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ESQUISSE D*L'NE THÉORIE GÉNÉRALE DU CRIME

maladives. D'ailleurs, confondre et identifier sont deux procédés qui s'excluent Tun Tautre. On peut identifier les phénomènes, tout en reconnaissant la diversité de leurs manifestations sensibles, et Ton peut confondre ces dernières sans pour cela arriver à identifier les premiers.

Il faut donc, croyons-nous, à côté de l'éthique ou sociologie normale, laisser une large place à la criminologie (qu'on devra , du reste , subordonner à l'éthique), comme il faut, à côté de la physiologie, admettre cette autre discipline complémentaire et dépendante, la pathologie. Née d'hier (44), la sociologie surtout doit faire preuve de prudence à cet ^gard; la pathologie sera depuis longtemps absorbée par la physiologie, que la criminologie continuera encore d'exister à l'état de discipline spéciale.

Évitons, comme la pire disgrâce, le paradoxe vain, inutile. N'effaçons pas d'un trait de plume, dans la science, les distinctions auxiliaires; ne suivons pas, en particulier, l'exemple donné par quelques auteurs récents, n'ayons pas hâte de comprendre le crime parmi les faits de sociologie normale (45). La stricte détermination de l'acte criminel n'implique nullement celte conséquence. Au reste, est-ce bien la justification scientifique du crime (à distinguer, très nettement, de son apologie pratique) qui préoccupe à ce point les écrivains dont je parle? Il est permis d'en douter. Ce qui leur tient à cœur, ne serait-ce pas plutôt la justification du châtiment? Le crime, à leurs yeux, n'est pas assimilable à une maladie pour cette raison majeure que son unique remède, la peine, loin de guérir le mal, parfois l'aggrave. Mais comment se passer de punir? Nulle société humaine,

estiment-ils, ne le pourrait sans aussitôt se résoudre ou disparaître. Aussi cherchent-ils ailleurs la vraie fin du châtiment. Pour eux, « la réaction sociale qui constitue la peine est due à l'intensité des sentiments collectifs que le crime offense; mais, d'un autre côté, elle a pour fonction utile d'entretenir ces sentiments au même degré d'intensité, car ils ne tarderaient pas à s'énerver si les offenses qu'ils subissent n'étaient pas châtiées » (46). La peine devient ainsi un rouage qui garantit et consolide l'accord collectif, une sorte de « détente » nécessaire au fonctionnement régulier du mécanisme social (47j.

Sans doute, les liens unissant le crime et sa répression se laissent, en dernière instance, ramener aux rapports qui , d'une façon lente ou brusque , se forment entre les sentiments ou les jugements des majorités humaines et les sentiments ou les jugements des minorités. Le crime offense la sensibilité du groupe le plus compact, il blesse et outrage les opinions de la masse, les idées qui prévalent à une époque. Et le châtiment qui dans ses formes extérieures se modèle, avec une étrange inconscience, sur la transgression qu'il prétend réfréner, qui imite et reproduit dans ses moindres détails, la faute dont il poursuit l'expiation (amende, prison, travail forcé, peine de mort), le châtiment reflète et exprime d'une manière brutale la colère ou le dégoût qu'inspirent au plus fort les façons exceptionnelles de sentir, de penser ou d'agir du plus faible. La justice des hommes a été, de tout temps, ce que fut leur politique : un débat qui, précisément parce qu'il se produisait entre deux états d'ignorance, sinon égaux, du moins de nature semblable, dégénérait en une mêlée

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cruelle où le nombre, faisant pencher la balance, donnait presque toujours la victoire et constituait, en définitive. Tunique critère de vérité. Le crime et la peine s'offrent encore aujourdhui comme l'expression adéquate de cette mentalité ignorante.

Mais peut-on, sans être taxé d'optimisme excessif et sans s'exposer au reproche de naïveté, nourrir l'espoir qu'un avenir lointain, déchirant les voiles qui entourent la vérité sociologique, viendra éclairer d'une lumière nouvelle et inattendue nos crimes, nos codes, notre justice, tout le lourd et compliqué appareil de l'attaque et de la contre-attaque, de la prétendue défense sociale? Et mieux encore peutêtre : qu'un avenir se réalisera où la société, amplement informée sur la nature essentielle de ses rapports avec les individus qui la composent, et les individus, instruits sur la vraie nature de leurs rapports avec la société, remplaceront leur détestable lutte, leur ignominieux pugilat actuel, par une discussion d'un tout autre caractère? Peut-on espérer, en d'autres termes, que la criminalité et la pénalité telles qu'on les entend et les pratique aujourd'hui, iront à leur tour rejoindre tant d'autres phénomènes sociaux, le cannibalisme, les sacrifices humains, la famille et la propriété primitives, la cité antique, la féodalité, etc., phénomènes, non pas disparus ni effondrés complètement, sans laisser de vestiges (puisque rien ne se perd et ne se crée dans l'immense univers), mais lentement modifiés, mais transformés jusqu'à produire sur nous l'impression de choses mortes et à tout jamais ensevelies? Voici, à coup sûr, un sujet plus digne de la méditation du philosophe et du sociologue que la prétendue valeur sociale, l'utilité

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intrinsèque soit du crime, soit de sa réaction aujourd'hui inévitable, la peine.

Essayons maintenant de discerner un peu ce quUl y a au fond du conflit de sentiments et d'opinions qui forme le point de départ ou la vraie base des phénomènes connexes et quasi identiques de la criminalité et de la pénalité.

Les philosophes à l'esprit large et les moralistes sincères ont depuis longtemps aperçu Textrôme fragilité des racines de ce qu'on nomme le « devoir ». Ils ont mis. en évidence la ténuité de la cloison non élanche qui sépare le bien du mal. Ils ont vu qu'à aucune époque et dans aucun milieu humain le devoir moral n'avait été cotte chose rigide et immuable pour laquelle certains cerveaux intolérants ou dogmatiques voulurent le faire passer. Et ils ne nous dissimulèrent point que toute obligation morale possédait, au fond, la valeur d'une simple croyance, sinon d'une pure hypothèse; si bien que son accomplissement, ou le sacrifice au devoir, impliquait toujours, d'une manière logique, un risque couru par la volonté et la raison (48). Il serait vain et puéril de chercher à établir, pour le passé ou pour le présent, un parallèle étroit entre l'impératif moral, si catégorique qu'il puisse nous paraître, et les plus simples devoirs que nous dicte notre connaissance des lois de la matière et de la vie. En vérité, l'idée d'obligation morale ne fut, jusqu'ici, qu'une, approximation empirique et presque une contrefaçon de l'idée de loi naturelle.

Le dogme moral est une croyance, et l'acte moral est un acte de foi. Mais cette foi sera d'autant plus solide et résistante, qu'elle sera partagée par le milieu ambiant, qu'elle irradiera de l'âme collective.

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qu'elle exprimera les opinions d'une majorité considérable. « L'individu qui est seul à croire ce qu'il croit ne croit jamais bien fort », remarque finement un sociologue contemporain (49). Les préceptes moraux sont donc, en somme, des croyances communes. Or, celles-ci peuvent être enracinées jusqu'à ne pouvoir s'arracher de notre « moi » ; elles peuvent nous apparaître comme un commandement suprême de notre nature (un commandement divin, disait-on jadis), elles ne sont, en réalité, que des prénotions, des connaissances anticipées et empiriques, passées à Tétat d'habitudes, devenues des instincts où l'impulsion héréditaire, la voix lointaine des aïeux joue un rôle important (50).

Préjugés du bien, préjugés du mal, nos plus nobles aspirations éthiques n'ont jamais été autre chose, au point de vue de la méthode et toute question de vérité ou d'erreur mise à part. Jamais le savoir positif ne leur appliqua ses procédés d'examen et ses règles de vérification. Et il semble probable que cet état de choses soit destiné à durer, que ce régime « préscientifique » ne soit pas proche de céder la place — la large place qu'il s'est faite dans nos esprits et nos mœurs — au gouvernement de la science. Nos doctrines et nos reconstructions éthiques modernes les plus réussies nous en fournissent journellement la preuve. Toutes continuent à s'appuyer sur la même base fragile, et les meilleures sont encore celles qui reconnaissent avec franchise qu'il n'en saurait être autrement.

Néanmoins, pour pouvoir procéder à la vérification de la longue suite d'hypothèses collectives qui forment le fonds et le tréfonds de notre richesse morale

actuelle; pour pouvoir, au besoin, les remplacer par d'autres suppositions, plus rapprochées des faits et plus aisément vérifiables; en un mot, pour jeter les bases simultanées de la sociologie et de la morale scientifique, nous devrons, cela est sûr, commencer par secouer le joug des idées morales les plus anciennes et les plus universellement répandues, nous devrons faire table rase des notions que le passé nous légua sur ces matières. Plus lard, et seulement sous bénéfice de l'inventaire que la science dressera à ce propos, nous aviserons à recueillir telle ou telle partie de l'encombrant héritage (31).

La crise morale traversée par notre époque ressemble à toutes les crises de cette espèce déjà subies en d'autres temps. Elle signale, elle marque une recrudescence de l'éternel et vague besoin qui tourmente l'humanité — le désir de remplacer la croyance intuitive par la conviction appuyée sur des preuves. Ce besoin, s'irritant de ne pouvoir se satisfaire, fait naître le sentiment de malaise qui peu à peu envahit les couches sociales les plus profondes. Néanmoins, les matériaux de la science future s'accumulent, le nombre des expériences sociales s'accroît, de nouveaux préjugés moraux se créent et tendent à remplacer les vieux préjugés usés jusqu'à la corde. Mais par l'un de ses aspects, et non le moins important, la crise actuelle diffère des épreuves endurées autrefois. En effet, le besoin de science s'est considérablement accentué, et le désir corrélatif a grandi, s'est fixé, il prend déjà l'allure d'une volonté ferme et réfléchie. L'étude des sociétés tend à s'ajouter à la série des sciences abstraites. Ce fait complique la situation. Car nous voilà non seulement contraints,

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par la force des choses, d'élaborer dans la pratique, tout comme nos prédécesseurs, de nouveaux préjugés du bien et du mal, mais nous voilà encore obligés, par nos aspirations théoriques, d'ouvrir Tère de rimmoralité, d'inaugurer le doute intégral, de déclarer la guerre à tous les préjugés possibles sans en excepter ceux de date récente; nous voilà, en un mot, réduits à combattre, à la fois, et pour notre idéal éthique et contre lui (52).

Nécessaire au sociologue dès aujourd'hui, l'affranchissement du joug de la morale préscientifique deviendra peu à peu le lot de l'humanité entière. La superstition morale, comme les autres superstitions^ aura une fin. Mais cette fin ou cette chute ne sera, en réalité, comme cela arrive toujours dans la nature» qu'une évolution, une transformation. Une règle fera place à une autre. Nous changerons de maître. Nous reconnaîtrons l'autorité de la morale scientifique. Personne, sauf quelques pauvres fous, ne s'insurge contre les lois de la physique ou de la physiologie. Et, certes, un degré semblable de vésanie pourra seul expliquer la révolte contre les lois morales scientifiquement démontrées (53).

Le problème de l'Uni té. — L'Idée d'évolu* lion et l'hypothèse du psychisme social.

Le monde est ma représentation. J'admire la beauté simple de cette formule qui condense et résume, en cinq mots, Teffort spéculatif des siècles.

Et j'admets volontiers la certitude de l'équation. Elle brille, au firmament philosophique, de la pure clarté des axiomes.

Mais de ce foyer lumineux nulle chaleur n'émane. Aucun rayon n'en rejaillit sur le savoir exact. Cette vaste généralité demeure en dehors de la science qui ne la connaît pas, qui n'en reçoit ni ne lui communique aucune impulsion (54).

Pourquoi ce destin étrange? La vue de l'esprit subirait-elle des conditions semblables aux lois qui régissent la vue physique? Et une clarté trop forte, une lumière trop soudaine affaibliraient-elles, pour

quelque temps, notre pouvoir discriminatif? C'est bien possible. Car à peine eômes-nous saisi Tune des deux grandes faces de la vérité finale, que déjà nous fermions les yeux sur son aspect opposé et complémentaire. Affirmant, d'une part, Texistence de la pensée, nous mîmes en doute, de l'autre, la réalité du monde.

L'illogisme est flagrant. En effet, si A = B, si le monde est ma représentation, il est manifeste que B = A, que ma représentation est le monde. Sur ce point, idéalistes et matérialistes peuvent se tendre la main en toute sécurité. Le triomphe des uns n'est pas fait pour diminuer le succès des autres. Car, comme on l'a très bien dit, qu'est-ce qu' « une relation d'équivalence entre deux choses A et B », sinon « la synthèse de deux relations exactement semblables entre ces deux choses A et B et une troisième chose M, module de la comparaison » (55)? L'équivalence entre la pensée et le monde ne saurait être unilatérale. Elle possède nécessairement deux aspects, et l'axiome philosophique qui l'exprime réunit ensemble ces deux rapports d'égalité : le monde est réel, A = R; la pensée est réelle, B = R. Dans cette synthèse, l'existence, l'être, joue le rôle de troisième terme, de module fixe de comparaison. L'orgueilleux postulat des idéalistes ne fait donc que traduire fidèlement, mot pour mot, le postulat plus humble des matérialistes. Et la lutte continuée par ces écoles, les discussions sans fin qu'elles suscitent, prouvent jusqu'à l'évidence que la philosophie des mathématiques et la logique ont encore toutes deux, devant elles, un champ immense à explorer.

Entrevoyant vaguement l'abîme de déraison où

conduit Texclusivisme absolu de la foi philosophique, mais ne pouvant se décider à abandonner leurs vieilles croyances, quelques penseurs cherchèrent un terrain plus favorable à la conciliation des hypothèses matérialiste et idéaliste avec les lois de la logique. Ils crurent trouver un tel appui dans le principe de causalité . Ils revêtirent Téquation suprême d'une forme nouvelle. Les idéalistes soutinrent que le monde est le produit de notre pensée, et les matérialistes s'efforcèrent à prouver que la pensée est le produit du monde..

Sur ce double thème s'exécutèrent d'innombrables variations. Le monde extérieur existe-t-il? Ou n'est-il qu'une fiction, un mirage, un trompe-l'œil, un décor créé par l'esprit omnipotent pour servir de cadre aux fulgurations conscientes qui sillonnent le désert absolu des choses? Doute singulièrement naïf : car si ma pensée est réelle, au sens philosophique du mot, comment son produit, le monde, pourrait-il ne pas être doué de réalité, lui aussi, et cela au même titre et au même degré? Je pense le monde, donc le monde existe. Le monde existe, puisque je le pense. On peut remplir des pages et encore des pages, en variant ces formules tautologiques. Quel que soit, dans ce que j'appelle l'équation suprême ou dernière, le membre que j'énonce tout d'abord, que je place en avant, auquel j'accorde une sorte de préséance, j'atteins un résultat invariable. Jamais l'identité foncière de l'antécédent et du conséquent, de la cause et de l'effet, ne fut mieux démontrée que par cet exemple, qui est universel, qui renferme et contient tous les autres.

Mais, objecte-t-on encore, si le monde existe par

le simple fait que je le pense (c'est-à-dire, au fond, par le simple fait que j'existe), et si, d'autre part, j'existe, je pense par le simple fait que le monde est doué d'une réalité indiscutable, s'ensuit-il nécessairement que je pense le monde tel qu'il existe (ou qu'il existe tel que je le pense)? Ma pensée ne transfigure ou ne défigure-t-elle pas les objets, n'est-elle pas une sorte de rêve, un cauchemar nécessaire et éternel?

Ce problème qui monta vite en grade, qui devint bientôt la question philosophique par excellence, Ténigme universelle et à jamais insoluble, n'est même pas un problème. C'est encore un illogisme, dû tout entier à la méconnaissance des lois formelles et les plus strictes de la raison.

En effet, qu'est-ce que les objets ou leurs propriétés? Ce sont manifestement les propriétés mêmes de l'esprit. A cet égard, le doute n'est guère possible. Prenez les attributs objectifs les plus simples et les plus universels, et essayez de les concevoir comme inhérents aux objets, comme distincts du sujet pensant. Si vous raisonnez juste, toujours vous aboutirez à ce rapport d'égalité, en vérité unique, mais qui, abusivement, nous parait double : les objets sont ce que ma pensée me représente comme tels, ma pensée est ce que sont les objets représentés par elle-même.

Qu'est-ce que le nombre, par exemple, cette propriété élémentaire des choses, cette qualité essentielle, au point que si elle disparaissait subitement de l'univers, celui-ci tomberait dans l'indétermination chaotique la plus voisine du néant; indétermination dans laquelle les choses cesseraient, à proprement

parler, . d'exister pour nous, de nous impressionner, puisque Tesprit et la matière qui les représentent et les symbolisent toutes, sans la moindre exception, ne pourraient plus nous apparaître, ni comme deux choses différentes (pluralité), ni comme deux choses semblables ou identiques (unité)? « Les véritables termes de la relation qu'on appelle nombre, dit à ce propos le mathématicien déjà cité, ne sont ni les objets groupés, ni les liens extérieurs, souvent fort lâches, de leur association. Ce sont les rapports simples de séquence qui s'impriment dans Tesprit, ce sont les passages de l'esprit d'une perception à une autre, ce sont les vides mentaux imperceptibles, accusés par une brusque modification, qui séparent des états de conscience plus cohérents, plus denses que leur succession (56). » Et il en est de même de toutes les autres propriétés naturelles : de la masse, du mouvement, qui sont des fonctions du nombre; de la chaleur, de l'électricité, de la chimicité, de la vie, qui sont des formes du mouvement.

En d'autres termes, et comme nous l'avons dit, les propriétés des choses sont les propriétés de l'esprit qui pense ces choses. Le monde est ma représentation du monde. Mais la proposition inverse est nécessairement tout aussi vraie, tout aussi défendable. Les propriétés de l'esprit sont les propriétés mêmes des choses pensées par l'esprit. La sensation et l'idée (57) qui, à première et superficielle vue, semblent creuser entre les objets extérieurs et la pensée un abîme dont personne jamais ne touchera le fond, forment, au contraire, entre l'esprit s'assimilant le monde extérieur et ce dernier, un lien étroit et puissant. Les qualités ou propriétés des objets tombent

directement ou indirectement sous nos sens. La sensibilité active des êtres doués de vie est faite tout entière de la sensibilité passive des choses. Ma représentation du monde est réellement le monde.

Je n'indique ici que pour mémoire la formule téléologique dont Tesprit humain, subissant l'action du finalisme essentiellement social ou altruiste, revêtit la même vérité : la pensée est la cause finale du monde. Cette formule qui contente Tidéaliste, n'est pas pour déplaire au matérialiste. Si le premier y voit une glorilication nouvelle de l'idée, le second peut y découvrir la reconnaissance détournée de sa thèse favorite, à savoir, que la pensée est le produit du monde extérieur; car une fin, un but est toujours, objectivement, un effet, un résultat qui, répété, désiré ou voulu, devient à la longue, mais d'une façon toute subjective, un stimulant, un motif, un antécédent, une cause finale.

L'équation suprême : le monde est ma représentation, — ou plutôt notre représentation, car le « moi » capable de penser le monde, le « moi » qui clôt définitivement la série concrète des choses, est lui-même le produit du nous^ de l'être social ou collectif, — ce rapport d'égalité peut se concevoir et s'expliquer d'une façon plus claire et plus précise encore. Il faut, pour cela, abandonnant le point de vue statique, se placer au point de vue de l'expérience proprement dite, c'est-à-dire du changement continu, de l'évolution qui, dans l'océan infini des phénomènes, roule et déroule, sans repos ni trêve, ses vagues essentiellement semblables malgré leur grandeur et leur apparence diverses. Le point de vue évolutif — dont nous avons peut-être tort de faire le simple complé-

ment du point de vue statique, puisqu'au contraire, il en est la source profonde et la véritable base — nous conduit à celle conclusion : Le monde extérieur, c'est-à-dire le monde d'où ma pensée, usant des méthodes analytiques qui lui sont familières, s'est exclue elle-même en tant que phénomène achevé, ayant parcouru de nombreuses étapes évolutives, le monde extérieur est encore ma pensée, mais ma pensée à l'état de germe, in statu nascenti.

Le point de vue évolulif fait ressortir en outre les diverses phases de ce processus. Le monde extérieur, c'est d'abord la vie, enveloppe nuculaire et tutélaire de la pensée, embryon déjà formé d'où jaillira d'une façon immédiate la conscience; c'est ensuite la chimicité, d'où poindra la vie; ce sont, plus loin, la chaleur, la lumière, l'électricité, etc., d'où naîtra la chimicité ; ce sont enfin ces mères obscures et fécondes de l'existence concrète, la quantité et le mouvement, d'où se dégageront les énergies physiques. Passage continu du simple au complexe, du général au particulier, de la semence neutre au germe de plus en plus différencié et au fruit mûr. Le double rapport qui relie le monde à la pensée, et celle-ci au monde, ne souffre qu'une interprétation, toujours la même. Tel l'enfant au berceau qui ne saurait encore, dans les grandes personnes autour de lui, distinguer sa propre image future, le monde demeure étranger et indifférent à la pensée. Mais tel l'adulte qui dans l'enfant voit le germe et la promesse d'un autre luimême, la pensée doit considérer et aimer le monde comme sa source intarissable, comme son immanent devenir.

Le monisme, qui est la seule vraie philosophie, se

satisfait très bien, je le répète, de la formule idéaliste, précisément parce que cette philosophie y aperçoit une simple transposition verbale de la vieille formule matérialiste. Ce que nous nommons Tesprit ou l'intelligence n'est que la force — pour ne pas dire la matière, mot vide de sens quand on Térige en négation absolue de l'esprit — ou Ténergie universelle en achèvement, en floraison, en beauté suprême et définitive. A ce point de vue, l'espace sans bornes sillonné en tous sens par une infinité de mondes, et cette inflnité elle-même, et les lois immuables qui assurent l'équilibre universel, le flux et le reflux incessant des choses et des êtres, tout cela fait déjà partie de la pensée : c'est l'œuf qui la fera éclore; c'est son éternité écoulée, figée, cristallisée, et toujours renaissante, ressuscitant sans cesse pour de nouveaux et féconds avatars.

La théorie qui attribue aux groupes permanents d'êtres déjà doués de propriétés biologiques une nouvelle et complexe qualité, le psychisme social, ne va pas à rencontre de la grande idée unitaire qui domine le savoir et la philosophie modernes. Mœurs, institutions, événements de l'histoire, au premier rang desquels brillent les conquêtes de la science, les synthèses religieuses ou philosophiques et les superbes réalisations de l'art s'inspirant directement des idées et des croyances générales, — dans cette longue suite de phénomènes sociaux le psychisme collectif apparaît comme le dernier terme de la série causale, le fait ultime ou irréductible à tout autre fait plus simple et plus élémentaire. Cette irréductibilité est à la fois d'ordre théorique et d'ordre pratique. Mais, dans la théorie, elle demeure conven-

lionnelle, artificielle; elle y persiste tant que se prolonge la période d'impuissance qui tout d'abord caractérise nos moyens empiriques d'investigation. Telle est, d'ailleurs, la vraie philosophie de toute classification interscientifîque. Comme les divisions et les subdivisions internes dans nos sciences, ces frontières ne sont, à proprement parler, que des procédés de l'esprit, des méthodes de construction, un échafaudage destiné à disparaître un jour (58).

L*unité du savoir humain, fondée sur une hypothèse qui ne se vérifie pas assez vite au gré de nos désirs, se voit souvent, pour ce motif, qualifiée de rationnelle ou logique. En ce cas, comme dans beaucoup d'autres, nous confondons volontiers l'espèce donnée ou présente avec le genre plus vaste qui la contient. L'hypothèse relève directement, sans doute, de l'emploi de nos facultés ratiocinatives ; mais elle n'épuise pas, à elle seule, leur usage. L'unité dite rationnelle embrasse aussi bien l'unité imaginaire et conforme aux données de la raison pure, que l'unité réelle et conforme à l'expérience. Et le monisme logique demeure stérile s'il ne se transforme pas en monisme scientifique, c'est-à-dire s'il ne rend pas compte de cet autre aspect du phénomène universel de la quantité : la multiplicité des choses opposée à leur unité; s'il n'entre pas dans le détail des faits différentiels formant la matière même du savoir particulier; s'il n'explique pas le passage de l'abstrait au concret; en un mot, si, se contentant de la certitude syllogistique plutôt que vraiment rationnelle, il ne la fortifie pas par la certitude expérimentale qui, au point où en est arrivée la science moderne, se

laisse très bien résumer par celte seule idée et ce seul terme : l'évolution.

Nous n'approfondirons pas ici le problème, d'ailleurs si peu mûr encore, de la différence qui sépare la certitude dite logique de son complément naturel, la certitude expérimentale; et nous n'examinerons pas le rôle joué à cet égard par le doute, le scepticisme fécond qui, loin d'arrêter l'intelligence paresseuse, l'amorce sans cesse et l'excite à désirer l'achèvement de l'œuvre de raison (59). Nous nous bornerons à faire remarquer que le passage de Tempirisme à la science et les progrès les plus sérieux de celle-ci furent toujours strictement subordonnés, en fait, au triomphe des méthodes expérimentales. Des liens multiples et intimes ne tardèrent pas à se nouer entre les différentes branches du savoir. Les sciences des phénomènes plus complexes et plus particuliers apparurent comme une suite, un prolongement naturel des sciences consacrées à l'étude des phénomènes plus simples et plus généraux. Et l'admission, pour chaque discipline abstraite, d'un quid proprium^ d'une qualité supposée irréductible, tout cet effort de séparation et de classification se révéla comme une méthode auxiliaire. La science abstraite ne sort pas tout armée, comme Minerve, des cerveaux qui l'enfantent. Elle traverse une phase embryonnaire qui peut, selon les cas, durer des siècles et pendant laquelle elle a besoin d'être fortement protégée contre les tendances envahissantes des disciplines en pleine floraison, et surtout contre les visées ambitieuses de la science qui lui sert de support ou de base immédiate (telle la biologie à l'égard de la sociologie). Mais infailliblement une

époque arrive où la nature artificielle et passagère de nos divisions scientifiques apparaît à nos yeux et nous frappe avec force (60).

Quels que soient, au reste, les buts les plus proches que se pose l'analyse scientifique, son dessein ultime consiste à découvrir les relations, les rapports qui unissent une modalité de l'existence générale avec les modalités voisines. Dans cet ordre d'idées, nous essayâmes déjà, à plusieurs reprises, d'établir entre le psychisme social et l'ensemble des phénomènes vitaux qui l'accompagnent, les trois relations fondamentales suivantes :

40 Le psychisme social semble être une modification profonde du psychisme physiologique, due à l'action sur la cérébralité animale d'une foule de causes, la plupart très constantes et qui, d'ordinaire, portent le nom de milieux (milieu géographique ou climatérique, milieu historique ou traditionnel, milieu social actuel, etc.).

2® Dans cette action complexe, le facteur prépondérant, celui qui parachève la modification et l'assimile aux merveilleux changements dont le type nous est fourni par d'innombrables processus naturels, les processus vitaux, les processus chimiques et même, en beaucoup de cas, les plus simples actions mécaniques (les qualités physiques variant du tout au tout selon qu'on a affaire à de très grands ou de très petits agrégats matériels, à d'immenses volumes d'eau, par exemple, ou à des gouttes isolées), le facteur prépondérant, dis-je, c'est, par hypothèse, le phénomène de contact ou d'association entre les fo rces cérébrales déjà biologiquement unifiées ou individualisées; phénomène qui offre deux formes

principales, soit qu'il ait pris place dans le passé (hérédité, atavisme, tradition historique), soit qu'il s'exerce dans le présent (évolution courante).

3° Le psychisme social, considéré comme la résultante (selon le type de la combinaison mécanique) ou le produit (selon le type de la combinaison chimique) de toutes ces influences multiples et diverses, réagit, à son tour, sur sa source profonde et cachée, la cérébralité physiologique qu'il modifie, à laquelle il donne une nouvelle façon d'être. C'est la concentration ou l'individualisation sociologique des forces vives de la conscience qui succède ou, plutôt, qui vient s'ajouter à leur concentration, à leur individualisation biologique, c'est Vindividu social remplissant la scène du monde où il apparaît comme l'effet combiné de la socialité et de la vie; effet dont l'étude, suivant l'un des principes de notre théorie du savoir, appartient à une science concrète, la psychologie, qui dans ses chapitres descriptifs se confond avec une grande partie de ce que les sociologues modernes appellent V histoire (61).

L'hypothèse du « psychisme collectif » se défend très bien encore par des considérations tirées de la méthodologie générale des sciences. La certitude expérimentale qui transforme le monisme rationnel en monisme scientifique, nous fait le plus visiblement défaut lorsque, dans la grande échelle logique des existences, nous atteignons à la complication des choses sociales. Mais la recherche d'une telle certitude impose à notre raison le sacrifice ou l'artifice qui consiste à rigoureusement délimiter le champ ouvert à notre exploration. Savoir, c'est, avant tout, savoir poser des bornes à notre avidité même ou à

notre désir de connaître. C'est en secouant le joug de la philosophie que les diverses sciences se fondèrent ; de la philosophie qui, elle, s'efforçait de concevoir l'universalité des phénomènes et ne pouvait, par suite, s'astreindre à la même règle, subir la même contrainte. Et c'est grâce à leur spécialisation intransigeante que les sciences progressèrent et fleurirent. Aujourd'hui, à la vérité, les sciences les plus parfaites entreprennent déjà la critique de leurs hypothèses initiales, des grands postulats qui tout d'abord fixèrent leurs frontières. Mais les disciplines de date récente manifestent une tendance opposée. Il semble que dans leur cas, l'enveloppe à peine formée qui les protège, la gaine des hypothèses primitives dût durcir encore et devenir plus épaisse.

Au matérialisme qui assimile les faits sociaux aux faits biologiques, nous reprochons de ne pas vouloir comprendre ni admettre cette loi de croissance. Et à l'idéalisme nous objectons l'excès contraire, son désir d'élever, entre le monde de la vie et le monde des idées, un mur réputé infranchissable, mais qui, en réalité, n'est qu'une barrière fragile, composée de paralogismes manifestes (62).

Plaçons-nous à un autre point de vue. Parmi les différences, naturelles ou artificielles, il n'importe, perçues et enregistrées par la conscience, la plus générale et la plus simple est celle qui sépare l'énergie actuelle (le mouvement effectif) de l'énergie latente (le mouvement inhibé). C'est à une différenciation de cet ordre quasi universel que se ramène le dualisme du plaisir et de la peine, de la tendance en voie de se satisfaire et de la tendance qui demeure arrêtée ou inactive. Or, comme tout mouvement

actuel s'accompagne d'un mouvement latent et s'y transforme en partie ou en totalité , tout plaisir s'accompagne de peine et s'y transmue; et inversement, toute peine devient à la longue, ou dans certaines conditions qui abrègent la durée nécessaire à l'actualisation du mouvement latent, la cause d'un plaisir.

Retenons, de ce qui précède, l'identité fondamentale de la souffrance et du bonheur, de la tristesse et de la joie, de la vertu et du vice, et ne nous étonnons pas outre mesure de ce qu'on nomme leur essentielle relativité. La vie, c'est de l'assimilation qui, de l'état latent, passe à l'état actuel. Tout ce qui aide à la transformation du mouvement assimilateur latent, de la souffrance, en mouvement assimilateur actuel, en plaisir, augmente la vie. Cela est vrai de l'ensemble global des phénomènes de cet ordre, des faits somatiques proprement dits et des faits psychiques élémentaires ou cérébraux. L'accroissement indéfini des processus assimilateurs forme le contenu de l'évolution organique et la cause déterminante de la variabilité des espèces animales et végétales qui accompagne cette évolution.

Mais, déjà dans le domaine de la vie, nous voyons poindre les germes de ce que nous apprécierons plus tard sous le nom de socialité. Car toute assimilation suppose une différenciation préalable de l'énergie en extérieure — dehors^ milieu, autrui, et en intérieure — dedans, individu, moi; et aussi une double détermination : celle de l'individu par le milieu, et du milieu par l'individu.

Cette détermination ou limitation spéciale porte des noms divers, dont les plus connus et les plus

généraux sont V altruisme et le devoir moral ^ qui ainsi se distinguent de la nécessité pure, de la détermination ayant un caractère tout à fait universel.

Accrois la vie organique, développe tout ce qu'elle peut contenir de plaisant, d'agréable, de désirs nouveaux susceptibles d'être réalisés, dépasse la norme des satisfactions présentes : tel est le précepte, le commandement suprême de la biologie appliquée ou pratique. Accrois la vie surorganique, la vie de relation, d'association avec tes semblables, développe son contenu virtuel, réveille les énergies qui dorment, fais-leur produire leurs meilleurs fruits, la science, la philosophie, l'art, le travail, tout ce qui constitue le bonheur idéologique distingué de la simple satisfaction organique, dépasse, ici encore, les bornes atteintes par le temps présent, progresse : tel est le dictamen supérieur de la sociologie appliquée, de l'hygiène morale.

La philosophie spencérienne définit la vie comme une correspondance^ une adaptation constante de rapports, les uns internes et les autres externes. Mais elle n'admet dans cet ajustement qu'une seule direction : celle qui plie les rapports internes aux rapports externes. Cette conception nous semble étroite. Il est probablement inexact de considérer le milieu comme le facteur actif, et l'organisme comme le facteur passif qui se bornerait à réagir contre la pression externe. Et la thèse contraire se soutient infiniment mieux, surtout en sociologie, où l'élément idéologique transforme et modèle la nature au moins autant que la nature le transforme et le modèle luimême. L'action des forces naturelles, plus simple et mieux connue, ne doitpas nous faire oublierni omettre

Taction des forces psychiques, plus complexe et moins bien étudiée.

D'ailleurs, d'après la loi de conservation et la loi d'identité, tout dans l'univers est essenliel, également important, et rien n'est accessoire ou accidentel, d'une importance secondaire. Ce ne sont pas des degrés, des différences de valeur, mais bien des degrés, des différences de généralité qui servent de base à l'analyse scientifique. Les choses ne changent véritablement d'aspect que si nous nous plaçons au point de vue finaliste. Toutefois, l'importance que nous attachons alors à certains phénomènes représente uniquement leur rang ou leur pouvoir social qui comprend aussi, de toute façon, leur rang ou leur pouvoir logique. Mais cette double évaluation n'offre rien de stable ; elle favorise tantôt le complexe aux dépens du simple, et tantôt le simple aux dépens du complexe. La complexité, en effet, nous apparaît à la fois, et contradictoirement, comme une dépendance et comme une supériorité. Dépendance, puisque, dans le simple, nous voyons le germe ou la cause du complexe; et supériorité, puisque le complexe contient et possède^ pour ainsi dire, le simple, puisqu'il se l'annexe, puisqu'il se l'incorpore.

Les vues exposées plus haut sur le monisme et son rôle dans la science morale resteraient singulièrement incomplètes si nous passions ici sous silence les rapports qui relient l'unité logique ou scientifique de la pensée abstraite au pluralisme concret des choses, si nous ne disions quelques mots du processus mental qui, peu à peu, fait régner l'ordre et l'harmonie au milieu du chaos des sensations nous assiégeant de toutes parts.

Le pluralisme se transmue en monisme en passant par retape curieuse, par Tépreuve, parsemée de périls, du dualisme. Entre ces deux pôles extrêmes de la pensée, le dualisme représente le terme moyen, la variation intermédiaire. Il possède deux faces. Tune tournée vers la multiplicité : il nous apparaît alors comme un pluralisme in /îm, en germe, àTétat embryonnaire ; et Tautre vers Tunité : il nous apparaît alors comme une réduction, une simplification du pluralisme, un acheminement à Tunité. Expliquons-nous.

La pensée et son contenu : Tidée, l'image, le jugement, etc. (mais non pas la sensation qui rentre dans Tordre purement biologique) , portent la marque indélébile de leur double origine, vitale d'une part, sociale de Tautre. Bornons-nous à ce dernier aspect. Comme tout ce qui procède de la socialité, comme tout ce qui est altruiste par essence, nos idées sont principalement, sinon d'une manière exclusive, des rapports, des relations, A la vérité, les choses elles-mêmes, les objets que nous percevons et concevons (et il ne saurait y en avoir d'autres, le monde étant ma représentation du monde) nous frappent aussi comme des rapports. C'est entendu. Mais tout rapport est, par définition, bilatéral, constitué par deux termes. Voilà donc le dualisme solidement installé sur la plus haute marche du trône où siège, sereine et impassible, la raison. C'est son premier ministre, et il est inamovible. Tout usage de celle-ci est inséparable de l'emploi de celui-là. Et l'unité rêvée par la souveraine (peut-être, à ses moments perdus) devient , semble-t-il , un leurre , une illusion stérile. Il n'en est rien cependant. Le

dualisme subit le premier la loi qu'il promulgue. Il est de deux sortes : tantôt réel (par exemple, dans le rapport a > ou < b), tantôt formel seulement (par exemple, dans le rapport a = b). Mais ce dernier cas est précisément celui du monisme, de l'identité logique aussi bien qu'expérimentale.

Loin donc d'être une chimère toujours fuyante devant la main qui voudrait la saisir, Tunité se démasque comme une vérité d'un ordre parallèle à celui où s'étale et domine, le remplissant tout entier, la réalité multiple (éclose, elle aussi, du dualisme rationnel). Cet. ordre est l'ordre abstrait, opposable, sinon toujours opposé, à l'ordre concret. Mais s'il en est ainsi, si la distinction entre l'un et le multiple se résout par ou dans la distinction de Vabst7*ait et du concret^ Tunité (le rapport d'égalité) constitue sûrement la fin, le but suprême de toute science abstraite. Ce qui importe dans cette dernière et dans la philosophie qui en dérive, c'est le cas général, la loi qui embrasse tous les cas pareils, identiques, et qui, naturellement, s'exprime par un rapport d'égalité. Ce trait définit, en somme, la loi naturelle dès qu'elle cesse d'être empirique ou particulière pour devenir théorique ou générale. Par contre, la multiplicité reste la règle, la note dominante dans toute exploration de détail, dans toute étude pratique, appliquée, et dans toute science concrète. Le dualisme réel d'un rapport est le signe auquel se reconnaissent le caractère particulier, la nature concrète d'un fait. L'exemple algébrique donné plus haut le prouve amplement. La constatation que a, pour une raison quelconque, raison de quantité, de poids, de masse, de vitesse, de couleur, de sonorité

et ainsi de suite, diffère de 6, est sûrement fort précieuse : c'est ranalyse qui inaugure toute connaissance. Mais dépouillez cette formule de ses caractères particuliers ou concrets, élevez-la au rang de loi générale, et vous la transformez du coup en simple négation abstraite du rapport d'égalité a = 6. Or une telle négation implique Taffirmation abstraite d'un nouveau rapport, celui de la partie au tout. Si a n'est pas égal à ô, l'un de ces termes est nécessairement contenu dans l'autre. L'idée de totalité se substitue ainsi à l'idée d'unité, et le problème monistique renaît de ses propres cendres. Voilà pourquoi la science, dans sa partie générale ou philosophique, et la philosophie, dans son ensemble, pourvu que l'esprit scientifique l'anime et la dirige, sont fatalement vouées au monisme.

Quoi qu'il en soit, au reste, c'est ce mécanisme de la raison, quelque peu ambigu en suite de son origine bio-sociale, et toujours inconsciemment altruiste, c'est la dualité nécessaire des termes où s'expriment nos jugements, qui fut la source, la semence féconde d'où jaillirent une foule d'illusions mentales, les unes devenues fameuses dans le monde qu'elles remplirent de bruit, les autres restées obscures et continuant à nous tendre des pièges inaperçus.

La causalité et la finalité offrent des exemples classiques de cette sorte d'illogismes. Qu'est-ce qu'une cause? N'est-ce pas ce second terme que la nature sociale de notre esprit exige pour former un rapport, pour produire un jugement, et que l'esprit trouve, avec une facilité ou une simplicité si grande, en projetant le fait unique, égal à lui-même, dans la propre histoire, dans le passé de ce fait, où

il se manifeste à nos yeux à la fois comme lui-môme et comme se prédéterminant, s'engendrant par sa virtualité spécifique? Et qu'est-ce qu'un effet, sinon la projection dans son propre avenir du terme unique, à la seule fin de le dédoubler pour établir une relation, un rapport? De longs siècles s'écoulèrent avant qu'on eût triomphé de cette illusion si tenace, avant qu'on eût compris que la cause est toujours essentiellement identique à son effet. Et des efforts, une tension d'esprit plus pénible peut-être furent nécessaires pour rompre et dissiper le charme, tantôt utile, surtout dans la pratique, et tantôt funeste, surtout dans la théorie, mais toujours captieux et troublant, de la finalité, ce besoin inquiet de voir s'affirmer partout le règne de la raison, de la pure logique humaine ou sociale. Efforts dignes des plus hautes louanges et dont notre époque peut justement s'enorgueillir, puisqu'elle dépassa la négation haineuse et stérile, puisqu'elle ne se borna pas à l'œuvre de ruine, puisqu'elle prit à tâche de séparer le grain de l'ivraie, la subtile finalité sociale, fleur délicate de la logique également sociale, de la grossière et rude téléologie cosmique ou providentielle.

Sur ces deux champs de bataille, le monisme a vaincu, ou il est bien près de vaincre, son vieil ennemi, le dualisme aux allures naguère hautaines et provocatrices et dont l'humeur, aujourd'hui assouplie et devenue fort conciliante, s'accommoderait facilement, semble-t-il, d'une position ou d'un office subalternes. Mais le monisme triomphateur devient chaque jour plus exigeant. Il ne demande rien de moins que la cession complète du territoire entier de

la théorie de la connaissance et le démantèlement de cette forteresse réputée imprenable, de cet asile sacré, de ce dernier refuge de la pensée à priori : Fontologie, la théorie de l'être en soi.

Sur ce terrain, Tillusion dualiste se manifesta par la célèbre distinction entre Tessence et Tapparence, le noumène et le phénomène. Le premier terme était ici la simple doublure du second. Répétition logiquement inévitable, mais grosse de conséquences inattendues. La vision mentale dédoublant les objets qui apparaissaient dans son champ, Tesprit se peupla d*innombrables fantômes. Toute existence s'accompagna de son ombre abstraite, pour ainsi parler, de sa négation, de son antithèse purement logique. Toute existence, non : c'est trop dire. Caria chose concrète, tangible, visible, maîtrisée par nos sens, échappa à la grande fantasmagorie dualiste, grâce peut-être à ce contrôle, et aussi parce qu'elle s'offre nécessairement à notre raison comme multiple. Mais le vaste domaine de Vabstrait^ qui est le domaine propre de l'unité, y passa tout entier. Chaque abstraction, la plus terre à terre comme la plus sublime, eut son double, son reflet logique. Chaque phénomène eut son noumène, et la somme' de tous les phénomènes, l'abstraction ultime, l'Univers ou la Nature, eut Dieu, substance éternelle, ubiquilaire, omnipotente^ omnisciente (63).

La question est grave, malgré les dires des pharisiens du détail, du fait-divers, de l'observation isolée. Le problème mérite la plus anxieuse attention et qu'on y revienne sans cesse. Examinons-le sous une autre de ses faces.

Comme les ombres que projettent les corps, les

reflets logiques de nos idées constituent des phénomènes, des existences dont personne ne saurait contester la réalité. Les unes appartiennent à Tordre des faits physiques, et les autres, à Tordre des faits psychiques. Dans un cas, des ondes lumineuses viennent frapper un corps opaque; elles ne le traversent pas, elles sont réfléchies, Tombre se forme. Ce que nous appelons ainsi existe au même titre que le corps opaque lui-même et les ondes lumineuses. Dans un autre cas, des sensations multiples et concrètes viennent s'entre-heurter dans notre conscience : de ce choc naît une nouvelle réalité, Tabstraction, c'est-à-dire le rapport de nos sensations entre elles; il nous semble réfléchi par nos perceptions des choses. Mais un rapport — phénomène surorganique ou social par excellence — se compose nécessairement de deux termes. Et cette dualité, nous Tavons vu, est la seule voie qui puisse nous mener à Tunité. Car en face de la multiplicité concrète, Tunité abstraite ne peut guère être qu'une relation d'égalité (d'identité) ou une série de telles relations. La dualité apparaît ainsi avec son vrai caractère de moyen, de méthode logique (logique de Tesprit strictement conditionnée par ce qu'on pourrait appeler la logique des choses) pour atteindre à Tunité. Le grand tort de Thumanité primitive et de l'humanité métaphysique qui lui succéda fut de prendre ce moyen pour un but, cette méthode de connaître pour la connaissance elle-même. La raison de l'homme s'arrêta de la sorte à mi-chemin. Derrière les arbres qui masquaientson horizon, elle ne vit plus, comme on dit, la forêt; derrière les deux termes de Tabstraction qui lui semblaient, à juste titre, également nécessaires

et, par suite, aussi réels Tun que Tautre, elle finit par ne plus voir leur identité.

Dans la réalité concrète^ un objet est toujours autre que Tobjet qui lui sert de terme de comparaison : il est toujours plus ou moins grand, pesant, coloré, simple ou complexe, etc. Alors même qu'il s'agit d'exemplaires appartenant à une espèce déterminée, comme d'un nombre quelconque de pommes cueillies sur le même arbre, cette règle prévaut. La multiplicité des choses est, dans ce cas, non seulement 7*éelle (ce terme, dans son acception la plus générale, est si vague qu'il ne signifie presque rien), mais, et cela est plus important et plus décisif, elle est actuelle. Quant à leur unité, qui tout d'abord nous semble exclue par leur multiplicité, elle est virtuelle, cachée, masquée à nos yeux par cet attribut universel des choses, la quantité^ dont l'unité aussi bien que la multiplicité ne sont que les formes ou les espèces. En effet, toute multiplicité ne se réduit-elle pas, en définitive, à une addition du même au même, ou à une répétition en sens inverse, une soustraction; et ces deux opérations intellectuelles ne se présententelles pas comme deux expressions similaires du même jugement d'essence synthétique, je veux dire du rapport qui, unissant la partie au tout, révèle et consacre l'unité de la somme?

Passons à la réalité abstraite. Le processus abstractif a notoirement pour but la dénudaiion^ pour ainsi dire, des phénomènes concrets : il relève ou enlève le voile quantitatif (le plus et le moins) qui les enveloppe des pieds à la tête et protège, contre notre ardente curiosité scientifique, leur pudeur d'objets, de choses naturelles. Mais que découvre- t-on ainsi

aux yeux de l'esprit? Pour ma part, je crois que l'opération mentale désignée par ce mot « abstraire », ne peut viser qu'un seul résultat : démasquer l'unité cachée des choses; dégager, débarrasser cette unité des grossiers liens inorganiques et organiques qui la retiennent prisonnière; lui laisser prendre son vol en hauteur; de latente qu'elle est nécessairement dans le monde lourd et épais de la matière et des formes vivantes, la rendre actuelle dans le monde supraorganique, idéologique qui seul, sans doute, convient à sa nature.

Dans le domaine de l'abstraction, donc, les êtres et les choses tendent à revêtir les caractères de l'unité. Mais l'abstraction est un rapport. Pour faire triompher l'unité dans un rapport, il faut, manifestement, qu'il y ait équivalence entre ses deux termes, soit que a -h a = 2a ou que a — a = 0. Par le fait, cette égalité existe. Mais l'esprit, surtout celui du métaphysicien, l'esprit le plus grossièrement empirique et le plus formaliste qui soit au monde, passe à côté sans la voir ou, ce qui est bien pis encore, lui tourne le dos, cherche l'identité des choses là où elle ne saurait se trouver (métaphysique matérialiste, idéaliste et sensationnaliste ou biologique). A quoi aboutissent, en effet, les prétendues quintessenciations du penseur qui veut dominer la science de son époque au lieu de la laisser se refléter sur les abstractions suprêmes? Au rebours du savant qui n'imagine pas le mouvement, par exemple, séparé du mobile, Tabstracteur de quintessences verbales croit pouvoir penser le noumène séparé du phénomène. Il ne voit pas qu'ici Y Un sans Y Autre est toujours Rien (la formule même de l'égalité, a — a = 0). Et cela précisé-

ment parce que TUn est toujours l'Autre. Et de ce rapport il omet de tirer la conclusion inévitable qui forme, soit dit en passant, tout le contenu de notre loi sur Videntité des contraires surabstraitSf à savoir, que le Bien absolu est la réaffîrmation du Tout absolu, et le Non-Être — la réaffirmation de TÊtre. Concluons. Le dualisme ressemble au nœud célèbre qui attachait le joug du char de Gordius, roi de Phrygie, consacré par son fils Midas à Jupiter; à celui qui déferait ce nœud, avait prononcé Toracle, appartiendrait l'Empire d'Asie. L'empire de l'Idée est au même prix : il faut défaire le nœud de la dualité logique. Or, les métaphysiciens (et bien avant eux, en toute inconscience, au reste, les inventeurs de croyances cosmogoniques et de dogmes théosophiques) s'y prirent à la façon brutale d'Alexandre : ils tranchèrent la difficulté, ils ne la résolurent point. Mais c'est là — on aura beau épiloguer sur les mots

— un aveu manifeste d'impuissance : non possumus. D'où la vanité humaine, aidée et soutenue par l'attirance, le charme douloureux du mystère, tira Taveu

— et presque le vœu — d'ignorance éternelle, VJgnorabimus des cœurs simples et des philosophes (64).

Revenons à notre point de départ. L'hypothèse du psychisme social — ne craignons point de le redire — n'embarrasse pas la science d'une nouvelle et vaine entité. Elle est conçue dans un esprit différent. Elle s'appuie sur ce principe, que nos divisions scientifiques les plus tranchées sont artificielles et conventionnelles. Elle n'est donc pas une barrière. Elle serait plutôt un lien rattachant l'esprit à la vie, un chaînon, un degré de plus entre l'animalité, môme humaine, et la glorieuse floraison surorganique qui

trouve son expression concrète dans la mentalité de l'individu hautement cultivé. Car entre cette base, la vie, et cette cime, la pensée créatrice des œuvres de science, de philosophie et d'art, la distance est grande. Le vieil abîme entre l'esprit et la matière se creuse davantage, ou se comble peu à peu, suivant que Ton admet l'hypothèse qui explique la socialité et ses œuvres comme le résultat spontané de Tactivité psychique individuelle, ou qu'on adopte la supposition qui voit dans Tessor merveilleux de la personne humaine le produit le plus achevé de l'évolution collective. Entre les deux explications posées par ce dilemme, il n'y a pas de place pour une explication intermédiaire. Qu'on le veuille ou non, il faut faire un choix : ou accepter l'hypothèse du psychisme social, ou rejeter cette transition, ce terme moyen entre le mystère de la vie et le miracle de l'âme, quitte à élargir encore Tan tique et vénérable brèche. L'intercalation de la chimicité entre l'énergie développée par les masses inertes et l'énergie développée par les organismes vivants, n'est ni plus ni moins excusable, par le fait, que l'interpolation de la socialité entre les forces connexes de la vie et de la pensée. Ce qui longtemps encore empêchera la vue claire de cette vérité, et notre doctrine de se répandre, c'est l'empirisme régnant en ces matières et la répugnance que la plupart des esprits éprouvent à admettre la réalité des choses invisibles, intangibles, impondérables.

Une objection spécieuse peut encore être faite à notre théorie du psychisme social. Nos conceptions morales ne changent-elles pas, ne se transformentelles pas sans cesse, n'apparaissent-elles pas comme

LE PROBLÈME DE L'UNITÉ j 07

le fruit de l'expérience, soit individuellement, soit collectivement cérébrale? Or, à beaucoup d'esprits il semble que la socialité soit, à son tour, le produit d'une telle expérience. Ces esprits sont trompés par l'obscurité qui enveloppe l'essentiel et le général, et la vive lumière qui auréole le particulier et le transitoire.

L'expérience devient un mot vide si on en fait une entité créatrice ou productrice de phénomènes. L'ambiguïté de ce terme nous induit en de fréquentes et grossières erreurs. Dans le langage usuel, il signifle apparaître dans la conscience et, par suite, apprendre. Or, les phénomènes surorganiques sont des états de conscience. Dire, en ce sens banal, que nos idées sont le produit de l'expérience, équivaut à affirmer que les états conscientiels sont le produit de leur apparition dans le cerveau, ou que nos idées sont ce qu'elles sont. Vérité tellement manifeste qu'on se demande comment on a pu arriver à nier cette tautologie, par exemple, dans la doctrine de l'innéité de nos concepts moraux. Cette doctrine, profondément illusoire, s'applique à constater, non pas l'existence d'un effet lointain dans sa cause, ce que la raison peut admettre, mais sa coexistence avec sa cause. C'est une pure négation du temps, de la quantité, ou une négation de l'esprit par l'esprit.

Mais ce terme, l'expérience, possède une autre valeur encore. Il remplace le terme d'évolution, et il sert, par suite, à marquer les changements subis par l'énergie universelle dans les limites, soit d'une espèce particulière de faits, soit d'un genre phénoménal tout entier. Ces modifications s'accomplissent suivant des lois que les diverses sciences ont pour

but de découvrir. Et dans ce nouveau sens du mot, il sera très exact de soutenir : 1° que la socialité est le produit de Texpérience, de révolution générique, interscientiQque, universelle ; et 2° que les concepts moraux sont les produits de Texpérience, de l'évolution spécifique et partielle, c'est-à-dire les produits du développement de la socialité elle-même.

Les premières abstractions qui vinrent se ranger sous la rubrique générale de l'évolution, appartenaient à la science de la vie. Mais presque aussitôt ce concept s'élargissait et accueillait les abstractions tirées des faits sociaux. Un peu plus tard, le même cadre conceptuel se distendait jusqu'à comprendre les grandes généralités des sciences du monde inorganique. L'évolution du globe terrestre, par exemple, se montrait URe idée tout aussi légitime que l'évolution d'une espèce animale ou celle des mœurs, des coutumes, des institutions humaines. L'évolution remplit ainsi peu à peu le champ total de l'expérience possible, qu'elle s'annexa, qu'elle s'assimila, auquel, en fait, elle se substitua. On s'aperçut, en fin de compte, que si, par exemple, les phénomènes biologiques nous apparaissent différents des phénomènes inorganiques, d'une part, et des phénomènes sociaux ou idéologiques, de l'autre, cela ne tient pas à leur différence d'essence ou de genre dernier et suprême ; car ce terme d'essence ne signifie pas autre chose. Le monisme logique que les savants spéciaux se plaisaient à déprécier au profit d'une vaine irréductibilité phénoménale, triompha de la sorte dans les tentatives mêmes des savants pour expliquer certains faits particuliers. Une explication est toujours une réduction, un pas vers l'unité. Et certes, nous

LE PROBLÈME DE L'UNlTÉ 109

serions mal venus à nous plaindre de ce que TefTort unificateur du savant coïncide, en dernière analyse, avec celui du logicien. La psychologie concrète, ridéologie future découvrira un jour les lois de ce phénomène et la vraie distinction à établir entre Texpérience et la transcendance, entre Va posteriori et Va priori, entre l'emploi fructueux de Tentendement et son orientation stérile (05).

Corollaire. — Esquisse d'une tliéorie grênêrale du prog^rès. — L'élite et la foule.

Qu'est-ce que le progrès'^ Examinons, en nous plaçant au point de vue de nos théories sociologiques, ce problème resté obscur en dépit de sa banalité, cette question tant de fois débattue, qui préoccupa les plus grands penseurs et eut le don d'intéresser les plus petits esprits.

Ce mot, le progrès, désigne une idée complexe formée par l'union, pour le moins, de deux idées plus simples. Parmi celles-là, l'idée de changement graduel, d'évolution, c'est-à-dire, en définitive, d'expérience, vient en première ligne. Elle apparaît comme le schème fondamental ou l'ossature intime de la synthèse conceptuelle qui tend à se produire. Sur cette idée se greffe l'idée foncièrement téléologique d'amélioration, de perfectionnement, dérivée

elle-même dos idées de bien et de mal. Dans cet amalgame, la notion finaliste, qui est spécifique, domine. Dans le vaste genre représenté par le concept d'expérience, elle marque une espèce resserrée en des limites plus ou moins étroites, à savoir, le passage graduel, non plus d'un état quelconque à un autre état, mais d'un état jugé mauvais ou pire, à un état estimé bon ou meilleur.

Par suite, TiJée de progrès offre deux faces : Tune plus générale, par quoi elle se relie aux grands concepts directeurs du savoir humain; et l'autre, plus spéciale, qui la rejette tout entière dans la sociologie. Laissons momentanément de côté le point de vue finaliste, et attachons-nous à cette partie du phénomène total par laquelle celui-ci s'assimile aux processus naturels étudiés dans toutes les autres sciences.

Le changement est la loi de l'univers. Les choses sociales subissent, à leur tour, Tinéluctable règle : elle§ se modifient, elles se transforment, elles évoluent. Ces mutations sont involontaires, ce développement est inintentionnel. Le fondateur du positivisme, Auguste Comte, l'affirme avec une certaine emphase. A plusieurs reprises, dans son œuvre capitale, il chasse de la science la notion subjective de « perfectionnement », et il réduit l'idée de progrès au strict concept d'une évolution toute spontanée^ concept et terme qui firent, plus tard, la fortune de la philosophie spencérienne.

Admettons avec Comte, et avec son grand disciple Spencer, qu'il en soit ainsi. Donnons avec eux au concept d'évolution un sens très général, excluant toute idée de finalité, écartant toute axiologie, toute évaluation éthique. Malgré cela, nous pourrons

encore nous servir des deux termes corrélatifs de progrès et de régression. Mais leur valeur sera profondément modifiée. Ils retomberont dans le domaine de la logique générale des sciences. Ils ne conserveront qu'un sens pour ainsi dire mécanique. Ils dépouilleront tout caractère spécifiquement social et même tout attribut un peu complexe, pour ne garder que la plus simple des qualités : celle de fonction du temps ou de Tespace (selon la série, arithmétique ou géométrique, à laquelle ils s'appliqueront). L'un, le progrès, signifiera un mouvement, une marche, un déplacement (de matière, de force, d'idée, il n'importe) au delà de certains points de repère dans une série spatiale ou temporelle. L'autre, la régression, signifiera un mouvement, une marche, un déplacement inverses. Un tel usage de ces termes est pratiqué par toutes les branches du savoir, y compris la sociologie qui, très souvent, nous parle des progrès de la criminalité, par exemple, ou de la régression de la sauvagerie, du militarisme, etc.

Recherchons maintenant les causes qui produisent ou déterminent l'évolution spontanée des phénomènes sociaux. Les moteurs immédiats de n'importe quel fait social, si nécessaire, si incoercible, si inconscient, si fatal qu'il puisse nous paraître, se ramènent à des faits de l'ordre psychique, à des sentiments, à des émotions, à des désirs, à des volontés, à des idées. Gela est si vrai et cette relation est tellement intime, que le phénomène social, dans la plupart des cas, semble se confondre avec l'acte émotionnel, volitif ou intellectuel qui, allié à certains processus de nature physiologique, lui fournit sa matière, le remplit tout entier.

Mais cette rédaction du social au psychique est profondément illusoire. Elle se contente d'une première et très superficielle apparence. Elle ne dépasse pas les limites d'une tautologie qui saute aux yeux. Elle explique le conséquent, non par Tantécédent, — formule ordinaire de la causalité — mais par ce conséquent lui-même, envisagé sous un point de vue spécial. C'est, en vérité, la plus empirique des interprétations possibles. L'esprit d'analyse ne saurait s'en satisfaire, cet esprit qui toujours s'inquiète des causes lointaines, des événements que le temps ou l'espace séparent des faits soumis à notre examen. Nos sentiments, nos émotions, nos volontés, nos idées ne font que traduire les impressions par nous reçues du dehors, des divers milieux qui nous entourent. Ce sont autant d'agents intermédiaires, de causes qui se révèlent comme des effets dusà l'action de causes plus générales. Et ces dernières seules importent véritablement au savoir théorique.

Or^ à ce point ou à ce tournant de la route, on rencontre une interprétation qui, de nos jours, attire et captive un grand nombre d'esprits. Je veux parler de la théorie connue sous le nom de « matérialisme économique ». Elle consiste à envisager le milieu matériel ou, dans l'espèce, le milieu économique, comme la cause vraie et décisive des phénomènes psychiques déterminant, en première ou plus proche instance, les faits sociaux. On sait ce qu'il faut entendre par ce terme vague et très élastique : les forces, le milieu, les faits économiques. On l'emploie pour désigner des conglomérats plus ou moins fixes d'opinions, de préjugés, d'habitudes mentales, inséparables des sentiments qu'ils évoquent et des

volontés qu'ils dictent, — opinions, sentiments et volontés qui revêtent une forme spéciale, qui s'érigent en systèmes, qui se transmettent d'une génération à une autre, qui durent, qui traversent les siècles, qui subissent une sorte de pétrification, qui deviennent de véritables monuments psychiques connus sous le nom d' institutions ou de régimes (Tesclavage, le féodalisme, la domination du capital, le salariat, la propriété, la surproduction, l'expansion coloniale, l'impôt, la guerre, etc.)» Mais en quoi ces phénomènes diffèrent-ils des faits que, prétendument, ils expliquent? Nous ne saurions trop le redire : ces phénomènes et ces faits ont une origine et une essence pareilles. On y doit voir autant de manifestations psychiques. Parmi celles-ci, les unes restent éparses et dispersées, sollicitant par là même notre effort explicatif. Les autres se réunissent, s'accouplent, s'agglomèrent, forment des synthèses de plus en plus complètes et, par suite, nous paraissent pouvoir se suffire à elles-mêmes. Ces synthèses, pourtant, ne sont que des résidus laissés par l'évolution sociale, des survivances d'un passé lointain, aujourd'hui fixées, cristallisées, systématisées.

Au reste, l'interprétation matérialiste ou économique n'est pas mauvaise en soi. Elle assigne pour cause aux faits du présent les faits du passé, elle explique les descendants par les ascendants, les petits-fils par les aïeux. C'est de l'atavisme sociologique. Et cet atavisme plus complexe ne diffère pas essentiellement de l'atavisme simple du physiologiste. Car il ne faut pas s'y trompef. Malgré quelques apparences contraires, dans un cas comme dans l'autre, les acteurs en chair et en os, les ancêtres

116 LES FONDEMExNTS DE L'ÉTHIQUE

réels, ont également disparu. Les faits anciens, comme les hommes du passé, ne survivent que dans les faits nouveaux et les hommes du présent. Les institutions telles que la propriété, le salariat^ l'héritage et ainsi de suite, ne sont pas des phénomènes existant en dehors ou indépendamment des individus qui composent une société. Joignez aux institutions économiques les institutions politiques, juridiques, religieuses, etc., vous resterez dans les limites de la même vérité. Tout ce que nous appelons du nom d'institutions, de droits, de devoirs, s'affirme au plus profond de nos êtres et n'existe, en réalité, qu'au dedans de nous-mêmes.

Par malheur, Texplication dite économique est étroite. Elle fait un choix, sinon capricieux, du moins arbitraire, dans l'ascendance sociale des événements courants. Elle suppose d'une façon gratuite, selon nous, que seuls, certains faits du passé manifestent la force prolifique morale, sont doués d'une vertu génératrice. Tout le reste demeure stérile et sans postérité. La méprise nous paraît flagrante. Car le fait social le plus insignifiant possède toujours à la fois, et pour le moins, un aspect économique, un aspect juridique et ua aspect politique. Et ce qui semble plus grave encore, cette dernière différenciation, loin d'être elle-même primordiale ou élémentaire, s'offre comme le résultat d'une opération téléologique très complexe de notre cerveau. Elle est entièrement subordonnée à des considérations de buts à atteindre, de fins à poursuivre.

D'autre part, même débarrassée de sa tare originelle, même élargie et devenue un véritable « déterminisme historique », la doctrine qui nous occupe

resterait encore, tout comme la théorie psychologique qu'elle prétend combattre, marquée du sceau de Tempirisme le plus pur. Sous ce rapport, les deux doctrines se valent. Le déterminisme de l'historien remontant le cours de la causalité nous conduit plus loin, en apparence, que l'explication du psychologue; à son tour, cependant, cette théorie s'arrête en chemin, elle n'aboutit pas au vrai terme de la recherche scientifique, elle n'atteint pas la limite extrême qui sépare une science de la science voisine et antécédente.

Dans un cas, — celui de la théorie psychologique — le phénomène social pur ou élémentaire nous est expliqué par le moyen ou à l'aide des faits bio-sociaux qui le manifestent à l'heure présente. Tentative forcément illogique! Car si les faits de la seconde espèce, qui sont concrets, contiennent les phénomènes de la première, qui sont abstraits (ce qui doit nous engager à chercher ceux-ci dans ceux-là), c'est précisément parce que les choses concrètes, loin d'être le germe des choses abstraites, en sont le produit. En prétendant le contraire, en présentant les faits bio-sociaux comme des causes, et les phénomènes sociaux comme des résultats, les partisans de la théorie ou de la méthode psychologique font donc fausse route et nous abusent sans le vouloir.

Dans l'autre cas, — celui du matérialisme, soit économique, soit vaguement historique — le phénomène social pur nous est expliqué, derechef, par le moyen d'une concrétion bio-sociale. Mais celle ci apparaît au milieu de conditions nouvelles. Après avoir revêtu, dans le passé, la forme mobile et fugitive qui caractérise les faits psychiques connus

SOUS le nom d'idées, d'émotions, de sentiments, de volitions, etc., elle revêt, dans le présent, la forme persistante et durable qui caractérise les groupes consolidés de faits ou les systèmes psychiques connus sous le nom d'institutions sociales. Ce changement, dans l'apparence extérieure des choses, ne s'étend pas toutefois à leur fond qui demeure immuable. Qu'il prenne corps dans les faits étudiés par le psychologue proprement dit, ou dans les faits étudiés par l'économiste, le juriste, l'historien, le phénomène social élémentaire agit sur ces faits comme une cause, il les précède et les détermine, il n'est pas leur résultat ou leur conséquence (66).

En somme, les deux théories ou les deux hypothèses qui se partagent aujourd'hui la faveur des sociologues, n'atteignent que très imparfaitement le but qu'elles se proposent. Elles n'expliquent pas, au sens scientifique du mot, le mouvement nécessaire qui entraîne les sociétés vers d'inconnus destins; tout au plus peuvent-elles servir de canevas aux nombreuses descriptions et aux commentaires, parfois très instructifs, très curieux, dont cette marche obscure est l'objet. La sociologie de l'école psychologique ne nous fait pas sortir de l'empirisme pur. Et la sociologie des doctrinaires du matérialisme économique, qui va plus loin, qui s'avance jusqu'aux portes du savoir abstrait, ne réussit pourtant pas à nous en faire franchir le seuil. Ni l'une ni l'autre des deux écoles en présence ne parviennent à dissiper les ténèbres qui entourent ce fait étrange, mystérieux : une série de changements inconscients et involontaires dus en totalité à des facteurs tels que la conscience mobile et l'intention fugitive de l'heure

THÉORIE GÉNÉRALE DU PROGRÈS li9

qui passe, ou la conscience consolidée et le vouloir stable des époques déjà entrées dans l'histoire. Seule, l'hypothèse d'une psychicité inconsciente et inintentionnelle se dégageant du contact mutuel des psychicités physiologiques et exerçant une influence puissante sur la formation de nos idées, de nos sentiments, de nos volontés — agents directs ou causes immédiates des phénomènes sociaux, — seule, une telle hypothèse, dis-je, peut rompre le cercle, peut écarter la contradictio in adjecto qui dépare et rend inintelligible la grande conception d'Auguste Comte, adoptée, depuis, par les déterministes de toutes les nuances. Ce dilemme se pose naturellement : ou bien l'évolution spontanée n'est qu'une idée illusoire, une sorte de fable servant à masquer notre profonde ignorance de la marche réelle du processus social; ou bien cette évolution se produit avec les caractères d'inéluctable nécessité que lui reconnurent tant et de si bons observateurs. Dans le premier cas, Thypothèse du psychisme collectif perd en grande partie sa raison d'être; dans le second, elle acquiert une force et une évidence nouvelles.

Mais si la socialité ou l'énergie psychique impersonnelle n'est pas un de ces pâles fantômes qui, aux heures difficiles du doute, surgissent dans le cerveau du savant aux abois, si cette modalité énigmatique de la force universelle s'annonce par quelques signes lointains ou se laisse deviner dans quelques symboles obscurs, on peut, on doit soulever et tâcher de résoudre les questions suivantes. La socialité manifeste-t-elle une tendance à s'accroître, à s' « intensifier » au dedans et à se répandre au dehors? Et ce processus persiste-t-il, est-il continu, durable, ou

seulement accidentel, intermittent, passager? Si le psychisme social se développe, si sa quantité augmente dans le monde, ce phénomène a-t-illieu d'une manière régulière et constante? Et à quoi tient, comment s'explique, dans un univers régi par la grande loi de la conservation de la force, cette recrudescence, cet afflux soudain ou, tout au moins, ce déplacement de Ténergie, ce passage d'un mode de la force à un autre mode? L'accroissement, s'il est réel, se produit-il à la suite d'une transmutation de la vie en socialité (comme dans le cas encore hypothétique de la chimicité se transformant en énergie vitale, ou dans le cas plus probant de la chaleur et de la lumière se transformant en énergie chimique), ou bien dépend-il d'une simple actualisation, pour ainsi dire, de la socialité virtuelle (comme dans l'exemple familier du calorique latent qui passe à l'état libre)?

Pour répondre comme il convient à ces questions, il faudrait connaître dans leurs détails les lois qui président aux transformations de la force; or, notre savoir n'a pas encore acquis ce degré de maturité. Cependant, il semble assez probable que le psychisme collectif, lorsqu'il s'accroît, est une transformation de la vie aussi bien qu'une actualisation de la socialité latente; et quant au reste, les mêmes lois gouvernent ce mode d'énergie et tous les autres. Le problème d'un progrès nécessaire et constant ne se pose ni pour la vie, ni pour la chimicité, ni pour les forces physiques. Il ne devrait pas se poser pour la socialité.

Et pourtant le problème existe. D'où vient-il, comment a-t-il pu naître? Selon nous, il est sorti d'une

confusion entre Tabstrait et le concret. Ce n'est pas la socialité qui progresse ou régresse, ce sont les existences concrètes dans lesquelles elle se manifeste.

Les faits auxquels on accorde d'habitude l'épithète de « sociaux », — l'augmentation ou la diminution du savoir, la floraison ou la décadence de l'art, la puissance productrice ou la faiblesse de l'industrie, et leurs épiphénomènes si variés, l'apparition, la chute et le remplacement des croyances religieuses, philosophiques et morales, le fanatisme, la tolérance, la liberté, le despotisme, les contrastes de la richesse et de la misère, la division des classes, la lutte des partis, les guerres, les mœurs, les institutions, leà lois, les crimes, — tout cela est la suite, la conséquence de nos idées, de nos sentiments, de nos volontés, le résultat, l'aboutissement des faits psychologiques, sinon leur simple expression. Des faits psychologiques, dis-je, fruits eux-mêmes d'un persévérant concours, d'une mutuelle pénétration de la socialité et de la vitalité! C'est en vertu de cette généalogie si complexe que les faits énumérés dans les lignes précédentes peuvent revendiquer le titre de sociaux.

La sociologie procède comme toutes les autres branches du savoir. Elle examine les choses concrètes pour extraire de celte étude les rapports constants qui relient entre eux les attributs manifestés par de telles existences. Des qualités et des relations particulières elle s'élève, elle passe peu à peu aux qualités et aux relations générales. Et dans cette marche vers l'unité, elle aboutit à un concept ultime, auquel elle rapporte, comme à l'idée directrice et générique, toutes les idées subordonnées et spécifiques.

Remarquons incidemment Tanalogie étroite qui s'établit entre Tordre sériel dans lequel les faits psychologiques se présentent à Texamen du sociologue, et Tordre sériel qui présida à Tétude des phénomènes concrets dans la plupart des autres sciences.

La chimie, par exemple, n'a pas commencé par la thermo-chimie, ni même par la chimie atomistique. Et avant d'être élémentaire, cellulaire et, en vérité, chimique, la biologie passa par différents stades. Elle fut primitivement la science des corps vivants, des organismes tels quels (histoire naturelle, zoologie, botanique); elle devint ensuite la science des organes (anatomie, physiologie); elle se transforma enfin en science des tissus (histologie, histonomie). De même, la sociologie débuta par une sorte d'anthropologie grossière où les groupes et les individus n'étaient visés que dans leurs traits extérieurs les plus saillants (annales, histoire descriptive des faits notables, des gros événements qui semblaient exceptionnels). Au savoir empirique de Thistorien s'ajoutèrent, d'abord, le savoir empirique et descriptif du juriste, le droit compris comme la nomenclature et la défense des lois existantes (accompagnée d'une prétentieuse critique des 'lois abolies ou des règles juridiques en vigueur chez les autres nations); et, beaucoup plus tard, la science empirique et descriptive de Téconomiste, Téconomie politique comprise comme la nomenclature et la défense des rapports consacrés par la loi et Tusage, entre les détenteurs de la richesse commune et la masse des « expropriés » pour cause prétendue de nécessité comminatoire ou d'utilité générale. La philologie, l'anthropologie mo-

derne, la science des religions, quelques autres disciplines encore, vinrent grossir ce noyau. Ces connaissances, déjà plus portées à l'analyse psychologique, à la considération des aspects internes, de l'âme cachée des choses, à la recherche de leurs causes lointaines, diminuèrent d'autant Tancien mauvais renom et rehaussèrent Téclat des études sociales. Des généralisateurs plus ou moins bien doués ou habiles essayèrent même d'édiOer, sur les ruines du vieil empirisme, des synthèses plus vastes, embrassant l'ensemble de la civilisation humaine. Ainsi naquirent la statique, la dynamique, 1 anatomie, la physiologie et jusqu'à la pathologie sociales (cette dernière sous le nom surtout de criminologie ou d'anthropologie criminelle). L'être collectif, le « surorganisme » fut assimilé à un simple « organisme » et traité comme tel. On se mit bravement à décrire ses grands organes, l'État, la nation, la classe, la famille, et leurs fonctions principales : la justice, le gouvernement, le travail, la consommation des biens, la repopulation, l'éducation et ainsi de suite. Il ne nous manque plus aujourd'hui que l'histologie et rhistonomie des sociétés, l'étude des parties intimes du « surorganisme », des propriétés essentielles de l'être collectif, ou l'histoire, le droit, l'économie politique, etc., éclairées par la psychologie des groupes, des foules, des individus.

Revenons à notre analyse du concept de progrès. Ici, comme partout en sociologie, il faut suivre la méthode scientifique habituelle, il faut commencer par étudier les effets, pour ensuite remonter à leurs causes. Or, dans le cas qui nous occupe, ces effets se classent d'eux-mêmes en immédiats ou fondamen-

taux, d'où dépendent tous les autres, et en dérivés ou indirects, de plus en plus lointains. Les premiers forment ce que nous avons appelé ailleurs la série mentale ou intellectuelle^ vaste hiérarchie composée de quatre grandes classes de conceptions qui se suivent dans un ordre nécessaire et régulier : les idées scientifiques, les idées philosophiques (et religieuses), les idées esthétiques et les idées pratiques ou techniques. Envisagées dans leur rôle actif, comme dirigeant Tensemble complexe des phénomènes manifestés par révolution d'une société, ces idées constituent les quatre groupes permanents et bien connus de faits qu'on nomme la science, la philosophie (la religion), Tart et le travail ou l'industrie. Ce sont là, en vérité, les faits dominateurs, les faits essentiels de la sociologie ; tout le reste en découle comme un fleuve de sa source (67).

Il s'agit donc de reconnaître, en définitive, si cette source s'emplit, grossit, augmente de volume, soit d'une manière fixe et constante, ou seulement par intervalles, mais cependant de façon à ce que, pour des périodes suffisamment longues, l'actif dépasse le passif, l'acquêt compense et couvre la perte avec un excédent régulier. Si l'une ou l'autre de ces suppositions se vérifie, le progrès devient, eo ipso, une des grandes lois qui gouvernent la nature surorganique, le monde des idées. Dans le cas contraire, nous devrons fermer tout net à cette notion les portes du savoir social, ainsi que l'eussent sans nul doute fait, dans leurs domaines respectifs, les sciences de la vie et du mouvement, pour l'idée bizarre d'une croissance indéfinie de la vitalité, de la chimicité ou des énergies physiques de la matière (C8).

Cette comparaison et cet exemple me semblent concluants. Le concept que j'analyse ne saurait s'appliquer à la fréquence ou à Tintensité de la somme entière des faits psychosociaux. Il ne peut viser que la répétition et la force croissante d'un seul processus, mais capital, mais formant la base de tous les autres. 11 ne peut avoir en vue que l'évolution débutant par la science et finissant par le travail, la série sociopsychique se déroulant en quatre anneaux à la fois successifs et contemporains : la connaissance spéciale, la connaissance générale, la connaissance esthétique et la connaissance pratique; anneaux qui encerclent et contiennent cette fleur de l'existence collective qu'on appelle une civilisation.

Or, comme, théoriquement, — par la vertu des lois logiques qui règlent la double marche de l'esprit humain, du particulier au général (de la science à la philosophie) et du simple au composé (du savoir abstrait au savoir esthétique et au savoir appliqué) — les trois derniers termes de cette série se laissent réduire au premier, il s'agit, en dernière analyse, de ce qu'on nomme la connaissance scientifique. Celle-ci obéit-elle à une loi particulière, à l'action de laquelle échapperaient tous les autres faits ou processus dans la nature, la loi du progrès?

Mais poser le problème en ces termes, n'est-ce pas déjà le résoudre? Et peut-on le résoudre autrement que par l'affirmative? N'avons-nous pas devant nous un fait constant, une expérience mille fois renouvelée et répétée, une induction tout à fait pareille à celle, par exemple, qui constate l'expansibililé indéfinie de la matière à l'état gazeux, ou la loi de niveau qui régit les liquides? Oui, en vérité, les deux inductions

se valent ci semblent aussi bien établies Tune que Tautre. Il est de Tessence du savoir, non seulement de s'accroître en un cerveau individuel, mais encore de se répandre au dehors, d'envahir les cerveaux mis en contact avec le premier, et cela indéfiniment, selon notre mesure humaine, à travers les générations et les époques successives. Il est de sa nature de briser, à la longue, toutes les résistances, de renverser toutes les barrières, de franchir tous les obstacles et d'infiltrer, de pénétrer (on pourrait dire aujourd'hui à la façon des rayons X) les milieux cérébraux les plus opaques.

Prenons garde toutefois à cet écueil, la confusion de l'idée de tendance avec celle de fait accompli ou réalisé. L'induction scientifique ne garantit que le phénomène exprimé par la première de ces idées, et nullement celui qui correspond à la seconde. La tendance, soit la direction du mouvement, est constante; mais sa réalisation, soit le mouvement effectif, dépend d'une foule de conditions qui peuvent se présenter ou demeurer absentes. Le progrès du savoir est un fait que l'expérience certifie, mais qui reste, pour des périodes courtes, sujet à de nombreuses restrictions, soumis à toutes les chances de ce qu'on nomme si improprement le hasard.

Cette conclusion encore s'impose : le progrès de la connaissance est la seule espèce possible de progrès social. Tout phénomène qui, dans n'importe quelle autre branche de l'activité collective, s'offre à nos yeux comme un « progrès », doit pouvoir exprimer ou appliquer un surcroit de connaissance, doit pouvoir donner corps à une idée théorique. Lorsqu'il devient avéré que tel n'est pas le cas, la prétendue

marche en avant dans Tari, dans la politique, dans rindustrie, dans la philosophie, dans les mœurs, dans les lois, n'est qu'une illusion qui souvent recouvre un recul, une déchéance.

J'ai hâte d'ajouter qu'en resserrant la thèse du progrès social dans ces étroites frontières, je ne me dissimule pas le caractère hypothétique de ma solution. Mais je ne crois pas que la sociologie parvienne jamais à élargir les données du problème. Le contraire me semble plus probable. N'oublions pas le fînalisme inhérent à tous les phénomènes de haute mentalité, et les erreurs multiples qui en dérivent. De l'effet pur et simple qui répète, sans plus, sa cause, nous sommes toujours tentés de faire un but, une cause inaugurant une nouvelle série d'effets (69).

Examinons l'idée de progrès en nous plaçant à un autre point de vue.

En dernière analyse, la socialité se réduit au contact intermittent, mais régulier, d'un centre conscientiel, d'un foyer cérébral, avec un autre centre conscientiel, un autre foyer cérébral; ou à une sorte de chimicité surorganique douée d'une puissance transformatrice au moins aussi grande que celle appartenant à la chimicité ordinaire (70).

Le phénomène « altruiste » est la cause première des événements sociaux. Passons aux effets immédiats d'une telle cause. Les reconnaîtrons-nous dans la tradition et la filiation, avec Littré et les positivistes; ou dans l'habitude, l'adaptation, le choix après la lutte, la sélection, avec les darwinistes et les évolutionnistes; ou dans l'imitation, la suggestion, la force de l'exemple, avec quelques sociologues récents? Par ces divers noms, les différents auteurs

désignent, assurément, une seule et même classe de phénomènes, à savoir, les effets directs de la socialilé, effets qui, réunis et additionnés les uns aux autres, agissent, à leur tour, comme une cause intermédiaire entre laltruisme et ses résultats de plus en plus lointains et différenciés. Or, nous croyons qu'il est facile de faire voir (jue cette cause seconde — appelons la, pour plus de brièveté, d*un seul mot : la coutume — agit sur le fond même du psychisme physiologique, sur la sensation, et modifie peu à peu, transforme son contenu. Cette cause détermine une nouvelle classification des accords et des disharmonies psychiques, une différenciation autrement conditionnée des plaisirs et des douleurs.

Par cela seul qu'ils nous sont habituels et familiers, des actes deviennent agréables, indépendamment de leurs conséquences lointaines qui peuvent être, les unes plaisantes, les autres pénibles; nous pourrions aussi bien dire utiles ou nocives, puisqu'à un certain point de vue (assez superficiel, il est vrai), une corrélation constante existe entre le plaisant et l'utile, le douloureux et le nuisible. Cependant, si Tacte accoutumé se dévoile, par la suite, comme nécessairement accompagné de conséquences pénibles, une réaction se produit, et une lutte s'engage autour de la coutume, en vue soit de la conserver, soit de l'abolir. Que si, au contraire, les résultats lointains se découvrent comme agréables, nous déclarons la coutume fondée en raison, nous la sacrons morale, nous l'entourons de respect, nous lui attribuons une force et une dignité semblables à la force et à la dignité de la loi naturelle.

En somme, les habitudes ou les mœurs bonnes

nous semblent préférables aux habitudes ou aux mœurs mauvaises tout simplement parce qu'un plaisir immédiat doublé d*un plaisir lointain nous semble supérieur à un plaisir immédiat doublé d'une peine éloignée. Il y a donc, au fond de tout problème moral, une question de simple arithmétique ou, si Ton aime mieux, de logique; et voilà comment ou pourquoi la vertu et la raison, d'une part, le vice et la folie de l'autre, ne forment que deux aspects différents d'un phénomène unique. Certes, la vertu et le vice aussi bien que la raison et la folie, peuvent nous atteindre, partiellement, par la voie héréditaire et plus ou moins physiologique. Mais le psychisme social n'émane-t-il pas du psychisme vital, et la sociologie rationnelle n'a-t-elle point pour base la biologie?

De ce phénomène éminen^nent social, la coutume, dérive ainsi tout un monde de produits psychiques complexes, sol mouvant où notre science, notre philosophie, notre art, notre pratique plongent leurs racines et qui forme la base de notre culture, de notre histoire, de notre existence surorganique tout entière. C'est le gland minuscule qui se développe en chêne puissant et qui, à la longue, se transforme en vaste et majestueuse forêt.

La « coutume ». possède une foule de synonymes dont les principaux sont : l'exercice, l'expérience répétée, l'évolution. Tout ce qui détermine et règle la coutume détermine et règle, en définitive, l'évolution. Or, servir celle-ci, signifie servir l'explication moniste de l'univers. L'activité, le mouvement, l'expérience, le savoir et le savoir-faire, l'art, la beauté, la joie, le plaisir, se profilent d'abord, les uns derrière les autres, dans nos cerveaux, en un contraste

des plus violents avec le repos, rinaction, Tignorance, la maladresse, la laideur, la dépression, la douleur. La similarité des termes qui composent chacune de ces deux séries antagonistes nous frappe ensuite. Enfin, cette contrariété elle-même s'efface et tombe comme un dernier bandeau qui nous empêchait de voir clair dans le jeu complexe et retors de la linalité. Nous commençons par nous douter que le contraste, Tantagonisme, la lulte existent bien moins dans les choses que dans notre évaluation des choses, dans nos jugements sur leurs usages divers et leurs mérites respectifs. Et nous finissons par nous convaincre que l'opposition n'est qu'une forme — la plus antique et la plus naïve — de la variété; que les « contraires » sont des « degrés » du même; que Tidentique seul est absolu. Nous formulons la grande loi de la relativité essentielle de toute connaissance.

Le vrai savoir, qui est le savoir expérimental, se reconnaît à Tacceptation docile de cette loi. Pour lui, les antinomies prétendues irréductibles sont de vaines et futiles amusettesavec lesquelles l'ignorance dogmatique mena quelque temps et égara le monde; et partout dans la nature ce savoir ne voit que nuances, gradations, passage du moins au plus et vice versa. Les extrêmes, les excès en toutes choses, loin de venir troubler la sérénité de la conviction relativiste ou moniste du savant, sont pour lui d'un grand secours; car il y voit autant de liens subtils entrelaçant les phénomènes les plus disparates.

Envisageons maintenant l'antithèse directe de la coutume, la nouveauté telle quelle, le prétendu noyau de tout progrès. L'humanité ne s'y est pas méprise. Poussée par une intuition plus forte que les plus.

beaux raisonnements de ses docteurs, elle assimila le « nouveau » en matière sociale au « pénible », elle de\jnt ou plutôt elle demeura misonehte. Entraînés par la passion politique et cédant aux exigences de l'heure présente, les amis du progrès ont fait du misonéisme des foules un véritable épouvantail. Les choses peut-être ne sont pas si mal en point. Et sans vouloir prétendre que « l'horreur du neuf » soit le berceau même qui voit éclore et protège les jeunes et fragiles nouveautés, je ne suis pas bien loin de croire que ce sentiment si décrié aujourd'hui prête, en mainte occasion, à ce qu'on appelle le « progrès », un appui très ferme, très solide.

La coutume, la fonction, le bonheur, la liberté, ces synonymes, ces traductions sociologiques du mouvement, de TéquiHbre, de l'exercice, du plaisir, sont toujours exposés à recevoir et à renvoyer, à repousser le choc de deux sortes, au moins, de nouveautés. Distinguons ces espèces. Le nouveau peut être : 1** un intrus qui, comme la maladie ou la mort, déprime, arrête l'énergie vitale, décompose et transforme la vie actuelle en vie latente et en chimicité; et 2° un intrus qui, comme la naissance, accroît la vie et lui apporte une sécurité plus grande. Dans le premier cas, le « nouveau » s'assimile au « pénible ». En sociologie, c'est souvent le « très vieux », la fatalité des survivances opposée à la liberté des germes plus récents. Dans le second cas, le « nouveau » s'assimile au « plaisant ». En sociologie, c'est la suite ininterrompue des générations dont chacune tend à renouveler les processus surorganiques en les intensifiant autant que possible; c'est le savoir accru, l'activité augmentée, l'évolution prolongée.

Ces deux classes rivales représentent la distinction logique bien connue entre la négation fausse d'une chose et sa négation vraie. Objet d'un jugement absolu, le phénomène se retrouve identique à luimôme d'une façon aussi complète qu'immédiate. Par contre, la négation vraie d'une chose est toujours essentiellement relative; elle constate, dans les conditions d'existence auxquelles la chose est soumise, un changement quelconque. Elle équivaut à l'affirmation d'une simple différence de degré. Objet d'un jugement relatif, le phénomène s'affirme identique à lui-même d'une manière indirecte ou médiate seulement. Le genre logique intervient ici pour unifier les espèces.

Examinons de plus près chacun de ces cas. Le « nouveau » qui s'oppose d'une façon absolue à la coutume, apparaît comme le produit naturel, l'effet immédiat, l'enfant légitime (par évolution) ou illégitime (par révolution) de la socialité. Il est la chair de cette chair. Il s'acclimate, comme on dit, avec facilité. Agissant à son tour comme une cause, il tend à se reproduire. Ce qu'on appelle le « progrès » ne saurait avoir de meilleur auxiliaire. Ainsi compris, le progrès n'est lui-même qu'une négation apparente de la coutume, à peu près comme Dieu est une négation apparente de l'Univers, ou le Non-Être, une négation fausse de l'Être. La coutume nouvelle qui s'infiltre et s'introduit de cette façon, est plus forte, plus belle, plus attrayante que la coutume ancienne. C'est la nouveauté qui charme le garçon ou la fille nubiles, qui attire le chercheur, qui captive les minorités, qui s'impose aux foules sans violence, par la simple contagion de l'exemple.

THEORIE GENERALE DU PROGRES i33

Certes, les esprits grossiers peuvent et doivent s'illusionner d'une façon grossière; à ce trait, en somme, se connaît leur grossièreté. Aussi, je suis loin de nier la tendance qui porte les foules à se montrer hostiles à toute nouveauté indistinclement. Mais cette faiblesse ou cette infériorité psychique, qui parfois atteint des degrés incroyables et creuse entre la minorité et la majorité un fossé profond, sert à expliquer un autre phénomène, plus important sans doute que la moutonnière méfiance des foules : ce fait, notamment, que les grandes masses humaines n'entrent, pour ainsi parler, dans l'histoire que d'une façon indirecte^ qu'elles y végètent au repos plutôt qu'elles n'y vivent dans l'action.

Considérons maintenant le cas où Y « inaccoutumé » se dévoile ainsi qu'une variété, une espèce d'un genre plus vaste dont la « coutume » ne serait qu'une autre espèce. En dernière analyse, nous aboutissons au même résultat. Mais le « nouveau » n'apparaît plus ici comme un effet immédiat et naturel de la socialité ; et il n'est plus lui-même directement productif de coutume, de plaisir, de bonheur. Fascinées et attirées, soit par l'ancienne et authentique coutume, soit par les « nouveautés » de la première sorte, les masses populaires et les minorités qui les guident s'en désintéressent également. Seules, quelques intelligences excentriques, les unes très supérieures, et les autres très inférieures à la foule, s'en éprennent et l'adoptent. Le succès couronne rarement de telles entreprises. Et d'ordinaire, ce n'est qu'ensuite d'un lent processus de transformation, après avoir soutenu de longues luttes et vaincu de nombreuses résistances, que les nouveautés de cette classe

parviennent à triompher... en succombant, pour ainsi dire, en devenant à leur tour des « coutumes ».

En somme, donc, le misonéisme n'est pas nécessairement opposé au progrès. Il y a lieu de distinguer entre ses formes grossières, qui sont d'autant moins dangereuses qu'elles sont plus inintelligentes, et ses formes plus subtiles; ou encore enlre le misonéisme des grandes masses compactes mais inertes, et celui des minorités et des individus cultivés. Dans cette question, on a trop souvent oublié que nous avons affaire à un ensemble, à un total qui comprend aussi bien les coutumes essentielles, produits directs du fait altruiste, que les coutumes de moindre importance, produits indirects de la socialité. Telle nouveauté qui s'accorde avec les premières, peut heurter les secondes. Mais l'obstacle est par lui-même trop insignifiant pour empêcher la nouveauté d'obtenir, d'une façon plus ou moins rapide, les suffrages du petit nombre actif et éclairé qui saura ensuite, de mille manières diverses, imposer ses préférences aux multitudes passives.

La série psychique sociale reproduit les principaux traits de la série psychique vitale qu'elle ne fait que soumettre à des conditions nouvelles de collectivité, d'altruisation, d'interindividualisme . Or, dans la série vitale, ou en psychophysique, la mémoire qui se peut définir comme une sorte de conscience du passé, du latent, du vieux, n'est nullement, que je sache, une fonction antagoniste de la conscience qui se peut définir comme une sorte de mémoire du présent, de l'actuel, du nouveau. Et il en est de m me dans la série sociale, ou en sociologie. Le misonéisme, cette mémoire collective, celte conscience du passé,

cet attachement à la coutume faite, n'est pas nécessairement exclusif du philonéisme, cette conscience collective, cette mémoire du présent, cette passion de la coutume in fieri. Remarquons en outre que les termes de ces deux séries réapparaissent avec une vigueur et un relief saisissants (dus sans doute à leur intime combinaison) dans les phénomènes de la série bio-sociale ou psychologique, les seuls avec lesquels on les compare d'habitude. Quoi qu'il en soit, le progrès, conçu comme une évolution nécessaire, est toujours un développement de l'altruisme, de la socialité, un passage de l'organique à Thyperorganique, une marche vers l'idée et l'idéal. Nier, en ce large sens, le progrès, c'est nier Tordre naturel ou la nature elle-même.

Passons au second élément constitutif de l'idée de progrès, à l'élément qui « spécifie », pour ainsi dire, la synthèse totale et qui, par suite, y prédomine, y joue un rôle important et décisif.

Je veux parler de l'idée de fin, S'ajoutant à l'idée d'évolution, se fusionnant, s'amalgamant avec elle, la pénétrant d'outre en outre, l'idée de fin transpose ce vague concept du domaine de la connaissance générale dans celui de la connaissance particulière; elle le précise, elle le limite, elle en fait une idée éminemment sociologique ou morale.

Le lecteur connaît mes opinions sur la finalité, cette causalité renversée , cet ordre sériel où le conséquent prend la place de l'antécédent, où l'effet, sous le nom de but, remplit activement l'office, les fonctions d'une cause, où il préside aux incessantes variations des points de vue selon lesquels l'esprit considère et juge les événements.

136 LES FOiNDEMENTS DE L'ÉTHIQUE

Rien ne saurait être plus légitime que ce transfert, de la cause à Teffet, du pouvoir reproductif qui, originellement, appartenait à la cause seule. Cette investiture est un phénomène aussi naturel, pour le moins, et aussi nécessaire, aussi inéluctable que la transmission, dans les espèces vivantes, du pouvoir procréateur, entre l'individu ou la générationcause et l'individu ou la génération-effet. La finalité est fondée en raison; elle constitue même peutêtre Texpression la plus ferme et la plus primordiale de notre intelligence.

Cette conclusion s'impose au jugement de tous ceux qui admettent avec nous l'hypothèse du psychisme collectif, de la socialité venant compliquer la vitalité et transformant encore une fois la face externe ou apparente de l'existence universelle.

La mise effective en présence d'un moi avec un autimly le contact régulier d'un être vivant avec ses semblables, cela suffit pour jeter dans l'univers une semence, un germe qui fera éclore, à côté ou audessus de la nature organique, la nature surorganique, à côté ou au-dessus du monde grossier de la matière, le monde subtil des idées. Cette semence si grêle, ce germe si chétif au premier aspect, c'est précisément l'inversion du rapport causal entre les deux termes : moi et autrui.

Entre ce point de départ et ce point d'arrivée il s'établit une relation qui devient le prototype du raisonnement téléologique. Le premier terme s'affirnoie à la fois comme l'antécédent du second (le monde est ma représentation) et comme son conséquent (ma représentation est le monde). Individus isolés ou groupés ensemble, toujours nous nous sentons et

nous nous voyons simultanément producteurs et produits d'autres individus et d'autres groupes. Les liens familiaux, l'éducation, la tradition et, en somme, tous les phénomènes sociaux nous montrent l'existence du « moi » comme une des causes directes et constantes de Texistence d'autrui. Mais les mêmes faits ne tardent pas à nous dévoiler celle-ci comme une des causes immédiates et persistantes de celle-là.

Par notre « moi » nous prenons conscience de la réalité d' « autrui ». Le « moi » est Tauthentique substratum^ le vrai support d'autrui, le principe ultime de son apparition dans le monde. Mais, d'autre part, c'est à la suite de ses multiples rapports avec « autrui », que le « moi » prend conscience de lui-même. « Autrui » devient de la sorte le substratum^ le support du « moi », la cause de son existence.

De cette bilatéralité essentielle du plus élémentaire des rapports sociaux a dû jaillir, à mon sens, dans les cerveaux humains, la première idée d'un résultat se transformant en une fin à atteindre, en un but qui, considéré comme tel, suscite, fait naître sa propre cause, envisagée dès lors comme un simple moyen.

Et cette idée grandit, se développa, s'enrichit de commentaires, se fortifia par des exemples appropriés, se propagea, fît tache d'huile, remplit différents domaines du savoir. La finalité et le subjectivisme qui en émane poussèrent de profondes racines en philosophie, dans la science, dans l'art, dans toutes les branches du savoir appliqué. Une quantité énorme de choses, de phénomènes, d'événements successifs dépouillèrent, aux regards des hommes, les attributs qui caractérisent une concaténation fixe

et nécessaire de causes et d'effets. Et tous ces phénomènes se rangèrent en des séries, mobiles et modifiables, de buts à poursuivre et de moyens 8*adaptant à ces buts.

On a souvent signalé la téléologie comme une source permanente d'innombrables et graves erreurs philosophiques et scientifiques. Elle ne Test pas « en soi ». Mais elle le devient d'une façon fatale dès que, négligeant certaines précautions fort simples, on se laisse prendre à Tun ou Tautre de ces deux pièges qui sont deux fautes grossières contre la méthode. Le premier consiste à outrepasser les limites propres du concept téléologique, en lui attribuant une signification et une valeur, si minimes fussentelles, là où ce concept ne saurait en posséder d'aucune sorte : dans les sciences de la vie ou dans celles de la matière. Et le second consiste à croire que la finalité, dans les sciences du monde surorganique où elle s'épanouit et semble tenir le sceptre, se substitue à la causalité de façon à pouvoir totalement exclure celle-ci du champ de l'investigation scientifique.

La finalité est un trait, un caractère qui sépare les phénomènes sociaux du reste des phénomènes naturels, qui sert à distinguer la socialité de la vie, de la chimicilé, du mécanisme simple des forces physiques. On ne saurait donc — sans s'exposer au péril d'une confusion imminente, d'une confusion qui, d'ailleurs, s'est largement réalisée et étalée, sous le nom d'anthropomorphisme , dans l'histoire de la pensée humaine, — on ne saurait, dis-je, chercher à découvrir, dans toute autre science que la science sociale, la moindre trace, le plus faible vestige de téléologie , volontaire ou involontaire, consciente ou inconsciente .

La nature, au sens étroit de ce mot qui ne comprend que la nature inorganique et la nature vivante, se révèle à notre conscience comme une suite ininterrompue de phénomènes, comme un flot qui jamais ne cesse de couler. Cette continuité frappe, elle impressionne au plus haut point notre esprit qui se la représente sous la forme, vaguement anthropomorphe encore, d'un enfantement perpétuel, d'une parturition indéfiniment renouvelée et que rien n'arrête. Mais un tel anthropomorphisme est vague, je viens de le dire ; en vérité, c'est du biomorphisme, une analogie un peu trop stricte, peut-être, entre la vie et la matière; ce n'est pas du sociomorphisme, une analogie sûrement forcée entre la vie et l'esprit, ou même entre l'esprit et la matière.

La causalité est un concept biomorphe qui tient très bien sa place dans le domaine total de la vie. Mais appliquée aux rapports chimiques, physiques ou mécaniques, cette idée tend déjà à vivifier, pour ainsi dire, les phénomènes correspondants. Elle voudrait nous rendre intelligible ou, du moins, rapprocher de nos façons mentales ordinaires le fait de la répétition, de la succession indéfinie des choses; mais peutêtre ne parvient-elle, en définitive, qu'à obscurcir et à fausser la véritable portée du phénomène en question.

D'illustres philosophes, Hume entre autres, prirent souci d'un tel état de choses et prêtèrent quelques regards à ce problème. Mais, trouvant l'arc fortement courbé dans un sens, ils le redressèrent un peu trop dans l'autre, ils finirent par vouloir imposer aux sciences du monde organique le concept de succession pure et simple, tiré du domaine des sciences de la matière inerte.

La vérité me semble située ailleurs. Elle réside, selon moi, dans la sévère distinction entre les trois termes d'une série subjective ou conceptuelle qui, allant du simple au complexe, et du général au particulier, reflète fidèlement les trois termes de la célèbre série objective ou phénoménale établie par Comte et son école.

Succession y causalité^ finalité ^ cette trilogie, que j'appelle explicative du sens intime de révolution mondiale, reproduit avec exactitude les caractères les plus saillants de cette autre trilogie pour ainsi dire constitutive ou formative de Tunivers : la matière^ la vie, V esprit.

La série conceptuelle coïncide dans ses moindres détails avec la série phénoménale. Car de même que la vie vient simplement s'ajouter à la matière inorganique, sans pouvoir la remplacer ni se passer d'elle en aucune façon; et de même que l'idée ou l'esprit vient s'ajouter à la vie et à la matière, sans pouvoir les remplacer ni jamais se passer de Tune ou de l'autre, — la causalité se joint à la simple succession sans l'éliminer, et la finalité complique la succession et la causalité sans porter le moindre préjudice à l'action ou à la vertu propre de ces deux grands processus explicatifs de la multiplicité concrète des choses.

La finalité ne prend pas, en sociologie, la place de la causalité. Elle se grefi'e sur celle-ci, elle lui fait porter des fruits d'une nouvelle espèce; mais elle la suppose constamment comme une superstructure suppose sa propre base. Une explication finaliste doit toujours, en définitive, pouvoir être confrontée à l'explication causale qui lui donna naissance et qui

la supporte. Et la sociologie ne mériterait pas le nom de science si, se désintéressant d'une telle comparaison, elle se renfermait dans le fînalisme seul, ou si, par surcroît, elle commettait l'erreur grossière signalée plus haut, qui consiste à se figurer que dans le monde social la finalité absorbe, pour ainsi dire, la causalité et la bannit du champ de notre exploration directe.

Le progrès, c'est l'évolution (l'expérience) devenue pour nous une fin. Atteint, le but se transforme encore une fois en ce qu'il était primitivement, un simple résultat; et réalisé, le progrès cesse de nous attirer comme tel. Mais ceci n'est juste que des progrès et des buts particuliers et concrets. Considéré d'une façon abstraite, le progrès est un idéal que nous poursuivons sans jamais pouvoir nous en saisir. Au sens populaire du terme, enfin, c'est un perfectionnement continu, un triomphe, en toutes choses, du bien sur le mal (triomphe qui, dans la pratique, équivaut presque toujours à une victoire du désir sur le nondésir). Ainsi s'expliquent, soit dit en passant, les jugements opposés que les diverses époques, les diverses classes sociales et les divers esprits portent sur des phénomènes essentiellement pareils. De même, la régression signale un recul, un éloignement du but accepté pour un bien. Dans les deux cas, la finalité nous livre sans défense à l'illusion qui dans Vmévitable (l'efi'et nécessaire) voit un bien (une fin à se poser). Cette imagination illumine une foule de côtés obscurs dans la psychologie et l'histoire des peuples.

Elle nous donne la clef du double mystère de la patience et de l'optimisme humains. La finalité qui

fait surgir la difTérenciation éthique, qui engendre les idées de bien et de mal, qui sépare Tensemble des phénomènes en choses qu'il faut savoir atteindre et en choses qu'il faut savoir éviter, suscite également le contraste de l'optimisme avec le pessimisnie.

Arrôtons-nous un instant sur cette opposition. Il serait puéril de nier son importance pratique. Mais possède-t-elle une valeur égale dans la sociologie abstraite? Nous ne saurions l'admettre. Ce contraste, d'ailleurs, dépasse les bornes de la pure théorie. 11 fait de la finalité un attribut universel des choses, il transporte la différenciation éthique, de la partie au tout, de l'homme à l'univers. C'est un sociomorphisme évident qui infeste la philosophie depuis des siècles.

Il occupe dans celle-ci une place considérable. On a voulu y voir la question philosophique par excellence, le problème ultime embrassant l'avenir de l'humanité et du monde. L'univers est-il bon ou mauvais? La vie vaut-elle qu'on la vive? « De la réponse à cette question, dit, par exemple, Spencer, dépend entièrement toute décision sur le bien ou le mal dans la conduite. » L'inversion est complète; si complète, vraiment, qu'il en rejaillit quelque grandeur sur l'illogisme qui la consomme. L'embouchure du fleuve devient sa source. L'humanité dicte sa loi à l'univers. La succession et la causalité s'effacent devant la finalité.

Passons à un autre point. L'idée de progrès soulève nécessairement le grand problème de la séparation entre la théorie et la pratique, entre la science proprement dite, abstraite ou concrète, il n'importe, et sa technologie. Aujourd'hui la doctrine du progrès

subit le sort de Tenfant que deux mères se disputaient devant le tribunal de Salomon. Qui remportera? La sociologie abstraite, ou la technologie sociale et ses branches si diverses, Tart du politique, de l'économiste, de Téducateur, du légiste, etc.? J'incline vers cette dernière solution. Car ce qui prévaut dans ridée de progrès, c'est son contenu essentiellement finaliste, la somme de buts désirables que nous nous proposons d'atteindre. Or, plus un but est précis ou proche, et plus facilement il se réalise. Elaborer des types idéaux, exprimer en des formules exactes leurs conditions d'existence, tel fut toujours l'office du savoir appliqué. Quant à la science abstraite, allégée du poids des préoccupations utilitaires, elle pourra se tenir à l'écart des discussions oiseuses suscitées par les partisans du prétendu subjectivisme social; et elle évitera les pièges grossiers qui naissent de la confusion du point de vue théorique avec le point de vue pratique.

Ces pièges sont nombreux. Signalons celui dans lequel on tombe encore fréquemment, en dépit de son absurdité. Je veux parler de la distinction entre le progrès intellectuel et le progrès moral et de la vieille dispute sur la prééminence qu'on doit accorder ou refuser à l'une de ces formes du « perfectionnement » collectif sur l'autre . Cette distinction ne résiste pas à l'examen le plus superficiel. Elle est fondée sur une antinomie aussi puérile que fausse, l'antique opposition de l'entité « cœur » à l'entité « esprit ». Et elle va à rencontre de certaines vérités déjà solidement établies. Ses défenseurs oublient notamment, que la sociologie, dont la morale ne forme que la base abstraite, est une science indépen-

dante possédant la même valeur théorique que la biologie ou la chimie et évoluant selon les mêmes règles. Ils paraissent, par suite, ne passe douter que tout progrès moral constitue eo ipso un progrès intellectuel, de même que tout progrès intellectuel (dans n'importe quel ordre de connaissances) s'affirme inévitablement comme un progrès moral. Ils constatent la lenteur extrême des progrès de Immoralité (c'est-à-dire de l'éthique, de la sociologie en action), et ils lui opposent la marche rapide des autres branches du savoir appliqué. C'est même là le point essentiel de leur argumentation. Ils ne voient pas le cercle dans lequel ils tournent, et que la moralité, la technologie sociale dépend des découvertes de la sociologie abstraite au moins autant que les applications industrielles ou les progrès de l'hygiène dépendent des découvertes faites par les sciences physicochimiques ou par la biologie.

L'éthique est le chapitre ultime de la science universelle, et le progrès moral — la forme la plus achevée, la plus difficile à atteindre, du progrès intellectuel. Entre ces deux concepts il n'existe aucune contrariété essentielle. Dans la même série, les termes consécutifs ne s'opposent pas, d'une façon irréductible, aux termes antécédents. La conclusion n'est pas l'antipode des prémisses qui la préparent et la contiennent en germe. Mais c'est précisément à ce jeu futile de contrastes connus sous le nom d'antinomies, que se complaît l'intelligence du métaphysicien. Son esprit ne vit que d'énigmes et d'obscurité. Il n'a de cesse qu'il n'ait jeté sur les sujets les plus clairs un voile mystérieux.

Il faut lire à ce propos ce que des philosophes

fameux et des moralistes renommés ont écrit sur le progrès moral et les redoutables contradictions que ce concept recèle dans ses flancs. A mesure qu'ils se civilisent et que leur idéal monte, les hommes ne se voient-ils pas voués à un écart grandissant entre leur rêve et la réalité? Et le destin de Thomme inculte, le sort du sauvage ne semble-t-il pas préférable? D'autre part, nos besoins, surtout nos besoins moraux, ne croissent-ils pas plus vite que nos moyens de les satisfaire? Et cet état de choses faisant aboutir tout progrès à une augmentation de souffrance, ne mène-t-il point à l'hypertrophie de la sensibilité, contre quoi protesta d'instinct et avec tant de vigueur Nietzsche? Enfin la conscience que le progrès moral développe et fortifie, n'est-elle pas un sûr dissolvant de la moralité impérative, automatique, organique?

Ces problèmes n'ont de terrible que les masques qui les décorent. Ces antinomies prétendues essentielles se réduisent, pour la plupart, à une simple inintelligence, soit des faits observés, soit des mots, des termes employés. Pourquoi envier le bonlleur du sauvage, si ce sauvage lui-même existe et fleurit dans nos sociétés où il représente la force et la souveraineté du nombre? Pourquoi se répandre en vaines lamentations sur l'écart entre notre idéal et la réalité, et sur la somme de souffrance par là accrue, et sur les blessures infligées à notre sensibilité, si ces choses s'expliquent en dernier lieu par le voisinage immédiat de la barbarie contemporaine? La monopolisation de cette source suprême de richesse et de puissance, le savoir, est un fait aussi certain et sans doute aussi passager que l'accaparement des

terres et des capitaux. Et les accès de mélancolie qui envahissent Tintellcctuel ne sont pas plus intéressants, en vérité, que les coups d'humeur noire qui viennent de temps à autre troubler la joie ou le repos du millionnaire.

Au reste, le jeu des antinomies aussi bien que celui des antiiogies et des antiphrases, n'est pas un mal en soi. C'est déjà une manière de percevoir entre les objets certaines différences extérieures et d'y réfléchir. Un peu de science, disait-on jadiâ, au temps des symboles vagues, nous éloigne de Dieu, et beaucoup de savoir nous y ramène. On pourrait, de nos jours, soutenir avec infiniment plus de raison qu'un savoir arrêté au seuil de la sociologie et de la psychologie nous éloigne de la science universelle (il multiplie les antinomies), et qu'une connaissance qui dépasse ces bornes nous en rapproche (elle dissipe ce brouillard). Malheureusement, le savoir de la première sorte nous est presque toujours offert pour le type de la science complète; et c'est ainsi que nos philosophes sont conduits à constater, avec une indicible tristesse, que la science, « à mesure qu'elle s'élargit et s'éclaire, voit augmenter ses points de contact avec l'inconnu, avec la sphère de la nuit » (Spencer). Ce cauchemar toutefois ne saurait avoir une durée éternelle. Il cessera avec l'avènement définitif, avec la constitution des sciences du monde moral.

Abordons, dans cette étude sur l'idée de progrès, un dernier point qui présente, sinon une importance capitale, du moins, un intérêt exceptionnel.

On a versé des flots d'encre à propos de ce pontaux-ânes (dans plus d'un sens) de la sociologie m©-

derne, qui consiste à demander si Tindividu social, si la personnalité humaine joue, oui ou non, un rôle dans révolution historique. Des deux côtés, on ne s'est jamais bien entendu. La palme, cependant, paraît revenir de droit aux partisans de Taffirmative. Ceux-là ne cessèrent de se battre contre des moulins à vent. Ils ne s'apercevaient pas que leurs adversaires s'en prenaient surtout à Faction sociale de la personnalité omnipotente, de Tindividu richement doué de libre arbitre. Par contre, les partisans de la négative perdaient volontiers de vue les traits communs qui assimilent le phénomène social, l'action simultanée de plusieurs individus, au phénomène mécanique de la composition de plusieurs forces agissant sur le même point avec des directions différentes ou semblables.

Le processus historique se peut à bon droit considérer comme une évolution impersonnelle. Non pas dans ce sens absurde du mot « impersonnel » qui élimine, qui chasse de Thistoire l'individu, la personne, mais dans cette autre signification très précise, à savoir, que toutes les personnes formant le groupe social (une patrie, par exemple) prennent directement part au processus évolutif; et, par surcroît, toutes les personnes entrant dans la composition de tous les groupes sociaux (les autres patries, par exeniple) en contact avec le premier. De même tous les éléments biologiques prennent part au processus vital. Dans les deux cas, la participation est universelle et constante; mais dans les deux cas aussi, ses degrés sont divers et variables.

Prise à la lettre, la théorie qui porte aux nues l'action de la phalange réduite des « héros », pour

parler le langage de Carlyle, nous semble complètement fausse. Comme tous les jugements excessifs, elle corrompt et déforme la parcelle de vérité qui lui sert de point de départ. Elle dénature l'évolution qu'elle cherche à expliquer. Accueillie avec faveur par les esprits rares dont elle flattait l'orgueil légitime, elle conquit assez vite de nos jours la vogue. On aperçoit distinctement les traces de son influence dans la religion de Thumanité et le culte des grands hommes, institués par Comte; dans le culte des héros prôné par Carlyle et Emerson; dans les conception3 et les idées de Fichte, de Feuerbach, de Max Stirner; dans le mépris des foules enseigné par Flaubert, Renan et tant d'autres; dans les modernes théories sur « Télite » sociale ; dans les superbes divagations de Nietzsche sur le « surhomme », etc., etc. Mais précisément cette faveur et cette vogue auraient dû entacher de suspicion la théorie « héroïque » aux yeux de ses adeptes.

Le rôle social joué par Télite doit, à première vue, nous paraître prépondérant. L'est-il en effet et jus-' qu'à quel point, c'est ce qu'une sociologie future et mieux documentée que la nôtre nous apprendra sans nul doute. A coup sûr, cependant, ce rôle n'exclut pas la participation directe au processus historique, soit de la non-élite en général, de l'énorme pecus squamosum qui, si volontiers, se laisse tondre par le groupe sans cesse grandissant des médiocrités habiles; soit de ce qu'on pourrait appeler l'élite à rebours, l'élite renversée, l'élite du crime dont les rangs s'ouvrent avec une facilité étonnante à toutes les catégories de conducteurs de peuples et de foules. La politique, disait déjà Montesquieu, possède, comme

la mécanique, ses frottements qui changent ou arrêtent les effets prévus. Or, qu'est-ce que le frottement ou la résistance, sinon une direction mécanique contraire qui toujours arrive à se tailler une large part dans le résultat final (71)?

Les partisans de la théorie « héroïque » se confondent, sur beaucoup de points, avec Técole des sociologues-subjectivistes dont ils ne. forment, k la vérité, qu'une sorte d'avant- garde. Nous avons dit, dans un chapitre précédent, ce que nous pensions de la méthode suivie par cette école. Naïvement, les subjectivistes se glorifient d'avoir épuré ou perfectionné la doctrine reçue par eux des mains du maître : ils croient avoir corrigé une erreur grave du positivisme initial. Ils se flattent de nous avoir ouvert les yeux sur une vérité importante et jusque-là ignorée, ce fait, notamment, que les efforts individuels entrent en ligne de compte dans la somme complète des résultats sociaux I Quelques-uns poussent l'ironie assez loin : « Croyez-vous, nous demandent-ils, que l'intervention de l'individu ne soit pas un processus naturel soumis à des lois pour le moins aussi invariables que celles gouvernant l'action des masses, l'influence des milieux, etc.? » Cette attitude est significative. Une défectueuse préparation philosophique et sociologique peut seule expliquer de pareilles attaques contre un adversaire inexistant, une lutte si chaude en l'honneur d'une pure équivoque.

Les sociologues-subjectivistes, du reste, manquent absolument d'originalité. Ce n'est pas un reproche que je leur adresse, c'est un fait que je constate. Dans sa « Politique », œuvre qui détacha de lui ses meilleurs, ses plus fidèles disciples, Comte inaugure

loO LES FONDEMENTS DE LETHIQrE*

déjà la méthode que les néo-subjectivistes revendiquent comme leur apport propre à Thistoire des idées sociales. Il y recommande d'édifier et il y construit un « idéal de vie collective ». Il y est hautement pratique, franchement utilitaire. Il y met au monde cet avorton : une technologie sociale précédant la théorie des sociétés. Je comprends les socialistes et les anarchistes qui font de la politique active, qui tracent des programmes, qui dressent des plans de bonheur. Ils possèdent mes sympathies. Ils font leur devoir, notre devoir à tous. Nous ne pouvons pas rester les bras croisés en face de l'injustice qui triomphe, nous ne pouvons pas nous laisser stupidement exploiter par les brutes ignorantes qui nous gouvernent. Les socialistes et les anarchistes sont, à ce point de vue, de précieux auxiliaires du savant dont ils raniment la confiance, dont ils exaltent le courage. Mais je refuse ma pleine estime au sociologue qui, au-dessus du souci de la pure vérité, mettrait une ambition, une soif quelconque, fût-ce celle d'une félicité immédiate et générale I Des sophismes pareils asservirent la philosophie au mensonge. Ne leur permettons pas de venir polluer les ondes claires du savoir exact.

Les subjectivistes manifestent une incompréhension profonde du véritable esprit scientifique. Au lieu de tendre à combler le fossé qui sépare la sociologie du reste des sciences, ils s'ingénient, dirait-on, à le creuser, à Télargir davantage. Ils épousent à cette fin les plus sots préjugés de la foule. Ne s'avisèrent-ils pas, entre autres choses, de vouloir nous persuader que la liberté de conscience, la faculté de posséder une opinion personnelle, ne pouvait

exister, à la rigueur, que dans la sphère des recherches sociologiques; ou qu'une telle liberté était un pur non-sens dans les mathématiques (où deux et deux font incontestablement quatre), dans la physique, dans la chimie, dans le domaine entier du savoir positif? Selon nous, la véritable absurdité consisterait à accorder la moindre valeur à cette distinction futile qui repose sur une évidente confusion d'idées et de termes. En physique, en chimie, en biologie, Tesprit du savant jouit de nos jours d'une liberté sans bornes; mais un tel caractère précisément explique qu'on ne remarque pas cette liberté, comme on ne se rend pas compte de Tair qu'on respire. Dans les questions sociales (et surtout dans les questions religieuses qui autrefois relevaient entièrement des problèmes moraux), la liberté de croyance, c'est-à-dire, en somme, le pouvoir de choisir entre telle ou telle hypothèse explicative, vient au contraire se heurter contre toutes sortes de préventions courantes et d'idées reçues; et ces chocs répétés contribuent sans cesse au réveil de notre conscience assoupie (72).

La théorie des grands hommes chère à l'école subjective a récemment trouvé, dans M. Tarde, un champion moins banal que la plupart de ses défenseurs habituels. Les arguments de ce sociologue ont de la valeur, de la consistance, etl'on éprouve quelque plaisir à les rétorquer contre lui. M. Tarde ne se paie pas de mots dont le sens lui échappe, il va directement aux idées. Selon lui, « l'évolution progressive, qui n'est ni réversible ni semblable d'une civilisation à une autre, s'opère par une suite d'anomalies individuelles dont les contraires ne jouent aucun rôle

social et ne parviennent jamais à les neutraliser. Et, quand ces anonnalies heureuses ont émis des initiatives fécondes, le rayonnement imitatif de celles-ci se répand parmi les individualités dites ordinaires, c'est-à-dire présentant des caractères moins tranchés, — non moins précieux ni moins personnels pour cela — et se conserve grûce, en partie, au balancement symétrique des variétés faibles incarnées dans ces individus. Par la variation dissymétrique se créent les nouveautés, par l'opposition elles se conservent. Le progrès est dû à la rupture intermittente d'un équilibre conservateur » (73).

Voilà qui est fort bien. La doctrine « héroïque » atteint ici une précision de vues dont elle n'est pas coutumière. Mais la controverse n'y pourra que gagner en intérêt. A mon sens, la thèse du progrès par les grands hommes est un truisme dont la véritable portée ne fut jamais clairement établie. Cette thèse ne souffre pas l'interprétation exclusive qu'on lui donne d'habitude et qui s'accorde si mal avec la complexité réelle des phénomènes sociaux. Nous en dirons quelques mots plus loin. Mais en admettant même que Vélite soit, sinon l'unique, du moins le principal instrument du progrès , s'ensuit-il qu'il faille y voir aussi la véritable cause des changements sociaux? Car tel est le nœud intime du débat, et l'erreur grave que nous nous permettons de reprocher à tous les adeptes de la théorie subjective. Ils confondent le concept de « moyen » (dû à l'inversion finaliste) avec le concept de « cause ».

Cette méprise possède une longue histoire. Vénérés à l'égal des dieux, les hommes puissants furent tout d'abord tenus pour la cause vraie des mutations ou

révolutions historiques qui, plus tard, à tort ou ài raison, se certifièrent, dans Topinion commune, ainsi qu'une « marche vers le mieux ». Ce point acquis, le raisonnement téléologique se déploya avec force et dans toute son ampleur. Le progrès se transforma en un but désirable et désiré entre tous; et sa cause hypothétique, l'apparition des hommes providentiels, s'affirma comme l'unique moyen d'atteindre ce but, comme l'instrument merveilleux du progrès. Cet enthymème finaliste s'ancra dans les esprits, où il s'étala bientôt ainsi qu'une vérité évidente. On perdit en même temps complètement de vue le caractère incertain et problématique de la prémisse qui lui servait de base. On s'enlisa dans le sophisme le plus vulgaire, la pétition de principe. On s'appuya de la conclusion finaliste (les grands hommes sont Vinstru" ment du progrès) pour prouver la prémisse dépouillée de tout caractère téléologique, mais singulièrement douteuse (les grands hommes sont la cause du progrès). On aurait pu tout aussi bien retourner l'enthymème et affirmer que le progrès suscite les grands hommes. Ceux-ci seraient devenus alors un but, et le progrès — un moyen sûr de le réaliser. Et il eût été facile de conclure que le progrès est l'antécédent inéluctable, la cause qui produit les puissantes individualités.

Selon nous, la genèse ou les origines du progrès sont tout autres. L'apparition de certains hommes plus heureusement doués que le reste de leurs semblables est un phénomène bio-social dû à l'union de causes multiples et complexes, les unes biologiques, les autres relevant de la sociologie, mais qui, prises dans leur ensemble, ne s'identifient pas avec les

causes, également multiples et complexes, de ce qu'on nomme le progrès. Il y a là deux séries de faits entre lesquels aucun rapport causal direct i: ou immédiat ne se laisse nécessairement apercevoir.

J'ajoute, pour plus de clarté, qu'il faut aller chercher les causes intimes de ces faits dans deux domaines distincts de la connaissance, dans le savoir abstrait pour les uns, dans le savoir concret pour les autres. Ces phénomènes d'origine diverse sont sans doute quelque peu concomitants; ils s'accouplent souvent entre eux, ils se servent mutuellement de signes ou de symptômes. Mais cette concomitance est si peu essentielle, si peu nécessaire, qu'on ne saurait, par exemple, sans tomber dans Tillogisme grotesque, affirmer que la force ou Tintensité de l'un de ces phénomènes croît ou décroît en raison directe de la force ou de l'intensité de l'autre. La grandeur de l'individu, le caractère exceptionnel de l'élite — ai-je besoin de le dire? — sont choses tout à fait relatives. Un homme n'est grand que parce que ses voisins sont petits (et quelquefois seulement, comme on l'a dit, agenouillés), et une élite n'existe que par son contraste avec la vulgarité environnante. On ne m'objectera pas, je l'espère, qu'il s'agit, dans l'espèce, plutôt du nombre relatif ou proporliounel des hommes rares que des qualités auxquelles ils doivent d'être rares, c'est-à-dire relativement ou proportionnellement peu nombreux; car j'estime d'une façon médiocre le plaisir d'acculer mes contradicteurs. En somme, la théorie « héroïque » ou « aristocratique », même sous la forme pins parfaite qu'elle reçut en ces derniers temps, soit des mains de l'auteur des Lois de V imitation^ M. Tarde, soit encore de

celles de Fauteur de la Cité moderne, M. Izoulel, me semble contenir, à côté de quelques idées justes, mais qui demandent à être éclaircies, une fpule d'idées inexactes et de données contraires à Texpérience. Cette conception se rattache visiblement à des préjugés qui datent de loin et auxquels ne put jamais complètement se soustraire Auguste Comte, le grand inspirateur de nos sociologues modernes, inspiré lui-même par les encyclopédistes. A beaucoup d'égards, cette théorie n'est qu'une survivance du passé (74).

D'ailleurs, pourquoi ne chercherions-nous pas la cause du progrès dans le progrès lui-même, dans le progrès de nos connaissances d'abord, et ensuite dans le progrès, qui lui est subordonné, des trois autres termes de la série psychosociale : la philosophie, l'art et le travail ou l'industrie? Venir objecter que toutes ces choses sont une œuvre strictement individuelle ou personnelle, c'est commettre, une seconde fois, l'inconsciente pétition de principe que nous relevâmes plus haut. Car rien n'est moins prouvé, ni plus douteux que cette vaniteuse affirmation. Le « moi » n'est-il pas le produit d' « autrui », et toute la force d' « autrui » ne passe-t-elle pas dans les grands faits sociaux que je viens d'énumérer et qui seuls, finalement, nous dévoilent cette forme sublime de l'universelle énergie? Pourquoi l'individu — bien entendu, l'individu social et non l'unité biologique — ne serait-il pas le produit de la science, de la philosophie, de l'art de son temps (ou plutôt de l'époque immédiatement antécédente) et de leurs diverses applications?

Dans cette vue, le progrès se ramènerait à l'évo-

lulion du psychisme impersonnel, ayant pour sub^ stratum le groupe collectif total, et non l'une quelconque de ses parties (minorité ou majorité). Les individus, très éminents ou vaguement ordinaires, ne sont-ils pas, en ce sens, les produits du groupe entier? On Tadmet déjà avec facilité pour l'une des deux élites qui fonctionnent régulièrement dans toute société tant soit peu développée ainsi que deux pôles contraires d'une seule et môme chaîne : pour l'élite de Tignorance et du crime. Volontiers — et ce n'est d'ailleurs que stricte justice — on fait retomber sur la société entière la responsabilité des lacunes ou des « inflrmités intellectuelles et morales » des ignorants, des fous, des scélérats. Pourquoi hésitet-on à traiter par la même méthode la couche sociale supérieure, l'élite du savoir et de la vertu? Pourquoi craindre d'attribuer à la société prise dans son ensemble le mérite des « aptitudes éminentes, des dons exceptionnels » de ses plus nobles enfants, de ses grands altruistes, de ses hommes de génie? L'ignorance et le vice (ou la faiblesse) seraient-ils, par hasard, choses superlativement sociales, et le savoir et la vertu (ou la force) — choses profondément antisociales?

« La question du rôle des grands hommes, dit encore M. Tarde, est d'ordinaire fort mal posée : on demande si c'est par des causes générales ou par des causes individuelles que les faits sociaux sont produits. Mais, je vous prie, qu'est-ce que les causes générales elles-mêmes, si ce n'est des groupes et des amas de causes individuelles? Qu'est-ce que « l'esprit d'une époque » ou le « génie d'un peuple », si ce n'est l'ensemble des idées ou des tendances inhé-

rentes à chacun des individus qui vivent à cette époque, qui composent ce peuple? On doit donc opposer non pas les causes générales aux causes individuelles, mais les causes individuelles isolées, ut singulae, aux causes individuelles rassemblées, groupées, agissant en masse. Seulement, en postulant ce groupement, on ne s'aperçoit pas qu on élude la question majeure et préalable, qui est de savoir comment il s'est formé, comment celte similitude de tant d'individus divers, sous des rapports si particuliers d'idées et de besoins, s'est produite en tel siècle et en telle nation, non ailleurs ni en d'autres temps. Or, ma réponse à cette question montre la part prépondérante et nécessaire qui appartient aux inventeurs, aux initiateurs, aux novateurs, — lesquels ne sont pas toujours de grands hommes, il est vrai, mais le sont assez souvent — dans la production de ces similitudes précises, caractéristiques, vraiment sociales, dues à l'imitation... Les grands hommes seraient quelque chose, ils seraient même tout ce qu'ils sont individuellement, sans l'appui et l'écho de la société, quoique, dans ce cas, ils fussent réduits à l'impuissance d'agir (75). »

Laissons M. Tarde dire que les causes générales sont des groupes ou des amas de causes individuelles. Il ne s'agit pas, dans cette controverse, de la définition du général et du particulier, ni de mettre en doute l'identité essentielle de la cause et de l'effet. Il s'agit de déterminer l'ordre de succession de l'identique; et dès lors, c'est la question de genèse qui, seule, reste en litige. Est-ce l'individu qui produit la société ou la société qui produit l'individu?

Opposer les causes individuelles ut singulae aux

causes individuelles groupées et agissant en masse, vaut mieux peut-être que d'opposer les singulae aux singulae. Mais cela empêche-t-il le moins du monde d'opposer en outre le psychisme collectif tel que là ce même psychisme compliqué par, ou fusionné avec, le psychisme vital? Ce sera l'opposition très légitime de Tabstrait au concret. Et confondre ces deux aspects ultimes de la réalité constitue, je Tai dit maintes fois, une faute méthodologique des plus graves.

Enfin la « question majeure et préalable » , la question de savoir comment le groupe social s'est formé, comment la similitude de tant d'individus s'est produite en tel siècle et en telle nation, reçoit de M. Tarde, une réponse qui ne me satisfait guère. Les initiateurs, les novateurs, les inventeurs, tout comme leurs compléments sociaux, les infirmes intellectuels et moraux, demeurent à mes yeux le produit du groupement social, son effet (comme tel, sans doute, ils sont identiques à leur cause, mais ils lui succèdent, ils la suivent, ils ne la précèdent pas). Ils ne sont pas la source ou l'origine de ce groupement. Quelle est donc cette origine? Pour moi, c'est le contact social, les milliers et encore les milliers d'actions et de réactions psychiques qui en résultent, — contact universel, où les éléments moyens, les cerveaux ordinaires ont, vu leur nombre seul, une part peut-être plus grande que les éléments extrêmes, les cerveaux de l'élite supérieure ou inférieure. Prétendre le contraire, c'est sous-évaluer le rôle infiniment grand, partout dans la nature, de l'infiniment petit. C'est supposer que, parce que l'Océan est composé d'eau, les grands fleuves ont une

THÉORIE GÉNÉRALE DU PROGRÈS lo9

part prépondérante dans sa formation. C'est encore tomber dans Terreur du chimiste qui attribuerait un rôle excessif aux gaz détonants, aux combinaisons rares et précieuses, et qui négligerait Tazote, le carbone, Toxygène vulgaires; ou du physicien attachant le plus grand prix, dans Tétude de Télectricilé, au phénomène de la foudre. La « similitude de tant d'individus divers » est peut-être Teffet de la contagion par l'exemple, de l'imitation (n'en serait-elle pas cependant quelquefois la cause ?) ; mais l'imitation n'est-elle pas une expression immédiate des phénomènes multiples qui se produisent au contact des cerveaux, des individus biologiques? Comment croire que les grands hommes seraient tout ce qu'ils sont, comme individus, sans l'appui et l'écho de la société? Le seul fait, loyalement admis par M. Tarde, qu'ils seraient réduits à l'impuissance d'agir, en ferait de tout petits hommes et des cerveaux au-dessous de l'ordinaire. La société produit les grandes intelligences à coté des moyennes et des petites, comme l'arbre produit des fruits exceptionnellement beaux à côté des exemplaires moins remarquables ou tout à fait manques. Dirons-nous donc que les beaux fruits ont produit l'arbre et la similitude merveilleuse de toutes ses parties, des fibres, de l'écorce, des feuilles, etc.?

D'ailleurs, l'efficacité éminente des grands hommes, le rôle prépondérant joué par l'élite sont hors de cause en ce débat . Le rôle, dans l'organisme, de ce qu'on appelle aujourd'hui ses « éléments », est aussi, certes, très considérable : la santé et la maladie de l'organisme entier dépendent de leui* état. Mais leur état ne dépend pas d'eux-mêmes. Il

est le produit des processus d'assimilation et de drsassimilalion, ou de la vie, et non sa cause. Supposer le contraire serait une grosse erreur qui, du reste, comme toutes les erreurs, fut commise; elle fut un progrès sur des erreurs plus grandes attribuant ce rôle générateur aux cellules, aux tissus et môme aux organes.

Reconnaissons dans les grands hommes nos chefs naturels, efforçons-nous à les suivre et à les imiter : nous resterons dans les limites de la vérité pratique; mais nous ne conquerrons pas pour cela la moindre parcelle de vérité théorique. La biologie ne se fait pas avec de Thygiène; ce ne sont pas les exercices ni les soins du corps qui amènent la découverte des vérités enseignées par celte science. Pareillement, la plus haute moralité et la meilleure des politiques ne feront point avancer d'un pas la sociologie. Par contre, les progrès de celte dernière amenderont la moralité et la politique, de même que les progrès de la biologie ont déjà amélioré Thygiène.

Je suis moins affirmatif par rapport à la thèse qui fait dépendre des conquêtes scientifiques déjà réalisées, Timportance du rôle échu à Félite. J'incline à penser qu'une civilisation florissante ne diminue pas le nombre et n'abaisse pas la qualité des exceptions géniales. Toute haute culture me semble plutôt apte à multiplier ces exceptions sans préjudice de leurs qualités intimes, mais néanmoins au détriment de leur éclat extérieur; car le moins rare est toujours aussi le moins brillant. Cette opinion de Stuart Mill, que la part de l'action personnelle dans la direction du mouvement social s'amoindrit à mesure

que la civilisation progresse, repose sur des apparences peut-être fallacieuses. Il s'agit d'un grand processus naturel soumis à des lois qui ne sauraient facilement varier d'une époque à l'autre. Pourquoi le rôle de l'individu, dans la direction du progrès, ne resterait-il pas sensiblement pareil dans les civilisations commençantes et dans les civilisations avancées? Faire « dévier le courant de l'impulsion collective des idées et des desseins » me semble une tâche au-dessus des forces, non seulement de l'individu isolé, mais encore du groupe total, de la collectivité elle-même. Ce n'est pas un paradoxe. Car dans toute civilisation, la collectivité contemporaine est peu de chose, assurément, en comparaison des collectivités passées.

Sans doute, les conditions de la vie des peuples se modifient et se transforment; mais dans l'ignorance sociologique où nous végétons, nous sommes sans cesse exposés à cruellement nous tromper sur le sens ou la direction de semblables changements. Il peut nous paraître certain, par exemple, que nous marchons vers le règne des masses, des majorités compactes, des foules démocratiques. Mais s'agit-il d'une force nouvelle, d'une direction devenue tout à coup indépendante et libre, ou seulement de l'ombre, de l'apparence, du fantôme d'une telle *force? Sous l'enveloppe extérieure qui a varié, le noyau intime ne reste-t-il pas intact? Pour ma part, je le croirais volontiers. Le peuple a conservé à travers les âges, sans l'augmenter d'une façon sensible, le pouvoir redoutable et mystérieux qui lui appartenait déjà aux époques où l'influence du nombre passait, aux yeux de tous, pour égale à zéro. Le plus grand abso-

lutisme, les plus puissantes aristocraties s'inclinaient devant ce maître anonyme. Les despotes à une et à mille tôtes flattaient à qui mieux mieux les instincts bas et les goûts de la multitude. Cet accord, cette harmonie secrète formaient leur principal instrumentum regui. Et maintenant que la masse est enfin parvenue à s'investir des signes extérieurs de l'autorité souveraine, son pouvoir, rapporté à celui des minorités ou des individus, semble, je le répète, être resté stationnaire. Comment et pourquoi aurait-il grandi, si tout ce que les majorités gagnaient en savoir et en puissance était virtuellement perdu par là qu'elles se laissaient devancer, sous le même rapport, par les minorités? Aujourd'hui, comme autrefois, la foule, quand elle secoue sa torpeur, ne le fait que pour suivre docilement les médiocrités qui lui plaisent et la charment parce qu'elles lui fournissent l'occasion de manifester ses propres qualités inférieures.

On a souvent soutenu cette thèse : qu'avec beaucoup d'argent, de l'habileté, en achetant les journaux, en empoisonnant les sources de l'opinion, quelques rares individus pouvaient devenir, de nos jours, les maîtres absolus, les conducteurs irresponsables des troupeaux démocratiques. Les exemples à l'appui n'ont pas manqué : on cite la presse « jaune » en Amérique, dont les exploits ont permis de dire (si injustement) que l'âme des dollars dépensés pour certaines « campagnes » est devenue Tâme du peuple américain; les hauts faits de la presse militariste et antisémite en France (où l'âme des instigateurs de l'odieuse besogne aurait peine, je pense, à se substituer à l'âme loyale de la nation), etc., etc. Mais

il n'en est rien. Le peuple a tout juste gardé son antique pouvoir où le philosophe-ironiste apercevra deux impuissances maîtresses : celle de distinguer ses plus pressants et plus durables intérêts, et celle de choisir, pour atteindre le bien-être rêvé, le chemin le plus uni, la route la plus courte. La multitude a conservé son ignorance sociologique, elle continue à donner un libre cours à ses instincts. Or, en comparaison des tendances de Télite dont le savoir est plus grand (sauf, hélas! peut-être, le savoir sociologique proprement dit), les penchants de la foule sont vils et misérables.

La foule aime à élever les médiocres sur le pavois (76). Mais il serait injuste de prétendre que ce jeu soit nouveau, ou que le règne des médiocrités ne fasse que commencer.

Les changements subis par la mentalité des masses éont parfois plus apparents que réels. Des croyances s'ébranlent, des prestiges s'évanouissent, des préjugés disparaissent; mais d'autres croyances aussi peu fondées en raison, d'autres prestiges aussi vains, d'autres préjugés aussi absurdes les ont vite remplacés. Et on ne dirige véritablement les foules que par le moyen des idées et des sentiments, des admirations et des répugnances que les foules portent en elles-mêmes.

Dans ce sens, le peuple a toujours été son propre maître, et une nouvelle définition des lois promulguées par le législateur s'impose au juriste moderne. Ces lois sont les rapports nécessaires qui dérivent, n on pas de la nature des choses, ainsi que l'écrivait M ontesquieu, mais des idées, tantôt approximativement justes et tantôt honteusement fausses, que les

masses profondes du peuple entretiennent sur la nature des choses.

Le recul du temps entoure les siècles écoulés d'un nimbe de poésie, et le joug de fer des rois, des prêtres, des guerriers, des nobles, ces médiocres du passé, semble aujourd'hui aux oublieux de Thistoire plus léger, plus supportable que la domination des banquiers, des accapareurs, des exploiteurs de toute sorte et de leurs zélés sous-ordres dans la presse et le gouvernement. Le peuple, assure-ton, pouvait, jadis, renverser ses rois et blasphémer les dieux; mais il ne peut rien depuis qu'il est la proie de l'argent et de la presse, « pouvoirs collectifs, anonymes, irresponsables, inattaquables, créés par la force des choses » .

L'erreur est grande. Le pouvoir des dieux, des rois et des prêtres était tout aussi collectif, anonyme (jusqu'à l'hérédité inconnue et future), irresponsable, inattaquable, et dû à cette force des choses qui, hier, comme de nos jours, n'était que la force des idées et des sentiments de la masse. L'âme instinctive des foules ne se laisse pas facilement entamer ; l'opinion des masses ne se crée pas de toutes pièces; le peuple se complaît aux mensonges qui conviennent à son inertie cérébrale, qui agréent à sa paresse d'apprendre. Aussi le plus bel éloge qu'on puisse faire des doctrines socialistes et anarchiques consiste à constater la lenteur, les mille difficultés qu'elles éprouvent à largement se diffuser dans les milieux populaires.

D'autre part, Télite a également conservé son ancienne puissance. Elle ne l'a pas accrue d'une façon notable, mais elle ne l'a pas vue diminuer.

Ce qu'on appelle Télite, d'ailleurs, se compose de plusieurs couches. Les talents médiocres forment sa large base. Ils prennent immédiatement contact avec Fâme nonchalante des foules qu'ils défendent et protègent de leur mieux contre les entreprises de plus en plus hardies des minorités de moins en moins importantes qui constituent le reste du groupe social. Ils sont le bouclier, le tampon sauveur entre la vieille coutume et la nouveauté qui cherche à se frayer une route. Il leur arrivera de proposer la France aux Français, la Russie aux Russes, l'Allemagne aux Allemands, et l'empire du monde à celui qui osera en entreprendre la conquête; mais jamais il ne leur viendra à l'esprit de proposer aux hommes — la pure raison ou la science.

Les multitudes, reconnaissantes de tant d'égards pour leur paresse et leur repos, les sacreront maîtres, chefs, rois, conseils et guides. Elles n'auront pas tort, à un certain point de vue. Car jamais leurs passions et leurs opinions n'auront été mieux exprimées et mises en valeur que par les talents médiocres. Ceux-là furent et resteront toujours la servilité faite homme.

Pour ce qui est des talents exceptionnels et des génies, soit dans le bien, soit dans le mal, loin de constituer la véritable armée du progrès ou de la régression, ils n'en sont pas même les chefs. Tout au plus les éclaireurs et souvent, hélas! les sentinelles perdues ou lâchement sacrifiées.

Le psychisme collectif qui se dégage de l'ensemble du groupe social, agit sur eux avec une force particulière : ils font des découvertes scientifiques, ils tirent du savoir les belles synthèses religieuses et les

siiblimos philosopliios, ils rovôlont des formes splenciid«*s de l'art les vérités péniblement acquises, ils sîirritient sans hésiter, dans Faction, à Tidée qui s'empare d'eux et les tourmente, les biens que le vulgaire estimt» et chérit par-dessus tout. Mais, en définitive, ils ne sont rien et ils ne peuvent rien, — pas même transmettre aux générations futures le vacillant flambeau qu'ils détiennent, — sans Tappui, sans l'aveu, sans l'écho, si passif, si tacite, si réduit fût-il, de la société tout entière. Ils sont les bons semeurs, soit; mais le grain qu'ils font voler aux quatre coins de l'horizon, ils Tout pris à la terre féconde et, seule, la terre féconde pourra le faire germer, pourra le faire croître, pourra en tirer le nouveau grain qui servira à leurs successeurs.

En somme, et pour conclure ces pages sans doute trop longues, il n'y a encore rien de tel que savoir. Car savoir, c'est pouvoir. Et pouvoir (synonyme strict de devoir), c'est tenir le droit, simple mesure sociale, pure expression de la force. Et tenir le droite c'est être libre. La liberté, rêve constant de l'individu, reste une chimère cruelle tant qu'on l'envisage comme quelque chose de séparé, de distinct de la science. C'est la plante, délicate entre toutes, qui ne supporte pas qu'on blesse, si peu que ce fût, sa racine.

Allons vers la liberté, mes frères; c'est-à-dire, avançons en savoir. La liberté est la raison sociale, le plus beau nom de la science.

Et apprenons tout d'abord que, seule, la sociologie, l'éthique, — la morale que les religions et les philosophies les plus anciennes pressentirent d'une façon vague et incomplète, comme elles pressentirent tant

de choses, — que seul, le savoir social, dis-je, nous enseignera kbien nous aimer les uns les autres. Qu'on rappelle psychisme collectif ou altruisme, Tamour du prochain, mais c'est le véritable objet de la sociologie.

(1) Nous n'en voulons pour preuve que ce passage, choisi au hasard entre cent autres pareils, dans l'œuvre capitale de Spinoza (le philosophe y parle de nos facultés, mais il a réellement en vue toutes nos abstractions) : * Ce sont, dit-il, des êtres métaphysiques ou universels que nous avons l'habitude de former à l'aide des choses particulières, de telle sorte que l'entondement et la volonté ont avec telle ou telle idée, telle ou telle volition, le même rapport que la piei^réité avec telle ou telle pierre, l'homme avec Pierre ou Paul » (Ethique, II, prop. 48, éd. Saisset, p. 96). Comte n'eût pas mieux dit. Mais Spinoza et Comte, le métaphysicien et le positiviste, omettent d'ajouter que nos idées et nos volitions les plus particulières offrent exactement le même rapport avec la masse des sensations obscures qui leur donnent naissance.

(2) Ainsi que nous le rappelle très à propos M. Manouvrier {Sur V Interprétation de la quantité dans Vencéphale^ etc., Mémoires de la Soc. d^ anthropologie de Paris, 1888, t. 111, p. 145), la qualité n'est, selon Kant, « qu'un aspect particulier de la quantité, résultant de la comparaison de quantités inégales ».

(3) Œuvres, t. I : Conn. hum., sect. 5.

(4) Catéf/orie siptiiflc atlrihution. Dans la philosophie d'Arish)le, ce liTimi scrl à «lésijrner les modes spéciaux de Tôtre, ou l'être en Un\\ ce (ju'on peut en afOrmcr. Les catégories sont les genn>s dans lesquels se rangent toutes les choses qui tombent sous la pensée et toutes les(|ualités qui leur appartiennent ou (juc l'espril leur aceorde.

Sur les dix raléfrories d'Aristotc, d'un empirisme psychologi(]ue qui aujourd'hui nous parait si puéril, et les douze catégories de Kant nous semblant plus savantes, la critique moderne ne conserve que le vaste genre de la quantité (qui, d'ailleurs, et du moins chez Kant, renferme toutes les autres espèces conceptuelles); mais elle y ajoute, selon le schéma des propriétés irréductibles de Comte, le mouvement et la vie qui engendre la pensée, ou, selon le schéma du monisme mécanique, deux grandes classes de mouvements : les mouvements physico-chimi(iues et les mouvements vitaux comprenant aussi les mouvements cérébro-psychiques.

(3) Justifiée même dans Tétai présent de notre savoir, cette conclusion acquerra une force nouvelle au fur et à mesure du déclin de l'idée religieuse ou agnostique. Cessant d'être troublée par l'appréhension d'un dernier et suprême mystère, la pensée humaine ne sera plus alors hantée par le fantôme d'une « existence » à la fois inaccessible et radicalement différente de la réalité connaissable.

(6) Le grand physicien Helmholtzne confondait pas les notes ré et sol lorsque, les délimitant d'une façon stricte à l'aide des concepts de quantité et de mouvement, il les ramenait par là îi une évidente communauté d'essence. Ajoutons que ceux qui demandent au savoir une explication du concret totale, parfaite, une explication qui ne soit pas, en fin de compte, une analyse idéologique des choses, s'engagent nécessairement dans le chemin de la désillusion qui les conduit tout droit aux doctrines agnostiques sur la faiblesse native de la raison et les bornes étroites de la science.

(7) 11 y a, d'ailleurs, entre les sciences de la matière et de la vie d'une part, et les sciences sociales de l'autre, cette différence méthodologique, que tandis que les premières cherchent à fournir, pour ainsi parler, aux choses leurs éléments constitutifs, abstractions et lois générales (subjectivité que le lan-

gage usuel décore du nom d'objectivisme), les secondes se trouvent dans la situation du cerveau humain lui-même, obligé de tirer des choses son existence et d'y puiser tout son contenu (objectivité que la langue courante nous présente comme un subjectivisme).

(8) Un sociologue qui a su vite acquérir, par ses écrits, un renom mérité, M. Durkheim, vient de défendre, avec beaucoup de talent, une thèse que je considère comme très importante et à laquelle j'avais déjà consacré plusieurs chapitres de mon livre sur la Sociologie, Dans cet ouvrage, j'insistai sur l'urgence qu'il y a de constituer une histoire naturelle des sociétés, discipline foncièrement descriptive, destinée à servir de base uniforme et d'appui durable à la science naturelle des mêmes faits. Celle-ci, y disais-je, ne cessera jamais d'être essentiellement inductive ni de suivre, comme principal mode d'investigation, un ensemble de procédés qui, sous le nom de description comparée et analytique, doit former la méthode propre du groupe entier des sciences abstraites supérieures. Je recommandai, dans les mêmes pages, un réarrangement et une classification nouvelles (établies en vue d'un usage strictement théorique) des milliers de faits acquis par l'expérience des siècles et universellement connus. « Les anciennes analyses, déclarais-je à ce propos, poursuivant des fins qui, la plupart du temps, n'avaient rien de commun avec la science, quand elles ne lui étaient pas directement hostiles, sont oif deviennent rapidement un obstacle, un empêchement. » Enfin j'y signalai à maintes reprises la nécessité de chasser de la sociologie les idées vagues, philosophiques ou métaphysiques, de faire table rase des préconceptions courantes, des hypothèses populaires, des jugements traditionnels, de toute cette idéologie morale, juridique, économique qui se croit profonde et qui n'est que transcendante, — fatras de notions tronquées ou fausses, d'aperçus empiriques, d'illusions grossières {Sociologie^ v. surtout chap. i : Considérations préliminaires; chap. u : De la méthode sociologique; chap. m : Les sciences abstraites et les sciences concrètes).

Aujourd'hui, M. Durkheim vient, à son tour, demander qu'on se décide, une fois pour toutes, à considérer les faits sociaux comme des choses (ju'il faut décrire et comparer. 11 ne veut plus qu'on s'en tienne à la pure analyse idéologique des concepts, maximes et préjugés de toute sorte, formés par la pratique et pour elle. Il exige qu'on écarte systématiquement toutes les prénolions, qu'on s'affranchisse des fausses évidences qui dominent l'esprit du vulgaire, qu'on secoue le joug des

172 LRS FONDEMENTS DE L*ÉTniQUE

• f'at('p»ri<'s cmiiiriqiw's », «lirtécs à la raison soit par le sentiiiiciil et la |h'i>siiin, suit fiar les doctrines transccmiantcs et niyslif|ii4's (]ui, pour lui ronime pour moi, ne sont qu'un empirisme «ièfriiisê, négateur de toute science.

i:Vî4l a ver un vif plaisir que j'ai vu, dans Tintéressant Volume inlihilê : - /.e.t rhjU's de la mélhofle sociologique », Timporlnnre que M. Durkiieim altachc aussi bien à ce déblaiement préalable qu'à i'euipini des procédés de la description scientifique. J\'ijoute (]ue l'auteur, qui semble n'avoir point eu connaissance de m(m livre, commence le sien par ces paroles : « Jusqu'à prêsenl. les sociologues se sont peu préoccupés de caractériser et de définir la métho^le qu'ils appliquent à l'étude des faits sociaux... l'n chapitre du Cours de philosophie positive^ voilà, à peu près, la seule étude originale et importante que nous possédi(Uis sur la matière. » Tel est, du reste, le sort habituel de beaucoup d'ouvrages : il devient de plus en plus dinicile de posséder la bibliographie complète d'^un sujet, et les rencontres dues au hasard sont chaque jour plus fréquentes. Quoi <iu'ii en soit, on voudra bien me permettre de noter ici encore deux ou trois autres points communs, ou qui me semblent tels, entre M. Durkheim et moi; ces points, d'ailleurs, se rattachent directement au sujet traité dans le texte.

Et tout d'abord, M. Durkheim combat l'explication purement psychologique des faits sociaux, qui laisse échapper ce que ces faits ont de spécifique, c'est-à-dire de social. Aux partisans de la méthode psychologijjue il oppose l'argument principal que j'avais déjà employé, à savoir, qu'ils prennent l'effet pour la cause, qu'ils assignent pour condition déterminante aux phénomènes sociaux des élats psychiques individuels qui en sont i>roprement la conséquence. Par suite, il érige le fait même de l'association en principe explicatif des processus sociaux. Il considère le milieu interne, le milieu vraiment social, comme le facteur essentiel de l'évolution collective. Cette vue lui paraît très importante: si on la rejette, dit-il, la sociologie se voit dans l'impossibilité d'établir aucun rapport de causalité (Cf. Sociologie, chap. ix et particulièrement pp. 157-174, et Règles de la méthode sociologique^ pp. 131, 13S, 143).

D'autre part, M. Durkheim me semble également enclin à admettre l'hypothèse bio ou psycho-sociale que j'avais déjà exposée et développée dans ma Sociologie. En effet, ou je me trompe fort, ou M. Durkheim adopte, à son tour, les grandes lignes de cette théorie qu'il applique, comme moi, aux phénomènes sociaux modifiés par l'intervention puissante de lacérébralité individuelle. Parlant de ce qu'il appelle les « manifes-

talions privées • des phénomènes sociaux, ne dit-il pas qu' « elles ont bien quelque chose de social, puisqu'elles reproduisent en partie un modèle collectif, mais que chacune d'elles dépend aussi, et pour une large part, de la constitution organico-psychique de l'individu, des circonstances particulières dans lesquelles il est placé ? • Et n'ajoute-t-il pas presque aussitôt: « Elles ne sont donc pas des phénomènes proprement sociologiques. Elles tiennent à la fois aux deux règnes; on pourrait les appeler socio-psychiques. Elles intéressent le sociologue sans constituer la matière immédiate de la sociologie. On trouve de même à l'intérieur de l'organisme des phénomènes de nature mixte qu'étudient des sciences mixtes^ comme la chimie biologique • (Règles, etc., p. 14). C'est bien là, je pense, un corollaire direct de ma théorie du savoir concret et ma propre définition de la psychologie, considérée comme science mixte, comme une sorte de biologie ou de psychophysique sociale.

Mais si je sais gré à M. Durkheim d'avoir contribué à répandre des notions que je crois justes et fécondes, je dois à Testime dans laquelle je tiens ses travaux, de signaler ici telles de ses idées qui, louchant de près aux questions traitées dans le présent chapitre, me paraissent fort discutables.

M. Durkheim fait de louables efforts pour arriver à se représenter, d'une manière précise, l'espèce particulière de faits qui remplissent le domaine de la sociologie. Mais sa définition du fait social ne saurait me satisfaire.

Elle est vague et insignifiante tant que M. Durkheim se borne à dire qu' « un fait social se reconnaît au pouvoir de coercition externe qu'il exerce ou est susceptible d'exercer sur les individus » ; et (jue « la présence de ce pouvoir se reconnaît à son tour soit à l'existence de quelque sanction déterminée, soit à la résistance que le fait oppose à toute entreprise individuelle qui tend à lui faire violence • (p. 15). Voilà une de ces vérités banales qui semblent tout à fait incapables de servir de ligne frontière entre les faits sociaux d'une part, et les faits psychiques, biologiques, chimiques ou physiques de l'autre. Car tous ces faits sont également doués d'un pouvoir de coercition externe, tous résistent à l'entreprise individuelle qui chercherait à les abolir, tous s'accompagnent d'une sanction idoine à leurs caractères essentiels et inséparable de ceux-ci; en un mot, tous sont nécessaires, La. démonstration, si démonstration il y a, n'ajoute rien aujourd'hui à notre savoir sociologique.

Mais la définition de M. Durkheim me semble en outre illusoire en tant qu'elle cherche à caractériser encore le phéno-

174 LES F()XI»EMF«NTS DE L^ÉTIligUE

iiiitiir M)rial par - la diiTiisiDii i|ii(> ccliii-ci présente à Tintérii'iir (lu ^'rniipi', punrvii (|U(* it* fait rtiwlié existe inrlépendamin<*iit (li'<i rnriiic*» individiH'lh's «pfil prend en se difTiisant » (p. ICm. M. Diirkliriin nous «explique sa [H'nsi'e par des exemples 4Mnpriinl(''> aux >tatisti(|(it>s sociales où, comme chacun sait, - 1rs 4'irroM**tan('t>s indi\idncil<>s pouvant avoir ({uelque part dans la prodiirlion du plicnomcne, se neutralisent mutuellement 4*t, )»ai' suite, no ('(intrilment fias à le délerminer «.Nous voil.i rami'n«''> a la tlirori»* do (JucUdct : le phénomène social nVsl ipruiu' nioxcnnc élaldii* sur Tobservation d'une foule de faits de nature psNclioIo^nque. Ht nous voilà aussi loin que possible de la con('c]>tion (]ui découvre dans le phénomène social l'une des caK^es hi(rinsè(fues des faits de la dernière espèce.

M. Durklieim.au reste, ne dédaigne pas certains jeux philosophiques do l'esprit. « Le phénomène social est général, dit-il, pane (ju'il est collectif c'est-à-dire jdus ou moins obligatoire), bien loin (pi'il soit collectif parce qu'il estgcnéral. C'est un état tlu ^rroupe qui se répète chez les individus parce qu'il sMmpose à eux. Il est dans cha(iue partie parce qu'il est dans le tout, loin qu'il soit dans le tout parce qu'il est dans les parties • (p. U). La théorie des moyennes se voit ainsi reléguée au second plan, sinon mise entièrement au rancrrt, et M. Durkheim s'exprime derechef comme un partisan convaincu de l'hypothèse biosociale qui contient en germe la théorie du psychisme collectif. * Le phénomène social, dit-il en effet, est une résultante de la vie commune, un produit «les actions et des réactions qui s'engagent entre les consciences individuelles, et s'il retentit dans chacune d'elles, c'est en vertu de l'énergie spéciale qu'il doit précisément à son origine collective » (p. 15). J'avoue cependant que j'eusse mieux aimé remplacer l'opposition entre la partie et le tout par celle qui met en contraste l'effet et la cause ; et j'eusse préféré dire que le phénomène social est contenu dans l'effet — l'individu concret ou psychologique — précisément parce qu'il constitue déjà la cause, le psychisme collectif, l'énergie psychophysique largement répandue dans le monde et transformée en une énergie plus spéciale i»ar suite de son expansion même.

Dans la guerre qu'il déclare aux entités irréelles, aux notions vides de l'ancienne métaphysique sociale, M. Durkheim, à mon avis, dépasse aussi quelquefois le but. Trop souvent il confond l'idéologie profonde et pleine de la science avec l'idéologie superficielle et creuse de la pratique vulgaire, avec les prénotions empiriques, les idoles de Bacon. Trop volontiers il oublie que la science théorique ne saurait avoir d'autre objet

définitif, sinon l'idée, et que le fait le plus concret se résout toujours, pour la théorie pure, en une somme équivalente d'abstractions. Si les idées empiriques surgissent à la suite d'une observation incomplète des faits, les idées scientifiques se confondent avec les faits eux-mêmes dont elles ne représentent que les éléments épars ou isolés. L'empirisme est une pauvreté, une indigence intellectuelle. L'empirisme se satisfait d*une quantité insignifiante de faits qu'il accepte, d'ailleurs, sans aucune critique et qu'il a hâte de transformer en un nombre plus exigu encore d'idées vagues, de concepts mal construits en dépit de leur généralité. 11 se plaît ensuite à leur enfantine analyse logique. L'observation scientifique, au contraire, ne se lasse jamais; elle ne se fixe en aucune idéologie, si riche fût-elle. Toujours en quête de nouveaux faits, de beaucoup de faits, de faits contradictoires, de fails démolisseurs i\es théories reçues et consacrées, la vraie science évite d'analyser les idées et les concepts de l'esprit (ce qui ne pourrait, du reste, avoir utilement lieu que dans la science spéciale qui^ à son tour, considère ces idées et ces concepts comme des faits). Elle n'est donc ni une mauvaise et fastidieuse logique, ni une défectueuse et interminable psychologie. Mais, à mesure même qu'elle découvre de nouveaux faits, la science les décompose en leurs éléments cérébralement assimilables, les idées; elle convertit la matière en esprit. Certes, les phénomènes sociaux sont des choses; car, comme le dit M. Durkheim, est chose tout ce qui est donné, tout ce qui s'offre ou, plutôt, s'impose à l'observation. Mais ce sont des choses qui, de concrètes, tendent de plus en plus à devenir abstraites. La méthode scientifique n'a pas d'autre but. Du concret elle tire l'abstrait qui, dans les conditions normales où opère la science déjà sûre d'elle-même, est toujours en même temps un à posteriori. Uà priori, au contraire, n'est qu'une abstraction hâtivement dérivée d'une expérience concrète insuffisante et mal conduite.

(9) Sociologie, 1880, Paris, Félix Alcan, p. 6.

(10) Delbos, Le problème moral dans la philosophie de Spinoza, p. 181.

(11) On confond très souvent ces deux espèces de réalités : le groupe collectif et l'individu social. Par suite, on attribue faussement à la société ce qui ne saurait appartenir qu'à

i76 LES FONDEMENTS DE L*éTHIQUE

rindividii rrvé \mr les influences qui se (K'ffagent du milieu altniislr.

On coiiimet «'Kalfineiit TcTreur inverse. La grande formule (le S|>eii<vr, par exemple (rinlégration et la tlifTérenciation), roiidiiil à des résultats dianiétralenienl opposés, suivant qu*on rapplique b. révolution des groupes sociaux, ou qu'on s'en sert pour expliquer le mode de développement des individus qui formerit de Icis f.Toupes.

(12) Delbos, op. ci/., p. 181.

(13) « Les niathémati(iues, dit Renan {Avenir de la science, p. 2o'J), bien que n\ippienant rien sur la réalilé, fournissent des moules précieux pour la pensée, et nous présentent, dans la raison pure en action, le modèle de la plus parfaite logique. » Celte proche parenté entre la science initiale et la science ultime fr«ippe les yeux et a été maintes et maintes fois constatée. 11 n'en saurait être autrement si le monisme, si l'unité des choses ne sont point de vains mots. Les mathématiques enchâssent et encadrent les sciences du monde inorganique, comme la sociologie enchâsse et encadre les sciences du monde vivant. Les premières étudient l'en-dehors du monde inorganique, ou les conditions infra-inorganiques, pour ainsi dire, de l'existence générale, et la seconde — l'en-dehors du monde organique, ou les conditions supra-organiques de la même existence. Aussi toutes deux, mathématiques à un bout, et sociologie (morale, droit, etc.) à l'autre, ne représentent, à. vrai dire, que deux aspects logiques du monde.

Mais cette autre vue, que les mathématiques ne nous apprennent rien sur la réalilé, est profondément illusoire. Elle prend sa racine dans nos fausses conceptions sur la nature de l'abstrait et du concret. Comment, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie auraient afl"aire à la réalité tangible, aux qualités inséparables des choses, et, seules, les mathématiques représenteraient une sorte de science de-Virréell

On semble oublier que les sciences de pure théorie ont nécessairement pour objet, en dernière analyse, Vabslrail, le conceptuel, l'idéologique. Seulement, il y a entre les diverses disciplines théoriques cette différence grave, que plus les phénomènes d'où doit s'extraire l'ultime essence idéale sont ou nous paraissent complexes, et plus la science correspondante se voit obligée, dans ses stades inférieurs, à multiplier ses observations, à s'occuper du concret. La sociologie est destinée flnalement à devenir, en ce sens, la plus expérimentale des

branches du savoir. Ne poursuit-elle pas déjà, en effet, la plus vaste et la plus compliquée des expériences possibles, n'étudiet-elle pas rhistoire de l'humanité? Expérimentation de toutes les heures et de tous les siècles, qui se ralentit quelquefois, mais ne s'arrête jamais, et qui embrasse la totalité des phénomènes, le monde de la matière aussi bien que celui de la pensée. Mais la méthode descriptive — ce biais auquel recourt l'esprit humain pour endiguer, en quelque sorte, les flots tumultueux de l'expérience sociologique et ne pas se laisser déborder par la marée montante des faits — déguise à ngs yeux le caractère profondément expérimental de la sociologie. La même règle s'applique à toutes les autres sciences limitatives (v. pour le sens de ce terme La Recherche de l'Unité, chap. vin, et Le bien et le mal, p. 17 et suiv.). La biologie est plus expérimentale, mais aussi plus descriptive que la chimie, et ainsi de suite jusqu'aux mathématiques, qui s'offrent comme la moins expérimentale et la moins descriptive des sciences, un savoir qui, pour abstraire des phénomènes qu'il étudie leur moelle idéale, n'a besoin que d'un nombre fort limité d'observations et de descriptions du concret.

(14) Notons, au surplus, une signification encore plus précise du terme : reproduire . La reproduction est un fait intellectuel, cérébral, intimement associé à des faits vitaux et physiques; tandis que la production, du moins dans le monde inorganique et dans le monde de la vie, est un fait purement physique, chimique ou vital. Un morceau de fer, par exemple, est régulièrement attiré par un aimant, quelle que soit la cause qui ait amené leur rencontre : un fait conscientiel, une cérébration suivie d'un mouvement musculaire, ou un déplacement quelconque de matière, un coup de vent, un éboulement de terre, un courant d'eau, etc. On aurait pu, à la vérité, ne point séparer ces divers cas qui tous rentrent dans la classe des causes occasionnelles. Mais des nécessités d'ordre pratique nous obligent de bonne heure à distinguer entre le groupe des causes où intervient la personne humaine et le groupe d'où cette intervention est exclue. A l'homme nous attribuons la faculté de reproduire les phénomènes, à la nature — le pouvoir de les produire.

(15) Attiré ou absorbé par l'étude d'un groupe de phénomènes, l'esprit humain peut occuper, vis-à-vis de ce groupe, trois positions différentes. Se plaçant à un point de vue très général et très abstrait, il découvrira l'unité foncière du

178 LKS FO.NDKMKXTS DE L*KTiIiQrE

^Titiipi'. soit, li.'ins IVx('iii|»li.> (le la noU> prf^rédenle, un certain innilr lit* IViiiT^Mc |ili\si(|iit'. l'ii point (lo vue moins général et iiiuiiis ah^lr.'iit lui pfriiu'llra <lVnil»rassc;r les diverses condition*« ijiii ruiiroiiriMit à proiliiiru IVtat t'Ioctro-magnélique; et n>s riiiidilitiii><. srion riiu'vilalih* aniliroponiorphisme du sujet p('ii**anl, ^«Toril aiissil«'»t si'pam's i-n internes, ou causes effi- ('iciiti>. <'t fil fxtrriifs, o(i causes occasionnelles. Enfin, à un point lie vue â la Tois particulier cl concret, la cause du phénonièiii.» niMis apparaîtra comme un ensemble de faits également iMirliciilicrs rt conrr«*ts, soit un morceau de fer donné, un minerai de fer uxydnié. un aimant artificiel, une pensée, une imaf.'e se transformant en volition et agissant sur un groupe de muscles, etc.

(Ui» Après sV'tre servi du p(ûnt de vue intermédiaire, aboutissement ij'nne foule de points de vue particuliers et concrets, r.eux-ci, les points de vue initiaux, forment la matière première do notre expérience. Leur façonnement à la fois analylitpie et synlhétiqiuM-onstitue Texpérience savante. Pour I abstraction qui cherche et trouve les éléments derniers des choses, tant qu'elle s'appuie sur la double base des faits généraux et des faits particuliers, elle mérite au même titre le nom iVabstraciion expérimentale.

(17) L'empirisme, l'apriorisme, la transcendance, — autant de termes ilivers pour signifier un même état intellectuel, caractéristique des premières phases dans l'évolution de la science.

(is) Kn ce sens on a toute raison de contester au savoir des lois qui régissent les phénomènes du mouvement, de Taffinilé, de la vie (autant d'abstractions pures) un rôle direct dans la genèse de ces i)hénomènes. Mais on aurait tort de refuser à ce même savoir une part considérable dans la causalité effective des phénomènes concrets correspondants, soit que notre raison observe de tels phénomènes, et ainsi les manifeste, soit qu'elle s'ingénie à les reproduire, et i>ar là leur donne naissance.

(19) L'action guidée par une métaphysique ou une philosophie tant soit peu rationnelle, est plus efficace, plus féconde en résultats que l'action dirigée par une théologie. N'oublions pas que les richesses matérielles, les utilités économiques elles-mêmes ont une origine et une nature sociales. Toute

valeur n'existe que grâce à son coefficient moral. D'autre part, l'activité athée est plus ferme dans ses desseins et plus pure dans ses motifs que l'activité qui s'appuie d'une sanction divine. L'action à laquelle le dogme d'une puissance surnaturelle sert de norme, de limite ou de frein salutaire (selon l'expression consacrée), peut toujours fléchir en un sens négatif (prière, pénitence, pardon, grâce). Ces accommodements n'existent pas pour l'athée dont l'action, endiguée par des lois impersonnelles et immuables, n'en sera que plus constante, plus régulière, plus efficace.

(20) Les vieilles vues bibliques semblent devoir se vérifier cette fois encore : la science fut et sera toujours l'unique source du mal. En revanche, le mal créé par la science a été et restera toujours l'unique cause du bien.

ft Déterminer » la vérité ou l'erreur, le bien ou le mal, signifie tirer de l'inconscience telle ou telle « différenciation spécifique » du phénomène, mais nullement le phénomène luimême, le fait abstrait, mécanique, vital ou moral, qui n'est ni vérité ni erreur, ni bien ni mal, ni beauté ni laideur.

(21) L'émotion ou la jouissance esthétique produite par la beauté possède toujours une valeur idéale, surorganique ou, plutôt, bio-sociale. Mais cette jouissance est un « effet • nécessaire de la beauté, ce n'est pas la beauté elle-même, ni l'art qui cherche, qui trouve, qui fixe la beauté.

L'œuvre d'art est-elle, par essence, un enseignement? Cette question, à laquelle on revient sans cesse, repose sur un malentendu assez grossier. « Enseignement » et « intention didactique » sont deux choses différentes, qui peuvent même s'exclure. L'intention didactique paralyse aussi bien les moyens de l'artiste chercheur de vérités stimulantes (socialement parlant) que ceux du savant chercheur de vérités tout court. Mais représenter, fixer, symboliser une vérité, n'est-ce pas l'annoncer, la proclamer et, par suite, l'enseigner? Toute œuvre d'art, comme toute œuvre de science, comporte l'espèce précise d'enseignement qui se dégage du sujet traité, dans un cas, par l'artiste, et dans l'autre, par le savant. L'art restera toujours, sans doute, pour la foule, un maitre plus écouté (car mieux conqiris) que la science. Sans doute aussi, l'artiste, comme le savant, pourront, en se trompant eux-mêmes, induire les hommes au mal et au mensonge. Mais l'œuvre d'art fidèle à la vérité et aboutissant néanmoins à rendre le vice aimable, selon l'expression consacrée, indique sûrement que la morale

t^O LKs lOMiKMENTS ilK L iO'HK^L'E

f|iii i-i-|iriiii\r I«'I iiii if| .ii-ti' III' r«'*|*(>iiil |ilus que d'une façon iiii|i.irr.iili' aux iiniivf.nix hi**oiiis suriaiix.

\.r iifii - f«i lift ii| lit* • e>t «Mirons plus va^rue que le mot

- fllii'l >'.!• lit-riiiiT vii'iil lin arvr ifiu^ on £60;, mœurs.

Iiiluriil. ->. <|iii .1 II in-iiii* valiMir i|iit! le ^i>lliii|Ui* sidus et Tall«-iii.-iiii| >///»'. — liiu-. ii'«i viM'ahles rfprês«'nlant pcul-être le >.in-i lit sr nIhfL ^*' pn^iT >i»i-iiir*mf. sc (l(''t(*rminer ipar «les liii^ iiii i|i-^ ImiU . lit Ir |irt>iitiiT fut tiré, comme on sait, |>ar H.tiiiiiu'trlrii. (Ii'ii'i|ili' i|i- WiiItT. <in prrei' sî^Oavao^x'i, sentir. Iri la ( aiiM* r>l i|i'<«ii:nfi' iiiiii|ni'inriil par l'un de ses elTets.

V.. Mir It* luit lie 1 art. riiiiiTr^^anle pn'*face de Paul Adam, ilaii- ^nii rumaii : /.«* M'j^trie tirs /oittes. • L'art, dit Pi.nl Adam, i>l l'<ruvri> «i'in^rrin' iin do^m«' dans un symlxjle. » Dêllnition (-DiH'i^r mais plus profundt.'. a num frrc, que l'explication partii'llciiiiiit jii^to. mais âiiiipli?>t(.* et quelque peu naïve, récemini-rit li-iiir.' par W nmite I-tMiri Tolstoï. Le livre sur l'art écrit par ('(> tliTiiirr rsl une protestation utile et qui vient à son lirtiif. {.f-^ lii'IU'^ paj:«'S sinrrres y abondent. Mais ce que Tiil^itii Mil liii r.'ii,» néfaste de la ■ i»eauté », est foncièrement faux. Si m a ri - >an> heaiilc « est la décapitation, le meurtre lie r.irt. Kii «Milre. lorstpi'il défen<l à 1' « élite • d'avoir une eniu-eptiiii) liu monde dilTérente de celle dont se satisfait le ^MMiiil troupeau humain. Tolstoï commet un véritable attenUit Contre la philn<i»plii»' on. ce qui revient au même, contre la reli<:lnn. Il luiblie que H n> soleil » luit d'abord sur les hauts et lari^e^ olUllmet^. pour venir. i>ou à ])eu, illuminer les bas et étroiu vallons.

,JJ Au fond, outre la causalité quantitative et la causalité physien-ehiinique. et entre cette dernière et la causalité biologique, l'esprit saisit é}zalement des gradations et des nuances. Le pas>ai:o île la (luantité à l'exislonce physique jette déjà, dans notre raist»n. le> premiers germes de ce qu'on pourrait appeler le pressentiment téléologique, l'appréhension finaliste. Kt ees germes ne font que croître et se renforcer à niesuri- que, do lobsorvalion dos choses inertes, nous passons à roludo des organismes vivants.

Kn remontant le cours de l'histoire des sciences, nous trouvons le linalisme plus ou moins fermement installe dans la biologie, dms la chimie et môme dans la physique.

(2:^) La possibilité se doit concevoir comme une nécessité plus ou moins comi>loxe, où intorvieiinent certaines causes

NOTES i8l

inconnues^ et qui toujours s'accompagne d'une ignorance relative des efTels partiels de ces causes.

(24) La finalité semble être l'artifice même qui crée la science. Notre raison s'y emploie à découvrir des buts définis à sa propre activité, en considérant certaines grandes classes d' « effets » comme autant de • causes » génératrices des phénomènes soumis à notre étude. Le sociologue, par exemple, n'envisage-t-il pas ce résultat manifeste de l'évolution collective, l'altruisme, le psychisme social, comme la cause immanente des phénomènes moraux et sociaux dont il fait le but de ses analyses? Et le biologiste ne procède-t-il pas d'une façon toute pareille : ne considère-t-il pas cet autre effet total d'une longue chaîne de processus organiques, la vie, comme la cause efficiente des phénomènes qu'il désire étudier? Le chimiste, le physicien, le mathématicien s'aident du même artifice.

(25) Cette téléologie supérieure ne doit pas être confondue avec la causalité qui la précède dans l'évolution générale des choses et où se découvrent de vagues germes finalistes. Je veux parler des confins extrêmes de la biologie, sorte de terrain neutre où la causalité pure des sciences de la matière s'entrelace à la finalité des sciences de l'esprit. Dans ce domaine mixte, la série d'effets qui porte le nom de plaisirs et de douleurs physiques réagit sur les fonctions plus ou moins conscientes de l'organisme et semble déjà, partiellement, pouvoir les déterminer.

(26) Le débat sur la finalité soulève incidemment cette question : Pourquoi la célèbre formule attribuée à Loyola est-elle réprouvée par notre conscience morale? Il semblerait que le but étant, au fond, un résultat acquis, et les moyens autant de causes intermédiaires qui le produisent, cette formule ne fait que fidèlement traduire la parole évangélique : c'est par ses fruits qu'on juge l'arbre. Par malheur pour la réputation de la secte, les moyens qu'on voudrait justifier d'avance par un but donné, ne produisent jamais ce résultat seul. A moins donc d'une parfaite homogénéité des moyens, nous pourrions toujours, à côté d'un but utile, grand et noble, poursuivre, à notre aise, des buts d'une nature différente.

(27) Le psychisme social est à la fois volonté et altruisme

Dan** ri"* divjTsi'*» «Irfi ni lions, ro n*est pas l'objet considéré qui rliaiip'. mais sciiltMiicnt \v. point de vue auquel se place Fob?rval«Mir.

{'2s) Ci'ih' !>r««v«» analyse conduit A la conclusion que Témolion iav«>f sa lixalion ou son déveloftpcment ultérieur, le sentinn-ni) «•! la viditimi (av«»c. son jrerme primitif, le désir) rentrent dans la ^nvindr rlassc de faits dans la<|uelle se range déjà ridration. l]l iuii><|iu' celle-ci est un phénomène à la fois physicdo^Mquo cl >iiriir^'aniqiie. ou un phénomène dû à l'action rnnihint'c de ecs deux fadeurs, la vie et la socialilé, il s'ensuit que h' même dualisme nahirel caractérise les faits émotifs el les faits volilifs. Nous pénétrons ici dans le propre domaine, nous f«>ulons le terrain de la science concrète. Ni la biologie, ni la sociologie, qui sont des sciences abstraites, ne peuvent utilement s'adonner à l'analyse des émotions, des idées ou des volilions. S'il en ctail autrement, la psychologie, au lieu de dé<hiire ses h)is particulières de l'étude combinée des lois psychophysi«iues el des lois sociologiques, aurait formé une l>arlie inlé^'ranle soil de l'une, soit de l'autre de ces deux sciences induclives el abstraites. Certes, dans cette partie supérieure <le la biologie qui avoisine la sociologie et qui constitue comme une zone neutre, on retrouve des vestiges, dès traces vagues de la plupart des phénomènes étudiés par la psychologie. El il semble incontestable que plus et mieux la psychophysi(|ue observera cet aspect élémentaire des phénomènes psychiques, en poursuivant jusqu'au bout ses expériences délicates sur les réactions vitales et toujours mesurables de ces phénomènes, — plus et mieux la sociologie réussira à faire ressortir l'action des facteurs nouveaux qui transforment les premiers germes émotifs, idéatifs et volitifs (sensations pures, représentations et souvenirs vagues, appétences simples, etc.) en émotions, en idées, en volitions complexes et déjà véritablement sociales, c'est-à-dire appartenant, même quand elles se rencontrent chez les animaux, au tyi)e (pie nous pouvons qualifier d'humain.

Quelques psychologues ont cherché à identifier le phénomène voiitif avec ce qu'ils appellent eux-mêmes VaÛention involontaire^ autre nom de la conscience, c'est-à-dire de la pensée et du sentiment indissolublement liés entre eux. Cette vue nous semble ausssi juste que profonde. Nous l'avons déjà dit, la thèse de l'identité essentielle des diverses facultés ou fonctions mentales s'admet facilement dans l'état actuel de notre savoir psychophysique et psychologique. Toutefois, il nous sera permis de relever ce cas curieux et sûrement non prémé-

<lité de contraires manifestes se substituant l'un à l'autre comme les deux termes d'une équation. La volonté définie ainsi qu'une sorte d'attention involontaire^ voilà une formule l)sychologique venant très à propos augmenter la longue liste des antinomies expliquées par la loi de parité entre les oppositions absolues; et une formule qui peut prendre r«ing à la suite des thèses philosophiques — telles l'identité de l'Univers et de Dieu, de l'être et du néant — et des thèses sociologiques — telles l'identité du bien et du mal — que nous eûmes si souvent l'occasion de défendre.

(29) V., sur le rôle de la finalité dans les phénomènes sociaux, l'article de M. Raoul de la Grasserie, paru dans la Revue philosophique (septembre 1897) sous ce titre : Des causes efficientes et téléologiques dans les faits linguistiques et juridiques. On y trouvera un certain nombre de faits prouvant que dans le monde social, la finalité s'ajoute peu à peu au mécanisme simple des phénomènes et par là les complique, les fait monter dans l'échelle des valeurs générales.

La téléologie des faits collectifs attire de plus en plus l'attention des sociologues et des philosophes. En France, M. Fouillée, par sa théorie des idées-forces, a essayé de revoir, sur ce point, certains jugements hâtifs et erronés de l'école positiviste. En Amérique, M. Lester F. Ward a combattu, avec beaucoup de talent, les vues spécieuses, à cet égard, de M. Spencer. Dans ses deux grands ouvrages, Dynamic Sociology et The psychical factors of civilisation, aussi bien que dans une foule de brochures (Social Genesis, Individual Telesis, Collective Telesis, The ethical aspects of social science, The purpose of sociology, also a review of Roberty's Le Bien et le Mal, etc.) il revient sans cesse sur cette grave question, il l'examine sous toutes ses faces, il en fait le pivot de ses principales théories sociologiques.

(30) Au commencement de l'ère moderne, une seule exception, mais entourée de nombreuses réserves, eut lieu en faveur de certaines diathèses pathologiques qui aliènent, comme on dit, la personnalité et troublent ou anéantissent ses facultés (liscriminatives.

(31) Le terme de responsabilité exprime, à peu de chose près, la même idée que cet autre terme : la réaclivité; en outre, il a l'avantage d'être très général. Le terme de pénalité

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• !■■ l'iiilivii 1 n'\iu,n\iihdilt' int/tvidui'Hf,

:{J !.•■ I li.itiiiii lit rii' ili'truit jamais le ri'iiiif. Vu i.>(Tt'l li.itlmliiL'iiiiif m- lirlniil pi' >a rau-^f. tVnli'mrnt patlioJo^^riipitj. L'i-lfr! iiiiiip-'li.il irnrif r.ni-»!* rsl prnprrmoiit r«'lt«* <'aiisc ulk*iiii-iiii'. Aliirrrnr !•■ rniitr.iirf . c'vM juinT sur l«*s mois, c'est aiirilnii r l.i LMit-n-omi iriirn' inalailic à l'issue iiiortelle qui la Irriiiiiii-.

i:V.{ I.f «rinii' «'sl 1«' r«*snllat d'une nr^Muisatinn défectueuse -lit ili* IKlal -^iK-irli- piilitii-t» Juridiipie), soil de la propriété '.mii'lii itiiinMii«|iH'!.M»il ilr la faïuille (société pliilopéiiîque). Lcs' iiinVi'i'Mi«'< l.iri'Miui ili-l'orment la santé des cellules nerveuses lu' jiri'iiih'iii-rllr^ pas nai>sance dans la fatigue cérébrale, le siiriiii'iii-:!' dû à mil' |u"'ila^'o^'ie stupide, à la c«)ncurrence éconiniii<iiM*. a lahii-. à l'excrs en toutes choses? Pouripioi la oriniiii.iliir m* M-rail-rlN' pas, à son tour, une sorte d'asthénie nmiMli' i|iii al»al rt-nri'î-'i»' altruiste, qui déj^roùle du travail ri'LMiliiT. ijiii hrisi' 1«'S Torces de résistance, les pouvoirs «riiiiiiltitiini? .Mai>, dans 1rs deux cas, l'uniipie moyen de supju'iiiM'i' Mil d'alU'iiucr TelTel consiste à s'attaquer à la cause. pour i'alxilir ou la niodiiler.

(X\) i\'o>[ 11' fait social (jui donne naissance, non seulement à la dilTén-ncialion (Hiiiipie (transfonnalion du plaisir el de la douleur en hieii et en mal), mais aussi à l'idée contenue dans le mol de semblable, idée sans la(iuelle les notions d'un

droit appartenant à autrui et de la lésion de ce droit n'auraient jamais pu surgir dans une cervelle humaine.

(36) La psychologie intime de ces deux frères jumeaux, le révolté et le criminel, n'a pas encore été faite. Qui sait si l'assassin vulgaire, le voleur professionnel, l'escarpe et le souteneur ne couvent pas, au fond de leur être, le sentiment obscur d'un tort infâme à redresser, d'une longue et cruelle injustice sociale à punir? Rappelons ici les belles pages qu'écrivit sur la psychologie si pareille des grands jouisseurs et des grands déshérités de l'existence sociale — et sur beaucoup d'autres problèmes moraux — cet écrivain de premier ordre, Paul Adam. Sa Critique des mœurs, ses remarquables Lettres de Malaisie, quelques-uns de ses romans seront consultés avec avantage par les sociologues et les moralistes soucieux des * surprises «» que peut nous tenir en réserve l'évolution future des sociétés. Disons-en autant de quelques fortes et saines œuvres d'un autre merveilleux écrivain, M. Georges Eekhoud (j'ai surtout en vue son exquis Cycle patibulaire).

(37) La raison humaine se peut comparer à un pendule qui constamment oscillerait entre ces deux points ou ces deux illusions nécessaires : la fatalité ou la prédestination, et la liberté ou l'indéterminisme. La liberté n'est pas autre chose que l'activité consciente distinguée de l'inconsciente ou réflexe. C'est, par suite, le psychisme social distingué du psychisme physiologique. Etre libre, c'est faire partie, dans la série évolutive, des phénomènes du dernier, du plus haut degré de complication. Au contraire, l'esclavage volontairement accepté est une inconscience, une chute dans l'échelle des êtres, une dégradation.

(38) Sociologie, chap. vu, § 8.

(39) Philosophiquement parlant, l'antinomie en question doit aller rejoindre les autres antinomies, lisières qui, ayant guidé et soutenu les premiers pas du savoir humain, accoutrent d'une façon ridicule la science adulte . Celle-ci doit s'en débarrasser. Mais en sommes-nous là aujourd'hui, du moins en ce qui touche les deux sciences voisines de la biologie et de la sociologie? Pouvons-nous considérer ces deux sortes de connaissances, et surtout le savoir sociologique,

conimr ayant dopasse la période des premiers tâlonnements, des hésilalions initiales? Personne, je crois, ne voudra l'affirmer d'une faron séritîuse.

Ces indications me semblent suffisantes pour éviter Terreur dans la(|uelle sont tomhés quelques biologistes et certains sociologues (|ui, |>our avoir voulu trop rigoureusement opposer, dans leurs d«)maines respectifs, l'anormal au normal, l'exception à la règle, dénaturèrent la signification vraie et profonde de ces termes. La distinction du normal et de l'anormal ne peut s'admettre que si Ton se place à un point de vue finaliste; elle n'a de sens que par rapport à tel ou tel but idéal que nous nous proposons et qui est loin de pouvoir toujours être atteint.

(iO) Durkheim : Les règles de la méthode sociologique, Paris,

(il) V. Sociologie, p. 60, et Recherche de l'unité, pp. 97-117.

(*2) Qu'on ne m'objecte pas les merveilleux résultats atteints par la décomposition des phénomènes en leurs éléments constitutifs. Ces résultats nous frappent d'admiration pour ce motif unique qu'ils servent à dévoiler l'identité fondamentale des processus en apparence les plus divers. Or, c'est manifestement l'esprit de synthèse, l'esprit de généralisation qui, planant au-dessus des recherches isolées, s'acquitte de cette tâche grandiose.

(43) La force expansive du savoir réside dans le nombre et la qualité de ses analyses. Multiplier les points de contact entre les objets et nos divers sens, c'est, pour ainsi dire, augmenter la surface de chauffe dont dépend la quantité de force motrice déployée par la merveilleuse machine; c'est encore assurer l'utilisation la plus complète du combustible et la production la plus rapide de la vapeur.

(4i) En tant que discipline théorique ou abstraite; car, comme connaissance empirique, la sociologie a été la première en date parmi les sciences. Les hommes ont formé des sociétés bien avant que surgirent les plus simples observations dans la sphère du savoir physique.

NOTES i87

(45) V. Durkheim, op, cit., p. 90.

(i6) Ibidem, p. 118.

(47) Mais ne pourrait-on pas retourner la thèse et soutenir avec le même semblant de logique, que l'action qui constitue le crime est due à l'intensité des sentiments individuels ou personnels que la peine offense? Et ces sentiments • ne tarderaient- ils pas à s'énerver » si les peines subies restaient in vengées (par la récidive ou la répétition criminelle)?

(48) V. Guyau, Morale sans obligation ni sanction, passim.

(49) Tarde, Études pénales et sociales, p. 249.

(50) On ne saurait trop reconnaître les services rendus à la sociologie par l'école anthropologique qui s'est beaucoup occupée de la genèse des instincts moraux. Les ouvrages sortis de cette école ont puissamment contribué à répandre, sur ce sujet, des idées justes et saines.

Quant aux croyances collectives, elles se peuvent diviser en deux grandes espèces : les croyances qui précèdent le savoir scientifique et celles qui suivent la connaissance exacte et certaine. Aut ante, aut post scientiam. Les premières conduisent à la présomption plus ou moins fondée, à l'hypothèse plus ou moins vérifiable et qui, si facilement, se convertit en préjugé. Les secondes, au contraire, sont basées sur l'acceptation ou le rejet de l'hypothèse initiale. Ce sont les convictions scientifiques. Elles se propagent lentement dans les masses qui, remplies et saturées par les croyances de la première sorte, leur sont d'abord ouvertement hostiles ; mais elles finissent, à leur tour, par tomber dans le domaine public.

(51) Certains critiques appartenant à l'espèce dite « bien pensante », ne manquèrent pas de signaler à leurs lecteurs le « détestable esprit » dans lequel sont conçus les deux premiers volumes de mon Ethique, Et l'un d'eux va mAme jusqu'à me poser cette question qui de nos jours, vraiment, ne saurait embarrasser personne : « Les gendarmes et les juges sont-ils pires, plus méprisables et plus ha!ssables que les voleurs et les assassins? » Un tel piège est enfantin. Et c'est sur un

aiitrr point <|ii«' je n'pondrfii h mon honorable contradicteur. (Icliii-ci. ngrtant la tlirse qui fait dériver la moralité de la s<»(-i:ilitr (OU, plutiM. qui idcntine ces phénomènes), lui oppose un ar^'unicut de cette force : • LMiomme est sociable parce qu'il c^l moral, il est moral pnn'e qu'il est raisonnable, il est raisiMinabl»' parce (ju'il est crée par DitMi el à son image ». L'auti'ur > 'mhlc no ]m< se douter que nous sommes d'accord sur 1rs deux premières relations de cause àelTet; quanta la troisième, elle soulève, à tout témoins, une suspicion. Si l'anthropologie et la science des religions, deux disciplines pourtant renomnuM's p»)ur l'exactitude minutieuse de leurs recherches, ne parvinrent pas à dessiller la vue <le l'auteur, ne le pénétrèrent point «le celle v«'»rilé qui, à l'heure actuelle, court les rues, à savoir que c'est Dieu (|ui fut créé par Thomme et à son image, — comment espérer que la criminologie ou la pathologie sociale, science nébuleuse, aux contours à peine esquissés, puisse obtenir un meilleur résultat? Comment sup|»oser «le tels cerveaux capables d'accueillir, ne fût-ce qu'à litre tl'hypolhèse provisoire et sujette à d'ultérieures et scrupuleuses vérilicalions, une théorie qui dans la peine légale ose reconnaître le prototype du crime individuel?

(.j2) C'est là le côté dramatique de la situation; je ne dis pas tragi»iue, car il s'agit, je pense, d'une marche saine et normale. l)'aiileur^, au point où en sont les choses, un recul semble impossible. On parle volontiers des progrès effrayants de la démoralisation. Mais l'hyperbole, l'emphasç, Tamplification littéraires ne perdent jamais leurs droits. Les esprits exacts, par contre, sont assez unanimes à reconnaître que le processus « démoralisateur », puisqu'il faut lui donner ce nom, se déroule d'une manière très lente. Signe certain que l'altruisme, loin de décroître, tend à changer la base étroite des anciens préjugés sociaux contre les fondements larges et solides d'une connaissance scientifique de ses propres lois. La démoralisation vraie, la rechute en une socialité inférieure, comme presque tous les processus d'involution, eût été, sans nul doute, beaucoup plus rapide.

(53) L'immoralité, comme l'insuperstition, l'irréligion, etc., n'estpasun état psychique purement négatif ou suspensif. L'équivoque s'est presque dissipée en ce qui concerne l'irréligion qui n'implique nullement l'absence de toute philosophie; car on sait que la théologie n'est qu'une espèce du vaste genre embrassant, en outre, la métaphysique et les conceptions du

inonde qui se rapprochent de plus en plus du type idéal rêvé par la science. Mais il n'en est pas de même par rapport au terme d'immoralité qui, dans . la langue usuelle, indique l'absence, la privation de toute morale, de la morale apriorique du passé, religieuse, métaphysique, agnostique, utilitaire, aussi bien que de la nouvelle morale in fieri, évolutionniste, moniste, expérimentale.

Nous tombons ainsi dans l'illogisme qui consiste à prendre l'espèce pour le genre , la religion ou la métaphysique pour la philosophie, la morale d'une époque pour la morale de tous les temps. Et nous commettons encore la double erreur signalée par Bacon sous les noms d'idole de la caverne et d'idole du forum. Les mots consacrés par l'usage, les expressions courantes sont des pièges qui nous guettent à chaque pas. Le langage vulgaire attribue au terme d'immoralité le sens d'une violation de certaines règles sur le bien et le mal, le juste et l'injuste, établies par la majorité des hommes et considérées par eux comme autant de vérités incontestables. Est jugée immorale toute activité allant à rencontre ou qui seulement dévie de la coutume, de la norme usuelle. Mais, s'il en est ainsi, Vimmoralité du criminel et Vamoralité du sociologue (transposant, du domaine de la raison individuelle dans celui de la raison collective, la table rase de Descartes) doivent déjà se toucher par plus d'un point. Se toucher, oui, mais non pas se confondre. Une foule de causes produisent ici une multitude d'effets qui se croisent dans tous les sens et dont les attaches et l'orientation véritable nous échappent. Nous pouvons constater la ressemblance des caractères logiques qui appartiennent à tel ou tel de ces résultats, nous aurions tort d'en inférer l'identité des causes complexes qui engendrent les deux séries de faits. Inconscientes et, pour ainsi dire, naturelles dans un cas, l'indifférence et la négation morales apparaissent dans l'autre comme conscientes, voulues, cherchées et péniblement acquises. Pour un Max Stirner ou un Nietzsche, les mots de morale, de justice, de droit sonnent creux ou revêtent une signification ironique. Et pourtant de pareils négateurs sont richement pourvus de ce même sens moral dont ils cherchent à scruter les racines profondes, et l'altruisme désintéressé de leur conduite nous frappe d'admiration. Un tel luxe intellectuel forme le plus violent contraste avec la misère psychique du criminel vulgaire. L'immoralité du savant est faite de clairvoyance, l'immoralité de la foule, comme au reste sa moralité, est faite d'aveuglement.

L'opposilion entre ces deux états conscienliels qui rentrent nécessairement, comme deux sous-classes ou deux espèces

iliniiiH-lfs, ^!all^ la va>li* clas-ic de Vamoral, est nette et IranrhiV. Noiihliiui^ p i«* «|iii*, «lans les phénumènes do ce genre, tout l'^t siirnrp'iiii<iue, iili'M)|o^'i<|iic; on |>uurrait môme dire — tiiiit rsi ri>nnais«iancp. I/rlinlt; de l'émotion complexe qui pni'li* II* iinii) ilr »r;/<oi7/.v,innjsen fournit un exemple quotidien. Citif irimlinn rr^iille du (Njnflit entre deux sortes de connais- >.in.'i'^ ^\r^ clii»«'«.'s >nciales : l'une, qui commande raction et qirt-, sur >«■- ri-^ullals proches ou éloignés, on juge inférieure, iufxach" ou iiHMisoup-re; et l'autre, qui apparaît tardivement c»»Minn' un sa\oir niifux inf«>ruié et plus véridique. L*homme eu proie au n'uionls s'indigne ou se désole d'avoir, à un iu«»mout donné, subi un déterminisme inférieur, d*origine s»Kioloj:i«|u«* «Ml même hiologique. 11 y a chez lui un accroisseinenl ré«*l de la cnn naissance morale ou, du moins, Tindication qu'un tel proj;rès est possible. Je parle, bien entendu, du renior«ls iiulividuel. Le remords collectif revêt d'autres formes où s'exprime l'ignorance, la ferveur de servitude et la lâcheté de> {/randcs niasses. La foule traduit son mécontentement et sa pillé delle-niême par des cris de rage contre le malfaiteur tombé «lans ses mains ou dans celles de la justice. Quant à l'absence complète de remords, ou même à la joie de la transgression, elle est le signe qui dénote la sûre victoire, le triomphe certain, sur la socialité actuellement régnante, soit de l'ancienne socialité (cas du criminel ordinaire), soit d'une morale encore inconnue, rêvée par quelques esprits dont le psychisme bio-social, la puissante individualité est en avance, ou seulement en excentricité, si je puis m'exprimer de la sorte, sur le psychisme de leurs contemporains (cas des grands réformateurs conspués par la foule et de certaines figures bizarres de révolutionnaires).

Une dernière remarque, avant de clore cette discussion; remarque qui n'est pas seulement incidente, puisqu'elle illustre et appuie l'une de mes thèses essentielles; cependant, comme elle touche à l'actualité, je n'y relève que quelques points offrant un caractère très général.

La « superstition du juge » et le « fétichisme de la chose jugée » ont toujours été entretenus avec soin par les champions de la morale tra<litionnclle. C'était là et c'est là, aujourd'hui encore, pour les classes qui détiennent le pouvoir et dirigent la chose publique, une façon commode et très efticace de défendre leurs privilèges menacés par le mécontentement populaire ou par l'esprit de doute qui, sans cesse, renouvelle les sources du savoir. Que dire toutefois du zèle déployé on faveur d'un autre préjugé, ayant la même origine, mais qui porte la marque d'une conception morale infiniment plus

basse? Je veux parler de la servilité « atavique » qui pousse certains esprits et les couches profondes du peuple, vouées à la conservation quand même de leur propre indignité, à soustraire telle ou telle institution sociale, et quelquefois un simple service public, au contrôle de la raison et de la conscience, à en faire une arche sainte, à les déclarer, en plein siècle de lumières, « tabou », « tabou » et encore « tabou ».

Si un tel malentendu devait durer, passer dans les mœurs et devenir la règle, il faudrait fermer nos écoles de sociologie, dissoudre nos sociétés savantes et brûler la plupart de nos livres. Car la sociologie n'est que le nom futur de la liberté; voilà pourquoi, soit dit en passant, les hommes n'ont jamais encore été vraiment libres. Hélas! ils ne le seront pas de sitôt.

L'épisode juridique qui, récemment, se déroula en France et passionna jusqu'à l'excès l'opinion universelle, conservera pour l'histoire, celte psychologie des races et des peuples, la valeur d'une source intéressante, d'un document curieux à consulter. Ce fut un spectacle qui impressionna vivement le monde, cette transposition des plus fortes pages du célèbre drame d'Ibsen, VEimemi du peuple, dans la vie réelle, sur la scène historique d'une honnête et, d'habitude, si généreuse nation.

Mais ce fut aussi, à maints égards, une expérience sociologique du plus haut intérêt. Les mêmes faits se passèrent autrefois fort souvent, et les mêmes faits se passent aujourd'hui encore un peu partout. Ces faits nous font connaître, à côté de la forme ordinaire et chronique, pour ainsi dire, du crime collectif : le châtiment réputé juste, une forme aiguë et beaucoup plus dangereuse : le déni collectif de justice qui est au déni commis par un magistrat ou une cour ce que la pénalité est au crime individuel.

« Votre propriété, c'est le vol; votre famille, c'est la prostitution » — ne cessent de jeter à la face des soutiens du vieil ordre social les prophètes nouveaux. Ces demi-vérités, ces vérités partielles, ces rudiments de vérité (le nom importe peu à la chose) ont fait du chemin dans les esprits, et aussi dans la science. On ne les signale plus seulement pour s'en épouvanter, on s'en occupe, on les étudie, ce qui vaut beaucoup mieux. On en tirera un jour une vérité plus complète. Mais les temps sont venus peut-être de parfaire la trilogie, d'ouvrir au libre examen le dernier feuillet du triptyque social, — en livrant en pâture, aux mêmes adversaires et dans le même sentiment d'une morale plus haute, cette affir-

rJ2 LKS FONDEMENTS DE LËTHIQUE

iii.ilion (>>*<'n(i<'lli'in('iit iliihilalive : • Voire justice, c'est le rriinf, \nlr«' jii-*li<c cl, il plus forte raison, votre politique, votri' ^ouMTiit'iuenl, voire Etat tout entier!»

(.')i) - Tontt's nos iH'inrs sont intérieures, sont causées par iious-iuriiHs -,<lit par exfiiiple le moraliste. Et le moraliste a inilh» hnmics rai-ioiis einpiri(|ucs, ou d'observation journalière, pniir p«»M'r ain^i l.i llirse de la • douleur subjective ». Mais se dniitc-i-il du litMi t'iroii (|iii aurait pu relier celle-ci à la thèse pliilosopliiqiu» : l'univers esl ma représentation? C'est parce qOe le monde et ma conscience sont les deux faces complémenlaires d'un êlre l»)njours identique à lui-mt^me, que « toute misiTc (jui n»»us vient du dehors » se transmue en « notre pri»pre sul)slance ».

(.'>.'») (îet)rj:es Mourel, La notion mathématique de quantité, in Revue }>hilosophiquc^ mai 1897, p. 559.

(.'>0) I/jid.y p. 402. Citons encore ce passage : « Le nombre est la plus fondamentale des relations simples qui composent la relation additive. Là est l'explication dernière du rôle que joue le nombre dans l'analyse mathématique, et de la possibilité de le prendre pour symbole de la quantité. Ce rôle est si important, ce symbolisme est si constant, que pour presque tous les auteurs qui spéculent sur ces matières, la quantité ne serait qu'une collection d'unités qu'ils ne définissent pas, et les raisonnements sur la quantité ne seraient que des raisonnements sur les nombres, indépendants par suite des propriétés des quantités elles-mêmes. Cette erreur, passée presque à l'état de dogme, s'est réfléchie en quelque sorte sur le mode de conception du nombre »...

(57) « Les sensations, d'après les données ou les hypothèses de la pliysiologie cérébrale, ne seraient elles-mêmes qu'un amas d'idées identiques, imperceptibles, parce qu'elles n'occupent le champ de conscience que pendant un temps extrêmement court » (G. Mouret, op. cit., p. 150).

(58) V., à ce sujet, notre critique d'une des erreurs fondamentales du positivisme: Sociologie, chap. x.

(59) Sur tous ces points, nous renvoyons le lecteur aux explications contenues dans notre livre sur La Recherche de VUnité, Paris, Alcan, 1893.

(60) En faisant du psychisme collectif l'objet propre des études du sociologue, nous ne multiplions pas, sans nécessité, les essences, les qualités premières des choses. La terminologie par nous employée indique et exprime bien notre souci constant d'éviter, autant que possible, cette faute logique qui, notons-le en passant, nous gâte un peu la belle hiérarchie des sciences abstraites, un des grands titres de gloire d'Auguste Comte. En effet, au lieu de déclarer hautement que l'ordre où viennent se ranger, dans sa classification, les divers attributs de l'existence universelle, est uniquement basé sur les lois de notre intelligence. Comte laisse volontiers entendre que sa série des sciences fondamentales reflète avec fidélité le pluralisme cosmonomique, la multiplicité réelle des choses. Il n'en est rien, croyons-nous. Le pluralisme est une philosophie naïve, s'appuyant du témoignage facile de nos sens toujours également prêts à multiplier ou à diviser l'impression, le choc par eux subis : multiplier, c'est-à-dire laisser le nombre, selon une ingénieuse remarque de M. Tarde (L'Opposilion universelle^ p. 64), se prendre lui-même pour attribut; et diviser, c'est-à-dire implicitement reconnaître le caractère factice et conventionnel de l'opération précédente.

(61) On voit que je suis loin de partager l'opinion naguère si répandue et que soutiennent aujourd'hui quelques rares débris des vieilles écoles, la croyance qui représente l'activité collective comme une simple somme d'activités individuelles. En outre, je me sépare netlement de ceux qui considèrent la socialité comme un pur effet, et non comme la cause perdurante de l'action socialement individuelbe (l'aclion biologiquement individuelle formant l'une des sources de la socialité). Notez que je ne parle pas du psychisme des foules, mais seulement de celui des surorganismes (ju'on nomme des sociétés. L'esprit, les sentiments, les émotions des foules sont encore autre chose que l'esprit, les sentiments, les émotions (ces termes, d'ailleurs, dans l'espèce, apparaissent inexacts) des sociétés. La foule constitue l'une des nombreuses manifestations concrètes de l'être collectif, une forme <les plus curieuses à étudier, sans doute, mais qui appartient à la partie descriptive de la sociologie abstraite. La science des

l'.lV I.K^ KONDMMKNTS I)K l/ÉTHIQCE

ftiiili'- t'iiiniil :i n-tl»» iliTiiii'i'i' «|i"« iii.'it/'riniix prcrii^iix; mais i-lli- jniii- .1 ■>iiii (-(.Mi'il un n'ili' a«iM'/. x'iiililiibli' à ft^iii (]iie la /iiii!iiL.'ii- i-l 1.1 liii|;tiiii;iii' li«'iiiitMit vi>*-;i-vis di* la l>inl«»^in ^éiieîi.il<>. iiii iiH-rrir ili> l.i ])li)oin|n;:ir tlvi, [liantes rt drs animaux. • il. rii'Mi hxi'i- -iir l.i' fistfifiiMHt' snrifti^ p. tV.i.

I.:i lin. .1 11* f,n,-M,fi,ih' priu'in» ili» plus i.Mi plus 1rs csprils. lilli- III- - 1 -I ii.i-o rr'p:iri<hh' d'iinr TarDii Iii*usi|Ui.*, elle n'a pas •■«iinjin- il'iiii ciMip |f "Uirivi^'»' «lu ndiuhrr. mais, ce (|ui est priIiiMli.'i . I lli- -«'l'-l iiilillri'i' It'ulmirnt «laiis les rurveaux, i;ipli\.iiii iTilnii'cl |i'^ iril»*lli;.'i'nr«'> <-uri»'Us«»s ih* nouveauté. Los liu'iit- -iiiv.uiii'-' iiiH'.j»' «'ih' a\«M* plaisir, iMi fournissent encore iMH" II"!- Il piiiiM*. - 11 iri'>l |MMil-«*'tre |>as, ilil M. Tarde dans •»iiii ih-niii-r li\i-«' > L'Offinsitiitn uuivfrsrlle, p. 11»."), de meilleur l'unlnili' «!•• I.i p-»yrini|u^rir «jih' la s(K'i(»l<if!ie. lN»ur parler avec plu- i|'r\atîiiiitii'. /// fisifrhnlnif'w n'cM rwfi, .si ce n'est ce que la tui.h.i/ii' rt lu .snri,tln//if' mil lit' njwtfiun , Elle a deux faces : la ///f- f>si,ih'i-f,hiistn/tif/i/fii(* ft lu face pHijcho-sociolofiique. Les p«-Mli.i|i.u'ih'-. iii«-iiir,i Cl'-; (loriiici'cs années, ont eu le tort de m- i-«'LMii|i'r .iiii'ritiM'riicnt ipur la première... • V., à ce sujet, Lf li^i/i/iis.'„i' sir-ml. pp. ITii-17», et les notes Gl-63 et C4.

L.i («iiiri pilon «pii Voit dans la société une simple sonufie d*indi\i'lii>. s"t)ITr»' cnninif un paralojzisrne très général. Avant ili' -'.uMlirnatcr en sociolofiie, celle erreur avait déjà fait \r tdiir drs antres s»'lcni-cs. domine le fait justement observer M. Ilcrtlulot [licruc srirnli/if/ue du 2G décembre 18%, article cité par M. Tarde dans son livre : L'Opposition universelle, p. llii. ji's seieiie«'s du monde inorf:ani<|ue ont lonpftemps ajouté loi à riiyptdhêse (|ui. dans la forme du cristal, par exemple, voyait un simple agrandissement de la forme élémentaire des nudéeules composant le cristal. On ne comprenait pas «pi'entre la première forme et la seconde, il y avait une dillV'renee au moins aussi considérable (|ue celle (lui sépare la morplioloirie de rhist<do^'io, la structure d'une plante ou d'un animal de la struetun'. i\c ses cellules. La même vue fiiusse s'introniïîa en l)ioloj:ie. — « Les êtres vivants, dit encore M. HiM'Uielol cpû cond»at cette erreur, obéissent aux lois de la mori>ho|oirie, aussi gi'uérales (|ue celles de la cristalloprapliie. C»'s lois ne sont pas une <.'im\)]c résultante des propriétés indivf'durl/cs (1rs i'Uhm^nls cellulaires; \ii veux dire qu'elles ne sont j)as e«)ntonues en germe dans chacun de ces éléments, de fagon à résulter de l'évolution personnelle d'un élément, pas plus (|ne le cristal entier ne dérive du développement d'une molécule intégrante. De même que les corps cristallisés, rapportés à un double, système de lois individuelles et collectives, les corps vivants présentent des conciliations et des har-

monics perpétuelles entre les lois de l'histologie et les lois de la morphologie. •

En un mot, la conception de la vie précédant la cellule et constituant celle-ci, lui donnant à la fois sa forme et son contenu, — conception essentiellement monistique, puisqu'elle fait de la vie un attribut de la matière en général, donc, une simple modalité de l'énergie universelle — cette conception tend visiblement à prévaloir, même chez les savants spéciaux, sur la vue opposée, sur l'ancienne idée pluraliste, adoptée et préconisée, entre autres, par Comte. C'est la vie, si vie il y a, qui crée, pour ainsi dire, la cellule, et sans doute même l'élément cellulaire, et non pas la cellule ou ses éléments qui créent la vie. Mais ce qui est vrai de la vie, est vrai, au même titre et au même degré, de la socialité, du psychisme collectif. Cette floraison suprême de la vie, cette modalité ultime de l'énergie cosmique, crée (au sens scientifique du mot, qui en fait le synonyme des termes * précède » ou « cause ») l'individu social et n'est pas créé par lui.

(62) On me permettra, à ce propos, une remarque incidente. Pourquoi le psychisme social nous semble-t-il si facilement identifiable avec le psychisme biologique, tandis que nous ne saurions admettre le même rapport d'égalité entre le postulat ou le point de départ de n'importe quelle autre science abstraite et le point d'arrivée de la science immédiatement antérieure (entre la vie, par exemple, organisation et désorganisation de certaines substances matérielles, et la chimicilé, composition et décomposition des mêmes substances)? Pour réduire le psychisme social au psychisme biologique, nous nous plaçons, en vertu d'une vieille habitude de l'esprit, au point de vue matérialiste, nous préjugeons, sans preuves expérimentales suffisantes, l'identité de la vie et de la pensée. Adoptons la thèse de l'idéaliste, et nous verrons aussitôt le psychisme biologique s'effondrer sans laisser de traces, et la pensée devenir le genre suprême dont le psychisme individuel et le psychisme collectif ne seraient que les espèces (la psychologie s'ofTrant ainsi comme la source-mère de la sociologie). Mais ce n'est pas tout. Au préjugé matérialiste nous joignons, d'une manière tout aussi habituelle et inconsciente, l'une des préconceptions favorites de l'idéalisme, à savoir, la thèse qui affirme la priorité expérimentale et, par suite, la primauté de la pensée individuelle sur la pensée collective. En fin de compte, la coopération ou la lente fusion de ces préjugés d'origine si diverse nous incite à faussement con-

190 LKS FONDEMKNTS DE L ETHIQUE

rliin* 4|iir il' p^\rliisin<* social ou siiror^aniqiic n'est qu'une >iiiiplt- .iiii|ili.ilioi). une iiiodiliiMlitin & lleur (rdme, pour ainsi dirt'. ilu |>^><liisiiii' individuel ou Idtdo^ique.

Kxihths (II* (iiiiiImt da[i< res pièces. Admettons, du moins par ti>pittlifsi>. qui!. |>ui>(|U(' le psychiume cérébral se montre iiii|Mii^^ ml a nous Tain* sortir de la biologie, ce rôle doit apiMilrnir au p*<\«tiisuir collei'iif. Celui-ci se dégage de celuilà a la suiti' ilcr> artioug et dc« réactions multiples exercées |Mr les (■(•rvcaui iciulés les uns sur les autres; et seul, par nui^i'qu.'ut, il ^. peut dire liyperor^anique dans le sens auquel la vie >e [leiit appeler liypcrchimique, et raffinité des inol»M'ule«» de diverse nalun* liyperphysiiiue. Admettons, en outre, d'aeionl ave<- rexpérience journalière, que ces deux P>\elii>nies >e pénètrent niutuellement, s'amalgament et se rusioiiueiit pour produire la plus haute floraison mentale <-iuiuue. le p>yehisnie individuel. Ce dernier aura dès lors toule^ le> (liaiH-es de nous apparaître sous un double jour. Nou> y reeouiiailrons à la fois une des sources vives du ps>(iii>nie s teial el son produit le plus achevé. Mais, indissolu hienieul uni au psychisme individuel par des liens d'une pareulé >i prociie, le psychisme social nous semblera pouvoir facilement s'idontilier avec lui.

(»»!)) Ueiuar<iucz le parallélisme ou plutôt la coïncidence frappante des attributs, dans l'abstraction primordiale ou ptiéuoniénalc : l'univers ou la nature, et dans la même notion abstraite, répétée une seconde fois et devenue un noumène. Les grands attributs de la nature sont : 1" la quantité (soit le temps, la succossion «les nombres, et l'espace, leur coexistence); 2" réuerf^'ie ou la force et 3" la conscience (modalité suprême de la force). Et voici les principaux attributs de la divinité : 1" réternilé et l'ubiquité; 2** l'omnipotence; et T l'omiiiconscionce ou l'omniscience.

{C)\) Les uns, natures primesautières et crédules, se prosternèrent (levant la grande Ombre du monde. Les autres, j>lus avises ou plus méfiants, se bornèrent à signaler l'abîme «le l'inconnaissable toujours ouvert sous nos pas. L'agnosticisme irréligieux — si cette variété existe — constitue une sorte d'hygiène mentale d'une prudence, mais aussi d'un empirisme excessifs.

(Go) L'hypothèse du psychisme social est appelée, croyons-

NOTES i97

nous, à rendre aux sciences du monde surorganique, des services assez pareils à ceux qui, dans les sciences du monde mécanique, dérivent de Thypothèse de l'élher. Elle ne saurait se vérifier d'une façon directe, mais les effets qu'elle suppose concordant avec les phénomènes épars observés dans la réalité, elle sert à ces phénomènes, provisoirement, si l'on veut, de lien explicatif.

Déroulons encore une fois la chaîne entière de « l'hypothèse surorganique ». Nous supposons :

!• Que les forces psychophysiques, résultat suprême et couronnement de la vie, se concentrent et se fixent dans tous les êtres vivants (processus d'individualisation).

2" Que ce processus s'accentue et atteint son point culminant dans certaines espèces animales (ce qui ne saurait nous étonner, puisque le même fait se retrouve un peu partout dans la nature : le minerai de fer oxydulé n'accapare-t-il pas l'effluve magnétique, et la houille ne monopolise-t-elle pas, en quelque sorte, la chaleur solaire?).

3** Que les individus biologiques des espèces favorisées sous le rapport psychophysique se rencontrant, s'entremêlant ou, si l'on veut, s'entreheurtant d'une façon permanente, il se dégage, de ce contact, il se forme, à la suite de ce rapprochement (qui bientôt devient une sorte de pénétration mutuelle), il résulte, de celte agitation, de ce double courant, de cette endosmose et de cette exosmose psychophysiques, — un fait, un phénomène entièrement nouveau (un arrangement, une redistribution nouvelle de la force, aurait pu dire Spencer). Appelez cette nouveauté comme il vous plaira, interprétez-la à votre guise, il est incontestable que la nouveauté se produit. Et comme toutes les modalités de la force, elle se fait connaître, elle se révèle à nos sens par ses seuls effets, par ses aboutissants lointains. Pour ma part, j'y vois un rythme particulier et complexe (sinon même un état synergique) (iiQ la force universelle, auquel je donne les noms équivalents de psychisme collectif, de socialité, d'alt7'uisme, et dont je fais le point de départ (donc une borne, une limite, au moins autant qu'un sujet d'études) d'une science abstraite nouvelle.

4** A son tour, le psychisme collectif, l'altruisme, la réciprocité sous sa forme psychophysique (car il existe une réciprocité purement cosmique, soit biologique, le consensus vital, soit physico-chimique, et même simplement mécanique) tend à se canaliser, pour ainsi dire, à se concentrer, à se fixer, en un mot, à s'individualiser. Mais pour qu'un tel processus, le pendant et l'analogue de celui que nous avons vu à

l'»H LRS FONDKMKNTS DE L^ÉTIIIQUE

ruiiMc liirs (Ir la roniiatioii de riiidivMii vivant, puisse s*.io ri»iii|»lir. il r^l hf-i»iii iliTcrhef — cninmtMit diral-jo? — ci'un Mi[i|M»i'i iiiati'riri, (i'iiii suh.ttralum qui, dans l'espèce, devra rire un or^'anisnii'. Or et' (|uti nous app«^lons • groupe social • 'fiiiili', iiiultitMdf. ou croupi* |H>rmanent cl consolidé) appartiful a l'ordi-i* dfs rcalllrs suror^anicpies. C'est un être de raison, on i|r drrai>on, suivant les cas, ce n'est jamais un or^anÏMUi' dan<i le seul x'us qui convienne à ce mot. Il faut dont-. d«* loule néci'ssilê, que le nouveau processus, l'individiiali>ation siinu'ganiipu'. se produise sur le thêdtre même où SI* loiali^a le processus primilif (l'individualisation vitale). Telle eoi'xi^lenee (qui d'ailleurs est un concours) de deux proces^n-; pi ra Hèles dans le même agréfrat n'offre rien d'étrange, r.'rst le (-a< nornial, liabiluel, la règle que la nature exemlililie à chaipie pas. On peut dire, si Ton veut, que l'être vivant, à la suile du processus d'individualisation surorga> iiiqiii*, se Iransfiinne, change de nature, devient « individu sticial •: el l'iui peut aflirmer avec autant de vraisemblance (|Ui' l'individnalilé vitale et l'individualité sociale coexistent dans le au'-nic cerveau, se complètent, s'entr*aident Fune Tanlre, et quchpiefois se heurtent, s'opposent Tune à l'autre. Les deux versions ont une valeur sensiblement pareille; et entn' les deux. J'hésite à faire un choix. Chacune d'elles, en elTel, expliiiue très bien certains phénomènes que l'autre send)le laisser dans l'ombre.

.'■>•» Quoi qu'il en soit, l'individu où se passent, successivement, ou simultanément, les deux processus indiqués plus haut, constitue ce qu'on appelle une existence, un être concret. Par ses aspects spécifiques cet être forme la matière commune (le plusieurs sciences abstraites, et principalement de la biologie et de la sociologie. Mais, considéré ainsi qu'une synthèse déjà réalisée par la nature, cet être s'offre encore comme l'objet d'unt; discipline qui, n'ayant plus affaire à des propriétés déjà suffisamment étudiées par ailleurs, mérite, à tous égards, le nom de science concrète. Cette science est loin d'être constituée; elle n'existe guère qu'à l'état de prolégomènes chétifs, de fragments, de chapitres dispersés par-ci, par-là, et qu'il faudrait avant tout réunir en un corps homogène de doctrines. C'est ainsi, par exemi)le, qu'on aurait pu et qu'on aurait dû rattacher l'anthropologie et quelques autres connaissances descriptives, en premier lieu, à l'histoire, courue à son tour comme un tableau synoptique du développement de l'individu à travers les âges, et i)uis à la psychologie proprement dite qui, dans cet accord ou ce concert d'études, eût marqué la note principale, dominante. Ce der-

nier trait offre une grande importance. Il justifie, en effet, dans une large mesure, la métonymie ou la synecdoque qui consiste, en l'absence d'un terme plus compréhensif et plus exact (tel que celui de biosociologie, par exemple), à donner le nom de psychologie à l'ensemble de la future science concrète de l'individu. C'est également par un trope du même genre que j'ai souvent, dans certains de mes écrits, présenté l'individu social comme l'objet spécifique de la psychologie. La plupart de ces termes, cela s'entend, manquent d'exactitude. En revanche, ils possèdent le grand avantage d'être compris de tout le monde.

Mais laissons là les mots et ne considérons que les choses. A la vérité, nous avons affaire, d'une part, à deux processus naturels, et de l'autre, au résultat concret et, par suite, unique de leur combinaison. Le premier processus, l'individualisation plus simple qui crée, soit la plante avec sa physionomie particulière, soit l'animal déjà doué de qualités psychophysiques, est commun à tous les êtres vivants. Son étude appartient au biologue. Le second processus, l'individualisation plus complexe qui crée la personne, l'individu social, se déroule parallèlement au premier, avec lequel il se combine et se fusionne de la façon la plus intime. Mais il ne survient que dans certains cas et principalement dans le cas, qui ne souffre guère d'exception, de l'homme vivant au milieu de ses semblables. Son étude appartient au sociologue. J'ai à peine besoin d'ajouter que le sociologue aussi bien que le biologue devront observer ces processus là où ils se manifestent : le premier, dans les personnes, les individus groupés socialement, et le second, dans les êtres ou les organismes biologiques. Ces études, en outre, seront essentiellement abstraites, chacune des deux sciences ne se préoccupant que d'un seul processus, isolé, autant que possible, du processus voisin. Quant à l'étude des existences concrètes qui résultent de l'action commune de ces deux processus, elle incombera à une spécialité scientifique distincte.

6° Abordons un dernier point. Le groupe social, petit ou grand, famille, tribu, classe, nation, État, concert d*États, l'humanité entière, ces surorganismes grouillent d'existences concrètes, fourmillent d'êtres bio-sociaux. Mais est-ce à dire que le groupe doive se regarder comme le produit dont les êtres concrets seraient la cause?

Évitons ce piège : la confusion de l'abstrait avec le concret. Dissipons le malentendu avant qu'il ait pris de la consistance. Faire partie d'un groupe constitue un attribut, une propriété de l'être bio-social. Or, peut-on poser la question : sont-ce

200 LKS FONDEMENTS DE L*ÉTHIQL'E

\r^ rho^v^ (|iii proiliiisiMil ItMirs propriétés, on les propriétés <|iii iiriHliiisciil ]«■<« choses? La philosophie a souvent soulevé

rt' prn|>|fm<*.

I.i's prnpricirs «les rlios«*s sont manifestement des abstraclii»ii>. tU'^ i«liV>, et IMalon tlt'jâ leur assignait le rôle de ni.iirici». rii'riii*IN*< <!«•< choses. Les modernes qui «enseignent ipH* W^ <lios(*< sont l(Mir> propriétés, m* s'éloignent pas beauroiip, >aii< (ioiitc. <le l'explication donnée i^ar le maître d'Ari'^tiih'. Finement interprétée, la théorie platonicienne roiiriiil peut-être le point de vue qui convient le mieux à la seieuee pure, à la - connaissance des attributs ». En e(Tet, ne met-elle pas en évidence, ne place-t-cUe pas au premier rang rohjet prineilKll d'un tel savoir?

D'autre part, il semble certain que l'abolition de Texistence concrète entraînerait nécessairement la disparition de Fexisli'uee ahstraile. l*n s«'cond déluge universel, par exemple, sans le correctif de l'arche, mettrait fin, sans doute, momentanément, à tous les phén«)mènes sociaux; et des cataclysmes de nature géologique ou astronomique pourraient détruire, pour un laps do tem])s in<léterminé, sur le globe, tous les germes de la vie. L'existence concrète est la manifestation, l'aclualisatiiMi de l'existence abstraite. Or, une telle actualisation i»'«'st-elle pas une production, et peut-être la sorte de production la moins sujette au doute, à l'ergotage pointilleux? Les choses sont la source ou la cause de leurs propres attributs. La nature est à la fois nalurante et naturée. Nous baignons en ph'ine immanence.

La contrariété qui semble exister entre ces deux points de vue, est formelle, verbale. Leur antinomie est fausse. Lorsijue, du concret, nous passons à l'abstrait, nous ne remar- <Iuonsi»as que. nous traitons l'existence concrète comme une abstraction; et, quand, <lc l'abstrait, nous passons au concret, nous ne voyons pas que nous traitons l'abstraction comme une existence concrète. Ce paralojîisme cependant pourrait s'éviter.

L'ensemble des choses concrètes est égal et identique à l'ensemblo des choses abstraites. C'est dans ce sens, c'est en vertu de cet axiome, que je puis dire, sans crainte de me tromper : le monde est ma représentation. Toute frontière entre le macrocosme et le microcosme s'évanouit. L'univers pénètre et s'établit à demeure dans le cerveau humain. C'est le triomphe de l'abstraction pure.

Mais la comparaison d'une chose concrète donnée, c'est-àdire envisagée comme une quantité discrète, avec les abstractions qui la constituent et qui ne peuvent se prendre pour des quantités discrètes (puisque, par définition, ce sont des

quantités continues ou infinies), amène un autre résultat. Ici on ne saurait plus parler d'égalité. Cette notion est remplacée par celle d'incommensurabilité. C'est la revanche du concret sur l'abstrait, du Qni sur l'infini, du relatif sur Pabsolu.

Or, dans le feu de nos discussions, nous oublions parfois ces nuances délicates. Nous cherchons une mesure commune pour l'abstrait et le concret. Mais, hélas ! c'est notre propre ignorance qui fournit le module. Dans cette classe d'erreurs vient se ranger le paralogisme si souvent commis aujourd'hui: l'affirmation, devenue presque courante, selon laquelle le groupe social ne serait que le simple résultat de l'addition des êtres concrets qui le composent.

La sociologie aurait dû s'inspirer plus souvent de l'exemple que lui offrent les sciences déjà mûres. Le biologue étudiant les lois de la vie, ne se croirait pas quitte de toute explication pour avoir rattaché, par les liens de la causalité formelle, cette synthèse idéale, la vie, aux synthèses réelles qui peuplent la surface de la terre ou les profondeurs de l'océan. Le chimiste se garderait bien d'attribuer aux propriétés du corps composé, les propriétés des éléments qui constituent ce corps, et ainsi de suite. Une foule de considérations pourraient trouver ici leur place. Celle-ci, par exemple : que si le vrai savant s'arrête à la limite qui sépare les phénomènes par lui étudiés des phénomènes plus simples formant l'objet de la science antécédente, il le fait par pure sagesse et prudence; mais il ne voit dans celte limite qu'une convention, un artifice de l'esprit, une cloison temporaire destinée un jour à s'abattre. Ou cette autre vue encore : que le vrai savant acquiert vite la notion d'une différence à établir entre l'actuel et le virtuel. Il sait que dans son étude abstraite des êtres et des choses, il devra tenir compte, non pas seulement des réalités concrètes qui l'entourent, mais encore, mais surtout peut-être, des concrétions, des agrégations déjà dissoutes, ou nous semblant telles, mais qui n'en continuent pas moins à déterminer l'actualité présente; et il se préoccupera, au même titre, des formations, des parturitions concrètes futures. L'avenir, la chose concrète qui sera, procède du passé, de la chose concrète qui fut. Aussi les événements sociaux déroutent pres(iue toujours les prévisions ne faisant entrer en ligne de comi)te que les idées, les croyances, les désirs, les volontés des acteurs qui occupent, à un moment donné, la scène du monde. Les faits sociaux plongent leurs racines dans la conscience humaine; ce qui ne les empêche nullement d'apparaître, à cette même conscience, comme empreints du sceau d'une fatalité le plus souvent inexplicable. Mais n'in-

M-imi- |»:i-. liorin»ii«»n«Mi'* à n*|M*lrr que c« n'est |>ns lanl l'être |iiit.>.<M i.ii. ri-iliif «Ir l'nnin* ciuirret, (|ue l*indivi4lii social, la I»fr-«"iiiM'. rr.ilih* ili* Inrin' alt>trail. ({iii forme l'ohjet propre lif j.i «••i'iii|ii;:if : |.i pfTo«)iuic on letrrmipescK'ial indilTt' rem ment, r.ir II' iiii>i - m'iaipi' • n'ajoiiti' rien à ri<l«*e «le rapiiort aiinii'^tt: dija iiii-iiiNi> (|an«i ridt'e «le personne.

(jw. Nns it)«<tihiti«»iis. nos • ri^^imes sociaux • manifestent ou i\|iriini'i)t la ijiiaiitiu* el Ir «lfj;rc «rinlensiti* ilci^ énergies altr(ii>«t«><> r<'|ian(lii«>s dans If groupe social dont nous faisons parlii*. Lt"i fail-* d«' crlti* classe peuvent réaqir sur les causes <|ui Irv pro.liiiN,Mit et réveiller «les forces sociales en^ouniies, leN tirer «liiii «Mal d«' par«*sse, les solliciter à raclion. Mais à ei'la >•' horne la capacité du phénomène concret.

\ù'\ Niuis n«» pt>uv«uis revenir ici sur les arguments qui appiiieiii la «loclrine soeiolo^nipie exposée dans La Philosophie du sii'cle (iliaj). xvui, p. 205-:iS4) et résumée plus tard dans une unie du Vsfichhme social (note 31 , p. 197-200). Nous reuvovous le liMleur à l'un cm à l'autre de ces deux livres.

(r.S)Mai< uullenieut du savoir biologique, chimique ou physiipie. car la science est un fait éminemment social. J^ajoule «pie la l»i()ln<.'ie dont Je parle n'a rien de commun avec la vague iuéla|)hysiiiue d'une cr'rlainc école qui tenta d'ériger « l'expansion de la vie - en principe explicatif du progrès biologique aussi bien «[ue du progrès social.

{(>9) Je ne touche ici qu'aux généralités du problème, je n'entre i>as dans ses détails. Les « lois «lu progrès », d'ailleurs, ont toujours été un Ihèmo favori chez les sociologues. Des tréivaux consi<léral)les furent consacrés à cette question. C'est avec une rare compétence, par exemple, que M. DeGreef traita ce sujet ol en élucida des parties importantes, dans plusieurs de ses ouvrages si universellement connus et appréciés. Un autre savant, M. Tarde, s'en est occupé à son tour. Quelquesunes de ses formules semblent indirectement appuyer notre thèse. Ainsi, selon lui, les séries sociales qui constituent le progrès sont aussi essentiellement irréversibles qu'essentiellement piltorcs(iu<'s et variables. Mais à quoi tient cette irréversibilité fondamentale? N'est-elle pas simple fonction, pour

parler le langage mathématique, de la loi du progrès qui régit le savoir?

Nous ne sortons pas du cercle. Paime déjà mieux la distinction que M. Tarde établit, dans ce qu'il appelle la série des découvertes et des inventions, entre V accumulation des résultats et leur simple substitution les uns aux autres. La première domine dans la science pure, la seconde dans la science appli. quée. Une véritable irréversibilité, une impuissance absolue de retourner en arrière n'appartiendrait donc qu'au savoir théorique ou abstrait. M. Tarde, d'ailleurs, me semble admettre cette conclusion aussi complètement que je puis le faire moi-même. Ne dit-il pas en propres termes : « Le progrès en tout genre est le fruit non de la lutte, non de la concurrence, non de la discussion même, mais de la série des bonnes idées apparues dans d'ingénieux cerveaux »...? Citons encore cette remarque fort juste : « On est convenu d'appeler « hommes d'action * les hommes qui, s'agitant beaucoup les uns contre les autres, aboutissent d'ordinaire à se neutraliser réciproquement, pendant que les hommes dits de pensée, par l'accumulation de leurs elforts, par l'enchaînement de leurs découvertes, mènent le monde » (L'Opposition universelle, p. 372).

(70) Par certains de ses caractères, ce processus complexe rappelle le procédé plus simple qui dans la récente théorie des neuïones explique le concours, l'action simultanée des cellules psychogénétiques et les merveilleux résultats qui en dérivent. La nature mérite bien le nom de « grande parcimonieuse » qui lui fut donné par plus d'un philosophe. Elle ne varie guère ses méthodes d'agir. La collaboration, le consensus surorganique ressemble à s'y méprendre à la collaboration, au consensus organique et, plus particulièrement peut-être, au contact nerveux. Dans un cas, les fibrilles, les pseudopotes nerveux, les cylindre-axes se rejoignent et se touchent ; dans l'autre, les consciences individuelles, après s'être heurtées, s'entrelacent et se pénètrent mutuellement.

(71) La part du lion, d'habitude, comme s'en plaignent les promoteurs aussi bien des progrès moraux et des grandes découvertes sociales que des progrès mécaniques et des grandes découvertes industrielles.

Un publiciste qui s'est honoré par son courage et sa franchise dans les récentes polémiques sur la déplorable affaire Dreyfus, dit très sensément à ce propos : « 11 est bon pour une cause d'avoir pour elle l'élite de la France. Ce n'est point toutefois

20» Lies FONDEMFLNTS DE L*ËTU1QL'E

ortli- «litr i(iii «It'ridm <li' la virloin?. CVst cette pauvre fille <|t' rmiir *\m iiiVrrivail hiiT, & moi, juif, quVlie avait fait hrùliT un riiT^'t' |H»iir If iiialheureuz capitaine. -

i'2) AiiKtisti- dnnili' lit Hans W vouloir le jeu des pires réaclionnaiiv**, iiiiand il fuluiina contre ce i|u*il appelait « Panarchie ni«'nl.ilf •. i|uan<l il sti^rniatisa, coniuic une eliofle profondément irrationni'lli*, la lilnTh' alisolur de conscience et d'opinion en niati. n* MM'iaJi*. Il ><> trompa de l>onne foi. Il ne vit pas que ri'M.' liluTlr, di'\«*nn«'. a la lon^^ue, presque illimitée dans les M'iiTui'N tlf la naUiri' «'\t«'Tirure, était encore entourée de mille (■ntr.i\i'<> dans W^ scicnecs <lu monde surorgunique.

Il) «It'rnicr tnot sur les aluis <le la mèlliOde subjective. Le NiNaiit et trè> distin^'ué aliéniste Ritti définit la folie d'une manière générale: la prédominance du sut)Jectivisni(> sur l'objecli\i>nie; j'eusse volontiers ajouté : et de la fmalité sur la cau*«alité. IMus cette prédominance est grossière ou exclusive, et plus maniTeste est la rupture d'équilibre qui entraine à sa suit»' les mulliples accidents vésaniquCft. Je crois d'ailleurs (}ue la fitlie ainsi (|ue l.> suicide (v. à ce sujet la remarquable mon()}.M'afil)i(> de M. Durkheim) sont det désordres biologiques ayant unt? orifrine et une nature profdn<lément sociales. Ces anomalies • humaines » (l'animalité ne vit-elle pas exempte d'un aussi Irisle tribut?! sont essentiellement des excès, devenus organi(|iies, de subjeetivisme et de télëologie. Comme je comprends la lerreur sacrée que ces « maladies de la socialité » inspiraient aux Ames primitives!

(Tli) L'Oppjfiilion ufiirerselle, p. 327.

(74) Inlerprétée d'une façon littérale, la doctrine de Télite peul facilement conduire les classes dirigeantes à des abus pareils à ceux qui suivirent et signalèrent l'application étroite, à la politique, des principes du darwinisme. En effet, le savoir et la puissance de l'élite ne reposent-ild pas, en définitive, sur l'ignorance et la faiblesse de la grande masse?

(75) L'Opposition universelle, p. 328-329.

(70) Voir à ce sujet le beau livre de Paul Adam: Le Triomphe des Médiocres, Paris, Paul Ollendorff, 1898.

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