‹ L'Étoile de Séville;Chapitre 27 sur 85 · L'AUTO -CRITIQUE · texte numérisé non relu

L'AUTO -CRITIQUE

Ces trois sentiments : l'Amour, l'Honneur, la Justice, sont développés avec une imposante ampleur dans, l'Etoile de Séville; cependant, si convaincu que soit l'auteur, il n'en travaille pas moins à se dédoubler dans certaines circonstances pour faire l'auto-critique de son œuvre.

Il en chargera le gracioso dont c'est l'oflice traditionnel. En effet, le gracioso n'est pas, comme pourrait le croire un observateur superficiel, le produit d'une génération spontanée dans l'esprit du poète, un personnage surajouté pour opposer le rire aux larmes, et n'obtenir qu'un effet do contraste. II a une origine plus lointaine et une fonction plus haute. Il remplace, dans l'œuvre espagnole, le chœur antique, témoin bavard et appréciateur sentencieux des actions tragiques. Il figurait déjà dans les mystères, embryons comme nous l'avons dit du théâtre ibère, où sa place était marquée en marge des textes par cette indication décisive : Hic stultus loquetur : « Qu'ici parle le fou. »

La littérature du moyen-5ge avait réil'k-hi le dualisme

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chrétien sous la forme de l'antithèse du grotesque charnel et de Pidi'al mystique. Par Shakespeare et par Lope de Vega, soleils dans le rayonnement desquels gravitèrent et se perdirent de nombreux satellites, cette antithèse se malérialisa sur la scène en combinant ses deux éléments, le réalisme et le lyrisme.

Le corps, ce valet, suit l'âme, sa maîtresse, c'est la Belle et la Bête, c'est l'Ange et le Démon.

Comme l'a dit Musset :

L'âme et le corps, hélas ! ils iront deux à deux, Tant que If" monde ira, pas à pas, côte à côte, Comme s'en vont les vers classiques et les bœufs. L'un disant « tu fais mal » et l'autre « c'est ta faute ».

Le caractère ordinaire du gracioso est d'être un confident prolixe, gourmand comme Panurge, poltron comme Falstaff, sac à proverbes comme Sancho Pança, parfois paillard, et lo plus souvent parodique, qu'il soit porcher comme Pelayo, dans Le Meillcnr Alcalde, écuypr comme Batin, dans Le Châtiment sans vengeance, soldat comme Rebolledo dans l'Arauque dompté, valet comme Clarindo, dans l'Etoile de Séville. L'acteur chargé de cet emploi, dans la comédie avant Lope improvisait, comme au cours des farces italiennes, de la Commedia dell'arte, et ce caractère d'improvisation nous le retrouvons dans les rôles de bouffon chez Shakespeare autant que chez Lope de Vega. Il est même probable que l'interprète brodait sur un canevas et que le texte des scènes où il figure a été établi d'après les traditions et saillies des créateurs, sortes de Tabarins meneurs du jeu, chéris de la foule dont ils étaient les porte-parole.

Ce type du gracioso, essentiel à l'équilibre de toutes les grandes pièces de Lope de Vega, avait été, sinon créé, du moins extraordinairement amplifié par lui. Il prend tout son relief dans l'Etoile de Séville avec le valet Clarindo. Celui-ci critique tour à tour les trois grands sentiments qui dominent l'œuvre : il parodie les tendres épanchements de Sancho et d'Estrella, il en fait la caricature dans son duo avec l'esclave Matilde ; il dénonce l'exagération de l'honneur dans la scène de la prison qu'on a qualifiée de shakespearienne parce qu'en faisant la critique du subhme entêtement de son maître, Clarindo parle à peu près comme sir John Falstaff lui-même :

Falslaff est sans honneur, dirait-on? .. Que m'importe? D'aliord, l'Honneur, qu'est-ce? Un grand mot, un écusson? Mais un grand mot n'est rien près d'un petit frisson. A quoi sert-il, l'Honneur? Peut-il m'empêclier d'être Tué ? Non, au contraire... Ou pcut-ii me remettre Une jambe tordue ? Oii I non. . Un bras cassé ? Non plus. Me guérit-il lorsque je suis blessé ? L'Honneur ne sert de rien quant à la cliirurgie. Par contre, il me ferait boire de l'eau rougie, Me nourrir sobrement, manger des o-ufs au laitj Et renoncer à me saouler quand ra me plait. L'Honneur est encombrant, ennuyeux, bote et triste. Au fait, existe-t-il ? Où voit-on qu'il existe ? .le meurs, avec honneur, lundi : suis-je mardi Un homtiie d'honneur? non, je suis mort, ai-je dit. Donc, tout est mort en moi, ma gloire m'est ravie. Et j'ai perdu l'honneur quand j'ai perdu la vie. Pour les vivants, l'honneur existe encore moins : Où trouver, attestant votre honneur, des témoins ? Chacun l'admet chez soi, chez les autres le nie. Et l'hoiineur perd ses droits devant la calomnie. Oui, l'Honneur est un souflle, un son de chalumeaux, Un mot, vous dis-je, un mot, le plus vide des mots ! Je vous méprise honneur, grandeur d'âme, héroïsme f J'aime mieux vivre... Ainsi unit mon catéchisme. H)

Ce raisonnement a traversé les siècles, c'est celui de nos modernes individualistes que choquent cet héroïsme de riionneur, (ju'ils traitent de « rengaine », et leur égoïsme cultiv»; s'exprime à la fagou de Falstalï et de Clarindo.

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