A CEUX QUI DÉMOLISSENT L'ARC DE SANCHO ORTIZ DE LAS ROELAS
Quand le noble Bustos expira sous le glaive. De sa main défaiilanie il monîra cet arceau Et dit : « Que la nuit tombe ou que le jour se lève. Tant qu'il sera debout, tu gémiras sans trêve. Te souvenant, Ortiz, que tu fus mon bourreau. »
Et le voilà tombé, l'arc aux souvenirs sombres ! Vieux témoin de Bustos, te voilà condamné. Et, 08 soir, au milieu de tes tristes décombres. Tandis que j'évoquais les deux tragiques ombres. Une voix murmurait : Ortiz est pardonné I
C'est bien ! Son crime fut le crime de cet âge Où, quand le Roy parlait, il fallait obéir. Il eut, aimant la sœur, le sublime courage De défler le frère, et, d'un ferme visage, Dans la maison du mort il rentra pour mourir.
Dors, brave Ortiz ! Mais toi qui. dans ta frénésie. Et d'un bras désormais que rien n'arrêtera, Vas arrachant du sol de notre Andalousie Les monuments de l'art et de la poésie Niveleur sans pilié, qui te pardonnera?
Remarquons que dans le meilleur Alcalde est le Roy, Lope de Vega a mis en scène, au cours d'ime action antérieure de
quelque deux cents ans, un ancêtre de Sancho de Roelas, qui porte même nom et est labrador, c'est-à-dire laboureur do aoble origine.
Le palais de l'Alcazar, dans lequel se situe le premier tableau du drame, ne doit pas être coniondu avec l'Alcazar actuel de Séville. Cet admirable édifice, aux tragiques souvenirs, ne fut construit qu'eu 1304, par Pierre le Cruel, arrière peíit-íils de don S;mcho, avec l'aide d'architectes eS de décorateurs venus de Grenade, où dans ce moment s'achevait l'Alhambra.
Tous les contemporains de l'auteur de ce drame avaient présente à la mémoire l'histoire édifiante d'Antonio Ferez; le Roy Philippe II dont il était secrétaire lui avait donné l'ordre de tuer un homme dont il désirait se défaire « pour un certain motif ». Ferez tua l'homme, en effet, de sa main, dans une rue de Madrid. Il fut poursuivi par la justice et mis à la torture. Il garda le secret. Le Roy resta indifférent en apparence et ne fit rien pour le sauver, il punit même sévèrement ceux qui favorisèrent la fuite de Ferez lorsque celui-ci passa en Aragon et gagna la France.
Un des meilleurs commentateurs de Lope de Vega, Lord Holland, dans une note relative à la colère de Busto rencontrant le Roy chez sa sœur, raconte de la manière suivante une anecdote sur Philippe IV : « Ce monarque, dit-il et le comte don Olivarez. après avoir engagé au jeu le duc d'Albuquerque, quittèrent soudain la chambre: mais Albuquerque, soupçonnant certains desseins sur sa femme, feignit un violent malaise, et se relevant de son siège, courut à son palais. Là, il aperçut deux hommes enveloppés dans leurs manteaux, près de sa porte ; il se précipita aussitôt sur celui qui, par la taille, lui parut être le Roi,et employant son kUon avec une impitoyable rigueur, il obligea le comte Olivarez à s'interposer entre eux pour épargner à son souverain un si terrible châtiment. Olivarez dit au duc que l'homme qu'il avait frappé était le Roy. Albuquerque affecta une grande indignation qu'on osât ainsi soupçonner la royauté, en attestant que de telles séductions étaient incompatibles avec le caractère honorable et honoré du monarque, et, sous prétexte de venger son prince d'une si odieuse injure, il ht partager au ministre une pareille correction. »
Nous avons étudié successivement les origines du théâtre
ANALYSE DE l'ÊTOILE DE SÉVILLE 83
espagnol, la naissance raî-me de la Comedia, l'ambiance dans laquelle apparut et se développa le génie de Lope de Vega, à la fois béui'ficiaire des efforts précédents et créateur d'une formule délinilive. Lui-même, en 1609, nous a donné spirituellement « l'art et la manière » de faire des comédies qui furent une source si féconde pour le théâtre de France. Enfin, nous avons résumé tous les éléments qu'il possédait au moment où il écrivit La Estrella de Sevilla. Examinons à présent l'œuvre en elle-même.