‹ L'étoile de JeanChapitre 2 sur 2 · JEAN · texte numérisé non relu

JEAN

Jean n'était certes pas porté au sentimentalisme; la lettre de Jeanne le trouva pourtant dans un de ces moments psychologiques où le moindre incident produit parfois des résultats étranges. L'irritation sourde qu'il avait ressentie depuis trois jours, à la pensée d'un triomphe définitif de Mauvert, tomba tout à coup et se fondit dans une sorte de contentement intime dont il savourait les douceurs, comme si sa conscience y eût trouvé un allégement.

Trop expérimenté dans les bizarreries du cœur pour s'étonner jamais d'une inconstance, il se disait vaguement, à la pensée du péril auquel échappait sa pupille, qu'il n'était peut-être point

étranger à ce désenchantement subit. — Douée

d'un esprit droit, et d'un fonds de sentiments généreux, Jeanne, brusquement émancipée par une terrible épreuve, avait, à coup sûr, gagné à son contact des notions plus nettes des choses du monde et de la vie. Au courant de ces causeries dont elle parlait dans sa lettre, pleines pour lui d*un attrait si charmant, il avait été plus d'une fois surpris des progrès de cette jeune raison qui semblait prendre des ailes pour le suivre jusqu'à ces hauteurs morales qui dominent les vanités convenues. Entre les lignes de cette confession, il déchiflTrait, comme à livre ouvert, l'histoire de ses désillusions.

Troublée, comme on Test à dix-huit ans, par la première voix qui avait murmuré à son oreille le grand mot de l'amour, entre deux sorties de couvent peutrêtre, elle s'était éprise de Mauvert comme d'un idéal rêvé. Les élégances réelles du diplomate, une jolie téie, et ce certain air byronien qui lui valaient des succès de salons, même auprès de madame Runières, en fallait-il davantage pour surprendre une imagination candide?.. Sevrée d'affections vraies, et cachant au plus secret de son âme une douleur profonde, elle avait livré son cœur avide d'aimer. — Le

rôle de Mauvert était alors facile, et la proie trop inespérée pour qu'il n'employât point les plus snlDtiles roueries d'un Galaor timide et passionné. Le romanesque de leurs rencontres furtives, aux écliappées de vacances, laissait à Jeanne une impression que la solitude du couvent ravivait. Elle revoyait cette image du fiancé qui soutirait loin d'elle ; elle le parait à son gré de toutes les grâces émues qu'elle rêvait au fond de son âme... Puis, la ruine de ses espérances, par un refus brutal de sa mère de réaliser ce bonheur si longtemps caressé, enfin ces heures d'angoisses et de terreur à l'idée d'un mariage contre lequel les révoltes pudiques de son être se soulevaient, n'y avait>-il point là le roman de toute ingénue? — Le dénouement était pour Jean d'Emeau le pur effet logique de cette sorte d'émancipation de Jeanne qui l'avait mûrie par de cruels chagrins'. Transportée enfin dans ce milieu familial plus vrai, éclairée par des notions plus saines de la vie, après plus d'une année de séparation, elle avait enfin retrouvé Mauvert, tout frais fardé de ses grâces mondaines, jurant avec le naturel simple auquel depuis trois mois son cœur était accoutumé. Sans

se rendre compte de sa désillusion, elle avait d'instinct pénétré le masque, et pressenti lafeintise, sous les démonstrations passionnées qui sonnaient faux par une exagération devenue hors de saison. Ces tirades d'amoureux de tiiéàtre destfnées à l'enflammer, et tombant à froid sur sa sérénité confiante, avaient effarouché son âme franche. — Le coureur de dot avait outré son rôle, et dépassé son but.

Jean dormit peu cette nuit-là. Au matin, il accourut au Cottage où Jeanne l'attendait anxieuse. A ses yeux rougis , il devina qu'elle avait beaucoup pleuré. Confuse, elle prit la main qu'il lui tendait.

— Ah! Jean, dit-elle, qu'allez-vous penser?.. Vous m'avez crue folle, n'est-ce pas, .en recevant cette lettre qui m'a tant coûté, et vous avez voulu m'en punir?..

— Non ; j'ai voulu surtout vous forcer à découvrir la vérité au fond de vos agitations. — Jeanne, vous n'aimez plus, voilà tout 1

— Ah ! taisez-vous, repritrcUe, car, s'il en était ainsi, je me mépriserais.

. — Enfant, qui vous effrayez de naître à la vie! Mais ce que vous prenez pour une inconstance

de votre cœur n'est que le cri de votre raison, qui vous garde contre une de ces déceptions dont tant d'autres ont souflFert avant vous^ — Votre imagination vous avait abusée. Vous reconnaissez votre erreur, rien de plus.

— Mais alors, s'écria-t-elle émue, si vous disiez vrai, qu'est-ce donc que cet amour qui peut n'être qu'un rêve ?.. et qu'est-ce que le bonheur, et l'espérance, et la vie?

— Ingrate, reprit-il en souriant, qui désespérez à votre première désillusion ! — Mais le gage du bonheur, de l'espérance et de la vie, c'est précisément ce bienfait de l'oubli qui vous épouvante, ma pauvre Jeanne, et qui nous fait renaître à de nouvelles joies dont la source est en nousmêmes. — Quoi ! à dix-huit ans, comme une enfant imprudente, vous avez engagé votre cœur, et décidé de votre avenir sur quelque phrase de roman, murmurée à votre oreille?.. Et vous vous étonnez parce que, plus sérieuse et plus réfléchie, vous ne retrouvez plus aujourd'hui cet idéal dont le souvenir se mêlait à celui de votre dernière poupée?

— Mais il a cru à cet amour, lui, à ma parole, à ma constance... Et, s'il mourait du chagrin de ma perte ?-.

no L^ÉtOILli: DE JEÂ5

— Oh ! ces âccidenU-là sont rai*es, répliquat-il avec flegme.

— Jean, il se tuerait, il me l'a dit !

— Non... Il y songerait à deux fois, puisqu'il a déjà continué de vivre un an, sans vous revoir, après le refus formel de votre main.

Jean d'Emeau avait la logique brutale ; et, s'il lui répugnait de tout dire sur Mauvert, il ne se faisait pas le moindre scrupule de Tachever, en amenant Jeanne à toucher da doigt les trop grossières amorces tendues à sa crédulité d'innocente. — Il avait prévu que le premier choc serait rude; il s'agissait de faire place nette, en lui démontrant peu à peu la fragilité de ce lien, dont elle s'exagérait la rupture comme un coupable renoncement.

— En tout cas, ajouta-t-il, comme s'il eut traité un enfantillage, rien n'est encore désespéré. L'amour dans le mariage est souvent un écueil.* Bien que votre départ d'ici me semble une iw-* prudence, il se peut aussi qu'un rapprochement entre vous dissipe cette impression passagérCi défavorable a Mauvert aujourd'hui. — Ce (Jui me paraît le plus important dans la résolution

que VOUS avez prise, c'est qu'elle engage définitivement votre avenir.

Jean s'en revint assuré qu'il né s'était point trompé sur les suites probables de cet évènement surprenant.

Pendant quelques jours pourtant, même en leurs courses avec Yvonne et Paul, le front de Jeanne garda les traces d'une mélancolie dont il savait seul le secret ; mais, s'il la voyait encore combattue, il devinait que les défiances éveillées dans son esprit droit produisaient peu à peu leur effet. — Avant de n'en plus souffrir, elle avait besoin de s'accoutumer à ce désenchantement qui la surprenait comme un mauvais rêve .. — Trop habile pour heurter les timides scrupules de sa conscience alarmée^ en hâtant la décision d'une rupture désormais prévue, il évitait d'aborder ce sujet brûlant du départ pour la Suisse, comme s'il l'eût toujours tenu pour résolu. En la contraignant ainsi de conclure ellemême sur les conséquences forcées de sa désillusion, il n'ignorait pas qu'elle sortirait mieux trempée de cette épreuve.

Cependant, si réservé qu'il voulût être, Jean s'aperçut bientôt qu'il était plus agité que de

coutume. Une pensée le tourmentait. Selon toute probabilité, Mauvert, mis par lui en relations avec Jeanne, devait maintenant lui écrire chaque jour. Ce vague sentiment de jalousie qui l'avait plus d'une fois troublé revenait l'assaillir plus net et plus défini. L'idée qu'elle pouvait encore céder à des obsessions le jetait dans une sorta d*eifroi. Il s'imaginait alors que le silence qu'elle gardait n'était que la dissimulation d'un émoi de son cœur, et qu'elle se laissait reconquérir. — Irrité, défiant, et n'osant point l'interroger quand ils étaient seuls tous deux, il épiait sur son front les préoccupations qu'il attribuait à la gêne, à l'ennui d'une autorité dont elle s'apprêtait à secouer le joug. — Ck)mme si elle eût voulu rompre peu à peu leurs confidences et les têteà-tête du Cottage, elle arrivait chaque matin à la Chaumière, où elle passait tout le jour en compagnie d'Yvonne et de sa mère, et semblait ainsi éviter toute occasion d'entretien.

Il en était là de ses agitations irascibles, quand, une après-dinée, comme il était assis au jardin avec madame Demeau, tandis* qu'à quelque pas les deux jeunes filles faisaient jouer les enfants, il crut remarquer chez Jeanne un air de joie qui le surprit.

— Mademoiselle Runières est bien gaie ce soir, dit-il brusquement.

— Oh ! il y a une grande nouvelle.

— Vraiment? — Aurait-elle décidé son mariage avec monsieur de Mauvert demanda-t-il d'un ton dégagé.

— n est en effet question de cette grande affaire, reprit en souriant madame Demeau. Seulement, c'est dans le sens opposé qu'il faut conclure. — Elle a résolu de ne point l'épouser.

— Vous en a-t-elle parlé ?

— La pauvre enfant ! depuis une semaine nous ne faisons que cela ! car elle se fié à moi comme une fille à sa mère. J'ai exigé ce temps de réflexions, malgré mon opinion faite sur ce prétendant indigne d'elle, et par qui son imagination d'enfant s'était laissé surprendre, en ces jours de tristesse où elle se sentait si abandonnée. — Par bonheur, il s'est dévoilé dans des lettres qu'elle reçoit chaque matin, et qu'elle m'apporte aussitôt. Il a si mal joué son rôle qu'elle a compris d'instinct qu'il méditait de la perdre par un irréparable éclat. Une fille comme elle ne pouvait manquer de reconnaître là une injure. — Bref, revenue de son erreur.

elle est sauvée ! Et voilà pourquoi elle respire et se sent revivre.

En écoutant cette simple explication de la conduite de Jeanne et de sa réserve envers lui, à la conclusion surtout qui raccompagnait, Jean eut un si profond sentiment de joie que son visage le trahit. Madame Demeau le regarda un moment en sourjant. Voyant qu'il restait silencieux :

— Eh ! bien, Jean, dit-elle enfin, que pensezvous de ma nouvelle ?

— J'en suis fort heureux pour mademoiselle Runières.

— Pour elle seule?...

— Et pour nous tous, qui lui portons intérêt.

►— Et dire que c'est vous, ajouta- t-elle en baissant un peu la voix, qui avez opéré cette conversionJà.

— Moi?., Oh! vous me faites un honneur que je n*ai pas la prétention de mériter.

— Parce que vous ne savez pas l'ascendant que vous avez sur son esprit.

— En aurais-je un si grand, sans m'en douter?..

r— Bon, bon!.. A d'autres, beau ténébreux!

LÊTOir.E DE JEAN Î25

Nous savons, bous, ce qu'elle dît de vous en votre absence, et j'ai d'ailleurs d'assez bons yeux pour avoir vu depuis quelques jours cette inquiétude, que vous croyiez si bieu cacher, de la résolution qu'elle allait prendre.

— Après ce qu'elle m'avait révélé de l'insistance de Mauvert pour la séparer de vous, et connaissant l'homme, il était naturel de craindre que, par faiblesse, elle ne compromit cette fois plus gravement son avenir.

— Allons, grand enfant, reprit madame Derneau de ce ton presque maternel qu'elle employait parfois entre eux, osez donc être sincère avec vous-même, et laissez-vous allerà votrecœur. — Orgueilleux, n'essayez plus aujourd'hui de vous défendre : vous l'aimez !

— Je l'aime, moi?., s'écria Jean, presque atterré de ce mot inattendu.

— Chut ! la voici ! et je croisqu'elle s'en doute. Dame ! comme on dit, a un clou chasse l'autre». Voyez, elle est rayonnantel.. N'ayons pas l'air de nous occuper d'elle.

A coup sûr, Jean n'était point l'ait pour se lai»' ser entamer par des sublililés, et ce qu'il possé-; dait d'innocence ne gênait pas son sang-froid;

i26 VÉTOILE DE JEAN

Dans ses débats d^ derniers jours, et dans le$ accès d'humeur qu'il avait ressentis contre Jeanne, il s'était plus d'une fois raillé d'une préoccupation troublante qui ressemblait presque à de l'aigreur. — Que lui importait qu'elle épousât Mauvert, avec ou sans amour ? — Ce n'était certes pas son affaire à lui de la préserver d'une folie qu'elle était prête à commettre, en quittant Gardée pour la Suisse ou pour tout autre lieu... Pourtant, lorsqu'il se trouva seul, après la révélation de madame Derneau, Jean se mit à songer curieusement au dernier mot qui avait clos leur entretien. — Dans son superbe dédain pour le sentimental qui n'avait jamais pu l'atteindre, il lui paraissait si bizarre d'être suspecté sur ce point que ce fut presque à ses yeux, un événement comique.

— Tudieu l la bonne dame, comme elle y va se dit-il.

Cependant, tout en riant d'une pareille méprise, il ne pouvait se défendre d'une petite pointe de vanité à la pensée que la déroute de Mauvert était en effet vraisemblablement un peu son œuvre. <k Un clou chasse l'autre, » avait dit madame Derneau.

Jean s'endormit. Il eut un horrible cauchemar : il rêva qu'il se mariait.

Le lendemain était un dimanche. Ce jour-là toute la famille allait à la messe à Cardec. Par prudence, Jeanne, ne pouvant les accompagner. Testait seule au Cottage, et Jean avait l'habitude d'y déjeuner. — Lorsqu'il arriva, il s'aperçut, du premier coup, du retour de ses façons de pupille envers lui, et de ces jolies gr&ces délibérées qui lui donnaient un si piquant attrait.

— Bonjour, Jeanne, dit-il en riant, comme s'il la retrouvait après un voyage, vous voilà donc ' revenue ?..

Elle le comprit.

— Oui, répondit-elle du même ton, je rentre... Pardon de m'être absentée.

— Et vous lestez, cette fois?..

— Ah ! s'écria-t^lle.

Puis, frappant ses petits pieds sur le sd, comme si elle eût secoué la poussière du chemin ou piétiné sur de mauvais souvenirs:

— Vous le voyez, c'est fini, dit-elle. — Et maintenant, si vous voulez, n'en parlous plus!.,. Venez m'aider à louri'aj^er les rosiers pour faire mon bouquet des dimanches à maïuan Deme&ai i

2i8 L'ÉTOILE DE JEAN

Les jours qui suivirent furent cooiine un éclat de soleil dans les buissons, après la tempête. — Jeanne semblait allégée d'une oppression d*àfne et renaître à la vie. On eût dit que, délivrée tout à coup d'un lourd souci, elle volait en plein ciel. Jean ne l'avait jamais vue si belle et si charmante en ses effusions naïves avec lui. C'était comme une action de grâces qui se chantait en son cœur, et qu'elle osait maintenant laisser déborder en joies folles. — Parfois pourtant, au milieu de cette exultation vivace, des pensées plus contenues semblaient passer sur son beau front, comme si quelque sentiment intime et caché l'eût soudainement émue. <K Un clou chasse l'autre », et Jean d'Erneau ne pouvait se défendre de songer à cette fameuse prédiction de Maud ; elle t'aime ou elle t'aimera.

Sans plus reparler de Mauvert, il avait été convenu que, pour aflBranchir Jeanne, madame Derneau, agissant en mère, se chargerait d'intervenir en déclarant son autorité. — Pour ne rien risquer, une lettre d'elle ferait savoir au quidam, trop aventureux dans ses droits de fiancé, qu'édifiée sur ses projets elle serait désormais entre made- 4[nois^l]e Runières et lui, et que toute correspon-

dance à venir passerait par ses mains. — Cette déclaration, que réclamait tout d'abord la dignité de Jeanne, préparait une transition nécessaire pour une rupture qu'il ne fallait pas laisser croire violemment imposée, mais qu'il fallait présenter comme la conséquence d'une volonté réfléchie, provoquée par l'efifroi de cette tentative de rapt qui dissimulait à peine un but de séduction brutale et perfidement combinée, — L'offense d'une telle proposition de fuite suffisait à justifier les désillusions de Jeanne. Le coureur de dot comprendrait enfin qu'il s'était si maladroitement démasqué qu'il ne lui restait plus d'espoir.

Cependant, Jean d'Erneau s'étonnait de plus en plus du courant de pensées où le jetait toute cette affaire. Agité de préoccupations qui lui étaient jusqu'alors inconnues, il ne se dissimulait point qu'il en était à un de ces moments bizarres où quelque nouveau tour de son étoile semblait vaguement le faire évoluer. Au bout de quelques jours, il ne doutait plus. — 11 aimait Jeanne, et ce diable de sentiment, qu'il n'avait jamais ressenti, l'assaillait avec tout son cortège d'émotioùs folles, d'inquiétudes et de joies; il s'aperçut qu'il

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raimait, sous son flegme, comme un collégien naïf, ou comme le premier venu.

Ce que c'est que l'amour?.. On ne Ta jamais su. Sans s'arrêter aux bagatelles psychologiques, Jean commença par sourire de cette ingénuité toute neuve qui lui poussait. Mais, à la réflexion, un tel dérangement dans sa vie n'était point sans le rendre rêveur. — Où le conduirait ce nouvel état? — Fier d'une supériorité conquise par cette facile indépendance de cœur qu'il estimait pardessus tout; allait-il s'initier à la corporation bêlante des troubadours vulgaires, soupirer sur des rhytmes tendres et s'enfroquer finalement dans la confrérie des maris satisfaits? — Déjà il se voyait dans ce lien bête, dont il avait tant de fois raillé la servilité troublante. Le cou écorché sous le joug et ne s'appartenant plus, il suivait sa femme au bal, cloué sur pied, attendant ses caprices, et à son tour étiqueté, l'air penaud, dans cette galerie comique des époux modèles, dont il serait le plus bel ornement. Les complications du devoir conjugal, les chaînes de fleurs, les obligations mondaines, et l'aliénation de sa volonté... Cette perspective surprenante bouleversait toutes ses idées. — >• Averti du péril, avec

cet esprit de précision qui réglait tous ses actes,

il n'eut pas plus tôt constaté les symptômes de

douce insanité qui le berçaient à son insu, qu'il

décida d'y mettre ordre en allant rejoindre Maud.

Il importait d'ailleurs de ne point laisser naître

un terrible malentendu sur lequel madame Der-

neau lui avait déjà donné des craintes. « Un

clon chasse l'autre », avait-elle dit. Et, partant

de cette idée, la bonne dame était capable de

s'entêter naïvement à tresser le nœud de son

hymen. — Sa loyauté lui faisait un devoir de

protester, sans retard, contre un irréalisable projet

dont le moindre inconvénient était de compro-

mettre le repos de Jeanne et le sien. — Armé

de sa décision, il résolut d'annoncer formellement

son départ, en termes qui ne laissassent point

d'équivoque. Rester, d'ailleurs, n'était-ce pas

tromper Jeanne ou lui faire illusion du moins

sur une éventualité qu'il considérait trop comme

une folie, pour n'y point couper court au plus

vite?.. N'était-ce pas provoquer en son cœur,

peut-être, un amour encore inconscient ?

Les plus roués ont de ces innocences qui déroutent toutes les prévisions humaines. Jean était sûr de lui dans l'arrangement précis de cette

affaire. Il considérait son cas comme une petite lièvre anodine qu'il lui suffisait d'avoir dûment constatée pour en avoir raison dès qu'il se serait soustrait aux influences débilitantes de ce milieu, où tous les sentimentalismes de cœur se respiraient dans l'air. S'embarrasser d'une femme et d'une famille, lui, si libre jusqu'alors, et si maître de sa vie? Descendre des hauteurs conquises et s'empêtrer conune un sot dans les sensibleries vulgaires qu'il avait si bien esquivées?.. C'était là pour lui une incroyable chute. Son parti pris, lorsque le lendemain il revit Jeanne à la Chaumière, il attaqua bravement la situation, en parlant d'un voyage en Italie qu'il méditait pour son plaisir.

— Quoi!., dit madame Derneau surprise, en plein été?

— Justement! Pour bien voir un pays il faut toujours le visiter dans sa saison violente. — D'ailleurs, j'y séjournerai probablement quelques mois, l'hiver m'y rejoindra.

— Mon Dieu ! que dites-vous là? reprit Jeanne, serez-vous si longtemps absent ?

— Ah ! je reviendrai toujours à Paris pour une ou deux semaines.., à moins pourtant

qu'nn voyage au Japon que je compte faire ne renverse tous ces plans.

— « Le Japon, maintenant?

— Oui, il y a très longtemps que je mîédite d'aller passer, là-bas, une dizaine d'années... J'ai des études à faire sur le pays. — Vous le savez, je ne suis guère de ces gens qui peuvent rester en place ...

Ce fut un véritable coup pour Jeanne, et, si bronzé qu'il voulût être, Jean s'empressa de l'atténuer, estimant qu'il suffisait d'avoir marqué des intentions qui témoignaient contre toute pensée qu'il pût être autre chose qu'un ami calme et.froid. — Il ajouta chaleureusement qu'il ne partirait point du reste tant qu'elle aurait besoin de son appui.

Sa conscience allégée sur ce premier point, et certain d'avoir détruit toute jUusion de la bonne dame sur l'état de son cœur, Jean respira et remit son départ à la semaine suivante. Rien ne pressait d'ailleurs, du moment que toute équivoque était dissipée par la déclaration de projets qui éloignaient jusqu'à l'idée d'un retour avant de longues années. Jouir pendant c|uelques jours du léger délire qu'il analysait en

lui n'avait après tout rien d'affrayant, assuré qu'il était de s'être fermé toute retraite. — TranquiUe sur l'échec définitif de Mauvert confirmé par la sérénité de Jeanne, il s'abandonnait au sentiment de satisfaction qu'il ressentait de la savoir du moins sauvée d'un péril. En renonçant à l'aimer, il n'avait pas de rival, et cette pensée chatouillait agréablement son orgueil, qu'il n'eût dépendu que de lui d'égarer cette imagination juvénile et de fixer un amour inconscient qui ne demandait qu'à naître.

Certes, Jean était positif, et ses passions ne s'étaient jamais attardées à la poésie du rêve; mais cette échappée dans l'idylle avait pour lui le plus piquant attrait. Confiant en son imperturbable volonté, il lui plaisait de jouer avec ce vertige qui n'était point sans lui donner quelque ivresse. Les privautés troublantes qu'il devait à son rôle agissaient sur ses sens comme une forme de volupté à la fois âpre et douce, dont il savourait les ardeurs passagères en épicurien délicat. (( Elle t'aime ou elle t'aimera », avait dit un jour lady O'Donor.

Cependant, il est des événements inattendus qui semblent n'avoir pour but que de se jouer d^

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plus solides résolutions. SI pratiquement qu'il eût réglé sa flamme, Jean n'avait pas tout prévu. Un jour qu'il arrivait au Cottage, il se rencoutra à la porte avec le facteur qui remettait, une lettre.

— Ahl bien, si monsieur veut avoir la complaisance de la remettre à mademoiselle... lui dit le jardinier.

Jean était trop familier dans la maison pour que pareille commission parût insolite. 11 s'en cbargea, non sans éprouver un mouvement de surprise inquiète. Adressée à mademoiselle Humphry, cette lettre ne pouvait venir que de Mauvert. Le timbre de Paris et la suscription de l'enveloppe ne lui laissèrent aucun doute. Il en ressentit un dépit si cruel qu'il eut peine à se l'expliquer.

La correspondance n'était donc point rompue?. , Aussitôt la jalousie le mordit au cœur; une terreur insensée le saisit, et, avec l'exagération d'un esprit tourmenté par la passion, il crut éventer un horrible complot. — Jeanne les avait tous trompés, et tandis qu'elle feignait avec madame Demeau sa soumission mensongère, repri:ii: sans doute par un amour plus fort que sa raison.

t» L'Etoile de jean

elle préméditait en secret de rejoindre ce iîancé

qu'elle laissait croire dédai^é...

Il la rejoignit au jardin, se préparant à jouir de l'embarras qu'elle allait trahir en se voyant dénoncée par une telle preuve.

— ' Voici une lettre que le facteur vient d'apporter, lui dit-il en l'abordant.

Elle rougit en lisant l'enveloppe, puis détourna les yeux sous le regard froid de Jean, qui semblait scruter sa pensée.

— Ëh ! bien, reprit-il avec un sourire contraint, vous ne l'ouvreE'pas ?. . Que ce ne soit point moi qui vous gfine!

— Oh! dit-elle en glissant la lettre dans sa poche, il m'est inutile de la lire pour savoir ce qu'elle contient.

— La réponse est peut-être pressée, ajouta-t-il d'un ton d'ironie.

— En ce cas, on répondra. — Puis, sans plus de transition : — Bonjour, mon camarade. Comment vous portez-vous? reprit-elle en lui tendant sa main.

Malgré son llegme ironique, Jean sentait sourdre ^n lui une douleur af&euse, comme s'il eût décoiivert une perfidie, La crainte de se trahir

arrêta seule l'explosion de reproches qui lui montaient aux4èvres. Il se vit ridicule et berné comme un sot, par cette hypocrisie de fille plus forte que sa rouerie. — L'idée lui vint qu'elle avait peut-être pénétré déjà la passion muette que, dans sa présomption bête, il avait cru devoir lui cacher de peur de l'enflammer. — Sa confusion, en recevant cette lettre, n'était-elle pas même l'indice d'un sentiment de pitié ?.. Il s'était trop raillé lui-même pour que la chute de son orgueil ne fût point rude. Il dissimula du moins sa déconvenue, et, avec la plus belle désinvolture, se montra fort gai.

Les sceptiques éprouvent parfois de ces déroutes brutales qui les plongent dans l'étonnément. Jean n'avait jamais prévu qu'il pût un jour être le jouet de pareille mésaventure. Aimer jusqu'à en souffrir, c'était pour, lui un si invraisemblable dérèglement d'esprit qu'il eut besoin d'un effort pour se reconnaître dans le désordre de pensées qui l'assaillit lorsqu'il eut quitté Jeanne. — Était-ce bien lui? En était-il venu à cette aliénation de volonté dans la direction de sa vie, qu'il pût être tourmenté à son tour par une jalousie stupide?.. L'idée d'avoir « des peines de cœur » lui sembla si extravagante et si bouffonne qu'il se prit à en rire, tout seul, en revenant à la Chaumière.

Pour comble d'ironie, il se trouva que madame Deraeau, qui ne parlait plus de son inter-' ▼ention près de Hauvert, considérant la rupture comme accomplie, reprit en causant le sujet épuisé pour s'applaudir de la résolution de madamoiselle Runières. — Jean, réconforté par un accès d'humeur' massacrante qu'il avait exhalée, ne broncha point devant cette confiance naïve. Révéler ce dont il venait d'être témoin l'eût fait descendre à la délation vile ; il se tut. — Que lui importaient d'ailleurs les secrètes menées de Jeanne, du moment qu'il n'en était pas dupe?.. Son amour-propre à couvert, il n'avait plus à y songer.

Mais il était dit que ce jour lui réservait les péripéties les plus contraires. Jeanne étant venue dîner à la Chaumière, il arriva qu'elle fut fort affairée avec Yvonne d'une toilette de noce destinée à une femme de chambre que l'on allait mariera un garçon du pays. Dans un coin du salon, tout en devisant, Jean observait, s'émerveillant à part lui d'un aplomb d'innocence si bien jouée, après ce qu'il avait découvert le matin, lorsque tout à coup madame Demeau dit de loin ces mots :

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— A propos» Jeanne, n'avons-nous rien aujourd'hui?..

— Ah! mon Dieul Je Toubliais, répondit mademoiselle Runières.

Et, sans plus de mystère, elle accourut tirant de sa poche la fameuse lettre qu'elle remit à la bonne dame, après quoi elle s'envola pour retourner vers Yvonne. Jean regaridait étonné l'enveloppe intacte.

— - Ma foi, dit madame Demeau en riant, après ce que je lui ai écrit, le charmant monsieur est tenace; car c'est là quatrième épître que je lui renverrai, sans qu'on l'ait décachetée!..

Jean comprit et demeura tout penaud. Après tant de frais de jalousie, tant de soupçons, tant de colère et tant d'alarmes,- il se retrouvait tout à coup devant la simple e&plication de ce terrible complot qu'il avait entrevu. Une joie folle l'inonda.

Les étemelles redites sur l'amour seront toujours neuves. La passion nous mène, et le plus sceptique s'y laisse prendre comme le plus naïf* Les agitations de cette journée avaient été pour Jean si cruelles que, lorsqu'il se retrouva seul avec ses pensées» il lui fut impossible de se dissi-

muler plus longtemps que le superbe dédain de cette sentimentalité vulgaire, qu'il tenait pour une ridicule aberration des sens chez les mortels mal équilibrés, s'était évanoui en fumée. — Il avait suiB de cette idée que Jeanne aimait encore Mauvert, pour le destituer de tout orgueil. Il avait souffert véritablement dans les profondeurs de son être. — Sans accepter encore sa chute, à certaines heures, il se demandait vaguement ce qu'il allait advenir de cette passion dont il se sentait possédé, et son état mental commençait à l'effrayer. Jeanne, après tout, pouvait bien n'avoir pour lui que l'affection fraternelle et franche qu'elle lui avait toujours témoignée. . . A trentequatre ans, irait-il, comme un jouvenceau, lui déclarer sa flamme et faire rebuter sa présomption par un éclat de rire ?

Un nouvel incident surgit qui lui donna d'autres âoucis.

Un jour qu'Yvonne avait eu l'idée d'aller visiter les ruines d'Elven, ils devaient au retour s'arrêter au Cottage, pour y faire une collation pendant que les chevaux se reposeraient. — Partis dans la matinée, ild revenaient après ti'ois ou quatre heures de route^ lorsque, Coitime ils descendaient

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de voiture, miss Clifford s'approcha de mademoiselle Runières et lui dit tout bas quelques mots. — A peine eut-elle parlé que Jeanne fit un geste d'étonnement, et, «fronçant le sourcil avec un air de hauteur indicible :

— Quoi ! dit-elle, malgré ce qu'on lui a écrit?

— Qu'est-ce donc ?.. demanda Jean.

— Monsieur de Mauvert, répondit-elle. — H est là qui m'attend.

Comme ils échangeaient ces paroles auprès du perron, miss Cliflford fit un signe rapide en montrant la fenêtre ouverte du salon, par laquelle Mauvert pouvait entendre.

— Que m'importe ! reprit tout haut Jeanne. — ' Dites, je vous prie, ma chère Clifford, que je ne

reçois pas, et que, si monsieur de Mauvert a quelque communication à me faire, il veuille bien s'adresser à madame Demeau, qui répondra pour moi. Sur ces mots elle allait gagner le jardin quand Mauvert parut sur le seuil, pâle et défait, un sourire crispé sur les lèvresx

— Vous êtes cruelle, mademoiselle l s'écria-t-il avec un geste tragique, et il est impossible que vous m'infligiez une telle douleur, sans vouloir du moins m'entendre !..

L'ÉTOILE lyE JEAN 343

Jeanne s'était arrêtée consternée, presque ti'emblante devant cette apparition soudaine. Jean, la voyant si émue, intervint sans lui laisser le temps de répondre.

— Ce qui me parait impossible, mon cher Mauvert, dit-il avec le calme qui ne l'abandonnait jamais, c'est que vous insistiez pour obtenir de mademoiselle Runières une entrevue qu'eUe ne croit pas devoir vous accorder. — Si vous voulez bien permettre qu'elle agisse chez elle à son gré, je me ferai un plaisir de causer avec vous, en prenant sa place dans les devoirs d'hospitalité que comporte l'impromptu d'une visite aussi complètement inattendue par elle.

— Soit ! répliqua Mauvert de Fair d'un homme qui accepte un défi.

Et, s'inclinant devant Jeanne, qui rentra avec Yvonne sans lui adresser un seul mot, il suivit Jean vers un petit kiosque du jardin. Lorsqu'ils y furent installés :

— Après l'oflSce que vous avez rempli entre mademoiselle Runières et moi, mon cher d'Erneau, dit-il, vous trouverez naturel, je suppose, que je vous demande à quel titre vous intervenez

- aujourd'hui.

— Très naturel et très juste, répliqua Jean.

J'interviens, mon cher Hauvert, parce que je ^rois utile de vous déclarer carrément ce que madame Demeau me semble avoir quelque peine à vous faire comprendre, alors qu'elle invoque près de vous discrètement des considérations dont vous paraissez peu disposé à tenir compte.

— Mais, en prétendant violenter les sentiments de mademoiselle Runières, madame Demeau se permet d'excéder des droits que je n'ai aucune raison pour reconnaître.

— Ah ! voilà , reprit Jean. C'est précisément sur ce point qu'est toute l'affaire. — Violente-t-on les sentiments de mademoiselle Runières?. .

— Les lettres échangées entre elle et moi, son désir de me voir enfin, vous laisseraient-ils quelques doutes sur des engagements que sa situation délicate dénonce d'autant plus sérieux de sa part et de la mienne?

Jean le regarda dans les yeux.

— Oui, je sais bien, dit-il avec flegme en soulignant ces mots: ses lettres, sa situation délicate, . . . tout cela pourrait être une arme au besoin. — Et j'avoue que, pour un esprit timide et hésitant, il y aurait là de quoi s'effrayer.

UÉTOILE JDE JEAN 24$

— Vous mè comprenez mal! reprit vivement Mauvert. Je veux simplement dire, lorsqu'il 9'agit ici du bonheur ou de l'avenir de mademoiselle Runières, que des influences dont je vois si bien les effets pourraient manquer leur but... fussent-elles môme désintéressées.

— Oh ! elles ne le sont pas, répliqua tranquillement Jean d'Emeau.

— Goounent dois-je entendre de vous cette déclaration franche?

— Oh! dans un sens aussi étendu qu'il vous plaira... Seulement, bornons notre causerie à Tobjet qui en fait le fond, et dont vous me semblez avoir quelque peine à pénétrer la signification limpide. — Je m'explique, ajouta-t-il avec un sourire qui répondait à celui de Hauvert. Depuis certaines propositions de voyage en Suisse que vous avez bien voulu lui adresser, et qui lui ont paru ne pas marquer tout à fait de votre part l'estime à laquelle elle avait droit, mademoiselle Runières a fait des réflexions...

Mauvert se mordit, les lèvres en écoutant ces derniers mots qui dénonçaient que Jeanne avait tout dévoilé.

— Mais étes-vous bien sûr pourtant, reprit-il

avec un peu (Tironie, d'être ici un interprète fidèle de sentiments.. . que j'ai Umt lieu de croire très différents de ceux qui me paraissent désirés par madame Demeau et par vous?

— Allons donc, mon cher ! — A une fille de tête comme celle-là , vous savez bien qu'il ne serait point aisé de donner le change sur ses résolutions. — En fait, vous avez été un peu vif, elle s'en est effieurouchée, et c'est votre faute, entre nous, si vous avez démoli vous-même le château de cartes édifié par son imagination romanesque. — Ces choses-là sont toujours fragiles, et demandent un doigté auquel nous ne sonmies pas faits.

— Pardonnez-moi... vous m'y semblez très fort, mon cher d'Erneau, répliqua Mauvert; car vous n'imaginez pas , je suppose , si dur que je sois d'oreille, que je n'aie pas déjà compris le motii de votre conversion subite, à ces principes de morale et de convenance que vous voulez bien me développer.

— Voyons un peu les effets de votre perspicacité. — Selon vous, j'aurais un but?

— Parbleu 1

— Et lequel?

L'ÉTOILE UR JEAPi M7

— Tout uniment l'espoir d'en arriver un jour à me supplanter.

— Oh! c'est déjà lait! répliqua Jean avec son flegme.

A cette réponse inattendue , Mauvert ne put réprimer un geste de surprise. Il regarda un instant d'Emeau, qui ne broncha pas plus que s'il eût énoncé le plus simple argument de con~ versation.

— J'admire au moins cette fois votre franchise, dit-il avec un air contraint, et vous me mettez à l'aise sur ce que je dois penser d'une intervention aussi nettement définie. — ne me resterait qu'à vous, souhaiter bonne chance, si j'étais plus naît.

— Oh! en fait de naïveté, ni vous ni moi n'en avons à revendre, mon cher, reprit Jean. — Quant à vos bons souhaits, c'est une autre affaire, car je n'ai nullement l'intention de me prévaloir d'un ascendant que la situation de mademoiselle Runières me défendrait d'exercer sans que j'y perdisse de ma propre estime. — Réduisons donc les choses à leur stricte expression. — Souvent fille varie !.. Vous n'aurez rien compromis de votre innocence , je le suppose . ()Our avoir

effeuillé daiis le mystère une marguerite dont la dernière réponse ne vous est pas favorable. — Si désolant que cela soit , nous savons tous les deux que vous n'en mourrez pas... Après l'accueil qui vient de vous être fait, vous avez trop d'esprit pour ne point renoncer à une partie perdue.

— Vous êtes beau joueur quand vous gagnez, répartit Mauvert. Seulement, vous comptez, ce me semble, un peu trop sur la veine...

— Que voulez-vous dire?...

— Je veux dire que vous me laites peut-être honneur d'un trop bon caractère, en arrangeant ainsi le paisible cours des choses.

— Oh! ceci est une autre guitare! Une affaire entre nous n'aurait pas le sens commun; vous savez, d'ailleurs, que je m'en soucie comme d'une pomme... Si vous voulez parler des indiscrétions trop faciles par lesquelles vous pourriez compromettre le repos de mademoiselle Runières, votre menace est enfantine.

— Et pourquoi, je vous prie, ne me prendraisje pas, comme vous, d'un beau zèle pour les convenances et la vertu, en tarissant les larmes d'une mère éplorée ?..

— Parce que cette belle action s'ébruiterait, et

L'ÉTOIIE DE JÉAI« 249

qu'elle ferait connaître l'échec d'une -tentative qui, n'étant point à votre gloire, nuirait certainement à votre espoir d'une plus heureuse chance, auprès d'une autre héritière que vous êtes trop fort pour ne point un jour rencontrer. — J'ajoute qu'au fond vous êtes meilleur que vous ne voulez le paraître. Il est dç ces maladresses qu'un homme tel que vous ne commet pas.

— Vous avez une façon de me flatter que je trouve pour le moins raide, mon cher Jean, reprit Hauvert; mais je suis vraiment trop modeste pour ne point vous retourner votre franchise, en vous disant qu'en fait d*héritière vous avez l'air de vous y connaître... à donner de fameuses leçons.

— Bon, entre nous, tout ça glisse! dit Jean imperturbable. L'essentiel, c'est que vous soyez bien sage , et que nous restions bons amis. — Vous n'êtes pas plus mauvais qu'un autre , et je veux bien que le diable m'emporte si je ne vous ai pas sérieusement protégé,— ne fût-ce que pour jouer un tour à cette canaille de Verdier. — Ce qui vous manque, c'est l'équilibre d'une position nette. Vous avez de la poigne, mais vous usez mal de vos dons,

A ce singulier toui* de Tentretieû, Mauvèrt eut un mouvement d'embarras ; et comme s'il eût compris tout à coup l'inutilité d'une plus longue résistance, avec un partenaire de cette trempe :

— Vous en parlez bien à votre aise, vous, dit-il en changeant brusquement de ton. Je voudrais vous voir aux prises avec cette vie de bohème du monde, cent fois pire que la vraie misère qui vous a donné des énergies saines en vous forçant à bravement plonger. — Eh ! non, je ne suis pas mauvais, #t je veux bien aussi que le diable m'emporte si je souffle un mot de Gardée et de mademoiselle Humphry!.. Vous savez bien cela, puisque vous m'avez retourné comme un gant.

Mais morbleu ! après mes espérances, la chute est rude, et si ce n'était pas vous, rien que pour la façon dont je viens d'être reçu, je préférerais cent fois un coup d'épée à cette piteuse retraite dans laquelle vous me conseillez d'être bien sage.

— Allons, vous valez mieux que je ne le croyais, dit Jean. — Êtes-vous capable de suivre mes conseils ? ajouta-t-il en lui tendant la main.

— Ils sont jolis et consolants vos conseils!

répliqua Mauvert d'un ton d'humeur. — Ditfes-Ies, si vous voulez.

— Vous allez partir, sans chercher à revoir mademoiselle Runières, après notre conversation. En arrivant demain à Paris, vous lui renverrez ses lettres, en galant homme qui se soumet....

— Après?., demanda Mauvert avec un soupir.

— Après ?.. Vous viendrez le mois prochain passer quelques semaines au lac de Côme ; j'y serai chez lady O'Donor, et vous rencontrerez à sa villa une nièce du général, jeune veuve à marier. Lady Sfaud vous prêtera son appui.

Dans le conflit de sensations nouvelles où Jean se trouvait jeté, tout l'entraînait malgré lui en dehors de la route qu'il s'était si fièrement tracée. Résolu à fuir, il ne partait pas. H se disait bien que chaque jour aggravait le péril ; mais, à la pensée de quitter la Chaumière pour reprendre cette belle possession de lui-même, et ce superbe détachement de tous ces liens de cœur qu'il avait toujours traités de superfluités vai* nes, il se sentait une sorte de tristesse vague comme un regret. — Sans qu'il s'en rendit compte» dans ce milieu d'afTections si paisibles et si vraies, il s'était laissé gagner par une douce accoutumance dont il avait toujouis ignoré les joies. 11 ne pouvait plus se dissimulei*

L'ÉTOILE DE JEAIS 253

qu'en dépit des . réserves consenties, il était désormais reconnu comme un fils à ce foyer, où sa présence avait été d'abord un si grand sujet d'effroi. — Une secrète attirance, et surtout son étrange ressemblance avec Paul, tout semblait lui crier que Marins était son père, et le souvenir du baron Sauvageot lui devenait importun comme s'il eût ressenti l'injure qui l'avait déshérité.

Bien que cet état surprenant ne troublât encore Jean qu'à ses heures, son armure de sceptique entamée, il s'aperçut bientôt qu'il en perdait chaque jour quelque pièce. — Un soir qu'il causait avec Marins et madame Derneau, le plus jeune des enfants, bambin de cinq ans, à mine éveillée, vint se mettre à cheval sur les genoux du cousin. Marius se prit à sourire.

— Tiens, Jean, est-ce que cela ne vous rappelle rien, lé jeu de ce marmot que vous faites sauter?., à Auteuil, quand vous aviez le même âge, chez la mère Aubert?...

— La vieille mère Aubert? dit Jean, surpris d'entendre ce nom. — Vous l'avez connue?

— J'étais allé passer huit jours là, pour vous

voir, reprit Marius. — Avez-vous donc oublié un

354 L'ÉTOILE DE JEAM

grand bateau que je vous menais faire naviguer sur la mare?

— Quoi! c'était vous?

— Oui, seulement je n'avais pas dit mon nom.

Au rappel si touchant de ce fait, dont sa mémoire d'enfant avait gardé quelque trace, Jean ne put se défendre d'un émoi subit. L'aveu de cette visite cachée impliquait Taveu des souffrance paternelles que le pauvre Marius avait jadis éprouvées. — C'était la première fois qu'il abordait entre eux cette situation si pleine de péripéties troublantes, et qu'il osait évoquer des souvenirs qu'ils évitaient tous deux de remuer dans l'ombre du passé. Il y avait là comme une affirmation de ces droits de fils dont, j)ar un accord tacite, ils dissimulaient la divulgation.

La présence d'Yvonne arrêta sur les lèvres de Jean toute question imprudente, et pour déguiser l'altération de son calme, il fit passer le bambin du trot au galop avec un entrain désordonné.

Si bizarre que cet éveil de son cœur lui parût, Jean n'en conservait pas moins un reste d'entêtement en ses idées sur la vie. De plus en plus

épris de Jeanne, il ne permettait pourtant pas à son dérèglement d'esprit de prévoir à toute cette débauche de sentimentalisme un dénouement prosaïque. La pensée qu'elle pouvait l'aimer et deviner son secret le jetait dans un trouble de sens qui l'effrayait parfois jusqu'à le faire trembler pour la solidilé de ses principes. Il se voyait déclarant sa flamme et solicitant sa main... Puis, tout à coup, cette réflexion lui venait : Qu'adviendrait-il s'il essuyait un refus?

Mais les plus belles résolutions tiennent-elles, quand la passion sévit avec ses joies, ses douleurs et ses rêves?.. L'amour est notre maître 1 proclame un vieux dicton. Jean n'en était plus à philosopher sur la justesse des proverbes; il s'abandonnait à ce charme de la tendresse qui le possédait enfin. Un regard de Jeanne, un de ces mots de camarade qu'il trouvait si doux, et son cœur se fondait dans une inefiable émotion.

C'étaient à la fois une ivresse et une souffrance dont il gardait l'impression vive, même alors qu'il y songeait loin d'elle, en ses nuits agitées par la fièvre, et des idées folles lui montaient au cerveau. — Si pourtant elle l'aimait?., et si elle allait souffrir d'un amour qu'elle pouvait croire

méconnu ou dédaigné par lui ? — Dans son implacable égoïsme avait-il le droit de partir ainsi sans souci du malheur qu'il laisserait après lui? — Il en venait alors à pactiser avec ses résolutions extrêmes, en se disant qu'après tout son devoir était d'interroger adroitement Jeanne pour pénétrer le secret de son âme. Ne valait-il pas mieux d'ailleurs en finir avec cette aberration ridicule, en se donnant à lui-même la preuve qu'elle n'avait au cœur qu'une de ces franches amitiés qui excluent toute possibilité d'un sentiment plus tendre?.. Une fois certain de la stupidité de ses préoccupations débilitantes, il n'aurait plus qu'à soigner son accident en le traitant brutalement comme uji accès de folie. — Ces intermittences de raison conduisaient toujours Jean à la justification de sa faiblesse. Il prenait un parti héroïque, mais, lorsqu'il était près d'elle, il n'osait plus parler.

Un innocent propos vint encore aggraver ses

perplexités.

Un jour qu'Yvonne était au Cottage, comme ils devisaient gaiement tous trois sur le retour de Paul, qu'une lettre annonçait pour le surlendemain, les deux amies se mirent à faire mille

projets de parties. Jean était naturellement consulté.

• — Je ne vois qu'un léger obstacle à mon concours pour protéger vos escapades, dit-il en riant, c'est qu'il me faudra bientôt partir.

— C'est vrai ! répliqua Yvonne, votre fameux voyage au Japon !... Mais nous avons des moyens de vous retenir, ajouta-t-elle en regardant Jeanne.

— Et les graves affaires, qu'en faites-vous?

— Les graves affaires, reprit Yvonne, c'est précisément ce que nous avons ici, et vous nous êtes indispensable pour les mener à bien...

N'est-ce pas, Jeanne?

Jeanne devint toute rouge.

— Que tu es folle, dit-elle, et bavarde en même temps!

Yvonne se tut, non sans lui lancer un regard malicieux. Miss Clifford survenait interrompant leur causerie.

Jean était trop clairvoyant pour n'avoir point surpris le trouble de Jeanne. Plus d'une fois il avait déjà noté entre elles des causeries à l'écart, des mystères. A coup sûr, les paroles d'Yvonne trahissaient un secret. II en demeura tout pensif.

— Que pouvait signifier cette assurance de le retenir, sinon qu'Yvonne était dans la confidence de Jeanne, qu'elles savaient toutes deux qu'il Taimait, et qu'elles comptaient qu'un mot sufiirait à lui faire abandonner ses résolutions de voyage? — Attendri par les révélations contenues dans cette espièglerie naïve, il eut comme la vision de ce cataclysme conjugal dont il fuyait avec terreur la pensée... Aurait-il maintenant la force de fuir ou le courage de résister ?

Le retour de Paul fit pourtant encore diversion aux préoccupations de Jean, en lui créant un nouveau prétexte de retarder un entretien décisif avec Jeanne. Pour se débarrasser du souci de ses luttes et fixer un terme à ses tergiversations, il prit enfin le parti de se lier envers lady Maud, qui Taccablait de ses reproches, par la promesse qu'il arriverait à Côme dans un délai de huit jours. — Une fois cette parole engagée, il ne songeait plus qu'à profiter de ses derniers jours pour décider de sa vie, lorsqu'un événement majeur arriva.

Un matin qu'ils étaient partis avec Paul pour gagner la baie de la Forest, ils étaient tous quatre

assis sur le sable, devisant gaiement, en regardant la mer et suivant au loin les bateaux des pêcheurs. Yvonne et Jeanne avaient récolté par les bois des violettes tardives dont Paul leur composait un bouquet.

Jean s'était levé par hasard pour aller cueillir de petites fleurs blanches pendant en grappes au flanc de la roche qui les abritait, quand il aperçut un jeune gars de quinze ou seize ans couché derrière une touffe d'ajoncs, et qui, se voyant découvert, s'enfuit à toutes jambes et disparut dans les bruyères. — Jean, surpris de ce voisinage et riant d'inspirer un tel effroi, crut se rappeler que, depuis deux ou trois jours, ils avaient déjà rencontré ce garçon sur leurs pas... Le soupçon lui surgit qu'il venait les épier ou qu'il s'était glissé là pour les entendre. Voulant éclaircîr ses doutes, il gravit un petit tertre et revit le fuyard qui se faufilait en se baissant parmi les houx, et rejoignait un paysan qui semblait l'attendre, caché dans un buisson. — Le manège de ces gens était trop suspect pour que Jean ne conçût aussitôt l'idée d'approfondir le mystère. Avisant un sentier qui descendait presque droit au revers du taillis, il se lança en courant pour

260 LVtTOILE DE JEAN

leur couper la retraite. — Comme il tournait l'angle du chemin, il les aperçut au moment où ils quittaient le fourré.

— Hél rhomme! cria-t-il, comme s'il eût voulu demander quelque renseignement.

 sa voix, le jeune gars se retourna avec un tressaillement brusque.

Sous ces habits de garçon, Jean reconnut lady O'Donor.

Une telle rencontre était à coup sûr étrange. Jean n'en témoigna pourtant nul émoi.

— Quoi ! c'est vous? dit-il.

Lady O'Donor soutint son regard Tair encore eifaré ; mais^ se remettant aussitôt :

— Eh ! bien, oui, c'est moi, répondit-elle ; qu'y a-t-il là d'étonnant ?

Le paysan les considérait tous deux; d'un signe elle lui donna l'ordre de s'éloigner, il obéit. Puis, avisant un petit tertre moussu sous l'ombre d'un grand chêne:

— Nous serons au mieux là pour causer, si vous le voulez, de cette heureuse aubaine, mon cher Jean, reprit-elle en s'y laissant tomber de fatigue ; nous n'avons pas à craindre les importuns. ,

Jean s'installa près d'elle, aussi impassible que s'ils se fussent retrouvés là s'étant quittés la veille.

— Ah çà ! ma chère Maud, dit-il, à quel jeu jouons-nous?

— J'allais précisément vous le demander, Jean, répliqua-t-elle, car, vous le savez, j'ai la tête un peu dure. N'entendant rien à ces affaires assez compliquées qui vous retenaient si longtemps ici, je suis venue dans la crainte que vous ne souffrissiez trop de mon absence.

— Et d'où venez-vous? 1 — r De Côme, tout droit, où je vous attendais !

— Mais depuis quand êtes-vous en Bretagne?

— Depuis quatre ou cinq jours.

— Pourquoi ne m'avez-vous pas averti?

— C'est une idée qui m'a prise, un matin. Vous savez que je suis coutumière de ces sortes de fugues. Je voulais vous faire une surprise... Dans mon projet, je vous guettais aux alentours de la Chaumière, vous sortiez avec vos Demeau... et soudain sur la route, je me montrais à vous dans ces habits de paysan sous lesquels vous seul pouviez me reconnaître... Je riais d'avance de 1 votre étonnement, de votre joie et du manège

qu'il VOUS faudrait teater pour venir bien vite me rejoindre... Ce plan n'était-il pas joli?

— En effet, reprit Jean, et je retrouve là votre originalité charmante.. . Pourtant il me semble que vous l'avez singulièrement modifié, votre plan.

— Je l'ai exécuté de point en point, mon cher Jean, et, dès le jour de mon arrivée, je courus rôder autour de votre demeure. Seulement, par une mauvaise chance, quand vous êtes sorti, la première personne que j'ai aperçue près de vous c'était mademoiselle Runières... Gomme, d'après ce que vous m'aviez dit, je la croyais au fin fond de ritalie, cela m'a paru bizarre .

— Et tout naturellement vous avez voulu vous renseigner...

— J'étais désireuse de savoir si je ne serais pas mal venue de tomber ainsi à Gardée sans crier gare. — Discrétion pure !

— En retardant ainsi le moment de cette agréable surprise, avez-vous fait au moins de grandes découvertes?

— Oh ! beaucoup plus que je n'en attendais, mon cher Jean, et peut-être même, je le crois, des choses que vous ignorez vous-même... Si bien, ma foi, que j'allais vous écrire, ce soir, pour

VOUS apprendre mon arrivée, si vous ne m'aviez aperçue ici.

— Et comptez-vous rester quelques jours?...

demanda Jean tranquillement, comme si cette conversation lui eût paru des plus simples.

— Je consulterai là-dessus mon seigneur et maître, répondit-elle avec un sourire... Le pays est charmant, et, s'il lui plaît de remettre à quelques semaines notre villégiature de Côme, je m'accommoderai fort bien de ce qu'il décidera.

Devant tant de douceur, Jean ne se méprit point sur la gravité de la situation.

— Vous ne songez pas, ma chère, reprit-il, qu'il serait presque impossible de nous voir ici sans éveiller l'attention... Les bonnes gens du pays auraient bientôt éventé un mystère.

— Eh! bien, les bonnes gens diront que je suis votre maîtresse I Je suppose que cela vous importe aussi peu qu'à moi, de la part de ces sauvages... Vous me cacherez d'ailleurs sous quelque nom étranger: Smithson, Parker. — Humphry n'était pas mal ; mais vous en avez déjà l'emploi. — Nous fonderons ainsi à Gardée une petite colonie américaine, en attendant

que vous ayez mené à bonne fin le mariage de votre ami Mauvert.

Jean connaissait trop l'entêtement et la décision de lady O'Donor, pour se faire la moindre illusion sur son dessein prémédité d'intervenir violemment au besoin entre Jeanne et lui, si elle se devinait trahie. Il comprit de reste à son langage que, bien qu'elle ne fût encore qu'aux soupçons, elle avait résolu de ne point quitter Gardée aussi longtemps qu'il y séjournerait. Il la savait assez folle pour tout oser, s'il brusquait à cette heure une rupture qu'il valait mieux en tout cas retarder.

— Vous seule possédez l'art de déraisonner avec tant de grâce, chère Maud, dit-il en riant ; mais vous oubliez toujours que je pénètre vos pensées, même quand vous réussissez à vous contraindre... Disons tout! En retrouvant ici mademoiselle Runières, vous êtes repartie dans vos idées... J'avoue que les circonstances ont pu vous égarer cette fois, car il devient avéré que je vous ai fait un conte lorsque je la disais en Italie...

— Jean, reprit-elle, changeant de ton tout à coup , donnez-moi votre parole d'honneur que vous ne l'aimez pas !

— Je VOUS donne ma parole que nous partirons pour Côme le jour qu'il vous plaira, répondit-il éludant cette brûlante question. Et jusque-lày si vous m'en croyez, vous renoncerez à d'inutiles imprudences qui ne peuvent avoir aucun but, sinon de vous exposer à une rencontre avec mademoiselle Runières, qui serait embarrassante et délicate, autant pour elle que pour vous... Ce serait là un nouvel acte de folie que je ne tolérerais pas !

Lady O'Donor, fronçant ses jolis sourcils, allait répondre, quand la voix d'Yvonne se fit entendre à quelques pas. Presque au même instant, Paul et Jeanne paraissaient au détour du sentier. D'un geste rapide, Jean faisait signe à Maud de ne point se montrer ; mais tout à coup elle se leva, et, traversant la route ;

— Bcmjour, ma chère Jeanne ! dit-elle.

A cette voix bien connue, Jeanne demeura si consternée qu'elle eut peine à répondre en prenant machinalement la main que le jeune gars lui tendait.

— Lady O'Donor ! murmura-t-elle toute rougissante.

— Eh ! bien, ma jolie mignonne, ne vous effrayez

pas ! reprit Maud en souriant avec ce grand air qui lui était particulier. Je suis dans la confidence de votre secret ; je vous ai aperçue tout à l'heure, et M. d'Emeau que voilà m'a tout dit. Nous sommes assez amies, je pense, pour que vous me mettiez du complot. — D'ailleurs, ajouta-l^elle en montrant ses habits, je passe comme vous le voyez, en touriste, dans le plus strict incognito, et j'ai besoin de discrétion moimême en cette escapade de garçon qu'un si curieux hasard a trahie.

Rassurée par ces paroles, dont elle ne pouvait suspecter la véracité, Jeanne se remit bien vite de son émotion. L'originalité de lady O'Donor expliquait suflSsamment un séjour en Bretagne sous un tel déguisement. — Yvonne ouvrait de grands yeux, et les présentations faites, donna, ainsi que Paul, une poignée de main à ce jeune compagnon qui leur paraissait fort gentil.

— Me voilà votre prisonnier, reprit Maud en riant, et il faut que je vous suive : seulement, tenez- vous-le pour dit : à la première occasion, je m'évade !

Tout cela s'était passé si rapidement que Jean

n'avait pu intervenir. Mais il n'était plus temps de contrecarrer cette subtilité qu'il appréciait certes bien, puisqu'elle était son œuvre ; il comprit le danger d'aviver une jalousie désormais trop fondée en manifestant la moindre crainte. Le berger qui accompagnait Maud était resté à distance» elle l'appela ; puis tirant un petit carnet de sa poche, elle écrivit quelques mots, déchira le feuillet, et dit en le pliant :

— Tenez, retournez seul, remettez cela et ajoutez qu'on ne m'attende pas. — J'avertis ma femme de chambre, reprit-elle en s'adressant à Jeanne.

L'homme s'éloigna ; on s'en revint au Cottage comme en partie. Yvonne, toute ravie de l'aventure, animait par sa gaieté d'enfant ce retour à travers les futaies ; lady O'Donor s'était déclarée son page et Jeanne le lui disputait. L'arrivée au Cottage fut un autre événement. La gouvernante resta ébahie.

— C'est un neveu qui vous arrive, ma chère madame Humphry! dit en anglais Maud, que miss Cliiford connaissait J)ien.

Il avait été convenu qu'ils dîneraient tous chez Jeanne. Paul courut en donner avis à la Chau-

mière. Comme lady O'Donor et Jean se trouvaient seuls un instant :

— J'ignore ce que vous méditez, ma chère Maud, dit-il; mais vous n'oublierez point, je Fespère, que mademoiselle Runières est ici sous ma protection...

— Et moi, Jean?... demanda-t-elle du ton le plus calme en le regardant dans les yeux, qu'estce que je deviens pour vous dans tout cela ? — Merci pourtant de votre conseil, ajouta-t*eIle avec son sourire de sphinx, il me guidera.

Jean comprit que la lutte était engagée et qu'il n'obtiendrait rien de cette ténacité en éveil. I avait trop souvent éprouvé le caractère de lady O'Donor pour ne point redouter un éclat, dûtelle s'y perdre avec Jeanne. Il fallait avant tout éviter d'accroître ses soupçons par la moindre imprudence, ou les détourner jusqu'à l'heure d'une explication décisive dont le séjour de Côme lui fournirait l'occasion plus propice. Il aviserait alors.

Les jeunes filles s'étant rapprochées, l'entretien tourna au badinage, et Maud s'y montra d'une aménité fort plaisante. Le costume breton, ses longs cheveux sur ses épaules donnaient à ses

airs de patricienne une inexprimable grâce, et elle jouait son rôle de page avec une désinvolture galante du plus original effet. Jean pourtant n'était point dupe de cette feinte aisance. Par instants, sous les airs d'indolence, il surprenait quelque regard acéré qui courait de Jeanne à lui avec une énergie sombre; il devinait qu'elle tendait ses pièges. Au retour de Paul, on. servit le dîner, qui fut d'une gaieté folle. — Sûr de la possession de lui-même, Jean se flattait déjà d'avoir déjoué des astuces qui cherchaient à le surprendre, quand ce mot de lady O'Donor le remit en alerte.

— A propos, chère Jeanne, dit-elle tout à coup, j'ai oublié de vous demander des nouvefles de M. de Mauvert.. .

A cette question, Jeanne ne put se défendre de rougir.

— M. de Mauvert? balbutia-t-elle, mais... je n'ai aucune raison d'avoir de ses nouvelles.

— Allons, mignonne,^ reprit en souriant lady O'Donor, je suis maintenant trop avant dans la confidence pour que vous fassiez la discrète. J'ai su d'ailleurs autrefois vos grands chagrins, et j'étais de votre parti contre la rigueur qui séparait de si

gentils amoureux. — Ce n'est pas pour rien, je suppose, qu'il a quitté Rome, ajouta-t-elle d'un ton de malice, et vos deux beaux yeux m'ont tout l'air d'être pour beaucoup dans ce voyage plein de jolis projets.

— Vous vous trompez, dit froidement Jeanne, qui réussit à maîtriser son trouble ; si ces projets, dont vous parlez, ont pu exister un jour, ils n'existent plus !

— Vraiment?,, s'écria Maud en riant. Oh!

alors, chère, je suis confuse. Je ressemble à ces gens qui règlent leur montre sur une horloge arrêtée !.. Ne prenez pas mon ignorance pour un manque d'intérêt sur ce qui vous touche ; notre ami d'Erneau vous dira que c'est là un propos du monde, auquel il a cru comme moi.

Le dîner s'acheva sans que cet incident, en apparence futile, en eût altéré l'allégresse. On descendit au jardin. Yvonne s'était emparée du bras de Jean, et, dans son babil, ne tarissait pas d'éloges sur la belle étrangère qui marchait avant, entre Paul et Jeanne que son page tenait par la taille avec un abandon charmant.

— Save^vous une idée qui m'est venue, cousin ? dit-elle ingénument. Vous devriez insister

27i L'ÉTOILE DE JEAN

avec Jeanne pour que lady 0*Donor reste une ou deux semaines au Cottage.

— Oh ! c'est impossible, eUe retourne à Paris ! répliqua-t-il en se hâtant de rejoindre le groupe.

Quel que fût son sang-froid dans les circonstances critiques, Jean ne pouvait plus se dissimuler la gravité de cette intervention décisive de lady O'Donor. Les réelles assurances qu'il lui avait données d'un mariage de Jeanne et de Mauvert étaient à cette heure trop clairement démenties, pour qu'il fût possible de recourir à des détours. La lutte était engagée, et, certain qu'elle ne reculerait devant aucune audace, il ne lui restait plus qu'à atténuer le péril d'une explication très nette qu'il n'était point d'humeur à esquiver longtemps. Le plus pressant, c'était de lui faire quitter Gardée. Côme était un merveilleux champ pour ce duel dans lequel il fallait prévoir des péripéties violentes que la nature de Maud suffi-

sait à lui faire redouter. — Là, fort de son ascendant et leur rupture dénoncée, il pourrait du moins empêcher un de ces actes de folie immédiate qu'il la savait prête à commettre. D défendrait Jeanne à tout prix, par des moyens de persuasion sur lesquels il comptait.

Sa résolution prise, il se montra charmant; mais le drame se jouait sous ce ton de badinage sans qu'il fût possible d'en rien soupçonner. Yvonne et Paul, gagnés par la grâce exotique et bizarre qui était chez lady O'Donor une séduction suprême, prodiguaient à Tenvi leur cordialité franche, comme si Tamie de Jeanne eût eu droit dès cette heure à toute leur amitié. Ils ne manquèrent point d'insister pour qu'elle leur accordât quelques jours de son excursion de touriste. A son grand émoi, Jean l'entendit accepter ces offres d'hospitalité avec une aisance tranquille... Il songea aussitôt à l'embarras où allait le jeter cette nouvelle équipée. Malgré le mystère qui entourait leur liaison, l'idée d'installer sa maîtresse sous le. même toit que Jeanne ou de souffrir sa présence auprès d'Yvonne le révoltait dans sa déUcatesse à l'égard des Demeau. Rongeant son frein, il se promit de couper court dès le soir

même à cette situation scabreuse en s'expliquant avec Maud... Pour faire naître une occasion de tête-;à-tête entre eux, il proposa on tour dans le parc, comptant saisir un moment opportun. Mais, comme si elle eût deviné son dessein, il crut s'apercevoir bientôt qu'elle évitait de quitter Yvonne et Jeanne. — En errant par les allées, ils avaient atteint la porte du bois ; il faisait une délicieuse soirée, et la lune éclairait les taillis allongeant les grandes ombres des chênaies.

— Allons jusqu'à la grève, dit Jeanne.

Us parfirent, au vif contentement de Jean ; mais ils avaient à peine fait quelques pas que lady O'Donor s'aperçut qtfeUe était tête nue.

— Ce que c'est que d'être garçon, dit-eUe, j'ai oublié mon chapeau quelque part.

Paul s'offrit pour aller le chercher.

— Non, accompagnez-moi, reprit-elle, vous ne le trouveriez pas, je sais où je l'ai laissé.

Et, prenant son bras, elle l'entraîna en courant. Jean, forcé de rester près d'Yvonne et de Jeanne, attendit leur retour. 11 fallait une minute pour regagner le Cottage, pourtant les instants se passèrent, et ils ne revenaient pas. Surpris d'une si longue attente, Jean était rentré avec

les jeunes filles pour aller au-devant d'eux lorsque Paul reparut seul.

— Eh ! bien, et lady O'Donor? s'écria Yvonne.

— C'est étrange ! répondit-il, je ne sais ce qu'elle est devenue.

— Comment cela ? demanda Jean.

— En arrivant à la pelouse, elle m'a /dit de l'attendre. Par discrétion, j'ai obéi... Mais, coname elle ne revenait pas, je suis allé jusqu'au salon. Miss Clifford ne l'avait pas vue !...

Jean devina sur-le-champ qu'il se paâsait quelque chose d'extraordinaire. Il prit sa course pour s'éclairer sur le fait. Sans perdre de temps, il alla droit au logis du portier. L'homme avait entendu ouvrir la grille, et il avait vu sortir la dame déguisée sans autrement s'en étonner. . . En deux bonds, Jean fut sur la route. Il aperçut de loin une voiture qui s'éloignait rapidement. Ce fut comme un éclair dans sa pensée : lady O'Donor s'enfuyait pour échapper à toute explication entre eux et poursutvre sans doute son but de vengeance. En lui dérobant sa retraite, elle le mettait dans l'impuissance de déjouer ses attaques contre Jeanne. Elle se soustrayait enfin à une lutte où elle redoutait de ne pouvoir

résister à cette implacable volonté dont elle connaissait les étreintes. — En un instant il eut mesuré le péril ; mais comment le prévenir ?

Comment la rejoindre et l'empêcher d'agir ! Il était évident que la voiture était venue l'attendre là par son ordre et que sa fuite était préméditée. Paul et Yvonne s'épuisaient en conjectures...

— Je tiens le mot de l'énigme,, dit tout à coup Yvonne : elle nous a signifié qu'elle s'évaderait, elle a voulu accomplir son coup, pour revenir demain matin, avec ses gens, se rendre en forme à l'invitation de Jeanne.

La bizarrerie connue de lady Maud pouvait à la rigueur justifier pareille fugue. Cette explication fut adoptée sans conteste, Jean ne la démentit pas. Ou se quitta sur cet espoir.

Une demi-heure après comme ils arrivaient à la Chaumière, Jean attira Paul à l'écart.

— Vite, lui dit-il, venez et courons aux écuries faire seller deux chevaux.

— Qu'y a-t-il donc ?

— Je vous le dirai.

Paul le suivit, devinant au ton de Jean qu'il y avait urgence. Lorsqu'ils furent seuls, il s'informa.

— Il faut que nous retrouvions lady O'Donor, répliqua Jean.

— Pourquoi ?

— Ne m'en demandez pas davantage... Qu'il vous suffise de savoir que cette fuite singulière dénonce peut-être qu'elle va perdre Jeanne.

— Quoi, s'écria Paul, lady O'Donor est-elle donc son ennemie ?

— La plus implacable ! Vous connaissez le pays. . . il faut que vous m'aidiez à la retrouver dès ce soir.

— Oh ! ce sera facile ! reprit Paul . Le berger qui l'accompagnait est de Tâuberge de Saint- Landry, elle ne peut être logée que là, n'étant point à Gardée. Dans une demi-heure nous y serons!

En cinq minutes les chevaux furent prêts. Ils partirent au galop, et gagnèrent bientôt le village, où Paul interrogea les gens d'un cabaret. Ils avaient vu passer une calèche sur le siège de laquelle ils avaient reconnu le berger. Assurés de ce renseignement , ils repartirent, coupant par une traverse, ce qui , abrégeant de beaucoup la route, pouvait leur faire espérer /ie rejoindre la voiture. U faisait nuit noire lorsqu'ils arrivèrent

à Saint-Landry. Dès la première question, i'auhergiste leur fit cette réponse :

— Si c'est la dame qui est arrivée l'autre semaine et qui s'habille en garçon, elle demeurait ici, mais elle est partie !

Il raconta alors que son fils, qu'elle avait pris, pour guide, avait été dans la journée porter une lettre à Fouesnant, qu'il en avait ramené une voiture, dans laquelle les deux domestiques de la dame étaient montés, pour aller la chercher après avoir payé leurs comptes. Il n'en savait pas davantage.

Il était impossible de douter plus longtemps, et cette précipitation d'un départ confirma Jean dans la pensée qui lui était déjà venue d'un éclat d'autant plus à redouter qu'il ne pouvait prévoir par quels coups Maud méditait de le frapper. Il connaissait trop les emportements de cette nature indomptée que son ascendant avait eu souvent tant de peine à vaincre, pour espérer un instant qu'elle reculât devant quelque extrémité que ce fût.

Paul interrogeait anxieux, devinant sans peine les sombres préoccupations de Jean. Selon toute probabilité, lady O'Donor était hors d'atteinte, et

il était trop tard dans la nuit pour essayer de retrouver ses traces. Ils reprirent le chemin de la Chaumière au pas, car ils avaient surmené leurs chevaux ; ils purent alors causer.

— Jean, me permettest-vous de vous interroger ? dit Paul tout à coup, comme suivant une pensée inquiète qu'il n'osait formuler.

— Je ne puis avoir rien de caché avec vous, mon ami, répondit Jean.

— Eh ! bien, reprit Paul, il y a un secret, n'est-ce pas, entre cette lady O'Donor et mademoiselle Humphry... pouvez-vous me le dire?

— Votre question est un peu délicate; mais j'y veux répondre pour que vous ne vous égariez pas. Le secret, s'il y en a un, est tout à fait ignoré de Jeanne, qui n'a jamais eu avec lady O'Donor que des relations mondaines que peut nouer une jeune fille comme elle, avec une veuve qui mène le train un peu libre que vous avez vu.

— Mais la cause de cette agression que vous semblez redouter?

— Mon Dieu ! explique-t-on jamais les haines, ou les jalousies de femmes?.. Lady O'Donor est un peu folle, voilà tout 1

— Alors, cette jalousie serait donc au sujet de ce M. deMauvert?

— Qui sait?. répliqua Jean, éludant encore...

— Écoutez, Jean, reprit Paul d'un ton d'insistance un peu émue, répondez-moi comme un ami, comme un parent, au nom de cette affection sûre comme un lien fraternel, que je sens entre nous depuis que je vous connais. Il y a dans la situation de mademoiselle Humphry quelque mystère que j*ai pressenti, mais que j'ai respecté comme je la respecte elle-même. Elle est simple, bonne, oh devine jusqu'en son regard d'enfant une âme franche et trop pure pour qu'il soit possible de soupçonner rien qui ne soit digne d'elle... sinon quelque malheur de famille peut-être, qui vous fait aujourd'hui son défenseur.

— Vous résumez tout en ces quelques mots, mon cher Paul... Jeanne est, ainsi que vous le dites, la nature la plus vraie, et quelques ennuis de famille ont en effet troublé son repos... En tous cas, tranquillisez-vous, si je ne puis vous confier ce que vous appelez un mystère, sachez du moins qu'elle a pour elle le bon droit.

— Merci, Jean, reprit Paul. A votre langage

qui me rassure, je comprends que je serais indiscret de vous demander un secret qui n'est pas le vôtre. .. Pourtant, permettez-moi encore une question à laquelle, je Fespère, il vous sera facile de repondre.

— Interrogez.

— Mademoiselle Humphry est-elle donc très riche?..

— A quoi supposez-vous cela?

— A plusieurs indices. — D'abord les manières d'être de sa tante avec elle, qui semblent toujours empreintes dé je ne sais quelle réserve timide de parente pauvre. Puis, aujourd'hui, le ton, et surtout une sorte d'aisance familière de cette lady O'Donor, qui paraissait s'adresser à une jeune flUe de son rang, n'ayant rien à lui envier. Jusqu'aux façons enfin de mademoiselle Jeanne, que je n'avais jamais vue ainsi... On eût dit quelque princesse déguisée, surprise et remettant un instant sa couronne...

— La, la! vous voilà parti!., s'écria Jean d'Ërneau avec un sourire. Un peu plus, vous allez imaginer quelque jeune reine dépossédée de son trône...

— Ne me raillez pas, Jean, répondit Paul en

souriant aussi, car mes questions sont loin d'être une curiosité vaine. J'ai intérêt à m'informer près de vous si mademoiselle Humphry est d'une très grande famille... ne fût-ce que pour la servir mieux en vous secondant au besoin.

— Eh! bien, au risque de vous faire souffrir dans vos poétiques illusions, je vous confierai, sans la moindre indiscrétion sur elle, que mademoiselle Humphry sera à la vérité fort riche, mais qu'elle n'est ni reine ni princesse, ni plus noble qu'Yvonne, ou que vous, ou que moi.

— Mais sa fortune est-elle donc de celles qu'on ne puisse aisément égaler?..

Au ton un peu hésitant dont Paul prononça ces derniers mots, Jean se retourna vers lui étonné.

— Bon Dieu, Paul, s'écria-t-il en riant, vous parlez comme si vous songiez à demander sa main !

— C'est que j'y songe en effet ! répondit Paul avec son franc regard et sans le moindre embarras, et je vous avoue que, depuis que je la connais, l'idée m'est revenue bien souvent que je ne pourrais faire un meilleur choix... Vous comprendrez maintenant pourquoi je m'informais de ce M. de Mauvert et de cette lady O'Donor qui, dites-vous.

peut attenter à son repos, pourquoi enfin je vous interroge avec tant d'insistance sur son état dans le monde. Il y a longtemps déjà que je voulais m'ouvrir à vous, et, dès le lendemaia du jour où j'ai appris par Yvonne qu'elle était dégagée d'un lien déjà projeté, j'ai songé à vous écrire. Puis je me suis dit qu'il y aurai tune sorte de présomption blessante et presque une offense pour elle à cette hâte... Il fallait acquérir l'espoir que je pouvais être aimé d'elle, afin de ne point troubler sa confiante quiétude au milieu de nous.

Jean l'écoutait atterré.

— Et cet espoir, dit-il, vous l'avez à cette heure ?

— Oh ! ce serait de ma part une folie de prendre cette camaraderie franche, qui règne entre nous tous, pour autre chose que la généreuse effusion de son naturel charmant !.. Si résolu que je sois avec vous, je suis toujours un peu timide auprès d'elle. Il y aurait d'ailleurs une sorte de délicatesse d'hospitalité qui me défendrait de l'exposer à la moindre contrainte. — La croyant dans une situation très modeste qui faisait de moi un beau parti, j'eusse craint d'effaroucher sa fierté en me montrant trop hardi. Je

voulais attendre qu*elle coipprît que, mon bonheur pouvant me venir d'elle, c'était elle qui me don-

liait tout, en consentant à devenir ma femme... Dos extravagances d'amoureux, quoi!... Allops, ajouta-t-il avec mélancolie en voyant que Jean restait silencieux, après de si beaux rêves me voilà avec ma cruche cassée!.. J'ai l'air d'un paysan élevant ses visées jusqu'à la fille de son seigneur. C'est elle qui est riche et c'est moi qui suis pauvre !

T- Non, ce serait mal connaître Jeanne, dit vivement Jean, que d'attribuer à un pareil motif les résolutions de son cœur ! . . Mais, puisque vous vous confiez à moi, mon cher enfant, je suis forcé de vous mettre en garde contre des espérances qui se heurteraient à des difficultés d'un tout autre ordre... et qui viendraient très certainement de votre père.

— De mon père ! s'écria Paul, que me ditesvous là ?

— Je ne puis m'expiiquer davantage. Sachez seulement que vous rencontreriez surtout de ce côté un obstacle très réel.

Ils arrivaient à la Chaumière où les gens de l'écurie les attendaient. Ils se séparèrent sur ces mots.

Lorsqu'ils se furent quittés, Jean demeura pensif. Pris par toutes les fibres de son cœur, il n'en était plus à marchander à Paul les sentiments d'un frère. Il aimait cette grâce et cette poésie de jeunesse qui lui avaient manqué. La conversation qu'il venait d'avoir l'avait jeté dans un cours de pensées imprévues. — Le fils de Iflarius se fourvoyant dans l'idée d'un mariage avec la nièce du baron Sauvageot , il y avait là à coup sûr une étrange fatalité. Le rêve du pauvre garçon , s'il était plus qu'une inclination vaguement éveillée par la familiarité si cordiale que les circonstances avaient nouée , menaçait de devenir un terrible sujet de complications. — Résolu à ne plus retarder cet échange d'aveux avec Jeanne, qui devait

décider de leur avenir, Jean ne pouvait se dissimuler que la confidence qu'il venait de recevoir allait, en tout cas, faire naître entre Paul et lui l'embarras d'une rivalité troublante. Si, par malheur, sous ce calme de raison se cachait quelque passion profonde qui s'ignorait elle-même, comment atténuer cette douleur ou consoler ce chagrin qu'il allait lui-même infliger? Son mariage arrêté avec Jeanne , était-il possible désormais qu'elle restât à Cardée, où sa présence deviendrait un sujet de constante affliction pour tous, et la vue de lem* bonheur un supplice pour ce frère qu'il destituait de toute espérance? Il songeait à cette bizarre prédestination qui semblait le poursuivre et renouveler, après tant d'années, le malheur de sa naissance. — N'avait-il donc retrouvé son père que pour apporter à son tour à cette famille heureuse un irréparable chagrin?

Pourtant, en y réfléchissant, Jean se dit bientôt qu'il se lançait là dans des prévisions dont en réalité rien ne justifiait les alarmes. Il y avait loin de ce projet inconscient , qu'un seul mot de Marins sufiirait à rompre à tout jamais, aux péripéties désolantes qu'il entrevoyait déjà. — Ne se pouvait-il pas d'ailleurs que dans cet entretien à

propos (le Jcaiine, Paul n'eût eu d'autre idée que d'admettre en plaisantant la possibilité d'un mariage où tout semblait pour lui s'accorder à ses goûts?.. Conclure de ce propos enl'air aux ardeurs d'une passion dont il aurait à gémir, n'était-ce point une déraison?

Hais, réconforté sur ce point par de telles réflexions, Jean avait à cette heure un bien autre souci de lady O'Donor. Il dormit peu, attendant le jour pour retourner à Saint-Landry. Le berger qui l'avait accompagnée serait probablement de retour et donnerait des renseignements précis d'après lesquels il agirait. '

Comme il s'éveillait au bruit des gens, un valet d'écurie frappait à sa porte lui annonçant qu'un paysan le demandait, chargé, disait-il, d'un message pressé qu'il ne voulait remettre qu'à lui. Jean sauta en bas du lit, et, en une minute, descendit aux communs. Il y trouva le berger qui, la veille, était avec Maud lorsqu'il l'avait rencontrée.

— D'où venez-vous? lui demanda-t-il au premier mot.

— De Quimper, monsieur ! répondit le garçon et j'ai une lettre à vous donner.

L'ÉTOlLÊ DÉ JEAN 289

En jetant les yeux sur l'enveloppe, Jean recon- . nut récriture de lady O'Donor, il Touvrlt à la hâte et lut ce qui suit :

a Je sais ce que je voulais savoir, mon che^ Jean, et j'ai compris que ma présence à Gardée vous serait une gêne. Quand vous lirez ce mot, j'aurai quitté la Bretagne, ne me cherchez donc point. En vous envoyant cet adieu, je vous souhaite bonne chance.

Cette lettre énîgmatique, dont la modération le surprit, laissa Jean sous une impression inquiète. Il connaissait trop le caractère de lady O'Donor pour ne point deviner que cette résignation affectée, qui ne soulevait point le moindre reproche, n'avait d'autre but que de masquer quelque dessein résolu. Le berger, interrogé, répondit qu'elle l'avait chargé de la lettre comme elle partait pour Paris.

Sous le poids de ses craintes, Jean attendit avec impatience l'heure d'aller au Cottage. Sans effrayer Jeanne, il fallait la préparer à tout événement et décider de leur vie par cet aveu de son amour si longtemps combattu. — Fiancés alors, au moindre indice d'un danfrer, ils partiraient cette

fois pour ne plus se quitter jusqu'au jour où ils pourraient être unis. — Un mariage à l'étranger d'ailleurs était chose facile au besoin pour forcer madame Runières au silence, et les offres d'argent qui pouvaient s'ensuivre apaiseraient aisément ses cx)lères.

Il est de ces décisions pourtant devant lesquelles le plus brave hésite, et si brave que fut Jean, ce n'était pas sans trouble qu'il se voyait acculé dans ses derniers retranchements. Conscient de l'amour de Jeanne, il se sentait novice à l'approche de cet entretien suprême. Par instant, un vieux regain de scepticisme l'assaillait vaguement à cette idée de « déclarer sa flamme », et il se demandait comment il se tirerait d'un tel pas ; mais la lettre delady O'Donor lui revenait à l'esprit. Pour sauver Jeanne pins sûrement de cette haine dont elle n'avait nul soupçon, il fallait qu'elle osât se confier à lui désormais, sachant qu'il lui avait engagé sa vie, et qu'ils luttaient pour leur bonheur commun.

. — Allons, se dit-il, mon étoile le veut !

. Dès que l'heure fut venue, il partit. Jeanne était matineuse, et souvent avec Yvonne, avant le déjeuner, ils allaient la surprendre pour quelque

L'ÉTOILE DE JEAN 29i

excursion. Il faisait ce jour-là un délicieux temps, tiédi par la brise de mer qui agitait doucement le feuillage. Sous l'ombre des futaies, les folles herbes, emperlées de rosées, exhalaient ces bonxies senteurs des bois dont la pénétrante fraîcheur semble une source de vie. Les bouvreuils chantaient dans les ramées, où quelque vol furtif semblait dénoncer qu'il y avait aussi là des rendez-vous. Jean, bien qu'il eût un peu la fièvre, se sentait gagner par le charme de cette heure. Il lui montait au cerveau mille souvenirs de son existence passée le cœur vide. Il se demandait si vraiment il avait vécu dans cet état d'orgueil et de folie où il se croyait fort parce qu'il n'aimait rien. Palpitant à la pensée de Jeanne, il éprouvait une sorte de fierté de cette régénération qui lui venait d'elle. — Il aimait I — Un horizon nouveau s'était élargi tout à coup, lui dévoilant un avenir où le rayonnement de son étoile l'éblouissait. Il avait maintenant une famille, il aurait à son tour une femme, des enfants. Il est si simple ce chemin droit du bonheur ! — Ehl quoi? il avait tant compliqué sa vie, tant lutté, pour errer seul et perdu dans le triomphant égoïsme qui le déshéritait de tant de joies?

Lorsqu'il arriva au mur du petit parc, une .

inexprimable émotion Tétreignit, un battement de cœur l'oppressa.

— Décidément, se dit^il, c'est bon d'être jeune, et d'aimer !

Et, traversant le jardin, il arriva au Cottage par la porte-fenétre qui s'ouvrait sur la pelouse. — Comme il montait les marches du perron, ce cri de surprise l'accueillit :

— Tiens, Jean!., c'est toi?..

Sous lombre de la vérandah, se levant tout à coup d'un fauteuil, il aperçut le baron Sauvageot. — Dans le salon, madame Runières était assise auprès de Jeanne.

Il y eut un moment d'étonnement profond.

— Je comprends, reprit le baron. Lady O'Donor t'a averti en même temps que nous, et tu accours... Ah! ça, tu étais donc à Paris?

Madame Runières, plus pénétrante, à cette apparition de Jean entrant ainsi par le jardin, devina qu'il n'arrivait pas de voyage. Son regard, un instant fixé sûr lui, se détourna vers Jeanne.

— Tais-toi, dit-elle#à son frère, nous savons maintenant le nom que Jeanne refusait de nous dire ; car M. d'Erneau semble être ici chez lui.

A ce mot, qui dans la bouche de cette mère contenait une si singulière injure à Thonneur de sa fille, Jean recouvra soudainement son sang-froid.

— Vous vous trompez, madame, dit-il sèchement; mademoiselle Jeanne n'est pas de celles que Ton peut suspecter ainsi.

— Allons! allons! s'écria le baron conciliant, ce sont là des paroles inutiles!.. Il n'y a ici qu'un malentendu qui, grâce au ciel, sera bientôt dissipé. Jean est de la famille, et son concours ne peut qu'être utile entre nous...

Madame Runières, à la réponse de Jean, avait déjà regretté sa maladresse.

— Tout n'est-il pas pardonné, dit-elle en prenant la main de Jeanne, puisque nous avons retrouvé cette chère folle? — Méchante enfant, ajouta-t-elle, qui avais douté de moi : comme si ton bonheur n'était pas le seul but de ma vie?.. Comment as-tu pu me causer un si grand chagrin?

Jeanne, atterrée, pleurait sans répondre.

— Allons, reprit madame Runières en l'attirant dans ses bras, n'y pensons plus, et essuie bien vite ces vilaines larmes..» Ne sais-tu pas combien je t'aime... et que ta volonté sera toujours la mienne?..

i94 L*ÉTOILB DE JEAN

A cette étrange scène de tendresse indulgente dont il n'était point dupe, Jean comprit que Jeanne allait être perdue pour lui. Résister à suivre sa mère, il n'y fallait pas songer, et, gardée désormais par une vigilance en éveil, il ne la verrait plus. Par quels moyens lutter alors contre cette influence hypocrite dont il connaissait les subtilités profondes? Comment surtout la protéger contre les révoltes de tout son être qui l'avaient tant fait souffrir dans la maison de son père depuis qu'elle avait eu l'âge de raison?.. Il voulut du moins tenter de la sauver en tirant parti de l'étrange situation que madame Runières avait plus que personne intérêt à dénouer sans scandale, et, sans s'arrêter à la difficulté de sa tâche, il n'hésita point à déclarer sa formelle intervention.

— Madame votre mère vient sans doute vous chercher, Jeanne, dit-il avec calme; qu'avez-vous décidé?

— Ma fille a pu être égarée, monsieur, répliqua aigrement madame RunièreS; mais il m'a suffi d'un mot pour que son cœur comprît quel est son devoir !.. Elle revient chez moi dès aujourd'hui*.

. — Est-ce de votre libre volonté, Jeanne?..

ajouta-t-il sans s'émouvoir.

— Je suis forcée d*obéir, répondit Jeanne faiblement, et j'ai donné ma parole.

— En ce cas, tout est dit !.. Seulement, repritil, laissez-nous un instant, je vous en prie, pour que je puisse causer avec madame votre mère.

— H me reste à vous protéger en posant, moi, des conditions à ce retour.

— Des conditions?., s'écria madame Runiëres avec une indignation superbe, entre ma fille et moi !

— Oh ! vous les trouverez dignes de votre sollicitude de mère, madame, répliqua Jean, et la présence de votre frère vous en est un garant.

Jeanne s'était levée ; Jean la conduisit jusqu'à la porte, revint, prit un fauteuil et s'assit.

— Nous pouvons maintenant parler à cœur ouvert, madame, reprit-il, et puisqu'il faut que mademoiselle Jeanne se soumette, je n'héçiterai plus à assumer la responsabilité d'une action dont j'estimerais superflu de vous expliquer le motif.

— Je serais bien aise pourtant, monsieur, répondit madame Runières avec hauteur, de savoir comment vous prétendriez justifier l'inqualifiable rôle c[ue vous avez joué près de moi, en abusant

ainsi d'une confianoe que nous vous donnions sans détour.

— L'explication est simple, madame, et tous n'avez jamais eu d'illusions sur ce point. Puisqu'il faut à mon regret l'aborder, ne vqus en prenez qu'à vous si je la précise : vous vouliez marier votre fille avec M. Verdier.

Au ton dont furent prononcés ces mots, madame Rumières ne put se défendre d'une légère rougeur.

— Eh! bien, dit-elle avec aplomb, comment trouveriez-vous là , je vous prie , la justification d'un rapt indigne dont le but n'est que trop visible aujourd'hui?

— Cette justification est dans un mot, madame, répliqua Jean sans s'émouvoir de l'accusation qui le visait : M. Verdier est votre amant !

— Mais vous m'insultez!.. s*écria-t-elle.

— Jean, que dis-tu ? murmura timidement le baron Sauvageot.

— ^t j'ajoute que votre fille le savait, reprit d'Erneau froidement.

— Elle! mon enfant!.. Vous avez osé lui suggérer une aussi abominable pensée sur sa mère !

— Oh ! je n'avais rien à lui apprendre, ma-

dame, et, croyez-moi, ne TinteiTOgez jamais sur ce sujet délicat.

— JMais save^-vous bien , monsieur , s'écria madame Runières en proie à une sorte de stupeur, que je pourrais vous deuiander compte de toutes ces infamies?..

— Je m'en inquiète fort peu, madame, répondit Jean avec calme. Mais cette menace est sans objet, car vous reculeriez devant une pareille imprudence dont le scandale retomberait sur vous. — Parlons donc raison , et faites-moi la grâce d'écouter, sans colère, ce que l'intérêt de mademoiselle Jeanne, et le vôtre surtout, me conseillent de préciser.

— Et à quel titre, monsieur?... demanda madame Runières d'un accent indigné.

— Écoute-le, écoute-le!., dit le baron Sauvageot comme si cette incroyable scène ne l'eût point surpris.

Madame Runières se renferma dans une attitude hautaine. Jean continua.

— Le mariage que vous aviez résolu, madame, étant désormais impossible, il importe que mademoiselle Jeanne en rentrant chez vous soit protégée contre des obsessions dont elle aurait à

souffrir. Il est évident que vous avez sur elle une autorité qu'il serait inutile de discuter. Je sais que non-seulement je n'ai aucun titre pour la défendre, mais encore que mon intervention vous donnerait des armes contre elle, après ce qui s'est passé.

— Je vous sais gré de vouloir bien le reconnaitre, répliqua madame Runières.

— U ne s'ensuit pas, cependant, -poursuivit Jean, qu'il n'y ait pas pour vous un intérêt capital à éviter tout ce qui pourrait ébruiter cette affaire. C'est pourquoi je suis sûr que nous nous entendrons pour régler la situation de mademoiselle Jeanne près de vous jusqu'à sa majorité. Le baron Sauvageot que voilà est son tuteur et il a non-seulement le droit, mais encore le devoir de la protéger, même contre votre tendresse, si cette tendresse mal comprise la mettait en péril, soit dans la possession de ses biens, soit dans la liberté de sa personne... S'il l'oubliait, il y aurait lieu alors de réclamer judiciairement l'émancipation de sa pupille. . . Et je me chargerais, moi, de faire convoquer un conseil de famille, par les quelques parents qui lui restent du côté de son père.

— Mais tout ce que vous dites là est fou, monsieur ! s'écria madame Runières.

— Oh ! je le sais, madame. . . Mais vous m'avez trop souvent fait l'honneur de me reconnaître comme un fort grand original, pour vous étonner, je pense, de m'entendre parler ainsi. Je suis d'ailleurs un peu de la famille... ce n'est certes pas mon parrain qui le démentira... J'apporte donc humblement mon avis dans un débat qu'il nous importe à tous de voiler pour le monde. Or, bien que, pendant ces quelques mois passés loin de vous, le caractère de votre fille ait suffisamment mûri pour qu'il n'y ait plus rien à redouter de sa faiblesse, il me paraît nécessaire pourtant de lui continuer l'appui auquel, dans de malheureuses circonstances, elle avait cru devoir se confier.

— Et cet appui c'est vous?., dit madame Runières avec un ton d'ironie.

— Précisément, madame ! Et, vous le voyez, je suis entré de plain-pied dans mon emploi, en me chargeant d'emblée d'une explication dont il fallait lui épargner le souci. Je n'ai plus à ajouter qu'un mot que voici, — Le mariage de mademoiselle Jeanne rompu avec M. Verdier, il serait

fort délicat qu'elle se trouvât exposée à le revoir; car je me trouverais, en ce cas, forcé d'intervenir en homme auprès de lui... ce qui pourrait avoir des résultats fâcheux.

Madame Runières écoutait dans un paroxysme de rage, ses beaux yeux pleins d'éclairs.

— Hais de telles menaces sont odieuses !

s'écria-t-elle.

— Vous vous méprenez étrangement, madame, reprit Jean. Je parle en ami de mademoiselle Jeanne, et, dans cet entretien, je n'ai d'autre but que d*assurer son repos en vous faisant connaître que je suis là.

— Ainsi, reprit madame Runières, vous voulez bien me déclarer €[ue je vous subirai désormais entre ma fille et moi, monsieur. — £h ! bien, c'est ce que nous verrons !

Et se levant avec un air de hautaine ironie :

— Vous permettez, je suppose, ajouta-t-elle, que je rejoigne votre protégée pour hâter son départ.

Jean s'inclina, sur ces mots, elle sortit.

Le baron Sauvageot, les yeux écarquillés, avait assisté à ce singulier conflit comme si la crainte l'eût rendu muet. Dès qu'il se vit seul avec son filleul :

L'ÉTQILE DE JEAN 301

— Âh! çè, qa'esiKîe que tout cela veut dire?., demanda-t-il. C'était donc toi qui avais enlevé Jeanne?..

— J'aurais quelque peine à vous le cacher maintenant 9 répondit Jean, qui ne put s'empêcher de sourire malgré sa tristesse.

— Mais tu voulais donc Tépouser?.. Pourquoi ne Tas-tu pas dit... quand tu savais que c'était mon rêve?

— Tout cela serait trop compliqué pour l'instant, reprit Jean. Qu'il vous suffise de savoir que ce que je ne voulais pas alors, je le veux aujourd'hui.

— Mais, malheureux, tu viens de tout perdre!.. Elle ne te pardonnera jamais ce que tu as osé lui dire.

— Eh ! bien, vous êtes l'oncle de Jeanne, vous m'aiderez 1

Madame Runières reparut annonçant à son frère que tout était prêt. Jeanne la suivait froide et résignée.

— Adieu, Jean, dit>-elle en lui tendant hardiment la main. Je vous reverrai, n'est-ce pas?

— Comptez sur moi ! répondit-il simplement.

Elle le remercia d'un sourire gravé qui attestait

la foi qu'elle avait en lui; puis, prenant une fleur d'un bouquet que Jacqueline avait apporté la veille; et tournant son regard dans la direction de la Chaumière :

— J'écrirai, ajouta-t-elle tout bas.

La voiture était prête devant le perron.

Miss Qifford, chargée de menus bagages^ attendait éplorée. Jean comprit que Jeanne avait exigé qu'elle restât auprès d'elle.

Le sort a de ces coups qui frappent si brutalement que ce n'est qu'après réflexion qu'on en apprécie le désastre. Jean suivit longtemps des yeux la voiture qui s'éloignait. Lorsqu'elle eut disparu au détour du chemin, il rentra dans le Cottage, parcourut le salon désert et tomba sur un divan, accablé, dans un si affreux déchirement de cœur qu'il lui sembla que tout se brisait en lui. — Jeanne était partie. — En sondant sa douleur il découvrait pour la première fois la profondeur de cet amour qui le tenait par toutes les fibres de son être. Il sentait cette fois que sa vie n'avait plus d'autre attache que ce bonheur entrevu sans lequel tout s'écroulait autour de lui. — , Mais il est des natures dont la trempe se

resserre à l'épreuve de la souffrance. Il recouvra bientôt la perception nette de Tévénement qui le frappait. Bien que rentrée sous l'autorité de sa mère, il savait Jeanne désormais à Tabri d'un violence à sa raison. Armé de cette volonté dont il avait éprouvé l'implacable énergie, il était là d'ailleurs pour .la défendre ou pour la sauver. — Quoi ! il aimait!., sa vie avait un but!... Et il s'amollissait lâchement devant un stupide obstacle qui se dressait entr& elle et lui !

D revint à la Chaumière. La nouvelle qu*il apportait consterna les Derneau. Pour apaiser la désolation d'Yvonne, il fallut inventer une arrivée subite à Gardée du tuteur de Jeanne, ce qui était à peu près vrai, et la nécessité immédiate d'un voyage qui la retiendrait quelques semaines à Paris. L'assurance qu'elle recevrait bientôt une lettre ne calma qu'à demi son chagrin de n'avoir pu lui dire adieu. Ce fut une journée triste, et l'absence de Paul, appelé à Pont-l'Abbé le matin^ y ajoutait un regret ponr la pauvre fillette. Le soir même, Jean faisait ses apprêts pour partir le lendemain. 11 ne doutait pas que, malgré la saison, selon toute probabilité.

madame Runières ne rentrât sans retard à Paris avec Jeanne pour faire cesser tout propos. II importait d'ailleurs de surveiller lady O'Donor et d'en finir avec une menace dont il ne se dissimulait plus la gravité.

La vie a cela d'étrange que Thomme n'y est qu'un jouet des passions qui le mènent. Jean n'en était certes plus à s'étonner de rien ; cependant ce fut avec quelque surprise que, de retour à Paris, il se vit seul dans son hôtel, au milieu de ses souvenirs. Accoutumé au self-government de son cœur qui ne l'avait jamais beaucoup troublé, il avait passé là des jours dont il retrouvait la trace si pâlie qu'il lui semblait avoir vécu des années, pendant ce dernier séjour à Cardec qui n'avait guère duré plus d'un mois. Une bizarre impression d'isolement le saisit comme s'il fût rentré en étranger dans sa maison déserte, où il cherchait en vain le sceptique d'autrefois. Le bonheur familial de la Chaumière lui manquaU.

Son premier soin fut d'appeler le baron Sauvageot pour avoir des nouvelles de Jeanne.

Comme il l'avait prévu, madame Runières était revenue s'installer au plus tôt dans son hôtel.

"— Ah ! ça, voyonsy dit le parrain en essayant

de prendre un air de dignité froide, j'espère que tu vas à présent m'expliquer ta conduite en toute cette affaire, et ce qui est arrivé depuis cet enlèvement.

— Votre nièce ne vous a-t-elle rien dit ?. .

— Elle est muette, même avec moi, sur tout cela.

Jean comprit que Jeanne, par réserve, avait gardé le silence sur les Demeau de peur de compromettre leur attachement pour elle. A Taise pour ce qui ne touchait que lui, il raconta sans détour toutes les circonstances de cet étrange roman, la démarche de Jeanne à la veille du mariage odieux auquel on la voulait contraindre, leur fuite à Meudon, et ce séjour au Cottage pendant lequel il s'était épris.

— Elle t'aime alors, reprit le baron, et vous êtes engagés?

— Jamais un mot de moi n'a compromis le devoir de protection que j'exerçais près d'elle ; mais j'ai lieu de croire que notre avenir est résolu dans sa pensée comme dans la mienne.

— Tout cela est un beau gâchis !... Car tu ne supposes pas, j'imagine, que sa mère va couronner ta flamme, après ce qui s'est passé entre

VOUS, ni mênie qu'elle te rouvre jamais sa maison.

— Aussi ai-je compté sur vous pour m*aider à me concerter avec Jeanne en attendant le jour de sa majorité. Vous êtes son oncle, et je ne suppose pas non plus que vous vous hasardiez à devenir complice de projets de captation dont on a déjà beaucoup trop parlé.

Le baron Sauvageot n'avait pas la conscience tout à fait nette, et rien ne pouvait être plus sensible à sa vanité que cette menace de Topinion du monde, Jean n'eut pas de peine à l'en effrayer.

— Hé ! tu sais bien que je n'ai qu'un désir, c'est de te reconnaître comme...

— Comme votre neveu ! interrompit Jean.

Il n'est rien de tel que les poltrons contraints de se montrer braves. Il fut convenu qu'à quel- • ques jours de là, le baron ménagerait chez lui une rencontre avec Jeanne, après quoi, le mariage décidé sous son égide de tuteur, on aviserait plus tard à des propositions conciliantes qu'il était aisé de faire trop belles à madame Runières pour qu'elle ne s'empressât point de les accepter. Réconforté par l'espoir, Jean se prit à songer à

lady O'DoQor. Il importait de se rendre libre, en évitant un esclandre plus que jamais à redouter.

Lady Maud n'était pas à Paris. Â son hôtel ses gens ne savaient rien d'elle, sinon qu'elle était en voyage. Ce mystère l'inquiéta.

Cependant un mot de Jeanne rasséréna son esprit en le rassurant sur sa situation nouvelle. <ir Sa mère agissait comme si rien ne fût survenu et semblait n'avoir plus d*autre soin que de l'accabler de ses tendresses ou de satisfaire ses désirs. » — Mais des regrets de Cardec et des jours d'affection passés palpitaient dans cette lettre, ce Ami, disait-elle, j'ai laissé mon âme au Cottage.^

Ce mot fut pour Jeau comme un rayon dans la nuit. Comment douter ou craindre de misé- . râbles obstacles, en cette lutte dont l'enjeu était leur bonheur commun ? La volonté impuissante de madame Runières ne pouvait plus rien. M. Verdier était à Deauville, exil prudent qui semblait devoir durer. — Qu'importait une séparation de quelques mois, s'il leur fallait la subir, lorsque leur avenir serait résolu?

Cinq ou six jours s'claient écoulés, quand, un matin, Jean reçut une seconde lettre de Jeanne contenant ces simples mots :

« Aujourd'hui j'irai au bois avec Clifford... Â quatre heures, si vous venez dans l'avenue qui. borde le parc de la Muette, vous nous trouverez. »

 l'étreinte de joie qui le saisit, au battement de cœur qu'il ressentit, il lui sembla naître à la première émotion de la vie. Quel changement!

Quels espoirs et quelles félicités il avait ignorés ?.. Plein de son ivresse, il se mit à dévorer en pensée les heures qui le séparaient encore de 'ce rendez-vous inattendu, après lequel Jeanne allait être sa fiancée... Â ce moment son valet de chambre parut et lui présenta une

— Et tu crois qu'elle est disposée mainteuant à la laisser se marier selon son cœur?

— Oh ! il y aura bien quelques difficultés, quelques rudes ressentiments à vaincre,. •• surtout pour le mariage qui va lui être proposé, ajouta Jean avec un sourire; mais ce terrible jour de la majorité, qui rendra Jeanne maîtresse de ses biens et libre d'elle-même, doit luire dans cinq ou six mois...

— Quoi ! s'écria Marins étonné, il serait question d'un mariage ?

— Oui, reprit Jean en souriant. — Voyons, regardez-moi, cher père. Ne remarquez-vous pas en votre fils quelque chose de rayonnant, de fier et d'ému, comme à l'approche d'un grand événement?

— Que veux-tu 4ire ?

— Je veux dire que, à quatre heures, je verrai Jeanne, que, de concert avec son tuteur, à défaut de sa mère, nous allons, décider de notre vie, et que, quand je vous reviendrai, c'est un consentement que je vous demanderai.

En l'écoutant. Marins semblait atterré.

— Mon Dieu ! dit-il, malgré tes protestations tant de fois répétées que tu n'avais pour elle que

Taifection d'un ami, est-ce que ymiment tu Vaimes?

— Si je Taime?... s'écria Jean radieux, mais je ne vis plus que par l'espoir certain qu'elle sera ma femme !.. Me voici loin, vous le voyez, du temps jadis... Oh ! le sceptique est bien mort, je vous le jure, et, cette fois, je ne renie plus mon cœuri

— Mon Dieu ! répéta Marins, il nous manquait ce malheur !

Au ton dont il prononça ces mots, Jean comprit qu'il était survenu à la Chaumière quelque douloureux événement. — Il se rappela cet entretien avec Paul, l'avant-veille de son départ. La pensée lui vint que le voyage de Marius à Paris avait l'amour du pauvre garçon pour objet.

— Voyons, lui dit-il ému, il s'est passé quelque chose là-bas que vous veniez sans doute me dire.

— Oui, dit Marius en le regardant dans les yeux, et ce que tu m'apprends de ta passion pour Jeanne me cause une bien grande peine.

— Paul l'aimait, n'es^ce pas?., reprit Jean.

Marius ne répondit que par un signe de tète où

se devinait l'accablement.

— Ah 1 c'est aifreux ! murmura Jean. Et moi,

qui vous racontais mon bonheur i ajouta-t-il en lui prenant la main.

Marius le considéra un instant, anxieux, hésitant, comme s'il n'eût pas tout dit ; puis enfin, avec un effort, il reprit tristement :

— n nous faut bien du courage, mon cher Jean, car il y a là, en vérité, une fatalité effrayante.

— Hais qu'est-il donc arrivé? dit. Jean. Parlez, je vous en prie, comme un homme de cœur à un homme de cœur. Vous me connaissez assez, je l'espère, pour savoir que je suis digne de partager votre peine.

— Tu le veux, reprit Marius. , . Eh ! bien, lis ce que Jeanne a écrit à- Yvonne.

En parlant ainsi, il lui tendit une lettre ouverte. Jean la prit et lut ces lignes dont l'écriture était tracée à la hâte :

« On m'a amenée à Paris, où j'arrive. On m'arrache à ma vie, à mon bonheur, à vous tous !

Mon premier cri est pour toi, chère Yvonne, pour toi et pour lui. Je m'épouvante de sa douleur plus encore que -de la mienne. — Yvonne, je te relève de ton serment. Dis à Paul que je sais son amour, qu'il n'osait confier qu'à toi... Dis-lui que je l'aime, que mon cœur et mon âme sont à lui... »

Eh lisant ces mots, Jean ressentit un choc si cruel, et il devint si pâle que Harius le saisit clans ses bras.

— Mon pauvre enfant ! dit-il,

n est de ces éclats de foudre qui terrassent les plus stoïques. Jean , surpris en plein rêve, demeura un instant comme écrasé sous son désastre. [1 regardait cette lettre de Jeanne qui venait de briser sa vie. Enfin, relevant la tête, il se tourna vers Harius, qui n'osait parler, et, comme si dans cette heure de désespoir le cri de son cœur lui fût monté aux lèvres :

— Mon père, dit-il, cette famille ne nous est . pas heureuse I

— Hon pauvre enfant ! répéta Harius, me pardonnera&-tu le mal que je te fais?

— Je c-omprends tout maintenant, reprit Jean accablé, et le désespoir du malheureux enfant, quand il ne l'aura plus retrouvée à son retour. La mère et vous, vous avez dû bien souffrir, n'est-ce pas?

— Hélas I. c'est toi qu'il faut plaindre 1 dit Harius. Je ne m'attendaispas à ce nouveau chagrin.

— Bah! dit Jean avec amertume, j'en ai vu bien d'autres. Ça séchera!,. Seulement c'est dur.

. Uarius le regardait^ effrayé de cette impassibilité sombre. Mais Jean la secoua bientôt.

— Eh bien ! il s'agit maintenant dé nous occuper de Paul, reprit-il d'un ton délibéré qui contrastait avec sa pâleur... Il faut tâcher de sauver du moins celui-là. Le baron Sauvageot nous aidera. Je l'attends ce matin... Je pense que, depuis le temps écoulé^ il vous est bien égal de le revoir... Il vous a rendu un fier service, après tout, en vous forçant à quitter ma mère ! Et ce n'est pas lui, je le suppose, qui regardera de trop près à l'état civil de mon frère pour en faire un obstacle.

Il y avait dans ce cynisme une si poignante douleur cachée, que l'on eût dit que l'infortuné voulait s'en repaître pour mourir sur le coup.

— Jean, murmura Marins, tu souffres trop, tais-toi !

— N'y faites pas attention, j'ai besoin d'exhaler mes peines de cœur, reprit Jean avec un étrange sourire.

A ce moment son valet de chambre venait annoncer le baron Sauvageot.

— Eh! bien, qu'il entre, répondit Jean.

Presque aussitôt, le baron parut. À la vue

d'un étranger en conférence avec son filleul, il s'arrêta sur le seuil.

— Ah ! pardon, je te dérange peut^tre, diHl.

— Non, non, au conti'aire, répliqua Jean, nous vous attendions pour vous faire une surprise.

Le baron s'inclina en souriant devant Harius, qui lui rendit son salut ; puis, avec l'aisance d'un familier de la maison, il s'installa carrément dans un fauteuil.

— Voyons, de quoi s'agit-il? demanda-t-il gaiement.

— Tout d'abord, reprit Jean, laissez-moi vous présenter à un de vos anciens amis, que vous ne reconnaissez certainement pas.

— En eifet, dit le parrain. Je cherche...

— M. Marins Demeau, mon père, articula Jean.

A ce nom, le baron reçut une secousse si violente qu'il en perdit un instant le soufiQe, comme ressaisi, tout à coup par l'épouvantable terreur qu'il avait ressentie aux Olivets, à leur dernière rencontre. Le changement survenu dans son ancien fermier, cet air d'assurance calme d'un homme qui semblait son égal, tout cela le consternait.

— Quoi! bégaya-t-il, c'est toi, c'est... vous ? Mais comprenant à l'attitude de Marins que

le temps avait amené l'oubli, il se remit d'une aussi poignante alerte. La reconnaissance faite, et quelques mots enfin ayant dissipé les dernières craintes du baron, Jean reprit la parole, et du même ton fiévreux :

— Mon père est à Paris pour une afiaire qui vous touche, dit-il : il vient vous demander la main de Jeanne pour son fils, pour mon frère.

— Pour ton frère ! s'écriale baron, que«ignifie?..

— Cela signifie que mon père s'est refait une famille, qu'il possède une fortune auprès de laquelle la vôtre est celle d'un pauvre, que c'est chez lui que pendant ces quelques mois Jeanne a trouvé protection, que j'ai fait un rêve insensé, qu'elle aime mon frère... et que je la lui donne!

Le -pauvre baron l'écoutait stupéfié.

— Mais c'est impossible ! dit-ii timidement, tu sais bien que madame Runières a des idées...

— Oh ! ne faites pas de modestie interrompit Jean, mon père a assez de considération pour couvrir ce qu'il en manque du côté de votre sœur... Il est même assez fier pour prendre Jeanne sans dot,..

— Je préférerais même cela, ajouta Marius tranquillement.

— En ce cas, reprit Jean acerbe , c'est marché conclu! . . Le baron connaît trop bien sa famille pour ne pas vous dire tout de suite que nous pouvons publier les bans, et qu'il n'a qu'à courir chez sa sœur pour rapporter son consentement.

— Jean !.. dit Marius effravé d'un si brutal langage, prends garde !

— Bah I laissez , s'écria Jean, je sais comment il faut parler à ce monde-là !

Le baron Césaire Sauvageot semblait ahuri.

Au ton âpre de Jean, il devinait l'égarement d'un désespoir affireux, une agonie de son âme d'autant plus effrayante qu'il étouffait le cri de sa plainte. Écrasé par des souvenirs que ravivait la présence de Marius, et n'osant protester :

— Je verrai ma sœur, dit-il, et, si je puis....

— Voyez-la à l'instant, reprit Jean. Seulement, pour qu'il y ait quelque chose d'honnête de son chef, qui la rende digne de nous, dites-lui que nous mettons pour condition qu'elle épousera son amant M. Yerdier.

— Tu as été cruel, Jean, et tu nous as trop vengés, dit Marius après le départ du baron.

Les péripéties qui avaient foudu sur Jean d'Erneap l'avaient trop soudainement frappé pour que sa rude nature ne s'exhalât point en cris de détresse et de rage. Tombé des hauteurs de son ciely lorsqu'il put recueillir son sang-froid, il se sentit pris d'un sentiment d'épouvante. — Jeanne ne l'aimait pas ! — Et elle aimait son frère ! — 11 n'était pas jusqu'à cette fatalité qui ne s'abattit sur sa tète. — À la pensée de son immolation déjà accomplie, il se demandait ce qu'il allait maintenant advenir de lui, dans ce monde vide, où il se retrouvait seul, debout, au milieu des ruines de ce bonheur à peine entrevu, et qu'il avait si longtemps dédaigné. Si dur qu'il fût à lui-même, il se sentait féru jusqu'à l'âme. Subiraitril les

affces de sa souffrance, en traînant stupidement ses jours dans une existence désormais sans espoir et sans but?.. Estimant que la vie ne vaut que ce qu'elle donne, et trop solidement trempé pour être embarrassé d'un bagage de scrupules, il se dit enlm qu'il aurait toujours le suprême recours ouvert à tout homme énergique qui veut rejeter le fardeau du désespoir.

Cependant, il se rappela son rendez-vous avec Jeanne. Il eut un instant Fidée de se dérober à cette épreuve ; dans Tamertume de sa douleur il voulut s'imposer ce dernier calice. Rassurant son père efiBrayé de son calme :

— Ne faut-il pas que je lui annonce son bonheur?., dit-il.

Et il partit. Comme il entrait dans l'allée de la Muette, il aperçut Jeanne marchant avec miss Clifford ; il éprouva un déchirement si cruel qu'il crut un moment défaillir. D'un effort de volonté il se remit, et laissant sa voiture, il la rejoignit.

Dès quelle le vit, elle eut un cri de joie et accourut à lui les mains tendues avec effusion ; mais, presque aussitôt, frappée de l'altération de son visage:

— Mon Dieu ! que vous êtes pâle ! s'écria-t-elle d'une voix émue. Jeau, mon ami, qu'avez-vous ? Qu'estril arrivé?

— . Rien l dit-il avec un sourire... J'ai été un peu souffirant, voilà tout.

11 comprit qu'elle ignorait -encore la présence de Marins à Paris, et qu'il allait être contraint d'aborder lui-même le sujet accablant qui le tuait. — Après quelques mots pour apaiser ses inquiétudes, suivis de miss Qifford, ils prirent une allée écartée, s'engageant dans les taillis.

— Hélas ! dit-elle au souvenir de leurs excursions passées, ce n'est plus Cardec !

— Vous le regrettez ? ,,

— Ah ! répondit-elle avec un soupir , j'y ai laissé ma vie ! — Mais parlez-moi, ajouta-t-elle comme rejetant une triste pensée. Racontez-fnoi tout de vous... J'ai moi-même tant de choses à vous dire ! — Avez-vous de,lei^rs nouvelles ?

— Oui, et précisément dece^matinf! — Eux aussi, ils vous regrettent. — Mais jîe d^'t il nous importe de causer, c'est de vous, de votre retour chez votre mère...

— Oh ! tout est changé ! répondit-elle avec un sourire amer. Je ne crains plus rien^ et je suis

accablée de prévenances. . . Vous le voyez, je suis libre... même de vous recevoir chez moi, si je le yeux 1 Cela dépendra de ce que vous déciderez.

A ce mot d'abandon qui, la veille encore, Teût fait tressaillir de joie, Jean eut un si horrible serrement de cœur qu'il put à peine dissimuler sa soufTrance.

— Moi, je vais partir, ma chère Jeanne, dit-il»

— Partir?., s'écria-t-elle avec chagrin.

— Oui. — Vous savez qu'il y a longtemps que je remets ce voyage. C'est pourquoi j'ai voulu vous voir, afin de ne point vous quitter sans savoir de vous ce qu'il me reste à faire pour votre bonheur. A votre tour, parlez donc des choses que vous avez à me confier.

Au ton de cette question, où elle devina sans doute un reproche, elle comprit qu'il savait tout.

— Eh 1 bien, chère Jeanne, reprit-il en assurant sa voix éf * remarquant qu'elle hésitait, ne voyezvous pas que je sais votre secret?

— Ah 1 Jean, dit-elle en rougissant, ne m'accusez pas de m'ètre tue. .. Il y a si longtemps que je voulais vous ouvrir mon cœur! Mais après

l'erreur que j'avais subie, commeot oser vous confier ce qui me semblait si confus à moi-même ? J'étais si près d'une indigne déception que je tremblais devant votre sagesse. Je comprenais que jpsqu'alors une fatale illusion avait abusé mon imagination folle, et que j'aimais cette fois avec toute mon &me... Oh ! il l'ignorait, je vous le jure ! — C'était là ce grand mystère avec Yvonne. — Dix fois, vous l'avez vu, démêlant dans vos paroles si bonnes et si tendres avec moi, que vous Taviez pénétré, nous avons été sur le point de tout vous dire. Mais, en m'imposant cette épreuve, je voulais vous donner un gage de ma raison, afin de pouvoir vous convaincre un jour que, cette fois du moins, en faisant appel à votre afiection, je remettais en vos mains le bonheur de ma vie.

Tandis qu'elle parlait, Jean voyait s'écrouler les derniers vestiges de ses tristes espérances. Il comprenait maintenant Tétrange aberration dont il s'était si longtemps leurré... Il rassembla tout son courage.

— M. Demeau est à Paris, dit-il.

— M. Demeau ?.. s'écria-t-elle comme effrayée de quelque malheur.

L'ÉTOILE DE lEAN 335

— Oh ! rassurez-vous ! reprit Jean en s'efforçant de sourire , sa venue est pour vous au contraire une joie.

Il lui raconta aloi^ en quelques mots l'entrevue de Marius et de son oncle, et la démarche qui, à cette heure sans doute, avait été faite auprès de sa mère.

— Mon Dieu ! dit-elle émerveillée. Maïs, Jean, mon ami, je vous devrai donc tout!

Une demi-heure plus tard, Jean entrait chez le baron Sauvageot, pour lui demander compte de sa mission auprès de madame Runières.

Comme il était à prévoir, le baron, revenu du désarroi où l'avait jeté le matin la rencontre de Marius, essaya d'un air digne quelques observations sur la gravité d'une résolution, en présence surtout d'une demande aussi précipitée, t Le devoir d'une mère était d'examiner les convenances de famille et de monde, avant de décider l'avenir de Jeanne...

— Prenez garde, mon cher parrain !.. Cette famille, c'est la mienne 1 dit Jean d'un ton sec.

— Sans doute, sans doute ! répartit le baron moins bravement ; mais enfin... ce jeune homme...

— C'est niod lrî:re, iio luuLiliezijas, jcvuusprie!

— Sans doute, sans doute ! répéta le parrain ; pourtant tu conviendras que ce jeune homme nous étant inconnu...

— Je conviens que M. Verdier était certainement beaucoup mieux connu de madame votre sœur et de vous, mon cher baron ; mais vous conviendrez, à votre tour, que les mères n'ont point toutes de telles prévoyances de tendresses pour leurs filles.

A ce coup droit cruel, le pauvre baron demeura désarçonné.

— Allons au fait ! reprit Jean. Vous avez suffisamment combattu pour l'honneur. — Quelles sont les conditions de' madame Runières?

— Elle demande jusqu'à demain pour consulter son notaire, répondit naïvement le baron.

— C'est marché conclu, alors I — En tout cas, pour aider ses hésitations de mère, dites-lui que, dans trois jours, si son consentement n'était point signé, j'aurais alors recours à mon fameux conseil de famille , à cet effet d'examiner l'usage qu'elle a tenté de faire de sa tutelle.

En quittant le baron Sauvageot, Jean revint chez lui, où son père l'attendait anxieux.

— Vous pouvez écrire à Paul que Jeanne lui est accordée ! dit-il en entrant*

A ce dernier mot de son sacrifice. Marias n!osa répondre ; il le considérait, devinant sur ses traits l'effort de son impitoyable résignation.

— Eh bien ! réjouissons-nous! reprit Jean.

-^ Ah ! tais-toi, je fen prie, mon pauvre enfant, dit Marius, tu souffres horriblement ! Dans cet affreux chagrin que me cause ta peine, laissemoi du moins le courage de te consoler.

— Bah ! s*écria Jean, c'est l'affaire de quelques jours ! — Je ne suis pas le premier fou qu'une fille ait brusquement réveillé d'un beau songe... Vous avez été bien autrement frappé, vous, et vous voilà!,. L'iiïiportant, c'est que Paul et Jeanne ignorent toujours ma folie !.. Voilà encore un second secret entre nous.

Les négociations entamées, dès le lendemain, entre Marins et madame Runières avaient d'avance un résultat prévu. Trois jours après, Paul accourut à Paris, et Jean le présenta lui-même à la mère de Jeanne, qui se déclara ravie d'acquérir • un pareil gendre. Les bans furent aussitôt publiés.

En ce courant de bonheur, pourtant, le pauvre Marins observait Jean dévoré par une fièvre d'activité joyeuse dans laquelle il semblait vouloir s'étourdii'; mais il fut bientôt rassuré par la franche et tendre amitié qu'il le voyait prodiguer à son frère. Il se disait enfin que, comme lui-même autrefois, son énergique résolution le sauverait.

Sur ces entrefaites, Jean, qui ne s'était plus

occupé de lady O'Donor, reçut d'elle, un jour, ujie. lettre désespérée. Épouvantée d'une action que la nouvelle du. mariage de Jeanne lui faisait apparaître comme une horrible et inutile perfidie, elle implorait, son pardon, le suppliant de lui accorder une entrevue. Il ne lui répondit pas.

— Pauvre Maud ! se dit-il.

Trois semaines plus tard, le mariage de Jeanne et de Paul Demeau se célébrait à Saint-Philippedu-Roule. Yvonne, radieuse, était demoiselle d'honneur. Jean, témoin de son frère, semblait si ravi de ce bonheur qui était son œuvre que Marius ne doutait plus qu'un effort de sa solide raison n'eût apaisé déjà le regret de ses espérances d'un jour. Au sortir de l'église, les jeunes époux partaient pour Gardée, bénis par madame Runières, qu'un douaire de cent mille livres de rente et l'usufruit de l'hôtel du parc Monceaux aidaient à se consoler d'une séparation cruelle.

-r- Frère, dit Paul, nous t'attendons bientôt, n'estHîe pas?

— Je vais chasser en Ecosse, répondit Jean en l'embrassant ; dans un mois, je vous annoncerai mon retour.

Demeuré sur les marches du parvis, il regarda

330 1/ÉTOÏLE DE JEAN

la foule qui s'écoulait, saluant çà et là gaiement quelques amis. Quand il se vit seul :

— Allons, dit-il, la pièce est jouée !

Et, faisant signe à son cocher, il monta ilans son coupé en jetant ces mot»:

— A rhôtel O'Donor !

En moins de cinq minutes, il fut arrivé. Le suisse, en le reconnaissant, quitta précipitamiûent sa loge pour le précéder jusqu'au perron. Sur la cour, toutes les fenêtres étaient closes comme dans une maison déserte. Jean comprit que des ordres étaient donnés pour faire croire que lady O'Donor était toujours absente.

— Pauvre Maud, se dit-il encore.

Dès qu'il parut, un valet s'empressa de courir l'annoncer, tandis qu'un autre le conduisait, à travers les salons, jusqu'au boudoir retiré où se tenait sa maîtresse.

Lady O'Donor, assise près d'une fenêtre, était si pâle et si émue qu'elle ne put se lever. Touché d'un si grand trouble, il s'approcha en lui tendant la main pour la rassurer sur sa venue.

— Eh ! bien, c'est moi, ma chère Maud, dit-il en souriant. L'ancien ami vous fait-il si gi'and'peur ?..

En entendant ce mot de pardon, avec un geste

L'ÉTOILE DE JEAN 33t

d*iiieffable reconnaissance, elle prit vivemçnt sa main qu'elle serra sur son cœur. Puis levant les yeux sur lui :

— Ah ! pauvre Jean, s'écria-t-elle d'une vojx brisée, comme vous aussi vous avez souffert !

— Bah! l'estomac un peu délabré... quelques ennuis d'affaires, et ce lourd été presque torride ! Un petit toiir dans le Nord remettra tout cela !.. — Mais, parlons de vous, que je croyais à Côme sous vos beaux ombragés, ajouta-t-il : comment êtes-vous ici dans cette solitude bizarre; à votre âge, et avec vos goûts champêtres?..

A ce ton étrange, après ce qui s'était passé entre eux, elle le regarda presque effarée, et ses yeux dans les siens.

— Jean, tu veux te tuer l dit-elle, s'oubliant en ce langage d'autrefois, comme s'il se fût échappé malgré elle du plus profond de son cœur.

— Quelle folie, ma chère ! s'écria-t-il, partant d'un éclat de rire. D'où diantre peut vous poindre cette idée fantaisiste?.. Ai-je, ma foi, la mine ténébreuse d'un Werther ou d'un Roméo d'opéra?. . Je pars demain pour la chasse aux grouses !

— Jean, tu veux te- tuer I répéta-t^lle* — Tu pars pour cacher ton horrible projet^ de peur de

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laisser à Jeanne et à ceux qui t'aiment la pensée que tu meurs de ton sacrifice et de ton désespoir. — Eh biei>, soit! ajouta-t-eUe, je t'aiderai à les mieux tromper . . . Emmène-moi , le même malheur nous frappera tous deux. Ce sera mon pardon ! Si bronzé qu'il se crût, à cette conclusion qiie lady O'Donor articula avec un accent si simple et si résolu, Jean ne put se défendre d'un mouvement.

— Allons, tu es une bonne créature, ma petite Maud ! dit-il en lui tendant la main, et je veux bien que le diable m'emporte si, malgré tes idées folles, je ne voudrais pas faire quelque chose pour toi !

— Donne-moi trois mois de ta vie, réponditelle, et je te jure après ce temps de te laisser Ubre.

— Encore? reprit-il en riant. Mais, alors, c'est une réconciliation. . . que tu m'offres pour suicidel . .

— Oui ! Pourquoi ne me pardonnerais-tu pas ?

— En ce cas, nous avons joué la fable des deux pigeons ! aj outa-t-il eh l'attirant dans ses bras .

Le lendemain, lady O'Donor et Jean partaient pour Côme, et, quelques semaines plus tard, le bruit d'un projet de mariage entre eux f\it presque officiellement répandu à Paris. Paul et

Si

Jeanne en eurent la première nouvelle, avec la promesse que les noces se feraient en grande pompe à Gardée.

Jean, tout au bonheur de ses fiançailles, ne s'était jamais montré si brillant, et les jours à la villa n'étaient que fêtes, quand, un matin, comme il revenait avec quelques amis de chasser dans la montagne, se trouvant à un moment séparé de leur groupe, il voulut les rejoindre par un passage étroit dominant un abîme. — Soit qu'il n'entendit point les cris du guide, ou qu'il comptât trop sur son sang-froid, il s'engagea • sur la crête et touchait presque au but, lorsque le pied lui glissa.

Son corps ne fut retrouvé que deux jours plus tard.

— Ainsi finit l'Étoile de Jean.

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