THÈMES DE L'OEUVRE
/ Ainsi se déroulent les trois jours de l'Etoile de Séoille avec une impressionnante grandeur. A chacun correspond une idée dominante : d'abord, l'Amour, puis l'Honneur, enfln la Justice.
Et, comme dans une admirable partition, chacun de ces grands leit-motives surgit au moment décisif, pour se mêler à la masse orchestrale et se combiner harmonieusement avec les autres thèmes.
Le thème de l'Amour est affirmé tandis que se dessinera celui de l'Honneur, puis ils s'opposeront fortement l'un à l'autre, se répondront, avec noblesse, pour se mêler finalement en formant par leur union le thème grandiose de la Justice.
§ L'Amour
Dès le début de l'œuvre. Tamojir passjpnné.du Roy qui est fait à la fois de sensualité exaspérée et d'admiration esthétique s'oppose aux nobles et pures amours de Sancho Ortiz et d'Estrella.
Sancho el Bravo est un jeune animal de proie. H suit son premier instinct ; il poursuivra avec la même ardeur et le même manque de scrupules la possession d'une femme ou d'un trône, et, dans cette poursuite où il emploiera tour à tour la ruse et la violence, il ne sera arrêté que par la contagion dp. Thonneur, faisant reparaître en lui la dignité royale. Lorsqu'après l'assassinat de Busto accompli sur son ordre, il assistera à l'héroïque sacrifice de Sancho Ortiz et d'Estrella refusant d'être l'un à l'autre pour ne pas offenser la mémoire du mort, cet héroïsme le gagnera, et, renonçant à sa passion, il s'efforcera, vainement d'ailleurs, d'unir les deux amants. C'est ainsi, remarquons-le, qu'évolue dans Hernani la passion de Don Carlos pour Doña Sol. Don Carlos, exactement comme Don Sancho le Brave, emploie la ruse pour enlever la jeune fille à son vieux fiancé, puis la violence pour la soustraire à son jeime amant, enlin, il les unit lui-même au dénouement.
L'amour de Sancho Ortiz et d'Estrella nous est présenté, au début, dans la maison familiale comme l'association de deux rejetons de bonne race, parlant le langage à la mode.
Us sont jeunes et témoignent une naïve impatience d'être
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unis ; ce n'est d'ailleurs, encore, et si l'on regarde de près, qu'un galant échange d'affinités réciproques et le poète l'expose avec une complaisance toute littéraire. Mais cet amour en fleur est d'une robuste essence, l'épreuve loin de l'afTaiijIir, lui donnera des forces nouvelles. Il était aimable, il deviendra grand.
L'amour des héros demeure entier, se fortifie, s'accroît jusque dans l'absolu du sacrifice, car Sancho Ortiz et Estrella se disent un adieu éternel dans un déchirant aveu de mutuelle tendresse.
C'est qu'alors a surgi entre eux le thème impérieux de l'Honneur.
§§ UHonneîir
Le thème de l'Honneur qui dès le premier acte se dessinait dans les déclarations des alcaldes et les répliques significatives de Busto Tabera : «L'Honneur est un pur cristal, un souffle suffit à le ternir,» s'affirme et ressort pour planer sur toute la pièce, en ayant sa dominante dans les grandes scènes de la seconde journée.
C'est là qu'il se précise sous la forme du point d'honneur.
Le fanatisme du point d'honneur, l'impossibilité admise à
priori de survivre à un affront, la nécessité d'en tirer une
wyengeance immédiate sous peine de déchéance, ne se discute
'■ pas, mais s'impose à chaque minute de l'existence de tout
hidalgo, dut son observance entraîner les pires conséquences.
Le point d'honneur est la caractéristique de la mentalité de la race ibérique, et par conséquent de son théâtre, «miroir des mœurs». Aussi Théophile Gautier a-t-il pu écrire avec justesse :
<( Le point d'honneur est ïannnké du théâtre espagnol. »
Nous devons y voir, en effet, la transformation du dogme de la fatalité antique ; le fatum émaoant de la jalousie des dieux qui ne veulent pas laisser les mortels accéder au parfait bonheur, privilège des immortels, est déprimant et pessimiste, tandis que le point d'honneur par qui l'hom^me veut se surpasser, dans un élan qui l'élève et le transfigure pour l'égaler aux dieux, est optimiste et réconfortant,
L'anaiiké fait baisser toutes les têtes vers la terre, elpundonor les lève à la face du ciel.
« On composerait, écrit un de nos plus pénétrants criti-
ques, M. G. de Pawlowski, une belle histoire très complète de riiumanité en écrivant celle du point d'honneur chez les différents peuples. C'est par l'héroïsme, c'est par le sacrifice absolu de tout intérêt particulier à la parole donnée que les hommes primitifs se sont élevés au-dessus de l'animalité. C'est par le respect du point d'honneur que l'homme a apporté dans le monde naturel, mobile et changeant, un peu de cette sécurité, de cette permanence qu-' l'on attribuait de tout temps aux seuls iaimort(;ls.
Le point d'honneur, c'est l'immortalité non point réservée à des êtres surnaturels et mythiques, mais descendue parmi 1(!S hommes et leur permettant de dominer leur destinée au travers des siècles. Il ne faut pas s'étonner, en conséquence^ ,
de voir toutes les littératures primitives, chez tous les peuples, nous proposer ces actes d'héroïsme sur lesquels se fondèrent les nationalités et qui servirent de guide aux générations suivantes.
Au surplus, ces romans de i?/iéî;a/ir/(? se ressemblent singulièrement. Ils procèdent tous du même principe, de ce désir exaspéré de sécurité bien naturel chez des hommes soumis au hasard des forces naturelles et des invasions imprévues, ïl ne s'agit pas, en l'espèce, de savoir si l'on a tort ou raison, si la cause que l'on défend est juste ou injuste. La question est plus haute et plus grave. Une fois engagé par .«serment dans une alliance, l'honneur consiste à respecter ce serment, quelles qu'en soient les conséquences et sans chercher plus avant. C'est l'Honneur tout court que l'on retrouve plus tard dans le respec^^.dü l'autorilí', dans la , / .servitude mililaire absolue aux ordres des chefs. C'est, je le V/ répète, sur cette sécurité, et sur elle seulement, que peut s'édifier la Cité. »
A ce leit-motiv du point d'honneur, s'enchaîne un thème secondaire : celui de l'obéissance absolue due au Roy.
C'est le vieux proverbe local : Alla mn leyex doido quieren reyes. Là vont les lois où veulent les roys » qui correspond au vieil axiome français : Si veut le Roy, si veut la loi.
Dans les pays de tempérament féodal tels que l'Espagne du XVi« siècle formée d'un mélange d'Arabes et de Goth^ unis à de vieux CeUibôres, s'était établi le principe du groupement autour d'un maître. De là naiiuit le loyalisme intransigeant, la théorie du droit divin, la véritable superstitioa
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îaonarclliqufi telle que riusiituèrcnt les princes de la maison. d'Autriclie avec le concours de riuquisition. Le Roy estle représenlant de Dieu sur la terre, le Roy est le Roy, le Roy fcst la loi. C'est le titre que Quevedo donue à Philippe IV: Sacra catholica real majestxid.
Celte liclion était si forte qu'elle persista même pendant riusurreotion des Pays-Bas contre la tyrannie espagnole. Les libérateurs, le comte d"Egmont, le comte de Horn, Orange lui-même ne cessèrent de proclamer qu'ils n'entendaient pas se rebeller contre le Roy dont ils restaient toujours les très humbles et très dévoués sujets, mais combattre des ministres menteurs et prévaricateurs. Guillaume d'Orange, particulièrement, comme l'a fait observer Prescott, n'arborait pas l'étendard révolutionnaire. Dans toutes ses proclamations U affichait le plus grand respect pour Tautorilé du Roy. Par une hypothèse qui ne manquait pas d"habileté, il supposait le monarque incapable des crimes qu'il reprochait au duc d'Albe. De cette façon, il ne jouait pas le rôle d'un révolté en. armes contre son prince, mais, eu sa qualité de souverain indépendant, il assemblait des troupes pour châtier un mauvais serviteur. Dans l'intérêt de Philippe II, supposé inséparable du boniieur de son peuple, il prenait les armes contre un tyran qui compromettait l'un et Taulre.
Le sujet de l'Etoile de Séville étant un véritable procès comme le sera plus tard le Cid du normand et procédurier Corneille, son dénouement logique exige que passe au. premier plan le leit-motiv de la Justice.
§§§ La Justice
En raison du principe de l'infaillibilité monarchique tel que nous Tavons rappelé tout à l'heure, la jn>;tifft se troiiyp. iil£Qli}oyœ__k Jùi\iiorué ToysLJe ; celle-ci constitue la loi ellemême, non promulguée mais à laquelle ne saurait s'opposer aucune résistance. Dans ces conditions, la volonté princière deviendrait même une tyrannie, si elle ne trouvait dans les iuslitulions locales, comme les excès de la féodalité l'ont rencontrée dans la France du moyen-âge, une limite et un contrepoids.
C'est ainsi qu'au début de l'action, les alcaldes prudents prêtent serment au souverain qu'ils viennent de reconnaître, « à la seule condition que les privilèges de la Cité n'en.
subiront point de dommage », et après le meurtre de Busto^ suivi derarrestation du coupable enfermé sur leurs ordres, ils ne manquent point de rappeler, chaque fois que l'occasion s'en présente, les droits de haute et basse justice de la municipalité sevillano.
Au dénouement, dans une scène très curieuse au point de vue historique, ils revendiquent énergiquemeut leur droit de juger sans appel.
En vain, 1ê Boy leur demande-t-il dp f;iirp. flérhir \¡^ rjgUfiurdJ. Ja loi par^amLtiè4!ûur lui, ils opposent une résistance insurmontable en répondant au prince par une formule des fueros: « L'insigne de justice en main, que nnl ne fasse ou prononce action ou parole coupable, en considération de qui que ce soit sur la terre comme au ciel. »
Dans cette troisième journée, les deux thèmes de l'amour et de l'honneur, développés jusqu'à l'exaspération, s'opposent front à front, triomphants et contraires, quand IfcJilfiiiie apaisant et grave de ja justice, né de ce conflit héroïque, s'expose lentement, simplement, largement, pour igrjüiüfir racliojQLdauâJja-b£lie..sérénité,du saa'iûce consenti.