car, considéré comme fait concret, le savoir, c'est Texpérience, et l'expérience, c'est Texistence concrète tout entière.

On a souvent réclamé pour la science ce privilège : le pouvoir de conduire, dans la théorie aussi bien que dans la pratique, au triomphe exclusif, absolu, de la vérité sur Terreur. On a doté du même prestigieux attribut le savoir moral; et puisque, pour certaines raisons déjà indiquées, la vérité s'appelle ici le bien ou la vertu, et Terreur se nomme le mal ou le vice, on a dit et répété que la morale devait conduire à la victoire définitive du bien sur le mal, de la vertu sur le vice. Pareillement, Tart, a-t-on affirmé, ne peut servir qu'à la gloire finale de l'harmonie appelée beauté, et qu'à la défaite du désordre appelé laideur.

Voilà, certes, de radieuses espérances; mais, sous peine de glisser en une phraséologie vide, il faut prendre garde à ne pas exagérer leur valeur. L'évolution est tout le contraire de la destruction, de l'annihilation des choses et des êtres. C'est leur préservation, leur renaissance éternelle et infinie. Or, la nature surorganique, le vaste monde de la pensée, ne vit que d'oppositions. Si nous tendons à la vérité, à la vertu, à la beauté, c'est que nous y sommes invinciblement poussés par le mensonge, le vice et la laideur; en sorte qu'un affaiblissement notable de ces trois puissants ressorts de tout progrès serait, sans doute, ce que nous devrions le moins souhaiter pour

le bonheur de l'espèce humaine. Et vice versa : ceux d'entre nous qui vont au mensonge, au péché, à la difformité physique et morale, y sont naturellement incités par la vérité, par la vertu, par la beauté. C'est son contraste avec le bien qui forme l'attrait captieux du mal, comme c'est son contraste avec le mal qui forme le charme subtil du bien.

D'ailleurs si, à la surface ou dans les sphères moyennes de notre conscience, nous opposons entre eux, avec une intransigeance souvent farouche, ces divers phénomènes sociaux, cela tient précisément à ce que, dans ses profondeurs intimes, notre pensée est toujours prête à les identifier. Nous n'avons plus alors affaire à des concepts spécifiques de moins en moins abstraits, mais à des concepts génériques du dernier et suprême degré. Nous demeurons en face d'une affirmation absolue doublée ou renforcée par sa négation pure. En dehors de cette identité fondamentale, les apparences laides et belles, les actes vicieux et vertueux, les idées fausses et vraies conservent leur valeur propre de choses partielles, particulières, valeur fixée et déterminée par la nature du milieu ou de l'ensemble dont ces choses font partie.

Le savoir humain est la source ultime d'où dérive toute vérité aussi bien que toute erreur. L'art est pareillement la source unique de toute beauté et de toute laideur. Quant à la morale, elle forme une partie intégrante de la science positive et, comme telle, elle pose, elle détermine tour à tour la vérité morale, que nous appelons le bien, et l'erreur morale, que nous appelons le mal (20).

La création ou production scientifique (aussi bien

que la création esthétique) est au surplus toujours une pseudo-naissance, une façon tantôt d'observer, et tantôt de reproduire les choses, une méthode d'analyse et de classification. Le phénomène en soi est Vobjet du savoir, non son, produit. La gravitation universelle est aussi peu Teffel de la connaissance des lois de la pesanteur, que lai truisme ou, plus vaguement, le phénomène social est l'effet de la connaissance des lois qui régissent les sociétés. Mais c'est le phénomène dans ses multiples relations avec tous les autres phénomènes, c'est le fait concret et particulier que la science tend constamment, sinon à produire, du moins à reproduire.

La différenciation « éthique » s'offre comme la forme la plus spéciale, la plus complexe (et, en ce sens, la plus parachevée, la plus parfaite) que puisse revêtir la différenciation « cognitive » élémentaire et beaucoup plus générale. Le bien et le mal représentent la vérité et l'erreur transposées^ du domaine des faits inorganiques ou organiques, dans celui des faits surorganiques.

Tel est le principe que le sociologue théoricien ne doit jamais perdre de vue.

Or, les origines de la différenciation cognitive apparaissent clairement. Elles remontent aux origines mêmes de toute connaissance. Le problème de l'abstrait et du concret, ou plutôt celui du passage de l'une de ces deux formes ou catégories rationnelles (dans le sens de Kant) à l'autre, préside à toute différenciation cognitive et détermine ses lignes essentielles. Ce problème précède et prépare également toute différenciation éthique. La genèse de celle-ci se rattache au problème de l'abstrait et du concret.

Cotte liaison s'affirme comme une nécessité mentale à laquelle nul ne saurait se soustraire sans violer les lois les plus strictes de la raison.

Cependant, si Ton sort de la science pure, si Ton quitte ses hautes cimes pour descendre jusqu'au savoir appliqué, on se trouve subitement en face d'une nouvelle explication du problème éthique. C'est le point de vue finaliste qui, entrant en scène, signale désormais le bien (ou la vérité) comme un objet désirable, un but à atteindre, et le mal (ou Terreur) comme un objet répulsif, une fin à éviter. Mais n'insistons pas sur cet aspect de la question. Nous aurons l'occasion d'y revenir dans le chapitre consacré à l'examen du problème général de la finalité.

Disons plutôt quelques mots sur les origines de la différenciation « esthétique », de la division des choses en belles et en laides, qui forme le principe suprême de l'art.

On a souvent, dans la meilleure des intentions, cherché à rapprocher la frontière aux mille détours capricieux qui sépare la beauté de la laideur, avec la ligne non moins sinueuse qui départage les domaines limitrophes du bien el du mal. La tentative n'a jamais pu réussir. Certes, la différenciation esthétique se laisse ramener à la différenciation cognitive (qui comprend aussi bien la différenciation éthique). Mais elle n'en découle que d'une façon indirecte. Car la différenciation cognitive produit d'abord la religion ou le culte de la vérité, et la science, comme je l'ai dit plus haut, engendre l'art en se servant de la philosophie.

La beauté et la laideur représentent, à leur tour.

la vérité et Terreur : tantôt la vérité et Terreur mécaniques, dans les attributs, dans le mouvement et le repos de la matière brute; tantôt la vérité et Terreur vitales, dans les attributs, dans la vie et la mort de la matière organisée; et tantôt enfin la vérité et Terreur sociales, dans les attributs, dans Taltruisme et Tégoïsme des groupes d'esprits, des associations d*âmes. Mais toutes ces classes de vérités (et corrélativement d'erreurs), cherchées, sinon toujours trouvées par le savoir abstrait, déterminées, sinon touours reproduites^ par le savoir concret, sont encore, suivant un terme technique et assez juste, irons figurées par Tart.

Or, en quoi consiste cette << transfiguration » subie par la vérité et Terreur? A mon sens, elle se réduit à un triage, à une sélection opérés avec le plus grand soin parmi les myriades d'apparences ou de formes déjà reconnues soit pour réelles, soit pour fausses.

Une condition unique est imposée à tous ces phénomènes : il faut qu'ils puissent, par surcroît, nous toucher ou nous émouvoir comme plaisants ou déplaisants, qu'ils deviennent pour nous une source durable de joie ou de tristesse; en d'autres termes encore, il faut qu'ils excitent et stimulent, ou inhibent et dépriment l'action humaine, le travail qui est le terme ultime dans la grande série des manifestations psychosociales.

Gomme la science et la philosophie dont il ne saurait se séparer et où il puise son inspiration profonde, et comme le travail qu'il stimule et inspire à son tour, Tart est un phénomène sociologique de la plus haute importance, un produit ou un résultat

nécessaire de révolution collective. Cela ressort de la plus simple analyse de ses éléments constitutifs. L'art est une différenciation cognitive, une recherche de lai vérité, et il est, en outre^ un choix, une sélection de vérités.

Ce choix imprime aux choses vraies (ou jugées telles) le sceau de la beauté; et il marque les choses fausses (ou nous semblant telles) du signe de la laideur. (Au reste, le non-choisi, le rejeté rentrant eo ipso dans la catégorie négative des choses plus ou moins laides, ce dernier groupe nous apparaît d'ordinaire comme plus vaste que celui de « l'erroné » ou du « faux ».)

Mais le « choix esthétique » ne saurait se borner à un seul ordre, à une seule classe de phénomènes ou de vérités (soit abstraites, soit concrètes). Il a pour champ immense la nature, l'univers entier. L'art, par suite, ne dépend pas d'une façon immédiate de la science, toujours spéciale ou particulière. Une religion, une croyance générale, une philosophie, si incomplètes et fragmentaires fussent-elles, doivent s'entremettre entre la science et l'art pour que l'œuvre de beauté puisse germer, éclore et croître. L'histoire de l'art à toutes les époques abonde en preuves de cette intime nécessité. La philosophie qui jamais ne se confondra avec la science dont elle émane directement, est la synthèse, l'aboutissement vers lequel convergent toutes nos connaissances, à tous leurs degrés de maturité, le but où tendent les efforts des savants, des grands abstracteurs aussi bien que des purs empiriques. Elle est l'unité, le lien commun, l'harmonie suprême des sciences. Et c'est précisément parce que la philosophie guide, inspire

et dirige le choix esthétique, que Tart devient à son tour une harmonie, un rapport de conformité constante entre les vérités (abstraites ou concrètes) appelées à nous charmer, à nous réjouir, à alimenter notre courage et notre puissance de travail. Et non pas vice versa, comme l'ont follement prétendu certains esprits qui, à l'exemple du fin critique Lange, ont voulu faire de la philosophie elle-même une simple manifestation de beauté, le grand art logique d*assembler les vues générales pour en construire des systèmes. La philosophie absorbe les résultats épars des sciences à une époque donnée, elle les concentre en un foyer unique, elle les fixe en une synthèse universelle, mais fugitive comme le temps qui la voit naître . (Produit d'une période, d'une phase évolutive, elle peut lui survivre et demeurer en arrière, sinon en dehors, du mouvement qui emporte la science vers des destinées nouvelles. La philosophie et Fart qu'elle inspirera et guidera seront alors également réactionnaires : — tel, par exemple, de nos jours, Tart religieux ou Tart mystique.)

Placer l'art sous l'influence prépondérante ou même exclusive de la sociologie, de la morale (d'une façon directe ou par l'intermédiaire d'une conception homogène du monde) — a toujours paru très tentant. Mais c'est là une erreur aussi néfaste que celle qui consisterait à mettre l'art sous la dépendance prédominante des mathématiques (lignes, figures, etc.), de la physique (couleurs, sons et ainsi de suite), delà chimie (ce qui jamais ne vint, que je sache, à l'esprit de personne) ou de la biologie (sensations pures). De même que le savoir et la philosophie,

Tart, dans son intime essence, est un phénomène social ou surorganique. Cela doit suffire à ses piud ambitieuses visées. Mais l*art mentirait à ses origines immédiates, à sa filiation philosophique et à sa destination universelle (on Ta comparé avec raison à une vaste méthode polyglotte, à une langue générale, à la fois symbolique et claire), s*il s'abaissait au rôle d'humble serviteur de la morale, même la plus haute ou la plus scientifique.

Les meilleurs écrivains sur cette matière Font toujours instinctivement compris. La vérité est une, soit. Mais elle ne réside pas tout entière dans cet attribut particulier, Taltruisme qui relie les esprits, qui associe les âmes. La nature extérieure, vivante ou inanimée, y contribue pour une part au moins égale. El la beauté, qui est une vérité choisie entre toutes pour certains phénomènes qu'elle fait naître et développe dans notre for conscientiel, est aussi souvent physique, au sens étendu du terme, que morale (21).

Le problème téléolog^ique. — Causes et fins.

On a souvent opposé, d'une manière absolue, la finalité à la causalité. Et comme toujours, le vieux jeu des antinomies a fini par obscurcir les idées, par dénaturer le sens exact des mots.

Nous en sommes là aujourd'hui : la causalité et la finalité sont devenues pour les philosophes ce que l'ordre et la liberté furent longtemps pour les politiques, ce que le capital et le travail semblent être encore pour les économistes, ce que blanc bonnet et bonnet blanc seront toujours pour les esprits illogiques, — deux drapeaux agités à tort et à travers et qui nous divisent, sans profit aucun pour la vérité, en deux camps ennemis. Les matérialistes prirent parti pour la causalité contre la finalité dont les idéalistes se déclarèrent aussitôt les servants fidèles.

La finalité est un concept auquel l'esprit humain

ne saurait renoncer sans perdre son rang dans la hiérarchie universelle, sans abdiquer son empire sur les choses et les êtres. Elle forme le trait distinctif, la marque propre de Texistence morale ou sociale.

Mais, loin d'exclure la causalité, loin d'en être l'antithèse, ni même une sorte de déviation fondamentale, la finalité est un simple développement, une phase supérieure, une transformation naturelle et nécessaire du processus mental qui consiste à lier les phénomènes épars, les apparences diverses, par le double nœud du rapport de la cause à reffet, et de l'effet à la cause ; à les lier et à les maintenir dans cet état de proche union, seul moyen, pour la raison humaine, de maîtriser, de dominer le chaos des événements qui se déroulent sous ses yeux.

En passant du mode vital au mode social de l'existence, Ténergie universelle acquiert un degré nouveau et peu ordinaire de complexité ; un degré si inattendu, vraiment, qu'entre la vie et les manifestations de la conscience et de la pensée, nombre de bons esprits ont cru apercevoir une sorte d'abîme infranchissable et, à tout le moins, une ligne démarcative beaucoup plus nette et plus accusée que la frontière qui sépare les phénomènes vitaux des phénomènes inorganiques (ces deux classes de faits obéissant aux lois du mécanisme, et les phénomènes psychiques étant censés y échapper).

Quoi qu'il en soit, la causalité, cet effet direct sur notre esprit, cet écho ou ce retentissement, dans notre intelligence, de la complexité croissante des choses, devait elle-même, par le simple fait du passage de l'organique au surorganique, subir un changement, une modification plus ou moins profonde.

La causalité se transforma ainsi à nos yeux, — à nos yeux, dis-je, et nullement dans la nature — en finalité. Celle-ci, en somme, se peut donc considérer comme le signe mental dénotant le dernier degré où aboutit la complication naturelle des phénomènes (22).

Approfondissons les problèmes connexes de la causalité et de la finalité : nous n'y consacrerons jamais assez de temps ni de peine.

Invariablement, dans tous les ordres de faits naturels, la raison procède à cette première et importante différenciation du phénomène : elle le dédouble en cause et en effet. Mais cet effort rationnel atteint le phénomène de deux manières : soit d'une façon indirecte, comme cela a lieu dans les sciences du monde inorganique aussi bien que dans celles de la vie, où les idées sur lesquelles Tintelligence opère sont les substituts, les remplaçants des choses; soit d'une façon directe, ainsi que cela se produit dans les sciences du monde surorganique, où les idées qui occupent notre raison s'offrent comme l'objet immédiat de la différenciation causale.

Ce dernier cas fait éclater à notre insu l'identité directe, immédiate, de la cause et de Teffet. Ici ces deux faces du phénomène unique peuvent déjà régulièrement se substituer Tune à l'autre* La cause peut nous apparaître comme possédant tous les attributs de l'effet, et vice versa, l'effet peut nous impressionner comme réalisant toutes les qualités de la cause. Et cet effet mobile qui prend la place, qui remplit l'office de sa propre cause, forme précisément ce que nous appelons un but, une fin, un motif.

Un processus surorganique se déroule en une série, une suite de phénomènes considérés tour à tour comme des causes et des effets. Or, comment ces effets ou leur synthèse (et, plus ordinairement, un seul effet pris pour type de la classe entière) deviennent-ils des huts, se transformenl-ils en causes?

Nous croyons que ce changement doit s'expliquer par la conscience de plus en plus claire, ou la connaissance de plus en plus nette, que nous prenons du processus.

Tout élargissement, toute augmentation du savoir nous enrichit de buts lointains, de motifs d'action de plus en plus variés. Nos découvertes sont toujours des découvertes d'effets, de résultats découlant de causes préexistantes. Savoir, c'est prévoir ou pré" dire de tels effets, et c'est en même temps renouveler notre provision de fins à poursuivre, ou même poser à l'activité humaine des buts nouveaux.

Voici encore une définition très simple du « but » ou de la « fin » : c'est la conscience (ou la connaissance) des effets, soit nécessaires, soit seulement possibles, dérivant de certaines causes données (23). Par exemple, n'est-il pas certain que vouloir acquérir les qualités qui distinguent un grand savant, c'est déjà posséder quelque connaissance, soit verbale (cas le plus fréquent), soit réelle, des résultats ordinaires d'une série de causes telles que le travail assidu, l'attention, la patience, la réflexion persistante, etc. D'autre part, ces résultats, devenus objets de connaissance, n'agissent-ils pas sur nous comme une cause produisant à son tour le travail, l'attention, la patience, la réflexion? Ainsi s'intervertit l'ordre primitif des phénomènes dans le temps, et ces phénomènes

se rangent en une nouvelle succession ou, plutôt, en deux séries parallèles, dont Tune demeure descendante, causale, et Tautre devient ascendante, finale.

Cette interversion est précisément ce qui donne naissance au phénomène appelé but ou motif. Elle constitue la caractéristique essentielle (du moins jusqu'à plus ample informé) de la nature surorganique ou morale. Par contre, doter de buts la nature inorganique ou même vivante, — par exemple, en interprétant d'une façon téléologique les structures et les fonctions animales, — c'est saper par sa base Tédifice entier de la science, c'est prématurément effacer les limites qui séparent les principaux domaines scientifiques, c'est détruire l'œuvre le plus fructueux de la raison.

Le philosophe appartenant à l'école moniste n'oubliera jamais que, par sa nature aussi bien que par son origine, toute fin est un e/fet. Et il concevra aisément que l'illusion téléologique consiste, non pas à faire de cet effet une cause, mais bien plutôt à refuser d'admettre l'identité parfaite de la cause et de l'effet; soit encore, d'une façon générale, àcroireâ la contrariété absolue des choses, au dualisme immanent de l'univers. Quant à la finalité telle que nous l'entendons et la définissons, comme une transposition logique des deux termes de l'équation causale, sa légitimité dans la vaste sphère des sciences du monde surorganique nous semble ne pas pouvoir être mise en doute.

Là où il n'existe aucune science de Veffet^ aucune prévision^ d'abord empirique, ensuite de plus en plus théorique ou scientifique, il ne saurait y avoir aucune connaissance du but. Dans ces conditions qui appartiennent au monde physique et qui caractérisent,

en outre, les termes inférieurs de la série vivante, l'effet reste toujours un simple effet; il ne devient jamais une fin, un phénomène surorganique capable de se réengendrer, de se renouveler indéfiniment lui môme. 11 serait puéril d'insister sur cette tautologie. Au contraire, partout où il y a prévision et, par suite, formation de buts, il y a déjà apparition manifeste, si chétive fût-elle, du surorganique, c'est-à-dire du moral ou social (^4).

Débarrassée des illusions naturistes et anthropomorphes qui la défigurent, la finalité remplit étroitement les cadres de l'éthique, qui pourrait tout aussi bien s'appeler la science du but ou du motif (25). Mais est-ce à dire que le devoir-âtre prime ou môme précède, dans la sphère morale, T^'^re? Cette prétention d'une puissante école métaphysique nous semble une pure logomachie. Toutefois, la transformation de l'effet en but (ou en cause de sa propre cause) nous donne la clef du vieux mystère de l'impératif catégorique. Dans tous les autres domaines naturels, la devoir-être (la persistance dans l'ôtre) se conçoit comme l'effet de l'être; ou, d'une façon très générale et très abstraite, comme immanent à l'être. De môme pour le devenir qui, dans sa signification la plus ancienne et la plus profonde, apparaît tel qu'une simple conséquence, un résultat de rétre. Mais, dans la sphère surorganique, où l'effet tient l'office de la cause, le devenir, sous les noms d'évolution et de progrès, se transforme en fin morale, en but posé à l'activité individuelle et collective (2G).

La science du but ou du motif, la morale, se pourrail encore concevoir comme la science de la volonté^ de la détermination surorganique , distinguée du

simple mécanisme, soit inorganique, soit organique. La volonté se définirait ainsi qu'une « appétence de Teffet » qui serait déjà idéologique, rationnelle, ces deux derniers attributs impliquant une vue claire de Teffet et signifiant que sa transformation en but ou motif est en voie de s'accomplir.

Ainsi se justifierait jusqu'à un certain point le vague sentiment qui poussa plusieurs grands mélaphysiT ciens à reconnaître dans la volonté Tâme cachée des choses. Ces penseurs ne se trompèrent qu'à demi; ils péchèrent surtout par excès de généralisation. La volonté forme l'intime essence, tout au plus, du psychisme surorganique qui par là se différencie du reste des phénomènes (27).

Quoi qu'il en soit, loin de nous paraître gouverné par un ensemble de lois psychosociales, basées sur des lois biologiques, le processus finaliste nous impressionne, d'habitude, comme un fiât arbitraire, un choix tout à fait libre. Cette illusion, à mon sens, peut s'explkjuer de la façon suivante. Une cause, idéologique en dernier ressort, produit un effet qui, s'il demeurait à l'état passif, sans réagir sursa cause première et la forcer à se reproduire, à se répéter en engendrant les mêmes résultats, n'aurait jamais pu faire naître en nous le mirage de la liberté. Mais voici que, à la suite et en raison de phénomènes très complexes formant la substance de notre moiy de phénomènes qui, en dernière analyse, se résolvent en idées (conscience, connaissance), ce choc en retour (rendu possible par l'identité essentielle des termes du rapport causal) a effectivement lieu : l'effet primitifdevient pour nous une ^n, et la cause primitive un moyen. Dès lors, une telle nécessité idéologique nous

semblera autrement conditionnée que le mécanisme organique ou inorganique. Obéissant à une loi profonde de notre intelligence, nous opposerons entre eux ces deux processus : Tun nous paraîtra involontaire ou déterminé, et l'autre volontaire ou indéterminé. Or, c'est là que nous guette Tillusion dualiste ou agnostique. La nécessité morale n'est pas d'une autre nature que le mécanisme physique; elle constitue seulement, dans le même genre, une espèce nouvelle.

A ce point du débat, nous rencontrons cette grosse question, le vieux problème des facultés de l'esprit : qu'est-ce que la raison, le sentiment et la volonté, ou encore le jugement, l'émotion et le désir? Faut-il conserver cette classification tripartite? Et que signifie- t-elle au juste?

La matière, l'objet d'une émotion ou d'une volition, c'est toujours un plaisir ou une peine. Or, le même contenu s'observe dans la sensation. L*émotion et la volition ne seraient-elles donc que de la sensation? Incontestablement. Mais Tune aussi bien que l'autre sont, comme la pensée elle-même qui les éclaire en les unissant, de la sensation transformée sous l'influence active d'un nouveau facteur : la socialité, rudimentaire chez les animaux, et très développée, très afïinée, devenue toute-puissante chez l'homme. Faut-il en conclure l'identité essentielle des trois termes psychiques fondamentaux: émotion, jugement, volition? Les faits connus et les expériences les mieux contrôlées ne laissent guère de place au doute à cet égard; mais cela n'empêche point, en descendant l'échelle abstractive, de différencier tous ces états conscientiels, de les considérer comme

autant d'espèces d'un genre unique. Et voici Thypothèse à laquelle nous croyons pouvoir nous arrêter pour expliquer ces différences.

L'émotion constitue la première phase du processus qui transforme une sensation agréable ou pénible en une idée de plaisir ou de peine. Pendant un laps de temps plus ou moins long, l'idée reste vague, imprécise, trouble : c'est de l'émotion. Mais à mesure qu'elle se remplit de rapports exacts, déterminés, vérifiés, ses contours se dessinent, son contenu s'accuse en traits saillants; l'émotion change alors de caractère et de nom : elle devient de la discrimination, elle s'appelle jugement.

Dans la même série, la volonté apparaît comme un degré de complication nouveau et surtout autrement conditionné que le jugement ou la pensée.

La volonté est toujours précédée et préparée par l'ébranlement idéologique qualifié par nous comme une émotion. Ce caractère apparie la volonté au jugement, à l'idéation proprement dite. En quoi donc, en somme, la volition se distingue-t-elle de l'émotion, d'une part, de la pensée, de l'autre?

Volition et pensée sont toutes deux de la sensation transformée, de l'émotion spécialisée ; mais dans chaque cas la transformation et la spécialisation se produisent selon un mode ou un rythme divers. Il s'agit de saisir et d'apprécier la différence. Aidonsnous d'une nouvelle hypothèse. Supposons que la pensée soit de l'émotion caractérisée par ce trait spécifique : l'idée vague de plaisir ou de peine s'emplissant, tel un cadre vide, de plaisirs et de peines déterminés et qui se rangent en une série d'antécédences et de conséquences, c'est-à-dire en une suite

de causes et d'effets. La causalité^ tel serait donc Taltribut essentiel delà pensée, delà raison, du jugement.

L'idéation proprement dite ne dépasse jamais la causalité. La volition, au contraire, dépasse le lien causal, ou plutôt (car le mot dépasse tendrait à faire considérer la volition comme quelque chose de supérieur à ridéation, ce qui n'est pas), inaugure à son égard un rapport différent, un rythme mental nouveau, un point de vue d'une autre sorte. Sous le nom de but ou de fin, le conséquent devient ici Tantécédent, et sous le nom de moyen, la cause devient Teffet. Tandis que Tidéation représente Tordre extérieur, ou objectif, entre des groupes de sensations, la volition renverse les termes de ce rapport, elle représente, entre les mêmes données sensibles. Tordre intérieur ou subjectif. L'idée d'une femme, par exemple, n'intervertit pas Tordre objectif des données sensibles, Tantécédence et la conséquence de certains plaisirs et de certaines douleurs, transformés idéalement et déterminés par cette antécédence et cette conséquence elles-mêmes. La volition qui a pour objet ou contenu une femme, renverse, au contraire, cet ordre; elle fait d'un certain plaisir (jouant le rôle de résultat dans le processus idéatif) un but, c'est-à-dire une cause tendant à se reproduire elle-même. En un mot, ce qui caractérise le phénomène mental, c'est, dans le premier cas, la causalité, et dans le second, la. finalité qui ainsi nous apparaît comme le postulat efficace de toute activité consciente (28).

La finalité forme la condition nécessaire de l'acte conscient. L'activité scientifique subit naturellement cette règle. Elle est, elle restera toujours foncière-

LE PROBLÈME TÉLÉOLOGIQUE 5i

ment finaliste. Toute recherche scientifique tend à élever la connaissance des lois de la nature au rang de fin ultime; nous sommes ainsi conduits à voir dans de telles lois la cause première des phénomènes, sans prendre garde qu'en réalité, ce sont les phénomènes qui engendrent leurs propres lois.

Mais bien que le labeur du savant soit marqué du sceau téléologique, il serait oiseux d'en tirer la conclusion que le but de la science et sa méthode consistent, plutôt que d'étudier les causes des phénomènes, à s'enquérir de leurs fins.

Dans une enquête sur la destinée des choses, la téléologie joue le rôle même qui lui appartient dans une enquête sur leur origine. Accordons à l'adversaire que les fins soient un sujet aussi digne d'attention et d'intérêt que les causes. Mais leur étude ne formet-elle pas le coutenu, l'objet propre du savoir pratique, appliqué? L'étude des causes, au contraire, emplit la connaissance théorique, le savoir abstrait. Or, on ne doit pas confondre ces deux sortes de connaissances, ni permettre à l'une d'empiéter sur le domaine de l'autre.

Sous ce rapport, les diverses sciences se comportent de la même manière. La mécanique appliquée étudie les fins des processus mécaniques, pendant que la politique examine les fins des processus sociaux. Par contre, la sociologie abstraite se préoccupe fort peu des fins de l'activité sociale, et la mécanique rationnelle ne se soucie guère des fins de l'action mécanique. Si donc la sociologie moderne croit pouvoir expliquer les phénomènes sociaux en nous montrant à quoi ils servent, en déterminant leurs fins ou leurs buts (décorés, peut-être par un reste

de pudeur scientifique, du nom de fonctions), c'est qu'elle n'est pas encore sortie, même chez ses meilleurs représentants, les Comte et les Speneer, de la phase empirique. Tant que durera un tel état de choses, la causalité exacte des processus psychosociaux et la véritable genèse des faits surorganiques lui échapperont à peu près complètement. A la place de lois sociales aussi infrangibles que les lois de la pesanteur ou de la vie, nous aurons des hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais toujours vagues, sur la force progressive « qui pousse Thomme à améliorer sans cesse sa condition », sur la tendance au bonheur, sur « l'économie qui préside à l'application et à la distribution des efforts », etc.

Mais la finalité, nous objectera-t-on, ne constituet-elle pas le propre attribut, le signe auquel se reconnaît le phénomène surorganique? et ne doit-elle pas, en ce sens, former le sujet spécial des analyses du sociologue? Incontestablement. Toutefois, le sociologue l'étudiera exactement comme le physicien étudie les phénomènes caloriques ou le chimiste les combinaisons de la matière. Il lui appliquera la méthode qui des effets connus remonte directement aux causes inconnues, qui cherche à pénétrer cellesci, qui montre comment les phénomènes s'engendrent les uns les autres ou comment ils deviennent ce qu'ils sont, qui découvre les propriétés dites objectives des choses et laisse de côté leur aspect subjectif, les fins auxquelles les choses servent, les besoins qu'elles excitent ou satisfont, l'utilité qui en dérive. C'est même ainsi, en employant les sûrs procédés de la recherche expérimentale, en augmentant sans cesse notre savoir des causes (des phénomènes

de finalité aussi bien que de tous les autres), que le sociologue parvient à nous prémunir contre les illusions téléologiques mille fois plus difficiles à déraciner que les nombreuses erreurs de nos sens. En un mot, la sociologie abstraite étudie la genèse des phénomènes surorganiques de finalité, tandis que l'étude des fins de la causalité sociale, si Ton peut s'exprimer ainsi, doit être strictement réservée à la technologie correspondante, à la sociologie appliquée, dont la partie élémentaire constitue ce qu'on appelle la morale pratique (29).

Corollaire. — Esquisse d'une théorie gfénérale du crime.

L'élude du crime semble être appelée à jouer à regard de la sociologie un rôle pareil à celui que Tétude des maladies a longtemps tenu par rapport à la biologie.

Le crime est le « mal collectif » par excellence. Comme tel, il possède une nature essentiellement surorganique ou, si Ton aime mieux, psychosociale. L'idée de crime est inséparable de l'idée de responsabilité. Commençons par examiner cet aspect du problème.

Un acte est appelé volontaire et son auteur en est dit responsable, lorsque Ton constate ou s'imagine avoir constaté, chez l'agent, le pouvoir de différencier l'acte, de le ranger dans la classe soit des effets (ou des buts) favorisant la socialité, soit des effets (ou

des buis) qui lui sont contraires. Or, un tel pouvoir s'assimile à une série de connaissances qui, embrassant un ordre très complexe de phénomènes, forment autant de germes primitifs de Tétliique et, par suite, de la sociologie tout entière.

Appréhension, doute, conjecture, présomption, conviction, certitude, innombrables sont les états conscientiels servant de véhicule à ces germes; ces nuances sont très sensibles dans la pratique, mais elles importent peu à l'explication abstraite des phénomènes moraux.

L'homme que ses pareils jugeront dénué du pouvoir discriminatif, pourra commettre tel acte rentrant, aux yeux de la plupart des autres hommes, dans la catégorie des actions destructives de l'intérêt général, — il en sera déclaré irresponsable.

A toutes les époques et sous toutes les latitudes, rhumaiiité érigea en axiome juridique que, seule, la connaissance du mal appelle le châtiment.

L'innocence de l'agent ignorant fut proclamée en dépit de l'évidente nocivité de son acte. Les prêtres, ces premiers sociologues, et, plus tard, les légistes se montrèrent les zélés défenseurs de l'immunité

ainsi accordée au défaut manifeste de connaissance

morale.

Telle était et telle est encore la théorie, l'opinion dogmatique qui fait loi dans cette matière. Mais la réalité sociale ne se plia jamais complètement à une pareille doctrine. Elle se conforma plutôt, dans la grande majorité des cas, à la norme opposée. La société a toujours puni et elle punit encore régulièment l'ignorance, et rien que l'ignorarice (30). Peutêtre réagit-elle ainsi contre les causes qui entravent

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