ESQUISSE D'UNE THÉORIE GÉNÉRALE DU CRIME
la marche normale de son évolution et cherche-t-elle, d'une façon inconsciente, à se protéger contre le vaniteux empirisme de ses propres législateurs.
D'autre part, dans toute société un peu développée, le contenu des consciences individuelles apparaît comme très différencié : la somme acquise de savoir et sa composition varient ici d'un membre du groupe social à l'autre. Tôt ou tard, par suite, un conflit d'opinions s'élève qui fait surgir les partis, les majorités plus ou moins compactes et les minorités plus ou moins actives. Un problème nouveau se pose : celui de la tolérance, de la liberté de penser, de parler et d'agir selon le degré ou la qualité du savoir individuel.
Le passé avait cherché la solution de ce grave problème dans la domination exclusive des idées et des sentiments consacrés par une longue habitude, sur les idées et les façons de sentir dissidentes, soit encore dans l'oppression absolue exercée contre le savoir et la conscience des minorités. Le présent préconise à cet égard un moyen terme, une sorte de demi-sujétion et de demi-oppression de l'individu social. Aujourd'hui, on admet volontiers la liberté de penser, et on entoure de sérieuses garanties le droit d'exprimer ses opinions. Mais on s'arrête encore devant la liberté ou plutôt la nécessité d'agir. Je dis nécessité, car dans le cas de l'action aussi bien que dans celui de la parole et de la pensée, le savant, qu'il soil physiologiste ou sociologue, constate toujours le même déterminisme rigoureux. Comment l'avenir résoudra-t-il cette irritante question? Nous ne saurions le prévoir; mais peut-être les générations futures trouveront-elles en leur psychicité col-
lective, de plus en plus développée et affinée, une source nouvelle d'énergie morale qui leur permettra de faire disparaître ou de considérablement atténuer rillogisme contemporain.
Le pouvoir de discerner entre les effets (ou les buts) propices à l'épanouissement collectif et les effets (ou les buts) qui lui sont hostiles, cette sorte de conscience psychosociale sert à reconnaître, parmi la foule des actes et des agents quelconques, Tacte moralement volontaire et Tagent socialement responsable. Ce qu'on appelle Vinteniion morale n'est pas autre chose que cette « aperception » altruiste, cette discrimination des intérêts du groupe.
Mais une telle équivalence précisément exclut l'indétermination de l'acte ou la prétendue liberté de choisir entre deux lignes de conduite opposées. Cette liberté n'existe pas.
L'illusion qui nous pousse à la concevoir tire ses principales racines aussi bien de l'extrême complication des causes qui entrent en jeu pour produire le moindre fait social, que de la facilité avec laquelle le raisonnement téléologique renverse l'ordre primitif dans la séquence des phénomènes.
Nous parlons de liberté et de responsabilité chaque fois que, dans la masse chaotique des « motifs » qui nous forcent à agir, nous discernons deux tendances parallèles évoluant en sens contraire; et nous admettons la nécessité et l'irresponsabilité chaque fois qu'une action nous semble produite par un groupe homogène de causes évoluant en une seule direction. Or, si le premier cas forme, en effet, la règle, le second semble être moins qu'une exception; il est purement imaginaire. Notre vue, habituée aux con-
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irasles accentués ou forts, n'aperçoit plus les oppositions faibles, les divergences à peine marquées. Il s'ensuit que dans la plupart des cas, sinon dans tous, nous dotons Tagent supposé responsable d'une somme ou d'un degré de savoir qu'il ne possède pas en réalité; et nous accordons à Tagent supposé irresponsable le bénéfice d'une ignorance qui n'est pas, du moins à ce point, la sienne. Dans la pralique, les choses s'arrangent tant bien que mal. Les excès de sévérité se compensent par des excès de faiblesse. Mais dans nos discussions théoriques nous poussons l'illogisme à l'extrême.
La responsabilité a pour sanction la pénalité. Ces termes sont plus que corrélatifs, ils expriment deux aspects différents d'un phénomène unique. La responsabilité se constate chaque fois que l'individu réagit, d'une façon consciente, sur le milieu social. Et la pénalité entre en scène et s'affirme dès que la société réagit à son tour, d'une manière consciente, sur les individus reconnus responsables (31).
Ces deux réactions s'enchaînent étroitement et se suivent, se renouvellent dans un ordre qui ne varie guère. Des limites flottantes (comme les opinions humaines qui les fixent pour un laps de temps) séparent le bien que l'individu peut faire à autrui, ou à la société en général, du mal qu'il peut leur infliger. Or, des causes psychosociales nombreuses et diverses (l'ignorance, la misère, la passion, le fanatisme religieux, politique, etc.) guettent l'individu et le poussent à franchir, sur tel ou tel point, cette vague frontière. Ainsi naissent la faute et le crime. Mais des limites également flottantes séparent, de même, le bien que la société peut faire à ses membres, du mal
qu'elle peut leur infliger. El des causes psychosociales diverses, parmi lesquelles la faute et le crime occupent aujourd'hui la première place, incitent, à leur tour, les collectivités humaines à commettre une transgression toute pareille. A cette nouvelle série d'effets nous donnons le nom de châtiment,
La parité d'essence qui existe entre ces deux classes de phénomènes, la faute et la punition, ne semble pas douteuse. Souvent encore, néanmoins, invita Minerva^ on conteste cette thèse. Force nous est donc de revoir les principaux arguments qui militent en sa faveur.
1** Le crime, dit-on, appelle le châtiment comme son effet nécessaire. Or, partout dans la nature, les effets participent de l'essence de leurs causes. Loin donc de pouvoir effacer ou détruire le crime, le châtiment sera sa répétition, sa renaissance. Cet effet reproduira sa cause. Les criminologistes et les statisticiens modernes ont déjà maintes fois observé un résultat qui, à première vue, paraît étrange, à savoir, que la multiplication et l'aggravation des peines, loin d'atténuer ou d'affaiblir la criminalité, semblent, au contraire, favoriser sa croissance. Le crime, certes, ne dépend pas uniquement de son effet, la peine; il a des causes multiples et profondes qu'on a plus d'une fois indiquées d'une manière générale. Un affaiblissement notable de ces causes entraîne à sa suite une diminution de la criminalité. Néanmoins, dans la plupart des cas, nous attribuerons faussement l'amélioration morale ainsi obtenue à l'influence de la peine, c'est-à-dire du crime lui-même considéré dans une phase ultérieure de son développement (32).