MARIO UCHARD
On naît heureux , comme on naît brave ou poltron, effronté ou timide, tortu ou bien fait. C'est une question d'organisme et de tempérament, et chacun de nous a son étoile. — Ainsi pensait Jean d'Emeau, qui n'était pas du tout le premier venu, quoiqu'il n*eût rien d'un héros de roman.
Garçon de trente-quatre ans, riche, bien tourné, avec une certaine raideur de tenue qui sentait le correct britannique sous une teinte d'originalité pleine d'humour, il avait naturellement fort grand air, et, bien qu'on ne lui connût d'attache de famille en aucun des nc^les faubourgs (si ce
n'est que le baron Sauvageot, qui Tavait un jour produit dans le monde, était son parrain), on le citait au club comme un gentleman accompli.
Son train de luxe y était remarqué. Flegmatique, et doué d'une volonté de fer sous l'aisance élégante et facile d'un Athénien, il n'eût point coupé la queue de son chien pour un empire, estimant peu les vanités de la gloire; mais il se fût cassé le cou pour dompter un cheval rétif, s'il eût eu quelque raison de le monter. Comme il ne devait rien qu'à lui-même, il se sentait libre comme l'air, et son caractère y gagnait cette mansuétude du fort qui rend toujours charmant. Un peu ironique, avec des tours d'es* prit qui n'étaient point sans grâce, tolérant pour les qualités des autres, comme pour ses propres défauts, et lame fine aux jeux de l'épée, c'était bien le compagnon le plus aimable à vivre avec, les gens qui lui plaisaient. A Paris depuis seulement une année, tout ce qu'on savait de son passé, c'est qu'il rapportait une grande fortune du Mexique ou du Canada, et qu'il avait servi dans l'armée du Sud pendant la guerre de sécession. D'un sang-froid toujours plaisant , ses allures révélaient d'ailleurs cette solidité américaine que
donne Thabitude de tenir sa place au soleil.
C'était à la fois la fantaisie excentrique et ce calme des gens que la vie d'aventures et de luttes a prématurément bronzés. — Tel qu'il était enfin, c'était un homme, et le baron Sauvageot, qui semblait lui-même subir son ascendant, ne se montrait pas peu fier d'avoir un tel filleul.
Installé dans un ravissant hôtel de la rue François I*', Jean d'Emeau était bien en effet le mortelle plus exempt de soucis, par la raison fort simple que le cœur ne le gênait pas : non point qu'il n'en eût un tout comme un autre ; mais, soit hasard ou négligence, il n'en avait jamais trouvé l'emploi. Son histoire , du reste, était assez bizarre. — Bien qu'il eût quelque part une famille, il avait vécu presque en enfant abandonné. Nourri jusqu'à sept ans par des braves gens qui habitaient Âuteuil, à cet âge, il était entré au collège , sous la tutelle assez indifférente de son parrain, qu'il ne voyait jamais. Le baron Sauvageot n'était pas un méchant homme, au contraire : il s'aimait bien ; mais, conseiller général, maire et député , de ceux qui ne font jamais de bruit à la Chambre , il était trop occupé à ne pas s'embrouiller dans ses votes pour
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avoir du temps de reste à dépenser en dehors de ces soinsimportants. — Jean, de son côté, s'élevait fort bien tout seul, s'accommodant au mieux d'un isolement qui lui permettait de vivre à sa guise. Une année, il avait alors quatorze ans, le baron Sauvageot Tavait emmené à une de ses terres, dans le département du Var. Là, le collégien avait retrouvé sa mère, une sorte de riche fermière, personne encore fort belle d'ailleurs, qui l'avait accueilli sans s'épancher beaucoup en effusions de tendresses. La voix du sang demeurant en lui latente, il ne s'était pas mis en plus grands frais, tout ravi de courir le pays sur les chevaux de labour, sans que nul s'avisât de le surveiller.
Cette éducation indépendante porta ses fruits. A dix-huit ans, Jean quittait le collège, et, destiné à la carrière administrative, eut bientôt achevé son droit ; son parrain le prit alors pour secrétaire. — n arriva un prodigieux événement :
le baron Sauvageot, député muet, se mit tout à coup, dès cette heure, à parler, à révéler des qualités rares qu'on ne lui avait jamais connues, et qui stupéfièrent plus d'un de ses amis. Un rapport sur les sucres lui valut d'emblée un succès très flatteur. Il aborda même un jour la tribune , et lut,
tout comme un autre, un long discours qui i'éleva prescpie au rang des hommes politiques en vue.
Ce triomphe durait depuis deux ans, lorsque, un beau jour, juste au milieu d'une discussion brûlante, dans laquelle le député du Var devait fulminer une réplique, Jean disparut sans façon, laissant une lettre avisant son parrain qu'il partait pour l'Amérique. — Cette désertion à l'étranger fut un désastre. Le baron Sauvageot ressentit un tel coup d'une pareille ingratitude qu'il en reperdit subitement la parole. Trois ans plus tard, cependant, Jean lui donna de ses nouvelles ; mais, dominé par une colère que le temps et le regret de sa carrière perdue n'avaient fait qu'accroître, et pressentant, au surplus, quelque appel de détresse, le parrain le gratifia d'une malédiction en forme qui rompaitt out entre eux.
Douze années s'étaient passées sur cette étrange fugué; un matin, comme il se faisait la barbe, le baron Sauvageot fut tout surpris d'entendre annoncer Jean d'Emeau. Son premier mouvement fut de lui refuser sa porte : un désir de vengeance le retint.
-^ Faites entrer ici, dit-il à son valet de chambre, et restez pour m'habiller.
G UÉTOILE DE JEAN
Le filleul fut introduit ; le baron, debout devant une petite glace vissée à sa fenêtre , ne bougea pas plus que s'il Teût vu la veille ou qu'il eût eu affaire à un de ses gens.
— Ah ! c'est vous ? dit-il froidement, sans se retourner.
— Oui, cher parrain, répondit Jean. Arrivé depuis cinq jours, je n'ai point voulu tarder à vous rendre mes devoirs.
— C'est aimable à vous !
En laissant tomber ces mots d'un ton glacé, il fit une pause.
— Et vous arrivez d'Amérique? reprit-il après un instant... d'où vous m'avez écrit deux fois en douze ans, je crois.
— Douze ans et quelques mois. — J'ai eu beaucoup d'affaires.
— Eh bien, c'est parfait! poursuivit le baron sans détourner les yeux de son miroir. — Quand repartez-vous?
— Je ne pars plus, répliqua Jean; j'ai l'intention de me fixer à Paris...
— Je comprends!... Et vous comptez sur moi, sans doute, pour vous aider à trouver une situation digne de vos talents?
— Oh ! rien ne presse, j'ai le temps de me résoudre. . . avec vos bons conseils
— Et... quelle carrière avez-vous suivie dans vos heureux voyages?., ajouta le baron Sauvageot d'un air goguenard.
— j'en ai suivi plusieurs. — Par un bon hasard, je suis arrivé là-bas au moment où venait d'éclater la guerre de sécession. Je me suis engagé dans l'armée du Sud.
— Eh l bien, mais, en ce cas, vous n'avez qu'à demander les épaulettes de général ! répondit le baron Sauvageot, de plus en plus persifleur.
— Non, répondit Jean avec flegme, je n'ai été licencié qu'avec le grade de colonel.
— Colonel ! dit le parrain, surpris.
— Oui; seulement, comme cela ne menait à rien, je me suis alors lancé dans les affaires. Ma dernière opération au Paraguay consistait dans Vexportation des cuirs. J'aurais pu y faire fortune, mais comme j'ai des ambitions modestes, je me suis contenté d'en rapporter deux millions.
A ces mots, le baron Sauvageot se retourna si brusquement qu'il manqua de se couper.
— Deux millions! s'écria-t-îl.
— Oui; et je vais, en vous quittant, les toucher
chez Rothschild pour les mettre à la Banque jusqu'à ce que je me décide à en faire l'emploi.
-^Bon, bon 1 répliqua le parrain; mais j'espère bien, moucher ami, que tu vas d'abord déjeuner avec moi. — Oîi loges-tu?
— A l'hôtel Bristol, place Vendôme.
— Tu vas me faire le plaisir de dire à Joseph de transporter bien vite ici ton bagage. Il ne serait pas convenable que tu eusses une autre maison que la mienne en attendant que tu t'installes !
Dans ce cours plat de la vie, où le conunun des mortels subit presque sans le savoir le train vulgaire des choses, il est des natures qui semblent prédestinées aux événements étranges, comme si quelque influence secrète, ou quelque prédétermination fatale d'une volonté plus libre de tout joug, les réservait, à l'écart du troupeau, pour les péripéties imprévues. — Jean d'Erneau, il l'avait bien prouvé, était un homme à déterminations précises, qui ne s'attardait point au préjugé banal. Original par tempérament, il avait horreur du chemin battu, et, pour le reste, il s'en remettait à son étoile. — En fallaitril davantage pour que rien ne lui arrivât comme à un autre moins original que lui ?
Rentré en possession de son parrain, tout fier de le produire, Jean s'abandonna pour la première fois à cette quiétude que donne à tout homme sorti vainqueur de la lutte la conscience d'une supériorité bien acquise. Doué de brillantes qualités et sportsman accompli, il fut bientôt en vue dans ce milieu de désœuvrés où ses grandes façons et son penchant naturel pour Yexcentric lui donnaient un relief rare. De plain-pied dans tous les mondes, son scepticisme plaisant auprès des femmes lui valait des succès qui ne manquaient point d'envieux, et tout semblait présager qu'il était lancé pour jamais en ce train de viveur qu'il menait la main haute, quand , après six mois d'existence folle, une belle nuit, sans crier gare, dans un souper au Café anglais , qu'il donnait à ses amis, il annonça qu'il prenait congé des agitations de la vie légère pour se vouer désormais au culte plus hygiénique et plus sévère des convenances et de la vertu. On crut à une plaisanterie de sa façon; mais, avec le sérieux qu'il apportait dans ses moindres fantaisies, on le vit le lendemain mettre en pratique ses théories nouvelles, comme s'il eût trouvé son chemin de Damas. Tout dénonçait un si brusque changement
d'allures qu'on s'en occupa, cherchant le mot de cette énigme.
On soupçonna d'abord quelque aventure cachée dans le monde, sans pouvoir rien découvrir pourtant du mystérieux objet d'une aussi soudaine conversion. Toujours dégagé dans sa désinvolture de blasé, il allait au club à ses heures, se montrait le soir dans quelques salons, toujours aussi galant avec les femmes de ses amis, sans que le moindre oubli de son flegme pût trahir le plus léger secret avec aucune d'elles. Quelques absences réglées d'ailleurs donnèrent bientôt un autre cours aux suspicions. Il disparut une fois pendant tout un mois, sans que le baron Sauvageot luimême pût donner de ses nouvelles. A son retour, il répondit aux questions qu'il s'en était allé patiner en Hollande. On accepta cette explication, trop en rapport avec son originalité pour sou- \e\er .le moindre doute. Cependant, parmi ses i ntimes, étonnés d'un renoncement si subit dont rien ne révélait la cause, les conjectures n'en continuèrent pas moins; elles se fixèrent enfin sur une présomption des plus simples et que tout semblait justifier.
Le baron Sauvageot avait une nièce, mademoi-
selle Jeanne Runières, jeune et belle héritière de vingt ans, dont la dot se chiffrait par millions. — Jean, qui ne se mettait guère en frais pour son parrain, n'était certes pas plus assidu dans sa famille ; pourtant on savait qu'il y était accueilli avec une faveur marquée. On avait bien parlé vaguement, dans le monde, d'un commencement de sympathie entre mademoiselle Runières et le comte Tancrède de Mauvert, jeune attaché d'ambassade, sans rival parmi les meneurs de cotillons; mais une demande en mariage aigrement repoussée par la mère avait clos cette idylle à peine ébauchée. La jeune personne avait été renvoyée au couvent. Le prétendant, éconduit sans espoir de retour, était parti pour Rome. On pouvait donc supposer que, filleul du baron Sauvageot, et peut-être même protégé par lui, Jean attendait tranquillement son heure ; comme il ne démentait rien des intentions qu'on lui prêtait, les conjectures en étaient arrivées à l'état de fait acquis, lorsque, tout à coup, une nouvelle qui surprit quelque peu fut officiellement divulguée : — mademoiselle Jeanne Runières venait d'être fiancée à M. Arthur Verdier. — Les publications furent lancées. Jean, invité à la soirée du contrat, se
montra fort satisfait de ce dénouement imprévu. Les plus habiles- en augurèrent qu'il cachait son jeu, et Ton s'attendit à quelque événement que les convenances du mariage annoncé eussent d'ailleurs un peu justifié.
La sœur du baron Sauvageot, la belle madame Runières, comme on l'appelait encore malgré ses quarante ans, était de sa personne une de ces femmes qui traversent le monde en laissant derrière elles un lumineux sillon. Mariée, vers le début de l'Empire, à un des princes de la finance, soutiens heureux du règne naissant, elle avait pris rang d'emblée parmi les quelques beautés tapageuses les plus en vue de la nouvelle cour, et fait parler d'elle un peu plus certainement que ne V-eût voulu son mari. Grande et faite à mi racle, avec des airs de nymphe antique, elle était blonde, de ce blond particulier qui semblait être alors une flatterie et quf devint une mode; de grands yeux châtains, aux regards nielés de langueurs et de flammes, la tête fine avec des traits d'une pureté de lignes sculpturale. Riche, adulée, fêtée, aristocratique jusqu'au bout des ongles , nulle ne chantait mieux les airs de Thérésa; ses élégances étaient célèbres aux chasses
de Compiègne, les reporters citaient ses mots.
Ce suprême entrain d'existence durait depuis quinze ans, lorsque M. Runières rendit un jour son âme au Dieu d'Israël. — Avait-il dédaigné la gloire de son ménage, ou mal apprécié son bonheur ? On rignore. — Tant il y a que, par une bizarre imprévoyance, marié sous le régime dotal, il négligea d assurer, dans l'avenir, le train somptueux de sa veuve, qu'il laissait avec un maigre douaire de vingt-cinq mille livres de rente, qu'elle possédait de son chef, et la tutelle de sa fille, qu'il ne pouvait lui enlever.
Pour quiconque a sondé les tristesses humaines, de tous les coups funestes d'ici-bas, le plus cruel est assurément la perte d'un tel époux. La belle madame Runières en conçut un si grand désespoir que, pendant toute une semaine, elle oublia de mettre son rouge, et que la poudre de riz seule sécha ses pleurs. Rien qu'elle sût que le deuil sied à ravir aux blondes, enfermée avec sa fille, devenue une des plus riches héritières de France, et dernier gage d'une félicité dont elle estimait soudain tout le prix, pendant plus d'un mois, ensevelie dans son superbe hôtel du parc Monceaux, elle renonça
au moade, ne recevant que ses intimes, parmi lesquels le plus assidu était H. Arthur Verdier, jeune capitaine aux cent-gardes que le défunt n'aimait pas. — Heureusement, par une faveur du sort, il n'est point de regrets étemels. Jour à jour, le temps apporta le baume de l'oubli; il adoucit la blessure de cette âme éplorée , suffisamment du moins pour que la fin de son demideuil se fondît doucement dans une robe bleu chine et jaune, chef-d'œuvre du grand couturier. — Elle était sauvée.
Mais il est des épreuves qui mûrissent avant l'âge. Privée de l'unique soutien trop prématurément arraché à sa tendresse, madame Runières reporta toutes ses affections sur sa fille. Elle fit alors deux parts de sa vie, retranchant de ses ]oies mondaines pour accomplir ce devoir si doux de mère attentive qu'elle se reprochait peut-être d'avoir parfois un peu délaissé. Quoique Jeanne eût déjà douze ans, elle ne craignit plus désorïnais de la montrer partout, même en robes longues, auprès d'elle, aux jours de congé du couvent. — Cette adoration, ce culte, durèrent sept ans, sans qu'un seul jour les démentit.
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Ib L'ÉTOILE DE JEAN
Une pensée pourtant altérait le bonheur fondé sur cette tête si chère : l'enfant devenait jeune ôlle, et chaque heure la rapprochait de ce moment fatal, cruel effiroi des mères, où il faudrait lui choisir un époux. Cette idée plongeait madame Runières dans l'épouvante. — Quoi! un étranger viendrait, qui lui prendrait ce trésor d'affections longuement amassées?.. Il lui faudrait quitter cette splendide demeure, si pleine de ses souvenirs, de ses tristesses et de ses joies? — A force d'y songer, elle conçut bientôt un projet : ce fut d'élire pour gendre un ami sûr, éprouvé, qui ne la séparerait jamais de sa fille. Elle jeta les yeux sur M. Arthur Verdier, dont huit années de dévouement lui garantissaient du moins dans l'avenir cette communauté d'existence devenue son rêve le plus doux.
Bien que la soirée de contrat fût tout intime, l'hôtel Runières était eu gala : une centaine d'amis, sans plus, composaient l'assemblée. En familier, Jean alla baiser galamment la main que lui tendit la belle veuve, et il la complimenta sur ce grand jour.
— Hélas! mon ami, répondit-elle de cet air de mélancolie qui lui seyait si bien, vous oubliez
que ce grand jour est celui qui prépare pour moi la perte de mon enfant !
Ses deyoirs accomplis envers la maîtresse du lieu, Jean d'Ërneau alla serrer la main de son parrain, salua M. Arthur Yerdier, qu'un air rayonnant, conforme à son rôle, sufBsait à déceler comme le héros de la fête, et, cherchant du regard mademoiselle Jeanne, qu'il aperçut dans le salon voisin, il passa à travers les groupes, s'arrêtant presque à chaque pas pour échanger de gracieux propos avec quelques belles dames de ses amies.
Assise à l'écart, entourée de jeunes compagnes, mademoiselle Jeanne était charmante en sa toilette de fiancée. D'Emeau, qui ne l'avait vue que de rares fois, et toujours en costume de couvent, fut firappé d'un air de naturelle élégance qui révélait sa race. Il remarqua pourtant qu'elle était un peu pâle. Il s'approcha, et, s'inclinant, lui tendit sa main, qu'elle prit timidement.
— Je vous apporte mes vœux, mademoiselle, dit-il avec le sourire de circonstance.
A ce mot, qui parut l'étonner sur les lèvres de Jean , elle le regarda ; leurs yeux se rencontrèrent.
IR f/ftTOILE DE 4EAN
— Quoi!... vous aussi? dit-elle.
— Mais, puis-je faillir à cette marque d'intérêt, mademoiselle, à l'heure où votre destinée s'engage? — Je vous souhaite un heureux avenir, et du fond du cœur, je vous le jure! ajouta-t-il avec un air de franchise émue qui contrastait avec son flegme.
Elle garda un instant le silence, hésitante comme si elle eût attendu quelque autre parole de lui. Voyant qu'il se taisait :
— Enfin ! reprit-elle en secouant la tête comme pour chasser une idée importune, merci de vos bons souhaits!
 ce moment, madame Runières entrait, et, venant embrasser sa fille avec tendresse :
— Es-tu mieux, ma chérie ? dit-elle, cette afireuse migraine te fait-elle un peu grâce?
Puis, sans lui laisser le temps de répondre :
— Allons, viens, ajouta-t-elle en l'entraînant doucement par la taille pour la serrer sur son cœur, le notaire est là!
Lorsqu'elles apparurent ainsi enlacées au salon, un murmure flatteur les accueillit. Pourtant la pâleur de Jeanne et son air de tristesse attestaient une si vive souflfrance, et contrastaient tellement
avec le bonheur d'une fiancée, que quelques amies s'empressèrent.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-elle.
— Ma pauvre Jeannette ! reprit madame Runières en lui faisant respirer son flacon; n'est-*ce point comme un fait exprès ; une névralgie un pareil jour!
M. Verdier s'élança pour approcher un Ëiuteuil, avec une sollicitude attendrie ; il la fit asseoir, en lui prodiguant de délicates attentions. Malgré la disgrâce d'une indisposition si malencontreuse, il était difiicile de voir un couple mieux assorti. —Grand, un peu trop sanglé peut-être, M. Verdier avait trente-cinq ans. Il possédait cette sorte de beauté mâle qui saisit le regard du vulgaire à première vue. La poitrine effacée, des traits réguliers, bien qu'un peu lourds d'expression, l'œil à la fois fuyant et hardi, des moustaches allongées en aiguilles, il portait la tête haute avec un certain air vainqueur du meilleur fon.
Près d'une table, le notaire était installé. On prit place. Un sentiment de curiosité, voilée pourtant sous les formes de la plus haute étiquette, apparut alors sur tous les visages, comme à l'attente de quelque incident imprévu. Après
certains propos qui avaient généralement couru le monde, le choix de M. Verdier semblait enfin si bizarre que, plus d'une mauvaise langue en glosant tout bas, quelques doutes s'étaient élevés sur la réussite d'un tel projet. — Cependant le silence se fit et la lecture du contrat s'eosuivant sans encombre, tout en s'émerveillant de cette dot éblouissante, il fallut bien se rendre à l'évidence du fait, quand, la dernière clause achevée, le notaire tendit la plume au fiancé. — M. Arthur Verdier, ayant paraphé toutes les pages, oifrit à son tour la plume à mademoiselle Jeanne avec un sourire ému; mais, soit qu'elle fût distraite, ou qu'elle ne vît point son geste, elle prit une autre plume et traça fiévreusement son nom, sans tourner les yeux vers lui.
— Ma foi, se dit Jean, si Verdier avait l'ambition de donner à croire qu'il fait un mariage d'amour, il faudrait en rabattre !
Une valse, jouée aussitôt dans le grand salon, rompit la réserve un peu froide observée jusquelà, et la soirée prit le courant de fête obligé à l'occasion d'un heureux événement de famille. Madame Runières possédait cet art mondain d'animer ses réceptions; le choix de ses hôtes
surtout y ajoutait, à certains jours intimes, un élément de jeunesse et de beauté, qui faisait de sa maison un centre unique.
Parmi les plus admirées ce soir-là se distinguait lady Maud O'Donor, dont les grâces souveraines, autant que son état dans le monde, faisaient toujours sensation. Veuve depuis juste un an du vieux général O'Donor, qui lui avait laissé son immense fortune, lady Haud, revenue la veille de sa villa du lac de Côme, reparaissait pour la première fois. Belle à vingt^uatre ans d'une de ces beautés exotiques et troublantes qui semblent créées pour exercer le ravage, lady O'Donor avait traversé la société parisienne, en s'y montrant à de rares intervalles que permettaient l'âge et la santé d'un vieil époux qu'elle entourait de soms touchants. Capricieuse et fantasque, elle vivait à sa guise, protégée par son rang indiscuté, et avec cette confiance audacieuse que donne l'ascendant de la richesse et d'un grand nom. Une aventure tragique avait marqué dans sa vie : épris d'une passion folle et dédaigné par elle, le jeune lord Harrington s'était tué de désespoir. Pour achever enfin Tétrange séduction de cette rayonnante Circé,
ii L'ÉTOILE DE JEAN
on racontait en outre sur elle une singulière histoire qui ne contribuait pas médiocrement à lui assurer le plus original prestige. Après cinq années de mariage, le général était mort à soixante-quinze ans, et quelques amies intimes de la jolie veuve affirmaient tout bas, avec des sourires entendus, qu'en continuant les libres allures des jeunes misses américaines elle ne faisait qu'user de son droit.
Quoi qu'il en fût, les plus téméraires s'étaient brûlés à leur propre flamme, et sa froideur hautaine avait jusqu'alors désespéré la médisance et l'envie.
De tous ceux qui avaient approché lady O'Donor, Jean d'Ërneau était peutr-étre le mieux informé. On savait qu'en Amérique il avait par hasard servi sous les ordres du général, qui, charmé de le retrouver à Paris, ne faisait pas mystère qu'à la bataille de Gettysburg le jeune colonel lui avait sauvé le vie. Accueilli à bras ouverts, Jean avait compté un instant parmi les rares. famiUers admis près de la belle ladyMaud* Mais une circonstance ignorée avait bientôt relâché des relations qu'un brusque veuvage avait presque rompues.
L'ÉTOILE DE JEAN i3
Le monde pourtant a ses lois de convenances ; à un moment, comme lady Maud causait avec madame Runières et le jeune duc de C..., un de ses soupirants déclarés, Jean d'Emeau alla la saluer; elle lui tendit à l'anglaise le bout de ses doigts.
— Je dois mille remerciements à madame Runières, dit-^lle avec ce léger accent traînant qui lui était une grâce. Il ne faut pas moins qu'une rencontre chez elle pour que j'aie l'honneur de vous voir.
— Je vous eusse certainement rendu mes devoirs, madame, en déposant chez vous une carte, si j'avais su votre retour, répondit Jean.
— Merci, en tout cas, pour cette assurance de votre petit carton, répliqua-t-elle avec son plus grand air. — Eh! bien, puisque vous voilà, asseyez-vous, cela vous donnera l'occasion de me demander en passant des nouvelles de ma santé.
-^ Bon 1 vos compliments commencent comme une querelle. Jean, méfiez-yous. Moi, je me sauve ! dit madame Runières en s'éloignant*
Le jeune duc souriait.
-^ Mon * cher duc, ajouta lady O'Donor eil abaissant son beau regard vers lui, ayez donc, je vous prie, Textrême obligeance de me cher-
24 L'ExOILE DE JEAN
cher mon bracelet, que j'ai perdu quelque part dans Tautre salon.
Lie charmant du^ se leva, laissant son fauteuil à Jean d'Emeau, qui s'y installa. Dès qu'ils furent seuls, lady O'Donor, changeant de ton et se penchant comme pour lui montrer son éventail:
— Tu as causé bien longtemps avec mademoiselle Runières, dit-elle à demi-i^oix. Qu'y a-t-il donc entre vous ?
— Mais rien l Je l'ai complimentée, voilà tout.
— Et pourquoi étaitrcUe si émue?
— Allons, ma chère Maud, encore cette folie... Attention, voici le duc qui revient.
— A demain, n'est-ce pas, reprit-elle rapidement.
Le duc rapportait le bracelet. Lady O'Donor se leva et prit son bras pour un quadrille.
— Enfin, j'accepte vos excuses, dit-elle cette fois tout haut à Jean, à la condition pourtant que je réserve mon paçdon si vous me négligez trop,
— J'irai l'implorer à genoux, madame, répondit d'Emeau avec la plus belle désinvolture.
— Oh ! à genoux, c'est trop pour votre superbe orgueil, dit-elle en riant ; je vous dispense d'une pareille mortification.
Le lendemain de cette [soirée de madame Runières, vers quatre heures, la voiture de Jean s'arrêtait dans une avenue isolée du parc de Neuilly, devant une petite porte pleine, percée dans UQ mur de clôture, au-dessus duquel on apercevait le toit d'une jolie maison dont rentrée devait donner sur une autre rue. Il prit une clef, ouvrit, et, traversant le jardin, se dirigea vers le perron. Dès qu'il parut, une mulâtresse, qui semblait le guetter, l'accueillit avec des cris de joie.
— Bonjour, ma vieille Lizzy, lui dit-il en anglais. Bonjour et bon retour !.. Maud est là ?
— Ah ! la chère enfant ! depuis plus d'une heure !
Et, s'empressant devant lui, elle souleva là portière d'un petit salon d'une élégance rare, vrai nid d'amants épris de mystère.
Lady O'Donor avait entendu le bruit des pas.
A peine la portière retombée, elle s'élança dans les bras de Jean.
— Enfin, s'écria-t-elle, vous voilà ! Trois semaines", trois longues semaines de séparation ! — Méchant ! pourquoi n'être pas venu au chemin de fer ? Et hier, rien qu'un mot froid et sec chez moi.
— Folle, dit-il , ne faut-il pas que je vous garde de toute imprudence ?
— Eh ! que m'importe, répondit-elle, pourvu que je vive? Mais, venez là, tout près, comme à Côme, et redites un peu que vous m'aimez toujours... autant que vous le pouvez du moins, avec votre cœur barbare.
Elle l'entraîna vers le divan où elle le fit as^' seoir, tenant ses deux mains dans les siennes*
— Cette fois nous ne nous quitterons plus, repriirellei Cet éternel deuil est fini; Je suis libre, et je vous verrai* sans ci*aiilte, tous les jours si je veux. — OU ! ne faites pas votre moue, je suis revenue avec de très sérieux projets*
Zi
Jean mit un baiser sur son front qu'elle lui tendit.
— Voyons, tout cela est fort bien, ma chère Maud, dil-il ; mais encore faut-il que ces beaux projets s'accordent avec la réalité. Je tous aime trop pour permettre rien de ce qui pourrait vous nuire, et j'estime que nous sommes trop forts tous les deux pour gâter à plaisir une situation dont nous avons tous les profits, sans que vous y perdiez l'état que vous avez acquis dans le monde.
— Bon, reprit-elle avec un sourire, tout cela était merveilleusement raisonné Tan passé ; et, si ma tête folle se révoltait p!arfois, mon obéissance, du moins, n'était pas en défaut. Mais, depuis votre dernière visite à Côme, j'ai fait de grandes réflexions.
— Si grandes ? exclama Jean en portant la petite main qu'il tenait à ses lèvres.
— Grandes comme le monde ! répéta-t-elle avec le même sourire.
— Mesurons-les 1
— Eh bien, ajouta-t-elle en le regardant dans les yeux, mon deuil est fini ; nous nous marions.
A ce mot, Jean laissa échapper un geste de profonde surprise.
— Nous marier, dit-il, comme si cette propo-
sitioQ fût tombée de la lune. — Quoi ! c'est là votre grand projet?
Lady O'Donor eut un léger mouvement de stupeur, et, sans détourner les yeux, fronça ses beaux sourcils.
— Ah ! prenez garde, Jean, reprit-elle la voix un peu altérée, votre étonnement n'est flatteur ni pour vous, ni pour moi, et je suis assez votre élève pour comprendre ce qu'il veut dire.
— n veut dire, ma gentille Maud, que cette imagination romanesque que j'ai eu tant à combattre vous égare une fois de plus, et que votre idée d'un mariage entre nous n'a point le sens commun, voilà tout !
— Pourquoi ? — Est-ce manque d'amour... ou manque d'estime ?
— C'est parce que ce serait une faute qui nous ferait déchoir de cette supériorité, si chèrement conquise, de deux être affranchis des sottes entraves du monde ; n'en prenant que les joies exemptes de soucis, unis par un lien que rien ne peut rompre, prêts à tout l'un pour l'autre, à toute heure, parce qu'ils ne font qu'un, et qu'ils le savent, même lorsque, comme hier soir, ils ont à peine l'air de se connaître. Tout cela n'est-il
L'ÉTOILE DE JEAN i'J
pas charmant ? Vous êtes folle, ma jolie Maud, dé vouloir changer notre belle liberté contre un ridicule esclavage qui nous serait une gêne et nous humilierait.
— Hais votre passion pour cette belle liberté, dont vous me vantez les avantages, mon cher
I Jean, ne viendrait-elle pas de ce que vous ne m'aimez plus ?
— Sur mon honneur, Maud, je ne vous ai jamais mieux aimée, répondit Jean. Où trouveraisje d'ailleurs votre pareille ?
— Et mademoiselle Runières ? dit-elle.
— Encore ! s'écria-t-il. Cette ingénue de couvent que j'ai à peine vue trois ou quatre fois ? — Ingrate !ajouta-t-il, quand... depuis plus d'une année, elle vous sert de paravent.
— Elle me fait peur, reprit-elle. Elle vous
aime, ou elle vous aimera je le vois, je le
sens.
— Grand Dieu ! s'écria d'Erneau en riant.
Vous pariez comme la sibylle !
— Gela tient à mes origines, voilà tout, répliqua-t-elle froidement.
— Mais Jeanne Runières se marie dans quinze jours.
— La belle raison ! Ne savons-nous pas que ce n'est point là un obstacle?.. Elle a de qui tenir d'ailleurs, ajouta-t-elle avec un amer sourire.
— Et c'est pour cette folle préoccupation que vous voulez nous mettre à la chaîne, ma pauvre Maud?
— Oui, Jean, parce que je [sais qu'une fois votre femme je n'aurais plus rien à craindre. Si sceptique que vous êtes, je vous connais, et je n'ignore pas que, votre foi donnée, vous ne la trahiriez plus.
Sans répondre, Jean la considéra un instant comme touché de ses alarmes, et, l'attirant à lui, il la prit dans ses bras comme un enfant que l'on console :
— Allons, ma petite Maud, dit-il avec une tendre autorité qui révélait cette fois quelque émotion, il faut soigner cette folie-là, car elle peut troubler ta vie... Comment! jalouse, toi? Mais c'est là un sentiment bête entre tous !
— Mais ce sentiment bête, si j'(în souffre, Jean, comme d'une épine au cœur dont le tourment m'obsède ?
— On l'extirpe, et l'on en guérit, voilà tout !
Allons, souriez, ma belle orgueilleuse, et chassez ces papillons noirs qui vous rendent maussade en un si joli jour. — Quand on est ce que vous êtes et ce que je suis, oa n'a pas de ces puérilités-là...
— Tu me jures que tu m'aimes toujours ?
répéta-t-elle en le regardant dans les yeux.
— Je te jure par mon grand serment que tu es la seule femme que j'aie jamais aimée.
— Je veux plus que cette parole, dit-elle d'un ton grave.
— Quoi encore?., la tête de cette pauvre Jeanne Runières?.. Parle, tu l'auras !
— Je veux que tu t'engages à me laisser libre d'agir contre elle, si jamais tu l'aimais.
— C'est dit, ma belle tigresse ! répliqua Jean en riant. — Enfin la voilà sauvée !
En toute intrigue galante, le chapitre des précautions inutiles tiendrait un in-folio. . Les plus ayisés s'y font prendre. Les dissimulations, les froideurs, sont les armes des naïfs; lady Maud O'Donor ni Jean n'étaient de ceux-là. L'existence de la belle veuve se passait dans ces régions élevées où une pointe d'excentricité couvrait ses libres allures de fille d'Albion. En son splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré, dont les jardins donnaient sur les Champs-Elysées, elle recevait suivant son caprice, et, dans les visites de jour qu'elle admettait, d'Erneau était bravement des plus assidus. Presque chaque matin, on la rencontrait au bois, le plus souvent seule, suivie de deux grooms; parfois accompagnée de quelque
soupirant dont la tâche n'était pas toujours facile. Elle montait avec une hardiesse rare un cheval de course célèbre que sa petite main domptait avec une sûreté d'écuyère, et sautait, en se jouant, des obstacles dont plus d'un gentleman rider se fût effrayé. Jean se joignait comme un autre à ces courses où presque seul il pouvait fa suivre. 11 arrivait qu'ils perdaient les grooms et qu'il la ramenait sans plus de mystère. Cette franchise avouée dans leurs relations d'amitié détournait habilement tout soupçon. Deux semaines s'étaient à peine écoulées que le secret des deux amants pouvait défier les propos.
« Nul n'est maître de son lendemain, » a dit un sage. Jean avait un dédain trop superbe des ïï^xinies absolues pour se préoccuper jamais des événements à naître ; il s'en fiait à son étoile et laissait venir les jours comme il leur plaisait de laire, sans en plus appréhender le cours que s'il eût du lui-même le diriger à son gré. Cependant il ^vait pour principe que le bonheur est un. art qui ^eut qu'on le cultive. Aimant à sa façon, il esti- ^^t qu'une belle maîtresse vaut mieux qu'une '^^^6> et, bien que la fantasque jalousie de lady ^ ^)nor ne reposât sur rien, il avait évité de re-
3^ |;ÉT0ILE de JEAN
paraître aux jours de madame Runières, lorsqu'une aventure des plus surprenantes vint le saisir en pleine sécurité de lui-même et de son avenir sans nuages.
Un jour qu'il rentrait du club pour s'habiller avant le dîner, comme sa voiture touchait le perron de son hôtel, un de ses gens lui annonça que, depuis plus de deux heures, une jeune dame très voilée attendait son retour. Pareille insistance en un logis de garçon n'était point faîte pour lui donner une haute idée de la visiteuse. H respectait d'ailleurs sa maison et n'y avait jamais donné accès à ce monde de relations légères que tout homme bien élevé n'aborde que par hasard en dehors de chez lui. Songeant à quelque folie de lady Maud, il se dirigea vers le salon. Une jeune personne était debout devant la fenêtre, régardant la rue à travers la vitre. Au bruit de la porte, elle se retourna. Il ne put retenir un cri de surprise en reconnaissant la nièce de son parrain. Assise près de la cheminée, miss Clifîord, la gouvernante, feuilletait un album.
— Quoi '..c'est vous, mademoiselle, ici, chez moi?., s'écria-t-il.
— Oui , répondit mademoiselle Jeanne Ru-
L'ÉTOILE DE JEAIS .ib
nières, je me suis sauvée de chez ma mère, et je viens vous trouver pour que vous me cachiez de façon à me mettre à l'abri de toute recherche.
— Que je vous cache, moi ?.. mais vous n'y songez pas, mademoiselle.
Mademoiselle Jeanne secoua sa jolie tête d'un air résolu.
— On va me marier demain, reprit-elle, avec un homme que je méprise et que je hais. J'en aime un autre, à qui je me suis fiancée ; j'ai juré de l'attendre et d'être sa femme. Je me suis traitée aux pieds de ma mère, et je l'ai suppliée pour qu'elle ne me contraigne pas du moins à ceniariage qui me fait horreur et qui m'épouvante ; elle a été impitoyable.
-^ Résistez 1
— Oui ; cela vous est facile à dire, mais on a te raisons pour passer outre»., et des moyens pour me faire céder.
— Mais une pareille fuite, mademoiselle, serait un -horrible scandale qui vous perdrait... qui ^'exposerait moi-même au danger d'avoir à répondre ^ d'une complicité que votre famille pourrait à* bon droit considérer* comme un rapt*
— Oh ! je sais que vous n'avez peur de rien, vous, reprit mademoiselle Runières.
— Pardonnez-moi, s'écria Jean, j'ai la plus grande peur de vous compromettre !
— C'est déjà fait, puisque je suis chez vous.
— Ce n'est encore là qu'une imprudence qui restera ignorée. — Aussi, je vous en supplie, mademoiselle, rentrez au plus vite chez votre mère, et ne donnez pas suite à ce projet fou.
— Si je rentre, je suis perdue.
— Invoquez l'appui de votre oncle ; il est votre tuteur...
Elle eut un sourire amer.
— Mon oncle ! dit-elle ; mais a-t-ilune volonté? Et, en supposant qu'il m'apporte son secours, ne connaissez-vous pas ma mère ?
— Pourtant ce que vous faites aujourd'hui prouve bien que vous êtes capable de résolution.
— Oui, oui, je suis brave quand il le faut, même pour une décision folle, vous le voyez.
Mais, encore une fois, je vous le répète, si je retourne chez ma mère, je sais que je ne pourrai pas me défendre, et qu'elle aura raison de moi.- — A vous de voir, ajouta-t-elle d'un ton décisif, si vous voulez me sauver.
Bien que Jean d!Erneau ne fût point d'un naturel à s'étonner de rien, la conjonctjire où le jetait son étoile lui parut cette fois d'importance. Non point que, pour lui, il trouvât le moins du monde inconséquent le coup de tête de mademoiselle Jeanne Runières, du moment qu elle y trouvait sa convenance; mais le chevaleresque était peu son affaire, et, si accoutumé qu'il fût à respecter toute action de logique, il était
incapable de se dissimuler que son interventa dans une pareille escapade le pourrait mener
fort loin.
— Voyons, mademoiselle, dit-il enfin avec ce sang-froid qui ne Tabandonnait jamais, tout ceci est fort grave. Répondez-moi donc, je vous en prie, avec la franchise et avec la raison que, <ians les rares occasions où j'ai eu l'honneur de vous voir, j'ai cru reconnaître en vous. — Si je refuse de prêter mon aide à cette effi'oyable
ïiûprudence, qu'allez-vous faire?
— Miss Clifford, qui n'a pas peur, elle, va aller vendre ses quelques bijoux et les miens que nous avons emportés ; et, à la grâce de Dieu, nous partirons. — Je vous demanderai seulement la permission de l'attendre ici, puisque j y suis venue.
— r Et... OÙ irez-vous?
— A Rome, si nous pouvons arriver jusquelà, où je retrouverai celui... à qui j'ai fait serment d'être sa femme.
— Monsieur Tancrède de Mauvert, je suppose.
— Oui, répondit mademoiselle Runières.
— Et ce projet est irrévocable, vous me le jurez?
— Je vous le jure.
Jean d'Emeau aimait les situations nettes.
— En ce cas, mademoiselle, reprit-il, comme entre deux folies il vaut mieux que vous fassiez la moins grande, il est inutile que miss Clifford aille vendre ses bijoux.
— Vous consentez?
— Comptez sur moi, ajouta-t-il sans se départir de son flegme et en lui tendant sa main, que mademoiselle Runières prit avec effusion.
— Ah! je savais bien, dit-elle, que vous ne m'abandonneriez pas, vous !.. De mon côté, croyez à ma reconnaissance, et soyez assuré que jamais personne ne soupçonnera rien du service que vous m'aurez rendu.
— Oh ! cela m'est bien égal, et je m'en embarrasse peu ! reprit-il. Mais, pour le moment, le
plus pressé, c'est de vous faire disparaître. — Voulez-vous me faire l'honneur de vous en fier pour tout à moi ?
— Pour tout, répondit mademoiselle Runières.
— S*il en est ainsi, partons ! Votre visite chez moi ne doit pas se prolonger plus longtemps.
Par bonheur, mes gens ne vous ont, point reconnue. Ma voiture m'attend ; baissez votre voile, et miss Cliflbrd le sien, et venez.
Miss QifiFord était déjà prête.
En toute circonstance critique, Jean se résol- ^it vite : « pour ou contre ». Ses décisions prises, il ne s'attardait jamais dans des tergiversations inutiles, comme 'ces gens qui tâtent l'eau avant de plonger. — A head! était sa devise, et, selon l'expression américaine : « II coupait le câble et chauffait ». A six heures, il quittait son hôtel, Diademoiselle Runières et miss Clifford cachées au fond de sa voiture. A sept heures, ils étaient i Meudon ; à sept heures et demie, là location d'une villa, agréablement ^située sur la lisière du Ws, était conclue. Il y installait madame veuve flumphry et sa nièce, citoyennes d'Amérique.
"- Jeanne et Jean 1 dit^il, nous devions être
amis.
Très pâle, agitée, la réflexion Fayant effrayée
peut-être, en le voyant partir, mademoiselle
Runières devint toute tremblante. Il s'en aperçut.
— A la rigueur, il est encore temps,.. diUI, devinant sa pensée, voulez-vous que je vous ramène ?
Elle eut un moment d'hésitation douloureuse, regarda autour d'elle, comme épouvantée de son isolement subit. Pensive, irrésolue devant cet inconnu de l'avenir sans retour qu'il lui fallait décider ; mais tout à coup elle fit un geste brusque.
— Non, non, dit-elle, il est trop tard ! Partez sans moi ! — Seulement , murmura-t-elle faiblement, soyez bon: Voici une lettre que j'écris à ma mère ; faites-la remettre, et tâchez de m' apporter demain de ses nouvelles.
-" Ce sera fait... c'est justement aujourd'hui son jour. Par prudence, il faut que j'y paraisse.
De retour de Meudon à Paris, Jean d'Erneau, mourant de faim, se 6X servir à dîner, et s'habilla sans se presser, en réfléchissant à cette nouvelle aventure; Si confiant qu'il fût en luimême, il ne pouvait se dissimuler que ses amours avec lady O'Donor allaient se conipli-
quer d'un étrange conflit, si par hasard elle concevait le moindre soupçon. Il connaissait trop bien cette imagination ardente pour ne point redouter les effets d'une jalousie que ses protestations avaient à peine apaisée, alors qu'elle n'était en rien fondée. Après une telle complicité dans ce coup de tète qui prenait toutes les allures d'un enlèvement, comment détourner le péril?
Quoi qu'il en fût, le sort en étant jeté, Jean partit pour la soirée de madame Runières. 11 était important de s'y créer un alibi à pareille heure, et l'originalité de son rôle n'était point sans lui plaire. En route, il fit arrêter sa voiture à l'angle d'une rue, et chargea un commissionnaire de porter la lettre que lui avait confiée mademoiselle Jeanne, en recommandant à cet homme de la déposer tout simplement chez le portier de l'hôtel. Un quart d'heure après, il faisait son entrée dans les salons. Il aperçut la maîtresse du logis au milieu d'un groupe. Du premier coup d'œil, il vit le désarroi, et comprit que, frappée à l'improviste par une aussi inexplicable disparition qu'il fallait cacher à tout prix, n'ayant plus le temps de
désinviter son monde, elle ne pouvait que payer d'assurance.
— Ah ! cher monsieur d'Erneau, dit-elle en levant sur lui ses beaux yeux» vous n'imaginez pas ce qui m'arrive!... Voilà que, au moment du dîner, ma pauvre Jeanne, déjà soutirante depuis huit jours, s'est trouvée prise d'une si grande fièvre qu'il m'a fallu la mettre au lit. — Je vous laisse à penser mes inquiétudes et mon embarras.
— Ah ! mon Dieu, c'est bien triste à la veille d'un mariage, répondit Jean d'Erneau. — Et va-t^Ue mieux maintenant?
— Elle dort, je quitte sa chambre à l'instant.
— Que dit le médecin?
— Il trouve son état fort grave.
— Ah !cestbientriste,bientriste! répéta Jean. Et, faisant place à d'autres survenants, il alla
serrer la main au baron Sauvageot, qui causait à l'écart avec M. Arthur Verdier. A leur contenance, il était évident qu'ils savaient tout. Par discrétion il passa, pour ne point interrompre leur conférence, et s'en alla saluer quelques amis. Lady 0*Donor ne devait point venir ce soir-là. Tout en échangeant des badinages sur l'air mé-
lancolique du fiancé, il vit bientôt entrer un valet qui s'approcha pour parler à sa maîtresse. Au geste qu'elle fit, il devina Tarrivée de la lettre.
— C'est bien, dit-elle, répondez que je viens à l'instant.
Et, s'excusant auprès de la comtesse de M...
qui lui parlait :
— Ma pauvre enfant est réveillée, ajouta-t-elle, je cours auprès d'elle... Vous me pardonnez^ n'est-ce-pas ?
Elle sortit. Une minute s'était à peine écoulée que le baron Sauvageot fut appelé à son tour, ainsi que M. Arthur Verdier. Jean n'eut point ^ de peine à s'imaginer la scène qui se passait entre eux. N'ayant rien autre à faire, il écouta les propos ; l'indisposition de mademoiselle Jeanne Runières était trop plausible pour que l'on glosât sur un incident aussi naturel. Quelques amis pourtant de M. Verdier, que sçn bonheur rendait envieux peut-être, prenaient plaisir à railler sa déconvenue. Jean d'Erneau en était là de ses observations, quand il vit reparaître le baron Sauvageot, qui lui glissa ces quelques mots à l'oreille :
— Viens, sans en avoir Vair, me rejoindre à rinstant.
En filleul obéissant, Jean ne répondit que par un signe. Il laissa disparaître son parrain qui, dès qu'il furent hors du salon, Temmena vivement vers un boudoir écarté, où il trouva madame Runières et son futur gendre assis tous deux sur un divan, dans une attitude de foudroyés.
— Qu*arrive-t-il ? demanda-t-il en entrant, mademoiselle Jeanne serait-elle plus mal?..
— Ah ! il s'agit bien de cela ! dit le baron en se laissant tomber découragé sur un fauteuil... Mais, assieds-tôi là, car nous avons tous les trois perdu la tête ; nous avons besoin de ton habitude de décision prompte et de ton sang-froid.
— Pariez, vous m'effrayez ! répondit Jean de cet air tranquille qui ne l'abandonnait jamais.
— Écoute, reprit son parrain, tu es comme de la famille, et nous pouvons nous fier à toi. •— Jeanne n'est plus ici; elle s'est enfuie, on nous l'a enlevée !
— Que m'apprenez- vous là?
— Il faut que tu nous aides à la retrouver avant que cet esclandre soit connu.
— D'abord, les détails, dit Jean en Tinterrompant... depuis quelle heure a-t-elle disparu?
La belle madame Runières eut tout raconté en trois mots. — Sa malheureuse enfant é^rée était partie vers quatre heures avec sa gouvernante, allant au bois. Là, comme de coutume, elle était descendue de sa voiture pour marcher dans l'avenue de Madrid. Le cocher était rentré à huit heures, ne rayant point revue. Enfin une lettre d'elle venait d'être remise à l'hôtel, ne laissant plus de doute sur sa fuite.
— Eh bien, rien n'est plus simple, dit Jean d'Erneau avec le calme rassurant d'un homme d'action, et, par bonheur, il est encore temps ! — Selon toute probabilité, mademoiselle Jeanne est en route pour l'Angleterre, pour la Suisse, ou pour la Belgique, les frontières les plus faciles à gagner.' Or, sortie à quatre heures avec sa gouvernante, elles ont dû attendre : aucun express ne partant avant huit heures du soir. 11 suffit de faire jouer le télégraphe dans toutes les directions pour qu'on les arrête au passage. Que madame Runières, qui, seule, a qualité pour obtenir cet ordî-e, veuille t^ien m'accompagner chez le préfet de police;
avant une heure, M. Verdier et vous, vous l'aurez transmis à toutes les gares.
Dans un événement aussi critique, les instants étaient trop précieux pour que madame Runières s'embarrs^ssàt de son monde. Elle sonna, se fit ap- . porter une pelisse qu'elle jeta sur ses belles épaules et, sans même ôter sa couronne de lilas, elle partit avec Jean, tandis que son frère et H. Arthur Verdier retournaient faire acte de présence dans les salons, jusqu'à son retour. — Une demi-heure plus tard, elle rentrait.
— Ma pauvre Jeanne m'inquiète beaucoup ! ditelle, expliquant ainsi son absence prolongée.
Un signe au baron Sauvageot et à M. Verdier les avertit que Jean d'Emeau les attendait. Us sortirent négligemment, chacun de son côté et, avant minuit, ordre était parvenu à toutes les frontières d'appréhender à leur sortie du wagon mademoiselle Jeanne Runières et sa gouvernante, que devait faire reconnaître un signalement précis.
Jean d'Emeau rentra chez lui, la conscience allégée des plus pressants tracas.
Cependant, de si peu de conséquence que parût à Jean l'escapade de mademoiselle Jeanne Runièresy ou si indifférent qu'il lui fût d'y apporter son concours, il n'était point homme à se dissimuler les quelques inconvénients qui pouvaient résulter pour lui de cette affaire. Tout cela, en somme, ne le regardait pas, et, bien que le rôle de redresseur de torts ait toujours quelque attrait, il était trop dégagé des choses du romanesque pour s'éprendre tout à coup d'un accès de don quichottisme, à seule fin de protéger les amours du jeune Mauvert. Le lendemain, à son réveil, sa première pensée fut qu'il se trouvait avec la nièce de son parrain sur les bras,... ce qui déjà allait déranger sa journée avec lady O'Donor.
48 ^ rÉTOILE DE JEAN
Pourtant, comme une fois en croupe sur un dessein il ne permettait plus au souci de l'atteindre, il en eut bientôt pris son parti. Selon sa coutume, il fit seller son cheval pour aller faire un tour de bois ; en route, il poussa jusqu'à Meudon, se disant que, après tout, il se pourrait fort bien que, à cette heure, la fugitive eût des regrets. Miss Clifford était là pour couvrir au besoin son incartade d'un jour. Elle rentrait au bercail, et tout était dit.
Mademoiselle Jeanne Vattendait avec une anxiété vive. 11 la trouva nerveuse, agitée, consternée de sa fugue, d'une humeur d'enfant gâtée; tourmentée de réflexions tardives, et presque prête à lui reprocher de ne point l'avoir détournée de sa résolution folle. Enchanté d'une telle disposition d'esprit, Jean ne sourcilla pas plus que s'il eût écouté curieusement le carillon d'une horloge à musique. Comme, de son naturel, en aucune circonstance, il ne prenait jamais par quatre chemins, lorsqu'elle eut épanché ses émois, il lui proposa aimablement de la reconduire lui-même à sa famille.
— Mais ne suis-je pas déjà perdue ? dit-elle avec amertume.
— Non, en aucune façon, mademoiselle, sacliez-le! répondit-il. Pour tout le monde, vous avez eu ua accès de fièvre hier soir. Nul n'a pu soupçonner votre absence de l'hôtel. Madame votre mère vous attend et vous espère. Et ce n'est point monsieur Verdier, je vous le jure, qui sera le dernier à vous ouvrir ses bras.
— Mais je ne veux pas épouser cet homm^, s'écria-t-elle.
— Ni moi non plus, mademoiselle! ajouta Jean, imperturbable. Aussi vous laisserai-je le soin de résoudre ce que vous me faites l'honneur deréclamer de moi. Quel que soit votre vœu, croyez à mon dévouement sincère.
Jean d'Emeau était terrible quand il se mettait à être logique. Il possédait surtout un art de réduîre si bien les choses à leur expression la plus simple qu'une fois cantonné dans un argument, il n'était plus possible de l'en faire déloger. Mademoiselle Jeanne le comprit d'instinct, et, baissant la tête comme une écolière prise en faute, elle garda un moment le silence.
— Pardonnez-moi, dit-elle enfin ; j'ai peur de ce que j'ai fait, vous devez le comprendre; j'ai peur de retourner chez ma mère, parce que, je
le sens» je serais vaincue dans cette lutte. Eh bien, vous, je vous en supplie, ayez de la raison pour moi. Je vous jure de suivre vos conseils.
— Mais, pour que j'osasse vous donner un conseil, mademoiselle, il me faudrait tout savoir de vos sentiments, de vos secrets, de vos pensées intimes. Or, lious nous sonmies si peu renc&ntrés !
— Interrogez-moi, et je vous répondrai comme à un ami.
Jean, surpris, la regarda dans les yeux.
— Oh I comme à un ami, reprit-il, résolu à se tenir ferme, ce n'est pas assez. Il faudrait me répondre... comme à un frère.
— Eh bien ! oui, comme à un frère, ditrclle en lui tendant firanchement la main. Et je vous remercie de ce mot. Maintenant parlez.
— D'abord, demanda-t-il, pourquoi m'avezvous choisi, moi que vous connaissiez à peine, pour vous aider dans votre projet î
— Parce que vous ne ressemblez pas à d'autres, et que, le peu de fois qu^, je vous ai vu, vous m'avez parlé un langage que je n'ai entendu qu'à vous, qui m'a donné une meilleure idée de moimême, et dont le souvenir m'a souvent soutenue
dans mes découragemeats; parce que je sais par mon oncle ce qae yoas ayez su faire de votre vie; pariie que j'ai compris enfin que, seul peutêtre, vous aviez deviné que je cachais une douleur et que vous en aviez pitié. Vous voyez bien que je ne pouvais m'adresser qu'à vous.
— Et si je vous disais de rentrer chez vous?
— Je vous obéirais!.. Mais je sais que vous ne direz pas cela
— Pourquoi ?
Hademoiselle Runières n'osa répondre.
— Vous le voyez bien, reprit Jean, j'avais raison, vous ne pouvez me parler comme à un frère.
— Vous me tourmentez! ditrclle... Eh bien!
oui, c'est odieux, n'est-ce pas, étant ce que je sais, de fuir la maison de ma mère et de l'abandonner ainsi? — - Ah ! je vous le jure, j'ai tout fait pour l'aimer, coomie j'aimais mon pauvre père. Hélas ! à douze ans je la connaissais à peine, et, lorsque à cet âge je sortis pour quelques mois de mon couvent, je ne demandais qu'à lui ouvrir mon cœur plein de tendresse, à la chérir, à la consoler de la perte si cruelle dont j'avais peur de la voir trop souffrir. — Mais monsieur Verdier était là. — Et depuis lors, ajouta-t-elle tristement
en détournant les yeux, il m'a bien fallu comprendre que j'étais seule à me souvenir.
Malgré lui, Jean se sentit glisser ; à son tour il tendit sa main.
— Vous êtes une brave enfant, dit-il. — Voyons, essuyez vos yeux et causons, comme deux amis, de la résolution grave que vous prenez aujourd*hui. — Vous êtes cette fois bien décidée?
— Oui.
— Et vous avez réfléchi à l'éclat qui va forcément en résulter? — Oii vous calomniera, n'en doutez pas ; car, comme il vous faut disparaître jusqu'au jour de votre majorité sans que l'on sache ce que vous êtes devenue, le monde aura le champ libre à toutes les suppositions. Or, vous avez à peine vingt ans, et c'est plus d'une année de luttes contre l'autorité de votre mère, qui mettra certainement tout en œuvre pour découvrir votre retraite.
— Qu'importe ! dit mademoiselle Runières; plutôt que la vie que je mène où que l'avenir que Ton me prépare, je subirai tout.
— Un dernier mot pourtant, ajouta-t-il. Votre mère sait-elle que vous aimez monsieur de Mauvert et que vous êtes engagée avec lui ?
— Oui. Et je l'ai suppliée !
— Qu'a-t-elle dit ?
— Oh ! elle m'a démontré que je suis une folle et que monsieur Verdier seul peut faire mon bonheur.
— Elle est restée inflexible à toutes vos prières ?. .
— Oui. Et même... devant des raisons que je croyais les plus puissantes sur elle.
— Quelles raisons ? demanda Jean.
Mademoiselle Jeanne ne répondit pas et détourna
encore les yeux.
— Voyons, reprit-il, pour que je puisse vous protéger sûrement, il faut bien que je sache tout.
Elle hésita encore, il la pressa.
— Eh bien ! murmura-t-elle enfin, rougissante comme à un humiliant aveu, je lui ai offert la moitié de celte fortune que mon pauvre père, hélas ! m'a laissée tout entière.
— Innocente, dit Jean, vous êtes mineure.
file savait bien qu'une telle offre ne signifiait rien.
 ce mot, qui résumait tout un drame étrange qu*il avait depuis longtemps deviné, Jean d'Erneau, • malgré son flegme, ne put se défendre
d'un léger sentiment d'estime pour ce coup de tète de fille qui attestait une énergie rare. Son goût pour Yexcentric trouvait après tout dans une telle aventure une assez belle occasion de s'exercer.
— Alors, reprit-il cette fois décidé, il faudra donc, mademoiselle, que ce soit moi qui vous marie 1
Cette conclusion formulée, il eut bientôt arrêté son plan. Il était évident que la dernière pensée de madame Runières serait de soupçonner sa fille aussi près de Paris. Il suffisait à cette heure de ne point commettre d'imprudence, en attendant qu'il eût pourvu à la sécurité d'une retraite qui pût offrir à la rigueur, aux yeux du monde, toutes les garanties de convenance que réclamaient l'état et le nom de mademoiselle Jeanne. L'asile d'un couvent écarté, comme prêtant trop de facilité aux recherches, et s'accommodant mal d'ailleurs à la petite tète indépendante de la jeune personne, il allait s'occuper de trouver tout simplement dans quelque coin isolé de la France une demeure où, très prudemment cachée, ell% attendrait sous l'aile de miss Clifford le jour de sa majorité.
— Auriez-vous des objections conti'e la Normandie? demanda-t-il à tout hasard.
— Je me soumets d'avance à ce que vous déciderez.
Jean d'Ërneau revint tranquillement par le bois, comme s'il eût employé sa matinée à cultiver son train hygiénique, et que l'enlèvement d'une fille en eût fait partie, fût-elle la nièce de son parrain. Sans plus se préoccuper des suites que pouvait amener cette affaire, tout en sifflotant faux le chant national américain, il eut bientôt combiné dans sa tête les menus arrangements que nécessitait pour lui ce nouvel incident imprévu de sa vie. Sérieux dans son emploi de ravisseur, il se mit à réfléchir que le climat de la Normandie était un peu bien froid pour la santé d'une fille élevée en serre chaude dans un hôtel parisien. Et cela le rendit d'autant plus songeur que, de trois années de guerre et de nuits passées au bivouac, il avait rapporté quelques rhumatismes qu'exaspérait parfois la fraîcheur du temps. Le midi d'ailleurs avait cet avantage d'une nature plus vivante et plus gaie, ce qui était d un inexprimable attrait pour une imagination exaltée que la solitude allait replier sur ellemême. Un petit castel (Je Provence, qu'il pourrait surveiller de Nice et de Monaco, où lady O'Donor
parlait d'aller passer le prochain hiver, plairait certainement beaucoup plus à mademoiselle Jeanne qu'une triste habitation perdue dans les grèves... Sur cette pente, il en vint à se rappeler que sa mère habitait le département du Var. — Parbleu ! se dit-il, voilà mon affaire ! Je la dépose dans le giron maternel comme une jeune Américaine dont la famille est absente pour quelques mois. Mon parrain, qui n'a jamais remis les pieds dans le pays depuis que ses électeurs ingrats l'ont dégommé, n'ira jamais la chercher là! — Ravi de son idée lumineuse, il résolut d'écrire le jour même pour avertir sa mère de son retour, dont il avait tout à fait oublié de lui feire part, depuis sa dernière missive qui datait de trois ou quatre ans.
Comme il arrivait chez lui, il trouva le baron
Sauvageot qui l'attendait, en donnant un coup d'œil aux détails de l'écurie.
— Eh bien! avez-vous des nouvelles de votre nièce? lui demanda Jean lorsqu'ils furent entrés.
— Aucune. Je viens de chez ma sœur; elle est désolée. Les dépêches arrivées ce matin au préfet ne révèlent ri§n du passage de deux voyageuses ressemblant au signalement donné
d'une jeune fille accompagnée d'une gouvernante anglaise. Donc, elles ne sont point parties !
— Comment? s'écria Jean, est-ce que les ordres ont été envoyés dans cette forme-là?
— Sans doute 1 N'avais-tu pas dit de les expédier ainsi?
— Jamais de la vie ! — Mais, mon parrain, c'était élémentaire cela. — Quoi! vous avez tous supposé que mademoiselle Runières tentait pareille escapade sans y être aidée par quelqu'un d'intéressé à rompre son mariage?
— Tiens, en effet, reprit le baron en fronçant ses gros sourcils, ce que tu imagines là est assez probable. — Alors, que crois-tu ?
— Je crois tout simplement qu'un amoureux couple a passé la frontière, tandis que miss Clifford, partie par le même train, les suivait à dislance, sans avoir l'air de les connaître.
— C'est vrai ! dit le parrain en se frappant le front. Que faire alors ?
— Dame, si mademoiselle Jeanne a un penchant secret, il me semble que madame Runières n'est point sans avoir eu quelque soupçon.
— C'est cela, s'écria le baron : Mauvert!... Il sera venu de Rome pour faire le coup 1
— Eh bien, reprit Jean avec son flegme, puisqu'il est là-bas à l'ambassade, rien de plus facile que de le retrouver. Et, en organisant autour de lui une surveillance active...
— Tu as raison, tout devient clair 1 — Je cours chez ma sœur. Merci encore de ta conduite en toute cette triste affaire.
En prononçant ces mots, le baron Sauvageot se leva, et tendit avec effusion la main à son filleul.
— Du reste, ajouta Jean d'Erneau, vous savez, je ne hasarde là que des déductions logiques. Il se peut fort bien aussi que mademoiselle Runières n'ait point quitté Paris...
— Allons donc! ce* serait trop naïf!
Jean le reconduisit jusqu'au perron. Au moment de le quitter :
— A propos de voyage, dit-il, d'ici trois ou quatre jours, j'irai faire un petit tour à Nice. Si vous veniez avec moi ?
^— Impossible, mon cher, avec de telles complications sur les bras.
— En ce cas, adieu, si je ne vous vois qu'à mon retour.
Son parrain expédié^ sans plus de remords^
Jean d'Erneau rentra dans son cabinet, et s'assit devant son bureau pour dépouiller sa correspondance du matin. Parmi les lettres déposées sur un plateau d'argent, il en avisa une, cachetée d'un grand sceau^ qui lui venait d'Amérique.
Aux timbres de la poste, il vit qu'elle lui avait été adressée de France, il y avait deux mois, et qu'elle lui était retournée par un de ses correspondants. Il l'ouvrit la première ; elle était ainsi conçue :
a Grasse, 5 février.
» Monsieur Jean Demeau
» à l'Assomption (Paraguay).
» Monsieur, c'est avec le plus profond regret que j'ai l'honneur de remplir auprès de vous une pénible mission en vous informant de la mort de madame Marie-Séverine Derneau, votre mère, décédée hier, 4 février, en sa maison des Olivets. Par des circonstances toutes particulières, sa succession réclamant absolument votre présence, je viens vous prier de vouloir bien au plus tôt me faire part de vos intentions à ce sujet. y> Agréez, monsieur...
» Edme-Éloi Càvaillon, » notaire à Grasse (Var)* »
. —* Voilà mes projetsrenverséSy sedit-ilavecenaui.
Pourtant il réfléchit bientôt que, après tout, par cet héritage, l'habitation lui restait, ce qui simplifiait déjà beaucoup les arrangements. La maison des Olivets, autant qu'il la pouvait retrouver dans ses souvenirs, située dans un endroit charmant, avait une aimable apparence de villa qui réjouirait les yeux de mademoiselle Jeanne. Le confort intérieur^ y fût-il insuffisant, était chose facile à régler.
Jean avait pour habitude d'agir sans longs débats. La lettre du notaire exigeant une promple réponse, après le retard qu'elle avait éprouvé, il résolut de partir le soir même. Mademoiselle Runières était à cette heure trop bien à Tabri de toute découverte pour qu'une absence de quelques jours pût être un péril. — Il retounia à Meudon porter à la fugitive les dernières nouvelles du baron Sauvageot, l'informa qu'il allait lut préparer une retraite assurée^ et, pourvoyant
'ailleurs à toute éventualité imprévue, la laissa pour courir chez lady O'Donor qu'il convainquit sans peine de la nécessité d'uue séparation, si pleinement justifiée par la lettre du notaire qu'il lui montra.
Tn voyage de vingt-quatre heures est- tout juste une promenade pour un Américain. Le lendemain, Jean était à Grasse.
En route, il avait pu songer. Livré tout vif, feson plus jeune âge, à l'isolement du collège, il avait compris vite à ses dépens que son plus sûr ami, c'était lui-même. Conscient plus tard de * 'inutilité d'un bagage d'affections de famille qui eussent peut-être gêné son ami dans sa route, il s'était allégé d'un seul coup de tout ce que sa nature indépendante devait considérer comme superflu. Deux ou troiis vacances passées aux Olivels l'avaient à peine lié avec sa mère, et ^ décès inattendu, qui le faisait orphelin, û'éveillait pour lui d'autre idée qu'un règle-
ment de succession prévu dans le cours de ses affaires.
Cependant, un point l'intriguait. — Parfois, en son for intérieur, il s'était laissé aller à des songeries sur la façon bizarre dont on l'avait élevé, et bien qu'il s'en souciât comme d'un fétu, il avait toujours flairé là quelque mystère. La lettre de maître Cavaillon, en mentionnant que « as circonstances toutes particulières » exigeaient sa présence, le confirmait dans l'idée qu'il devait j avoir, pour le moins, un secret dans les formalités à remplir au sujet de son héritage.
Arrivé à Grasse à neuf heures du soir, il en-i voya sa carte au notaire. Rendez-vous fut pris pour le matin suivant.
Maître Cavaillon était un aimable homme de soixante ans, armé de lunettes par-dessus lesquelles il regardait avec deux grands yeux ronds, naïfs, curieux comme des yeux d'enfant. Petit, replet comme un évêque, l'air doucement réjoui, un bon sourire éclairait son visage sans nuire à la gravité professionnelle. Tout en lui attirait la confiance et commandait l'estime.
Jean, avec ses manières posées, avait naturellement un certain air de grandeur ; en le voyant
entrer dans son cabinet, le bon notaire, qui Fattendait, demeura un peu surpris.
— Monsieur d'Ëmeau ?.. dit-il, non sans quelque hésitation.
— Oui, monsieur, répondit Jean.
— Mais, Demeau, sans apostrophe, avec un grand D ?.. reprit le notaire, en tenant à la naain la carte de visite qu'il avait reçue.
— Avec un grand D, monsieur ! répliqua Jean.
La particule est une fantaisie douce d'un parrain que j'ai. Elle m'est restée du collège, par habitude prise.
— Parfait ! — Donc, vous venez pour la succession de madame Marie-Séverine Demeau ?
— Précisément, monsieur, et j'arrive de Paris, où votre lettre m'a rejoint, après avoir couru après moi jusqu'en Amérique... ce qui vous explique mon retard à vous répondre.
— Tiens, tiens, vous étiez de retour ! En tout cas, vous voici, c'est le principal. — Avez-](ous vu monsieur votre père ?
Si Ûegmatique qu'il fût, Jean le regarda étonné.
— Mon père ! s'écria-t-il. — Quel père ?
■^ Dame, celui qui nous intéresse en votre affaire de succession ne peut être que monsieur ^
Marius Derneau, l'autre ne comptant pas... car, vous connaissez, je le pense, Taxiome de droit...
— Pater is est quem nuptiœ demonstrant, ajouta Jean d'Ërneau, qui s*était bientôt remis, je connais cet axiome. — Je suis avocat, monsieur.
— Mes compliments, dit le notaire, avec uu salut. I)onc, vous n'ignorez pas que ledit sieur Marius Demeau doit intervenir, madame votre mère étant morte en puissance de mari...
— Je comprends très bien cela, monsieur, répliqua Jean d'un ton non moins ponctuel que celui de maître Cavaillon ; mais ce que je ne comprends pas du tout c'est que, ne me croyant plus aucun père, d'après votre dire, je me trouverais en avoir deux.
— Comment 1 vous ne savez donc rien, monsieur, de votre situation de famille ?
— On m'a toujours dit que mon père était mort lorsque j'avais deux ans... Ne m'en étant jamais connu d'autre, vous .me voyez donc très surpris de votre langage.
— Ah ! je vous demande vraiment mille pardons, monsieur ! reprit le notaire confus. Je vous jure que je n'avais aucunement l'idée que vous
puissiez être dans rignorance de choses... que tout le monde ici...
— Mais ne vous excusez point, monsieur, répliqua Jean de son air le plus tranquille. Nous causons affaires, et je ne puis que vous remercier de m'éclairer aimablement sur les nécessités qu'elles comportent, aussi bien que sur des questions de famille qu'il faut bien, après tout, que j'aborde avec vous, puisqu'elles ont trait à mon héritage. — Reprenons donc, je vous prie, sans nous préoccuper de restrictions inutiles, et procédons par ordre, — Vous me faisiez l'honneur de m'apprendre que j'ai l'avantage de posséder deux pères ; l'un, M. Marius Derneau que je croyais mort, et qui ne l'est pas, dites-vous.
— Je le suppose, du moins, s'empressa d'ajouter maître Cavaillon, qui avait déjà repris son sourire, car son acte de décès n'est jamais parvenu à madame votre mère.
— Fort bien I.*. Et mon autre père, quel est-il ?
— Dame, monsieur, répondit en hésitant le notaire, évidemment interloqué de cet air dégagé, je ne pourrais, en vérité, sur ce point, vous répondre que par des... suppositions... assez pro-
bantes... il faut bien le dire... que Ton a faites autrefois dans le pays, mais qui cependant n*oat que le caractère de toute suspicion de ce genre.,.
— Sans aucun doute, reprit Jean, et j'apprécie cette réserve discrète. A tout prendre pourtant, votre confidence éveillant mes souvenirs, je ne serais pas très éloigné de me ranger moi-même à cette opinion qu'il pourrait y avoir là en effet quelque mystère... Mon second père ne serait-il pas, par hasard, le baron Sauvageot?
— Hum l fit le notaire un peu boitant... C'est du moins lui, monsieur, que je vous aurais nommé, d'après les circonstances qui ont accrédité ce bruit.
— Vous ne voyez pas d'inconvénient à me les raconter, ces circonstances ?
— £n aucune façon, monsieur. Elles ne peuvent que servir à vous guider dans cette affaire... £t je puis même ajouter que je suis seul à les bien connaître, votre père légal ne les ayant confiées qu à moi.
— Je vous écoute, monsieur.
Maître Cavaillon fit alors le récit suivant, dont nous résumons les éléments principaux.
Les Derneau^ de père en fils, étaient fermiers
des Olivets, ce qui explique qu'à yingtrcioq ans, Marius, le père de Jean, administrait le superbe domaine du général baron Sauvageot. Garçon solide, intelligent, tète provençale et cœur chaud, Marins avait été presque élevé au château, pour servir de compagnon de jeux au jeune baron Césaire.
n en était résulté une de ces camaraderies de fils de fermier à fils de maître qui s'était naturellement changée chez Tinférieur en un aveugle dévouement. Devenu majeur, le jeune Sauvageot, déjà riche du bien de sa mère qu'il avait perdue, s'en était allé à Paris. Il n'avait plus dès lors fait en Provence que de courtes apparitions, quand, à la mort de son père, il fut contraint d'y venir passer quelques semaines. Marins Demeau était marié depuis trois mois à une jolie fille du pays qu'il adorait. Comme il était à prévoir, le baron Césaire, accueilli avec effusion par l'heureux ménage, visita souvent la ferme, et il ne se passa bientôt guère de jours sans qu'il y parût. Marins était au comble de la joie. Par disgrâce, le baron repartit. Mais, rappelé à Grasse l'hiver suivant par les soucis d'un procès, il s'établit cette fois aux Olivets. L'installation rustique était trop commode pour qu'il n'en profitât point à chacun
de ses voyages. Il s'accoutuma bientôt à revenir chaque mois consacrer quelques jours aux soins de ses affaires.
Ce commerce d'amitié durait depuis deux ans, au grand contentement de Marius, à qui tout souriait. Un enfant lui était né, son ami Césaire avait voulu en être le parrain ; et, comme cadeau de baptême à son filleul, il avait renouvelé le bail de la ferme, à des conditions de redevances réduites presque d'un tiers, alors que le rendement supérieur des terres, .améliorées depuis quinze ans, eût dû faire prévoir au contraire une formidable augmentation... L'exploitation des Olivets devenait une fortune ; des travaux de drainage allaient en accroître l'importance. Marins travaillait avec ce courage doublé d'intelligence qui est le nerf de toute grande entreprise, et réussissait au delà de ses espérances, lorsque le plus horrible malheur vint s'abattre sur lui.
Bien qu'il fût tout naturel que le baron Césaire, qui ne paraissait jamais que pour quelques jours, préférât l'habitation de sa ferme à celle de son château, la fréquence de ses apparitions avait bientôt fait jaser le pays. Lafière Séverine, la femme de son ami Marins, était
d'une beauté rare, un peu coquette, et d'humeur provocante ; ses airs de dame lui valurent d'abord des quolibets qui se changèrent aisément en bruits fâcheux sur ses relations avec le jeune Sauvageot. — Un soir, Marins, rentrant après une longue journée passée loin de chez lui, s'était arrêté au village; pendant qu'il donnait quelques ordres à ses gens, l'un d'eux, assez mauvais sujet qu'il avait renvoyé la veille, se mit à ricaner à l'écart en l'entendant annon« œr aux autres qu'il les rejoindrait dès l'aube au champ des Sources, un des plus éloignés de la ferme. Le maître des Olivets n'était pas patient; marchant droit au ricaneur, il lui demanda ce que signifiait son air de gouaillerie.
— Eh ! bien, répondit l'homme, cela signifie que, de bonne heure, vous laisserez la place à monsieur le baron, voilà tout.
11 n'avait pas articulé le dernier mot que Marins avait bbndi sur lui, le saisissant à la gorge, et l'on eut peine à l'arracher de ses mains.
Il est de ces coups qui frappent en plein cœur, fussent-ils dirigés pat* la plus abjecte perfidie. Marius revint chez lui dans un état d'exaspération qui touchait au délire. Soupçonner sa
i'emme, et surtout celui que, dans son dévouement, il aimait à l'égal d'un frère, un ami d'enfance qui l'avait comblé, et pour lequel il eût donné avec joie le plus pur de son sang!.. Une pareille infamie était tellement stupide qu'elle en devenait absurde à force de lâcheté. Mais, si confiant de cœur qu'il voulût être, sous l'obsession d'une idée trop cruelle, le pauvre Harius observa malgré lui. — Un mois plus tard, il ne doutait plus; l'homme avait dit la vérité : sa femme le trompait, et le baron Césaire était son amant.
n y eut alors un drame effrayant entre ces deux misérables, enhardis par une confiance aveugle, et ce mari qui les épiait. Trois fois ils furent au bout de son fusil ; mais, chaque fois, le malheureux sentit défaillir son courage. 11 les avait tant aimés!.. Enfin, tourmenté de cet horrible rêve qu'un jour peut-être, succombant à sa rage, il les tuerait tous les deux, il se tiécida à s'enfuir, n'emportant de son bonheur perdu que son enfant qu'il adorait. — Jttais alors une affreuse pensée lui surgit tout à coup. — Si son enfant n'était pas même de lui?.. Terrifié d'un tel doute, il ne songea plus qu'à s'assurer si du
moins un dernier espoir lui restait. Il médita son projet ; puis, un jour, annonçant un voyage d'affaires imprévues qui devait- le retem'r jusqu'au surlendemain, il quitta les Olivets. Parti le soir, laissant les amants sans défiance, il se cacha aux environs, attendant l'heure. Au milieu de la nuit, il revint à sa maison, ouvrit la porte sans bruit, et monta à la chambre de Séverine. La chambre était vide. Il se rendit alors à lappartement de Césaire Sauvageot, qui occupait une aile de la maison, luxueusement aménagée avec des meubles apportés du château. Là, armé d'une double clef qu'il avait fabriquée luimême au moyen d'une empreinte, il entra dans l'obscurité, alluma une bougie, et marcha droit vers une seconde pièce où couchait le baron. Y ayant pénétré, il les trouva endormis... Marins les réveilla. A sa vue, ils jetèrent un cri.
— Silence I dit-il d'une voix brève, les gens ne doivent rien entendre de ce qui va se passer ici !
Sur ces mots, il déposa froidement des pistolets qu'il tenait à la main, et s'adressant à l'amant.
— Allons, levez-vous, et allez m'attendre là, ajouta-t-il en lui désignant la chambre voisine.
J*ai d'abord à parler à ma femme. Ensuite j'irai vous retrouver.
Le jeune barpn Césaire n'était pas naturellement brave. Tremblant sous ce regard qui l'écrasait, il obéit avec tant de hâte, oubliant si bien sa complice, en son épouvante toile, que la malheureuse se sentit perdue.
^- Césaire ! s'écria-t-elle imprudemment.
— J'ai dit : Silence 1 répéta Marius.
Et, poussant le baron vers la porte d'un cabinet de toilette, il l'y fit entrer et l'enferma en tirant un verrou. — Il revint alors à Séverine.
— Mon Dieu ! bégaya-t-elle, est-ce que tu vas me tuer ?
— Nous allons voir, dit Marius. Pas de gémis^ sements inutiles, et réponds-moi. — De qui est notre enfant?
Demi-nue, assise sur le lit, les traits convulsés^ elle le regardait dans un tel paroxysme de terreur qu'il vit qu elle ne l'entendait même pas.
— Écoute, reprit-il, si tu tiens à ta vie, comprends-moi bien, car c'est ta seule chance de te sauver. — Il faut que je sache si mon enfant est de moi... et, pour cela, tu vas me révéler depuis quand Césaire est ton amant. Lorsque tu
auras parlé, j'irai Tinterroger : s'il me dit la même date que toi, je vous laisse vivre ; si sa réponse ne s'accorde pas avec la tienne, je vous lue tous les deux. -^ Maintenant réfléchis, j'attends !
Séverine respira; elle connaissait Marins, elle ne doutait point un instant que, ce qu'il avait résolu, il le ferait. Elle connaissait aussi trop bien le baron Césaire pour n'être point certaine que, devant une telle menace, il avouerait tout, cûmme elle. Elle entrevit l'impunité.
— C'est depuis deux ans, dit-elle avec assjirance.
— Quelques mois après notre mariage, alors?
demanda-t-il sans marquer le moindre étonnèrent.
— Oui.
— A ses premiers voyages, sans doute î
— Au second.
— C'est bien l — A son tour, maintenant ! ajouta Marius en se dirigeant vers l'autre pièce.
En le voyant entrer, Césaire Sauvageot crut sa dernière heure venue ; mais il se remit un peu en remarquant que Marius n'était plus armé. Quoique tremblant encore de tous ses membres, il
essaya de prendre une contenance moins piteuse.
— Je suis à vos ordres, se hasarda-t-il à murmurer.
A cette phrase banale, Marius ne put réprimer un geste de colère ; mais s'apaisant aussitôt :
— Regardez-moi donc en face, dit-il. Est-ce que vous croyez que j'en doute?
L'entretien ne fut pas long. — Les paroles du mari furent aussi décisives pour Tamant que pour la maîtresse. Le baron n'hésita pas plus qu'elle ; sa réponse, par bonheur pour lui, confirma ce qu'elle avait déjà avoué. — Marius sortit alors, passa par la chambre où, palpitante, attendait Séverine, et, sans même se retourner vers elle, il s'en alla les laissant tous deux.
L'infortuné, comme toutes les natures simples et vraies, aimait son enfant. Il venait d'acquérir la preuve qu'il était peut-être le fils de l'autre. — Sa résolution fut bientôt arrêtée. — Descendant l'escalier comme un homme ivre, il entra dans une pièce qui lui servait de bureau, rassembla à la hâte ses papiers et ses livres, qu'il boucla dans une malle. — Au point du jour, il les remettait aux
mains de maître Cavaillon, en lui confiant ce qui
venait d'arriver. Abondonnant tout, et n'emportant de sa ferme que les habits qui le couvraient, il le chargea de rendre ses comptes au baron. Depuis lors, on ne l'avait jamais revu.
Tel fut le récit du bon notaire. Jean d'Erueau l'avait écouté avec beaucoup d'intérêt, et plusieurs fois même avait marqué sa satisfaction par des hochements de tête approbatifs. Quand la péroraison fut achevée, il complimenta courtoisement le narrateur.
— Cette histoire est tout à fait intéressante, monsieur, ditril, et vous la contez vraiment fort bien.
A cet éloge, maître Cavaillon répondit par un salut de remerciement.
— Pour la résumer, cependant,ajouta d'Erneau, il en ressort évidemment que nous n'avons sur cette question de double paternité que des données en eifet très vagues.
— n pourrait y avoir la voix du sang. .. hasarda le notaire.
— Penh! c'est bien subtil!.. Mais, la chose en soi étant fort indifférente et du domaine particulier du sentiment, il nous reste uniquement à traiter le point légal du ^tiem nuptiœ démons trant.
— Où est mon père Marius Derneau, qui seul nous est indispensable?
— Ma foi I monsieur, je Tignore, car on tf en a plus jamais entendu reparler, sauf, il y a une douzaine d'années, par un cousin qui habitait alors Toulon et qui avait gardé quelques relations avec lui. — H. le baron à cette époque vendant ses terres et quittant définitivement le pays, madame votre mère acheta les Olivets. Il fallut alors une autorisation de son mari, qui l'envoya du reste en blanc par l'entremise de ce parent.
— Et mon cousin, vitril toujours ?
— Je le crois, monsieur. Seulement je vous avouerai que j'ai la certitude qu'on ne saurait rien par lui. Je lui ai écrit trois fois, il ne m'a point répondu.
— A combien se monte l'héritage de ma mère?
demanda Jean en mordillant la pomme de sa canne.
— A six cent mille francs environ, répondit le notaire.
— Bon! — J'irai voir le cousin.
Ces préliminaires posés, Jean d'Ëmeau s'occupa aussitôt du principal motif qui l'avait amené : à savoir, une installation pour mademoiselle Jeanne Runières. Il pria maître Cavaillon de lui faire
visiter les Olivets; rien ne Tempêchant de s'y établir, il ne cacha point son intention de prêter cette demeure à une jeune dame américaine de sesamieSy précisément la fille de son associé du Paraguay qui lui avait fait parvenir sa lettre. — Quelques heures plus tard, Jean revoyait son nid, tout émerveillé de le trouver si duveté. La maison même était si fort changée, depuis son enfance, qu'il eut peine à la reconnaître dans cette villa charmante, ou se devinait encore sans peine Tempreinte du goût parfait de son parrain. — Il ne put se défendre de féliciter rétrospectivement sa mère de l'avoir entretenue avec un pareil soin. Mademoiselle Jeanne serait là au comble de ses vœux. Ses dispositions furent bientôt prises. — Après une dernière entrevue avec le bon notaire, renseigné sur son cousin autant qu'il pouvait l'être, il repartit le soir même pour Toulon, où il aiTivait le matin.
Le parent de Marins était un Derneau, propriétaire d'un hôtel de second ordre sur le port. Jean descendit chez lui et, la reconnaissance faite, il aborda sans ambages la question qui l'amenait. ^ Dès les premiers mots sur son père, il comprit que le cousin se tenait sur la défensive et ne
voulait effectivement rien dire. — Hais Jean savait trouver les joints de toutes les armures. En déjeunant' avec ce nouveau parent, qu'il avait invité, il parla très négligemment du chiffre de Théritage) lequel, à défaut de son père et de lui, pouvait fort bien un jour revenir à des collatéraux.
Avant la fin du dessert, il apprenait que Marius Derneau était depuis vingt-cinq ans en Bretagne. — 11 habitait le village de Cardec, aux environs de Quimper ; le cousin n'en savait point davantage.
En revenant à Paris, Jean d'Emeau se mit à ratiociner sur ses propres affaires. — Avouons-le, sans oser l'en blâmer, son étoile, cette fois, lui semblait un peu bien vagabonde, et ce n'était pas sans quelque désarroi qu'il la voyait tout à coup s'engager dans un orbe écliptique aussi complètement imprévu. — Si flegmatique qu'il fût, l adjonction brusque de deux pères, dans le courant de ses habitudes, altérait malgré lui l'équilibre parlait de ses idées sur ces conventions vulgaires "fent, avec une si belle désinvolture, il avait jusqu'alors secoué le joug. Accoutumé à un isolement daus lequel il avait pu se croire absoluuient sans famille, et dans les ardeurs de cette lutte où son indépendance de cœur l'avait si bien st.-
condéy il ne s'était jamais amolli ea des pensées troublantes, qui l'eussent peut-être attardé dans sa route. Cependant, à cette heure de halte, après le cours .agité de sa vie, en possession d'une fortune et son but atteint, il sentait vaguement s'éveiller en lui une sorte de curiosité.
L'histoire du notaire lui revenait à l'esprit comme un bizarre roman qu'il eût négligemment feuilleté. Et, comme s'il se fût agi d'un autre, il se représentait ce drame étrange autour de son berceau. Il croyait se revoir, inconscient témoin de ce conflit terrible où se jouait sa destinée. Au fond de ses souvenirs, il retrouvait sa mère, pendant les rares fois qu'il l'avait visitée, et, quoiqu'il ne se sentît pas très ému par ces i-appels qui ne l'avaient jamais rendu rêveur, il ne pouvait se défendre d'un certain retour sur cette hardiesse d'abandon qu'il avait à lui reprocher.
— C'était décidément une femme de beaucoup de tête! se di1>-il philosophiquement. — Puis, une fois dans ses déductions, il en arrivait forcément à cette énigme que maître Cavaillon, en sa simplesse ingénue, lui avait posée presque avec un effroi comique qui l'avait fait sourire. — Fils de Marins où de Césaîre, avec les idées de
Jean d'Enîeau, cétait tout un. La possession d'un père lui semblait d'ailleurs une de ces vanités trop inutiles, à l'arrangement de sa vie pour qu'il se préoccup&t autrement d'approfondir ce mystère. Néanmoins, sans recourir à la fameuse voix du sang, il eût parié d'emblée pour le baron. — Épris de la science moderne, lean avait lu Darwin et, le système de l'hérédité confirmant la sélection, il ne pouvait douter d'une noble origine où son caractère trouvait une si juste explication. Il n'avait rien, à coup sûr, de ce fermier débonnaire, dont le sentimentalisme champêtre s'était fourvoyé entre deux natures de cette force, qui devaient le briser comme un verre au premier choc de leur rencontre, et, malgré les instincts démocratiques qui formaient la base la plus sérieuse de son tempérament, Jean se sentait en vérité trop Supérieur pour admettre un instant ce paysan du Var comme un appoint appréciable dans l'important problème de son entrée en ce monde. — Il advint cependant que, se résumant à part lui cette situation nouvelle, il se prit à songer qu'il y avait tout au moins une question de convenance, à ne tenir aucun compte des révélations toutes particulières qui lui avaient été faites-
pour rester dans la régularité des habitudes reçues de n'avoir qu'un seul père. Fermement résolu, en homme d'ordre, à ne point s'écarter des usages, il décida comme plus commode de ne point modifier ses sentiments pour son parrain, et de ne lui permettre en aucune façon surtout de sortir d'une réserve que, dans les circonstances présentes , il allait peut-être tenter de franchir.
Ce fut dans ces dispositions d'esprit qu'il arriva à Paris, assez préoccupé de l'idée qu'il lui fallait encore repartir à la recherche d'un auteur légal de ses jours. Tout cela gênait singulièrement les affaires de mademoiselle Jeanne, et il ne pouvait se dissimuler qu'il la laissait un peu bien exposée sans lui.
Au débotté, son premier soin fut de courir à Meudon. — Rien n'avait inquiété sa protégée, et il la trouva cette fois calme comme une fille de tête ayant pris vaillamment son parti.
— Votre goût pour les décisions nettes m'a gagnée, lui dit-elle, et vous me verrez maintenant résolue à adopter bravement toutes les mesures que vous prendrez, dans l'arrangement de ma vie. — Seulement, ne me laissez pas trop
seule avec moi-même, et tâchez que je ne pense pas trop.
Une idée vint à Jean d'Emeau.
— Vous plairait-il, par ce beau temps d'avril, de faire un petit voyage en Bretagne? demanda-' t-il tranquillement; j'y ai quelque affaire, et, avec de très faciles précautions, je me charge de vous y promener sans péril avec miss Clifford.
— Puisque vous vous en chargez, partons !
Quand dois-je me tenir prête ? ajouta-t-elle.
— Vous plairait-il demain ?
— Demain, soit î
— Eh bien I nous partirons le soir, avec ma voiture, pour éviter toute mauvaise rencontre de jour, en chemin de fer. — Nous irons jusqu'à Rambouillet; où nous prendrons le train de nuit jusqu'à Quimper... Est-ce dit?
— C'est dit 1
— Cette fille a du sang de sa mère dans les veines et n'est pas une poupée, pensa-t>-il en la quittant. — Le pauvre Arthur Verdier peut en faire son deuil !
Une heure plus tard, il faisait son entrée chez son parrain...
— Tiens, c*est toi, s*écria le baron, qui lui ouvrit ses bras.
— J'arrive de Grasse, répondit Jean, esquivant Faccolade pour se jeter dans un fauteuil, comme s'il eût fait la route à pied.
— Tu viens de Grasse ? dit le parrain, surpris.
— Oui.
— Tu as vu ta mère, alors?.., .
— Non! mais j'ai vu le notaire... pour conférer avec lui au sujet de l'héritage qu'elle me laisse.
— Comment?... Elle est morte?... '
— Il parait; dit Jean. — Vous savez... vous ne m'avez pas laissé beaucoup la connaître. — On aura oublié de vous avertir.
A ces mots, le baron soupçonna que l'héritier revenait certainement édifié sur bien des choses. Il eut un moment d'embarras.
^t- Ah ! elle est morte... répéta-t-il, cherchant à rencontrer le regard de son filleul, qui s'occupait à choisir un cigare dans une boîte placée près de lui.
— Est-ce drôle, mon cher baron, reprit Jean, que Ton ne puisse trouver chez vous rien d'honnête à fumer, à moins que l'on né vous demande
d'ouvrir votre tiroir privé. C'est d'un genre crasse qui n'a pas de nom !
— Tu sais bien que cela, c'est pour les amis, dit naïvement le parrain en apportant une autre boîte.
— Cela ne fait pas plus votre éloge que le leur!.. Eh bien, et votre nièce, à propos?..
— Aucune nouvelle ; ma sœur et Verdier partent ce soir pour Rome.
Jean d'Emeau ne répondit rien; le baron le considérait toujours comme pour Scruter sa pensée.
— Enfin !... Et ce notaire? Qu'est-ce qu'il t'a dit ? demanda-t-il au bout d'un instant, et non sans quelque hésitation.
— Peuh 1 il m'a raconté toute sorte d'histoires <iu'il fallait bien que j'apprisse. — Cela ne ïûanque pas d'être un peu compliqué, ajouta-t-il ^û allumant son cigare.
Le baron devint de plus en plus pensif. Enfin, fl se hasarda.
-^ Et ton... et Marius? reprit-il, esU^e qu'il vit toujours?
— Ça, c'est le plus obscur mystère. — Il va lalloir faire des fouilles pour le retrouver.
Le ton qui accompagna ces paroles convainquit le baron que son filleul savait tout. Q prit un air attendri.
— Voyons, Jean, mon enfant, insinua-t-il avec prudence, je conçois, je devine ce qui se passe dans ton cœur. Cest certainement, malgré tout, un grand ennui... c'est-à-dire un grand chagrin de perdre sa mère... Mais c'est aussi une consolation de penser à ceux qui nous restent... Tu sais que j'ai pour toi des... des sentiments,... hum !... un intérêt dont mon intention a toujours été de... te donner des preuves. Je suis resté garçon, et tu ne doutes pas qu'un jour... Enfin, j'ai élevé ton enfance, et j'ai essayé du moins de remplacer pour toi des affections....
— Mais, mon cher baron, répliqua d'Erneau, voyant qu'il s'embrouillait dans sa phrase, je n'ai jamais douté de vos bonnes dispositions à mon égard, et, si peu que nous soyons liés par une attache toute spirituelle qui nous laisse parfaitement libres, chacun de notre côté, croyez que, quant à moi, je verrai toujours en vous plus qu'un étranger.
Arrêté si brusquement sur la pente de Teffusion, le baron Sauvageot demeura un peu interdit.
Il crut que Jean hésitait à le comprendre, il voulut Fencourager. •
— Enfin, ajouta-t-il, j'ai un nom, une position dans le monde, et certainement cela peut te servir, au cas où ta propre situation exigerait l'appui d'une famille... Et je serais heureux, entends-moi bien, car je ne veux pas que tu l'ignores, de déclarer moi-même....
— C'est entendu, mon cher baron, interrompit lean en lui prenant la main ; comme par le passé, vous proclamerez que je suis votre filleul. -C'est dit!
Et, se levant sur ces mots, il prit congé de son parrain, le laissant assez déconfit.
Là-dessus, il s'en alla l'aire une visite à lady O'Donor, que l'annonce d'un nouveau départ désola.
Les gens occupés ont cela de bon, que c'est vraiment pour eux que le temps a des ailes — Lorsque Jean revînt chez lui, il se rappela qu'il y avait juste huit jours, à 1^ même heure, qu'il * avait quitté son hôtel avec mademoiselle Jeanne Runières, et que, depuis cette heure-là, il n*y était rentré que pour prendre son bagage, faire cinq cents lieues, courir à la recherche d'une maison sûre, à Tabri de toute surprise ou de tout danger d'une rencontre indiscrète, et la faire préparer pour un séjour d'un an. Bien que cet engrenage l'eût occasionnellement servi, en amenant une visite au notaire, à laquelle il lui eût fallu se décider tôt ou tard, — ce qui, entre temps, lui procurait deux pères, — il ne put se
défendre de songer que le coup de tête de mademoiselle Jeanne avait quelque peu altéré déjà, dans son cours, le fleuve paisible de sa vie, et ce fut avec une satisfaction vive qu'il revit son homey avec tout un jour devant lui pour mettre ses affaires en ordre, et s'occuper de sa correspondance attardée.
L'important pour lui, c'est qu'il avait déjà résolu du moins la principale difficulté de sa tâche, en trouvant juste à point dans les Olivets une habitation rêvée; il ne s'agissait plus que de découvrir Marins Demeau pour s'en assurer la possession prompte. Après quoi, la fugitive installée, il était délivré de tout souci sur cette Me entreprise, qu'il aurait eu l'avantage de mener de front avec ses propres intérêts d'héritage.
Ce fut donc fort allégé que, le lendemain, il arriva à Mèudon. — Mademoiselle Runières l'attendait avec miss Cliiford. Toutes les précautions étaient prises, ils partirent en voiture. A Saint- Cyr, Jean avait envoyé, dès la veille, un relais de deux bons chevaux, pour gagner Rambouillet, où, vers neuf heures, ils prenaient le train de nuit dans un coupé réservé, commandé d'avance à Paris pour cette station.
Au matin, après avoir traversé Quimper, ils arrivaient à Fouesnant.
— Oh ! Tadorable pays ! s'écria mademoiselle Jeanne. — Vous êtes un enchanteur pour avoif découvert cela !
11 est en efifet peu de sites comparables à ce village perdu, enfoui presque en plein bois sUf la côte de Bretagne, comme un nid solitaire à Tabri du vent des grèves.
— Je n'ai rien découvert du tout, mademoiselle, reprit Jean, si ce n'est un point sur la carte, qui m'a paru pittoresque, et surtout assez à l'écart de toute route pour n'y point craindre les passants.
Mais, une fois à Fouesnant, la difficulté était de trouver un logis. L'étoile de Jean d'Ërneau le servit. Après une demi-heure de recherches, il casait mademoiselle Jeanne et sa gouvernante chez la veuve d'un officier qui habitait une sorte de vilk; bâtie par un Anglais. La bonne dame cédait une partie de sa demeure, et se chargeait de pourvoir à tout.
— Enfin ! je vais donc marcher, courir hors des murs d'un jardin, dit mademoiselle Jeanne, qu'une longue réclusion d'une semaine avait déjà fatiguée.
/eau s'installa dans ] 'auberge du lieu. Après y avoir déjeuné, il rejoignit ses amies, décidément déguisées sous le nom de madame Humphry et sa nièce. — Us partirent tous trois pour descendre à la mer.
n Msait une de ces belles journées ensoleillées qui semblent une ivresse du renouveau. Mademoiselle Jeanne ne se sentait pas de joie.
— Vous vous étonnez de me voir presque heureuse, dit-elle à Jean. — Hélas ! il est si bon de respirer à Taise, sans l'oppression cruelle que je portais en moi depuis que je comprends la viel
Ils causèrent tout le long de la route. Peu assidu chez madame Runières, nous Tavons dit <^éjà, Jean n'y avait rencontré, l'héritière que de rares fois, à ses sorties du couvent, et, dans l'étrange hasard où les avait jetés cette fugue kardie, bien que l'enlèvement de mademoiselle Jeanne datât d'au moins dix jours, il l'avait à peine vue le temps nécessaire pour aviser aux soins les plus pressants de ce rôle de ravisseur qui lui tombait du ciel. — Délivrés de toute crainte, et protégés par la présence de miss Clifford, qui suivait à quelques pas, en gouvernante discrète, il ^ mirent à faire connaissance.
Jean n'était point pourvu de beaucoup de candeur; cependant il avait dans Vesprit une sorte de grâce d'état qui se pliait sans difficulté à toutes circonstances, fussent-elles futiles. En amateur, il apportait même parfois un certain goût curieux à écouter sérieusement les naïfs propos de jeunes filles, et ces échappées de sceptique dans les régions de Finnocence n'étaient point sans attrait pour lui. Il n'eut pas besoin de longs détours pour pénétrer du premier coup le caractère de mademoiselle Jeanne ; il fut assez satisfait de ce qu'il y découvrit. — Imagination vive et dévorante, elle avait cette heureuse spontanéité d'impressions des natures bien douées qui tournent bien ou mal, selon le milieu où elles se meuvent. Les adulations que devait susciter autour d'elle son titre connu de superbe héritière, et les flatteries intéressées de sa mère l'avaient rendue volontaire et fantasque comme une enfant gâtée; mais son cœur, tourmenté par un amer chagrin dont elle souifrait en silence, était resté sincère et bon. Repliée sur elle-même, elle avait vécu seule avec ses pensées ; libre de cultiver son intelligence à sa guise, un naturel instinct d'orgueil lui avait fait dépasser le niveau
d'études ordinaire aux couvents. -^ Tandis cpi'elle le regardait de ses grands yeux presque hardis, parlant d'abondance comme si elle se fût rattrapée d'un mutisme de huit jours, Jean était tout surpris d'un langage où l'ingénuité se mêlait aux aperçus d'une jeune raison droite que la réflexion a mûrie. Remarquant bientôt Tétonnement qu'elle lui causait^ elle s'arrêta un peu confuse.
— fl ne faut pas trop m'en vouloir si je bavarde ainsi, ajouta-t-elle, il y a si longtemps cpie je renferme tout, faute d'un ami à qui j'ose me confier et me laisser voir telle que je suis ! — Séparez dans tout cela le bien du mal, et faites-moi meilleure, maintenant que vous êtes devenu mon guide.
— En vérité, mademoiselle, répondit Jean, j'aurais peur de vous nuire en vous ôtant même an défaut.
— Bon ! Ceci est un madrigal que vous fleurissez aimablement. — Mais, d'abord, pourquoi m'appelez-vous toujours : mademoiselle ? — 11 faut changer cela, puisque nous voilà définitivement liés.
— Comment donc dirais-je ?
— Vous diriez; Jeanne, tout court. -^ Ce qui, pour le monde, laisserait plus aisément croire à quelque parenté.
— Et VOUS, comment diriez-voas?
— Moi, c'est différent, répondit^Ue un peu embarrassée, ma qualité de fille m'attache au rivage.
— Cest vrai, répliqua Jean.
— Pourtant, ajouta-t^lle avec une mine de regret, je comprends aussi que, lorsque vous êtes si généreux, si bon, il serait bien froid de vous traiter comme un de mes danseurs au cotillon... d'ailleurs vous ne dansez jamais, j'ai vu cela.
— En ce cas, que faire? La familiarité ne peut exister entre nous que : donnant, donnant.
Elle parut réfléchir à la force de cet argument.
— Vous ne feriez pas une petite concession?... demanda-lrelle d'un ton insinuant.
— Laquelle? voyons...
— Eh bien I répondi^elle, comme si elle eût reconnu les justes limites qu'elle pouvait franchir, moi, par exemple, je dirais : mon camarade. — Cela vous irait-il ?
— Parfaitement, répliqua Jean.
— Alors, c'est convenu ! — Commencez un peu, pourvoir...
— Volontiers, ma chère Jeanne.
La gouvernante survenait sur ces mots.
L'ÉTOILE DE JEAN d5
Devant ce premier résultat d'une demi-heure de causerie, elle demeura béante de surprise.
— Fermez la bouche, Clififord, dit mademoiselle Runières, mon camarade inaugure la forme nouvelle de nos relations, voilà tout !
Si Jean d'Ërneau eût été fat, ou moins solide contre tout espèce de péril sentimental, il eût été certes fort exposé à perdre de son flegme dans une aussi originale aventure. Bien que mademoiselle Jeanne n'eût point en partage la célèbre beauté de sa mère, moins éclatante, elle avait plus de charme, et Ton eût dit qu'elle avait dépouillé les lignes sculpturales de la statue, pour en adoucir la grâce et l'animer d'un souffle plus vivant. Les traits fins, de grands yeux bruns aux regards profonds comme s'ils fussent venus de son âme, un front intelligent et pensif, couronné d'une abondante chevelure châtain clair, où quelque mèche rebelle semblait toujours protester contre le joug du peigne qui K^ttachait son chignon. Grande, une taille de jeune déesse, dont un buste bien formé faisait ressortir le galbe; des pieds et des main? de Parisienne. Tout en elle avait une sorte de ^^rté juvénile, et cette élégance d'allures que
Téducation développe autant que Vinstinct de race. Marchant le long du rivage, Jean se livrait à ses réflexions d*artiste. — Étant donné un camarade , il est certain qu'il le préférait ainsi.
Il était impossible de rêver un lieu plus charmant pour y vivre caché. Jeanne, au bout de deux jours, parlait déjà d'acheter à sa majorité le village, et les terres, et la grève. — Libre comme Tair au milieu de ces bonnes gens de Bretagne qui lui souriaient, elle se sentait si bien en sûreté qu'elle n'admettait même plus que l'on pût jamais s'aviser de soupçonner en sa personne une autre que mademoiselle Humphry, citoyenne d'Amérique, voyageant avec sa tante. — Elle imaginait déjà son roman pour l'avenir, Tétonnement du pays lorsqu'elle y reviendrait un jour comtesse de Mauvert. Ils bâtiraient un château. — Jean écoutait ces résolutions exaltées, qui simplifiaient beaucoup sa tâche. A défaut des Olivets, Fouesnant serait, à la rigueur, un endroit tout trouvé qui lui permettrait d'établir la nièce de son parrain dans les meilleures conditions de convenances, et sans qu'il fût astreint à d'autre préoccupation que de veiller
le loin sur elle. C'était en somme plus près le Paris.
— Eh bien ! si le pays vous plaît, lui dit-il m soir, rien de plus simple que d'y chercher me maison.
Cependant, après deux ou trois jours em- ; ployés çn excursions, Jean songea à ses affaires. Il s'agissait maintenant de trouver Marins Der- , neau. Le village de Gardée, indiqué par le cousin, était à trois lieues de Foûesnant. Un matin, lais-
sant mademoiselle Jeanne, et exactement renseigné sur la route, il partit dans une carriole qu'il conduisait lui-même. — Un porteur de bonnes nouvelles est toujours le bienvenu. Tout en faisant trotter son cheval, il se représentait le singulier entretien qu'allait amener son entrevue avec ce pauvre diable, qui, après tout, méritait peut-être bien de lui quelques égards. Décidé à offrir une part raisonnable des six cent miB^ francs de son héritage, ce n'était même point
sans quelque satisfaction qu'il s'apprêtait à son rôle de réparateur providentiel des mésaventures occasionnées à son sujet par le baron Sauvageot. — Il assistait déjà en pensée à l'éblouisaement fort naturel que ne pouvait manquer de produire une semblable fortune, versée tout à coup corame un baume sur de vieilles blessures sans doute dès longtemps oubliées. En somme, la démarche de Jean avait un cAté si bizarre que, malgré son dégagement des préjugés, il se sentait en plein dans une conjoncture rare, d'un genre qu'il n'avait jamais prévu, ce qui l'amena i repenser à sa conduite envers son parrain. — A tout prendre, en repoussant des effusions patertteUes qui s'étaient offertes 5 lui avec tant de candeur, il s'était montré un peu dur. Si étranger qu'il fût aux sentiments vulgaires, il se disait qu'en somme le pauvre baron n'était point "n méchanr homme, et qu'il avait eu là un bon JBouvement dont son égoïsme sincère rehaussait énormément le prix. — Cet orgueil naïf'de paternité ^tta-légale avait en soi quelque chose de si plaisant dans son cynisme dépourvu de tout voile, que Jean se prenait à sourire en y songeant. Avec ses libres idées, que lui importait, à lui, de donner
satisfaction à cette vanité douce, en se prêtant à reconnaître entre eux l'apparence d'un titre qui le gênait si peu ? — Après tout, c'était à voir...
Arrivé vers midi au village de Gardée, il s'informa, sur la route, à un vieux Breton portant besace, qui lui parut un colporteur.
— Marins Demeau?.. répondit l'homme ; est-ce le Provençal que vous voulez dire ?... car il y en a un autre à Pont^l'Abbé...
— Ce doit être le Provençal... Le connaissezvous?
— Jésus 1 si je le connais ! répliqua le vieux; nous avons travaillé autrefois ensemble deux ans aux moulins de Saint-Yves!... Un rude honune, allez !
— Pouvez-vous m'indiquer sa demeure?
— Mais ce n'est pas ici ! — Il faut que vous alliez tout droit encore une petite' lieue. Une fois passé les Quatre-Bras, vous apercevrez deux grandes fermes à votre gauche, et, juste en face de l'autre côté, la chaumière; c'est là qu'il habite ; mais, à cette heure, il doit être au travail dans la minoterie. ,
— Bien, merci, mon brave!
Jean repartit, traversa le village, sur maintenant de trouver son Demeau. En montant une côte, il atteignit les Quatre-Bras, et vit de loin les deux fermes, à la hauteur d^esqueUes il arriva bientôt; mais là, sur sa droite, il n'aperçut aucune chaumière. Arrêté sur la route avec sa carriole, il s'apprêtait à attacher son cheval à un pommier pour aller interroger des paysans qui labouraient une pièce de terre; quand tout à coup, du sentier voisin, déboucha une jeune personne, vêtue d'une amazone, et montée sur un poney d'assez belle apparence. — A la vue d'un étranger qui semblait embarrassé de son chemin, elle ralentit sa course et s'approcha; puis, avec l'audace gracieuse d'une fille de dixsept ans :
— ' Vous semblez égaré, monsieur, dit-elle.
Moi, je suis du pays, et si vous avez besoin d'un renseignement sur ce que vous cherchez...
— Je cherche une chaumière que je ne vois pas, mademoiselle, répondit Jean, et que doit habiter, m'a-t-on assuré, un nommé Demeau.
— Le nommé Derneau : c'est mon père, monsieur! répondit la jeune amazone en riant... Et la chaumière qu'il liabite, c'est ce château que
VOUS voyez là-bas dans les arbres, et qu'on appelle la Chaumière, comme on rappellerait rOseraie, la Ghesnaie, ou les Tilleuls.
Jean demeura ébahi. — On s'embrouillait dans les Demeau.
— Ah ! mille pardons, mademoiselle, reprit-il. J'ignorais qu'il y eût ici plusieurs pei*sonnes de ce nom. L'homme dont je m'enquiers est celui qu'on désigne plutôt, je crois, sous le nom de Marins le Provençal.
— Monsieur Marins Derneau, mon père, est aussi Provençal, monsieur, comme Vhomme doot vous vous enquérez, répartit encore en riant la jeune fille, il n'y en a pas d'autre ici de ce nom ! — Si donc c'est à lui que vous avez affaire, vous pouvez me suivre au château : il est absent, mais, dans une demi-heure, il rentrera pour déjeuner.
— Je vous suis très obligé, mademoiselle, répondit Jean de plus en plus désorienté. — Cependant, j'aurais scrupule d'interrompre votre promenade...
— J'allais tout simplement au-devant de mon père, monsieur, et maman sera fort honorée de vous recevoir en l'attendant. — Venez I
£t, disant ces mots, elle tourna bride.
Convaincu qu'il s'empêtrait dans quelque imbroglio qu un haî^ard de nom pouvait seul expliquer, Jean suivit au pas dans sa carriole.
La jeune fille revint vers le large sentier par lequel elle était apparue, et qui n'était autre que l'allée du château. — Comme ils y arrivaient, au Wu de prendre le terre-plein, son cheval, pour couper plus au court, sauta d'un bond le fossé qui bordait la route.
— Que tu es bête, Noirot ! s'écria-t-elle. — Nous ne sommes pas seuls; il faut de la tenue!
^u bout de cinq minutes, ils entraiçnt à la Chaumière. — Si le nom de château pouvait paraître ambitieux pour la demeure, elle avait à ^up sûr fort bon air, et dénonçait la solide aisance et même un certain luxe chez ses hôtes. ^^ passant devant des écuries en retour, sépa- •^s du corps de logis, la jolie amazone s'arrêta, ■^^n vieux serviteur parut, la fit descendre de ^^ poney, en l'enlevant sans façon par la *^'Ue, puis vint s'occuper du cheval de Jean, V^^ mit pied à terre.
■^ Si vous voulez me suivre, monsieur, dit la )^^ue fille en ramassant gracieusement sa longue J^P^» je vais vous conduire à maman.
D'un pas leste, elle se dirigea vers le pem)n, monta les marches et ouvrit la porte d'un grand salon.
— Maman, dit-elle, voici un monsieur qui vient piour mon père.
Jean se trouva en face d'une femme d'environ quarante-cinq ans, en costume du pays, à la physionomie à la fois ouverte et sérieuse, avec des traits encore fort beaux.
— Mon mari ne peut tarder, monsieur, dit madame Demeau en se levant, si vous voulez bien l'attendiie. . .
Jean, ne doutant plus qu'il se fourvoyait, s'inclina, et prit un fauteuil qu'elle lui offrit. l Près d'un balcon donnant sur les jardins, deux enfants jouaient.
— Allez courir dehors, garçons! reprit la mère, en leur donnant un baiser à chacun.
— Mais, madame, dit Jean, je serais confus de vous causer le moindre dérangement.
— Bon, répondit madame Derneau avec un clair et franc sourire, ils aiment bien mieux cela.
Mais, à peine étaient-ils disparus, les enfants rentraient en criant :
— Voilà papa !
Par la fenêtre ouverte, Jean aperçut une voiture qui, une minute après, s'arrêtait devant le perron ; il en vit descendre le maître du lieu. — Sa femme et sa fille, sorties à sa rencontre, Tattendaient sur les marches.
— Ah ! j'ai une faim de loup! dit-il joyeuseioent en les embrassant toutes deux, tandis que les enfants lui prenaient chacun une main.
On l'avertit que quelqu'un était là qui le demandait.
— En ce cas, allez, je vous rejoins! reprit-il. Monsieur Derneau était un homme de haute
taille, alerte, bien pris ; il semblait avoir cinquante-cinq ans, en dépit de quelques années de surplus; des cheveux touffus, d'un noir de jais, mêlés de rares cheveux blancs, l'apparence d'une vigueur peu commune, avec un air de naturelle honte qui se lisait dans ses yeux, malgré la décision de son regard droit et vif. On devinait en lui le tempérament énergique d'un travailleur qui n'épargnait point sa peine, et devait faire marcher son monde avec autorité.
Ses expansions de père et d'époux accomplies, il se dirigea vers le salon.
— Je regrette, monsieur, de vous avoir fait attendre, dit-il en entrant, j'ignorais...
— Vous n'avez pas à vous excuser, monsieur, répondit Jean, qui s'était levé ; j'aurais plutôt raison de vous demander pardon moi-même de ne m'ôtre point annoncé.
— Bien ! ajouta en riant M. Demeau. — Et maintenant que les politesses sont faites, m permetlrez-vous de vous demander à qui j'ai l'honneur de parier ?. . .
Jean eut un mouvement d'embarras. Il tira ud carnet de sa poche, y prit une carte qu'il tendit à son hôte.
— Voici mon nom, monsieur, dit-il .
M. Demeau eut à peine lu qu'il fit un geste de stupeur ; il regarda Jean et devint très pâle. Il se remit pourtant.
— Pardonnez-moi ma surprise, monsieur, dit-il ; vous portez un nom qui semble presque être le mien... quoique un peu changé d'orthographe.
— Monsieur, répondit Jean toujours tranquille, c'est en effet tout à fait le vôtre, si vous èt^ Marins Demeau, l'ancien fermier des OU vêts.
Marins eut encore un mouvement de stupéfaction ; mais ce ne fut cette fois qu'un éclair.
— Oui, c'est moi, dit-il, et, si je comprends bien, vous êtes le fils de Séverine Rupert.
— Tout cela est très exact, répliqua Jean en s'inclinant.
— Eh bien ! qu'est-ce que vous - venez faire ici?... demanda le Provençal, comme si la simple éûonciation des faits eût suffi pour justifier cette brutale question.
— le conçois, monsieur, que ma présence chez vous a tout lieu de vous surprendre, répliqua Jean sans se désarçonner le moins du monde. — Cependant, il y a forcément entre nous un certain lien auquel, ni vous ni moi, ne pouvons nen changer, et qui fait que nous avons quelques intérêts communs ; c'est pourquoi je suis venu vous trouver.
— Allons vite au but ! répondit résolument Marins. — Combien veut-elle, ou combien voulezvous?..
— Oh! monsieur, reprit Jean avec un sourite; mais nous sommes, en vérité, très loin de compte. — C'est moi qui viens, au contraire, vous apporter votre part dans l'héritage de ma mère.
— Elle est morte ?..
— Comme j'ai l'honneur de vous le dire... H
m L'ÉTOILE DE JEAN
s'ensuit donc qu'il faut absolument votre intervention pour les formalités de la loi.
— Oh l tout ce que vous voudrez l s'écria Marins Demeau en respirant comme un homme allégé. — Mon notaire peut faire les actes aujourd'hui, les faire enregistrer demain, pour vous les remettre aussitôt...
— £h bien 1 nous nous sommes entendus, monsieur, dit Jean en se levant ; il ne me reste plus qu'à m'excuser encore une fois du retard que, involontairement, j'apporte à votre déjeuner.
Marins Demeau le regardait pensif. — En le voyant partir, il l'arrêta.
— Voyons, reprit-il en adoucissant sa voix mâle, tout cela est vraiment bien étrange,monsieur; mais, comme vous l'avez dit, ni vous ni moi n'y pouvons rien. — Tout à l'heure pourtant, en apprenant qui vous êtes, je me suis trop souvenu, et j'ai laissé échapper quelques paroles dont, à cette heure, vous comprendrez le sens, puisque vous avez vu ma famille. — J'étais inquiet pour les miens de votre venue.
 ce langage si franc, Jean, malgré lui, se sentit à son tour une pointe de regret.
— J'ai eu tort en effet de ne point vous aver-
tir, monsieur, répliqua-t-il. N'en accusez que ma complète ignorance de complications qu'il m'était impossible de prévoir. — Croyez en tout cas, je vous prie, qu'aucun acte, ni aucune parole de moi ne troubleront nul des vôtres, et, si TOUS voulez bien ni'assigner un rendez-vous...
Marius le regardait toujours ; il semblait réfléchir et hésiter.
"" J'ai affaire pour quelques heures, dit-il «ûfin; si vous m'attendiez, nous irions ensuite à
Quimper.
— Je suis à vos ordres, monsieur.
Marias hésita encore.
"- Mais vous n'avez peut-être pas déjeuné ?
*t-il.
"* Je l'avoue.
■^ En ce cas, il vaut mieux, je crois, que ^«as Ralliez point à l'auberge...
"^ J'accepterais volontiers votre hospitalité,
PTil Jean. Seulement je suis depuis quelques jours dans le pays, et mon nom y est déjà connu; Permettez-moi de vous en avertir... Peut-être
rait-il prudent, chez vous, pour éviter les
'^jectures, de déclarer entre nous quelque
Î^Penté.
— Je VOUS remercie d'y songer, répondit Harius, et c'est en cifet ce qui convient le mieui.
— Eh ! bien, j'arrive d'Amérique, où j'ai passé une partie de ma vie... Pour vos gens, je puis être un cousin éloigné.
En entrant dans la salle à manger, Jean de- Tina qu'on y était dans l'inquiétude^ comme si l'émotion que son arrivée avait produite eût fait pressentir en lui quelque messager de malheur. En l'apercevant, madame Demeau, étonnée, toxuna vivement les yeux vers Marins comme pour l'interroger ; d'un signe, son mari la l'assura, puis d'un ton joyeux :
— Allons, dit-il, un couvert pour notre cousin ! Ce mot rasséréna tous les visages.
Pendant que la jeune fille courait à une crédence, le Provençal s'approcha de sa femme et, se penchant, lui parla très basa l'oreille. — Dès le premier mot, au rayonnement subit qui illumina les traits de la Bretonne, au regard d'indicible
joie dont elle enveloppa tout à coup ses entants, Jean comprit ce qu'il lui disait.
— Yvonne , Yvonne ! cria-t-elle à sa fille comme dans un élan d'ivresse folle, viens m'embrasser !
A ce cri de mère, Jean sentit, ma foi, un petit brouillard sur ses yeux, tout en continuant à songer qu'il était décidément dans une série d'événements bien complexes. En dépit de ses idées philosophiques sur Wquem nuptiœ demmtrant^ et malgré sa confiance absolue dans les ingénieux systèmes de la sélection et de rhérédité de Darwin, il ne pouvait s'empêcher de reconnaître, après tout, qu'il y avait au fond de tout cela un grand mystère, et il roulait dans son esprit cette vague pensée que les enfants qu'A voyait là étaient enfin ses frères et sœur, autre conjoncture imprévue qui ne laissait point que d'être des plus originales.
Toute alarme passée, le déjeuner fut coràiaï' Sans rien comprendre à l'émotion de sa mère, Yvonne avait deviné que le cousin venait d'apporter une immense joie, et ses grands yeux pleins de reconnaissance se tournaient à chaque instant vers lui, attentifs à son moindre gest^/
pour le servir et le combler de mille soins. Pourtant, malgré le grand appétit qu'il avait annoncé, Marius ne mangeait guère : il regardait Jean. Il n'était point jusqu'à madame Derneau qui, tout en lui souriant, n'eût l'air de le considérer avec une indicible émotion. — CSomme on était au dessert :
-r Monsieur Jean, lui dit-elle, pourquoi ne resteriez-vous pas ici quelques jours .?
En l'entendant prononcer son nom, qui n'avait point été révélé devant elle, il comprit qu'elle savait tout.
— Mon Dieu ! madame, répondit-il, cela ne dépend pas tout à fait de moi. J'ai des amis que j'ai laissés à Fouesnant. — Pourtant, permettezmoi de vous remercier de votre offre obligeante.
— Maman, dît tout à coup Yvonne étourdiînent, ne trouves-tu pas que notre cousin ressemble étonnamment à Paul ?. .
La mère eut un moment d'embarras à cette question brûlante, et, l'éludant, elle s'adressa à Jean.
— Paul est notre fils aîrié, monsieur , ajouta- Wle, qui fait en ce moment un voyage en Angleterre.
— Ah ! . vous avez encore un fils, madame ?
répondit-il, voulant l'aider à détourner Tidée d'Yvonne.
Par disgrâce, Yvonne était partie.
— Mais papa, vois donC; poursuivit-elle, les mêmes yeux, le même regard, le même front!
— Eh! bien, eh! bien, enfant, reprit la mère, une demoiselle ne doit pas faire si hardiment, et tout haut, de ces remarques! — Pardonliez-lui, monsieur. .
Yvonne rougit, son père se leva, et l'on quitta la salle à manger pour aller prendre le café sous une tonnelle, pendant qu'on attelait une américaine avec laquelle Marins et Jean devaient se rendre à Quimper.
— On ramènera votre carriole à l'hôtel de Fouesnant, où je vous reconduirai ce soir, dit Marins.
Un quart d'heure après, ils étaient sur un petit chemin longeant le mur du parc de la Chaumière. Ils parlaient des moissons, des farines. — En Amérique, Jean avait quelque temps fait le commerce des grains ; il s'entendait fort bien à toutes les questions de minoterie, de mouture et de ventes, et, quoiqu'il y eût là pour lui un sujet d'étonnement. Marins ne l'interrogea point. Pans
le bizarre rapprochement qu'ils subissaient tous deux, Jean devinait TefFroi que pouvait causer sa présence en Bretagne, où la moindre indiscrétion dénonçait le mariage illégitime de son père légal, et Ton eût dit que, par un accord tacite, ils voulussent éviter de pénétrer dans le passé l'un de Tautre, ou de causer même des motifs qui les avaient contraints de se rencontrer.
Comme ils arrivaient à un petit bois, Marins s'arrêta devant une fort jolie habitation qui ressemblait à un cottage.
— Hé ! Baptiste ! cria-t-il au jardinier qui arrosait la pelouse, est-il venu un monsieur voir la maison ?
Le jardinier accourut, le béret à la main, et répondit négativement, tout en priant M. Derneau de descendre un instant pour examiner un mur qui se dégradait.
— C'est mon ancienne maison que je loue, dit-il à son compagnon qui l'avait suivi.
La visito ne fut pas longue, mais elle avait suffi pour faire venir à Jean l'idée que cette demeure charmante eût merveilleusement convenu à mademoiselle Jeanne, si décidément elle se résolvait pour la Bretagne, et en préférait le séjour.
— Ma foi ! dit-il, voilà une habitatiôa qu*une dame de mes amies et' sa nièce, qui sont à Fouesnant, eussent peut-être été ravies de trouver. — N'en connaî triez-vous pas quelque autre?
— Oh ! il n'y en a guère, répondit Marius ; mais qu'à cela ne tienne, puisque c^Ue-ci est encore libre. Pour peu que vos amies la désirent, je serai enchanté de vous être agréable en la leur cédant pour le temps qu'il leur plaira.
Il fut convenu que le jour même madame Humphry serait avisée. Ils arrivèrent à l'usine. — Croyant tomber du ciel comme une Providence, Jean, depuis le matin, marchait de surprise en surprise, et, sur les pas du Provençal, de vagues souvenirs du marquis de Carabas lui venaient à l'esprit. La minoterie était un établissement considérable, qui dénonçait à première vue le progrès de la plus haute industrie. Ce fut le dernier coup, et la visite des moulins à vapeur intéressa l'Américain. Les ordres expédiés, ils remontèrent en voiture ; une heure après, ils étaient à Quimper. — A la façon dont cet autre notaire reçut Marius Demeau, il était aisé de voir qu'il était pour l'étude un client d'importance. Les explications confidentielles furent bientôt données, il ne
L'ËTOILE DE JBàH 117
s'agissait plus que d3 minuter une procnratioD.
— Mais, monsieur Demeau, dit le notaire, je ne vois guère Tutilité de cet acte, car, d'après votre contrat, la succession de madame votre épouse vous revient de droit, sans que monsieur votre fils y puisse rien prétendre de votre vivant : si ce n'est que, par une conoessicm tonte volontaire, il ne vous convienne de l'avantager, fin avance d'hoirie.
— Oh ! il ne s'agit aucunement de mon droit, répliqua vivement Marins, il s'a^t an contraire d'un abandon pur et simple de toute prétention à cet héritage, dont je ne veux rien. — Et je crois pouvoir me dispenser de vous en dire les raisons.
A ces derniers mots, Jean, que rien n'étonnait plus, comprit trop bien le sentiment qui les dictait pour essayer d'intervenir. — Le notaire s'inclina en homme qui connaissait son client.
— En c>e cas, monsieur Derneau, reprit-il, je n'insiste pas ; seulement, et votre détermination étant prise, si vous voulez me permettre un conseil, vous ne ferez pas faire dans mon étude cet acte que vous me demandez. Certes, je puis le libeller moi-même sans recourir à un de mes clercs; mais il y faut l'enregistrement, c*est-à-
dire la divulgation, à des employés qui n'ont aucune raison pour garder le secret, de la difficulté où vous êtes. Car il est bien évident qu'il me faut énoncer que vous agissez, dans votre renonciation à cet héritage, en qualité d'époux de la dame Derneau décédée... ce qui implique que vous ne pouvez être marié ici avec la mère de vos enfants. Marins baissa la tête tristement.
— Vous avez raison, dit-il, mais que faire, alors ?
— Si déplaisant que cela puisse être pour vous, allez à Grasse, et donnez là, à monsieur, les actes nécessaires. Mais je crois qu'il nous faut d'abord réfléchir. Tout cela est beaucoup plus compliqué qu'il ne vous semble à première vue, et je vou^ avoue que j'ai moi-même besoin d'y penser. Je dois me rendre demain à Cardec, si vous voulez bien m'attendre à la Chaumière, nous pourrons causer à loisir.
Les arguments du notaire étaient trop sérieux pour qu'il fût possible de n'en point tenir compte. On s'en référa à ses conseils.
— Je suis désolé de vous apporter ces ennuis, dit Jean, comme il remontait en voiture avec son père légal
— Encore une fois, nous n'y pouvons rien, monsieur, répondit Derneau, en homme habitué dès longtemps à un rude souci. En tout cas, votre démarche m'aura apporté un grand bonheur, puisque je vais pouvoir enfin régulariser cette déplorable situation de ma femme et de mes enfants. — Aussi comprendrez-vous, plus que jamais, le service que j'attends de vous, en vous priant de ne rien laisser soupçonner des affaires qu'il y a entre nous.
En écoutant ces craintes, Jean ne put se défendre de songer aux avances de cette autre paternité plus qu'indiscrète du baron Sauvageot. Si bizarre que sa position lui parût, il se sentit malgré lui véritablement touché des trop justes alarmes de cet honnête homme que ^tout le portait à estimer.
— Mes regrets du trouble que je vous cause, dit-il vivement, vous répondent de mon silence.
Us s'entendirent alors, et ce ne fut point long, sur cette singulière liquidation d'héritage entre père et fils qui ne s'étaient jamais vus. — Le soir même, Jean écrirait à maître Cavaillon de façon que, le jour venu, tout étant préparé, Marins
Derneau n*eùt qu'à paraître à Grasse, pour régler définitivement cet arrangement de famille.
Une heure après , ils amvaient à Fouesnant après être aussi convenus que, si madame Humphry se décidait à se fixer dans le pays, Jean l'amènerait avec sa nièce, le lendemain, pour visiter la maison du petit bois«
Jean était philosophe , et, dans le courant agité de sa vie, il avait vu tant de choses qu'il ne se laissait point aisément entamer par Tinattendu de quelque événement que ce fût. Il avait des idées à lui sur les causes finales, et les complications humaines n'étaient, à ses yeux^ que le résultat d'équations absolues que le hasard des passions doit combiner à l'infini.
Cependant, lorsque, revenu le soir de son excursion à Gardée, il se trouva seul devant son l>uvard prêt à rendre compte à son notaire des conventions arrêtées avec Marius, il ne put s'empêcher de méditer, à part lui, sur les curieuses impressions qu'il avait éprouvées ce jour-là. Le qvem nuptiœ demonstrant lui appa-
raissiût cette lois avec des conséquences si bizan*es qu'il avait vraiment besoin d'un effort de pensée pour rattacher l'histoire de maître Cavaillon, si pleine de péripéties étranges, à ce dénouement qui tournait si brusquement à Vitiiprévu, et dans lequel il arrivait comme un personnage importun, maladroitement introduit dans la pièce. S'il eût été d'humeur à creuser la question du divorce, il eût certes eu beau jeu: mais il était encore trop surpris de ce qu'il avait vu pour ne point se restreindre. — En résumé, la connaissance qu'il venait de faire avec le Provençal lui avait amené des idées d'un autie ordre. Bien qu'il eût trouvé d'abord une satisfaction toute personnelle à se targuer d'une flatteuse origine, revenant sur des conclusions premières qui lui semblaient maintenant ti*op hâtives, il commençait à discuter en lui les titres du baron Sauvageot, et à se demander si vraiment, sans cesser d'être impartial, il n'était point forcé de reconnaître que les présomptions de paternité étaient pour le moins balancées.
— Le choix d'un père, après tout, n'est pas chose indifférente, se dit-il.
Et, sans être autrement pressé, il résolut de suspendre toute détermination jusqu'à plus ample informé.
Le lendemain, Jean 'retrouva mademoiselle Runières de plus en plus enchantée de son voyage. — La Bretagne était décidément son rêve, n lui offrit de s'y fixer, annonçant que, en ce cas, il avait découvert une villa qu elle pouvait visiter le jour même. Elle accepta avec transport. — Après déjeuner, il vint la prendre, et, dans une vieille calèche, ils partirent pour Gardée, où ils arrivaient deux heures plus tard, par des chemins si pittoresques que l'admiration de mademoiselle Jeanne se changeait en enthousiasme.
— Voici f otre castel, dit Jean, comme ils entraient dans le petit bois.
La voiture s'arrêta bientôt à la grille. Le jardinier, reconiiaissaat Tétranger qu'il avait vu la veille avec son maître, accourut et s'empressa de tout ouvrir. Ils le suivirent à travers la pelouse bordée de massifs et pénétrèrent dans le logis.
— Mais vous avez vraiment une baguette de '^> s'écria Jeanne. Il est impossible de mieux réaliser mes souhaits!
i^ maison était en çffet charms^nte en son
confortable à la fois simple et sérieux. On eût dit un de ces jolis cottages anglais, à Vaspect si gai et si familial, qui semblent destinés à n'avoir que le bonheur pour hôte. Miss Clifford s'eitasiait. Le petit parc et les jardins visités, les décisions furent bientôt prises, et le denier à Dieu au jardinier conclut l'affaire, sur la parole de Jean qu'il verrait dès le lendemain son msdtre et signerait le contrat.
Pour peu qu'oïl ait dans l'esprit le moindre gain d'indépendance, on se fait aux événemeQts les plus exceptionnels comme aux plus faibles incidents prévus. Ainsi pensait Jean, en causant avec mademoiselle Jeanne pendant qu'ils revenaient à Fouesnant, ravis tous deux du succès de leur excursion. En dépit de cette vaine apparence de complications que semblait devoir amener pour lui l'enlèvement de la nièce de son parrain, tout s'accordait en effet d'une façon si naturelle qu'il s'étonnait lui-même de s'être un instant ému d'un dérangement de si peu d'importance. Mademoiselle Humphry, installée à Gardée, était à coup sûr trop bien à l'abri de toute recherche pour qu'il se fît le moindre scrupule, ses aôaires terminées, de rentrer à Paris
comme si rien d'insolite ne lui fàt survenu. Quelques visites de convenances au Cottage dans le cours de l'année, et son rôle chevaleresque était rempli.
Ce fut donc sous une impression d'allégement qu'il se remit en route le lendemain pour traiter son affaire de location avec Harius Demeau. Un retard pouvait lui faire manquer cette aubaine. — 11 croyait s'être suffisamment entendu avec son père sur la question d'incognito, pour ne point trop redouter l'embarras d'une seconde apparition à la Chaumière. Ce ne fut pas sans quelque appi'éhension pourtant qu'il arriva commel'avantveille. — Il s'arrêtait à la porte des écuries, lorsqu'il aperçut Yvonne sur le perron.
— Maman, maman, ditrcUe, c'est notre cousin Jean!
Au même instant, madame Demeau parut.
ËUe rougit un peu à ce : a Bonjour, cousin » que les enfants survenus sur ses pas prodiguaient à l'envi. Mais elle se remit bien vite.
— 11 est aimable à vous de nous surprendre, 'Utrelle avec un sourire. Le chemin de la maison vous sera connu maintenant, je l'espèru.
A cet accueil si cordial, malgi'é le inabîsc
qu'il devinait, Jean prit vivement la main qu'elle lui tendait, et, pour dissiper toute gène, il enleva dans ses bras un des enfants, qu'il embrassa.
— J'ai presque toujours vécu en Amérique, madame, ajouta-t-il en riant. Aussi n'ai-je pas besoin de vous dire combien je suis ravi, après mes grands voyages, de me voir tout à coup de si gentils alliés.
Un regard de reconnaissance de la Bretonne le remercia de cette affirmation de respect, pour une situation dont il ne pouvait ignorer les tristesses.
— M. Derneau est là ! ajouta-t-elle, encore un peu troublée pourtant de cette visite.
Jean fut introduit dans une grande pièce où il trouva Marins assis devant un bureau.
— Justement je vous écrivais, dit le Provençal, pour vous donner rendez-vous demain. — Je sais que vous êtes allé voir hier le Cottage.
L'affaire de location fut bientôt conclue sans écrit. Les ordres étaient déjà donnés pour que madame Humphry et sa fille pussent entrer en possession dès le jour même. Ce point réglé ;
— J'ai aussi pris des dispositions en ce qui vous concerne, ajouta Marins, et j'ai averti de
mon côté maitre Cavaillon de ce dont nous sommes convenus.
— J'estime que vous en prendrez à votre aise sur ce dérangement que je vous cause, répondit Jean, car rien ne presse ; j'attendrai votre convenance.
— C'est à ce sujet que je voulais vous parler, repritMarius d'un air soucieux, et je vous remercie de venir au-devant d'une explication nécessaire entre nous, après ce que m'a dit mon notaire de certaines difficultés qui entraîneront sans doute un retard de quelques semaines dans la solution de votre héritage.
— Ah î s'écriavivement Jean, j'accepte d'avance tout ce que vous déciderez.
— Eh ! bien, reprit Marins, voici ce que nous avons combiné ; mais, pour que vous' le compre niez, je vous dirai d'abord ce qu'il m'importe de vous faire connaître des nécessités qui me guident.
Jean s'inclina sans répondre, en signe d'acquiescement. — La contre-partie de l'histoire Cavaillon se présentait à lui avec des péripéties <iui le touchaient trop au vif pour qu'il n'y apportât point le plus curieux intérêt.
— J'ignore ce que vous savez de votre mère, continua Marius, ou des raisons pour lesquelles j ai cru devoir me séparer d'elle. Dans l'étrange différend où nous sommes tous deux, je n'ai à vous parler que de moi-même , de la famille que je me suis faite, et dont je veux avant tout sauvegarder Tavenir. Au milieu de mes luttes, j'ai eu le bonheur de rencontrer une fille de cœur qui m'a aimé avec assez de confiance pour devenir ma femme.... comme elle pouvait l'être avec nos tristes lois. D'accord avec sa mère, nous avons pu faire croire que nous quittions Brest pour aller nous marier en Provence. La vérité, c'est que nous étions entrés dans une église, et que là, devant un autel, j'ai mis un anneau à son doigt. Avec le peu que nous avions à nous deux de fortune, nous sommes alors venus nous établir dans ce pays, où, complètement inconnus, nous avons aisément forcé l'estime. Nul n'y a jamais douté de notre mariage ; mais, à la naissance de mon premier fils, je me suis trouvé forcément face à face avec les rigueurs du code, puisque le code est ainsi fait qu'il ne me permettait même pas d'être honne te homme en reconnaissant notre enfant. — Hon-
nête homme, j'ai donc été contraint de recourir à des détours, et je n'avais pas le choix ; — ou révéler que nous n'étions pas mariés, ou dissimuler notre véritable situation par de fausses déclarations d'état civil. .— Je n'ai point hésité, la loi étant inhabile à prévoir de si cruels effets de nos stupides séparations. — Il résulte de tout cela que je suis obligé à de très grandes précautions pour éviter que Ton ne découvre des irrégularités qui tomberaient même sous le coup de la justice, s'il n'y avait maii\tenant prescription. — Je ne veux pas en tout cas que mes enfants puissent jamais soupçonner qu'ils aient eu à rougir de leur mère.
— Je ne saurais qu'approuver votre prudence, dit Jean. Il y a là en effet de si incroyables inconséquences de notre législation que c'est ma foi tant pis pour elle si, pour rester honnête homme , on est forcé de la violer... Aussi, ajouta-tril, comptez sur moi, monsieur, pour tout ce que vous jugerez nécessaire dans l'intérêt des vôtres.
— Je vous remercie encore, reprit le Provençal; mais il est un autre point plus grave que mon notaire m'a fait toucher du doigt, et que ces mêmes inconséquences de la loi m o-
bligent à aborder avec vous. — Veuf, je puis aujourd'hui, enfin, régulariser l'avenir de ma femme. Pour ne rien divulguer dans le pays, nous irons nous marier en Angleterre ; j'ai déjà pris des mesures dans cette prévision. Mais, si simple que puisse paraître cet acte, le code se dresse encore pour me forcer à commettre un nouveau délit en taisant mon veuvage. — La loi est telle qu'elle me défendrait de légitimer mes enfants, car ils Kint nés pendant ma séparation. Si je dénonçais leur existence, il me faudrait révéler que j'ai fait de fausses déclarations d'état civil ; et; rejetés alors comme adultérins, ils seraient déchus de tout droit d'héritage, et resteraient sans autre nom que le nom de leur mère.
— Dire que tout cela est vrai ! reprit Jean en secouant la tète, et que presque partout ailleurs qu'en France de pareilles énormités sont aplanies par le divorce.
— Mais ce n'est point tout, continua Marins, et, ces difficultés expliquées, pour que vous puissiez bien me comprendre, il faut que j'en arrive au sujet principal que j'ai à traiter avec vous, car mon mariage accompli ne suffirait point pour résoudre les questions d'intérêt entre nous
deux. — En fait, à l'égard de vous, je ne puis me dissimuler que toutes ces précautions sont vaines. Vous avez le droit de les attaquer aujourd'hui, comme vous aurez le droit à ma mort de faire annuler l'état civil de mes enfants. Par la seule preuve qu'étant nés du vivant de votre mère ils sont adultérins , vous pourriez les destituer de toute part de mon héritage. — D résulte donc de tout ce gâchis légal que je serais à votre discrétion, si nous n'arrivions à quelque arrangement au moyen duquel je ne sois point forcé de dénaturer mes bienS; de manière à ne vous en laisser que la portion légitime dont je ne saurais vous priver. — Vous comprenez que ce sont là de bien grands embarras !
— En aucune façon, entre nous, monsieur!
s'écria Jean, et je n'oserais vraiment plus me regarder en face, si je ne vous aidais moi-même à tout simplifier de ces ridicules affaires. — Voulez-vous causer en mettant tout simplement la loi dans notre poche ?
— Parlez, je vous écoute.
— Eh! bien, monsieur, j'ai pour principe qu'en toute chose les honnêtes gens ont pour devoir de se régler d'après leur propre estime d'eux-
mêmes, et sans s*occuper des prescriptions prévues pour les coquins. — Pour moi, je ne connais pas de garantie plus haute qu'une parole loyalement donnée, loyalement reçue. — Or, dans ce dédale de difficultés qui vous effraient, nul autre que moi ne pourrait avoir qualité pour attaquer rétat civil de vos enfants. — Je veux espérer que, si je m'engage à ne jamais recourir à des contestations sur ce point, vous voudrez bien accorder à ma parole la valeur d'un acte que la loi, d'ailleurs, jugerait immoral et n'admettrait pas.
— Vous, oui, je vous crois! dit Marius en le regardant dans les yeux.
— En ce cas, tout est arrangé, reprit tranquillement Jean. — Veuf, vous vous remariez, et rien n'est plus simple que de faire un contrat par lequel vous reconnaissez comme apport de madame Derneau la majeure partie de vos biens, qui ne peut plus revenir qu'à ses enfants.
— Mais, vous?...
— Moi, je signe avec vous, chez maître Cavaillon, un acte de liquidation de votre premier mariage avec ma mère, dans lequel je stipule avoir reçu, en avance d'hoirie, toute ma part de votre héritage.
— Vous feriez cek?
— Parbleu ! s'écria Jean.
Si Jeand'Erneau ne s'étonnait jamais de rien, il n'en était que plus porté à observer les choses avec le dégagement d'esprit d un stoïcien. Aussi revint-il à Fouesnant avec un fonds de pensées suffisantes à le distraire. La singularité des conjonctures où il se trouvait jeté depuis deux semaines, et les péripéties qui en résultaient, étaient si exceptionnelles qu'il lui semblait assister à quelque drame étrange qui l'attirait, le mêlant à l'action en dépit de lui-même, et ce n'était point sans intérêt qu'il analysait les particularités de son rôle. -—Son entretien avec Harius Derneau avait en effet soulevé des questions si nettes qu'il ne pouvait plus se dissimuler que, en dépit de lui-même, un principe de filiation supérieur au système de sélection de Darwin le rattachait de fait à cette paternité légale, et, par nu bizarre arrangement du sort, il se voyait contraint d'y renoncer !
"— Allons, se dit-il insouciant, comme il rentrait à son auberge, il n'est rien de tel que d'avoir trop de pères, pour n'être embarrassé d'aucun.
m L'ÉTOILE DE JEAN
Mademoiselle Jeanne rattendait avec une grande impatience. A la nouvelle que le Cottage était à sa disposition, elle décida de s'y installer le jour même. Ce désir était de facile exécution et comblait tous les vœux. Miss ClifiBDrd eut bien vite apprêté les bagages. Ils partirent; deux heures plus tard ils étaient à Cardec. La femme du jardinier s'offrait avec sa fille pour le service de madame Humphry. Un tel exil avait Tattnuï d'une villégiature charmante. Il ne restait plus qu'à régler une correspondance, qui sufiSrait désormais pour assurer à mademoiselle Jeanne le secours prompt de son défenseur. A la moindre alerte, une dépêcho l'informerait à Paris. Il serait là, d'ailleurs, au centre des menées de madame ' Runières, et saurait tout par son parrain, dans le cas où quelque découverte imprévue les mettrait sur les traces de la Fugitive. — Ses conventions arrêtées avec Marins qu'il n'avait plus à revoir, et résolu à partir le soir même, il dîna au Cottage, allégé de tout souci. — Au moment de prendre son congé, il fit un tour de parc avec mademoiselle Jeanne, afin de lui donner ses dernières instructions de prudence.
.Comnle elle lui confiait pour sa mère une
lettre qu'il se chargeait de faire parvenir, il la vit un peu mélancolique.
— Voyons, regrettez-vous?,, dit-il d'un ton amical, sur lequel cette fois elle ne se méprit point.
— Non, répondit-elle. Ce que je fais-, il faut que je le fasse ! — Seulement, je n'ai plus que vous pour ami, et je m'attriste de vous voir partir.
Il lui tendit sa main, qu'elle prit.
— Me permettez-vous de vous adresser une question de frère?
— Comment pourrais-je vous le refuser, alors que vous êtes si généreusement bon ? — N'êtesvous pas mon seul guide ?
— Eh ! bien, avez-vous écrit à Rome ?...
— Oh I il n'y a jamais eu de correspondance entre nous ! dit-ellé vivement.
— J'en suis certain... Pourtant, dans ces circonstances, j'aurais compris que vous voulussiez l'informer de ce qui est advenu.
— Je. n'aurais pas osé sans votre assentiment,
Tépondit-elle en rougissant un peu.
— Vous pourriez le faire maintenant, je pense, SI vous le jugiez convenable, ne fût-ce que pour prévenir une inquiétude que je trouverais légitime.
— Oh ! je m'estime assez pour ne point craindre le moindre doute, reprit-elle de ce ton hautain qui lui éta,it une grâce, ou alors je cesserais de Taimer.
— Bien, dit Jean imperturbable. Si cependant vous voulez m'en croire, au cas où vous écririez, vous me chargeriez de votre message que j'enverrais, et vous ne lui révélerez point où vous êtes, — La prudence est utile pour quelque temps encore. Surveillé comme il doit l'être, une lettre surprise trahirait le lieu de votre retraite. Diteslui donc de vous répondre sous le couvert de mademoiselle Humphry, poste restante à Paris. — Le reste me regarde.
— Je yous obéirai. — Mais comment reconnaitmi-je jamais ce que je vous devrai ?
— Jeanne et Jean, répliqua-t-il, n'est-ce pas le lien de notre amitié ?
De retour à Paris, Jean respira comme après TaocoinpUssement d'une corvée, pénétré de ce bienêtre que donne le calme des pénates au souvenir des agitations traversées. — Son premier soin fut de prendre langue avec son parrain. Madame Runières était à Rome avec M. Verdier.
Aucune autre nouvelle qu'une dépêche annon- Ç^ut l'insuccès, a Tancrède de Mauvert n'avait point quitté son poste, et rien ne dénonçait la moindre connivence suspecte. »
Dans le monde, du reste, le terrible événement u avait point encore transpiré. — On expliquait la disparition de mademoiselle Jeanne en racontant ^iue sa mère l'avait emmenée dans le Midi. — Pourtant les conjectures voilées, les propos des gens,
tout accréditait le bruit d'une rupture du mariage annoncé ; mais, bien qu'on en parlât dans les j salons à mots couverts, et que la malignité mondaine s'exerçât en commentant ce mystère, '^ rien n'avait encore révélé l'incroyable coup de tête que la famille avait tant intérêt à cacher.
Jean, rassuré de ce côté, s'en alla faire une visite à lady O'Donor, qui l'accueillit avec une joie folle en apprenant que ses affaires d'héritage étaient réglées, et qu'il ne repartait plus.
— A propos, dit-elle tout à coup au milieu d'un de ces charmants transports d'enfant qui donnaient à sa beauté féline un incomparable attrait : et mademoiselle Runières ?
— Mademoiselle Runières?. . . répondit Jean avec flegme ; mais, si j'en crois le baron que je viens de voir, elle va mieux, je suppose.
— Et, (juand allons-nous à la noce, en ce cas? reprit-elle avec son sourire de sphinx.
— Ma foi, vous m'en demandez trop, chèi'c Maud, répondit Jean en riant comme elle, et c*estraflfaire de ce pauvre Verdier.
-^ C'est vraiment rompu, alors?
— Entre nous, j'en ai peur.
— * Est-ce que vous ne possédez pas sur ce
point quelques confidences particulières î ajoutat-elle avec son même sourire, en le regardant dans les yeux.
— Si, mais n'en dites rien, car cette rupture est encore un grand secret.
— Oh ! vous savez que , moi, je suis muette, répondit-nelle.
Il sembla à Jean qu'elle disait ces mots d'un air singulier ; il connaissait trop l'esprit de pénétration de lady Maud pour s'étonner qu'elle eût démêlé safts peine ce que nul n'avait encore que soupçonné. Ne voulant point s'appesantir sur ce que cette jalousie en éveil avait pu deviner, il détourna habilement l'entretien.
Tout arrive dans la vie ! Telle était l'opinion de Jean d'Ëraeau, et le vagabondage de son étoile n'était point sans le confirmer sur cette redite. Pourtant, si flegmatique qu'il lût, les coups du hasard qui venaient de le surprendre étaient si singuliers, qu'il ne pouvaitse défendre d'y songer parfois, non sans quelque étonnement de luimême. En dépit de cette indépendance d'esprit et de cœur, à laquelle il devait la solidité de sa trempe, il se sentait comme vaguement oiiffioiié dans quelque rouage inconnu dont il essayait
vainement de se dissimuler l'étreinte. Sa pensée, malgré lui, se reportait sur les complicalions étranges où l'avait jeté son voyage à Gardée, et ce chapitre inattendu de son histoire lui apparads-
sait maintenant avec des conséquences si curieusement excentriques, qu'il avait peine à se retrouver dans le rôle qu'il avait été contraint de prendre, avec ce père qu'il s'était ignoré jusqu'alors. — Par une bizarre évolution de l'idée, pour la première fois il lui semblait qu'un lien s'était noué qui le rattachait à d'autres existences que la sienne. Le souvenir de Jeanne le hantait comme une préocupation distrayante, qui apportait un intérêt de lutte dans la monotonie de ses satisfactions de blasé. — Tout Gurpris, enfin, d'être le protecteur d'un autre que lui-même, il prenait goût à ce plaisir nouveau.
Une semaine après son arrivée, il trouva un jour à la poste une lettre venant de Rome, à l'adresse de mademoiselle Humphry. — Tout en la faisant diriger sur Gardée, il se mit pour la première fois à réfléchir sur les convenances de ce mariage de Jeanne qu'il s'employait à perpétrer.
Jeune et brillant de sa personne, Tancrède de Mauvert appartenait par son élégance et par ses
goûts à ce monde de turf et de vie légère qui rt^le le ton. Bien qu'on ne lui connût aucune fortune au soleil pour alimenter l'existence joyeuse qu'il menait, il avait surtout une notoriété dans la société galante et facile des célébrités de coulisses et des liéroïnes du bois. Souvent réduit aux expédients, parfois jetant l'or à pleines mains après une veine au baccarat, il louvoyait, dans cette bohème dorée que Paris ^ul connaît. Appuyé sur un nom qui lui ouvrait les portes du faubourg, et très répandu dans les colonies étrangères, il était accueilli partout comme un de ces mauvais sujets charmants que l'on traite en enfants prodigues. — Tel qu'il était, Jean, qui ne s'embarrassait point de préjugés et le trouvait bon compagnon, n'avait vu d'abord qu'une juste répartition des biens d'ici-bas, dans cet amour de mademoiselle Jeanne dont le monde avait parlé ; mais, maintenant qu'il agissait en intermédiaire, il se demandait si Mauvert était vraiment bien le fiancé qu'il eût souhaité pour elle, et cette idée le rendait soucieux.
11 en était là quand, un matin, son parrain lui annonça le retour de madame Runières, "i*i' le priait le soir même à diner. Il ne manqua
point de s'y rendre, pressentant qu'il allait être consulté, n la trouva seule et triste avec monsieur Verdier. — En peu de mots, elle lui raconta Tinutilité de son voyage... Aucune trace. Mauvert vivait paisiblement à Rome, d'où il ne s'était point absenté. Il ignorait encore tout, et n'avait nul soupçon de la disparition de sa fille.
— Vous êtes trop de la famille pour que j'hésite à vous confier mes chagrins, ajouta-t-efle d'un ton dolent.
— Cette disparition est en effet très extraordinaire, dit Jean.
— Oh! c'est cette misérable Clifford qui a tout fait, j'en suis sûre ! Car la pauvre enfaut sait trop combien je l'aime, pour me plonger dans un tel désespoir. Il y a là une captation infâme, un but caché de fortune sans doute. — Tenez, j'ai trouvé cette lettre d'elle en arrivant ici. C'est inexplicable : voyez, elle porte le timbre de la poste de Paris.
Jean prit l'enveloppe, qu'il retourna en tous sens.
— Penh! dit-il, rien n'est plus simple que d'avoir ici un complice, qui reçoit ces missives et vous les envoie.
La conférence dura jusqu'à minuit. Jean, sol- • licite de prêter son inventive, démontra victorieusement que miss Clifford avait sans doute entraîné la fugitive en Ecosse, où, disait-on, résidait sa famille.
Confiant dans la sécurité de Jeanne et repris par les fantasques exigences de lady O'Donor, Jean ne songeait plus guère aux écarts de son étoile quand, un jour, comme il était au club, il vit entrer Mauvert.
— Quoil lui dit-il, vous à Paris?
— Un congé pour quelques afiaires de famille, répliqua le jeune diplomate en lui tendant la main.
Sans sortir de la réserve des gens de bonne compagnie, quelques intimes accueillirent cette réponse avec un sourire qui semblait plein de réticences.
— Et tu ne fais que passer ? dit l'un d'eux.
— En aucune façon. Je reste un mois, reprit Mauvert gaiement, mais cependant de l'air d'un homme qui repousse faiblement l'idée d'un naystère.
Jean comprit que Mauvert accourait d'après la lettre de JeannO; et qu'il n'ignorait plus rien
14i L'ÉTOILE DE JEAN •
des propos déjà répandus dans le monde à son sujet, n trouva quelque fatuité à cette attitude,* dont il connaissait seul le secret, et il en con^t assez de dépit, pour que quelques ripostes ironiques rappelassent le diplomate à plus de prudence, en présence du filleul du baron Sauvageot. La leçon fine et discrète eut son effet, car une heure plus tard, comme Jean, laissait sa partie de whist, il fut rejoint par Télégant secrétaire d'ambassade, qui parut vouloir entamer quelque apologie ou le sonder peut-être.
— J'ai eu rhonneur de voir madame Runières il y a quelques jours à Rome, dit-il, comme s'il eût voulu se mettre à l'abri de cette confidence de bonnes relations. — Elle était un peu souffrante... Seriez-vous assez bon, mon cher d'Erneau, pour me donner des nouvelles de son retour?
— Oh! elle va fort bien, répliqua Jean, qui devina son intention. — Les lettres de sa fille l'ont tout à fait rassurée, et elle compte la rejoindre bientôt.
A cette attaque si directe qui déchirait d'un coup tous les voiles, Mauvert, surpris, eut un haut-lc-corps et regarda Jean d'un air effaré, comme si toutes les espérances qu'il avait fondées
L'ÉTOILE DE iEXH 1^
sans doute sur Timpradeoce de mademoiserile Runières se fussent tout à coup éeroolées. Conscient de sa maladresse, avec ^ on adTersaire de cette force qu'il était împradeot de s'aliéner, et qui le perçait à jour ainsi du premier mo(« il battit inopinément en retraite et Vjumz le og4loquë vers un autre sujet.
Quelques jours plus tard^ Jean trouva à b poste
une seconde lettre pour mademoiselle Humphry.
— U était évident que Mauvert se fixait à fîaris dans
Vintention d'y établir son siège. QMiscient de cet
amour naïf qui osait une teOe équipée pour he
garder à lui, le viveur ne doutait point que
quelque message prochain ne lui révélai bientôt la
retraite si bien cachée pour tous, et le pcMjrchas
d'une pareille héritière était certes un âer lot. U
voulait être prêt à se rendre à Fappel qu'elle ne
pouvait pas manquer de lui faire un jour. — Cet
espoir ne Tempecha point du reste de reprendre
d emblée son courant d'élégante débauche, qu'une
heureuse veine au jeu lui assura pour quelques
semaines.
Insouciant et roué dans les choses de la vie, ce n'était point que Jean s'étonnât le moins du monde des façons dégagées de Famant épris, occupant
si joyeusement les loisirs que lui laissaient ^ mystérieuses fiançailles ; il en vint cependant à des réflexions sur le contraste bizarre de sa protégé attendant, solitaire et confiante, à Cardec, la ^ d'une épreuve si vaillamment subie par elle- D se sentit froissé dans son amour-propre de sauveur de la désinvolture de ce fiancé, objet de tant ^^ rêves, et dont il assurait le triomphe final. Mû par ce sentiment d'intérêt naturel, qui naît au cœur pour tout être faible que l'on protège, Jean éprouvait parfois une sorte de colère rentrée, en songeant à cet amour naïf de jeune fille se berçant d'illusions sur celui qu'elle aimait. — Sans doute elle le croyait palpitant d'espoir et d'attente, et désolé loin d'elle. — Pour déduction ordinaire de ces pensées, il se disait bien que cela ne le regardait pas ; mais, dans son scepticisme, il se disait aussi que, s'il était le frère de Jeanne, il interviendrait certainement pour la défendre d'uD désenchantement qu'elle se préparait peut-être, par un de ces coups de tête de fille sans expérience et sans raison.
Près d'un mois s'était écoulé depuis Fiastallation' de mademoiselle Runières au Cottage, et les quelques mots de correspondance qu'elle avait échangés avec Jean ne pouvaient contenir que des faits indifférents qui ne les exposassent point à rien trahir, lorsqu'une lettre de son notaire de Grasse vint lui annoncer la conclusion définitive de ses affaires d'héritage. Quelques actes à signer à Quimper, et tout serait terminé sans autre intervention. — Il apprenait en même temps que son père s'était remarié à Loi^dres, ce qui tranchait définitivement tout lien d'intérêt entre eux. — Résolu à se débarrasser au plus tôt de ce qui lui restait à régler, il décida un jour une pointe à Gardée, dont il profiterait pour assurer mademoiselle Jeanne de
son coDStant intérêt. — Il n'avait plus à craiudre d'être un sujet de trouble pour les Derneau, au cas ou sa présence dans le voisinage de la Chaumière leur serait connue. Il était à Taise d'ailleurs si quelque hasard de rencontre révélait un séjour qu'une visite de madame Humphry justifiait sutiisamment.
Il partit donc un soir ; le lendemain , dans une voiture louée à Quimper, il reprenait cette route déjà parcourue, un peu étonné lui-même d'une impatience d'arriver au Cottage qui entamait quelque peu son flegme, et qu'expliquait du reste la curiosité bien naturelle de se renseigner sur les suites de son enlèvement. — A Cardée, il s'arrêta à l'auberge, retint une chambre en y laissant son bagage, et repartit.
Une belle matinée de mai égayait le bocage et les champs. — Le long de la route, les pommiers en fleur et les haies de mûriers mêlés d'épines blanches; tout ce renouveau charmant le pénétrait particulièrement ce jour-là.
— Ma foi ! se dit-il, ce coin de pays est décidément très gentil l
Sa voiture s'engagea bientôt dans le chemin creux coupé dans le bois. — Il apercevait déjà
de loin le toit à clochetons du Cottage, quand, à un détour, il entendit tout à coup ces mots :
— Tiens, c'est le cousin Jean !
11 leva les yeux, et, sur la crête qui dominait le ravin, il reconnut Yvonne et Jeanne; un jeune homme à Tair un peu martial les accompagnait.
— Bonjour, mon camarade ! dit mademoiselle Runières.
Assez effarouché d'une telle rencontre, Jean avait fait arrêter...
— Cousin, laissez votre équipage, ajouta Yvonne en riant, et grimpez vite nous rejoindre. — Nous venions appréhender Jeanne, elle passe la journée à la Chaumière.
Jean restait de plus en plus surpris. Le cocher congédié, il pratiqua son escalade. Deux petites mains se tendirent à la fois, prêtes à Taider. Il prit celle d'Yvonne, qui se trouva naturellement tout à point pour lui offrir sans façons ses joues roses.
•^ Cousin, dit gaiement le jeune homme, mon ûom est Paul Derneau; nous n'avons pas besoin d'autre présentation entre nous, je pense,
iean se retourna à cette voix, et demeura frappé d'une étrange ressemblance déjà dénoncée par
150 L'£T0ILE de JEAN
Yvonne. — Même taille, mêmes traits, mêmes yeui, avec quelque chose de ses façons résolues.... & crut vaguement se revoir à vingt-dnq ans.
Absolument dérouté par une suite d'incidents qu'il n'avait point prévus, il fit cependant bonne contenance en lui rendant sa bienvenue.
— Méchant camarade, reprit Jeanne d'un ton de reproche et avec cette inimitable grâce qui n'appartenait qu'à son originale personne, un mois sans venir !
Puis, remarquant son étonnement de la voir en compagnie de Paul et d'Yvonne :
— Nous voulions vous faire une surprise, diteUe en riant. — Voilà où nous en sommes depuis le lendemain de votre départ, grâce à ma gentille Yvonne.
— Oh! cela n'a pas été long, ajouta Yvonne.
Au matin, après avoir pris l'avis de maman, j'ai fait seller Noirot et je suis tombée au Cottage. J'ai demandé mademoiselle Humphry, un peu inquiète pourtant; d'après son nom, je ne sais pourquoi je m'étais imaginé une vieille fille. Elle accourt; vous jugez de l'effet quand je la vois. Je fais une révérence. — Mademoiselle, je suis la cousine de mon cousin Jean... — Voilà qu'elle
m'embrasse, je lui rends son baiser, et prrrout ! nous partons dans nos bayardages! Bien entendu, à la fin de ma visite, je l'emmène à la Chaumière... où nous avons l'honneur de vous prier de nous suivre, attendu qu'elle y vient déjeuner.
lean hésitait à répondre; pris au dépourvu devant cette innocente franchise, il ne savait quel prétexte de refus alléguer, après une déclaration de parenté qui rendait sans doute aux yeux d*Yvonne toute autre forme d'invitation superflue. Si discret qu'il voulût être d'ailleurs, sa présence à Gardée éventée, il n'était guère facile de décliner une visite à la Chaumière, sans courir le risque d'éveiller dans l'esprit de Jeanne et de ses compagnons le soupçon de quelcpie mésintelligence. D se dit qu'après tout mieux valait prendre brave-; ment son parti, quitte à s'expliquer avec Marins 'Cerneau sur cette nouvelle intrusion.
Us reprirent leur route à travers le fourré, en vrais écoliers en escapade. Au milieu de ces éclats ^e gaieté si peu attendus, alors qu'il croyait rompre une triste solitude, Jean était pourtant troublé dans ses réflexions. Cette intimité de Jeanne avec Yvonne le jetait tout à coup dans un courant de pensées qui embarrassait un peu sa
ib% L'ÉTOILE DE JEAN
conscience, à Tidée que rbospîtalité si cordialement offerte à mademoiselle Humphry s'adressait à la nièce du baron Sauvageot. Il y avait certes là un concours de circonstances délicates qu'aggravait la situation de Jeanne. — ^Pris de scr.upules, il songeait à part lui qu'il allait être contraint de s'en ouvrir loyalement avec Marins Demeau, sous peine d'encourir un jour le reproche de l'avoir abusé par son silence, ou même de l'avoir compromis dans une aventure qui pouvait n'être point sans péril.
Ce fut sous le souci de ces préoccupations que Jean arriva à la Chaumière; mais là il fut encore bien plus surpris. — Sans paraître le moins du monde étonnée de sa venue, madame Demeau raccueillit avec son bon sourire grave, et, à la façon dont elle lui tendit la main, il devina qu'il était attendu.
— Nous vous gardons, cette fois, dit-elle. Votre chambre est déjà prête depuis longtemps.
Et, sans lui laisser le temps de répondre, elle donna ordre à un domestique d'aller chercher son bagage à Cardec. Marins, averti par Paul, survenait à cet instant.
— Que n'avez-vous envoyé une dépêche? lui ditil ; je vous aurais fait prendre à Quimper.
Tout cela était dit d'un ton si simple et si confiant que Jean comprit l'inutilité d'un refus. Invoquer son désir de rester à Tauberge, c'eût été certainement dénoncer pour tous une inexplicable discrétion. — Concluant donc à la nécessité quejes circonstances imposaient, il n'hésita point ^ s'y soumettre, et, sans aucune objection, il suivit Marius à la chambre qui lui était destinée, un peu soucieux pourtant de la communication qu'il se voyait contraint d'aborder avec lui, au sujet de mademoiselle Runières.
— J'ai reçu hier une lettre de Cavaillon qui m'apprend qu'il a tout terminé, dit Marius, dès qu'ils furent seuls. Je veux encore vous remercier de l'aide que vous m'avez apportée dans tous ces arrangements.
"^Bon î puisque tout est fini, n'en parlons plus, répliqua Jean. — Mais c'est moi qui suis forcé maintenant d'avoir recours à toute votre indulgence à propos d'une affaire épineuse que le hasard a amenée, contre mes prévisions, et pour laquelle j'ai besoin d'excnse auprès de vous.
— Que voulez-vous dire? demanda bonnement Marius. — Y aurait-il quelque acte qui ne marcherait pas?..
m L'ÉTOILE DE JEAN
— Non, non, s'écria Jean. Il s'agit d'autre chose!... Je veux parler de mademoiselle Humphry et des bontés, dont nulle plus qu'elle n'est digne du reste, quQ tous av^ bien voulu lui témoigner dans votre famille.
— Rien n'était plus simple, reprit Marius Derneau. — N'est-elle point votre amie?.-
— Certes, oui; mais, ne prévoyant pas une aussi gracieuse démarche des vôtres, je dois vons avouer que je n'avais point cru utile de vous révéler un secret important pour elle, qui eùl peut-être modifié vos dispositions à son égard. £n la retrouvant ainsi chez vous, et ne M jugeant pas le droit de vous engager à votre insu, je me considère comme tenu, par ma loyauté, de vous dévoiler le vrai nom qu'elle cache sous un nom d'emprunt.
— Quoi ! dit Marius, elle n'est pas mademoiselle Humphry?
— Mademoiselle Humphry est sa gouvernanle qui passe ici pour sa tante. — Son véritable no^ est Jeanne Runières, et elle est la nièce du baron Césaire Sauvageot.
— Que 11)6 dites-Vous là?... s'écria Manis stupéfait.
Jean lui confia alors les circonstances qui avaient détenniné Tétrange résolution à laquelle il avait prêté son concours. — Il révéla la détresse de la jeune fille, dans cette lutte indigne oii se révoltaient son âme et son cœur, et jusqu'à ses plus chastes instincts de pudeur filiale ; le complot ourdi contre cette fortune, objet des plus âpres convoitises, et sa fuite de la maison profanée de son père, et son abandon dans la vie. — Marius écoutait ému, presque indigné. Quand il eut tout entendu, il demeura un instant réfléchi.
— n y a d'étranges fatalités! murmura-t-iL Mais vous avez bien fait de tout me dire.
— Que résolvez-vous? demanda Jean.
— Nous serons deux à la protéger, répliqua Marius. Seulement, permettez-moi de mettre ma femme dans cette confidence. Il importe que mademoiselle Jeanne ne soit point troublée par la pensée qu'elle est reçue chez nous par un subterfuge. Une hospitalité franche est plus digne d'elle et de nous. — Dites-lui que nous savons tout, et comptez sur notre prudence comme sur la vôtre.
La cloche du déjeuner les appelait. Ils descendirent; les enfants accoururent aU-dévant du
cousin avec des cris de joie. — Tandis qu'il causait avec Jeanne et avec Yvonne, Jean remarqua que Marius, à l'écart, parlait tout bas à sa femme. A son air surpris, au regard qu'elle porta sur Jeanne, il devina le sujet de leur entretien ; il en comprit l'effet, quand, avec un sourire, madame Demeau attira Jeanne, prit sa tête dans ses mains, et, l'embrassant sur le front, lui glissa quelques mots à l'oreille. — Jeanne devint toute rouge, puis d'un élan spontané elle se jeta dans ses bras, et quelques pleurs mouillèrent ses yeux. N'y avaitil point là comme une absolution pour elle de l'acte hardi auquel elle s'était vue réduite ? — On passa dans la salle à manger.
Dans le cours excentrique de son existence isolée, Jean ne s'était jamais assis que comme un étranger, à quelque foyer d'amis de rencootre que le hasard avait placés sur ses pas. En dépit d'une sorte de gêne qu'une complication aussi extraordinaire imposait entre Marius et lui, troublé par un sentiment bizarre, et sans y songer, en reprenant ce jour-là sa place à un repas de famille, il s'étonna presque de se découvrir certaines fibres qu'il s'était ignorées jusqu'alors. Malgré lui, peut-être, sous le joug de ce fameux
quem nuptiœ demonstrant qui Tagitait im pea, dans ce milieu familial et charmant, ane \agae impression de kome le berçait pour la première fois, il lui semblait n'être plus en voyage, et cette singulière réflexion le frappait, qu'an milieu de ces gens qu'il connaissait à peine il s'oabliait presque à se sentir à Taise, comme s'il les eût retrouvés après une longue séparation.
Ce n'était certes là que la déduction logique d'une originale conjoncture qui n'entamait en rien son sang-froid; mais, par surcroît, sans qu'il sortît de sa réserve, il devinait qu'un même courant de pensées s'imposait à ses hôtes, comme si la conscience seO'ète de ce bizarre état légal, qui subsistait malgré tout, eût prévalu d'elle-même en dépit des vaines conventions de son incognito résolu. Il n'était pas jusqu'aux gentilles attentions d'Yvonne, ou à la naïve familiarité des enfants, ravis de leur cousin d'Amérique, qui n'ajoutassent une note confiante en ce conflit d'émotions cachées. — En somme, tout cela n'avait rien de déplaisant. Jean s'y prêtait de bonne grâce, et l'entrain de jeunesse et de gaieté le gagnait si bien qu'il lui semblait entrer dans un ordre de sensations ingénues, dont le charme
15B L'fiTOILB DE JBAN
le surfH^nait tout à coup dans son insouciance
de blasé.
A un moment, Yvonne se pencha vers Jeanne, et lui parla tout. bas. Puis Jeanne tourna les yeux vers Paul, et elles chuchotèrent. A leurs regards, il devina qu'il était encore question de cette singulière ressemblance qui l'avait luimême frappé.
— Ah 1 vois-tu, maman, s'écria Yvonne, Jeanne dit comme moi que Paul a tout à fait l'air d'être le frère de notre cousin Jean.
Ce mot d'innocente eut, comme la première fois, un effet si étrange que Jean eu ressentit un subit embarras, en voyant le trouble de Marius et de madame Demeau; et, s'empressant de sauver la situation :
— En effet, chère cousine, dit-il, dans notre parenté, le type provençal nous donne à tous un air. de litraïUe très caractérisé.
On se levait de table, madame Demeau prit le bras du cousin pour entrer au salon, Marjus et son fils s'en allèrent à l'usine. — Tandis qu'Yvonne et sa rnfire vaquaient à leurs soins de ménagères, Jeanne et Jean descendirent au jardin; il lut donna des ntJuvelles de sa mère, qu'il avait
vue la veille, et la rassura sur sa parfaite santé.
— Eh! bien, dit-il, commencez-vous à n'être plus inquiète?
— Ah ! répondit-elle avec effusion, comment tremblerais-je encore, si sûrement protégée par vous?
— Que vous a dit tout à l'heure madame Demeau ? demanda-t-il en souriant.
— Elle m'a appelée trompeuse^ en prononçant tout bas mon nom à mon oreille. — Ah! quel battement de cœur j'ai eu de me sentir ainsi pardoniiée par elle. — Hélas ! ajouta-t-elle amèrement, il me semble que d'aujouicd'hui seulement je comprends ce que c'est que d'avoir une mère.
— J'ai de grandes nouvelles à vous annoncer, reprit-il, j'ai vu à Paris quelqu'un qui vous mtéresse.
— Ah! s'écria-t-elle... il est arrivé?
Jean l'observa un instant.
— Ne le saviez-vous pas ?
— 11 m'a écrit qu'il voulait quitter Rome pour se rapprocher de moi, répondit-elle en rougissant un peu, mais j'ignorais son retour.
— Et maintenant, qu'allez-vous faire ?
^— Je vous attendais pour prendre vos conseils.
ne me croyant pas le droit de lui dire où je suis, sans votre consentement.
— Et, mes conseils, vous seriez «disposée à lés suivre ?
— Après ce que j'ai fait, ma seule excuse est d'être loyale, en restant fidèle à la parole que je vous ai donnée de me laisser guider pat* vous.
— Et, s*il demandait à vous revoir ?
— Vous décideriez si vous pouvez le permettre, et, si vous le défendiez, je vous obéirais.
— Sans regrets?
— Sans regrets... je n'ose l'assurer f mais je me dirais, si vous m'imposiez cette épreuve, qu'elle est le mchat de ma faute, et je m'y soumettrais, certaine qu'il n'y aurait là de votre part que le souci de moi-même. J'ai fui la maison de ma mère, le monde me calomniera, j*' l'ai compris ; mais je m'estime trop pour i^a point vouloir vous laisser, à vous du moins, uiie plus haute idée de ce que je vaux.
— Et vous résisteriez à ses prières?
— Monsieur de Mauvert sait ce que j'ai o^é pour me garder à lui; s'il pouvait douter «le ma constance, je cesserais de l'aimer. — Dans un
an, je lui confierai tout. Si sa foi hésitait alors, il ne serait plus digne de moi.
Jean Técoutait surpris de ce langage.
— Eh ! bien, mon camarade, ajouta-t-elle en souriant, pourquoi me regardez-vous ainsi?
— C'est que vous avez parfois une telle façon dé dire les choses raisonnables, que je me demande si ce n'est pas moi qui devrais me mettre sous votre tutelle.
— Vous riez, mais ne vous y fiez pas! J'ai
une pauvre tête qui a besoin d*être gouvernée,
et qui prend la direction qu'on lui donne, voilà
tout l — Près de vous, j'ai de la raison parce
que je me sens soutenue par votre force, et que
je sais comprendre que ma soumission seule peut
sauver mon avenir. C'est pourquoi il ne faut pas
que vous m'abandonniez, dussiez-vous me faire
souffrir et... le faire souffrir comme moi d'une
séparation nécessaire. — // est bien triste et
bien inquiet, n'est-ce pas ?
— Ah ! très triéte ! répliqua flegmatiquement d'Erneau sans sourciller.
— Eh! bien, si... à défaut d'une possibilité de nous revoir, je consentais à lui écrire chaque semaine, comme il m'en supplie?
m L'ÉTOILE DE JEAN
— le n'y verrais aucun péril, répondit-il et BOuriant, si vous ne commettiez point l'imi»udence de lui révéler où vous êtes. .. car il accourrait, n'en doutez pas.
— Ofa I je le lui défendrais I
Yvonne les rejoignait ; l'entretien fut rompu.
Après cette première joomée passée à b Chft.v mière, seul le soir dans sa chambre. Jean hh c* à songer à ce qui lui arrivait. Cet*e é^i'ii^> r»^ semblance, entre le fils aîné d^ Marias ft !t.î. I sk vait jeté dans des réflexions d'un orir^ tof*t i^nveau qui entreprenaient sur ses idées ^\:Aii^^ dance, et il en Tenait à se demander s'il %nh tf.i fallait point conclure en se décidant uo^ f^Ijkt/xk définitive, au détriment formel du Xavmi Sti»yageot. Sans croire à ces intuitioùs du ^^it qu'il considérait comme des illfisioru r^vj'tiiiit dci îoug des préjugés, il ne pouvait se 4',h^'itttnU^ que l'hospitalité du ProTençal stuiUiâi iwJfUUni^ tablement régler entre eux la recooriaiHaii^^ ^ cite d'un droit légal qui primait tiiiute cOf»^^^
164 LftTOILE DE JEAN
tîon vaine. Malgré qu'il en eût , et toute déduction logique formulée, il était dans la maison de son père, il n'y avait plus à sortir do là, et cette idée le surprenait.
Le lendemain, d'Ërneau, peu matinal, dormait encore, lorsqu'il fut réveillé par deux voix jeunes qui chantaient sous ses fenêtres:
Bon saint Jean, protégez- nous...
Donnez richesse aux étables.
C'étaient Yvonne et Paul qui lui donnaient cette aubade. 11 ouvrit ses volets. Aussitôt des bouquets Tassaillirent, jetés par les enfants avec de grands éclats de rire.
— Cousin ! c'est aujourd'hui 6 mai, la Saint- Jean, lui cria Yvonne. — - Oh ! le paresseux qiû dort, quand nous l'attendons pour lui souhaiter bonne fête !
Jean, qui n'avait jamais songé à son saint, trouva ce réveil charmant. L'attention des enfants à guetter son lever témoignait qu'il était définitivement posé, à la Chaumière, comme faisant partie àe la famille.
— A^ Çà ! décidément, se dit-il, est-ce que
LÉTOILEDE JEAN " 165
la voix du sang serait autre chose qu'un conte de bonne femme?... Je veux bien que le diable m'enlève si tout ce petit monde-là n'a pas l'air de céder à un ins inct naturel, en me traitant en frère aîné.
Lorsqu'il descendit, madame Demeau achevait un énorme bouquet.
— Ah ! vous éventez ma surprise, lui dit-elle en riant. — Enfin, je vous embrasse toujours en vous assurant de mes vœux.
Puis, ce fut le tour de Marins qui survint ; à la façon dont il lui tendit la main, on eût dit que iean n'avait jamais vécu hors de la maison.
Le train de la Chaumière était un confort sans
recherches, où rien n'annonçait la préoccupation
de briller. — Jean s'aperçut, dès le premier ma^
tin, que, sous le dehors modeste de cette simple
existence de meunier, se cachait le fonds solide
4'une opulence qui semblait s'ignorer. Après le
déjeuner, voulant faire une course au Cottage,
il entra avec Paul aux écuries. Dans des boxes
tenus à l'anglaise, il fut tout surpris de trouver
une douzaine de chevaux qu'il eût enviés à
Paris.
— Vous voyez là nos produits, lui dit Paul.
Quand il vous plaira de sortir, vous ferez votre
choix, et vous donnerez vos ordres à Tony.
Engagé presque malgré lui par un pareil accueil, il était difficile que Jean ne restât point quelques jours. Cette singulière impression de la famille, sî nouvelle pour son esprit positif, lui semblait une curiosité dont l'analyse, après tout, n'était point sans profit. Accoutumé au selfgovemment de sa vie, il lui paraissait bizaire de se sentir gagné par des sentiments qui lui créaient un intérêt en dehors de lui-même. U trouvait, ma foi, fort plaisant d'être ainsi choyé, en passant, dans ce milieu qui s'aimait. Chaque jour il allait au Cottage, ou Jeamie venait à la Chaumière, et son rôle de jeune tuteur près d'elle lui semblait vraiment original. — Parfois, dès l'aube, Yvonne faisait seller Noirot.
— Jean, en route! criait-elle.
Ils partaient tous deux pour quelques visites de charité , ou sans autre but que de courir les bois. — Le plus souvent, dans ce dernier cas, ils allaient chercher Jeanne, et c'étaient des parties dont le fonds de gaîté lui donnait de ravissantes aubaines. Si blasé qu'il fût, tout en galopant entre elles, en écoutant leur babil, i'
s'étonnait de son emploi de protecteur auprès de ces innocentes, confiées à sa garde. Parfois l'idée qu'il était le frère d'Yvonne lui venait à l'esprit, et une pointe de sentiment lui poussait. Il se sentait chatouillé dans son orgueil, à la voir si pimpante et si jolie. Cet éveil de sensations toutes neuves auxquelles il s'abandonnait en épicurien délicat offrant à son scepticisme quelques jours de vacances, lui paraissait comme une excursion dans l'églogue. A tout prendre, Vêtait un repos. Son rôle était à coup sûr flatteur et distrayant, à quelque titre qu'il l'exerçât. — Sur cette pente d'une intimité que son titre déclaré de cousin aoiiorisait avec Yvonne, la camaraderie de Jeanne et ses grâces hautaines s'étaient fondues en une charmante familiarité de pupille volontaire et fantasque du plus piquant effet. Il en retirait mille aimables privautés qui établissaient entre eux une forme d'amitié à laquelle ses allures galantes de jeune tuteur donnaient un adorable attrait. Quand elle ne venait point à la Chaumière, il allait au Ctottage, à toute heure. *— Jeanne était ravie de ce courant de liberté si nouveau pour elle, et qu'elle appelait sa vie de garçon.
— ' Ne suis-je pas citoyenne américaine *!
disait-nelle en riant.
Ils s'échappaient tous deux, laissant miss Oifford au logis, et, à travers bois, gagnaient joyeusement la grève. Tout en devisant, Jean était cependant parfois distrait ; il regardait son camarade. -* Le teint animé par la course, alerte en sa démarche élégante, Jeanne avait un éclat de beauté, des grâces souveraines qui Timpressionnaient malgré son flegme, et lorsqu'elle fixait sur lui ses grands yeux, il se disait, ma foi, que son rôle de sauveur n'était point sans péril. Au cours de leurs causeries, ils philosophaient souvent. Douée de cette précoce raison qu'un monde de pensées avait forcément mûrie, elle l'interrogeait avec une hardiesse juvénile sur ce grand inconnu de la vie dont toute fille se forme un idéal si confus. Jean se sentait aimablement troublé par cette confiance d'ingénue qui le prenait pour Mentor, et son scepticisme s'oubliait à la suivre dans des abstractions sentimentales, où il mêlait gravement un peu de cette science de la vie qui est l'arme des forts. Parfois aussi, s'échauifant lui-même à l'enthousiasme de ce jeune esprit, il abofdait les hautes questions humaines.
— Mais on ne m'a jamais parlé ainsi, disaitelle, n fallait que vous fussiez mon ami pour que j'entendisse ce fier langage qui me révèle si bien le vrai... Je m'aperçois que Ton m'a toujours traitée comme une poupée !
lean n'était point un naïf, pourtant l'ascendant qu'il se sentait sur cette originale fille n était point sans le flatter. — Trop roué pour s'attarder aux lieux communs des sceptiques vulgaires, il connaissait trop les femmes pour ne point les estimer. L'étrange aberration de son étoile le jetait pour la première fois dans un ordre de réflexions inconnues. Cette rencontre avec la chasteté le surprenait. Il riait volontiers de lui-même en ce commerce d'innocence ; mais des hauteurs de son flegme, tout en se raillant, au contact de cette candeur qu'il n'avait
jamais cultivée, de cette naïveté qu'il classait parmi les sentiments .primitifs, le souvenir des femmes qu'il avait eues pour maîtresses lui rêveï^it à l'esprit, et, analysant même ce qu'il ressentait pour lady Maud, il découvrait que ces régions du cœur inexplorées par lui méritaient quelque estime.
A coup sûr, l'idée d'une séduction n'effarouchait
pas beaucoup Jean d'Ërneau, et supplanterMauvert lui paraissait une œuvre pie. Il avait néanmoins des scrupules qui l'embarrassaient un peu. — Avec une héritière d'un tel renom, étant donnée la réparation qui ne pouvait manquer de s'ensuivre, la plus légère tentative prenait le caractère fl- \ cheux d'un acte prémédité qui devait l'abaisser aux yeux de Jeanne. Essayer pareille aventure n'étaitrce point déchoir de ces hauteurs où son imagination naïve l'avait placé, en venant se mettre si hardiment sous sa garde ? — Il entrevoyait là une sorte de trahison malpropre et vulgaire qui sentait l'intrigant d'une lieue, et le destituait d'un rôle dont l'originalité n'était pas le moindre prix. Deux semaines s'étaient écoulées cependant, et Jean d'Ëemeau, venu pour quelques jours, ne songeait que très vaguement à partir, s'accommodant fort bien, de cette existence facile au sein des félicités champêtres. Il avait le caractère trop équilibré pour ne point répondre à ces avances d'affection simples, en déployant ses meilleures grâces. A quelcpie titre que ce fût, l'accueil hospitalier des Demeau avait un accent de sincérité qui semblait naïvement lui reconnaître des droits* — Les façons de Marins reflétaient ce caltae
de la force que Jean estimait par-dessus tout; et, bien que jamais aucune allusion à leur secret étrange ne fût soulevée, il devenait évident que le fait légal s'imposait décidément entre eux, dans toute sa réalité indéniable. lien résultait delà part du Provençal une sorte de familiarité grave, qui ressemblait presque à un acte de réparation dont sa conscience troublée lui eût prescrit le devoir étroit. — Avec Paul, les relations s'étaient bientôt changées en une véritable amitié que la différence d'âge rendait peut^tre d'autant plus vive que Jean y apportait malgré lui l'influence secrète d'un frère aîné. — Caractère réfléchi, Paul, avec ses vingt-cinq ans, avait ce certain sens droit et sérieux qu'une éducation plus virile imprime déjà, quoi qu'on en dise, à notre génération nouvelle, depuis que des désastres ont corrigé nos jactances. A dix-huit ans, il s'était engagé pour la guerre, et deux années de régiment l'avaient fait un homme, à l'âge où l'on quitte. à peine les bancs de l'école. De brillantes études, complétées par un voyage d'Europe, et par le travail pratique des hautes questions de l'industrie, avaient trempé son esprit, sans rien atténuer de cette grâce juvénile (Ju'une éducation saine lui
avait conservée. Solide comme son père, il tenait de sa mère une sorte de sensibilité profonde qui dénonçait la fougue de Tâme jusque dans ces gaités si franches qui respiraient le bonheur et la poésie de la jeunesse. Â coup sûr, si Jean se fût jamais souhaité un frère, il Teût rêvé ainsi. Paul, de son côté, s'était pris d'admiration pour ce cousin dont il sentait la supériorité mâle, et qui se faisait si bon enfant pour lui.
Indifférent aux reproches de lady O'Donor qui l'attendait, Jean se fût peut-être oublié dans ce milieu patriarcal, quand un jour il reçut de Quimper, la seule adresse qu'il avait donnée à son parrain, une lettre ainsi conçue :
« Nous sommes sur les traces de Jeanne, et il n'y a que toi seul qui puisses nous aider à compléteras renseignements certains que nous avons déjà. — Accours, si cela t'est possible, ou dis-moi du moins si ton retour est prochain.
» Baron C. Sauvageot, »
La nouvelle était d'importance. — Bien que ce billet laconique témoignât précisément par son envoi en Bretagne qu'on ignorait tout à* Paris, et que rien ne menaçait encore la sécurité de Jeanne, il eût été imprudent de n'y point
répondre ea s'empressant de se rendre à Tappel qu'il contenait. — Depuis plus d'une semaine, Jean retardait son départ de jour en jour ; il se décida, non sans regrets.
— Bah ! se dit-il, c'était gentil, mais Jl ne faut pas trop s'acoquiner dans ces mollesses !
Sa résolution prise, il s'en alla au Cottage. Jeanne fut très attristée en apprenant ce brusque départ, dont il se garda bien de lui dire la cause. Elle lui fit promettre de revenir au plus tôt.
—- Estrce pour moi, ou pour qui je dois vous amener que vous me montrez une si aimable insistance ? dit-il en riant.
Elle rougit un peu à cette question. Au cours de leurs causeries, ils avaient décidé d'accorder à Mauvert le bonheur qu'il sollicitait de la revoir.
— Vous êtes un ^néchant, répondit-elle avec une gracieuse moue de reproche. — N'êtes-vous plus mon camarade, et mon conseil, et mon guide ?
n fut convenu que , prenant avis des circonstances, Jean déciderait le moment opportun de 1 entrevue projetée des deux amants. Mauvert viendrait alors avec lui passer deux jours à
174 UÉTOILE DE JEAN
Gardée , en s'entourant du plus grand mystère, pour masquer son absence de Paris. Jeanne lui remit une lettre que, comme les autres, il devait faire parvenir à sa mère. Le soir, enfin, après un dîner d'adieux à la Chaumière, il partit.
Fort intrigué par la lettre du baron Sauvageot, en arrivant à Paris, Jean d'Erneau se rendit chez son parrain, qui le reçut à bras ouverts, avec une effusion qu'il trouva intempestive.
—- Eh! bien, vous avez du nouveau, m'avezvous écrit? dit-il. J'en suis vraiment enchanté pour cette pauvre madame Runières.
■^ Ohî ce n'est encore qu'un espoir, répondit le tuteur de Jeanne, car nous ne tenons qu'un feible fil ; mais par bonheur ce fil est dans tes ^°^iïis, et, si tu le veux, tu auras bientôt débrouillé l'écheveau.
Jean eut un petit mouvement d'impatience.
"^ Votre métaphore est ingénieuse, et particulièrement neuve, répliqua-t-il d'un ton sec ; mes
compliments!... Mais, vous savez, je ne suis un bon dévideur que lorsque je tiens le peloton tout entier. — Expliquez-vous donc comme un honnête baron sans forcer votre éloquence.
— Eh ! bien, lady O'Donor sait tout !
— Lady O'Donor?...
— Elle connaît la retraite de Jeanne. Elle sait le nom de celui qui Ta aidée dans sa fuite.
— Et ce nom, Fa-t-^Ue dit ? demanda Jean s^ins broncher.
— Non. — Cependant elle a donné à madame de Mairan, par qui le propos nous est revenu, une indication qui prouve qu'elle n'ignore rien .de tout ce qui s*est passé. — Le soir même de leur disparition, Jeanne et miss Clififord ont été installées à Meudon, sous le nom de madame et mademoiselle Humphry, dans une maison louée pour elles par un inconnu qui venait les voir chaque jour. Elles sont restées là une semaine, pendant que nous faisions surveiller la frontière, et que nous les croyions à l'étranger.
— Quelle histoire ! s'écria d'Erneau en haussant les épaules. Je reconnais bien là Fimagination de lady O'Donor... qui n'a d'égale d'ailleurs, à ce que je vois, que votre crédulité. — Voye^'
VOUS la belle apparence que ce ravisseur inconnu ait agi d'une façon aussi naïve !
— Tu le crois ? — Eh bien ! nous avons vérifié le fait, et rien n*est plus exact. Le signalement de Jeanne, celui de miss Clififord, complété par son accent, la toilette qu'elles portaient ce jourlà, leur arrivée sans bagages, à Theure qui coïncide avec leur départ du bois, quelques menus objets oubliés par l'Anglaise, et que ma sœur et les femmes de chambre ont reconnus...
— En ce cas, vous êtes sur leurs traces ?
— Ah ! voilà ! Ici, le fil se brise. — Après avoir demeuré là quelques jours, sans mettre le pied hors du jardin, un soir elles sont parties en voiture avec l'inconnu, comme pour une promenade dans le bois, et on ne les a plus revues.
■^ Tiens, tiens, dit Jean avec flegme, c'est en vérité fort bien joué, tout cela !... Avec un tel gaillard, vous n'étiez pas de force, mon cher baron. . . Par malheur, pendant ces huit jours4à, moi, j'étais à Grasse et en Bretagne. — Vous avez laissé échapper l'oiseau quand il était à portée de votre main !
"^ Oui, mais te voilà ! Lady O'Donor semble évidemment savoir le reste, en supposant même
qu'eUe ne soit pas complice... car, excentrique comme elle est, elle est capable de tout. Il n'y a que toi seul au monde qui puisses la faire parler. C'est pourquoi je t*ai prié d'accourir.
— La faire parler, elle? s'écria Jean en riant. Ah çà ! vous ne la connaissez donc pas ?
— Si ! si ! je la connais. Mais, reprit le baron en hésitant un peu, tu as, toi, des moyens d'influence que...
À ces mots, le filleul eut un certain regard qui arrêta tout net le baron Sauvageot.
— « Des influences que... >» Qu'est-ce que vous voulez dire? ajouta Jean froidement.
— Enfin, mon ami, répondit le parrain, essayant un sourire entendu, on dit, ou du moins... on croit qu'il y a entre vous... des rela-
ti ons qui te permettent...
— Oh ! halte-là ! mon cher baron, dit Jean avec hauteur, il me semble que vous entrez un peu bien avant dans des choses que je ne sache pas vous avoir jamais donné le droit d'aborder avec ce sans-gêne, et je ne suppose pas que, de son côté, lady O'Donor vous ait fait une pareille confidence.
— Ne te fâche pas, ne te fâche pas ! reprit
vivement le baron, un peu confus. Je te répète ce que certains propos du monde...
— Ces propos, on ne les tient pas devant moi, du moins!...
Le baron se tut.
— En somme, reprit Jean, comme je n'ai point à défendre lady Maud, ces restrictions faites sur des médisances qu'il m'appartient de relever, je n'ai aucune raison pour ne point user de la bonne amitié qu'elle me témoigne...
— Tu la verras ?
— Oui ; mais je doute qu'elle se prête à vos désirs. Elle a une bonne petite haine pour madame Runières, plus forte que ses bontés pour moi. D'ailleurs, si quelque hasard l'a mise sur la trace des premiers pas de mademoiselle Jeanne, il est probable qu'elle ne sait pas plus que vous ce qu'elle est devenue.
— Mais si elle connaît celui qui a préparé le coup?
— Oui, en effet, répliqua Jean ; mais le tout est de savoir s'il lui plaira de le nommer... N'avez- vous rien tenté près d'elle ?
— Oh ! assurément si ! — Mais mes instances ont été inutiles.
— Oh! vous, vous saurez toujours vous tirer d*aflaîre!...
— £a épousant mademoiselle Runièrés, alors... Est-ce ainsi que vous l'entendez ?
— Non, mon cher Jean, car il y a trop de choses entre nous. — Vous me connaissez assez, je suppose, pour savoir que toute ma vie est en vous. Je la défendrais, si je la voyais menacée.
— Même contre moi ? demanda-t-il avec un froid sourire.
Ce flegme excita tout à coup la colère de lady O'Donor, en réveillant au foni de son cœur des amertumes trop longtemps contenues.
— Même contre vous ! s'écria-t-elle, parce que vous êtes le seul être que j'aie jamais aimé, Jean, et que vous avez fait dç moi votre chose à ce point, que je ne me concevrais pas sans vous. — Vous dois-jedela reconnaissance, je l'ignore; car je suis ce que vous avez voulu que je sois, et le bien et le mal se confondent à mes yeux, dès qu'il s'agit d'atteindre un but. C'est un peu votre méthode. — Or, mon but ici, c'est que cette Jeanne ne vous prenne pas à moi.
Jean eut un signe de tele approbatif, comme
enchanté d'une argumentation bien conduite, et de ses déductions précises.
— Je suis vraiment fier de vos progrès, Maud, dit-il. Vous êtes évidemment une femme de lête. — Pourtant vous péchez toujours un peu par l'imagination. C'est un reste de cette nature sauvage que j'aime en vous.
— Ma mère était gypsie, vous le savez, répondit-elle froidement.
— Je le sais, mais ce qui était une grâce, ma chère, lorsque, à quinze ans, vous sautiez à travers les cerceaux, dans le cirque de Cincinnati,
. n'est plus de saison chez lady O'Donor. La reconnaissance entre nous n'est qu'un mot vide de sens. Vous étiez trop merveilleusement douée d'intelligence et de cœur pour ne point devenir un jour la créature enviée que vous êtes.
— Oh ! j'avais vingt ans, mon cher Jean, quand le bon général m'acheta à ma mère pour m'épouser. 11 était déjà trop tard, vous en savez quelque chose, pour que la créature enviée que je suis dépouillât tout à fait ses instincts de race. Et, le jour où vous m'avez retrouvée au comble de celle fortune inespérée qui me semblait à moi-
. même un rêve, vous avez pu vous convaincre
que je n'avais rien oublié de mes origines. Yos leçons, par surcroît, ne m'ont point fait défaut. — Si donc cette allusion à d*autres temps est entre nous une menace, soit, Jean, j'accepterai la lutte.
— Mais vous êtes folle !
— Non, je vous aime, voilà tout ! Est-ce parce que vous m'avez un jour ramassée dans ma misère, et que vous êtes le premier qui ait éveillé mes sens? Ëstrce parce que j'ai senti votre volonté implacable, chaque fois que j*ai voulu mal faire, ou mettre en danger cet avenir extravagant que je n'ai réalisé que par vous?.. Je l'ignore... Car il fallait votre main, Jean, pour dompter ma nature rebelle et me contraindre à
monter où je suis. — D'ailleurs, ajouta-t^lle avec un étrange sourire, il est des femmes qui n'aiment que l'homme qui ose les battre ; je suis peut-être de celles-là... Si vous ne m'aviez pas autrefois cravachée, je serais probablement aujourd'hui dans les bas-fonds de la vie. Ces tempslà sont passés, et je suis devenue sage à l'abri de votre force. C'est pourquoi je vous aime, sachant que je n'ai de votre cœur que ce que vous jugez bon de me donner; mais sachant aussi que
le lien qui nous attache est solide, parce quo, vous tenez à moi comme à votre œuvre... C'est enfin pourquoi, si j'en venais à vous perdre, il m'importe peu que vous me brisiez comme je brise ce joujou que voilà !
Et, disant ces mots, d'un geste tranquille, elle rompit en deux un éventail duquel elle jouait tout en parlant. Jean le lui prit des mains.
— Si vous êtes devenue sage, Maud, avouez du moins que vous avez gardé le plus inutile de vos instincts de race, qui est cette jolie colère dont vous troublez votre esprit à propos de la pauvre Jeanne. — C'était bien la peine de faire de vous une femme supérieure, pour vous voir chopper au premier pas, le jour où votre avenir est résolu.
Ce sang^froid exaspéra lady O'Donor. '— Cette Jeanne nous sera fatale, je vous l'ai dit, je le sens, je le vois I s'écria-t^Ue. C'est la seule femme qui m'ait jamais donné cette sensation de la crainte pour mon bonheur. — Expliquez comme vous le voudrez cette terreur ; mais avouez qu'il est étrange déjà que ce soit précisénientà vous qu'elle ait confié ses projets de fuite. — Allons, nous disons là des folies, ma pauvre
Maud, reprlt-il en riant pour calmer la belle irritée, et puisqu'il faut vous révéler tout pour chasser vos diables noirs, sachez que dans quelques mois Jeanne épouse M. de Mauvert, à qui elle s'est depuis longtemps engagée. — En l'aidant à quitter Paris, j'étais loin, vous le voyez, de ce rôle romanesque que vous voulez bien me prêter. — Le reste les regarde, et vous n'avez point l'intention, je suppose, de servir ce coquin de Verdier, en troublant le bonheur de deux tendres amants.
En laissant à dessein croître l'irritation de lady O'Donor, dans ce grave entretien qu'il eût pu clore dès le début par l'explication véridique qu'il lui donnait enfin, Jean n'avait eu pour objet que d'aviver des soupçons qu'il savait pouvoir détruire d'un mot. L'exagération même d'un ressentiment légitime devait alors paraître d'autant plus injuste qu'elle créait le véritable tort d'un manque de confiance envers lui. Il en résulta que, tombant des hauteurs d'un courroux qui se brisait subitement devant une accusation qu'il lui démontrait imaginaire, l'orgueilleuse Maud se trouvait réduite à implorer son pardon. -^ Il voulut bien alors lui dévoiler les circou-
Stances qui Tavaient entraîné dans cette aventure, et la démarche de Jeanne, qu'il avait du lui taire, jusqu'au jour où il aurait réussi à la mettre hors de toute atteinte en lui faisant gagner la frontière...
— Elle est probablement à cette heure avec sa gouvernante en Suisse ou en Italie, ajouta-t-il négligemment; et la suite de ce mystère, ma chère Maud, est maintenant l'affaire de Mauvert. — •Vous voici donc liée par ma confidence. Si elle est tardive, n'en accusez que la nécessité où j'étais de teiiu* une parole qui m'engageait même envers vous.
Maud ne demandait qu'à croire, elle promit à Jean tout ce qu'il voulut.
— Eh! bien, dit-il le soir au baron Sauvageot, vous aviez raison, lady O'Donor a su, un instant, où était votre nièce.
— Elle te l'a confirmé... Elle a parlé ?
— Oui... un hasard! Comme elle allait à Meudon chez son jardinier qui, était en train de renouveler les serres de son hôtel, elle a positivement vu -mademoiselle Runières... Par malheur,elle ne sait rien de plus. — Elle m'a du reste assuré de sa plus stricte discrétion pour l'aveni
Les querelles d'amants sont comme ces nuées d'orage qui ne traversent le ciel que pour en rehausser l'azur. Si Jean n'aimait qu'à sa manière, les fougues de lady O'Donor étaient trop charmantes pour qu'il n'en appréciât point tout le prix. Sincère autant qu'il pouvait l'être dans le seul attachement durable qu'il se fût jamais connu, il trouvait une sorte d'attrait de lutte à cette jalousie de jeune tigresse qui flattait après tout son orgueil et ses sens. La possession d'une telle maîtresse étail pour lui au plus haut point enviable. Les quelques jours qui suivirent furent remplis des joies du retour, et, les soupçons bientôt dissipés, ils reprirent leur train, dégagés des soucis d'un instant.
Cependant, Jean d'Erneau était .ainsi fait que le moindre pli de rose lui' semblait gênant à son heure. Les beaux jours revenus, le club commençait à devenir désert, et, tout en chevauchant le matin, il songeait malgré lui aux bois de Cardec, il se disait qu'il devait y faire bon par ce jeune soleil de printemps, et que, sans Thumeur inquiète de cette folle de Maud, il donnerait l'essor à des goûts champêtres dont il ressentait pour la première fois la fraîcheur en son esprit blasé. Peu accoutumé à la contrainte, il s'étonna un jour de découvrir positivement que, si doux qu'il pût être, il subissait un joug qui primait sa volonté présente, et le soumettait, en dépit de son libre arbitre, à ces concessions de tendres'se que tout amant délicat doit à la femme qui l'aime. — Mais ce ne fut là qu'un fugitif regret. Correct, épris autant qu'il pouvait Têtre, en galant homme, il n'eût voulu pour rien au monde manquer à l'un de o^s égards qui semblent constituer une élégance de sentiments. Son sort, d'ailleurs, était pourvu de charmes assez excitants pour faire diversion à ses idées bucoliques : il eut bientôt oublié le Cottage et la Chaumière, et les ombrages des grands chênes, se réservant de reprendre son
rôle de chevalier errant, lorsqu'une occasion opportune se présenterait d'y conduire Mauvert, ainsi qu'il Tavait promis.
Un mois se passa, pendant lequel deux ou trois lettres de Jeanne rappelèrent pourtant son souvenir à Jean d'Emeau. Enfin, lady O'Donor parlant un soir de partir pour sa villa du lac de Côme, où il devait la rejoindre, il put s'annoncer en Bretagne.
Quelques jours plus tard, en effet, Maudàpeine en route, il résolut aussitôt d'accomplir son étonnante mission près du fiancé de Jeanne.
— Mon cher Mauvert, lui dit-il un soir sans autre exorde, y a-t-il longtemps que vous avez reçu des nouvelles de mademoiselle Humphry?
Le diplomate eut un sursaut en l'entendant prononcer un tel nom avec cet aplomb qu'il avait appris à connaître. Il se tint sur ses gardes.
— Mademoiselle Humphry?... répliqua-t-il, feignant de chercher dans son souvenir, qu'est-ce que c'est que ça, mon cher d'Erneau?
— Il ne faut pas le dire, diable !.. reprit Jean, renchérissant d'un ton comique sur la réserve du comte. — Dissimulons!
— Mais, je vous assure, ajouta Mauvert, que j'ignore absolument...
— Je le sais bien, mon ami, je le sais bien, et pour cause. Votre innocence, croyez-le, ne m'est en rien suspecte. — Seulement, si vous aviez deux jours à perdre et le désir d'être présenté à cette jeune personne, venez demain soir me prendre chez moi à sept heures, car je compte lui faire une visite, et dans ce cas je vous emmènerais. — Il est inutile de vous spécifier, n'estce pas, que nul ne doit soupçonner que vous allez être absent de Paris?.. Vous rentrerez au bout de quarante-huit heures, voilà tout!
Là-dessus', il quitta l'entretien pour faire un whist.
Le lendemain, Mauvert fut exact au rendezvous.
— Ah ! je vois que la mémoire vous est revenue, dit Jean en riant.
— Ma foi, mon cher, répondit Mauvert du même ton et sans se livrer, vous êtes un si grand original qu'on ne sait jamais à quoi s'attendre *avec vous ! Votre mademoiselle Humphry m'intrigue, et, si vous croyez, parbleu ! que je ne vous suivrai pas pour savoir ce qu'il y a au bout de
tout cela, vous me faites tort d'un grain de folie.
— Bravo! reprit Jean. — Dissimulons!., dissimulons!...
— Me permettrez-vous maintenant de vous demander où nous allons?
— En Bretagne, mon ami. — Ce pays vous agrée-t-il?
— Par-dessus tout. — En votre compagnie, d'ailleurs, j'irais même en Champagne, ou en Picardie !
— C'est au mieux, partons !
Une heure après, installés dans un coupé du chemin de fer, ils roulaient ; Jean toujours flegmatique, devisant sur mille sujets, comme s'il eût estimé superflu de convaincre Mauvert de l'inutilité de ses feintises.
Au matin, ils étaient à Quimper. Arrivant avec un hôte, il avait averti cette fois. Une voiture de Marins Demeau les attendait.
— A propos, dit Jean* j'ai oublié dé vous informer que vous recevez l'hospitalité chez un de mes cousins.
— C'est au mieux, répondit Mauvert; si j'en juge d'après cet attelage, la maison doit mener un assez joli train.
— Je le crois bien, c'est un meunier !
En moins d'une heure, ils arrivaient à la Chaumière, où Jean fut accueilli en véritable fils. Paul, parti la veille pour un voyage d'afiaires, manquait seul à la fête. La présentation de Mauvert accomplie, madame Demeau les fit conduire à leurs chambres. Tout cela semblait si étrange au diplomate, qui s'était attendu sans doute à une • plus mystérieuse aventure, que Jean remarqua sa préoccupation.
— Eh ! bien, que dites-vous de l'endroit? lui demanda-t-il.
— Je dis qu'il est charmant, mon cher d'Erueau. Mais, si je comprends un mot de vos maif^igancesy je veux bien être pendu...
— Prenez garde!., vous le seriez!.. Ma mamgance^ c'est mademoiselle Humphry.
— Encore ?. . Est-ce qu'elle respire en ce lieux ?
— Sans plus de difficulté que vous et moi, lorsqu'elle y vient, mon ami ; mais, aujourd'hui, c'est chez elle que je vous conduirai.
L'hospitalité delà Clxaumière était de celles qui Mettent promptement à l'aise. Après le déjeuner, Jean partit avec son ami pour une promenade dans
196 l/fiTOILE DE JEAN
les aleiitoui*s. Si serré que le diplomate jouât sou jeu, il était évident que, tout en cheminant, il commençait à perdre de son assurance, comme s il eût flairé quelque piège. — Ëniin, au bout d'une demi-heure à travers les chênaies, ils arrivèrent au Cottage.
— C'est là ! dit Jean. Et, poussant la grille, il marcha vers le perron.
A la vue de miss Clitford qui parut, Hauverl resta ébahi ; il ne pouvait plus douter; mademoiselle Runières était là. En entrant dans le salon, il se trouva en sa présence.
Les preiiiiers moments de Tentrevue des deux amants turent pleins de trouble et de gêiie. Jean tourna les choses comme s*ils fussent survenus pour une simple visite; miss Clifford, qui s'était installée près d'eux, sauvait la question de convenances en gouvernante bien stylée. — Lorequ on eut épuisé les propos indifférents sur la beauté du pays, d'Erneau proposa un tour au jardin.
Après quoi, en ami discret, il prétexta une affaire au village et pai'tit en disant à Mauvert qu'il le rejoindrait à la Chaumière, à l'heure du dinar.
En accomplissant sa promesse avec tant de conscience, Jean n'avait certes aucune mauvaise
pensée ; cependant il trouva sa situation bizarro, et ce ne fut poiot sans se railler de son rôle qu'il s'en revint tout seul à son gîte. La désinvolture de Mauvert à Paris l'avait souvent jeté dans une irritation secrète, au souvenir des illusions de Jeanne, et son amour-propre de sauveur s'en était plus d'une fois ressenti. — 11 en arriva qu'à l'heure même où son intervention devenait etTective, il éprouva je ne sais quel dépit de luimême.
Ne se faisait-il pas décidément complice, en aidant à abuser la crédulité de cette enfant naïve, dODt la confiante loyauté se fourvoyait ainsi dans un amour auquel elle livrait toute son âme? — Si sceptique qu'il fut, il s'était laissé gagner à ce charme de l'innocence qu'il avait jusqu'alors ignoré. Il se demandait ce que serait l'avenir de Jeanne le jour où, désenchantée de son rêve, elle connaîtrait Mauvert. II se demandait... Mais il se demandait tant de choses qu'à la fin, surpris d'un si grand nombre de préoccupations à la Ibis qui ne le regardaient en rien, il trouva plus œarl de n'y plus songer.
— Bah ! se dit-il, lui ou un autre, en li'ti '*'= m&riage, ce sera toujours tout un
198 L'fiTOILE DE JEAN
Armé de sa philosophie, Jean recouvra son superbe flegme et ne s'en départit point quand^ le soir, dans sa chambre, il se retrouva avec Mauvert. Discrets tous deux, en gens du monde, ils causèrent de mademoiselle Jeanne sans qu'aucune allusion témoignât de Vétrangeté de ce séjour caché au fond de la Bretagne.
Le lendemain, Mauvert alla seul passer la matinée au Cottage. Par prudence, il devait retourner à Paris le jour même, et on ne le revit qu'au moment du départ. A certain air triomphant qui se conciliait mal avec le chagrin d'une séparation, Jean devina qu'il emportait la certitude de victoire gagnée ; il en conçut encore un secret déplaisir.
Si réservé qu'on eût été à la Chaumière, et bien que l'on eût affecté d'ignorer tout, Jeanne estimait trop madame Demeau comme une seconde mère pour ne lui avoir point fait ses confidences. Lorsque, après le départ de Mauvert, la digne femme resta avec Jean, il lui trouva un air soucieux et il l'interrogea.
— Je suis inquiète pour Jeanne, ditrcUe gravement.
— Pourquoi?... demanda-t-il. Le comte de Mauvert ne vous semble-t-il pas le mari qui peut lui convenir ? — Il est charmant.
— Trop charmant ! Et c'est ce que je redoute, ^e l'ai étudié avec toute l'affection que je porte ^ cette chère enfant, et tout ce que j'ai pu sur-
prendre dans ses charmantes manières, c'est qu'il est trop épris de lui-môme pour Taimer comme elle le mérite. Je n'ai pas vu sur soji charmaut visage Témotion d'une joie de la revoir qui dénonçât le moindre battement de cœur... Enfin, je me trompe peut-être, mais il ne me revient pas, et si j'étais la mère de Jeanne, je ne le choisirais pas pour elle.
Jeanne ne parut point à la Chaumière ce jourlà, Jean nalla point au Cottage. Maintenant qu'elle avait revu Mauvert, il se disait que son rôle allait s'effacer devant les droits du fiancé, désormais l'arbitre et le conseil de leurs communs projets. Mais, tout en se sentant dégagé de c^tte responsabilité troublante, il lui semblait vaguement qu'il en éprouvait un regret, comme si quelque chose de sa vie lui manquait. Une sorte de jalousie le poignait à la pensée de n'être plus pour elle que l'ami secondaire, désormais inutile à protéger son avenir.
— Ah ! ma foi ! se dit-il, après tout, me voilà libre d'aller rejoindre Maud ! Qu'ils s'arrangent !
Ce fut dans cet état d'esprit qu'il arriva le lendemain chez Jeanne. Elle était au jardin. En l'apercevant, elle accourut à lui.
— Enfin, vous voilà ! s'écria-t-ello en lui tendant la main avec effusion. Je vous attends depuis une heure, et, ne vous voyant pas, j'avais déjà peur que vous ne fussiez aussi retourné à Paris.
— Quoi?., sans vous dire adieu?..
— Oui, j'ai tort ! — Mais je suis prête, ajoutal-elle avec animation, partons, j'ai besoin d'air et de mouvement... Allons jusqu'à la grève.
Ils sortirent par la porte du parc, et s'engagèrent à travers bois, marchant quelque temps en silence, comme s'ils eussent tous deux hésité à aborder un entretien. A la fin, Jean embarrassé de son mutisme, qui semblait l'attente d'une coniidence, parla de choses indifférentes, du beau temps, des arbres et des senteurs matinales qui s'exhalaient des touffes de cytises et de thym. EUe répondait sur le même ton avec une sorte de volubilité factice. Il sembla à Jean que, pleine des exubérances de son cœur, elle voulait s'étourdir pour ne point songer à l'absent. Au soin qu'elle prenait de ne point faire allusion aux deux derniers jours, il comprit qu'elle lui marquait la place discrète où il devait se trouver re- ^<^'gué dès cet instant. 11 en ressentit une irrita-
202 LfËTOILE DE JEAN
tion sourde, comme d'un oubli de la gratitade à laquelle il se croyait au moins des droits. Tout en allant par ces sentiers perdus, témoins de leurs franches causeries d'autrefois, il se disait que sans doute elle avait passé la veille avec Hauvert par ce même chemin, et qu'il n'était qu'un sot d'y revenir accompagner la belle en quête des traces du bien-^imé. Il se trouva ridicule, comme ces confidents de théâtre destinés à essuyer les tirades amoureuses ou tragiques. Son langage, malgré lui, devint acerbe sans que Jeanne s'en aperçût. Ils étaient arrivés à la grève; ils s'assirent sur le sable. Peu à peu, comme si l'excitation sous laquelle elle semblait cacher ses pensées l'eût fatiguée, Jeanne retomba dans le silence. Il se dit que, décidément, une préoccupation l'agitait, et il se tut- comme elle, la laissant à son rêve.
Leur mutuelle réserve à la fin la surprit.
— Eh ! bien, vous ne me parlez plus ?.. dit-elle brusquement.
— Pardonnez-moi ! répondit-il. Je calculais combien il faudrait de ces petits cailloux pour remplir toutes mes poches, et cela m'absorbait.
 ces mots, elle leva les yeux sur lui, et demeura un instant embarrassée.
— Vous m'en voulez de ne point vous confier ce qui s'est passé entre M. de Maùvert et moi ? reprit-elle.
— En aucune façon ! Les secrets de cœur de deux amants se dérobent à Famitié. Le reste est votre affaire à tous deux, et je n'y serais plus qu'un intrus.
— Non, vous ne pensez pas cela, ajouta-t-elle doucement, car ce serait me croire ingrat^ et folle plus que je ne le suis.
— Mais, Mauvert étant votre fiancé, je trouve naturel que son ascendant prime celui de tout autre. — Vous n'avez donc point de comptes à me rendre de ce que vous avez résolu.
Au ton dégagé dont il prononça ces paroles, elle sembla deviner le reproche.
— Jean, mon ami, reprit-elle attristée, je souffre, pardonnez-moi. Il s'est passé dans ma vie un événement étrange. J'ai besoin de quelques jours pour retrouver le calme. Laissez-moi le temps de me recueillir. — Enfin, je souffre, répéta-t-elle, pardonnez-moi. Plus tard, demain peut-être, je vous dirai tout.
i20i L'ÉTOILE DE JEAN
— Mais, qu est-il donc arrivé ? demanda-t-il.
— Rien, rien, je vous le jure, répondit-elle. Xe vous inquiétez pas, mon ami. — Des idées folles ! Je suis comme un enfant qui fait un mauvais rêve. J'ai besoin de chasser les chimères, et votre raison m'y aidera. — Maintenant ne m'interrogez plus ; quand j'aurai recouvré mes sens, j'oserai me confier à vous.
Ils achevèrent la matinée sans revenir sur ce sujet.
Pendant deux ou trois jours, Jeanne ne parut point à la Chaumière. On en augura que la visite de Mauvert avait ravivé ses regrets d'une séparation, d'autant plus cruelle désormais, qu'elle s'abusait sans doute sur la douleur qu'il en ressentait comme elle. — Jean, froissé déjà de la réserve qu'elle avait gardée, s'aigrissait de plus en plus contre elle, et, qu'elle eût tristesse ou rêverie, la trouvait sotte de troubler jusqu'à la gaieté d'Yvonne.
n en arrivait à s'irriter contre lui-même de l'humeur qu'il ressentait, et déjà il songeait à partir sans remettre les pieds au Cottage , quand , au troisième soir, cette lettre de Jeanne le surprit:
Le Cottage, jeudi.
a Vous êtes encore à la Chaumière, mon ami, et pourtant depuis trois jours vous n'êtes pas venu. Ai-je offensé votre affection? M'avez-vous mal comprise ? Je Tignore ; mais ce que je sais. c'est que, malgré cet apparent oubli, il y a dans votre cœur, pour moi, tant de bonté vraie, que je dois avoir tort si vous m'avez ainsi délaissée. Chaque jour, je voulais vous appeler, et chaque jour je manquais de courage, m'eflBrayant de ce devoir de confiance dont rien ne saurait me dégager envers vous. Mais comment vous dire ce que dans le désordre de mes pensées je ne puis m'expliquer à moi-même?.. Faut-il l'avouer?
Je tremblais d'être seule avec vous. — Jean, il est des confessions troublantes que le regard d'un ami, fût-il dévoué comme vous-même, arrêterait sur les lèvres, et ce n'est que de loin que je peux m'enhardir à vous confier tout ce qui s'est passé entre monsieur de Mauvert et moi. — ^^ m'accusez donc plus si j'ai tant tardé à vous ouvrir mon âme. Hélas I tout y est, à cette heure, si sombre et si confus !.. Je m'épouvante autant de l'avenir que du présent ! Ami, soyez compatis-
sant à ma faiblesse et pardouDez-moi d'être ingrate envers vous.
1 Vous n'avez rien ignoré, n'est-ce pas, de cet amour, de ces serments qui m'engagent et me lient!.. Quand j'ai fui la maison demamère.je n'avais d'autre pensée que de garder la foi jurée, du plus profond de mon cœur à ce fiancé si indulgent encore et si bon, après la faute effrayante qu'il me fallait commettre. Ses lettres avaient raffermi mon courage, en apaisant mes remords, et, pleine de son souvenir, toute à cet espoir que, dans un an, je serais sa femme, je me sentais si bien soutenue par vous que je m'abandonnais à mes rêves. J'attendais , impatiente, cette beure de le revoir, si prudemment ménagée par votre afTection de frère. Enlin, il est venu; vous me l'avez amené, — Après votre départ, Uifford nous ayant laissés seuls dans le jardin, je l'ai retrouvé plus tendre et plus aimant, et, dans les premiers instants, défaillant presque à ■na vue... Il avait tant souffert, il avait tant pleuré !.. Vous le voyez, je vous dis tout sans restrictions vaines ! — Jean, comment expliquer ** qui se passa dans mon ûnu' V. . Ki) lùamlant, il me sembla que je ne k' ['(^uoiinaissais plus.
comme si mou souvenir eût gardé une image inHcièle. Non pas qu'il eût rien perdu de ce qui m*avait séduite en lui. si j'ose avec vous dire ce mot. Mais je ne sais quelle illusion disparue me le laissa voir dépourvu de tout ce que mon imagination aimait autrefois. Seuls tous deux, pour la première ibis, et libres de nous pai'ler | sans contrainte, sa voix, son langage me surprenaient, par une exagération d'aveux et de protestations passionnées qui me troublaient et me gênaient dans leur expression. Je n'y retrouvais point l'accent simple et confiant de cette foi que je gardais en moi-même, du pur amour qui nous avait liés. On eût dit que, 'oubliant que nous étions fiancés de cœur, il cherchait à me conquérir, comme s'il eût douté de la possession de mon âme. — Voulant dissimuler l'embarras que je ressentais , je lui proposai d'aller jusqu'à la grève, pour l'initier aux habitudes de ma vie. Nous partîmes par le bois ; mais une inexprimable gène me glaçait. Eu vain je cherchais cette communauté d'impressions, de sentiments, de pensées, que devait éveiller ce bonheur de nous revoir si longtemps attendu, et il me semblait que nous ne nous comprenions pas. — H
discoui*ait avec beaucoup de grâce et avec un choix, d'expressions rares, comme dans le salon de ma mère, et je songeais malgré moi à cette parole sérieuse, animée, que vous m'avez fait entendre si souvent, qui m'apprenait la vie, me révélait le vrai de ces vanités fausses et de ces mensonges auxquels le monde est asservi. -7 J'essayai de causer de nos projets d'avenir, et je m'aperçus qu'il n'entrevoyait cet avenir que pour me promettre une existence de joies fastueuses, comme si notre union ne pouvait avoir d'autre but. — Vous le dirai-je, ami ? En écoutant ce langage compassé et frivole, il me semblait m'éveiller d'un songe, je ne retrouvais plus le fiancé que j'aimais dans mon imagination i^^îve, et mon cœur se serrait. Je voulais lutter contre cette inexplicable désillusion ; je sentais entre nos deux âmes je ne sais quel vide impossible à combler. En eut-il conscience comme moi? je l'ignore. Mais à un moment il me sembla tout à coup attristé, comme s'il eût deviné mes combats. Il redoubla alors les protestations de son amour. — Quand nous revînmes au Cottage, la présence de Clifford, rompant notre tête-à-tête, me parut un soulagement,
ilO L'ÉTOILE DE JEAN
» Seule, le soir, je m'enfermai dans ma chambre pour essayer de recueillir ma pensée. Les agitations de cette journée m'avaient anéantie, et je m'interrogeais sans parvenir à me comprendre. Épouvantée de moi-même, je m'accusais de cette invincible froideur dont il avait souffert peutrètre. — D'où venait une si étrange aberration de mes sens et de mon cœur?.. Ne l'avais-je point revu tel que je l'adorais dans mes rêves ?.. .Ne l'avais-je pas retrouvé plus tendre et plus aimant même, après cette épreuve d'une année de séparation, qui n'avait point altéré sa constance?.. Je passai toute une nuit d'angoisses mortelles, me reprochant de l'avoir alarmé sans doute par cette insurmontable gêne que je n'avais su lui cacher. J'appelais de tous mes vœux l'instant de sa venue pour réparer mes torts et le consoler.
» Lorsqu'il arriva le lendemain, je courus audevant de lui, souriante, en lui tendant la main. Je vis un éclair de joie triste dans son regard; il venait me faire ses adieux. Je l'emmenai au jardin, et là, assise près de lui, je m'efforçai d'oublier mes impressions de la veille ; je parlai la première des moyens de nous revoir, et des nécessités de prudence que notre sécurité nous impo-
sait ; mais, à mon grand étonnement, il ne parut point approuver ces réserves, qu'il considérait conune puériles ou superflues désormais. — J'insistai doucement pour lui rappeler que la dignité de notre avenir nous contraignait à ce sacrifice, et qu'il fallait nous y résoudre, quoi que nous dussions souffrir.... Alors, il se jeta à mes genoux éperdu, m'implorant, me jurant qu'il ne pouvait plus vivre séparé de moi ; il me proposa de partir avec lui, d'aller nous cacher en Suisse, où, sous la protection de Clifford, suffisante aux yeux du monde, nous serions réunis du moins, sans ces cruelles terreurs qui allaient l'assaillir, maintenant qu'il me savait si près de ma mère. — Le moindre hasard pouvait nous trahir, et tout était péril... Aurait-il le courage de résister à ce désir d'accourir, ne fût-ce que pour m'apercevoir un instant?.. En le voyant si faible, je me sentais émue de pitié, et pourtant, comme la veille, ce cri de sa passion n'arrivait pas à mon cœur. -
» Vous le dirai-je? En l'écoutant, la rougeur me montait au front, à la pensée qu'une telle offre pût m'être faite par lui sans qu'il y vît une insulte... Qu'étais-je donc devenue, pour qu'il osât ainsi me traiter en maîtresse?.. Toutes les
révoltes (Je mon être protestaient contre Vinjare, et je cherchais dans mon esprit que lui dire, atterrée toujours de cette idée qu'il ne me comprenait pas... Enfin, troublée par ses larmes, eifrayée d'un désespoir si profond qu'il me menaçait de se tuer, je lui jurai de le rappeler bientôt, et de me résoudre alojps sur ce qu'il me demandait au nom de notre amour et de mes serments... j'ai promis de partir...
» Jean, telle est cette confession que je n'osais aborder. Je me sentais si coupable envers votre affection dévouée, que j'hésitais à vous dire ces troubles de mon cœur que je ne m'explique pas à moi-môme. J'hésitais surtout à vous avouer cette promesse, qui est un abandon de votre protection de frère. — Me pardonnerez-vous d'avoir ainsi disposé de mon sort sans consulter ce dévouement sincère dont vous m'avez tous ici donné tant de preuves? — Mon seul espoir, c'est que la pensée de mon bonheur...
» Non, non, Jean, ce départ m'épouvante!.. ^^
ne puis supporter le tourment qui m'obsède. —
Depuis que j'ai juré de le suivre, il me semble
que je suis déchue.
)) Jeanne. »
En recevant cette lettre, Jean demeura un instant stupéfié. 11 la relut deux fois comme s'il eût eu besoin de s'en confirmer le sens, ou qu'il eût craint de mal comprendre. Quand il eut achevé :
— Tiens, tiens, dit-il en suivant des yeux une bouffée de son cigare, qui tournoyait dans Tair, voilà une curieuse nouvelle. — Ma loi, je croyais ce pauvre Mauvert plus fort que ça... Allons! tant pis pour lui !
Et, sans plus de réflexions, ilouvrit son buvard, s*installa, prit une plume, et répondit ù mademoiselle Runières par le billet suivant :
« Vous êtes une grande enfant, ma chère Jeanne, et, bien vite, je veux dissiper le gros nuage que vous avez cru voir entre nous, et qui me vaut cette confession dont vous n'osiez entamer le terrible sujet. Je veux que tout soit dit lorsque, dans quelques heures, j'irai vous revoir, et vous • épargner ainsi cette grande confusion où ma présence vous jetterait peut-être, si je prononçais de vive voix le mot brutal que, dans l'illusion de votre innocence, vous n'avez pas soupçonné, et dont vous allez vous indigner certainement comme d'un crime effroyable ou d'une apostasie. Rassurezvous, enfant, car cet amer désenchantement de
votre cœur qui vous fait tant souffrir n'est que réveil de votre raison.
» Jeanne, lepremieramourressemble à ces jolies floraisons du printemps qui s'épanouissent tout à coup sous le ciel, et, comme elles, il n'a souvent que la durée d'un matin... Vous n'aimez plus !.. Voilà votre secret, pauvre Jeanne, et votre absolution. — Demain j'arriverai à votre Ck>ttage.